Front matter (continued 6)
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Nous ne devions pas quitter le kraal avant minuit. Or, il n'était encore que sept heures. Il s'agissait donc d'attendre sans trop s'ennuyer le moment du départ.
«Messieurs, nous dit Mathias Van Guitt, mon habitation est tout entière à votre disposition. Je vous engage à faire comme moi, à vous coucher. Il s'agît d'être plus que matinal, et quelques heures de sommeil ne peuvent que nous mieux préparer à la lutte— Est-ce que vous avez envie de dormir, Maucler? me demanda le capitaine Hod.
—Non, répondis-je, et j'aime mieux attendre l'heure en me promenant, que d'être forcé de me réveiller en plein sommeil.
—Comme il vous plaira, messieurs, répondit le fournisseur. Pour moi, j'éprouve déjà ce clignotement spasmodique des paupières que provoque le besoin de dormir. Vous le voyez, j'en suis déjà aux mouvements de pendiculation!»
Et Mathias Van Guitt, levant les bras, renversant la tête et le tronc en arrière par une involontaire extension des muscles abdominaux, laissa échapper quelques bâillements significatifs.
Donc, quand il eut bien «pendiculé» tout à son aise, il nous fit un dernier geste d'adieu, entra dans sa case, et, sans doute, il ne tarda pas à s'y endormir. «Et nous, qu'allons-nous faire? demandai-je.
—Promenons-nous, Maucler, me répondit le capitaine Hod, promenons-nous dans le kraal. La nuit est belle, et je serai plus dispos au départ, que si je me mettais trois ou quatre heures de sommeil sur les yeux. D'ailleurs, si le sommeil est notre meilleur ami, c'est un ami qui souvent se fait bien attendre!»
Nous voilà donc arpentant le kraal, songeant et causant tour à tour. Storr, «que son meilleur ami n'avait pas l'habitude de faire attendre», était couché au pied d'un arbre et dormait déjà. Les chikaris et les charretiers s'étaient également blottis dans leur coin, et il n'y avait plus personne qui veillât dans l'enceinte.
C'était inutile, en somme, puisque le kraal, entouré d'une solide palissade, était parfaitement clos.
Kâlagani alla s'assurer lui-même que la porte avait été soigneusement fermée; puis, cela fait, après nous avoir donné le bonsoir en passant, il regagna la demeure commune à ses compagnons et à lui.
Le capitaine Hod et moi, nous étions absolument seuls.
Non seulement les gens de Van Guitt, mais les animaux domestiques et les fauves dormaient également, ceux-ci dans leurs cages, ceux-là groupés sous les grands arbres, à l'extrémité du kraal. Silence complet au dedans comme au dehors.
Notre promenade nous amena d'abord vers la place occupée par les buffles. Ces magnifiques ruminants, doux et dociles, n'étaient pas même entravés. Habitués à reposer sous le feuillage de gigantesques érables, nous les voyions là, tranquillement étendus, les cornes enchevêtrées, les pattes repliées sous eux, et l'on entendait une lente et bruyante respiration qui sortait de ces masses énormes.
Ils ne se réveillèrent même pas à notre approche. L'un deux, seulement, redressa un instant sa grosse tête, jeta sur nous ce regard sans fixité qui est particulier aux animaux de cette espèce, puis il se confondit de nouveau dans l'ensemble.
«Voilà à quel état les réduit la domesticité, ou plutôt la domestication, dis-je au capitaine.
—Oui, me répondit Hod, et, cependant, ces buffles sont de terribles animaux, quand ils vivent à l'état sauvage. Mais, s'ils ont pour eux la force, ils n'ont pas la souplesse, et que peuvent leurs cornes contre la dent des lions ou la griffe des tigres? Décidément, l'avantage est aux fauves.»
Tout en causant, nous étions revenus vers les cages. Là, aussi, repos absolu. Tigres, lions, panthères, léopards, dormaient dans leurs compartiments séparés. Mathias Van Guitt ne les réunissait que lorsqu'ils étaient assouplis par quelques semaines de captivité, et il avait raison. Très certainement, en effet, ces féroces animaux, aux premiers jours de leur séquestration, se seraient dévorés entre eux.
Les trois lions, absolument immobiles, étaient couchés en demi-cercle comme de gros chats. On ne voyait plus leur tête, perdue dans un épais manchon de fourrure noire, et ils dormaient du sommeil du juste.
Assoupissement moins complet dans les compartiments des tigres. Des yeux ardents flamboyaient dans l'ombre. Une grosse patte s'allongeait de temps en temps et griffait les barreaux de fer. C'était un sommeil de carnassiers qui rongent leur frein.
«Ils font de mauvais rêves, et je comprends cela!» dit le compatissant capitaine. Quelques remords, sans doute, agitaient aussi les trois panthères, ou, tout au moins, quelques regrets. À cette heure, libres de tout lien, elles auraient couru la forêt! Elles auraient rôdé autour des pâturages, en quête de chair vivante! Quant aux quatre léopards, nul cauchemar ne troublait leur sommeil. Ils reposaient paisiblement. Deux de ces félins, le mâle et la femelle, occupaient la même chambre à coucher, et se trouvaient aussi bien là que s'ils eussent été au fond de leur tanière. Un seul compartiment était vide encore,—celui que devait occuper le sixième et imprenable tigre, dont Mathias Van Guitt n'attendait plus que la capture pour quitter le Tarryani. Notre promenade dura une heure à peu près. Après avoir fait le tour de l'enceinte intérieure du kraal, nous revînmes prendre place au pied d'un énorme mimosa.
Un silence absolu régnait dans la forêt tout entière. Le vent, qui bruissait encore à travers le feuillage à la tombée du jour, s'était tu. Pas une feuille ne remuait aux arbres. L'espace était aussi calme à la surface du sol que dans ces hautes régions, vides d'air, où la lune promenait son disque à demi rongé.
Le capitaine Hod et moi, assis l'un près de l'autre, nous ne causions plus. Le sommeil ne nous envahissait pas, cependant. C'était plutôt cette sorte d'absorption, plus morale que physique, dont on subit l'influence pendant le repos parfait de la nature. On pense, mais on ne formule point sa pensée. On rêve, comme rêverait un homme qui ne dormirait pas, et le regard, que les paupières ne voilent pas encore, tend plutôt à se perdre dans quelque vision fantasmatique.
Cependant, une particularité étonnait le capitaine, et, parlant à voix basse ainsi qu'on le fait presque inconsciemment, lorsque tout se tait autour de soi, il me dit:
«Maucler, un pareil silence a lieu de me surprendre! Les fauves rugissent habituellement dans l'ombre, et, pendant la nuit, la forêt est bruyante. À défaut de tigres ou de panthères, ce sont les chacals, qui ne chôment jamais. Ce kraal, empli d'êtres vivants, devrait les attirer par centaines, et, pourtant nous n'entendons rien, pas un seul craquement du bois sec sur le sol, pas un seul hurlement au dehors. Si Mathias Van Guitt était éveillé, il ne serait pas moins surpris que moi, sans doute, et il trouverait quelque mot étonnant pour exprimer sa surprise!
—Votre observation est juste, mon cher Hod, répondis-je, et je ne sais à quelle cause attribuer l'absence de ces rôdeurs de nuit. Mais prenons garde à nous-mêmes, ou bien, au milieu de ce calme, nous finirions par nous endormir!
—Résistons, résistons! répondit le capitaine Hod, en se détirant les bras. L'heure approche, à laquelle il faudra partir.» Et nous nous reprîmes à causer par phrases qui traînaient, entrecoupées de longs silences. Combien de temps dura cette rêverie, je n'aurais pu le dire; mais soudain une sourde agitation se produisit, qui me tira subitement de cet état de somnolence. Le capitaine Hod, également secoué de sa torpeur, s'était levé en même temps que moi. Il n'y avait pas à en douter, cette agitation venait de se produire dans la cage des fauves.
Lions, tigres, panthères, léopards, tout à l'heure si paisibles, faisaient entendre maintenant un sourd murmure de colère. Debout dans leurs compartiments, allant et venant à petits pas, ils aspiraient fortement quelque émanation du dehors, et se dressaient en renâclant contre les barreaux de fer de leurs compartiments.
«Qu'ont-ils donc? demandai-je.
—Je ne sais, répondit le capitaine Hod, mais je crains qu'ils n'aient senti l'approche de…» Tout à coup, de formidables rugissements éclatèrent autour de l'enceinte du kraal. «Des tigres!» s'écria le capitaine Hod, en se précipitant vers la case de Mathias Van Guitt. Mais, telle avait été la violence de ces rugissements, que tout le personnel du kraal était déjà sur pied, et le fournisseur, suivi de ses gens, apparaissait sur la porte. «Une attaque!… s'écria-t-il.
—Je le crois, répondit le capitaine Hod.
—Attendez! Il faut voir!…» Et, sans prendre le temps d'achever sa phrase, Mathias Van Guitt, saisissant une échelle, la dressa contre la palissade. En un instant, il en eut atteint le dernier échelon. «Dix tigres et une douzaine de panthères! s'écria-t-il.
—Ce sera sérieux, répondit le capitaine Hod. Nous voulions aller les chasser, et ce sont eux qui nous donnent la chasse!
—Aux fusils! aux fusils!» cria le fournisseur. Et tous, obéissant à ses ordres, en vingt secondes nous étions prêts à faire feu. Ces attaques d'une bande de fauves ne sont pas rares aux Indes. Combien de fois les habitants des territoires fréquentés par les tigres, plus particulièrement ceux des Sunderbunds, n'ont-ils pas été assiégés dans leurs habitations! C'est là une redoutable éventualité, et, trop souvent, c'est aux assaillants que reste l'avantage!
Cependant, à ces rugissements du dehors s'étaient joints les hurlements du dedans. Le kraal répondait à la forêt. On ne pouvait plus s'entendre dans l'enceinte.
«Aux palissades!» s'écria Mathias Van Guitt, qui se fit comprendre par le geste plutôt que par la voix.
Et chacun de nous se précipita vers l'enceinte.
En ce moment, les buffles, en proie à l'épouvante, se démenaient pour quitter la place où ils étaient parqués. Les charretiers essayaient en vain de les y retenir.
Soudain, la porte, dont la barre était mal assujettie sans doute, s'ouvrit violemment, et une bande de fauves força l'entrée du kraal.
Cependant, Kâlagani avait fermé cette porte avec le plus grand soin, ainsi qu'il le faisait chaque soir!
«À la case! À la case!» cria Mathias Van Guitt, en s'élançant vers la maison, qui seule pouvait offrir un refuge.
Mais aurions-nous le temps d'y arriver?
Déjà deux des chikaris, atteints par les tigres, venaient de rouler à terre. Les autres, ne pouvant plus atteindre la case, fuyaient à travers le kraal, cherchant un abri quelconque.
Le fournisseur, Storr et six des Indous étaient déjà dans la maison, dont la porte fut refermée au moment où deux panthères allaient s'y précipiter.
Kâlagani, Fox et les autres, s'accrochant aux arbres, s'étaient hissés dans les premières branches.
Le capitaine Hod et moi, nous n'avions eu ni le temps ni la possibilité de rejoindre Mathias Van Guitt.
«Maucler! Maucler!» cria le capitaine Hod, dont le bras droit venait d'être déchiré par un coup de griffe.
D'un coup de sa queue, un énorme tigre m'avait jeté à terre. Je me relevais au moment où l'animal revenait sur moi, et je courus au capitaine Hod pour lui porter secours.
Un seul refuge nous restait alors: c'était le compartiment vide de la sixième cage. En un instant, Hod et moi nous nous y étions blottis, et la porte refermée nous mettait momentanément à l'abri des fauves, qui se jetèrent en hurlant sur les barreaux de fer.
Tel fut alors l'acharnement de ces bêtes furieuses, joint à la colère des tigres emprisonnés dans les compartiments voisins, que la cage, oscillant sur ses roues, fut sur le point d'être chavirée.
Mais les tigres l'abandonnèrent bientôt pour s'attaquer à quelque proie plus sûre.
Quelle scène, dont nous ne perdions aucun détail, en regardant à travers les barreaux de notre compartiment!
«C'est le monde renversé! s'écria le capitaine Hod, qui enrageait. Eux dehors, et nous dedans!
—Et votre blessure? demandai-je.
