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La Mort de la Terre, roman, suivi de contes

CONTES PREMIÈRE SÉRIE (continued 2)

Reading edition

Une minute plus tard, un des bandits pantelait, la tête trouée de trois balles, tandis que l’autre, affaibli par la perte de son sang, s’écroulait sur la mousse.

Muffat, qui n’avait pas même une égratignure, me léchait les mains, avec autant de naturel et de modestie que s’il revenait d’un petit tour dans les communs du manoir. Encore épeuré, Briscard aboyait dans la pénombre.

* * *

—Vos exemples ne m’étonnent guère, remarqua l’entomologiste Pignart, après une pause. Je me suis particulièrement occupé, cette saison, de la combativité chez les insectes. Et j’ai pu me convaincre que chez ces bêtes les différences individuelles existent aussi bien que chez les mammifères.

Il y a des guêpes héroïques et d’autres relativement couardes, des carabes qui se laissent tuer plutôt que de céder à un ennemi plus vigoureux, et d’autres qui flanchent dès qu’ils ne se sentent pas de force. Si nous pouvions voir les choses de près, nous nous apercevrions que, même chez les plus humbles créatures, autant d’individus, autant de caractères... Sans compter que chaque être vivant subit encore des variations qui rendent parfois l’appréciation de son tempérament bien délicate: une bête, tout comme un homme, est lâche un jour, courageuse l’autre; irascible à telle heure, aimable à telle autre... Bâtissons des systèmes et construisons des règles—puisqu’il n’y a pas moyen de s’orienter autrement—mais n’y croyons jamais qu’à demi!

UN SOIR

J’étais venu passer trois jours dans ma bicoque de Grannes, raconta Tarade, et le soir de mon arrivée, je me dis que j’avais fait une sottise. Depuis près d’un an, le pays n’était pas sûr: on avait dévalisé bon nombre de maisons isolées et, par surcroît, mis à mort une demi-douzaine de personnes. Cela me donnait à réfléchir. La bicoque était solitaire et ne brillait pas par la solidité: les serrures se rouillaient, la vermoulure rongeait les portes. Il aurait fallu la faire réparer vigoureusement, mais j’y venais si peu! Puis, trois jours sont vite passés. C’est, du moins, ce que je me disais au départ, mais à présent, dans le soir sinistre, avec les ruades de la rafale, une seule nuit me semblait démesurément longue. Je regrettais de n’avoir pas retenu la mère Grondeux, qui faisait provisoirement mon ménage, avec le père Grondeux, homme déjà vieux, mais encore d’attaque. J’y avais bien songé, mais on a son amour-propre: je ne voulais pas qu’on me prît pour un poltron...

Dans les péripéties du départ, j’avais oublié mon revolver, un beau revolver à balles blindées, dont je me servais avec quelque adresse. Pas d’autre arme que la hachette, une trique, la broche... Ce n’est pas avec cela que je tiendrais en respect des bandits bien armés, à qui l’isolement de la bicoque et la rafale permettaient d’user sans risque des armes à feu.

«Oui, rêvais-je, c’est idiot!... Ils me tueraient comme un porc.»

Je me demandais s’il ne vaudrait pas mieux mettre mon manteau et aller dormir là-bas, à l’auberge de la Bécasse, lorsqu’on frappa à la porte principale:

—Les voilà! murmurai-je.

Mon cœur se serra tellement que je crus perdre le sens, puis il me vint une sorte de calme sinistre. Je dus penser à beaucoup de choses; je ne me souviens que de mon idée finale, et encore était-ce une idée? Quoi qu’il en soit, je me dirigeai vers la porte et criai:

—Qui va là?

—Des voyageurs perdus, répondit une voix rauque, et qui voudraient bien se reposer un petit moment.

Je percevais très bien une ironie macabre mêlée à un accent mi-plaintif.

—Je ne voudrais pas être à votre place, répondis-je, par cette sacrée pluie. Le temps de tirer le verrou, et vous passerez ici la nuit, si ça peut vous faire plaisir.

Je tirai le verrou avec décision; puis, ayant tourné la grande clef, j’ouvris la porte au large. La lueur rougeâtre de la lampe me montra quatre personnages diversement ficelés. L’eau ruisselait de leurs chapeaux de paille.

—Ah! bien! dis-je... vous êtes salement trempés. Un coup de vin ne vous fera pas de mal. Entrez! Entrez!

Ils s’entre-regardèrent avec un air sournois et étonné. Puis, l’un d’eux, trapu, une face d’assassin, répondit:

—Vous êtes bien honnête.

Et il entra, tout de suite suivi par les trois autres. Ce moment aurait dû être effroyable. Pourtant, je ne crois pas, ni par un seul geste, ni même par un mouvement de physionomie, avoir trahi la moindre inquiétude. Le sentiment de la fatalité m’apaisait. Aucun mahométan, j’en suis sûr, n’a jamais connu plus pleinement que moi à cette minute, l’acceptation de l’inévitable. J’indiquai aux hommes des patères pour suspendre leurs chapeaux, et je remarquai, alors seulement, que deux de mes hôtes portaient un petit sac de toile: évidemment les sacs aux outils...

—Vous avez peut-être faim? fis-je avec rondeur. Je n’ai malheureusement pas grand’chose à vous offrir: du pain, un reste de rôti, quelques tranches de jambon, deux ou trois bouteilles de vin...

L’homme à tête d’assassin me considéra avec attention; puis il grommela:

—On vous remercie! On sera très content de ce qu’y a.

Déjà, je les avais introduits dans la salle à manger, et je sortais du buffet les provisions annoncées. Les survenants s’assirent d’un air embarrassé. Il y en avait un long, à moitié chauve, avec des canines de loup et des yeux jaunes, qui soufflait du nez. Un petit, l’épaule droite plus haute que l’autre, un museau de rat, dardait de toutes parts un regard soupçonneux. Le troisième montrait une face énorme, un mufle d’hippopotame aux babines en biftecks. Enfin, le dernier, le plus sinistre, le seul qui eût parlé jusque-là, exhibait deux vastes pattes et un visage carré, aux pommettes en cônes, aux maxillaires saillants. Ils eurent deux ou trois fois des gestes suspects, aussitôt réprimés. L’homme à tête d’assassin dit, péremptoire:

—On ne vous prive pas?

—J’aurais seulement voulu qu’il y eût davantage, ripostai-je.

—Alors, mangeons, dit-il sévèrement aux camarades... On a beaucoup marché, on a faim.

Ils mangèrent avec une voracité de brutes. Puis, le personnage à moitié chauve demanda, avec un ricanement:

—Vous êtes seul, ici?

—Oui, fis-je, tout seul.

—Ça serait rudement commode pour des malfaiteurs!

—Ce serait encore plus commode quand je n’y suis pas! Et je n’y suis jamais. D’ailleurs, il n’y a pas grand’chose à prendre.

—Justement! susurra le petit au museau de rat. Mais quand vous y êtes, y a vot’ portefeuille.

Je me mis à rire:

—Pas ce soir, en tout cas... ni demain... ni jusqu’après mon départ. Savez-vous ce qu’il y a au juste dans la maison?

—Non, fit avidement le mufle d’hippopotame.

—Cinquante francs et quelques sous...

—Vous dites ça!

—Je l’affirme.

Tous les yeux se tournaient vers moi. Et je vous prie de croire que c’était une immonde collection d’yeux. L’homme au mufle d’hippopotame avait un geste sournois, celui aux canines de loup soufflait plus fort, le petit contractait terriblement son museau de rat.

