Front matter (continued 4)
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—Bon! mon capitaine, répondis-je, il ne faut pas désespérer. Si j'éprouve quelque regret, c'est moins pour moi que pour vous!… Nous nous rattraperons, d'ailleurs, dans les montagnes du Népaul!
—Oui, dit le capitaine Hod, là, sur ces premières rampes de l'Himalaya, les conditions seront meilleures pour opérer. Voyez-vous, Maucler, je parierais que notre train, avec tout son attirail, les mugissements de sa vapeur, et surtout son éléphant gigantesque, effraye ces damnés fauves, plus encore que ne les effrayerait un train de chemin de fer, et ce sera ainsi tant qu'il sera en marche! Au repos, il faut l'espérer, nous serons plus heureux. En vérité! ce léopard était un fou! Il fallait qu'il mourût de faim pour se jeter sur notre Géant d'Acier, et il était digne d'être tué raide d'une bonne balle de calibre! Satané Fox! je n'oublierai jamais ce qu'il a fait là!—Quelle heure est-il maintenant?
—Il est près de cinq heures!
—Cinq heures déjà, et nous n'avons pas encore pu brûler une seule cartouche!
—On ne nous attend qu'à sept heures au campement. Peut-être d'ici là!…
—Non! La chance est contre nous, s'écria le capitaine Hod, et, voyez-vous, la chance, cela fait la moitié du succès!
—La persévérance aussi, répondis-je. Eh bien, convenons, capitaine, que nous ne rentrerons pas les mains vides! Cela vous va-t-il?
—Si cela me va! s'écria Hod. Meure qui se dédit!
—Entendu.
—Voyez-vous, Maucler, je rapporterais un mulot ou un écureuil plutôt que de revenir bredouille!»
Le capitaine Hod, Goûmi et moi, nous étions dans cette disposition d'esprit où tout est de bonne guerre. La chasse fut donc continuée avec un entêtement digne d'un meilleur sort; mais il semblait que les plus inoffensifs oiseaux eussent deviné nos intentions hostiles. Impossible de pouvoir en approcher un seul.
Nous allions ainsi entre les rizières, battant tantôt un côté de la route, tantôt l'autre, revenant sur nos pas, afin de ne pas trop nous éloigner du campement. Peine inutile. À six heures et demie du soir, les cartouches de nos fusils étaient encore intactes. Nous aurions pu venir là une canne à la main. Le résultat eût été le même.
Je regardais le capitaine Hod. Il marchait, les dents serrées. Sur son front, un gros pli, profondément creusé entre les deux sourcils, annonçait une rage sourde. Il marmottait entre ses lèvres pincées je ne sais quelles vaines menaces contre tout être vivant de plume ou de poil, dont il n'apparaissait pas un seul échantillon sur cette plaine. Évidemment, il en arriverait à décharger son fusil contre un objet quelconque, arbre ou rocher,— une façon cynégétique de passer sa colère. Son arme lui brûlait les doigts. Cela se voyait. Il la jetait sur son bras, il la rejetait en bandoulière, il l'épaulait, comme malgré lui.
Goûmi le regardait. «Le capitaine deviendra enragé, si cela continue! me dit-il, en secouant la tête.
—Oui, répondis-je, et je payerais bien trente shillings le plus modeste des pigeons domestiques qu'une main charitable lui lancerait à bonne portée! Ça le calmerait!»
Mais, ni pour trente shillings, ni pour le double, ni pour le triple, on n'eût pu, à cette heure, se procurer le moins coûteux et le plus vulgaire des gibiers. La campagne était déserte alors, et nous n'apercevions plus ni ferme ni village.
En vérité, je crois que si cela eût été possible, j'aurais envoyé Goûmi acheter à tout prix un volatile quelconque, fût-ce un poulet déplumé, pour le livrer en représailles aux coups de notre dépité capitaine!
La nuit approchait, cependant. Avant une heure, il ne ferait plus assez jour pour qu'il fût possible de continuer cette infructueuse expédition. Bien que nous fussions convenus de ne point reparaître au campement, la carnassière vide, nous y serions pourtant bien obligés, à moins de passer la nuit dans la plaine. Mais, sans compter que cette nuit menaçait d'être pluvieuse, le colonel Munro et Banks, ne nous voyant pas revenir, auraient été dans une inquiétude qu'il fallait leur épargner.
Le capitaine Hod, l'oeil démesurément ouvert, jetant son regard de gauche à droite et de droite à gauche avec la prestesse d'un oiseau, marchait à dix pas en avant, et dans une direction qui ne nous rapprochait pas positivement de Steam-House.
J'allais presser le pas et le rejoindre pour lui dire de renoncer enfin à lutter contre la mauvaise chance, lorsqu'un fort bruit d'ailes se fit entendre sur ma droite. Je regardai.
Une masse blanchâtre s'élevait lentement au-dessus d'un fourré.
Vivement, sans laisser au capitaine Hod le temps de se retourner, j'épaulai mon fusil, et mes deux coups partirent successivement.
Le volatile inconnu que je venais de tirer s'abattit lourdement sur le bord d'une rizière.
Phann s'élança d'un bond, s'empara du gibier que je venais d'abattre, et le rapporta au capitaine.
«Enfin! s'écria Hod, si monsieur Parazard n'est pas content, qu'il se précipite dans sa marmite, la tète la première!
—Mais, au moins, est-ce un gibier qui se mange? demandai-je.
—Certainement… à défaut d'autre! répliqua le capitaine.
—Très heureusement, personne ne vous a vu, monsieur Maucler! me dit Goûmi.
—Qu'ai-je donc fait de répréhensible?
—Eh! vous avez tué un paon, et il est défendu de tuer les paons, qui sont des oiseaux sacrés dans toute l'Inde.
—Le diable emporte les oiseaux sacrés et ceux qui les consacrent! s'écria le capitaine Hod. Celui-ci est tué, on le mangera… dévotement, si vous voulez, mais on le mangera!»
En effet, dans ce pays des brahmanes, depuis l'expédition d'Alexandre, époque à laquelle il se répandit dans la péninsule, le paon est un animal sacré entre tous. Les indous en ont fait l'emblème de la déesse Saravasti, qui préside aux naissances et aux mariages. Il est défendu de détruire ce volatile sous des peines que la loi anglaise a confirmées.
Cet échantillon des gallinacées, qui faisait la joie du capitaine Hod, était magnifique, avec ses ailes vert foncé aux reflets métalliques, que bordait un liseré d'or. Sa queue, bien fournie et finement ocellée, formait un superbe éventail de barbes soyeuses.
«En route! en route! dit le capitaine. Demain, monsieur Parazard nous fera manger du paon, quoi qu'en puissent penser tous les brahmanes de l'Inde! Si le paon n'est, en somme, qu'un poulet prétentieux, celui-ci, avec ses plumes artistement relevées, fera bon effet sur notre table!
—Enfin, vous voilà satisfait, mon capitaine?
—Satisfait… de vous, oui, mon cher ami, mais pas content de moi du tout! Ma mauvaise chance n'est pas encore passée, et il faudra bien qu'elle se passe! En route!»
Nous voilà donc, revenant sur nos pas du côté du campement, dont nous devions être éloignés de trois milles environ. Sur la route qui traçait son sinueux lacet à travers les épaisses jungles de bambous, nous marchions l'un près de l'autre, le capitaine Hod et moi. Goûmi, portant notre gibier, était à deux ou trois pas en arrière. Le soleil n'avait pas encore disparu, mais de gros nuages le voilaient, et il fallait chercher son chemin dans une demi-obscurité.
Tout à coup, un formidable rugissement éclata dans un fourré à droite. Ce rugissement me parut si redoutable, que je m'arrêtai brusquement, comme malgré moi.
Le capitaine Hod me saisit la main.
«Un tigre!» dit-il.
Puis, un juron lui échappa.
«Tonnerre des Indes! s'écria-t-il, il n'y a que du plomb à perdreaux dans nos fusils!»
Ce n'était que trop vrai, et ni Hod, ni Goûmi, ni moi, nous n'avions de cartouches à balle!
D'ailleurs, nous n'aurions pas eu le temps de recharger nos armes. Dix secondes après avoir poussé son rugissement, l'animal s'élançait hors du fourré et retombait d'un seul bond à vingt pas sur la route.
C'était un magnifique tigre, de cette espèce que les Indous appellent les mangeurs d'hommes, «men eater», féroces carnassiers, dont les victimes se comptent annuellement par centaines.
La situation était terrible.