—Ce n'est rien!» Cinq ou six coups de feu éclatèrent en ce moment. Ils partaient de la case, occupée par Mathias Van Guitt, contre laquelle s'acharnaient deux tigres et trois panthères. L'un de ces animaux tomba foudroyé d'une balle explosible, qui devait sortir de la carabine de Storr. Quant aux autres, ils s'étaient tout d'abord précipités sur le groupe des buffles, et ces malheureux ruminants allaient se trouver sans défense contre de tels adversaires. Fox, Kâlagani et les Indous, qui avaient dû jeter leurs armes pour grimper plus vite dans les arbres, ne pouvaient leur venir en aide. Cependant, le capitaine Hod, passant sa carabine à travers les barreaux de notre cage, fit feu. Bien que son bras droit, à demi paralysé par sa blessure, ne lui permît pas de tirer avec sa précision habituelle, il eut la chance d'abattre son quarante-neuvième tigre. À ce moment, les buffles, affolés, se précipitèrent en beuglant à travers l'enceinte. Vainement, ils essayèrent de faire tête aux tigres, qui, par des bonds formidables, échappaient aux coups de cornes. L'un d'eux, coiffé d'une panthère, dont les griffes lui déchiraient le garrot, arriva devant la porte du kraal et s'élança au dehors. Cinq ou six autres, serrés de plus près par les fauves, s'échappèrent à sa suite et disparurent. Quelques-uns des tigres se mirent à leur poursuite; mais ceux de ces buffles qui n'avaient pu abandonner le kraal, égorgés, éventrés, gisaient déjà sur le sol. Cependant, d'autres coups de feu éclataient à travers les fenêtres de la case. De notre côté, le capitaine Hod et moi, nous faisions de notre mieux. Un nouveau danger nous menaçait. Les animaux renfermés dans les cages, surexcités par l'acharnement de la lutte, l'odeur du sang, les hurlements de leurs congénères, se débattaient avec une indescriptible violence. Allaient-ils parvenir à briser leurs barreaux? Nous devions véritablement le craindre. En effet, une des cages à tigres fui renversée. Je crus un instant que ses parois rompues leur avaient livré passage!… Il n'en était rien, heureusement, et les prisonniers ne pouvaient même plus voir ce qui se passait au dehors, puisque c'était la face grillagée de leur cage qui posait sur le sol.
«Décidément, il y en a trop!» murmura le capitaine Hod, en rechargeant sa carabine.
À ce moment, un tigre fit un bond prodigieux, et, ses griffes aidant, il parvint à s'accrocher à la fourche d'un arbre, sur laquelle deux ou trois chikaris avaient cherche refuge.
L'un de ces malheureux, saisi à la gorge, essaya vainement de résister et fut précipité à terre.
Une panthère vint disputer au tigre ce corps déjà privé de vie, dont les os craquèrent au milieu d'une mare de sang.
«Mais feu! feu donc!» criait le capitaine Hod, comme s'il eût pu se faire entendre de Mathias Van Guitt et de ses compagnons.
Quant à nous, impossible d'intervenir maintenant! Nos cartouches étaient épuisées, et nous ne pouvions plus être que les spectateurs impuissants de cette lutte!
Mais voici que, dans le compartiment voisin du nôtre, un tigre, qui cherchait à briser ses barreaux, parvint, en donnant une secousse violente, à rompre l'équilibre de la cage. Elle oscilla un instant et se renversa presque aussitôt.
Contusionnés légèrement dans la chute, nous nous étions relevés sur les genoux. Les parois avaient résisté, mais nous ne pouvions plus rien voir de ce qui se passait au dehors.
Si l'on ne voyait pas, on entendait, du moins! Quel sabbat de hurlements dans l'enceinte du kraal! Quelle odeur de sang imprégnait l'atmosphère! Il semblait que la lutte eût pris un caractère plus violent. Que s'était-il donc passé? Les prisonniers des autres cages s'étaient-ils échappés? Attaquaient-ils la case de Mathias Van Guitt? Tigres et panthères s'élançaient-ils sur les arbres pour en arracher les Indous?
«Et ne pouvoir sortir de cette boîte!» s'écriait le capitaine Hod, en proie à une rage véritable.
Un quart d'heure environ,—un quart d'heure dont nous comptions les interminables minutes!—s'écoula dans ces conditions.
Puis, le bruit de la lutte diminua peu à peu. Les hurlements s'affaiblirent. Les bonds des tigres, qui occupaient les compartiments de notre cage, devinrent plus rares. Le massacre avait-il donc pris fin?
Soudain, j'entendis la porte du kraal qui se refermait avec fracas. Puis, Kâlagani nous appela à grands cris. À sa voix se joignait celle de Fox, répétant:
«Mon capitaine! mon capitaine!
—Par ici!» répondit Hod. Il fut entendu, et, presque aussitôt, je sentis que la cage se relevait. Un instant après, nous étions libres. «Fox! Storr! s'écria le capitaine, dont la première pensée fut pour ses compagnons.
—Présents!» répondirent le mécanicien et le brosseur. Ils n'étaient pas même blessés. Mathias Van Guitt et Kâlagani se trouvaient également sains et saufs. Deux tigres et une panthère gisaient sans vie sur le sol. Les autres avaient quitté le kraal, dont Kâlagani venait de refermer la porte. Nous étions tous en sûreté.
Aucun des fauves de la ménagerie n'était parvenu à s'échapper pendant la lutte, et, même, le fournisseur comptait un prisonnier de plus. C'était un jeune tigre, emprisonné dans la petite cage roulante, qui s'était renversée sur lui, et sous laquelle il avait été pris comme dans un piège.
Le stock de Mathias Van Guitt était donc au complet; mais que cela lui coûtait cher! Cinq de ses buffles étaient égorgés, les autres avaient pris la fuite, et trois des Indous, horriblement mutilés, nageaient dans leur sang sur le sol du kraal!
CHAPITRE VI Le dernier adieu de Mathias Van Guitt.
Pendant le reste de la nuit, aucun incident ne se produisit, ni en dedans, ni en dehors de l'enceinte. La porte avait été solidement assujettie, cette fois. Comment avait-elle pu s'ouvrir au moment où la bande des fauves contournait la palissade? Cela ne laissait pas d'être inexplicable, puisque Kâlagani avait lui-même repoussé dans leurs mortaises les fortes traverses qui en assuraient la fermeture.
La blessure du capitaine Hod le faisait assez souffrir, bien que ce ne fût qu'une éraflure de la peau. Mais peu s'en était fallu qu'il ne perdît l'usage du bras droit.
Pour mon compte, je ne sentais plus rien du violent coup de queue qui m'avait jeté à terre.
Nous résolûmes donc de retourner à Steam-House, dès que le jour commencerait à paraître.
Quant à Mathias Van Guitt, si ce n'est le regret très réel d'avoir perdu trois de ses gens, il ne se montrait pas autrement désespéré de la situation, bien que la privation de ses buffles dût le mettre dans un certain embarras, au moment de son départ.
«Ce sont les chances du métier, nous dit-il, et j'avais comme un pressentiment qu'il m'arriverait quelque aventure de ce genre.»
Puis, il fit procéder à l'enterrement des trois Indous, dont les restes furent déposés dans un coin du kraal, et assez profondément pour que les fauves ne pussent les déterrer.
Cependant, l'aube ne tarda pas à blanchir les dessous du Tarryani, et, après force poignées de mains, nous prîmes congé de Mathias Van Guitt.
Pour nous accompagner, au moins pendant notre passage à travers la forêt, le fournisseur voulut mettre à notre disposition Kâlagani et deux de ses Indous. Son offre fut acceptée, et, à six heures, nous franchissions l'enceinte du kraal.
Aucune mauvaise rencontre ne signala notre retour. De tigres, de panthères, il n'y avait plus aucune trace. Les fauves, fortement repus, avaient sans doute regagné leur repaire, et ce n'était pas le moment d'aller les y relancer.
Quant aux buffles qui s'étaient échappés du kraal, ou bien ils étaient égorgés et gisaient sous les hautes herbes, ou bien, égarés dans les profondeurs du Tarryani, il ne fallait pas compter que leur instinct les ramenât au kraal. Ils devaient donc être considérés comme définitivement perdus pour le fournisseur.
À la lisière de la forêt, Kâlagani et les deux Indous nous quittèrent. Une heure après, Phann et Black annonçaient par leurs aboiements notre retour à Steam-House.
Je fis à Banks le récit de nos aventures. S'il nous félicita d'en avoir été quittes à si bon marché, cela va sans dire! Trop souvent, dans des attaques de ce genre, pas un des assaillis n'a pu revenir pour raconter les hauts faits des assaillants!
Quant au capitaine Hod, il dut, bon gré, mal gré, porter son bras en écharpe; mais l'ingénieur, qui était le véritable médecin de l'expédition, ne trouva rien de grave à sa blessure, et il affirma que dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.
Au fond, le capitaine Hod était très mortifié d'avoir reçu un coup sans avoir pu le rendre. Et, cependant, il avait ajouté un tigre aux quarante-huit qui figuraient à son actif.
Le lendemain, 27 août, dans l'après-midi, les aboiements des chiens retentirent avec force, mais joyeusement.
C'étaient le colonel Munro, Mac Neil et Goûmi qui rentraient au sanitarium. Leur retour nous procura un véritable soulagement. Sir Edward Munro avait-il mené à bonne fin son expédition? nous ne le savions pas encore. Il revenait sain et sauf. Là était l'important.
Tout d'abord, Banks avait couru à lui, il lui serrait la main, il l'interrogeait du regard.
«Rien!» se contenta de répondre le colonel Munro par un simple signe de tête.
Ce mot signifiait non seulement que les recherches entreprises sur la frontière népalaise n'avaient donné aucun résultat, mais aussi que toute conversation sur ce sujet devenait inutile. Il semblait nous dire qu'il n'y avait plus lieu d'en parler.
Mac Neil et Goûmi, que Banks interrogea dans la soirée, furent plus explicites. Ils lui apprirent que le colonel Munro avait effectivement voulu revoir cette portion de l'Indoustan, où Nana Sahib s'était réfugié avant sa réapparition dans la présidence de Bombay. S'assurer de ce qu'étaient devenus les compagnons du nabab, rechercher si, de leur passage sur ce point de la frontière indo-chinoise, il ne restait plus trace, tâcher d'apprendre si, à défaut de Nana Sahib, son frère Balao Rao ne se cachait pas dans cette contrée soustraite encore à la domination anglaise, tel avait été le but de Sir Edward Munro. Or, de ses recherches, il résultait, à n'en plus douter, que les rebelles avaient quitté le pays. De leur campement, où avaient été célébrées les fausses obsèques destinées à accréditer la mort de Nana Sahib, il n'y avait plus vestige. De Balao Rao, aucune nouvelle De ses compagnons, rien qui pût permettre de se lancer sur leur piste. Le nabab tué dans les défilés des monts Sautpourra, les siens dispersés très probablement au delà des limites de la péninsule, l'oeuvre du justicier n'était plus à faire. Quitter la frontière himalayenne, continuer le voyage en revenant au sud, achever enfin notre itinéraire de Calcutta à Bombay, c'est à quoi nous devions uniquement songer.
Le départ fut donc arrêté et fixé à huit jours de là, au 3 septembre. Il convenait de laisser au capitaine Hod le temps nécessaire à la complète guérison de sa blessure. D'autre part, le colonel Munro, visiblement fatigué par cette rude excursion dans un pays difficile, avait besoin de quelques jours de repos.
Pendant ce temps, Banks commencerait à faire ses préparatifs. Remettre notre train en état pour redescendre dans la plaine et prendre la route de l'Himalaya à la présidence de Bombay, c'était là de quoi l'occuper pendant toute une semaine.
Tout d'abord, il fut convenu que l'itinéraire serait une seconde fois modifié, de manière à éviter ces grandes villes du nord-ouest, Mirat, Delhi, Agra, Gwalior, Jansie et autres, dans lesquelles la révolte de 1857 avait laissé trop de désastres. Avec les derniers rebelles de l'insurrection devait disparaître tout ce qui pouvait en rappeler le souvenir au colonel Munro. Nos demeures roulantes iraient donc à travers les provinces, sans s'arrêter aux cités principales, mais le pays valait la peine d'être visité rien que pour ses beautés naturelles. L'immense royaume du Sindia, sous ce rapport, ne le cède à aucun autre. Devant notre Géant d'Acier allaient s'ouvrir les plus pittoresques routes de la péninsule.
La mousson avait pris fin avec la saison des pluies, dont la période ne se prolonge pas au delà du mois d'août. Les premiers jours de septembre promettaient une température agréable, qui devait rendre moins pénible cette seconde partie du voyage.
Pendant la deuxième semaine de notre séjour au sanitarium, Fox et Goûmi durent se faire les pourvoyeurs quotidiens de l'office. Accompagnés des deux chiens, ils parcoururent cette zone moyenne où pullulent les perdrix, les faisans, les outardes. Ces volatiles, conservés dans la glacière de Steam-House, devaient fournir un gibier excellent pour la route.
Deux ou trois fois encore, on alla rendre visite au kraal. Là, Mathias Van Guitt, lui aussi, s'occupait à préparer son départ pour Bombay, prenant ses ennuis en philosophe qui se tient au-dessus des petites ou grandes misères de l'existence.
On sait que, par la capture du dixième tigre, qui avait coûté si cher, la ménagerie était au complet. Mathias Van Guitt n'avait donc plus qu'à se préoccuper de refaire ses attelages de buffles. Pas un des ruminants qui s'étaient enfuis pendant l'attaque n'avait reparu au kraal. Toutes les probabilités étaient pour que, dispersés à travers la forêt, ils eussent péri de mort violente. Il s'agissait donc de les remplacer,—ce qui, en ces circonstances, ne laissait pas d'être difficile. Dans ce but, le fournisseur avait envoyé Kâlagani visiter les fermes et les bourgades voisines du Tarryani, et il attendait son retour avec quelque impatience.