—Vous le parieriez? fit celui-ci.

—Je parierais les cinquante francs contre cent sous! répliquai-je avec flegme.

Je suis certain qu’ils me crurent. Mais une cupidité fauve n’en demeurait pas moins empreinte sur leur visage. Seul, l’homme au masque d’assassin semblait impassible. Il tint fixées sur moi ses prunelles phosphorescentes, puis il grommela, avec une sourde menace:

—Pourquoi qu’on ne ferait pas une partie de cartes?

Ce disant, il tira de sa poche un vieux jeu, ignoble et gras.

—J’ai aussi des haricots! déclara-t-il. Ils vaudront chacun vingt sous. Ça va-t-il?

Il exhiba un petit sac de cuir tout rongé et en sortit des haricots rouges, ridés par l’âge:

—Ça va très bien, acquiesçai-je. Je n’ai pas sommeil et j’aime autant une partie de cartes qu’autre chose.

—Alors, ça sera une manille. Moi, je serai avec celui-ci, et vous avec cet autre, continua-t-il en désignant l’homme aux canines et le petit... Tant qu’au cintième, y se reposera.

Mes convives expédièrent leurs dernières bouchées; la partie commença... Elle fut assez longue, malgré le truquage évident du jeu et ma bonne volonté. Et onze heures sonnaient au petit coucou de la cuisine lorsque, me trouvant en perte de quarante-cinq francs, je déclarai:

—Je commence à me sentir fatigué... Et si vous le voulez bien, nous nous en tiendrons là.

—Si ça vous est égal de finir en perte! fit l’homme au visage d’assassin avec un rire rauque.

Pour toute réponse, je mis la main à mon gousset et je disposai deux louis, plus un écu de cinq francs, sur la table. Les gueules eurent chacune leur genre de sourire. L’homme à tête d’assassin empocha paisiblement l’argent, tendit l’oreille et dit:

—V’là la pluie qui a cessé... On peut se remettre en route.

Il fit un signe impératif. Ses compagnons se levèrent en silence et se dirigèrent vers le corridor.

Alors, lui, me fixant de ses yeux féroces:

—T’as bien fait ça! dit-il à voix basse. Et je sais que tu n’es pas un bavard. Les bavards, vois-tu, j’ai remarqué que ça ne vit pas longtemps!

Il me tendit sa main énorme, et, ma foi, j’y mis la mienne avec la joie terrible d’un homme qui échapperait aux griffes du tigre...

—C’est promis! dit encore le brigand. Et merci!

J’écoutai leurs pas décroître dans la nuit. La vie me parut fraîche, prodigieuse, éternelle...

L’ALLIGATOR

Lorsque je cherchais ma destinée sur la terre libre, raconta James Springbush, je rencontrai un matin Joe Kennedy au bord du fleuve. Joe ramenait du désert sa fille et un compagnon taciturne, qui regardait le ciel et la terre avec méfiance. Les deux mâles cachaient des pépites d’or dans leurs ceintures, comme je l’ai bien su plus tard. Tous trois avaient connu la férocité des éléments et l’embûche des hommes: ils revenaient vainqueurs. Il y avait du bonheur sur eux, l’âpre et dur bonheur qu’on a arraché aux vents, au soleil et à la pluie.

Kennedy avait un visage sec d’Écossais, rude et attentif, des yeux qui sondent la terre et des bras qui manieraient encore la hache, quand même il atteindrait l’âge de Gladstone.

Le compagnon, plus jeune de vingt ans, et qui se nommait Marble, montrait une tête longue, des traits roides et des prunelles terriblement vigilantes. Quant à la fille, l’air et la forte lumière l’avaient hâlée. Mais c’était une teinte fine, qui convenait aux longs yeux flammés, aux lèvres rouges comme la vigne-vierge en automne, à la chevelure paille d’épeautre; elle avait l’allure des oréades; le sang qui coulait en elle était aussi frais que la jeunesse du monde.

J’eus le sentiment que ces trois êtres emportaient avec eux tout ce que je cherchais éperdument et ne trouverais peut-être pas dans mon bref pèlerinage. Et j’enviai terriblement Marble lorsque, au détour de la conversation, je compris qu’il était fiancé à la belle fille. Puis, ayant mangé avec eux le pemmican, la tortille de maïs et bu l’eau du fleuve, je repartis à l’aventure. L’heure suivante, mon sort, à ce que je croyais, ne devait jamais rejoindre le leur.

Quoique je me dirigeasse assez proprement, je commis une ou deux erreurs de marche en voulant couper la boucle du fleuve, si bien que le deuxième jour, vers le crépuscule, je revis Marble et la fille aux longs yeux. Ils étaient debout, auprès de l’eau verte à l’ombre et orange au soleil; l’homme avait l’air grave, la girl était pâle et tragique. Quand je fus proche, ils se tournèrent; Marble me considéra en sa manière ennemie. Puis ils m’apprirent que le vieux était mort. Il avait voulu prendre un bain dans une crique; un énorme alligator, fils de reptiles préhistoriques, l’avait saisi à la cuisse et l’on n’avait pu repêcher que la moitié du cadavre.

—Je massacrerai la damnée vermine! s’écriait Marble.

Je vis bien qu’il parlait ainsi pour Harriet Kennedy, parce qu’il l’aimait et que l’amour porte à l’héroïsme.

Comme le soir allait venir, j’obtins de passer la nuit près de leur bûcher. Nous soupâmes ensemble d’une outarde, au clair du feu et de la lune. La vie s’élevait pleine et magnifique, avec l’odeur de l’eau, de l’air et des herbes. Tout était jeune, l’âme s’emplissait de rêves: cette jeune Harriet fut l’image de ce qui est bon et passionnant sur la terre.

Alors, je songeai avec mélancolie à mon existence incertaine et pauvre. Qui sait si je n’errerais pas jusqu’à ma vieillesse, misérable et sans amour, ou si la mort ne me guettait pas au tournant des collines!... Et cette fille brillante, que j’aurais pu toucher en avançant la main, elle était aussi lointaine que l’étoile qui se levait au ras de l’horizon...

* * *

Il arriva qu’Harriet, épuisée de chagrin, s’étendit sur un monceau d’herbe bleue et s’endormit. Marble considéra avec une ardeur jalouse la lueur du visage et des cheveux. Il secoua la tête avec une brusque confiance et murmura:

—Elle sera ma femme!

La clarté du feu dansait sur sa face rude. Il médita un moment, puis il reprit:

—Si je pouvais seulement massacrer l’alligator!

—Comment le reconnaîtrez-vous? fis-je.

—A sa taille, compagnon. Il ne doit plus y en avoir d’aussi grands.

Il se leva, il se dirigea vers le fleuve, il regarda longtemps au large, vers un îlot où poussaient deux vernes et de la broussaille. Brusquement, je le vis qui rejetait ses vêtements et entrait dans l’eau, son couteau bowie aux dents. Je courus au rivage: le corps blanc de l’homme nageait vers l’îlot, une masse grise remua, qui semblait un tronc de saule. Des épaves s’interposèrent; puis j’entendis un long cri, terrible, qui avait le son de l’agonie. Et il n’y eut plus rien, le fleuve roulait intarissable sous les astres... Je fis d’ailleurs ce que je pus pour repêcher Marble, j’exposai même ma vie, mais son corps ne se trouva jamais plus...