Je regardais le tigre, je le dévorais des yeux, mon, fusil tremblant dans ma main, je l'avoue. Il mesurait neuf à dix pieds de longueur, robe couleur orange, zébrée de rayures blanches et noires. Il nous regardait aussi. Son oeil de chat flamboyait dans la demi-ombre. Sa queue balayait fébrilement le sol. Il se rasait et se ramassait comme pour s'élancer. Hod n'avait rien perdu de son sang-froid. Il tenait l'animal en joue, et murmurait avec un accent impossible à rendre: «Du six! Foudroyer un tigre avec du six! Si je ne le tire pas à bout portant, dans les yeux, nous sommes…» Le capitaine ne put achever. Le tigre s'avançait, non par bonds, mais à petits pas. Goûmi, accroupi en arrière, le visait aussi, mais son fusil ne contenait que du petit plomb. Quant au mien, il n'était même plus chargé. Je voulus prendre une cartouche dans ma cartouchière. «Pas un mouvement! me souffla le capitaine à voix basse. Le tigre bondirait, et il ne faut pas qu'il bondisse!»
Tous trois nous restions donc sans bouger.
Le tigre avançait lentement. Sa tête, qu'il balançait tout à l'heure, ne remuait plus. Ses yeux regardaient fixement, mais comme en dessous. De sa vaste mâchoire entr'ouverte, baissée au ras du sol, il semblait en aspirer les émanations.
Bientôt, la formidable bête ne fut plus qu'à dix pas du capitaine.
Hod, bien campé sur ses jambes, immobile comme une statue, concentrait toute sa vie dans son regard. L'effroyable lutte qui se préparait, dont nul de nous n'allait peut-être sortir vivant, ne lui faisait même pas battre plus rapidement le coeur!
Je crus, en ce moment, que le tigre allait enfin bondir.
Il fit cinq pas encore. J'eus besoin de toute mon énergie pour ne pas crier au capitaine Hod:
«Mais tirez donc! tirez donc!»
Non! Le capitaine l'avait dit,—et c'était évidemment le seul moyen de salut,—il voulait brûler les yeux à l'animal; mais, pour cela, il fallait ne le tirer qu'à bout portant.
Le tigre fit encore trois pas et se redressa pour s'élancer…
Une violente détonation retentit, qui fut presque aussitôt suivie d'une seconde.
Cette seconde détonation s'était produite dans le corps même de l'animal, qui, après trois ou quatre soubresauts et des rugissements de douleur, retomba inanimé sur le sol.
«Prodige! s'écria le capitaine Hod. Mon fusil était donc chargé à balle! et à balle explosible! Ah! cette fois, merci, Fox, merci!
—Est-il possible! m'écriai-je.
—Voyez!» Et, rabattant son arme, le capitaine Hod en retira la cartouche du canon de gauche. C'était une cartouche à balle. Tout s'expliquait. Le capitaine Hod avait une carabine double et un fusil double, tous les deux du même calibre. Or, en même temps que Fox, par erreur, avait chargé la carabine avec les cartouches à plomb de chasse, il avait chargé le fusil de chasse avec les cartouches à balle explosive. Et si, la veille, cette erreur avait sauvé la vie au léopard, aujourd'hui elle nous l'avait sauvée!
«Oui, répondit le capitaine Hod, et jamais je ne me suis trouvé plus près de la mort!» Une demi-heure après, nous étions de retour au campement. Hod faisait venir Fox devant lui, et racontait ce qui s'était passé.
—Mon capitaine, répondit le brosseur, cela prouve qu'au lieu de deux jours de consigne, j'en mérite quatre, puisque je me suis trompé deux fois!
—C'est mon avis, répondit le capitaine Hod; mais puisque ton erreur m'a valu le quarante et unième, c'est aussi mon avis de t'offrir cette guinée…
—Comme le mien est de la prendre,» répondit Fox, qui empocha la pièce d'or.
Tels furent les incidents qui marquèrent la première rencontre du capitaine Hod et de son quarante et unième tigre.
Le 12 juin au soir, notre train faisait halte près d'une bourgade peu importante, et, le lendemain, nous repartions pour franchir les cent cinquante kilomètres qui nous séparaient encore des montagnes du Népaul.
CHAPITRE XIV Un contre trois.
Quelques jours encore, et nous allions enfin gravir les premières rampes de ces régions septentrionales de l'Inde, qui, d'étage en étage, de collines en collines, de montagnes en montagnes, vont atteindre les plus hautes altitudes du globe. Jusqu'alors, le sol n'avait subi qu'une dénivellation insensible, sa déclivité ne s'accusait que légèrement, et notre Géant d'Acier ne semblait même pas s'en apercevoir.
Le temps était orageux, pluvieux surtout, mais la température se maintenait à une moyenne supportable. Les chemins n'étaient pas encore mauvais et résistaient bien aux larges jantes des roues du train, si pesant qu'il fût. Lorsque quelque ornière les ravinait trop profondément, un léger coup de la main de Storr au régulateur, provoquant une poussée plus violente de l'obéissant fluide, suffisait à passer l'obstacle. La puissance ne manquait pas à notre machine, on le sait, et un quart de tour, imprimé aux valves d'introduction, ajoutait instantanément à sa force effective quelques douzaines de chevaux-vapeur.
En vérité, nous n'avions jusqu'ici qu'à nous louer aussi bien de ce genre de locomotion que du moteur que Banks avait adopté et du confort de nos maisons roulantes, toujours en quête de nouveaux horizons, qui se modifiaient incessamment à nos regards.
Ce n'était plus, en effet, cette plaine infinie qui s'étend depuis la vallée du Gange jusque sur les territoires de l'Oude et du Rohilkhande. Les sommets de l'Himalaya formaient dans le nord une gigantesque bordure, contre laquelle venaient buter les nuages chassés par le vent du sud-ouest. Il était encore impossible de bien voir le pittoresque profil d'une chaîne qui se découpait à une moyenne de huit mille mètres au-dessus du niveau de la mer; mais, aux approches de la frontière thibétaine, l'aspect du pays devenait plus sauvage, et les jungles envahissaient le sol aux dépens des champs cultivés.
Aussi la flore de cette partie du territoire indou n'était-elle plus la même. Déjà, les palmiers avaient disparu pour faire place à ces magnifiques bananiers, à ces manguiers touffus qui fournissent le meilleur fruit de l'Inde, et plus particulièrement aux groupes de bambous, dont la ramure s'épanouissait en gerbe jusqu'à cent pieds au-dessus du sol. Là, aussi, apparaissaient des magnolias, aux larges fleurs, qui chargeaient l'air de parfums pénétrants, des érables superbes, des chênes d'espèces variées, des marronniers aux fruits hérissés de pointes comme des oursins de mer, des arbres à caoutchouc, dont la sève coulait par leurs veines entr'ouvertes, des pins aux énormes feuilles de l'espèce des pendanus; puis, plus modestes de taille, plus éclatants de couleurs, des géraniums, des rhododendrons, des lauriers, disposés en plates-bandes, qui bordaient les routes.
Quelques villages avec des huttes en paille ou en bambous, deux ou trois fermes, perdues au milieu des grands arbres, se montraient encore, mais séparés déjà par un plus grand nombre de milles. La population diminuait à l'approche des hautes terres.
Sur ces vastes paysages, comme fond de cadre, il faut maintenant étendre un ciel gris et brumeux. J'ajouterai même que la pluie tombait le plus souvent en fortes averses. Pendant quatre jours, du 13 au 17 juin, nous n'eûmes peut-être pas une demi-journée d'accalmie. Donc, obligation de rester au salon de Steam-House, nécessité de tromper les longues heures comme on l'eût fait dans une habitation sédentaire, en fumant, en causant, en jouant au whist.
Pendant ce temps, les fusils chômaient, au grand déplaisir du capitaine Hod; mais deux «schlems», qu'il fit dans une seule soirée, lui rendirent sa bonne humeur habituelle.
«On peut toujours tuer un tigre, dit-il, on ne peut pas toujours faire un schlem!»
Il n'y avait rien à répondre à une proposition si juste et si nettement formulée.
Le 17 juin, le campement fut dressé près d'un séraï,—nom que portent les bungalows spécialement réservés aux voyageurs. Le temps s'était un peu éclairci, et le Géant d'Acier, qui avait rudement travaillé pendant ces quatre jours, réclamait, sinon quelque repos, du moins quelques soins. On convint donc de passer la demi-journée et la nuit suivante en cet endroit.
Le séraï, c'est le caravansérail, l'auberge publique des grandes routes de la péninsule, un quadrilatère de bâtiments peu élevés entourant une cour intérieure, et, le plus ordinairement, surmontés de quatre tourelles d'angle, ce qui lui donne un air tout à fait oriental. Là, dans ces séraïs, fonctionne un personnel spécialement affecté au service intérieur, le «bhisti», ou porteur d'eau, le cuisinier, cette providence des voyageurs qui, peu exigeants, savent se contenter d'oeufs et de poulets, et le «khansama», c'est-à-dire le fournisseur de vivres, avec lequel on peut traiter directement et assez généralement à bas prix.