Cette dernière semaine de notre séjour au sanitarium se passa sans incidents. La blessure du capitaine Hod se guérissait peu à peu. Peut-être même comptait-il clore sa campagne par une dernière expédition; mais il dut y renoncer sur les instances du colonel Munro. Puisqu'il n'était plus aussi sûr de son bras, pourquoi s'exposer? Si quelque fauve se rencontrait sur sa route, pendant le reste du voyage, n'aurait-il pas là une occasion toute naturelle de prendre sa revanche?
«D'ailleurs, lui fit observer Banks, vous êtes encore vivant, mon capitaine, et quarante-neuf tigres sont morts de votre main, sans compter les blessés. La balance est donc encore en votre faveur!
—Oui, quarante-neuf! répondit en soupirant le capitaine Hod, mais j'aurais bien voulu compléter la cinquantaine!» Évidemment, cela lui tenait au coeur. Le 2 septembre arriva. Nous étions à la veille du départ. Ce jour-là, dans la matinée, Goûmi vint nous annoncer la visite du fournisseur.
En effet, Mathias Van Guitt, accompagné de Kâlagani, arrivait à Steam-House. Sans doute, au moment du départ, il voulait nous faire ses adieux suivant toutes les règles.
Le colonel Munro le reçut avec cordialité. Mathias Van Guitt se lança dans une suite de périodes où se retrouvait tout l'inattendu de sa phraséologie habituelle. Mais il me sembla que ses compliments cachaient quelque arrière-pensée qu'il hésitait à formuler.
Et, précisément, Banks toucha le vif de la question, lorsqu'il demanda à Mathias Van Guitt s'il avait eu l'heureuse chance de pouvoir renouveler ses attelages.
«Non, monsieur Banks, répondit le fournisseur, Kâlagani a vainement parcouru les villages. Bien qu'il fût muni de mes pleins pouvoirs, il n'a pu se procurer un seul couple de ces utiles ruminants. Je suis donc obligé de confesser, à regret, que, pour diriger ma ménagerie vers la station la plus rapprochée, le moteur me fait absolument défaut. La dispersion de mes buffles, provoquée par la soudaine attaque de la nuit du 25 au 26 août, me met donc dans un certain embarras… Mes cages, avec leurs hôtes à quatre pattes, sont lourdes… et…
—Et comment allez-vous faire pour les conduire à la station? demanda l'ingénieur.
—Je ne sais trop, répondit Mathias Van Guitt. Je cherche… je combine… j'hésite… Cependant… l'heure du départ a sonné, et c'est le 20 septembre, c'est-à-dire dans dix-huit jours, que je dois livrer à Bombay ma commande de félins…
—Dix-huit jours! répondit Banks, mais alors vous n'avez pas une heure à perdre!
—Je le sais, monsieur l'ingénieur. Aussi n'ai-je plus qu'un moyen, un seul!…
—Lequel?
—C'est, tout en ne voulant aucunement le gêner, d'adresser au colonel une demande très indiscrète… sans doute…
—Parlez donc, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro, et si je puis vous obliger, croyez bien que je le ferai avec plaisir.»
Mathias Van Guitt s'inclina, sa main droite se porta à ses lèvres, la partie supérieure de son corps s'agita doucement, et toute son attitude fut celle d'un homme qui se sent accablé par des bontés inattendues.
En somme, le fournisseur demanda, étant donnée la puissance de traction du Géant d'Acier, s'il ne serait pas possible d'atteler ses cages roulantes à la queue de notre train, et de les remorquer jusqu'à Etawah, la plus prochaine station du railway de Delhi à Allahabad.
C'était un trajet qui ne dépassait pas trois cent cinquante kilomètres, sur une route assez facile. «Est-il possible de satisfaire monsieur Van Guitt? demanda le colonel à l'ingénieur.
—Je n'y vois aucune difficulté, répondit Banks, et le Géant d'Acier ne s'apercevra même pas de ce surcroît de charge.
—Accordé, monsieur Van Guitt, dit le colonel Munro. Nous conduirons votre matériel jusqu'à Etawah. Entre voisins, il faut savoir s'entr'aider, même dans l'Himalaya.
—Colonel, répondit Mathias Van Guitt, je connaissais votre bonté, et, pour être franc, comme il s'agissait de me tirer d'embarras, j'avais un peu compté sur votre obligeance!
—Vous aviez eu raison,» répondit le colonel Munro. Tout étant ainsi convenu, Mathias Van Guitt se disposa à retourner au kraal, afin de congédier une partie de son personnel, qui lui devenait inutile. Il ne comptait garder avec lui que quatre chikaris, nécessaires à l'entretien des cages. «À demain donc, dit le colonel Munro.
—À demain, messieurs, répondit Mathias Van Guitt. J'attendrai au kraal l'arrivée de votre Géant d'Acier!»
Et le fournisseur, très heureux du succès de sa visite à Steam-House, se retira, non sans avoir fait sa sortie à la manière d'un acteur qui rentre dans la coulisse selon toutes les traditions de la comédie moderne.
Kâlagani, après avoir longuement regardé le colonel Munro, dont le voyage à la frontière du Népaul paraissait l'avoir sérieusement préoccupé, suivit le fournisseur.
Nos derniers préparatifs étaient achevés. Le matériel avait été remis en place. Du sanitarium de Steam-House, il ne restait plus rien. Les deux chars roulants n'attendaient plus que notre Géant d'Acier. L'éléphant devait les descendre d'abord jusqu'à la plaine, puis aller au kraal prendre les cages et les ramener pour former le train. Cela fait, il s'en irait directement à travers les plaines du Rohilkhande.
Le lendemain, 3 septembre, à sept heures du matin, le Géant d'Acier était prêt à reprendre les fonctions qu'il avait si consciencieusement remplies jusqu'alors. Mais, à cet instant, un incident, très inattendu, se produisit au grand ébahissement de tous.
Le foyer de la chaudière, enfermée dans les flancs de l'animal, avait été chargé de combustible. Kâlouth, qui venait de l'allumer, eut alors l'idée d'ouvrir la boîte à fumée,—à la paroi de laquelle se soudent les tubes destinés à conduire les produits de la combustion à travers la chaudière,—afin de voir si rien ne gênait le tirage.
Mais, à peine eut-il ouvert les portes de cette boîte, qu'il recula précipitamment, et une vingtaine de lanières furent projetées au dehors avec un sifflement bizarre.
Banks, Storr et moi, nous regardions, sans pouvoir deviner la cause de ce phénomène.
«Eh! Kâlouth, qu'y a-t-il? demanda Banks.
—Une pluie de serpents, monsieur!» s'écria le chauffeur. En effet, ces lanières étaient des serpents, qui avaient élu domicile dans les tubes de la chaudière, pour y mieux dormir sans doute. Les premières flammes du foyer venaient de les atteindre. Quelques-uns de ces reptiles, déjà brûlés, étaient tombés sur le sol, et si Kâlouth n'eût pas ouvert la boîte à fumée, ils eussent tous été rôtis en un instant. «Comment! s'écria le capitaine Hod, qui accourut, notre Géant d'Acier a un nid de serpents dans les entrailles!» Oui, ma foi! et des plus dangereux, de ces «whip snakes», serpents-fouets, «goulabis», cobras noirs, najas à lunettes, appartenant aux plus venimeuses espèces. Et, en même temps, un superbe python-tigre, de la famille des boas, montrait sa tête pointue à l'orifice supérieur de la cheminée, c'est-à-dire à l'extrémité de la trompe de l'éléphant, qui se déroulait au milieu des premières volutes de vapeur. Les serpents, sortis vivants des tubes, s'étaient rapidement et lestement dispersés dans les broussailles, sans que nous eussions eu le temps de les détruire. Mais le python ne put déguerpir si aisément du cylindre de tôle. Aussi le capitaine Hod se hâta-t-il d'aller prendre sa carabine, et, d'une balle, il lui brisa la tête. Goûmi, grimpant alors sur le Géant d'Acier, se hissa à l'orifice supérieur de sa trompe, et, avec l'aide de Kâlouth et de Storr, il parvint à en retirer l'énorme reptile. Rien de plus magnifique que ce boa, avec sa robe d'un vert mêlé de bleu, décorée d'anneaux réguliers et qui semblait avoir été taillée dans une peau de tigre. Il ne mesurait pas moins de cinq mètres de long sur une grosseur égale à celle du bras. C'était donc un superbe échantillon de ces ophidiens de l'Inde, et il eût avantageusement figuré dans la ménagerie de Mathias Van Guitt, vu le nom de python-tigre qu'on lui donne. Cependant, je dois avouer que le capitaine Hod ne crut pas devoir le porter à son propre compte.
Cette exécution faite, Kâlouth referma la boîte à fumée, le tirage s'opéra régulièrement, le feu du foyer s'activa au passage du courant d'air, la chaudière ne tarda pas à ronfler sourdement, et, trois quarts d'heure après, le manomètre indiquait une pression suffisante de la vapeur. Il n'y avait plus qu'à partir.
Les deux chars furent attelés l'un à l'autre, et le Géant d'Acier manoeuvra de manière à venir prendre la tête du train.
Un dernier coup d'oeil fut donné à l'admirable panorama qui se déroulait dans le sud, un dernier regard à cette merveilleuse chaîne dont le profil dentelait le fond du ciel vers le nord, un dernier adieu au Dawalaghiri, qui dominait de sa cime tout ce territoire de l'Inde septentrionale, et un coup de sifflet annonça le départ.
La descente sur la route sinueuse s'opéra sans difficulté. Le serre-frein atmosphérique retenait irrésistiblement les roues sur les pentes trop raides. Une heure après, notre train s'arrêtait à la limite inférieure du Tarryani, à la lisière de la plaine.
Le Géant d'Acier fut alors détaché, et, sous la conduite de Banks, du mécanicien et du chauffeur, il s'enfonça lentement sur l'une des larges routes de la forêt.
Deux heures plus tard, ses hennissements se faisaient entendre, et il débouchait de l'épais massif, remorquant les six cages de la ménagerie.
Dès son arrivée, Mathias Van Guitt renouvela ses remerciements au colonel Munro. Les cages, précédées d'une voiture destinée au logement du fournisseur et de ses hommes, furent attelées à notre train,—un véritable convoi, composé de huit wagons.
Nouveau signal de Banks, nouveau coup de sifflet réglementaire, et le Géant d'Acier, s'ébranlant, s'avança majestueusement sur la magnifique route qui descendait vers le sud. Steam-House et les cages de Mathias Van Guitt, chargées de fauves, ne semblaient pas plus lui peser qu'une simple voiture de déménagement.
«Eh bien, qu'en pensez-vous, monsieur le fournisseur? demanda le capitaine Hod.
—Je pense, capitaine, répondit, non sans quelque raison, Mathias Van Guitt, que si cet éléphant était de chair et d'os, il serait encore plus extraordinaire!»
Cette route n'était plus celle qui nous avait amenés au pied de l'Himalaya. Elle obliquait au sud-ouest vers Philibit, petite ville qui se trouvait à cent cinquante kilomètres de notre point de départ.
Ce trajet se fit tranquillement, à une vitesse modérée, sans ennuis, sans encombre. Mathias Van Guitt prenait quotidiennement place à la table de Steam-House, où son magnifique appétit faisait toujours honneur à la cuisine de monsieur Parazard. L'entretien de l'office exigea bientôt que les pourvoyeurs habituels fussent mis à contribution, et le capitaine Hod, bien guéri,—le coup de feu à l'adresse du python l'avait prouvé,—reprit son fusil de chasseur. D'ailleurs, en même temps que les gens du personnel, il fallait songer à nourrir les hôtes de la ménagerie. Ce soin revenait aux chikaris. Ces habiles Indous, sous la direction de Kâlagani, très adroit tireur lui-même, ne laissèrent pas s'appauvrir la réserve de chair de bison et d'antilope. Ce Kâlagani était vraiment un homme à part. Bien qu'il fût peu communicatif, le colonel Munro le traitait fort amicalement, n'étant pas de ceux qui oublient un service rendu. Le 10 septembre, le train contournait Philibit, sans s'y arrêter, mais il ne put éviter un rassemblement considérable d'Indous, qui vinrent lui rendre visite. Décidément, les fauves de Mathias Van Guitt, si remarquables qu'ils fussent, ne pouvaient supporter aucune comparaison avec le Géant d'Acier. On ne les regardait même pas à travers les barreaux de leurs cages, et toutes les admirations allaient à l'éléphant mécanique.
Le train continua à descendre ces longues plaines de l'Inde septentrionale, en laissant, à quelques lieues dans l'ouest; Bareilli, l'une des principales villes du Rohilkhande. Il s'avançait, tantôt au milieu de forêts peuplées d'un monde d'oiseaux dont Mathias Van Guitt nous faisait admirer «l'éclatant pennage», tantôt en plaine, à travers ces fourrés d'acacias épineux, hauts de deux à trois mètres, nommés par les Anglais «wait-a-bit-bush». Là se rencontraient en grand nombre des sangliers, très friands de la baie jaunâtre que produisent ces arbustes. Quelques uns de ces suiliens furent tués, non sans péril, car ce sont des animaux véritablement sauvages et dangereux. En diverses occasions, le capitaine Hod et Kâlagani eurent lieu de déployer ce sang-froid et cette adresse qui en faisaient deux chasseurs hors ligne.