* * *

Ainsi j’étais seul dans le désert avec Harriet Kennedy et les ceintures des morts, pleines de pépites. Après des journées et des journées de marche, on ne rencontrerait probablement pas un seul homme. Nous étions deux créatures humaines avec les fauves, la savane, le fleuve et le vent. Tout le destin était retourné. Il avait suffi d’une bête obscure pour remettre entre mes mains la fille et l’or dont me séparaient hier deux hommes redoutables et toutes les choses sévères que ceux de ma race respectent. Toutefois, j’étais loin encore d’Harriet. Mais les jours s’accumulèrent. Nous mêlions notre fatigue, nos luttes et nos soucis. Je cherchais la proie, j’assemblais le bois du campement, nous dormions auprès du même feu: un lien se formait entre nous, qui avait la force immense des choses primitives. Si bien qu’un matin, alors que les villes étaient encore lointaines, nous connûmes que nous ne nous séparerions plus. Nous le connûmes sans une parole ni un baiser, car le désert était autour de nous et il fallait respecter la fille qui dépendait de ma force et de mon courage; mais notre amour était aussi solide que le granit.

* * *

Je suis de ceux dont la vie est bonne. J’ai l’amour, la fortune et de beaux enfants. Pourtant l’orgueil n’a pas touché mon cœur. Je sais mieux que la plupart des hommes la force terrible des circonstances. Tout mon sort n’eût-il pas été changé si un reptile, perdu dans la nuit des bêtes, n’était sorti de l’œuf que sa mère avait pondu au bord d’un fleuve sauvage?

L’ONCLE ANTOINE

Lorsque Antoine Malavaine atteignit sa cinquantième année, l’existence ne lui était point défavorable. Il avait conquis soixante mille livres de rente dans la République Argentine, et il prenait sa retraite. C’était un homme qui ne s’ennuyait pas avec lui-même, condition expresse pour goûter le repos. Le domaine qu’il s’offrit en Seine-et-Oise comportait les herbes, les eaux, les grands arbres et les fleurs, qui sont l’ambiance naturelle du bonheur. Antoine Malavaine fit connaissance avec les mésanges, les fauvettes, les geais, les rouges-gorges, les piverts et même ces vieux rossignols dont les hyperboles des poètes n’ont pu détruire le charme. Il connut aussi les lapins au clair de lune, les lièvres épouvantés, quelques biches menées par un cerf au front duquel poussait un petit arbre. Et rien que d’entendre chuchoter les peupliers, murmurer les hêtres et gémir les chênes, il retrouvait la fraîcheur de son enfance. Comme il appréciait par ailleurs le charme d’une cuisine odoriférante, qu’il n’avait ni la goutte, ni le diabète, ni l’artério-sclérose, et que la crainte de l’avenir lui était inconnue, il pouvait faire la pige aux personnages les plus joviaux de l’histoire et de la fable.

* * *

Cette vie simple se compliqua. Un mardi du mois de mai 1887, un télégramme survint, libellé avec laconisme:

«Beau-frère Rivoir mort subitement.»

Rivoir habitait le Havre, où il exerçait divers négoces maritimes. Il y avait entre lui et Antoine une vieille rancune. Née de vétilles, elle s’était accrue de vétilles. Rivoir, personnage maniaque, exécrait Malavaine pour sa chance, qu’il qualifiait d’immorale. Après la mort d’Alice, sœur d’Antoine, la rupture fut définitive. Rivoir, cependant, tirait tous les diables par la queue; il aurait, s’il l’avait voulu, reçu des subsides du beau-frère: plutôt fût-il mort de faim que de les accepter.

Il laissait un fils de douze ans, que Malavaine n’avait vu qu’au berceau. Et, quelque sentiment qu’on ait de la famille, comment s’intéresser à des créatures dont on ignore la silhouette?

Le télégramme dirigea Antoine vers le Havre, d’où il rapporta l’homoncule. Le petit Maurice était un boy frais, entre le blond et le châtain, avec des yeux ordinaires, un nez ordinaire, une bouche ordinaire, et des oreilles disposées à la gauche et à la droite du crâne. Ni vif ni lent, ni actif ni paresseux, point bête et point génial, il devait avoir toute sa vie l’avantage, rassurant après tout, de ne point épater ses contemporains. Aussi bien n’épata-t-il pas son oncle. Mais il en fut aimé. Et cette tendresse, pour n’avoir pas été un coup de foudre, n’en fut que plus solide et plus constante.

Pendant les six années qui suivirent la mort de Rivoir, la présence de l’homoncule ne diminua pas le bonheur d’Antoine. A la vérité, il s’égaya moins du côté des chardonnerets, des mésanges, des rossignols, des lapins et du cerf dix-cors; il savoura moins la grâce des bouleaux et la rudesse des ormes, mais il prit plaisir à voir pousser le neveu. Il y eut bien une rougeole, cinq ou six grippes et quelques équipées du jeune drille: elles furent compensées par cette jouissance étrange que nous trouvons à donner la becquée au prochain qui n’a pas cessé de croître.

A cet égard, l’oncle Antoine se découvrit une vocation profonde. Plus il faisait pour le présent et l’avenir de son jeune hôte, plus aussi il éprouvait une tendresse qui, deux années après la venue de l’orphelin, était devenue paternelle et même maternelle. Il donnait sa peine, son temps, ses soucis, son argent, avec passion. Bientôt, il ne lui fut plus possible d’être tranquille lorsque le gosse souffrait d’une douleur physique ou d’une contrariété morale.

Maurice le savait bien. A dix-huit ans, il désira continuer ses études à Paris et l’oncle quitta la campagne. A dix-neuf ans, il eut une maîtresse chère et l’oncle casqua. Quand, enfin, le neveu prit femme, Antoine divisa sa fortune en deux parts égales, l’une pour le nouveau ménage, l’autre pour lui-même.

Il y eut une pause. Pendant un bon lustre, le jeune Rivoir se contenta des joies de la famille. Il lui vint un fils, il lui vint une fille, qui accrurent le champ de la tendresse de Malavaine.

C’est alors que Maurice commença à être pris du désir d’augmenter sa fortune. Ce fut peut-être l’unique fois que ce garçon s’acharna à quelque chose. D’ailleurs, sa passion ne revêtit aucun caractère hâtif ni fiévreux. Il se mit en quête de diverses combinaisons, dont il rejeta les premières, puis il s’engagea dans une affaire de mines espagnoles et une affaire de houillères belges, qui avaient une physionomie engageante. Ni sa femme ni son oncle ne furent mis au courant. Et, d’abord, tout alla fort bien. Le cours des actions belges ne tarda pas à s’accroître de soixante pour cent; celui des actions espagnoles doubla. Maurice allait, par une vente sage, dégager le capital et ne laisser que les bénéfices, lorsque la justice mit son nez brutal dans les papiers de M. Beauchêne, le promoteur des deux entreprises. Elle y mit le nez, et cela suffit. En vain, comme il était vrai, M. Beauchêne accusa-t-il des concurrents véreux, en vain offrit-il des garanties indiscutables. En deux jours, les mines espagnoles perdirent les trois quarts de leur valeur et les houillères belges dégringolèrent au-dessous du prix d’émission.

En suite de quoi Maurice Rivoir vit ses revenus maigrir lamentablement. Quinze mille francs de rente étaient enterrés sous la terre ibérique et dans les sous-sols du Hainaut.

Maurice se disait avec rage:

«Tout cela ne serait pas arrivé si l’oncle Antoine avait été plus large!»

Il ajoutait, parlant à sa femme:

—Qu’a-t-il besoin, à son âge, de vingt-cinq mille francs de rentes?