Le gardien du séraï, le péon, est simplement un agent de la très honorable Compagnie, à laquelle la plupart de ces établissements appartiennent, et qui les fait inspecter par l'ingénieur en chef du district.
Une règle assez bizarre, mais rigoureusement appliquée dans ces établissements, est celle-ci: tout voyageur peut occuper le séraï pendant vingt-quatre heures; dans le cas où il veut y séjourner plus longtemps, il lui faut une permission de l'inspecteur. Faute de cette autorisation, le premier venu, Anglais ou Indou, peut exiger qu'il lui cède la place.
Il va sans dire que, dès que nous fûmes arrivés à notre lieu de halte, le Géant d'Acier produisit son effet habituel, c'est-à-dire qu'il fut très remarqué, très envié peut-être. Cependant, je dois constater que les hôtes actuels du séraï le regardèrent plutôt avec une sorte de dédain,—dédain trop affecté pour être réel.
Nous n'avions pas affaire, il est vrai, à de simples mortels, voyageant pour leur commerce ou pour leurs plaisirs. Il ne s'agissait là ni de quelque officier anglais, regagnant les cantonnements de la frontière népalaise, ni de quelque marchand indou, conduisant sa caravane vers les steppes de l'Afghanistan, au delà de Lahore ou de Peshawar.
Ce n'était rien moins que le prince Gourou Singh en personne, fils d'un rajah indépendant du Guzarate, rajah lui-même, et qui voyageait en grande pompe dans le nord de la péninsule indienne.
Ce prince occupait non seulement les trois ou quatre salles du séraï, mais encore tous les abords, qui avaient été aménagés de manière à loger les gens de sa suite.
Je n'avais pas encore vu de rajah en voyage. Aussi, dès que notre halte eut été organisée à un quart de mille environ du séraï, dans un site charmant, sur le bord d'un petit cours d'eau et à l'abri de magnifiques pendanus, j'allai, en compagnie du capitaine Hod et de Banks, visiter le campement du prince Gourou Singh.
Le fils d'un rajah qui se déplace ne se déplace pas seul, il s'en faut! S'il est des gens que je n'envie pas, ce sont bien ceux qui ne peuvent remuer une jambe ni faire un pas, sans mettre aussitôt en mouvement quelques centaines d'hommes! Mieux vaut être simple piéton, sac au dos, bâton à la main, fusil à l'épaule, que prince voyageant dans les Indes, avec tout le cérémonial que son rang lui impose.
«Ce n'est pas un homme qui va d'une ville à l'autre, me dit Banks, c'est une bourgade tout entière qui modifie ses coordonnées géographiques!
—J'aime mieux Steam-House, répondis-je, et je ne changerais pas avec ce fils de rajah!
—Et qui sait, répliqua le capitaine Hod, si ce prince ne préférerait pas notre maison roulante à tout cet encombrant attirail de campagne!
—Il n'a qu'un mot à dire, s'écria Banks, et je lui fabriquerai un palais à vapeur, pourvu qu'il y mette le prix! Mais, en attendant sa commande, voyons un peu ce campement, s'il en vaut la peine!»
La suite du prince ne comprenait pas moins de cinq cents personnes. Au dehors, sous les grands arbres de la plaine, deux cents chariots étaient disposés symétriquement comme les tentes d'un vaste camp. Pour les traîner, les uns avaient des zébus, les autres des buffles, sans compter trois magnifiques éléphants qui portaient sur leur dos des palanquins de la plus grande richesse, et une vingtaine de ces chameaux, venus des pays à l'ouest de l'Indus, qui s'attellent à la Daumont. Rien ne manquait à cette caravane, ni les musiciens qui charmaient les oreilles de Sa Hautesse, ni les bayadères qui enchantaient ses yeux, ni les faiseurs de tours qui amusaient ses loisirs. Trois cents porteurs et deux cents hallebardiers complétaient ce personnel, dont la solde eût épuisé toute autre bourse que la bourse d'un rajah indépendant de l'Inde.
Les musiciens, c'étaient des joueurs de tambourin, de cymbales, de tamtam, appartenant à cette école qui remplace les sons par les bruits; puis des râcleurs de guitares et de violons à quatre cordes, dont les instruments n'avaient jamais passé par la main de l'accordeur.
Parmi les faiseurs de tours, il y avait quelques-uns de ces «sapwallahs», ou charmeurs de serpents, qui, par leurs incantations, chassent et attirent les reptiles; des «nutuis», très habites aux exercices du sabre; des acrobates qui dansent sur la corde lâche, coiffés d'une pyramide de pots de terre et chaussés de cornes de buffles; et enfin de ces escamoteurs qui ont le talent de changer en venimeuses «cobras» de vieilles peaux de serpents, ou réciproquement, au gré du spectateur.
Quant aux bayadères, elles appartenaient à la classe de ces jolies «boundelis», si recherchées pour les «nautchs» ou soirées, dans lesquelles elles remplissent le double rôle de chanteuses et de danseuses. Très décemment vêtues, les unes de mousselines brodées d'or, les autres de jupes plissées et d'écharpes qu'elles déploient dans leurs passes, ces ballerines étaient parées de riches bijoux, bracelets précieux aux bras, bagues d'or aux doigts des pieds et des mains, grelots d'argent à la cheville. Ainsi accoutrées, elles exécutent la fameuse danse des oeufs avec une grâce et une adresse véritablement extraordinaires, et j'espérais bien qu'il me serait donné de les admirer par invitation spéciale du rajah.
Puis, un certain nombre d'hommes, de femmes, d'enfants, figuraient je ne sais à quel titre dans le personnel de la caravane. Les hommes étaient drapés dans une longue bande d'étoffe, qu'on appelle «dhoti», ou vêtus de la chemise «angarkah» et de la longue robe blanche «jamah», qui leur faisait un costume très pittoresque.
Les femmes portaient le «choli», sorte de jaquette à manches courtes, et le «sari», l'équivalent du dhoti des hommes, qu'elles enroulent autour de leur taille et dont l'extrémité se rejette coquettement sur leur tête.
Ces Indous, étendus sous les arbres, en attendant l'heure du repas, fumaient des cigarettes enveloppées d'une feuille verte, ou le gargouli, destiné à l'incinération du «gurago», sorte de confiture noirâtre qui se compose de tabac, de mélasse et d'opium. D'autres mâchaient ce mélange de feuilles de bétel, de noix d'arec et de chaux éteinte, qui a certainement des propriétés digestives, très utiles sous l'ardent climat de l'Inde.
Tout ce monde, habitué au mouvement des caravanes, vivait en bon accord, et ne montrait d'animation qu'à l'heure des fêtes. On eût dit de ces figurants d'un cortège de théâtre, qui retombent dans la plus complète apathie dès qu'ils ne sont plus en scène.
Cependant, lorsque nous arrivâmes au campement, ces Indous s'empressèrent de nous adresser quelques «salams» en s'inclinant jusqu'à terre. La plupart criaient: «Sahib! sahib!» ce qui veut dire: Monsieur! monsieur! et nous leur répondions par des gestes d'amitié.
Je l'ai dit, il m'était venu à la pensée que le prince Gourou Singh voudrait peut-être donner en notre honneur une de ces fêtes dont les rajahs ne sont point avares. La grande cour du bungalow, tout indiquée pour une cérémonie de ce genre, me semblait admirablement appropriée aux danses des bayadères, aux incantations des charmeurs, aux tours des acrobates. J'aurais été ravi, je l'avoue, de pouvoir assister à ce spectacle au milieu d'un séraï, sous l'ombrage de magnifiques arbres, et avec cette mise en scène naturelle qu'eut formée le personnel de la caravane. Cela aurait mieux valu que les planches d'un étroit théâtre, avec ses murailles de toile peinte, ses bandes de fausse verdure et sa figuration restreinte.
Je communiquai ma pensée à mes compagnons, qui, tout en partageant ce désir, ne crurent pas à sa réalisation.
«Le rajah de Guzarate, me dit Banks, est un indépendant, qui s'est à peine soumis, après la révolte des Cipayes, pendant laquelle sa conduite a été au moins louche. Il n'aime point les Anglais, et son fils ne fera rien pour nous être agréable.
—Eh bien, nous nous passerons de ses nautchs!» répondit le capitaine Hod, avec un dédaigneux mouvement d'épaules.
Il devait en être ainsi, et nous ne fûmes pas même admis à visiter l'intérieur du séraï. Peut-être le prince Gourou Singh attendait-il la visite officielle du colonel, mais sir Edward Munro n'avait rien à demander à ce personnage, il n'en attendait rien, il ne se dérangea pas.