Entre Philibit et la station d'Etawah, le train dut franchir une portion du haut Gange, et, peu de temps après, l'un de ses importants tributaires, le Kali-Nadi.
Tout le matériel roulant de la ménagerie fut détaché, et Steam-House, transformé en appareil flottant, se transporta aisément d'une rive à l'autre à la surface du fleuve.
Il n'en fut pas de même pour le train de Mathias Van Guitt. Le bac fut mis en réquisition, et les cages durent traverser les deux cours d'eau l'une après l'autre. Si ce passage exigea un certain temps, il s'effectua, du moins, sans grandes difficultés. Le fournisseur n'en était pas à son coup d'essai, et ses gens avaient eu déjà à franchir plusieurs fleuves, lorsqu'ils se rendaient à la frontière himalayenne.
Bref, sans incidents dignes d'être relatés, à la date du 17 septembre, nous avions atteint le railway de Delhi à Allahabad, à moins de cent pas de la station d'Etawah.
C'était là que notre convoi allait se diviser en deux parties, qui n'étaient pas destinées à se rejoindre.
La première devait continuer à descendre vers le sud à travers les territoires du vaste royaume de Scindia, de manière à gagner les Vindhyas et la présidence de Bombay.
La seconde, placée sur les truks du chemin de fer, allait rejoindre Allahabad, et, de là, par le railway de Bombay, atteindre le littoral de la mer des Indes.
On s'arrêta donc, et le campement fut organisé pour la nuit. Le lendemain, dès l'aube, pendant que le fournisseur prendrait la route du sud-est, nous devions, en coupant cette route à angle droit, suivre à peu près le soixante-dix-septième méridien.
Mais, en même temps qu'il nous quittait, Mathias Van Guitt allait se séparer de la partie de son personnel qui ne lui était plus utile. À l'exception de deux Indous, nécessaires au service des cages pendant un voyage qui ne devait durer que deux ou trois jours, il n'avait besoin de personne. Arrivé au port de Bombay, où l'attendait un navire en partance pour l'Europe, le transbordement de sa marchandise se ferait par les chargeurs ordinaires du port.
De ce fait, quelques-uns de ses chikaris redevenaient libres, et en particulier Kâlagani.
On sait comment et pourquoi nous nous étions véritablement attachés à cet Indou, depuis les services qu'il avait rendus au colonel Munro et au capitaine Hod.
Lorsque Mathias Van Guitt eut congédié ses hommes, Banks crut voir que Kâlagani ne savait trop que devenir, et il lui demanda s'il lui conviendrait de nous accompagner jusqu'à Bombay.
Kâlagani, après avoir réfléchi un instant, accepta l'offre de l'ingénieur, et le colonel Munro lui témoigna la satisfaction qu'il éprouvait à lui venir en aide en cette occasion. L'Indou allait donc faire partie du personnel de Steam-House, et, par sa connaissance de toute cette partie de l'Inde, il pouvait nous être fort utile.
Le lendemain, le camp était levé. Il n'y avait plus aucun intérêt à prolonger notre halte. Le Géant d'Acier était en pression. Banks donna à Storr l'ordre de se tenir prêt.
Il ne restait plus qu'à prendre congé de notre ami le fournisseur. Ce fut très simple de notre part. De la sienne, ce fut naturellement plus théâtral.
Les remerciements de Mathias Van Guitt pour le service que venait de lui rendre le colonel Munro prirent nécessairement la forme amplicative. Il «joua» remarquablement ce dernier acte, et fut parfait dans la grande scène des adieux.
Par un mouvement des muscles de l'avant-bras, sa main droite se plaça en pronation, de telle sorte que la paume en était tournée vers la terre. Cela voulait dire qu'ici-bas, il n'oublierait jamais ce qu'il devait au colonel Munro, et que si la reconnaissance était bannie de ce monde, elle trouverait un dernier asile dans son coeur.
Puis, par un mouvement inverse, il reploya sa main en supination, c'est-à-dire qu'il en retourna la paume, en l'élevant vers le zénith. Ce qui signifiait que, même là-haut, les sentiments ne s'éteindraient pas en lui, et que toute une éternité de gratitude ne saurait acquitter les obligations qu'il avait contractées.
Le colonel Munro remercia Mathias Van Guitt comme il convenait, et, quelques minutes après, le fournisseur des maisons de Hambourg et de Londres avait disparu à nos yeux.
CHAPITRE VII Le passage de la Betwa.
À cette date précise du 18 septembre, voici quelle était exactement notre position, calculée du point de départ, du point de halte, du point d'arrivée:
1° De Calcutta, treize cents kilomètres;
2° Du sanitarium de l'Himalaya, trois cent quatre-vingts kilomètres;
3° De Bombay, seize cents kilomètres.
À ne considérer que la distance, nous n'avions pas encore accompli la moitié de notre itinéraire; mais, en tenant compte des sept semaines que Steam-House avait passées sur la frontière himalayenne, plus de la moitié du temps qui devait être consacré à ce voyage était écoulée. Nous avions quitté Calcutta le 6 mars. Avant deux mois, si rien ne contrariait notre marche, nous pensions avoir atteint le littoral ouest de l'Indoustan.
Notre itinéraire, d'ailleurs, allait être réduit dans une certaine mesure. La résolution prise d'éviter les grandes villes compromises dans la révolte de 1857, nous obligeait à descendre plus directement au sud. À travers les magnifiques provinces du royaume de Scindia, s'ouvraient de belles routes carrossables, et le Géant d'Acier ne devait rencontrer aucun obstacle, au moins jusqu'aux montagnes du centre. Le voyage promettait donc de s'accomplir dans les meilleures conditions de facilité et de sécurité.
Ce qui devait le rendre plus aisé encore, c'était la présence de Kâlagani dans le personnel de Steam-House. Cet Indou connaissait admirablement toute cette partie de la péninsule. Banks put le constater ce jour-là. Après déjeuner, pendant que le colonel Munro et le capitaine Hod faisaient leur sieste, Banks lui demanda en quelle qualité il avait maintes fois parcouru ces provinces.
«J'étais attaché, répondit Kâlagani, à l'une de ces nombreuses caravanes de Banjaris, qui transportent à dos de boeufs des approvisionnements de céréales, soit pour le compte du gouvernement, soit pour le compte des particuliers. En cette qualité, j'ai vingt fois remonté ou descendu les territoires du centre et du nord de l'Inde.
—Ces caravanes parcourent-elles encore cette partie de la péninsule? demanda l'ingénieur.
—Oui, monsieur, répondit Kâlagani, et, à cette époque de l'année, je serais bien surpris si nous ne rencontrions pas une troupe de Banjaris en marche vers le nord.
—Eh bien, Kâlagani, reprit Banks, la parfaite connaissance que vous avez de ces territoires nous sera fort utile. Au lieu de passer par les grandes villes du royaume de Scindia, nous irons à travers les campagnes, et vous serez notre guide.
—Volontiers, monsieur,» répondit l'Indou, de ce ton froid qui lui était habituel et auquel je n'étais pas encore parvenu à m'accoutumer. Puis, il ajouta: «Voulez-vous que je vous indique d'une façon générale la direction qu'il faudra suivre?
—S'il vous plaît.» Et, ce disant, Banks étala sur la table une carte à grands points qui retraçait cette portion de l'Inde, afin de contrôler l'exactitude des renseignements de Kâlagani. «Rien n'est plus simple, reprit l'Indou. Une ligne presque droite va nous conduire du railway de Delhi au railway de Bombay, qui font leur jonction à Allahabad. De la station d'Etawah que nous venons de quitter à la frontière du Bundelkund, il n'y aura qu'un cours d'eau important à franchir, la Jumna, et de cette frontière aux monts Vindhyas, un second cours d'eau, la Betwa. Au cas même où ces deux rivières seraient débordées à la suite de la saison des pluies, le train flottant ne sera pas gêné, je pense, pour passer d'une rive à l'autre.
—Il n'y aura aucune difficulté sérieuse, répondit l'ingénieur; et, une fois arrivés aux Vindhyas?…
—Nous inclinerons un peu vers le sud-est, afin de choisir un col praticable. Là encore, aucun obstacle n'entravera notre marche. Je connais un passage dont les pentes sont modérées. C'est le col de Sirgour, que les attelages prennent de préférence.
—Partout où passent des chevaux, dis-je, notre Géant d'Acier ne peut-il passer?
—Il le peut certainement, répondit Banks; mais, au delà du col de Sirgour, le pays est très accidenté. N'y aurait-il pas lieu d'aborder les Vindhyas, en prenant direction à travers le Bhopal?
—Là, les villes sont nombreuses, répondit Kâlagani, il sera difficile de les éviter, et les Cipayes s'y sont plus particulièrement signalés dans la guerre de l'indépendance.»
Je fus un peu surpris de cette qualification, «guerre de l'indépendance», que Kâlagani donnait à la révolte de 1857. Mais il ne fallait pas oublier que c'était un Indou, non un Anglais, qui parlait. Il ne semblait pas, d'ailleurs, que Kâlagani eût pris part à la révolte, ou, du moins, il n'avait jamais rien dit qui pût le faire croire.
«Soit, reprit Banks, nous laisserons les villes du Bhopal dans l'ouest, et si vous êtes certain que le col de Sirgour nous donne accès à quelque route praticable…
—Une route que j'ai souvent parcourue, monsieur, et qui, après avoir contourné le lac Puturia, va, à quarante milles de là, aboutir au railway de Bombay à Allahabad, près de Jubbulpore.
—En effet, répondit Banks, qui suivait sur la carte les indications données par l'Indou; et à partir de ce point?…
—La grande route se dirige vers le sud-ouest et longe pour ainsi dire la voie ferrée jusqu'à Bombay.
—C'est entendu, répondit Banks. Je ne vois aucun obstacle sérieux à traverser les Vindhyas, et cet itinéraire nous convient. Aux services que vous nous avez déjà rendus, Kâlagani, vous en ajoutez un autre, que nous n'oublierons pas.»
Kâlagani s'inclina, et il allait se retirer, lorsque, se ravisant, il revint vers l'ingénieur. «Vous avez une question à me faire? dit Banks.
—Oui, monsieur, répondit l'Indou. Pourrais-je vous demander pourquoi vous tenez plus particulièrement à éviter les principales villes du Bundelkund?»
Banks me regarda. Il n'y avait aucune raison pour cacher à Kâlagani ce qui concernait sir Edward Munro, et l'Indou fut mis au courant de la situation du colonel.
Kâlagani écouta très attentivement ce que lui apprit l'ingénieur. Puis, d'un ton qui dénotait quelque surprise:
«Le colonel Munro, dit-il, n'a plus rien à redouter de Nana Sahib, au moins dans ces provinces.
—Ni dans ces provinces ni ailleurs, répondit Banks. Pourquoi dites-vous «dans ces provinces?»
—Parce que, si le nabab a reparu, comme on l'a prétendu, il y a quelques mois, dans la présidence de Bombay, dit Kâlagani, les recherches n'ont pu faire connaître sa retraite, et il est très probable qu'il a de nouveau franchi la frontière indochinoise.»
Cette réponse semblait prouver ceci: c'est que Kâlagani ignorait ce qui s'était passé dans la région des monts Sautpourra, et que, le mois de mai dernier, Nana Sahib avait été tué par des soldats de l'armée royale au pâl de Tandît.
«Je vois, Kâlagani, dit alors Banks, que les nouvelles qui courent l'Inde ont quelque peine à arriver jusqu'aux forets de l'Himalaya!» L'Indou nous regarda fixement, sans répondre, comme un homme qui ne comprend pas. «Oui, reprit Banks, vous semblez ignorer que Nana Sahib est mort.
—Nana Sahib est mort? s'écria Kâlagani.
—Sans doute, répondit Banks, et c'est le gouvernement qui a fait connaître dans quelles circonstances il a été tué.
—Tué? dit Kâlagani, en secouant la tête. Où donc Nana Sahib aurait-il été tué?
—Au pâl de Tandît, dans les monts Sautpourra.
—Et quand?…
—Il y a près de quatre mois déjà, répondit l'ingénieur, le 25 mai dernier.» Kâlagani, dont le regard me parut singulier en ce moment, s'était croisé les bras et restait silencieux. «Avez-vous des raisons, lui demandai-je, de ne pas croire à la mort de Nana Sahib?
—Aucune, messieurs, se contenta de répondre Kâlagani. Je crois ce que vous me dites.» Un instant après, Banks et moi, nous étions seuls, et l'ingénieur ajoutait, non sans raison:
«Tous les Indous en sont là! Le chef des Cipayes révoltés est devenu légendaire. Jamais ces superstitieux ne croiront qu'il a été tué, puisqu'ils ne l'ont pas vu pendre!