Il se dispensa de faire entendre aucune parole analogue à Antoine, mais il geignit tant et si fort que celui-ci finit, avec un soupir, par détacher trois cent mille francs du capital qu’il s’était réservé.

Ce geste créa d’abord une situation confortable. Puis Maurice et sa femme s’avisèrent que, somme toute, l’oncle jouissait encore de douze mille livres de rentes. Évidemment, on ne pouvait pas les lui demander: d’ailleurs, ils reconnaissaient qu’il avait agi avec un certain chic. Tout de même, ces douze mille francs accroîtraient joliment leur bonheur! Ils étaient jeunes, ils avaient des enfants... l’oncle atteignait ses soixante-sept ans!

Antoine finit par s’apercevoir qu’on le trouvait encore bien riche. Il hésita pendant quelque temps. Puis, saisi de crainte à l’idée qu’on pourrait désirer sa mort, il résolut d’en finir une fois pour toutes. Donc, il divisa ce qui lui restait en trois parts: deux pour Maurice et ses petits enfants, une pour lui-même. Il plaça cette dernière en rentes viagères.

«Là! songeait-il... Maintenant, on n’attendra pas mon héritage... on m’aimera pour moi-même.»

Comme, à cause de son âge, la compagnie d’assurances lui servait un gros intérêt, il avait toujours douze mille livres de rentes. Il n’en dépensait pas la moitié et faisait de nombreux cadeaux et des dons en argent à sa famille. Ainsi avait-il la joie de se voir accueilli avec un extrême empressement et de pouvoir se dire:

«Si désormais on souhaite quelque chose, c’est que je devienne centenaire!»

Un jour, il tenait ce raisonnement agréable, tout en se promenant par le jardin des Rivoir. C’était en juillet. La vieille nature faisait une débauche de verdure, de corolles et de fruits. Et l’oncle Antoine, heureux, s’étant assis à l’ombre, rêvassait. Des pas craquèrent sur le sable. Il entendit les voix de son neveu et de sa nièce. (Ils étaient invisibles pour lui comme il était invisible pour eux.) La nièce disait:

—Mais non! Mais non!... L’oncle est un vieux chien! Il a son bas de laine... On ne me trompe pas, moi...

—Crois-tu? demanda une voix avide.

Et Antoine, avec un grand froid au cœur, sentit qu’on attendait sa mort tout de même.

AU FOND DES BOIS

—Pourquoi je ne me suis pas marié? fit Dareaux. C’est simple, fantasmagorique et épouvantable.

Il taillada avec son canif une vieille règle, puis, poussant un soupir:

—Ça se perd dans la nuit des âges. J’avais vingt-cinq ans et je percevais les impôts dans un maigre bureau, au fond d’un maigre canton. La besogne n’était pas très absorbante. Elle me laissait le loisir de rêver et de courir du pays. J’aimais la profondeur des bois et «leur vaste silence». J’aimais aussi Mlle Mariette Dieutegard, la fille de maître Dieutegard, qui avait du foin dans ses bottes et qui, tout en exploitant merveilleusement ses terres et son bétail, prenait la vie par sa face joyeuse. Mariette Dieutegard ressemblait à cette Mme de Pourtalès qui jeta une lueur si fine à la cour de Napoléon III. Sa grâce native avait été affinée au couvent des Dames de la Vierge-Noire. Elle y était devenue tout à fait charmante. Il me suffit de la voir pour que son image ne cessât de se superposer aux petites feuilles menaçantes dont je gratifiais messieurs les contribuables. Et la chance voulut qu’elle n’eût guère à choisir qu’entre Jacques de Meschien, le fils du hobereau, et moi-même. Or, Jacques était brèche-dent, bec-de-lièvre et bancroche au point que, même lorsqu’il joignait les talons, un chien de bonne taille pouvait passer par l’ouverture. De plus, il manifestait à la fois une sottise prolixe et une humeur bluffeuse qui le rendaient intolérable. Quant aux fils de cultivateurs, Mariette ne pouvait plus guère s’accommoder de leurs personnes, non par vanité, mais parce que les hommes du terroir sont rudes et mal embouchés.

J’avais donc bien des chances, malgré ma chétive fortune. Et maître Dieutegard, me sachant de l’avenir dans l’administration et des «espérances», laissa faire le sort. Cette lumineuse Mariette m’accueillait sans défaveur. Elle était naturellement judicieuse, quoique tendre, et se méfiait des surprises. Physiquement, je n’étais pas désagréable. Pas très beau, non, mais bien planté, les yeux clairs, les cheveux drus, et assez élégant. Par surcroît, j’ose le dire, un caractère supportable: pas querelleur, pas tatillon, pas encombrant et de nature joyeuse. Un bon loulou.

Jour par jour, je fis mon chemin dans le cœur de la jolie fille. Le jour vint où nous célébrâmes nous-mêmes nos fiançailles. C’était à l’automne. Nous étions sur la route du bois de la Hesbaigne, un antique bois de chênes où l’on mène encore les porcs à la glandée. L’heure était indécise et féerique. A travers des nuages de lait et de perles passaient, par intermittences, de grands rais tièdes. Nous cheminions dans un paysage de vieille France, émus de tous les songes de la jeunesse. Timidement, j’avais pris la main de Mariette. Elle ne l’avait pas retirée. Pour la millième fois je tâchais de définir la douce préférence qui me gonflait le cœur, et elle, pour la première fois, s’appuyait contre mon épaule. Enfin, à l’ombre des grands chênes, nos bouches se dirent ce que des milliards de bouches se sont dit depuis l’origine des hommes. Puis Mariette voulut être seule. Elle était confuse. Elle n’osait plus me regarder.

—Venez ce soir, dit-elle... mon père vous attendra.

* * *

Il fallait lui obéir. Je m’en fus vers les futaies profondes, l’âme aussi triomphante que si j’avais fait la conquête de la Chine. Je me souviens de m’être assis, littéralement «recru de bonheur», sur la racine d’un chêne centenaire.

* * *

Combien de temps restai-je là? Peut-être dix minutes, peut-être une heure. Je n’avais plus aucun sens de la durée; la joie abolissait l’ambiance.

Brusquement un cri traversa l’espace. C’était un cri sauvage, un cri d’excessive douleur ou d’extraordinaire épouvante. Il n’avait pour ainsi dire aucune individualité: je ne pus même me rendre compte si c’était un cri de jeune ou de vieux, un cri d’homme, de femme ou d’enfant. Je me levai d’un bond; tremblant de tous mes membres, je courus au hasard. Un deuxième cri s’éleva. Il n’était plus impersonnel, il réalisait ce son complexe et si parfaitement individuel: une voix. Ce fut une horreur inexprimable: je reconnaissais Mariette...

Je reconnaissais Mariette comme si elle eût été tout près de moi, et je ne savais pas où courir. La clameur venait certainement du côté où le soleil descendait sur les ramures, mais elle venait de loin: j’ignorais s’il fallait aller devant moi ou bien diverger à droite ou à gauche. A tout hasard, je filai vers la lumière. Plusieurs minutes se passèrent; je n’apercevais que la mousse, les feuilles mortes et les arbres. J’essayai, sans résultat, un crochet vers la gauche. Rien que la solitude, le calme écrasant qui règne sous les grands chênes... Si, du moins, Mariette avait crié une troisième fois! Par intervalles, je poussais moi-même un appel. Aucune réponse, hors le frisselis des ramures ou la voix rapide d’un passereau... J’aurais pu avoir un doute, me croire victime d’une hallucination; mais la voix était comme vrillée dans mon oreille, elle m’affirmait un péril immense, un péril mortel.