Nous revînmes donc au lieu de halte, et nous fîmes honneur à l'excellent dîner que monsieur Parazard nous servit. Je dois dire que les conserves en formaient le menu principal. Depuis plusieurs jours, la chasse nous avait été interdite pour cause de mauvais temps; mais notre cuisinier était un habile homme, et, sous sa main savante, les viandes et les légumes conservés reprirent leur fraîcheur et leur saveur naturelles.
Pendant toute la soirée, et quoi qu'eut dit Banks, un sentiment de curiosité me poussant, j'attendis une invitation qui ne vint pas. Le capitaine Hod plaisanta mes goûts pour les ballets en plein air, et me soutint même que «c'était beaucoup mieux» à l'Opéra. Je n'en voulus rien croire, mais, vu le peu d'amabilité du prince, il me fut impossible de le constater.
Le lendemain, 18 juin, tout fut disposé pour que notre départ s'effectuât au lever du jour.
À cinq heures, Kâlouth commença à chauffer. Notre éléphant, qui avait été dételé, se trouvait à une cinquantaine de pas du train, et le mécanicien s'occupait à refaire la provision d'eau.
Pendant ce temps, nous nous promenions sur les bords de la petite rivière.
Quarante minutes plus tard, la chaudière était suffisamment en pression, et Storr allait commencer sa manoeuvre en arrière, lorsqu'un groupe d'Indous s'approcha.
Ils étaient là cinq ou six, richement vêtus, robes blanches, tuniques de soie, turbans ornés de broderies d'or. Une douzaine de gardes, armés de mousquets et de sabres, les accompagnaient. L'un de ces soldats portait une couronne de feuillage vert,—ce qui indiquait la présence de quelque personnage important.
En effet, le personnage important, c'était le prince Gourou Singh en personne, un homme de trente-cinq ans environ, l'air hautain,— type assez réussi des descendants de ces rajahs légendaires, dans les traits duquel se retrouvait le caractère maharatte.
Le prince ne daigna même pas s'apercevoir de notre présence. Il fit quelques pas en avant, et s'approcha du gigantesque éléphant que la main de Storr allait mettre en marche. Puis, après l'avoir considéré, non sans un certain sentiment de curiosité, quoiqu'il n'en voulût rien laisser voir:
«Qui a fait cette machine?» demanda-t-il à Storr.
Le mécanicien montra l'ingénieur, qui nous avait rejoints et se tenait à quelques pas.
Le prince Gourou Singh s'exprimait très facilement en anglais, et, se retournant vers Banks:
«C'est vous qui avez?… dit-il du bout des lèvres.
—C'est moi qui ai! répondit Banks.
—Ne m'a-t-on pas dit que c'était une fantaisie du défunt rajah de Bouthan?» Banks fit de la tête un signe affirmatif. «À quoi bon, reprit Sa Hautesse, en haussant impoliment les épaules, à quoi bon se faire traîner par une mécanique, lorsqu'on a des éléphants de chair et d'os à son service!
—C'est que probablement, répondit Banks, cet éléphant est plus puissant que tous ceux dont le défunt rajah faisait usage.
—Oh! fit Gourou Singh, en avançant dédaigneusement la bouche, plus puissant!…
—Infiniment plus! répondit Banks.
—Pas un des vôtres, dit alors le capitaine Hod, à qui ces façons déplaisaient souverainement, pas un des vôtres ne serait capable de lui faire bouger une patte, à cet éléphant-là, s'il ne le voulait pas.
—Vous dites?… fit le prince.
—Mon ami affirme, répliqua l'ingénieur, et j'affirme après lui, que cet animal artificiel pourrait résister à la traction de dix couples de chevaux, et que vos trois éléphants, attelés ensemble, ne parviendraient pas à le faire reculer d'une semelle!
—Je n'en crois absolument rien, répondit le prince.
—Vous avez tort de n'en croire absolument rien, répondit le capitaine Hod.
—Et lorsque Votre Hautesse voudra y mettre le prix, ajouta Banks, je m'engage à lui en fournir un qui aura la force de vingt éléphants choisis parmi les meilleurs de ses écuries!
—Cela se dit, répliqua très sèchement Gourou Singh.
—Et cela se fait,» répondit Banks. Le prince commençait à s'animer. On voyait qu'il ne supportait pas facilement la contradiction. «On pourrait faire l'expérience ici même, dit-il, après un instant de réflexion.
—On le peut, répondit l'ingénieur.
—Et même, ajouta le prince Gourou Singh, faire de cette expérience l'objet d'un pari considérable,—à moins que vous ne reculiez devant la crainte de le perdre, comme reculerait votre éléphant, sans doute, s'il avait à lutter avec les miens!
—Géant d'Acier, reculer! s'écria le capitaine Hod. Qui ose prétendre que Géant d'Acier reculerait?
—Moi, répondit Gourou Singh.
—Et que parierait Votre Hautesse? demanda l'ingénieur, en se croisant les bras.
—Quatre mille roupies, répondit le prince, si vous aviez quatre mille roupies à perdre!»
Cela faisait environ dix mille francs. L'enjeu était considérable, et je vis bien que Banks, quelque confiance qu'il eût, ne se souciait guère de risquer une pareille somme.
Le capitaine Hod, lui, en eût tenu le double, si sa modeste solde le lui eût permis. «Vous refusez! dit alors Sa Hautesse, pour laquelle quatre mille roupies représentaient à peine le prix d'une fantaisie passagère. Vous craignez de risquer quatre mille roupies?
—Tenu,» dit le colonel Munro, qui venait de s'approcher et intervenait par ce seul mot, qui avait bien sa valeur. «Le colonel Munro tient quatre mille roupies? demanda le prince Gourou Singh.
—Et même dix mille, répondit sir Edward Munro, si cela convient à Votre Hautesse.
—Soit!» répondit Gourou Singh. En vérité, cela devenait intéressant. L'ingénieur avait serré la main du colonel, comme pour le remercier de ne pas l'avoir laissé en affront devant ce dédaigneux rajah, mais ses sourcils s'étaient froncés un instant, et je me demandai s'il n'avait pas trop présumé de la puissance mécanique de son appareil. Quant au capitaine Hod, il rayonnait, il se frottait les mains, et, s'avançant vers l'éléphant:
«Attention. Géant d'Acier! s'écria-t il. Il s'agit de travailler pour l'honneur de notre vieille Angleterre!»
Tous nos gens s'étaient rangés sur un des côtés de la route. Une centaine d'Indous avaient quitté le campement du séraï et accouraient pour assister à la lutte qui se préparait.
Banks nous avait quittés pour monter dans la tourelle, près de Storr, qui, par un tirage artificiel, activait le foyer en lançant un jet de vapeur à travers la trompe de Géant d'Acier.
Pendant ce temps, sur un signe du prince Gourou Singh, quelques-uns de ses serviteurs étaient allés au séraï, et ils ramenaient les trois éléphants, débarrassés de tout leur attirail de voyage. C'étaient trois magnifiques bêtes, originaires du Bengale, et d'une taille plus élevée que celle de leurs congénères de l'Inde méridionale. Ces superbes animaux, dans toute la force de l'âge, ne laissèrent pas de m'inspirer une sorte d'inquiétude.
Les «mahouts», juchés sur leur énorme cou, les dirigeaient de la main et les excitaient de la voix.
Lorsque ces éléphants passèrent devant Sa Hautesse, le plus grand des trois,—un véritable géant de l'espèce,—s'arrêta, fléchit les deux genoux, releva sa trompe, et salua le prince en courtisan bien stylé qu'il était. Puis, ses deux compagnons et lui s'approchèrent de Géant d'Acier, qu'ils semblèrent regarder avec un étonnement mêlé de quelque effroi.
De fortes chaînes de fer furent alors fixées sur le bâti du tender, aux barres d'attelage, que cachait l'arrière-train de notre éléphant.
J'avoue que le coeur me battait. Le capitaine Hod, lui, dévorait sa moustache et ne pouvait rester en place.
Quant au colonel Munro, il était aussi calme, je dirai même plus calme, que le prince Gourou Singh.
«Nous sommes prêts, dit l'ingénieur. Quand il plaira à Sa Hautesse?…
—Il me plaît,» répondit le prince. Gourou Singh fit un signe, les mahouts poussèrent un sifflement particulier, et les trois éléphants, arc-boutant sur le sol leurs jambes puissantes, tirèrent avec un parfait ensemble. La machine commença à reculer de quelques pas.
Un cri m'échappa. Hod frappa du pied.
«Cale les roues!» dit simplement l'ingénieur, en se retournant vers le mécanicien.
Et, d'un coup rapide, qui fut suivi d'un hennissement de vapeur, le sabotage atmosphérique fut appliqué instantanément.
Le Géant d'Acier s'arrêta et ne bougea plus.