—Il en est d'eux, répondis-je, comme des vieux grognards de l'Empire, qui, vingt ans après sa mort, soutenaient que Napoléon vivait toujours!»
Depuis le passage du haut Gange, que Steam-House avait effectué quinze jours auparavant, un fertile pays développait ses magnifiques routes devant le Géant d'Acier. C'était le Doâb, compris dans cet angle que forment le Gange et la Jumna, avant de se rejoindre près d'Allahabad. Plaines alluvionnaires, défrichées par les brahmanes vingt siècles avant l'ère chrétienne, procédés de culture encore très rudimentaires chez les paysans, grands travaux de canalisation dus aux ingénieurs anglais, champs de cotonniers qui prospèrent plus spécialement sur ce territoire, gémissements de la presse à coton qui fonctionne auprès de chaque village, chant des ouvriers qui la mettent en mouvement, telles sont les impressions qui me sont restées de ce Doâb, où fut autrefois fondée la primitive église.
Le voyage s'accomplissait dans les meilleures conditions. Les sites variaient, on pourrait dire, au gré de notre fantaisie. L'habitation se déplaçait, sans fatigue, pour le plaisir de nos yeux. N'était-ce donc pas là, ainsi que l'avait prétendu Banks, le dernier mot du progrès dans l'art de la locomotion? Charrettes à boeufs, voitures à chevaux ou à mules, wagons de railways, qu'êtes-vous auprès de nos maisons roulantes!
Le 19 septembre. Steam-House s'arrêtait sur la rive gauche de la Jumna. Cet important cours d'eau délimite dans la partie centrale de la péninsule le pays des Rajahs proprement dit ou Rajasthan, de l'Indoustan, qui est plus particulièrement le pays des Indous.
Une première crue commençait à élever les eaux de la Jumna. Le courant se faisait plus rapidement sentir; mais, tout en rendant notre passage un peu moins facile, il ne pouvait l'empêcher. Banks prit quelques précautions, Il fallut chercher un meilleur point d'atterrissement. On le trouva. Une demi-heure après, Steam-House remontait la berge opposée du fleuve. Aux trains des railways, il faut des ponts établis à grands frais, et l'un de ces ponts, de construction tubulaire, enjambe la Jumna près de la forteresse de Selimgarh, près de Delhi. À notre Géant d'Acier, aux deux chars qu'il remorquait, les cours d'eau offraient une voie aussi facile que les plus belles routes macadamisées de la péninsule.
Au delà de la Jumna, les territoires du Rajasthan comptent un certain nombre de ces villes que la prévoyance de l'ingénieur voulait écarter de son itinéraire. Sur la gauche, c'était Gwalior, au bord de la rivière de Sawunrika, campée sur son bloc de basalte, avec sa superbe mosquée de Musjid, son palais de Pâl, sa curieuse porte des Éléphants, sa forteresse célèbre, son Vihara de création bouddhique; vieille cité, à laquelle la ville moderne de Lashkar, bâtie à deux kilomètres plus loin, fait maintenant une sérieuse concurrence. Là, au fond de ce Gibraltar de l'Inde, la Rani de Jansi, la compagne dévouée de Nana Sahib, avait lutté héroïquement jusqu'à la dernière heure. Là, dans cette rencontre avec deux escadrons du 8e hussards de l'armée royale, elle fut tuée, on le sait, de la main même du colonel Munro, qui avait pris part à l'action avec un bataillon de son régiment. De ce jour, on le sait aussi, cette implacable haine de Nana Sahib, dont le nabab avait poursuivi la satisfaction jusqu'à son dernier soupir! Oui! mieux valait que sir Edward Munro n'allât pas raviver ses souvenirs aux portes de Gwalior!
Après Gwalior, dans l'ouest de notre nouvel itinéraire, c'était Antri, et sa vaste plaine, d'où émergent ça et là de nombreux pics, comme les îlots d'un archipel. C'était Duttiah, qui ne compte pas encore cinq siècles d'existence, dont on admire les maisons coquettes, la forteresse centrale, les temples à flèches variées, le palais abandonné de Birsing-Deo, l'arsenal de Tôpe-Kana,—le tout formant la capitale de ce royaume de Duttiah, découpé dans l'angle nord du Bundelkund, et qui s'est rangé sous la protection de l'Angleterre. Ainsi que Gwalior, Antri et Duttiah avaient été gravement touchées par le mouvement insurrectionnel de 1857.
C'était enfin Jansi, dont nous passions à moins de quarante kilomètres, à la date du 22 septembre. Cette cité forme la plus importante station militaire du Bundelkund, et l'esprit de révolte y est toujours vivace dans le bas peuple. Jansi, ville relativement moderne, fait un important commerce de mousselines indigènes et de cotonnades bleues. Il ne s'y trouve aucun monument antérieur à sa fondation, qui ne date que du XVIIe siècle. Cependant, il est intéressant de visiter sa citadelle, dont les projectiles anglais n'ont pu détruire les murailles extérieures, et sa nécropole des rajahs, d'un aspect extrêmement pittoresque. Mais là fut la principale forteresse des Cipayes révoltés de l'Inde centrale. Là, l'intrépide Rani provoqua le premier soulèvement qui devait bientôt envahir tout le Bundelkund. Là, sir Hugh Rose dut livrer un combat qui ne dura pas moins de six jours, pendant lequel il perdit quinze pour cent de son effectif. Là, malgré leur acharnement, Tantia Topi, Balao Rao, frère de Nana Sahib, la Rani enfin, bien qu'ils fussent aidés d'une garnison de douze mille Cipayes et secourus par une armée de vingt mille, durent céder à la supériorité des armes anglaises! Là, ainsi que nous l'avait raconté Mac Neil, le colonel Munro avait sauvé la vie de son sergent, en lui faisant aumône de la dernière goutte d'eau qui lui restait. Oui! Jansi, plus que n'importe quelle autre de ces cités aux funestes souvenirs, devait être écartée d'un itinéraire dont les meilleurs amis du colonel avaient choisi les étapes!
Le lendemain, 23 septembre, une rencontre, qui nous retarda pendant quelques heures, vint justifier une des observations précédemment faites par Kâlagani.
Il était onze heures du matin. Le déjeuner achevé, nous étions tous assis pour la sieste, les uns sous la vérandah, les autres dans le salon de Steam-House. Le Géant d'Acier marchait à raison de neuf à dix kilomètres à l'heure. Une magnifique route, ombragée de beaux arbres, se dessinait devant lui entre des champs de cotonniers et de céréales. Le temps était beau, le soleil vif. Un arrosage «municipal» de ce grand chemin n'eût pas été à dédaigner, il faut en convenir, et le vent soulevait une fine poussière blanche en avant de notre train.
Mais ce fut bien autre chose, lorsque, dans une portée de deux ou trois milles, l'atmosphère nous parut emplie de tels tourbillons de poussière, qu'un violent simoun n'eût pas soulevé de plus épais nuage dans le désert lybique.
«Je ne comprends pas comment peut se produire ce phénomène, dit Banks, puisque la brise est légère.
—Kâlagani nous expliquera cela,» répondit le colonel Munro. On appela l'Indou, qui vint jusqu'à la vérandah, observa la route, et, sans hésiter: «C'est une longue caravane qui remonte vers le nord, dit-il, et, ainsi que je vous en ai prévenu, monsieur Banks, c'est très probablement une caravane de Banjaris.
—Eh bien, Kâlagani, dit Banks, vous allez sans doute retrouver là quelques-uns de vos anciens compagnons?
—C'est possible, monsieur, répondit l'Indou, puisque j'ai longtemps vécu parmi ces tribus nomades.
—Avez-vous donc l'intention de nous quitter pour vous joindre à eux? demanda le capitaine Hod.
—Nullement,» répondit Kâlagani. L'Indou ne s'était pas trompé. Une demi-heure plus tard, le Géant d'Acier, si puissant qu'il fût, était forcé de suspendre sa marche devant une muraille de ruminants.
Mais il n'y eut pas lieu de regretter ce retard. Le spectacle qui s'offrait à nos yeux valait la peine d'être observé.
Un troupeau, comptant au moins quatre à cinq mille boeufs, encombrait la route, vers le sud, sur un espace de plusieurs kilomètres. Ainsi que venait de l'annoncer Kâlagani, ce convoi de ruminants appartenait à une caravane de Banjaris.
«Les Banjaris, nous dit Banks, sont les véritables Zingaris de l'Indoustan. Peuple plutôt que tribu, sans demeure fixe, ils vivent l'été sous la tente, l'hiver sous la hutte. Ce sont les porte-faix de la péninsule, et je les ai vus à l'oeuvre pendant l'insurrection de 1857. Par une sorte de convention tacite entre les belligérants, on laissait leurs convois traverser les provinces troublées par la révolte. C'étaient, en effet, les approvisionneurs du pays, et ils nourrissaient aussi bien l'armée royale que l'armée native. S'il fallait absolument leur assigner une patrie dans l'Inde, à ces nomades, ce serait le Rapoutana, et plus spécialement peut-être le royaume de Milwar. Mais, puisqu'ils vont défiler devant nous, mon cher Maucler. je vous engage à examiner attentivement ces Banjaris.»
Notre train s'était prudemment rangé sur l'un des côtés de la grande route. Il n'aurait pu résister à cette avalanche de bêtes cornues, devant laquelle les fauves eux-mêmes n'hésitent pas à déguerpir.
Ainsi que me l'avait recommandé Banks, j'observai avec attention ce long cortège; mais, auparavant, je dois constater que Steam-House, en cette circonstance, ne parut pas produire son effet ordinaire. Le Géant d'Acier, si habitué à provoquer l'admiration générale, attira à peine l'attention de ces Banjaris, accoutumés sans doute à ne s'étonner de rien.
Hommes et femmes de cette race bohémienne étaient admirables;— ceux-là grands, vigoureux, les traits fins, le nez aquilin, les cheveux bouclés, couleur d'un bronze dans lequel le cuivre rouge dominerait l'étain, vêtus de la longue tunique et du turban, armés de la lance, du bouclier, de la rondache et de la grande épée qui se porte en sautoir;—celles-là, hautes de stature, bien proportionnées, fières comme les hommes de leur clan, le buste emprisonné dans un corselet, le bas du corps perdu sous les plis d'une large jupe, le tout enveloppé, de la tête aux pieds, dans une draperie élégante, bijoux aux oreilles, colliers au cou, bracelets aux bras, anneaux aux chevilles, en or, en ivoire, en coquillages.
Près de ces hommes, femmes, vieillards, enfants, marchaient d'un pas paisible des milliers de boeufs, sans selle ni licou, agitant les glands rouges ou faisant sonner les clochettes de leurs têtes, portant sur l'échine un double sac, qui contient le blé ou autres céréales.
C'était là une tribu tout entière, partie en caravane, sous la direction d'un chef élu, le «naik», dont le pouvoir est sans limite pendant la durée de son mandat. À lui seul de diriger le convoi, de fixer les heures de halte, de disposer les lignes de campement.
En tête marchait un taureau de grande taille, aux allures superbes, drapé d'étoffes éclatantes, agrémenté d'une grappe de sonnettes et d'ornements de coquillages. Je demandai à Banks s'il savait quelles étaient les fonctions de ce magnifique animal.
«Kâlagani pourrait nous le dire avec certitude, répondit l'ingénieur. Où donc est-il?»
Kâlagani fut appelé. Il ne parut pas. On le chercha. Il n'était plus à Steam-House.
«Il est allé sans doute renouveler connaissance avec quelqu'un de ses anciens compagnons, dit le colonel Munro, mais il nous rejoindra avant le départ.»
Rien de plus naturel. Aussi n'y avait-il pas à s'inquiéter de l'absence momentanée de l'Indou; et, cependant, à part moi, elle ne laissa pas de me préoccuper.
«Eh bien, dit alors Banks, si je ne me trompe, ce taureau, dans les caravanes de Banjaris, est le représentant de leur divinité. Par où il va, on va. Quand il s'arrête, on campe, mais j'imagine bien qu'il obéit secrètement aux injonctions du naik. Bref, c'est en lui que se résume toute la religion de ces nomades.»
Ce ne fut que deux heures après le commencement du défilé, que nous commençâmes à apercevoir la fin de cet interminable cortège. Je cherchais Kâlagani dans l'arrière-garde, lorsqu'il parut, accompagné d'un Indou qui n'appartenait pas au type banjari. Sans doute, c'était un de ces indigènes qui louent temporairement leurs services aux caravanes, ainsi que l'avait fait plusieurs fois Kâlagani. Tous deux causaient froidement, à mi-lèvres, pourrait-on dire. De qui ou de quoi parlaient-ils? Probablement du pays que venait de traverser la tribu en marche,—pays dans lequel nous allions nous engager sous la direction de notre nouveau guide.
Cet indigène, qui était resté à la queue de la caravane, s'arrêta un instant en passant devant Steam-House. Il observa avec intérêt le train précédé de son éléphant artificiel, et il me sembla qu'il regardait plus particulièrement le colonel Munro, mais il ne nous adressa pas la parole. Puis, faisant un signe d'adieu à Kâlagani, il rejoignit le cortège et eut bientôt disparu dans un nuage de poussière.