* * *

Enfin, après un quart d’heure de recherches, je vis des formes remuer au loin, dans une éclaircie; puis des grognements rauques se firent entendre. Je ne sais quel instinct me saisit: je fus certain que le drame était là, je me ruai en foudre et l’éclaircie parut, tout orangée par le soleil. Sept bêtes rosâtres, aux poils roides, aux dos puissants, s’y démenaient étrangement, tassées devant un buisson d’arbustes. Soudain, la réalité innommable, une scène de la profondeur des âges, une scène de la Gaule préhistorique, quand les bêtes et les hommes se disputaient encore la puissance: les porcs fauves dévoraient Mariette!...

Ils lui avaient rongé le visage, les bras et la poitrine; ils venaient de lui ouvrir le ventre!

* * *

Dareaux demeura pendant quelques minutes les yeux grands, abîmé dans ses souvenirs. Puis il reprit à voix basse:

—On a pu reconstituer le drame... Mariette Dieutegard avait trébuché dans la clairière et, en tombant, le crâne heurté contre une pierre, elle s’était évanouie. C’est alors que les bêtes étaient venues. Elles appartenaient à la race farouche qui, peut-être depuis mille ans, paît dans le bois de la Hesbaigne. Elles flairèrent le sang, qui avait jailli sur la mousse, et, comme la jeune fille demeurait immobile, l’une ou l’autre des brutes commença l’attaque... Ce faisant, elles n’avaient pas fait autre chose que ce que font encore fréquemment leurs congénères lorsque le hasard leur livre un petit enfant au berceau...

LE SAUVETEUR

A Pierre Valdagne.

Nous trouvâmes notre ami sur la falaise, en suroît, bottes de mer et petit chapeau de cuir bouilli. Le temps était doux, l’eau belle, et notre ami soupirait.

—Est-ce drôle? murmura-t-il, je n’aime plus que la tempête et les sauvetages... Je sais bien que c’est immoral, mais je n’y puis rien faire!

Nous savions que, dans le cours de cette saison, il avait sauvé la vie à une dizaine de personnes. Et Pierre Larue lui dit:

—Ton dévouement est admirable!

—Non! fit-il en secouant mélancoliquement la tête... il n’y a là rien d’admirable. C’est une passion... une passion comme le jeu, l’ivrognerie, la débauche... J’en suis arrivé à la monomanie du sauvetage. J’aurais dû me défier, dès le début, car le mal m’a pris sans crier gare: j’ai tout de suite été grisé.

* * *

Il jeta un long regard triste sur la mer bleue et reprit:

—Ce n’est pas loin d’ici que cela a commencé. Tenez, là-bas, cet îlot... qui devient écueil aux marées d’équinoxe... C’est le théâtre de mes débuts... Par un après-midi d’automne. Ah! quelle tempête! Les vagues semblaient vouloir s’emparer du monde, les moindres brins d’herbe se courbaient tout lustrés par le vent! Si vous aviez vu ces troupeaux pâles et glauques, tantôt secouant des crinières, tantôt chargeant comme des millions de taureaux!...

* * *

Je me saoulais de vent, je m’enivrais de nuages. Mais voilà qu’en tournant la tête j’aperçois un homme là-bas, un étranger bien sûr, qui était resté sur l’îlot. Le malheureux faisait des signes de détresse. Et tout de suite la folie me prit de le sauver. Je bondis, je hurlai dans la tempête, j’arrivai sur la petite plage. Personne! Ma voix se perdait comme une petite feuille dans une cataracte.

* * *

Cependant la clameur des vagues m’excitait tel un chant de guerre. Je me dirigeai vers un canot amarré dans une anse, je m’y jetai comme un furieux et, quelques minutes plus tard, la petite embarcation bondissait sur l’océan. Cela n’allait pas trop mal. Il y avait un moment de répit. Et je ramais furieusement: un vertige belliqueux doublait ma force. Mais bientôt les flots rebondirent; mon canot dansait ainsi qu’une coquille de noix; des paquets d’eau amère se jetaient en travers de ma figure; je chavirais. Le hasard ou la Providence me sauva et, pendant un temps indéterminé, je travaillai comme un forcené. J’avançais vers le but, mais si lentement! Déjà tout l’îlot-écueil se couvrait d’eau: l’homme, accroché à une arête de rocher, disparaissait par intervalles sous l’écume. Dans le tapage infernal des météores, j’entendis à plusieurs reprises un cri misérable, une faible plainte épouvantée.

Je ramais convulsivement, avec une force décroissante,—mais j’approchais;—l’écueil n’était plus qu’à quelques brasses. Une vague immense me souleva; puis je retombai dans un gouffre d’écume. Une fois encore tout parut fini; une fois encore la force mystérieuse me sauva. Et tout à coup je vis l’homme bondir, je le vis à deux pas de moi, je saisis sa tête dans mes poings, ah! avec quelle joie sauvage, avec quelle volupté de triomphe! Comment je parvins à le hisser, comment je ressaisis une de mes rames emportée dans la tempête, mon instinct seul pourrait le redire, car ma pensée n’en a gardé aucune mémoire. Je sais seulement que pendant une heure nous luttâmes pour rejoindre la plage et que la mort ne cessa pas une minute de planer sur nous. Mais je n’en avais cure. Je n’étais pas inquiet; une douceur extraordinaire enveloppait mon âme; le péril m’était si doux que toute impression antérieure me semblait fade et misérable en comparaison.

Enfin nous pûmes atteindre le rivage. Là, l’homme, un commerçant de Jersey, fut pris d’un délire de joie. Il se jetait sur moi, il m’embrassait en pleurant et en grondant; il m’offrit de m’adopter et de faire de moi son héritier. Et moi, ce sauvetage me remplissait d’orgueil. Je ne pouvais me rassasier de la vue de celui que j’avais arraché à l’abîme implacable. Il me semblait avoir créé de la vie. Mais, plus que tout, l’océan m’avait pris. Je lui devais la sensation la plus terrible et la plus exquise de mon existence, je sentais un ardent désir de retrouver cette sensation.

* * *

—Et voilà! Depuis ce jour, je n’ai plus eu goût qu’au sauvetage. Je me suis acheté une bonne barque, solide, pourvue de tous les perfectionnements modernes; elle est à double coque, un peu lourde pour la course, extrêmement prompte à reprendre son assiette dans la tempête.

J’ai aussi un petit équipage de loups de mer, courageux comme des lions et soumis comme des caniches. Aussi, quelles émouvantes aventures par les fièvres de l’équinoxe, quand la mer hurle pendant des semaines entières!... Et lorsque vient le beau temps, lorsque le ciel est pur, que la Grande Verte se donne des airs de lac, j’éprouve un malaise, une sorte de nostalgie de la tourmente, je me surprends à souhaiter les mauvais nuages qui annoncent le péril et la mort. Et j’ai beau me reprocher ce vilain sentiment, il me domine, comme le goût de l’alcool domine le buveur.

—Bah! s’écria Pierre Larue, il n’y a pas de mal, va! Tous tes vœux n’appelleront pas la tempête... Ce serait une fière chance pour l’humanité si beaucoup de gens avaient des passions comme la tienne!

—Bien sûr! répliqua-t-il avec douceur. Je ne fais pas de mal... Mais c’est seulement pour montrer que mon dévouement n’est pas tant admirable. Hélas! si l’on allait au fond des meilleures choses, on y trouverait toujours mêlé un peu de cruauté ou de folie!...