Les mahouts excitèrent les trois éléphants, qui, les muscles tendus, firent un nouvel effort. Ce fut inutile. Notre éléphant semblait être enraciné au sol. Le prince Gourou Singh se mordit les lèvres jusqu'au sang. Le capitaine Hod battit des mains. «En avant! cria Banks.
—Oui, en avant, répéta le capitaine, en avant!»
Le régulateur fut ouvert en grand, de grosses volutes de vapeur s'échappèrent coup sur coup de la trompe, les roues décalées tournèrent lentement en mordant le macadam de la route, et voilà les trois éléphants, malgré leur résistance effroyable, entraînés à reculons, en creusant dans le sol de profondes ornières.
«Go ahead! Go ahead!» hurlait le capitaine Hod.
Et, le Géant d'Acier allant toujours de l'avant, les trois énormes animaux tombèrent sur le flanc, et furent traînés pendant une vingtaine de pas, sans que notre éléphant parût même s'en apercevoir.
«Hurrah! hurrah! hurrah! criait le capitaine Hod, qui n'était plus maître de lui. On peut joindre à ses éléphants tout le séraï de Sa Hautesse! Cela ne pèsera pas plus qu'une guigne à notre Géant d'Acier!»
Le colonel Munro fit un signe de la main. Banks ferma le régulateur, et l'appareil s'arrêta.
Rien de plus piteux à voir que les trois éléphants de Sa Hautesse, la trompe affolée, les pattes en l'air, qui s'agitaient comme de gigantesques scarabées renversés sur le dos!
Quant au prince, non moins irrité que honteux, il était parti, sans même attendre la fin de l'expérience.
Les trois éléphants furent alors dételés. Ils se relevèrent, très visiblement humiliés de leur défaite. Lorsqu'ils repassèrent devant le Géant d'Acier, le plus grand, en dépit de son cornac, ne put s'empêcher de fléchir le genou et de saluer de la trompe, comme il l'avait fait devant le prince Gourou Singh.
Un quart d'heure après, un Indou, le «kâmdar» ou secrétaire de Sa Hautesse, arrivait à notre campement et remettait au colonel un sac contenant dix mille roupies, l'enjeu du pari perdu.
Le colonel Munro prit le sac, et, le rejetant avec dédain:
«Pour les gens de Sa Hautesse!» dit-il.
Puis, il se dirigea tranquillement vers Steam-House.
On ne pouvait mieux remettre à sa place le prince arrogant, qui nous avait si dédaigneusement provoqués.
Cependant, le Géant d'Acier attelé, Banks donna aussitôt le signal du départ, et, au milieu d'un énorme concours d'Indous émerveillés, notre train partit à grande vitesse.
Des cris le saluèrent à son passage, et bientôt nous avions perdu de vue, derrière un tournant de la route, le séraï du prince Gourou Singh.
Le lendemain, Steam-House commença à s'élever sur les premières rampes, qui relient le pays plat à la base de la frontière himalayenne. Ce ne fut qu'un jeu pour notre Géant d'Acier, auquel les quatre-vingts chevaux enfermés dans ses flancs avaient permis de lutter sans peine contre les trois éléphants du prince Gourou Singh. Il s'aventura donc aisément sur les routes ascendantes de cette région, sans qu'il fût nécessaire de dépasser la pression normale de la vapeur.
En vérité, c'était un spectacle curieux de voir le colosse, vomissant des gerbes d'étincelles, traîner avec des hennissements moins précipités mais plus expansifs, les deux chars qui s'élevaient sur le lacet des chemins. La jante rayée des roues striait le sol, dont le macadam grinçait en s'égrenant. Il faut bien l'avouer, notre pesant animal laissait après lui de profondes ornières et endommageait la route, déjà détrempée par les pluies torrentielles.
Quoi qu'il en soit, Steam-House s'élevait peu à peu, le panorama s'élargissait en arrière, la plaine s'abaissait, et, vers le sud, l'horizon, se déroulant sur un plus large périmètre, reculait à perte de vue.
L'effet produit était plus sensible encore, lorsque, pendant quelques heures, la route s'engageait sous les arbres d'une épaisse forêt. Quelque vaste clairière s'ouvrait-elle alors, comme une immense fenêtre sur la croupe de la montagne, le train s'arrêtait,—un instant, si quelque humide brouillard embrumait alors le paysage,—une demi-journée, si le paysage se dessinait plus nettement aux regards. Et tous quatre, accoudés sous la vérandah de l'arrière, nous venions longuement contempler le magnifique panorama qui se développait à nos yeux.
Cette ascension, coupée par des haltes plus ou moins prolongées, suivant le cas, interrompue par les campements de nuit, ne dura pas moins de sept jours, du 19 au 25 juin.
«Avec un peu de patience, disait le capitaine Hod, notre train monterait jusqu'aux dernières cimes de l'Himalaya!
—Pas tant d'ambition, mon capitaine, répondait l'ingénieur.
—Il le ferait, Banks!
—Oui, Hod, il le ferait, si la route praticable ne venait pas à lui manquer bientôt, et à la condition d'emporter du combustible, qu'il ne trouverait plus à travers les glaciers, et de l'air respirable, qui lui ferait défaut à deux mille toises de hauteur. Mais nous n'avons que faire de dépasser la zone habitable de l'Himalaya. Lorsque le Géant d'Acier aura atteint l'altitude moyenne des sanitarium, il s'arrêtera dans quelque site agréable, sur la lisière d'une forêt alpestre, au milieu d'une atmosphère rafraîchie par les courants supérieurs de l'espace. Notre ami Munro aura transporté son bungalow de Calcutta dans les montagnes du Népaul, voilà tout, et nous y séjournerons tant qu'il le voudra.»
Ce lieu de halte, où nous devions camper pendant quelques mois, fut heureusement trouvé dans la journée du 25 juin. Depuis quarante-huit heures, la route devenait de moins en moins praticable, soit qu'elle fût incomplètement établie, soit que les pluies l'eussent ravinée trop profondément. Le Géant d'Acier eut là «du tirage», comme on dit vulgairement. Il en fut quitte pour dévorer un peu plus de combustible. Quelques morceaux de bois, ajoutés au foyer de Kâlouth, suffisaient à accroître la pression de la vapeur, mais il ne fut jamais nécessaire de charger les soupapes, dont le papillon ne laissait fuir le fluide que sous une tension de sept atmosphères,—tension qui ne fut point dépassée.
Depuis quarante-huit heures, aussi, notre train s'aventurait sur un territoire à peu près désert. De bourgades ou de villages, il ne s'en rencontrait plus. À peine quelques habitations isolées, parfois une ferme, perdue dans ces grandes forêts de pins qui hérissent la croupe méridionale des contreforts. Trois ou quatre fois, de rares montagnards nous saluèrent de leurs interjections admiratives. À voir cet appareil merveilleux s'élever dans la montagne, ne devaient-ils pas croire que Brahma se passait la fantaisie de transporter toute une pagode sur quelque inaccessible hauteur de la frontière népalaise?
Enfin, dans cette journée du 25 juin, Banks nous jeta une dernière fois le mot: «Halte!» qui terminait cette première partie de notre voyage dans l'Inde septentrionale. Le train s'arrêtait au milieu d'une vaste clairière, près d'un torrent, dont l'eau limpide devait suffire à tous les besoins d'un campement de quelques mois. De là, le regard pouvait embrasser la plaine sur un périmètre de cinquante à soixante milles.
Steam-House se trouvait alors à trois cent vingt-cinq lieues de son point de départ, à deux mille mètres environ au-dessus du niveau de la mer, et au pied de ce Dwalaghiri, dont la cime se perdait à vingt-cinq mille pieds dans les airs.
CHAPITRE XV Le pâl de Tandît.
Il faut abandonner un instant le colonel Munro, ainsi que ses compagnons, l'ingénieur Banks, le capitaine Hod, le Français Maucler, et interrompre pendant quelques pages le récit de ce voyage, dont la première partie, comprenant l'itinéraire de Calcutta à la frontière indo-chinoise, se termine à la base des montagnes du Thibet.
On se rappelle l'incident qui avait marqué le passage de Steam-House à Allahabad. Un numéro du journal de la ville, daté du 25 mai, apprenait au colonel Munro la mort de Nana Sahib. Cette nouvelle, souvent répandue, toujours démentie, était-elle vraie cette fois? Sir Edward Munro, après des détails si précis, pouvait-il douter encore, et ne devait-il pas renoncer enfin à se faire justice du révolté de 1857?
On en jugera.
Voici ce qui s'était passé depuis cette nuit du 7 au 8 mars, pendant laquelle Nana Sahib, accompagné de Balao Rao, son frère, escorté de ses plus fidèles compagnons d'armes, et suivi de l'Indou Kâlagani, avait quitté les caves d'Adjuntah.