Lorsque Kâlagani fut revenu près de nous, il s'adressa au colonel Munro sans attendre d'être interrogé:
«Un de mes anciens compagnons, qui est depuis deux mois au service de la caravane,» se contenta-t-il de dire.
Ce fut tout. Kâlagani reprit sa place dans notre train, et bientôt Steam-House courait sur la route, frappée de larges empreintes par le sabot de ces milliers de boeufs.
Le lendemain, 24 septembre, le train s'arrêtait pour passer la nuit à cinq ou six kilomètres dans l'est d'Ourtcha, sur la rive gauche de la Betwa, l'un des principaux tributaires de la Jumna.
D'Ourtcha, rien à dire ni à voir. C'est l'ancienne capitale du Bundelkund, une ville qui fut florissante dans la première moitié du dix-septième siècle. Mais les Mongols d'une part, les Maharates de l'autre, lui portèrent de terribles coups, dont elle ne se releva pas. Et, maintenant, l'une des grandes cités de l'Inde centrale n'est plus qu'une bourgade, qui abrite misérablement quelques centaines de paysans.
J'ai dit que nous étions venus camper sur les bords de la Betwa. Il est plus juste de dire que le train fit halte à une certaine distance de sa rive gauche.
En effet, cet important cours d'eau, en pleine crue, débordait alors de son lit et recouvrait largement ses berges. De là quelques difficultés, peut-être, pour effectuer notre passage. Ce serait à examiner le lendemain. La nuit était déjà trop sombre pour permettre à Banks d'aviser.
Il s'ensuit donc qu'aussitôt après la sieste du soir, chacun de nous regagna sa cabine et alla se coucher.
Jamais, à moins de circonstances particulières, nous ne faisions surveiller le campement pendant la nuit. À quoi bon? Pouvait-on enlever nos maisons roulantes? Non! Pouvait-on voler notre éléphant? Pas davantage. Il se serait défendu rien que par son propre poids. Quant à la possibilité d'une attaque de la part des quelques maraudeurs qui courent ces provinces, c'eût été bien invraisemblable. D'ailleurs, si aucun de nos gens ne montait la garde pendant la nuit, les deux chiens, Phann et Black, étaient là, qui nous auraient prévenus de toute approche suspecte.
C'est précisément ce qui arriva pendant cette nuit. Vers deux heures du matin, des aboiements nous réveillèrent. Je me levai aussitôt et trouvai mes compagnons sur pied.
«Qu'y a-t-il donc? demanda le colonel Munro.
—Les chiens aboient, répondit Banks, et, certainement, ils ne le font pas sans raison.
—Quelque panthère qui aura toussé dans les fourrés voisins! dit le capitaine Hod. Descendons, visitons la lisière du bois, et, par précaution, prenons nos fusils.»
Le sergent Mac Neil, Kâlagani, Goûmi, étaient déjà sur le front du campement, écoutant, discutant, tâchant de se rendre compte de ce qui se passait dans l'ombre. Nous les rejoignîmes.
«Eh bien, dit le capitaine Hod, n'avons-nous pas affaire à deux ou trois fauves qui seront venus boire sur la berge?
—Kâlagani ne le pense pas, répondit Mac Neil.
—Qu'y a-t-il, selon vous? demanda le colonel Munro à l'Indou, qui venait de nous rejoindre.
—Je ne sais, colonel Munro, répondit Kâlagani, mais il ne s'agit là ni de tigres, ni de panthères, ni même de chacals. Je crois entrevoir sous les arbres une masse confuse…
—Nous le saurons bien! s'écria le capitaine Hod, songeant toujours au cinquantième tigre qui lui manquait.
—Attendez, Hod, lui dit Banks. Dans le Bundelkund, il est toujours bon de se défier des coureurs de grandes routes.
—Nous sommes en nombre et bien armés! répondit le capitaine Hod. Je veux en avoir le coeur net!
—Soit!» dit Banks. Les deux chiens aboyaient toujours, mais sans manifester aucun symptôme de cette colère qu'eut inévitablement provoquée l'approche d'animaux féroces.
«Munro, dit alors Banks, demeure au campement avec Mac Neil et les autres. Pendant ce temps, Hod, Maucler, Kâlagani et moi, nous irons en reconnaissance.
—Venez-vous?» cria le capitaine Hod, qui, en même temps, fit signe à Fox de l'accompagner. Phann et Black, déjà sous le couvert des premiers arbres, montraient le chemin. Il n'y avait qu'à les suivre.
À peine étions-nous sons bois, qu'un bruit de pas se fit entendre. Évidemment, une troupe nombreuse battait l'estrade sur la lisière de notre campement. On entrevoyait quelques ombres silencieuses, qui s'enfuyaient à travers les fourrés.
Les deux chiens, courant, aboyant, allaient et venaient à quelques pas en avant.
«Qui va là?» cria le capitaine Hod.
Pas de réponse.
«Ou ces gens-là ne veulent pas répondre, dit Banks, ou ils ne comprennent pas l'anglais.
—Eh bien, ils comprennent l'indou, répondis-je.
—Kâlagani, dit Banks, criez en indou que si l'on ne répond pas, nous faisons feu.» Kâlagani, employant l'idiome particulier aux indigènes de l'Inde centrale, donna l'ordre aux rôdeurs d'avancer.
Pas plus de réponse que la première fois.
Un coup de fusil éclata alors. L'impatient capitaine Hod venait de tirer, au jugé, sur une ombre qui se dérobait entre les arbres. Une confuse agitation suivit la détonation de la carabine. Il nous sembla que toute une troupe d'individus se dispersait à droite et à gauche. Cela fut même certain, lorsque Phann et Black, qui s'étaient lancés en avant, revinrent tranquillement, ne donnant plus aucun signe d'inquiétude. «Quels qu'ils soient, rôdeurs ou maraudeurs, dit le capitaine Hod, ces gens-là ont battu vite en retraite!
—Évidemment, répondit Banks, et nous n'avons plus qu'à revenir à Steam-House. Mais, par précaution, on veillera jusqu'au jour.»
Quelques instants après, nous avions rejoint nos compagnons. Mac Neil, Goûmi, Fox, s'arrangèrent pour prendre à tour de rôle la garde du camp, pendant que nous regagnions nos cabines.
La nuit s'acheva sans trouble. Il y avait donc lieu de penser que, voyant Steam-House bien défendue, les visiteurs avaient renoncé à prolonger leur visite.
Le lendemain, 25 septembre, tandis que se faisaient les préparatifs du départ, le colonel Munro, le capitaine Hod, Mac Neil, Kâlagani et moi, nous voulûmes explorer une dernière fois la lisière de la forêt.
De la bande qui s'y était aventurée pendant la nuit, il ne restait aucune trace. En tout cas, nulle nécessité de s'en préoccuper.
Lorsque nous fûmes de retour, Banks prit ses dispositions pour effectuer le passage de la Betwa. Cette rivière, largement débordée, promenait ses eaux jaunâtres bien au delà de ses berges. Le courant se déplaçait avec une extrême rapidité, et il serait nécessaire que le Géant d'Acier lui fît tête, afin de ne pas être entraîné trop en aval.
L'ingénieur s'était d'abord occupé de trouver l'endroit le plus propice au débarquement. Sa longue-vue aux yeux, il essayait de découvrir le point où il conviendrait d'atteindre la rive droite. Le lit de la Betwa se développait, en cette portion de son cours sur une largeur d'un mille environ, Ce serait donc le plus long trajet nautique que le train flottant aurait eu à faire jusqu'ici.
«Mais, demandai-je, comment s'y prennent les voyageurs ou les marchands, lorsqu'ils se trouvent arrêtés devant les cours d'eau par de pareilles crues? Il me semble difficile que des bacs puissent résister à de tels courants, qui ressemblent à des rapides.
—Eh bien, répondit le capitaine Hod, rien n'est plus simple! Ils ne passent pas!
—Si, répondit Banks, ils passent, quand ils ont des éléphants à leur disposition.
—Eh quoi! des éléphants peuvent-ils donc franchir de telles distances à la nage?
—Sans doute, et voici comment on procède, répondit l'ingénieur. Tous les bagages sont placés sur le dos de ces…
—Proboscidiens!… dit le capitaine Hod, en souvenir de son ami Mathias Van Guitt.
—Et les mahouts les forcent d'entrer dans le courant, reprit Banks. Tout d'abord, l'animal hésite, il recule, il pousse des hennissements; mais, prenant bientôt son parti, il entre dans le fleuve, il se met à la nage et traverse bravement le cours d'eau. Quelques-uns, j'en conviens, sont parfois entraînés et disparaissent au milieu des rapides; mais c'est assez rare, lorsqu'ils sont dirigés par un guide adroit.
—Bon! dit le capitaine Hod, si nous n'avons pas «des» éléphants, nous en avons un…
—Et celui-là nous suffira, répondit Banks. N'est-il pas semblable à cet Oructor Amphibolis de l'Américain Evans, qui, dès 1804, roulait sur la terre et nageait sur les eaux?»
Chacun reprit sa place dans le train, Kâlouth à son foyer, Storr dans sa tourelle, Banks près de lui, faisant office de timonier.
Il fallait franchir une cinquantaine de pieds sur la berge inondée, avant d'atteindre les premières nappes du courant. Doucement, le Géant d'Acier s'ébranla et se mit en marche. Ses larges pattes se mouillèrent, mais il ne flottait pas encore. Le passage du terrain solide à la surface liquide ne devait se faire qu'avec précaution.
Soudain, le bruit de cette agitation qui s'était produite pendant la nuit, se propagea jusqu'à nous. Une centaine d'individus, gesticulant et grimaçant, venaient de sortir du bois. «Mille diables! C'étaient des singes!» s'écria le capitaine Hod, en riant de bon coeur. Et, en effet, toute une troupe de ces représentants de la gent simiesque s'avançait vers Steam-House en un groupe compact. «Que veulent-ils? demanda Mac Neil.
—Nous attaquer, sans doute! répondit le capitaine Hod, toujours prêt à la défense.
—Non! Il n'y a rien à craindre, dit Kâlagani, qui avait eu le temps d'observer la bande de singes.
—Mais enfin que veulent-ils? demanda une seconde fois le sergent Mac Neil.
—Passer la rivière en notre compagnie, et rien de plus!» répondit l'Indou. Kâlagani ne se trompait pas. Nous n'avions point affaire à des gibbons aux longs bras velus, importuns et insolents, ni à des «membres de l'aristocratique famille» qui habite le palais de Bénarès. C'étaient des singes de l'espèce des Langours, les plus grands de la péninsule, souples quadrumanes, à la peau noire, à la face glabre, entourée d'un collier de favoris blancs, qui leur donne l'aspect de vieux avocats. En fait de poses bizarres et de gestes démesurés, ils en auraient remontré à Mathias Van Guitt lui-même. Leur fourrure chinchilla était grise au dos, blanche au ventre, et ils portaient la queue en trompette. Ce que j'appris alors, c'est que ces Langours sont des animaux sacrés dans toute l'Inde. Une légende dit qu'ils descendent de ces guerriers du Rama qui conquirent l'île de Ceylan. À Amber, ils occupent un palais, le Zenanah, dont ils font amicalement les honneurs aux touristes. Il est expressément défendu de les tuer, et la désobéissance à cette loi a déjà coûté la vie à plusieurs officiers anglais. Ces singes, assez doux de caractère, facilement domesticables, sont très dangereux lorsqu'on les attaque, et, s'ils ne sont que blessés, M. Louis Rousselet a pu justement dire qu'ils devenaient aussi redoutables que des hyènes ou des panthères.
Mais il n'était pas question d'attaquer ces Langours, et le capitaine Hod mit son fusil au repos.
Kâlagani avait-il donc raison de prétendre que toute cette troupe, n'osant affronter le courant de ces eaux débordées, voulait profiter de notre appareil flottant pour passer la Betwa?
C'était possible, et nous l'allions bien voir.
Le Géant d'Acier, qui avait traversé la berge, venait d'atteindre le lit de la rivière. Bientôt tout le train y flotta avec lui. Un coude de la rive produisait en cet endroit une sorte de remous d'eaux stagnantes; et, tout d'abord, Steam-House demeura à peu près immobile.
La troupe de singes s'était approchée et barbottait déjà dans la nappe peu profonde qui recouvrait le talus de la berge.
Pas de démonstrations hostiles. Mais, tout à coup, les voilà, mâles, femelles, vieux, jeunes, gambadant, sautant, se prenant par la main, et, finalement, bondissant jusque sur le train qui semblait les attendre.
En quelques secondes, il y en eut dix sur le Géant d'Acier, trente sur chacune des maisons, en tout une centaine, gais, familiers, on pourrait dire causeurs,—du moins entre eux,—et se félicitant, sans doute, d'avoir rencontré si à propos un appareil de navigation qui leur permît de continuer leur voyage.
Le Géant d'Acier entra aussitôt dans le courant, et, se tournant vers l'amont, il lui fit tête.