* * *

Dans ce moment, un petit nuage couleur d’ardoise se montra vers le couchant. Il le regarda avec attention; un éclair de joie s’alluma dans ses prunelles.

—Là! voyez-vous! s’écria-t-il... C’est peut-être la tempête qui mûrit là-bas... et tenez, dites si ce n’est pas du vice: ma main tremble de contentement!

LE CLOU

Nous nous entretenions du merveilleux exploit du commandant Charval. Avec une vingtaine d’Européens et une centaine d’Arabes, il avait tenu tête pendant cinq jours à une innombrable harka désertique, jusqu’à ce que les troupes du colonel Darras fussent venues le délivrer.

—De la part de Charval, aucun acte énergique ne saurait m’étonner, dit pensivement Lagaille... Ce garçon-là est né pour les entreprises extraordinaires... Je ne connais personne qui ait à un plus haut degré le courage réfléchi. Il en a donné des preuves—et quelles preuves!—à un âge où la conception héroïque de l’homme ne dépasse pas une partie de coups de poing ou de coups de pied dans le préau du collège. C’était en 1870. Un détachement prussien avait fait halte dans le village de Gérardval, à une portée de chassepot de la vague gentilhommière où je suis venu au monde. Il faut dire qu’à ce moment de la guerre le district grouillait de francs-tireurs. Tous les jours, il tombait des uhlans et des fantassins aux abords des villages. Les officiers allemands ne décoléraient plus; on vous fusillait les suspects avec un minimum de scrupules et de formes. Le père de Charval était un ancien soldat que de graves blessures avaient rendu à demi impotent. Il avait, bien entendu, le cœur plein de la haine qui emplissait à cette époque tout cœur français; toutefois, il eût été, par principe, par tempérament aussi (étant de nature soumis et «hiérarchique»), il eût été, dis-je, incapable de commettre un acte de guerre irrégulier. Aussi se contentait-il de souhaiter que l’état de ses membres lui permît de se rengager, mais ce faisant, il observait une attitude correcte vis-à-vis de l’ennemi. En ce monde, il ne suffit pas de ne rien faire pour échapper à la Némésis! Ce pauvre Charval était marqué du signe des malchanceux.

* * *

Un matin qu’il se promenait au bois, des coups de feu retentirent. Charval, qui approchait en cet instant de l’orée, vit deux soldats prussiens s’abattre tandis que des francs-tireurs s’enfuyaient prestement à travers la futaie: leur embuscade n’était pas à un jet de pierre de l’endroit où se trouvait notre promeneur et où il fut cueilli par deux énormes soldats poméraniens. Traîné devant le capitaine du détachement, Charval se défendit énergiquement d’avoir pris part à la bagarre. On produisit un chassepot abandonné au pied d’un arbre et qu’on l’accusait d’avoir jeté au moment où il se vit sur le point d’être capturé.

Le capitaine, une brute flave, malveillante, d’aspect plutôt stupide, comprenait mal le français et s’obstinait à croire qu’il le possédait à fond. Au reste, son siège semblait fait; après un interrogatoire sommaire, il grogna:

—Vis être eine caneille!... C’est drop pon de fous fusiller!

Charval, qui avait femme et enfants, protesta avec véhémence, et demanda à appeler, en témoignage de sa correction, le maire et le curé. Le capitaine, haussant les épaules, se tourna vers deux lieutenants qui opinèrent avec énergie pour la mort immédiate. Le malheureux fut collé contre une muraille et, devant sa femme qui venait d’accourir, on le fusilla.

* * *

Il n’y avait pas que la femme qui assistait à l’exécution. Outre quelques rustres qui regardaient de loin, avec épouvante, le fils de Charval, un gamin de dix ans, fluet, le visage maigre, le regard concentré, était présent. Il avait, lui, tout vu, tout entendu; il s’était jeté à genoux devant le capitaine, et lorsque son père tomba sous les balles, il fut le premier auprès du cadavre. Ceux qui l’ont aperçu alors et pendant les heures qui suivirent furent frappés de sa physionomie: il semblait que ses yeux et son visage ne fussent plus les mêmes; on avait l’impression que cette jeune âme venait de mûrir brusquement et terriblement.

Il ne dit rien de significatif, durant le séjour des Allemands. Mais, quand le détachement quitta le village, Maurice Charval disparut. Il suivit l’ennemi pendant plusieurs étapes. Enfin, un soir, la compagnie fit halte dans un village complètement abandonné, un village que l’incendie, le pillage, l’assassinat avaient rendu insupportable à ses habitants. Le détachement s’établit tant bien que mal dans les cahutes; le capitaine et deux premiers lieutenants élurent une demeure relativement confortable. Comme on avait des raisons de craindre quelque surprise des francs-tireurs, ordre fut donné de ne pas faire de feu en dehors des demeures—et on établit double garde. Tout cela n’empêcha pas Maurice de s’introduire dans le village et de se glisser dans la maison où gîtait le capitaine. Il s’y était réfugié dans les combles; il attendait que les hôtes fussent endormis. Les circonstances le favorisèrent, en ce sens que les Allemands découvrirent du vieux vin et du cognac au fond de la cave: le capitaine et les lieutenants se payèrent une bordée qui rendit leur sommeil plus confortable et plus pesant. Il était plus de minuit quand le petit Maurice sortit de sa retraite, tenant à la main un marteau de menuisier et un clou fin et long. Il s’orienta; il se trouva tout d’abord devant la chambre où dormait le capitaine. Elle n’était pas close: la serrure manquait. Le petit garçon poussa lentement la porte et entra. Un léger clair de lune neigeait sur le lit. Le capitaine dormait comme un hérisson. Il faut croire que l’enfant avait parfaitement prémédité son acte, car il n’eut aucune hésitation. Il se dirigea vers le dormeur, et, lorsqu’il fut à portée, il pointa son clou sur la tempe; puis, avec une rapidité et une adresse extraordinaires, il l’enfonça de deux coups de marteau. Le capitaine poussa un cri épouvantable. Maurice se sauva...

Il descendit par l’escalier obscur, et, avant que les soldats qui veillaient eussent pénétré dans la demeure, il avait bondi, par une fenêtre d’arrière, sur un tas de bois, il s’était glissé en rampant le long d’une sorte de haie. Lorsqu’il passa sur la plaine, des coups de feu le saluèrent, sans l’atteindre. La chance continuant à le favoriser, il put se réfugier dans une hêtraie, derrière laquelle se trouva un étang qu’il franchit à la nage...

Le lendemain, après des détours, et s’étant restauré d’un morceau de pain que lui avait donné une fermière charitable, Maurice se remit à la poursuite du détachement; il voulait s’assurer que le capitaine était bien mort. Il ne le sut positivement qu’à un prochain village, où des soldats avaient dévoilé le fait en proférant des menaces contre l’habitant. Alors seulement, Maurice retourna chez lui. Pendant tout le reste de la guerre, il épia les troupes allemandes qui passaient par le terroir, et il réussit plusieurs fois à faire exterminer de petits détachements par les francs-tireurs.

—Voilà, en effet, un petit bonhomme qui était marqué pour la vie héroïque! dit Marsolles, quand Lagaille eut terminé son récit. Toutefois, ce n’est pas tant son énergie qui m’étonne que l’épisode du clou. Il y a là je ne sais quelle précision presque diabolique, qui est plus incroyable encore chez un enfant...