Soixante heures plus tard, le nabab atteignait les étroits défilés des monts Sautpourra, après avoir traversé la Tapi, qui va se jeter à la côte ouest de la péninsule, près de Surate. Il se trouvait alors à cent milles d'Adjuntah, dans une partie peu fréquentée de la province, ce qui, pour le moment, lui assurait quelque sécurité.
L'endroit était bien choisi.
Les monts Sautpourra, de médiocre hauteur, commandent au sud le bassin de la Nerbudda, dont la limite septentrionale est couronnée par les monts Vindhyas. Ces deux chaînes, courant presque parallèlement l'une à l'autre, enchevêtrent leurs ramifications et ménagent, dans ce pays accidenté, des retraites difficiles à découvrir. Mais si les Vindhyas, à la hauteur du vingt-troisième degré de latitude, coupent l'Inde presque entièrement de l'ouest à l'est, en formant un des grands côtés du triangle central de la péninsule, il n'en est pas ainsi des Sautpourra, qui ne dépassent pas le soixante-quinzième degré de longitude, et viennent s'y souder au mont Kaligong.
Là, Nana Sahib se trouvait à l'entrée du pays des Gounds, redoutables tribus de ces peuplades de vieille race, imparfaitement soumises, qu'il voulait pousser à la révolte.
Un territoire de deux cents milles carrés, une population de plus de trois millions d'habitants, tel est ce pays du Goudwana, dont M. Rousselet considère les habitants comme autochtones et dans lequel les ferments de rébellion sont toujours prêts à lever. C'est là une importante portion de l'Indoustan, et, à vrai dire, elle n'est que nominalement sous la domination anglaise. Le railway de Bombay à Allahabad traverse bien cette contrée du sud-ouest au nord-est, il jette même un embranchement jusqu'au centre de la province de Nagpore, mais les tribus sont restées sauvages, réfractaires à toute idée de civilisation, impatientes du joug européen, en somme, très difficiles à réduire dans leurs montagnes,—et Nana Sahib le savait bien.
C'était donc là qu'il avait voulu tout d'abord chercher asile, afin d'échapper aux recherches de la police anglaise, en attendant l'heure de provoquer le mouvement insurrectionnel.
Si le nabab réussissait dans son entreprise, si les Gounds se levaient à sa voix et marchaient à sa suite, la révolte pourrait rapidement prendre une extension considérable.
En effet; au nord du Goudwana, c'est le Bundelkund, qui comprend toute la région montagneuse située entre le plateau supérieur des Vindhyas et l'important cours d'eau de la Jumna. Dans ce pays, couvert ou plutôt hérissé des plus belles forêts vierges de l'Indoustan, vit un peuple de Boundélas, fourbe et cruel, chez lequel tous les criminels, politiques ou autres, cherchent volontiers et trouvent facilement refuge; là, se masse une population de deux millions et demi d'habitants sur une surface de vingt-huit mille kilomètres carrés; là, les provinces sont restées barbares; là, vivent encore de ces vieux partisans, qui luttèrent contre les envahisseurs sous Tippo Sahib; là, sont nés les célèbres étrangleurs Thugs, si longtemps l'épouvante de l'Inde, fanatiques assassins, qui, sans jamais verser de sang, ont fait d'innombrables victimes; là, les bandes de Pindarris ont exercé presque impunément les plus odieux massacres; là, pullulent encore ces terribles Dacoits, secte d'empoisonneurs qui marchent sur les traces des Thugs; là, enfin, s'était déjà réfugié Nana Sahib lui-même, après avoir échappé aux troupes royales, maîtresses de Jansie; là, il avait dépisté toutes les recherches, avant d'aller demander un asile plus sûr aux inaccessibles retraites de la frontière indo-chinoise.
À l'est du Goudwana, c'est le Khondistan, ou pays des Khounds. Ainsi se nomment ces farouches sectateurs de Tado Pennor, le dieu de la terre, et de Maunck Soro, le dieu rouge des combats, ces sanglants adeptes des «mériahs», ou sacrifices humains, que les Anglais ont tant de peine à détruire, ces sauvages dignes d'être comparés aux naturels des îles les plus barbares de la Polynésie, contre lesquels, de 1840 à 1854, le major général John Campbell, les capitaines Macpherson, Macviccar et Frye, entreprirent de pénibles et longues expéditions,—fanatiques prêts à tout oser, lorsque, sous quelque prétexte religieux, une puissante main les pousserait en avant.
À l'ouest du Goudwana, c'est un pays de quinze cent mille à deux millions d'âmes, occupé par les Bhîls, puissants autrefois dans le Malwa et le Rajpoutuna, maintenant divisés en clans, répandus dans toute la région des Vindhyas, presque toujours ivres de cette eau-de-vie que leur fournit l'arbre de «mhowah», mais braves, audacieux, robustes, agiles, l'oreille toujours ouverte au «kisri», qui est leur cri de guerre et de pillage.
On le voit, Nana Sahib avait bien choisi. Dans cette région centrale de la péninsule, au lieu d'une simple insurrection militaire, il espérait, cette fois, provoquer un mouvement national, auquel prendraient part les Indous de toute caste.
Mais, avant de rien entreprendre, il convenait de se fixer dans le pays, afin d'agir efficacement sur les populations dans la mesure que les circonstances permettaient. Donc, nécessité de trouver un asile sûr, momentanément du moins, quitte à l'abandonner, s'il devenait suspect.
Tel fut le premier soin de Nana Sahib. Les Indous qui l'avaient suivi depuis Adjuntah, pouvaient aller et venir librement dans toute la présidence. Balao Rao, que ne visait pas la notice du gouverneur, aurait pu, lui aussi, jouir de la même immunité, n'eût été sa ressemblance avec son frère. Depuis sa fuite jusqu'aux frontières du Népaul, l'attention n'avait plus été attirée sur sa personne, et l'on avait tout lieu de le croire mort. Mais, pris pour Nana Sahib, il eût été arrêté,—ce qu'il fallait éviter à tout prix.
Ainsi donc, pour ces deux frères unis dans la même pensée, marchant au même but, un unique asile était nécessaire. Quant à le trouver, cela ne devait être ni long ni difficile dans ces défilés des monts Sautpourra.
Et, en effet, cet asile fut tout d'abord indiqué par un des Indous de la troupe, un Gound, qui connaissait la vallée jusque dans ses plus profondes retraites.
Sur la rive droite d'un petit affluent de la Nerbudda se trouvait un pâl abandonné, nommé le pâl de Tandit.
Le pâl, c'est moins qu'un village, à peine un hameau, une réunion de huttes, souvent même une habitation isolée. La nomade famille, qui l'occupe, est venue s'y fixer temporairement. Après avoir brûlé quelques arbres, dont les cendres vivifient le sol pour une courte saison, le Gound et les siens ont construit leur demeure. Mais, comme le pays n'est rien moins que sûr, la maison a pris l'aspect d'un fortin. Un rang de palissades l'entoure, et elle peut se défendre contre une surprise. Cachée, d'ailleurs, dans quelque épais massif, enfouie, pour ainsi dire, sous un berceau de cactus et de broussailles, il n'est pas aisé de la découvrir.
Le plus ordinairement, le pâl couronne quelque monticule, sur le revers d'une vallée étroite, entre deux contreforts escarpés, au milieu d'impénétrables futaies. Il ne semble pas que des créatures humaines aient pu y chercher refuge. De routes pour y conduire, point; de sentiers qui y donnent accès, on ne voit pas trace. Pour l'atteindre, il faut quelquefois remonter le lit raviné d'un torrent, dont l'eau efface toute empreinte. Qui le franchit ne laisse aucun vestige après lui. Dans la saison chaude, on s'y mouille jusqu'à la cheville, dans la saison froide, jusqu'aux genoux, et rien n'indique qu'un être vivant y a passé. En outre, une avalanche de roches, que la main d'un enfant suffirait à précipiter, écraserait quiconque tenterait d'arriver au pâl contre la volonté de ses habitants.
Cependant, si isolés qu'ils soient dans leurs aires inaccessibles, les Gounds peuvent rapidement communiquer de pâl à pâl. Du haut de ces croupes inégales des Sautpourra, les signaux se propagent en quelques minutes sur vingt lieues de pays. C'est un feu allumé à la cime d'une roche aiguë, c'est un arbre changé en torche gigantesque, c'est une simple fumée qui empanache le sommet d'un contrefort. On sait ce que cela signifie. L'ennemi, c'est-à-dire un détachement de soldats de l'armée royale, une escouade d'agents de la police anglaise, a pénétré dans la vallée, remonte le cours de la Nerbudda, fouille les gorges de la chaîne, en quête de quelque malfaiteur, auquel ce pays offre volontiers refuge. Le cri de guerre, si familier à l'oreille des montagnards, devient cri d'alarme. Un étranger le confondrait avec le hululement des oiseaux de nuit ou le sifflement des reptiles. Le Gound, lui, ne s'y trompe pas. Il faut veiller, on veille; il faut fuir, on fuit. Les pâls suspects sont abandonnés, brûlés même. Ces nomades se réfugient en d'autres retraites, qu'ils abandonneront encore, s'ils sont pressés de trop près, et, sur ces terrains recouverts de cendres, les agents de l'autorité ne trouvent plus que des ruines.