Banks avait pu un instant craindre que le train ne fût trop pesant avec cette surcharge de passagers. Il n'en fut rien. Ces singes s'étaient répartis d'une façon fort judicieuse. Il y en avait sur la croupe, sur la tourelle, sur le cou de l'éléphant, jusqu'à l'extrémité de sa trompe, et qui ne s'effrayaient nullement des jets de vapeur. Il y en avait sur les toits arrondis de nos pagodes, les uns accroupis, les autres debout, ceux-ci arcboutés sur leurs pattes, ceux-là pendus par la queue, même sous la vérandah des balcons, Mais Steam-House se maintenait dans sa ligne de flottaison, grâce à l'heureuse disposition de ses boîtes à air, et il n'y avait rien à redouter de cet excès de poids.
Le capitaine Hod et Fox étaient émerveillés,—le brosseur surtout. Pour un peu, il eût fait les honneurs de Steam-House à cette troupe grimaçante et sans gêne. Il parlait à ces Langours, il leur serrait la main, il les saluait du chapeau. Il aurait volontiers épuisé toutes les sucreries de l'office, si monsieur Parazard, formalisé de se trouver dans une société pareille, n'y eût mis bon ordre.
Cependant, le Géant d'Acier travaillait rudement de ses quatre pattes, qui battaient l'eau et fonctionnaient comme de larges pagaies. Tout en dérivant, il suivait la ligne oblique par laquelle nous devions gagner le point d'atterrissement.
Une demi-heure après, il l'avait atteint; mais, à peine eut-il accosté la rive, que toute la troupe de ces clowns quadrumanes sauta sur la berge et disparut avec force gambades.
«Ils auraient bien pu dire merci!» s'écria Fox, mécontent du sans-façon de ces compagnons de passage.
Un éclat de rire lui répondit. C'était tout ce que méritait l'observation du brosseur.
CHAPITRE VIII Hod contre Banks.
La Betwa était franchie. Cent kilomètres nous séparaient déjà de la station d'Etawah.
Quatre jours s'écoulèrent sans incidents,—pas même des incidents de chasse. Les fauves étaient peu nombreux dans cette partie du royaume de Scindia.
«Décidément, répétait le capitaine Hod, non sans un certain dépit, j'arriverai à Bombay sans avoir tué mon cinquantième!»
Kâlagani nous guidait avec une merveilleuse sagacité à travers cette portion la moins peuplée du territoire dont il connaissait bien la topographie, et, le 29 septembre, le train commençait à monter le revers septentrional des Vindhyas, afin d'aller prendre passage au col de Sirgour.
Jusqu'ici notre traversée du Bundelkund s'était effectuée sans encombre. Ce pays, cependant, est l'un des plus suspects de l'Inde. Les criminels y cherchent volontiers refuge. Les coureurs de grands chemins n'y manquent pas. C'est là que les Dacoits se livrent plus particulièrement à leur double métier d'empoisonneurs et de voleurs. Il est donc prudent de se garder très sérieusement, lorsqu'on traverse ce territoire.
La partie la plus mauvaise du Bundelkund est précisément cette région montagneuse des Vindhyas, dans laquelle Steam-House allait pénétrer. Le parcours n'était pas long,—cent kilomètres au plus,—jusqu'à Jubbulpore, la station la plus rapprochée du railway de Bombay à Allahabad. Mais, de marcher aussi rapidement, aussi aisément que nous l'avions fait à travers les plaines du Scindia, il n'y fallait pas compter. Pentes assez raides, routes insuffisamment établies, sol rocailleux, tournants brusques, étroitesse de certaines portions des chemins, tout devait concourir à réduire la moyenne de notre vitesse. Banks ne pensait pas obtenir plus de quinze à vingt kilomètres dans les dix heures dont se composaient nos journées de marche. J'ajoute que, jour et nuit, on prendrait soin de surveiller l'abord des routes et des campements avec une extrême vigilance.
Kâlagani avait été le premier à nous donner ces conseils. Ce n'est pas que nous ne fussions en force et bien armés. Notre petite troupe, avec ses deux maisons et cette tourelle,—véritable casemate que le Géant d'Acier portait sur son dos,—offrait une certaine «surface de résistance», pour employer une expression à la mode. Des maraudeurs, Dacoits ou autres, fût-ce même des Thugs, —s'il en restait encore dans cette portion sauvage du Bundelkund,—eussent hésité, sans doute, à nous assaillir. Enfin, la prudence n'est jamais un mal, et mieux valait être prêts à toute éventualité.
Pendant les premières heures de cette journée, le col de Sirgour fut atteint, et le train s'y engagea sans trop de peine. Par instants, en remontant des défilés un peu ardus, il fallut forcer de vapeur; mais le Géant d'Acier, sous la main de Storr, déployait instantanément la puissance nécessaire, et, plusieurs fois, certaines rampes de douze à quinze centimètres par mètre furent franchies.
Quant aux erreurs d'itinéraire, il ne semblait pas qu'elles fussent à craindre. Kâlagani connaissait parfaitement ces sinueuses passes de la région des Vindhyas, et plus particulièrement ce col de Sirgour. Aussi n'hésitait-il jamais, même lorsque plusieurs routes venaient s'amorcer à quelque carrefour perdu dans les hautes roches, au fond de gorges resserrées au milieu de ces épaisses forêts d'arbres alpestres qui limitaient à deux ou trois centaines de pas la portée du regard. S'il nous quittait parfois, s'il allait en avant, tantôt seul, tantôt accompagné de Banks, de moi ou de tout autre de nos compagnons, c'était pour reconnaître, non la route, mais son état de viabilité.
En effet, les pluies, pendant l'humide saison qui venait à peine de finir, n'étaient pas sans avoir détérioré les chaussées, raviné le sol,—circonstances dont il convenait de tenir compte, avant de s'engager sur des chemins où le recul n'eût pas été facile.
Au simple point de vue de la locomotion, on allait donc aussi bien que possible. La pluie avait absolument cessé. Le ciel, à demi voilé par de légères brumes qui tamisaient les rayons solaires, ne contenait aucune menace de ces orages dont on redoute particulièrement la violence dans la région centrale de la péninsule. La chaleur, sans être intense, ne laissait pas de nous éprouver un peu pendant quelques heures du jour; mais, en somme, la température se tenait à un degré moyen, très supportable pour des voyageurs parfaitement clos et couverts. Le menu gibier ne manquait pas, et nos chasseurs pourvoyaient aux besoins de la table, sans s'écarter de Steam-House plus qu'il ne convenait.
Seul, le capitaine Hod,—Fox aussi, sans doute,—pouvaient regretter l'absence de ces fauves, qui abondaient dans le Tarryani. Mais devaient-ils s'attendre à rencontrer des lions, des tigres, des panthères, là où les ruminants, nécessaires à leur nourriture, faisaient défaut?
Cependant, si ces carnassiers manquaient à la faune des Vindhyas, l'occasion se présenta pour nous de faire plus amplement connaissance avec les éléphants de l'Inde,—je veux dire les éléphants sauvages, dont nous n'avions aperçu jusqu'ici que de rares échantillons.
Ce fut dans la journée du 30 septembre, vers midi, qu'un couple de ces superbes animaux fut signalé à l'avant du train. À notre approché, ils se jetèrent sur les côtés de la route, afin de laisser passer cet équipage nouveau pour eux, qui les effrayait sans doute.
Les tuer sans nécessité, par pure satisfaction de chasseur, à quoi bon? Le capitaine Hod n'y songea même pas. Il se contenta d'admirer ces magnifiques bêtes, en pleine liberté, parcourant ces gorges désertes, où ruisseaux, torrents et pâturages devaient suffire à tous leurs besoins.
«Une belle occasion, dit-il, qu'aurait là notre ami Van Guitt de nous faire un cours de zoologie pratique!»
On sait que l'Inde est, par excellence, le pays des éléphants. Ces pachydermes appartiennent tous à une même espèce, qui est un peu inférieure à celle des éléphants d'Afrique,—aussi bien ceux qui parcourent les différentes provinces de la péninsule, que ceux dont on va rechercher les traces dans la Birmanie, dans le royaume de Siam et jusque dans tous les territoires situés à l'est du golfe de Bengale.
Comment les prend-on? Le plus ordinairement, dans un «kiddah», enceinte entourée de palissades. Lorsqu'il s'agit de capturer un troupeau tout entier, les chasseurs, au nombre de trois à quatre cents, sous la conduite spéciale d'un «djamadar» ou «sergent indigène, les repoussent peu à peu dans le kiddah, les y enferment, les séparent les uns des autres avec l'aide d'éléphants domestiques, dressés ad hoc, les entravent aux pieds de derrière, et la capture est opérée.
Mais cette méthode, qui exige du temps et un certain déploiement de forces, est le plus souvent inefficace, lorsqu'on veut s'emparer des gros mâles. Ceux-là, en effet, sont des animaux plus malins, assez intelligents pour forcer le cercle des rabatteurs, et ils savent éviter leur emprisonnement dans le kiddah. Aussi, des femelles apprivoisées sont-elles chargées de suivre ces mâles pendant quelques jours. Elles portent sur leur dos leurs mahouts, enveloppés dans des couvertures de couleur sombre, et, lorsque les éléphants, qui ne se doutent de rien, se livrent tranquillement aux douceurs du sommeil, ils sont saisis, enchaînés, entraînés, sans même avoir eu le temps de se reconnaître.
Autrefois,—j'ai déjà eu occasion de le dire,—on capturait les éléphants au moyen de fosses, creusées sur leurs pistes, et profondes d'une quinzaine de pieds; mais, dans sa chute, l'animal se blessait, ou se tuait, et l'on a presque généralement renoncé à ce moyen barbare.
Enfin, le lasso est encore employé dans le Bengale et dans le Népaul. C'est une vraie chasse, avec d'intéressantes péripéties. Des éléphants, bien dressés, sont montés par trois hommes. Sur leur cou, un mahout, qui les dirige; sur leur arrière-train, un aiguillonneur, qui les stimule du maillet ou du croc; sur leur dos, l'Indou, qui est chargé de lancer le lasso, muni de son noeud coulant. Ainsi équipés, ces pachydermes poursuivent l'éléphant sauvage, pendant des heures quelquefois, au milieu des plaines, à travers les forêts, souvent pour le plus grand dommage de ceux qui les montent, et, finalement, la bête, une fois «lassée», tombe lourdement sur le sol, à la merci des chasseurs.
Avec ces diverses méthodes, il se prend annuellement dans l'Inde un grand nombre d'éléphants. Ce n'est pas une mauvaise spéculation. On vend jusqu'à sept mille francs une femelle, vingt mille un mâle, et même cinquante mille francs, lorsqu'il est pur sang.
Sont-ils donc réellement utiles, ces animaux, qu'on les paye de tels prix? Oui, et, à condition de les nourrir convenablement,— soit six à sept cents livres de fourrage vert par dix-huit heures, c'est-à-dire à peu près ce qu'ils peuvent porter en poids pour une étape moyenne, on en obtient de réels services: transport de soldats et d'approvisionnements militaires, transport de l'artillerie dans les pays montagneux ou dans les jungles inaccessibles aux chevaux, travaux de force pour le compte des particuliers qui les emploient comme bêtes de trait. Ces géants, puissants et dociles, facilement et rapidement dressables, par suite d'un instinct spécial qui les porte à l'obéissance, sont d'un emploi général dans les diverses provinces de l'Idoustan. Or, comme ils ne multiplient pas à l'état de domesticité, il faut les chasser sans cesse pour suffire aux demandes de la péninsule et de l'étranger.
Aussi les poursuit-on, les traque-t-on, les prend-on par les moyens susdits. Et cependant, malgré la consommation qui s'en fait, leur nombre ne paraît pas diminuer; il en reste en quantités considérables sur les divers territoires de l'Inde.
Et, j'ajoute, il en reste «trop», ainsi qu'on va bien le voir.
Les deux éléphants s'étaient rangés, comme je l'ai dit, de manière à laisser passer notre train; mais, après lui, ils avaient repris leur marche, un moment interrompue. Presque aussitôt, d'autres éléphants apparaissaient en arrière, et, pressant le pas, rejoignaient le couple que nous venions de dépasser. Un quart d'heure plus tard, on en pouvait compter une douzaine. Ils observaient Steam-House, ils nous suivaient, se tenant à une distance de cinquante mètres au plus. Ils ne paraissaient point désireux de nous rattraper; de nous abandonner, pas davantage. Or, cela leur était d'autant plus facile, que, sur ces rampes qui contournaient les principales croupes des Vindhyas, le Géant d'Acier ne pouvait accélérer son pas.
Un éléphant, d'ailleurs, sait se mouvoir avec une vitesse plus considérable qu'on n'est tenté de le croire,—vitesse qui, suivant M. Sanderson, très compétent en cette matière, dépasse quelquefois vingt-cinq kilomètres à l'heure. À ceux qui étaient là, rien de plus aisé, conséquemment, soit de nous atteindre, soit de nous devancer.