—C’est que vous n’avez pas vécu dans nos villages, répliqua Lagaille. «La mort par le clou», si j’ose ainsi dire, y fait le fond d’un tas de légendes, dont un certain nombre sont bel et bien de la réalité. Nos conteurs rapportent ces histoires avec un grand luxe de détails: et il y a peu d’enfants qui n’aient pas présente à la mémoire la manière dont il faut s’y prendre pour faire «passer» la victime.

LA PLUS BELLE MORT

—La plus belle mort... commença le vieux Jamblin.

—C’est de ne pas venir au monde, interrompit Darville.

—La plus belle mort que j’aie vue, reprit le vieillard, est aussi celle qui m’a le plus affreusement impressionné. Et pendant très longtemps j’ai cru que c’était une des plus horribles qui se pouvaient concevoir. L’expérience m’a fait comprendre à quel point elle était enviable. C’était en 1863, pendant la guerre de Sécession. Je commandais un vague régiment nordiste, aux effectifs élastiques: un mois, il m’arrivait d’avoir deux mille hommes sous les armes, le mois d’après je n’en avais plus que trois cents, puis de nouveau le contingent s’accroissait pour décroître encore.

Le corps seul des officiers restait à peu près stationnaire, malgré qu’il comportât une proportion de chenapans presque aussi forte que le gros des troupes.

Donc, en avril, nous étions aux prises avec une force sudiste, dans le Tennessee. Une rivière et des terres inondées nous séparaient: nos combats n’étaient guère que des escarmouches. Cependant, peu à peu, les mouvements prenaient quelque consistance, en même temps que le nombre des combattants augmentait de part et d’autre. Vers la fin d’avril, mon régiment se montait à quinze cents hommes, et tout le corps d’armée—si cet amas d’aventuriers peut porter un nom aussi pompeux—s’élevait à près de dix mille unités. L’ennemi devait être moins nombreux, mais il avait plus de cohésion et des pièces d’artillerie de plus longue portée. Nous attendions quelques canons promis depuis longtemps pour engager une action décisive. Les canons n’arrivaient point.

Nous eussions été en quelque sorte assiégés, sans l’excellence et l’étendue de nos positions, jointes à de bonnes lignes de retraite, bien gardées. Notre action s’étendait sur sept ou huit villages qui se décoraient glorieusement du nom de villes. Les vivres étaient simples, mais abondants—surtout la viande: quelques sources nous donnaient une eau excellente. Grossiers et goulus, nos hommes prisaient plus la quantité que la qualité: aussi l’endroit leur convenait-il parfaitement et ils attendaient sans impatience les renforts d’artillerie.

* * *

Parmi mes officiers se trouvait un jeune homme du Kansas dont j’aimais beaucoup le caractère et qui, en toutes circonstances, m’avait montré un grand attachement. C’était une âme essentiellement naïve, bouillante et tumultueuse, à qui toute chose paraissait ou bonne ou mauvaise, ou laide ou merveilleusement belle, une de ces âmes qui prennent toujours parti, qui croient jusqu’à leur mort «que c’est arrivé».

Herbert Buchanan n’en était pas moins un étonnant homme d’action, plein de sagacité et de flair; je ne lui préférais personne pour faire une bonne reconnaissance ou pour entamer convenablement une escarmouche.

Ce garçon s’amouracha d’une fille de squatter dont le moins qu’on peut dire est que c’était un beau morceau de chair humaine. Il y avait plaisir à la voir remuer, tant ses membres étaient bien pris et bien liés au corps. Cette fille était saine jusque dans le moindre coin de sa peau; avec cela d’une teinte si juste et si savoureuse, des yeux si trempés, si imbibés de vie, une bouche si appétissante, que les hommes sacraient d’admiration sur son passage.

Elle agréa la cour de Buchanan qui, presque tout de suite, lui donna sa parole de ne jamais épouser une autre femme. Mais quoique le jeune homme lui fût sympathique, elle voulut prendre son temps pour décider si elle pourrait être heureuse avec lui. Dans les intervalles du service, Herbert promenait sa «sweetheart» aux alentours du village où elle habitait. Plus d’un de nos hommes dut souhaiter des malheurs au jeune capitaine, mais il faut dire à l’honneur de l’humanité que personne ne lui envoya une balle dans les reins ou ne lui chercha querelle.

J’approuvais cette idylle, sachant fort bien qu’elle n’empêcherait pas le camarade de faire tout son devoir—et même je m’y intéressais. Je trouvais seulement que Mary Hanthorn était un peu lente à rendre l’amour qu’on lui avait voué. Les choses en étaient là, lorsque nous eûmes trois jours de bonnes escarmouches le long de la rivière. Nos hommes se comportèrent bravement, et les officiers ne furent pas trop malhabiles. Néanmoins, nous n’eûmes pas l’avantage. A plusieurs reprises, des volées de la grosse artillerie ennemie brisèrent notre élan: c’est tout juste si nous pûmes ramener nos troupes en bon ordre. Le quatrième jour, on se reposa de part et d’autre. Les Confédérés ne s’étaient pas crus assez forts pour nous donner l’assaut; de notre côté, nous nous sentions incapables de franchir la rivière sans l’appui d’une canonnade efficace. Donc, le quatrième jour, tout le monde se tint coi. De-ci, de-là, quelque boulet nous venait rappeler que le pays n’était pas désert, et nous répondions vaguement, pour la forme.

* * *

Vers le crépuscule du soir, comme je m’en revenais de visiter mes grand’gardes, je vis Mary et Herbert qui se promenaient sur la crête d’une colline. Ils se parlaient avec animation, et leurs silhouettes, devant le ciel rougissant, avaient un grand charme. De ma nature, je suis curieux, quand par aventure la curiosité n’est pas un mal. Je m’assis sur un baliveau et j’observai les promeneurs. Même, j’usai de ma lunette pour les mieux considérer. Buchanan parlait beaucoup et Mary écoutait avec attention. A la fin, elle fit un geste d’assentiment. Alors, il cueillit une grande fleur rose dans un buisson et la tendit à la jeune fille. Elle la piqua à son corsage et comme Herbert ouvrait les bras, elle eut, je pense pour la première fois, un geste d’amour: elle rendit l’étreinte et leurs lèvres se touchèrent...

Leurs lèvres se touchèrent et dans le même moment leurs têtes disparurent. Il ne resta plus que deux corps enlacés, deux corps décapités d’où le sang jaillissait à bouillons.

Ce fut si fantastique et si soudain que, malgré mon habitude de la guerre, je ne compris d’abord pas. Je n’avais littéralement pas vu disparaître les têtes, et je ne devinai qu’au bout de quelques secondes, quand la détonation d’un gros canon ennemi parvint à mon oreille...

* * *

Naturellement, cela me parut une effroyable mort. De toute cette guerre, où je vis pourtant de farouches épisodes, ce fut ce qui se grava le plus profondément dans ma mémoire. Longtemps je plaignis de tout mon cœur ces beaux jeunes gens enlevés dans leur force. A la longue j’appris à jalouser leur bonheur. Au fond, n’est-ce pas, ils ne devaient pas connaître un plus beau moment, et toutes les misères de l’existence les guettaient au tournant des routes. Ils étaient morts dans la joie absolue, sans aucune souffrance, sans aucune inquiétude, sans avoir le temps même de rien sentir, sinon la douceur du baiser: car, à ce degré de vitesse, la souffrance ni la pensée n’existent plus...