C'était à l'un de ces pâls,—le pâl de Tandît,—que Nana Sahib et les siens étaient venus demander refuge. Là, les avait tout d'abord conduits le fidèle Gound dévoué à la personne du nabab. Là, ils s'installèrent dans la journée du 12 mars.
Le premier soin des deux frères, dès qu'ils eurent pris possession du pâl de Tandît, fut d'en reconnaître soigneusement les abords. Ils observèrent dans quelle direction et à quelle portée le regard pouvait s'étendre. Ils se firent indiquer quelles étaient les habitations les plus rapprochées, et s'enquirent de ceux qui les occupaient. La position de cette croupe isolée, que couronnait le pâl de Tandît, au milieu d'un massif d'arbres, ils l'étudièrent, et se rendirent finalement compte de l'impossibilité d'y avoir accès, sans suivre le lit d'un torrent, le torrent de Nazzur, qu'ils venaient de remonter eux-mêmes.
Le pâl de Tandît offrait donc toutes les conditions de sécurité, d'autant mieux qu'il s'élevait au-dessus d'un souterrain, dont les secrètes issues s'ouvraient sur le flanc du contrefort, et permettaient de s'enfuir, le cas échéant.
Nana Sahib et son frère n'auraient pu trouver un plus sûr asile.
Mais il ne suffisait pas à Balao Rao de savoir ce qu'était actuellement le pâl de Tandît, il voulait apprendre ce qu'il avait été, et, pendant que le nabab visitait l'intérieur du fortin, il continua d'interroger le Gound.
«Quelques questions encore, lui dit-il. Depuis combien de temps ce pâl est-il abandonné?
—Depuis plus d'un an, répondit le Gound.
—Qui l'habitait?
—Une famille de nomades, qui n'y est restée que quelques mois.
—Pourquoi l'ont-ils quitté?
—Parce que le sol, destiné à les nourrir, ne pouvait plus leur assurer la nourriture.
—Et depuis leur départ, personne, à ta connaissance, n'y a cherché refuge?
—Personne.
—Jamais un soldat de l'armée royale, jamais un agent de la police n'a mis le pied dans l'enceinte de ce pâl?
—Jamais.
—Aucun étranger ne l'a visité?
—Aucun… répondit le Gound, si ce n'est une femme.
—Une femme? répliqua vivement Balao Rao.
—Oui, une femme, qui, depuis trois ans environ, erre dans la vallée de la Nerbudda.
—Quelle est cette femme?
—Ce qu'elle est, je l'ignore, répondit le Gound. D'où elle vient, je ne puis le dire, et, dans toute la vallée, personne n'en sait plus que moi sur son compte! Est-ce une étrangère, est-ce une Indoue, on n'a jamais pu le savoir!»
Balao Rao réfléchit un instant; puis, reprenant: «Que fait cette femme? demanda-t-il.
—Elle va, elle vient, répondit le Gound. Elle vit uniquement d'aumônes. On a pour elle, dans toute la vallée, une sorte de vénération superstitieuse. Plusieurs fois, je l'ai reçue dans mon propre pâl. Elle ne parle jamais. On pourrait croire qu'elle est muette, et je ne serais pas étonné qu'elle le fût. La nuit, on la voit se promener, tenant à la main une branche résineuse allumée. Aussi, ne la connaît-on que sous le nom de la «Flamme Errante!»
—Mais, dit Balao Rao, si cette femme connaît le pâl de Tandît, ne peut-elle y revenir pendant que nous l'occuperons, et n'avons-nous rien à craindre d'elle?
—Rien, répondit le Gound. Cette femme n'a pas sa raison. Sa tête ne lui appartient plus; ses yeux ne regardent pas ce qu'ils voient; ses oreilles n'écoutent pas ce qu'elles entendent; sa langue ne sait plus prononcer une parole! Elle est ce que serait une aveugle, une sourde, une muette, pour toutes les choses du dehors. C'est une folle, et, une folle, c'est une morte qui continue à vivre!»
Le Gound, dans ce langage particulier aux Indous des montagnes, venait de tracer le portrait d'une étrange créature, très connue dans la vallée, la «Flamme Errante» de la Nerbudda.
C'était une femme, dont la figure pâle, belle encore, vieillie et non vieille, mais privée de toute expression, n'indiquait ni l'origine, ni l'âge. On eût dit que ses yeux hagards venaient de se fermer à la vie intellectuelle sur quelque effroyable scène, qu'ils continuaient à voir «en dedans.»
À cette créature inoffensive et privée de sa raison, les montagnards avaient fait bon accueil. Les fous, pour ces Gounds, comme pour toutes les populations sauvages, sont des êtres sacrés que protège un superstitieux respect. Aussi recevait on hospitalièrement la Flamme Errante partout où elle se présentait. Aucun pâl ne lui fermait sa porte. On la nourrissait quand elle avait faim, on la couchait lorsqu'elle tombait de fatigue, sans attendre une parole de remerciement que sa bouche ne pouvait plus formuler.
Depuis combien de temps durait cette existence? D'où venait cette femme? Vers quelle époque avait-elle apparu dans le Goudwana? Il eût été difficile de le préciser. Pourquoi se promenait-elle, une flamme à la main? Était-ce pour guider ses pas? Était-ce pour éloigner les fauves? on n'eût pu le dire. Il lui arrivait de disparaître pendant des mois entiers. Que devenait-elle alors? Quittait-elle les défilés des monts Sautpourra pour les gorges des Vindhyas? S'égarait-elle au delà de la Nerbudda, jusque dans le Malwa ou le Bundelkund? Nul ne le savait. Plus d'une fois, tant son absence se prolongea, on put croire que sa triste vie avait pris fin. Mais non! On la revoyait revenir toujours la même, sans que ni la fatigue, ni la maladie, ni le dénuement, parussent avoir éprouvé sa nature, si frêle en apparence.
Balao Rao avait écouté l'Indou avec une extrême attention. Il se demandait toujours s'il n'y avait pas quelque danger dans cette circonstance que la Flamme Errante connaissait le pâl de Tandît, qu'elle y avait déjà cherché refuge, que son instinct pouvait l'y ramener.
Il revint donc sur ce point, et demanda au Gound si lui ou les siens savaient où se trouvait actuellement cette folle.
«Je l'ignore, répondit le Gound. Voilà plus de six mois que personne ne l'a revue dans la vallée. Il est donc possible qu'elle soit morte. Mais enfin, reparût-elle et revînt-elle au pâl de Tandît, il n'y aurait rien à redouter de sa présence. Ce n'est qu'une statue vivante. Elle ne vous verrait pas, elle ne vous entendrait pas, elle ne saurait pas qui vous êtes. Elle entrerait, elle s'assoirait à votre foyer, pour un jour, pour deux jours, puis elle rallumerait sa résine éteinte, vous quitterait, et recommencerait à errer de maison en maison. C'est là toute sa vie. D'ailleurs, son absence se prolonge tellement cette fois, qu'il est probable qu'elle ne reviendra jamais. Celle qui était déjà morte d'esprit doit être maintenant morte de corps!»
Balao Rao ne crut pas devoir parler de cet incident à Nana Sahib, et lui-même n'y attacha bientôt plus aucune importance.
Un mois après leur arrivée au pâl de Tandît, le retour de la Flamme Errante n'avait pas été signalé dans la vallée de la Nerbudda.
CHAPITRE XVI La Flamme Errante.
Nana Sahib, pendant tout un mois, du 12 mars au 12 avril, resta caché dans le pâl. Il voulait donner aux autorités anglaises le temps de prendre le change, soit en abandonnant les recherches, soit en se lançant sur de fausses pistes.
Si, pendant le jour, les deux frères ne sortaient pas, leurs fidèles parcouraient la vallée, visitaient les villages et les hameaux, annonçaient à mots couverts la prochaine apparition d'un «redoutable moulti», moitié dieu, moitié homme, et ils préparaient les esprits à un soulèvement national.
La nuit venue, Nana Sahib et Balao Rao se hasardaient à quitter leur retraite. Ils s'aventuraient jusque sur les rives de la Nerbudda. Ils allaient de village en village, de pâl en pâl, en attendant l'heure à laquelle ils pourraient parcourir avec quelque sécurité le domaine des rajahs inféodés aux Anglais. Nana Sahib savait, d'ailleurs, que plusieurs semi-indépendants, impatients du joug étranger, se rallieraient à sa voix. Mais, en ce moment, il ne s'agissait que des populations sauvages du Goudwana.