Mais il ne paraissait pas que ce fût leur intention,—en ce moment du moins. Se réunir en plus grand nombre, c'est ce qu'ils voulaient sans doute. En effet, à certains cris, lancés comme un appel par leur vaste gosier, répondaient des cris de retardataires qui suivaient le même chemin.
Vers une heure après-midi, une trentaine d'éléphants, massés sur la route, marchaient à notre suite. C'était maintenant toute une bande. Rien ne prouvait que leur nombre ne s'accroîtrait pas encore. Si un troupeau de ces pachydermes se compose ordinairement de trente à quarante individus, qui forment une famille de parents plus ou moins rapprochés, il n'est pas rare de rencontrer des agglomérations d'une centaine de ces animaux, et les voyageurs ne sauraient envisager sans une certaine inquiétude cette éventualité.
Le colonel Munro, Banks, Hod, le sergent, Kâlagani, moi, nous avions pris place sous la vérandah de la seconde voiture, et nous observions ce qui se passait à l'arrière.
«Leur nombre augmente encore, dit Banks, et il s'accroîtra sans doute de tous les éléphants dispersés sur le territoire!
—Cependant, fis-je observer, ils ne peuvent s'entendre au delà d'une distance assez restreinte.
—Non, répondit l'ingénieur, mais ils se sentent, et telle est la finesse de leur odorat, que des éléphants domestiques reconnaissent la présence d'éléphants sauvages, même à trois ou quatre milles.
—C'est une véritable migration, dit alors le colonel Munro. Voyez! Il y a là, derrière notre train, tout un troupeau, séparé par groupes de dix à douze éléphants, et ces groupes viennent prendre part au mouvement général. Il faudra presser notre marche, Banks.
—Le Géant d'Acier fait ce qu'il peut, Munro, répondit l'ingénieur. Nous sommes à cinq atmosphères de pression, il y a du tirage, et la route est très raide!
—Mais à quoi bon se presser? s'écria le capitaine Hod, dont ces incidents ne manquaient jamais d'exciter la bonne humeur. Laissons-les nous accompagner, ces aimables bêtes! C'est un cortège digne de notre train! Le pays était désert, il ne l'est plus, et voilà que nous marchons escortés comme des rajahs en voyage!
—Les laisser faire, répondit Banks, il le faut bien! Je ne vois pas, d'ailleurs, comment nous pourrions les empêcher de nous suivre!
—Mais que craignez-vous? demanda le capitaine Hod. Vous ne l'ignorez pas, un troupeau est toujours moins redoutable qu'un éléphant solitaire! Ces animaux-là sont excellents!… Des moutons, de grands moutons à trompe, voilà tout!
—Bon! Hod qui s'enthousiasme déjà! dit le colonel Munro. Je veux bien convenir que, si ce troupeau reste en arrière et conserve sa distance, nous n'avons rien à redouter; mais s'il lui prend fantaisie de vouloir nous dépasser sur cette étroite route, il en pourrait résulter plus d'un dommage pour Steam-House!
—Sans compter, ajoutai-je, que lorsqu'ils se trouveront, pour la première fois, face à face avec notre Géant d'Acier, je ne sais trop quel accueil ils lui feront!
—Ils le salueront, mille diables! s'écria le capitaine Hod. Ils le salueront comme l'ont salué les éléphants du prince Gourou Singh!
—Ceux-là étaient des éléphants apprivoisés, fit observer, non sans raison, le sergent Mac Neil.
—Eh bien, riposta le capitaine Hod, ceux-ci s'apprivoiseront, ou plutôt, devant notre géant, ils seront frappés d'un étonnement qui se changera en respect!»
On voit que notre ami n'avait rien perdu de son enthousiasme pour l'éléphant artificiel, «ce chef-d'oeuvre de la création mécanique, créé par la main d'un ingénieur anglais!»
«D'ailleurs, ajouta-t-il, ces proboscidiens,—il tenait véritablement à ce mot,—ces proboscidiens sont très intelligents, ils raisonnent, ils jugent, ils comparent, ils associent leurs idées, ils font preuve d'une intelligence quasi humaine!
—Cela est contestable, répondit Banks.
—Comment, contestable! s'écria le capitaine Hod. Mais il ne faudrait pas avoir vécu aux Indes pour parler ainsi! Est-ce qu'on ne les emploie pas, ces dignes animaux, à tous les usages domestiques? Y a-t-il un serviteur à deux pieds sans plumes qui puisse les égaler? Dans la maison de son maître, l'éléphant n'est-il pas prêt à tous les bons offices? Ne savez-vous donc pas, Maucler, ce qu'en disent les auteurs qui l'ont le mieux connu? À les en croire, l'éléphant est prévenant pour ceux qu'il aime, il les décharge de leurs fardeaux, il va cueillir pour eux des fleurs ou des fruits, il quête pour la communauté comme le font les éléphants de la célèbre pagode de Willenoor, près de Pondichéry, il paye dans les bazars les cannes à sucre, les bananes ou les mangues qu'il achète pour son propre compte, il protège dans le Sunderbund les troupeaux et l'habitation de son maître contre les fauves, il pompe l'eau des citernes, il promène les enfants qu'on lui confie avec plus de soin que la meilleure des bonnes de toute l'Angleterre! Et humain, reconnaissant, car sa mémoire est prodigieuse, il n'oublie pas plus les bienfaits que les injustices! Tenez, mes amis, à ces géants de l'humanité,—oui, je dis de l'humanité,—on ne ferait pas écraser un inoffensif insecte! Un de mes amis,—ce sont là des traits qu'on ne peut oublier,—a vu placer une petite bête à bon Dieu sur une pierre, et ordonner à un éléphant domestique de l'écraser! En bien, l'excellent pachyderme levait sa patte toutes les fois qu'il passait au-dessus de la pierre, et ni ordres ni coups ne l'auraient déterminé à la poser sur l'insecte! Bien au contraire, si on lui commandait de l'apporter, il le prenait délicatement avec cette sorte de main merveilleuse qu'il a au bout de sa trompe, et il lui donnait la liberté! Direz-vous, maintenant, Banks, que l'éléphant n'est pas bon, généreux, supérieur à tous les autres animaux, même au singe, même au chien, et ne faut-il pas reconnaître que les Indous ont raison, lorsqu'ils lui accordent presque autant d'intelligence qu'à l'homme!»
Et le capitaine Hod, pour terminer sa tirade, ne trouva rien de mieux que d'ôter son chapeau pour saluer le redoutable troupeau, qui nous suivait à pas comptés. «Bien parlé, capitaine Hod! répondit le colonel Munro en souriant. Les éléphants ont en vous un chaud défenseur!
—Mais n'ai-je pas absolument raison, mon colonel? demanda le capitaine Hod.
—Il est possible que le capitaine Hod ait raison, répondit Banks, mais je crois que j'aurai raison avec Sanderson, un chasseur d'éléphants, passé maître en tout ce qui les concerne.
—Et que dit-il donc, votre Sanderson? s'écria le capitaine d'un ton assez dédaigneux.
—Il prétend que l'éléphant n'a qu'une moyenne d'intelligence très ordinaire, que les actes les plus étonnants qu'on voie ces animaux accomplir ne résultent que d'une obéissance assez servile aux ordres que leur donnent plus ou moins secrètement leurs cornacs!
—Par exemple! riposta le capitaine Hod, qui s'échauffait.
—Aussi remarque-t-il, reprit Banks, que les Indous n'ont jamais choisi l'éléphant comme un symbole d'intelligence, pour leurs sculptures ou leurs dessins sacrés, et qu'ils ont accordé la préférence au renard, au corbeau et au singe!
—Je proteste! s'écria le capitaine Hod, dont le bras, en gesticulant, prenait le mouvement ondulatoire d'une trompe.
—Protestez, mon capitaine, mais écoutez! reprit Banks. Sanderson ajoute que ce qui distingue plus particulièrement l'éléphant, c'est qu'il a au plus haut degré la bosse de l'obéissance, et cela doit faire une jolie protubérance sur son crâne! Il observe aussi que l'éléphant se laisse prendre à des pièges enfantins,—c'est le mot,—tels que les fosses recouvertes de branchages, et qu'il ne fait aucun effort pour en sortir! Il remarque qu'il se laisse traquer dans des enclos où il serait impossible de pousser d'autres animaux sauvages! Enfin, il constate que les éléphants captifs, qui parviennent à se sauver, se font reprendre avec une facilité qui n'est pas à l'honneur de leur bon sens! L'expérience ne leur apprend pas même à être prudents!
—Pauvres bêtes! riposta le capitaine Hod d'un ton comique, comme cet ingénieur vous arrange!
—J'ajoute enfin, et c'est un dernier argument en faveur de ma thèse, répondit Banks, que les éléphants résistent souvent à toutes les tentatives de domestication, faute d'une intelligence suffisante, et il est souvent bien difficile de les réduire, surtout lorsqu'ils sont jeunes, ou lorsqu'ils appartiennent au sexe faible!
—C'est une ressemblance de plus avec les êtres humains! répondit le capitaine Hod. Est-ce que les hommes ne sont pas plus faciles à mener que les enfants et les femmes?
—Mon capitaine, répondit Banks, nous sommes tous les deux trop célibataires pour être compétents en cette matière-là!
—Bien répondu!
—Pour conclure, ajouta Banks, je dis qu'il ne faut pas se fier à la bonté surfaite de l'éléphant, qu'il serait impossible de résister à une troupe de ces géants, si quelque cause les rendait furieux, et j'aimerais autant que ceux qui nous escortent en ce moment eussent affaire au nord, puisque nous allons au sud!
—D'autant plus, Banks, répondit le colonel Munro, que, pendant que vous discutez, Hod et toi, leur nombre s'accroît dans une proportion inquiétante!»
CHAPITRE IX Cent contre un.
Sir Edward Munro ne se trompait pas. Une masse de cinquante à soixante éléphants marchait maintenant derrière notre train. Ils allaient en rangs pressés, et déjà les premiers s'étaient assez rapprochés de Steam-House,—à moins de dix mètres,—pour qu'il fût possible de les observer minutieusement.
En tête marchait alors l'un des plus grands du groupe, quoique sa taille, mesurée verticalement à l'épaule, ne dépassât certainement pas trois mètres. Ainsi que je l'ai dit, c'est une taille inférieure à celle des éléphants d'Afrique, dont quelques-uns atteignent quatre mètres. Ses défenses, également moins longues que celles de son congénère africain, n'avaient pas plus d'un mètre cinquante à la courbure extérieure, sur quarante à leur sortie du pivot osseux qui sert de base. Si l'on rencontre à l'île de Ceylan un certain nombre de ces animaux, qui sont privés de ces appendices, arme formidable dont ils se servent avec adresse, ces «mucknas»,—c'est le nom qu'on leur donne,—sont assez rares sur les territoires proprement dits de l'Indoustan.
En arrière de cet éléphant venaient plusieurs femelles, qui sont les véritables directrices de la caravane. Sans la présence de Steam-House, elles auraient formé l'avant-garde, et ce mâle fût certainement resté en arrière dans les rangs de ses compagnons. En effet, les mâles n'entendent rien à la conduite du troupeau. Ils n'ont point la charge de leurs petits; ils ne peuvent savoir quand il est nécessaire de faire halte pour les besoins de ces «bébés», ni quelles sortes de campements leur conviennent. Ce sont donc les femelles qui, moralement, portent «les défenses», dans le ménage, et dirigent les grandes migrations.
Maintenant, à la question de savoir pourquoi s'en allait ainsi toute cette troupe, si le besoin de quitter des pâturages épuisés, la nécessité de fuir la piqûre de certaines mouches très pernicieuses, ou peut-être l'envie de suivre notre singulier équipage, la poussait à travers les défilés des Vindhyas, il eût été difficile de répondre. Le pays était assez découvert, et, conformément à leur habitude, lorsqu'ils ne sont plus dans les régions boisées, ces éléphants voyageaient en plein jour. S'arrêteraient-ils, la nuit venue, comme nous serions obligés de le faire nous-mêmes? nous le verrions bien.
«Capitaine Hod, demandai-je à notre ami, voici cette arrière-garde d'éléphants qui s'augmente! Persistez-vous à ne rien craindre?…
—Peuh! fit le capitaine Hod. Pourquoi ces bêtes-là nous voudraient-elles du mal? Ce ne sont pas les tigres, n'est-ce pas, Fox?
—Pas même des panthères!» répondit le brosseur, qui naturellement s'associait aux idées de son maître. Mais, à cette réponse, je vis Kâlagani hocher la tête en signe de désapprobation. Évidemment, il ne partageait pas la parfaite quiétude des deux chasseurs.
«Vous ne paraissez pas rassuré, Kâlagani, lui dit Banks, qui le regardait au même moment.
—Ne peut-on presser un peu la marche du train? se contenta de répondre l'Indou.
—C'est assez difficile, répliqua l'ingénieur. Nous allons, cependant, essayer.»
Et Banks, quittant la vérandah de l'arrière, regagna la tourelle dans laquelle se tenait Storr. Presque aussitôt, les hennissements du Géant d'Acier devinrent plus précipités, et la vitesse du train s'accéléra.