LE MAGE RUSTIQUE

—Je ne méprise pas tant que vous la vieille médecine, dit Abel Fabrice, et je n’admire pas excessivement les maîtres actuels de la thérapeutique. L’art de guérir—à part la chirurgie et quelques vaccines—reste un art. Telle personne intuitive, qui connaît bien un malade, sait aussi bien ce qu’il lui faut qu’un Charcot, un Potain ou un Lancereaux. Il y eut sûrement, jadis, des hommes et des femmes qui manièrent la douleur avec maîtrise et qui surent guérir, non pas à l’aide de formules et de simples, mais par je ne sais quelle divination subtile et quel usage génial des forces minuscules que nos physiologistes commencent seulement de soupçonner. Je ne parle pas au hasard. J’ai connu un de ces guérisseurs sauvageons, et dans quelles funestes conjonctures!

* * *

C’était en été. Nous avions loué une frêle maisonnette aux bords de l’Oise. Une profonde forteresse nous séparait du reste du monde,—et nos deux pelouses, le peuple étincelant de nos parterres, notre léger ruisseau palpitant entre des rives embaumées de menthe, d’iris, de lis... C’était bien le petit refuge de tous les rêves, l’île de Robinson ou la terre féerique de Rama. Ce bonheur s’évanouit le jour où notre petit Georges dut s’aliter. Le mal, rapide et furieux, dévorait l’enfant d’heure en heure. Nous avions fait venir Debrême, puis Potain, dont ma femme est une vague cousine. Ces maîtres déployèrent toute leur science; ils demeurèrent impuissants. Un jeudi, vers le crépuscule, après une consultation, Debrême me tira à l’écart et murmura (il était un peu brusque):

—Tout est fini... L’enfant ne verra pas le matin.

Potain, qui, par compassion, n’eût pas de lui-même prononcé la sentence, hocha la tête en signe d’acquiescement.

—N’y a-t-il plus rien à faire? m’écriai-je avec désespoir.

—Il n’y a plus rien à faire, non... plus rien! répliqua tristement Potain... Peu de souffrance, d’ailleurs... Une simple extinction!

Je les laissai partir, et, terrifié à la pensée de revoir ma femme, je rôdai au bord de la rivière... Quelle tentation de me jeter dans l’eau claire, d’oublier la souffrance dans le rêve insondable du Nirvana!... Le crépuscule commençait de brosser ses décors, et je me tenais toujours là, anéanti, lorsqu’une voix se mêla au chuchotis du flot. Me retournant, je vis notre servante Mathilde, jeune campagnarde taillée en muid, débordante de vie et de santé:

—Monsieur, dit-elle d’un air mystérieux... pourquoi ne demanderiez-vous pas le guérisseur?... Il a fait revenir ma mère qu’est vieille et, pis, infirme... Y pourra, ben sûr, faire revenir un p’tit éfant...

Ce n’était pas la première fois que Mathilde m’entretenait de cet homme. Je l’avais, jusqu’ici, rembarrée avec indifférence. Alors l’enfant n’était pas condamné!... Maintenant j’écoutais, oh! sans foi, sans espoir... mais, quand il n’y aurait qu’une seule chance sur un milliard de sauver Georges, pouvais-je écarter cette chance? Je fis un morne geste de consentement:

—Va!

Et Mathilde disparut parmi les tilleuls de Hongrie.

* * *

L’homme qui parut devant nous, avec sa tête cubique, plantée à foison de cheveux fauves, avec ses yeux immenses, couleur de tourmaline, extraordinairement variables de teinte et d’éclat, avec sa poitrine d’Ajax et ses mains faites pour étouffer des ours, ne me déplut pas. L’énergie et la puissance sourdaient de son regard autant que de sa rude musculature.

—Où donc avez-vous appris à guérir? lui demandai-je.

Il répondit avec simplicité:

—Je ne guéris pas, monsieur... Je donne ma force!...

Était-ce le calme souverain de ce grand visage, était-ce quelque obscur magnétisme? Ces paroles me rendirent presque confiance. Je menai l’homme auprès du petit, qui, immobile, les paupières closes, gémissait d’une voix défaillante.

—Il est bien bas! murmura le guérisseur...

Il se dressa, me planta son regard dans les yeux et dit avec autorité:

—Faut vous confier entièrement à moi... Y a encore une chance... Mais c’est à condition que je sois le maître... Puis, il me faut aussi quelqu’un de fort et de sain.

Il me considéra, puis il considéra ma femme, qui se tenait devant lui, pâle et défaite:

—Pas vous autres... Le chagrin vous travaille trop... La Mathilde plutôt. C’est une fille bien plantée...

Il n’ajouta plus un mot. Son visage prit une expression formidable et douce. Il se pencha sur l’enfant, il lui massa lentement les membres et la poitrine. Puis, il croisa les petits pieds et prit les menottes entre ses paumes géantes. Le pâle visage crispé se détendit; peu à peu, l’enfant cessa de se plaindre et s’endormit. L’homme garda son attitude pendant plus d’une demi-heure. Il était devenu pâle; il frissonnait; nous l’entendions haleter, comme quelqu’un qui a fait une course rapide....

—Je n’en peux plus! dit-il enfin... Mathilde, prenez l’enfant et marchez de long en large...

Il mit lui-même l’enfant dans les bras de la fille, puis il se laissa aller en arrière dans un fauteuil et parut s’assoupir. Nous étions, ma femme et moi, en proie à une agitation frénétique. A mesure que le temps s’écoulait, nous perdions le sens des réalités quotidiennes. Une atmosphère étrange nous pénétrait. Nous avions le sens très net d’une vie universelle, non pas composée d’êtres précis, et non pas séparée de la nôtre, mais enveloppante, infinie, faite de vibrations plus ténues, plus rapides que tout ce que nous nommons lumière, magnétisme ou électricité...

L’homme s’éveilla, prit dans la poche de son gilet un flacon, en avala quelques gorgées, puis s’abandonna de nouveau à son assoupissement. Se redressant enfin, il reprit l’enfant des bras de Mathilde, le remit au lit, recroisa les pieds et saisit entre ses mains les petites menottes blanches...

* * *

Jusqu’à l’aube, l’homme continua son œuvre. Il était devenu livide, il s’épuisait à vue d’œil—et le réconfortant qu’il prenait d’heure en heure ne suffisait pas à le soutenir. Ses torpeurs se prolongeaient de plus en plus. Il en sortait avec des yeux hagards, des mains tremblantes, un frémissement de tout le corps.

Il n’y avait plus aucun doute pour nous: il donnait véritablement de la vie; l’enfant dormait maintenant d’un sommeil paisible; on voyait sa petite poitrine s’élever et s’abaisser rythmiquement, ses jolies lèvres se recolorer, ses pauvres joues reprendre une nuance rose.

Enfin, l’aube se glissa, comme un reflet de perles et de coquillages, sur les peupliers de la rive. L’homme poussa un profond soupir, lâcha les mains du petit et murmura:

—Je suis à bout de forces... Mais il est sauvé!

Et, tandis que je poussais un cri de joie, tandis que ma femme pleurait de bonheur, il tomba dans un sommeil de plomb dont il ne s’éveilla que douze heures plus tard.

* * *

Il ne s’était pas vanté. L’enfant guérit avec une rapidité merveilleuse, à la profonde stupéfaction de Potain et de Debrême,—qui, d’ailleurs, ignorèrent tout: je devais le secret à notre sauveur.

Vous avouerez que, après une telle aventure, il est bien naturel que je ne croie pas seulement à la science et à la réalité mesurables, mais aussi à l’instinct, à l’intuition, à ces réalités subtiles qui pénètrent toutes choses, comme les physiciens disent de l’éther.

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