Ces Bhîls barbares, ces Rounds nomades, ces Gounds, aussi peu civilisés que les naturels des îles du Pacifique, le Nana les trouva prêts à se lever, prêts à le suivre. Si, par prudence, il ne se fit connaître qu'à deux ou trois puissants chefs de tribu, cela suffit à lui prouver que son nom seul entraînerait plusieurs millions de ces Indous, qui sont répartis sur le plateau central de l'Indoustan.
Lorsque les deux frères étaient rentrés au pâl de Tandît, ils se rendaient mutuellement compte de ce qu'ils avaient entendu, vu, fait. Leurs compagnons les rejoignaient alors, apportant de toutes parts la nouvelle que l'esprit de révolte soufflait comme un vent d'orage dans la vallée de la Nerbudda. Les Gounds ne demandaient qu'à jeter le «kisri», le cri de guerre des montagnards, et à se précipiter sur les cantonnements militaires de la présidence.
Le moment n'était pas venu.
Il ne suffirait pas, en effet, que toute la contrée comprise entre les monts Sautpourra et les Vindhyas fût en feu. Il fallait encore que l'incendie pût gagner de proche en proche. Donc, nécessité d'entasser les éléments combustibles dans les provinces voisines de la Nerbudda, qui étaient plus directement sous l'autorité anglaise. De chacune des villes, des bourgades du Bhopal, du Malwa, du Bundelkund, et de tout ce vaste royaume de Scindia, il importait de faire un immense foyer, prêt à s'allumer. Mais Nana Sahib, avec raison, ne voulait s'en rapporter qu'à lui seul du soin de visiter les anciens partisans de l'insurrection de 1857, tous ces natifs, qui, restés fidèles à sa cause et n'ayant jamais cru à sa mort, s'attendaient à le voir reparaître de jour en jour.
Un mois après son arrivée au pâl de Tandît, Nana Sahib crut pouvoir agir en toute sécurité. Il pensa que le fait de sa réapparition dans la province avait été reconnu faux. Des affidés le tenaient au courant de tout ce que le gouverneur de la présidence de Bombay avait fait pour opérer sa capture. Il savait que, pendant les premiers jours, l'autorité s'était livrée aux recherches les plus actives, mais sans résultat. Le pêcheur d'Aurungabad, l'ancien prisonnier du Nana, était tombé sous le poignard, et nul n'avait pu soupçonner que le faquir fugitif fût le nabab Dandou-Pant, dont la tête venait d'être mise à prix. Une semaine après, les rumeurs s'apaisèrent, les aspirants à la prime de deux mille livres perdirent tout espoir, et le nom de Nana Sahib retomba dans l'oubli.
Le nabab put donc agir de sa personne, et, sans craindre d'être reconnu, recommencer sa campagne insurrectionnelle. Tantôt sous le costume d'un parsi, tantôt sous celui d'un simple raïot, un jour seul, un autre accompagné de son frère, il commença à s'éloigner du pâl de Tandît, à remonter vers le nord, de l'autre côté de la Nerbudda, et même au delà du revers septentrional des Vindhyas.
Un espion, qui eût voulu le suivre dans toutes ses démarches, l'aurait trouvé à Indore, dès le 12 avril.
Là, dans cette capitale du royaume d'Holcar, Nana Sahib, tout en conservant le plus strict incognito, se mit en communication avec la nombreuse population rurale, employée à la culture des champs de pavots. C'étaient des Rihillas, des Mékranis, des Valayalis, ardents, courageux, fanatiques, pour la plupart Cipayes déserteurs de l'armée native, qui se cachaient sous l'habit du paysan indou.
Puis, Nana Sahib passa la Betwa, affluent de la Jumna, qui court vers le nord, sur la frontière occidentale du Bundelkund, et, le 19 avril, à travers une magnifique vallée dans laquelle les dattiers et les manguiers se multiplient à profusion, il arrivait à Souari.
Là s'élèvent de curieuses constructions, d'une très haute antiquité. Ce sont des «topes», sortes de tumuli, coiffés de dômes hémisphériques, qui forment le groupe principal de Saldhara, au nord de la vallée. De ces monuments funéraires, de ces demeures des morts, dont les autels, consacrés aux rites bouddhiques, sont abrités sous des parasols de pierre, de ces tombes vides depuis tant de siècles, sortirent, à la voix de Nana Sahib, des centaines de fugitifs. Enfouis dans ces ruines pour échapper aux terribles représailles des Anglais, un mot suffit à leur faire comprendre ce que le nabab attendait de leur concours; un geste suffirait, l'heure venue, à les jeter en masse sur les envahisseurs.
Le 24 avril, Nana Sahib était à Bhilsa, le chef-lieu d'un district important du Malwa, et, dans les ruines de l'ancienne ville, il rassemblait des éléments de révolte, que ne lui eût pas fournis la nouvelle.
Le 27 avril, Nana Sahib atteignit Raygurh, près de la frontière du royaume de Pannah, et, le 30, les restes de la vieille cité de Sangor, non loin de l'endroit où le général sir Hugh Rose livra aux insurgés une sanglante bataille, qui lui donna, avec le col de Maudanpore, la clef des défilés des Vindhyas.
Là, le nabab fut rejoint par son frère, que Kâlagani accompagnait, et tous deux se firent connaître des chefs des principales tribus, dont ils étaient absolument sûrs. Dans ces conciliabules, les préliminaires d'une insurrection générale furent discutés et arrêtés. Tandis que Nana Sahib et Balao Rao opéreraient au sud, leurs alliés devaient manoeuvrer sur le revers septentrional des Vindhyas.
Avant de regagner la vallée de la Nerbudda, les deux frères voulurent encore visiter le royaume de Pannah. Ils s'aventurèrent le long de la Keyne, sous le couvert de teks géants, de bambous colosses, à l'abri de ces innombrables multipliants qui semblent destinés à envahir l'Inde entière. Là, furent enrôlés de nombreux et farouches adeptes parmi ce misérable personnel qui exploite, pour le compte du rajah, les riches mines diamantifères du territoire. Ce rajah, dit M. Rousselet, «comprenant la position que fait la domination anglaise aux princes du Bundelkund, a préféré le rôle d'un riche propriétaire foncier à celui d'un insignifiant principicule.» Riche propriétaire, il l'est en effet! La région adamantifère qu'il possède s'étend sur une longueur de trente kilomètres au nord de Pannah, et l'exploitation de ses mines de diamants, les plus estimés sur les marchés de Bénarès et d'Allahabad, emploie un grand nombre d'Indous. Mais, chez ces malheureux, soumis aux plus durs travaux, que le rajah fait décapiter dès que baisse le rendement de la mine, Nana Sahib devait trouver des milliers de partisans, prêts à se faire tuer pour l'indépendance de leur pays, et il les trouva.
À partir de ce point, les deux frères redescendirent vers la Nerbudda, afin de regagner le pâl de Tandît. Cependant, avant d'aller provoquer le soulèvement du sud, qui devait coïncider avec celui du nord, ils voulurent s'arrêter à Bhopal. C'est une importante ville musulmane, qui est restée la capitale de l'islamisme dans l'Inde, et dont la bégum demeura fidèle aux Anglais pendant toute la période insurrectionnelle.
Nana Sahib et Balao Rao, accompagnés d'une douzaine de Gounds, arrivèrent à Bhopal, le 24 mai, dernier jour de ces fêtes du Moharum, instituées pour célébrer le renouvellement de l'année musulmane. Tous deux avaient revêtu le costume des «joguis», sinistres mendiants religieux, armés de longs poignards à lame arrondie, dont ils se frappent par fanatisme, mais sans grand mal ni danger.
Les deux frères, méconnaissables sous ce déguisement, avaient suivi la procession dans les rues de la ville, au milieu des nombreux éléphants, qui portaient sur leurs dos des «tadzias», sorte de petits temples hauts de vingt pieds; ils avaient pu se mêler aux musulmans, richement vêtus de tuniques brodées d'or et coiffés de toques de mousseline; ils s'étaient confondus dans les rangs des musiciens, des soldats, des bayadères, des jeunes gens travestis en femmes,—bizarre agglomération qui donnait à cette cérémonie une tournure carnavalesque. Avec ces Indous de toutes sortes, dans lesquels ils comptaient de nombreux fidèles, ils avaient pu échanger une sorte de signe maçonnique, familier aux anciens révoltés de 1857.
Le soir venu, tout ce monde s'était porté vers le lac qui baigne le faubourg oriental de la ville.
Là, au milieu de cris assourdissants, de détonations d'armes à feu, de crépitations de pétards, à la lueur de milliers de torches, tous ces fanatiques précipitèrent les tadzias dans les eaux du lac. Les fêtes du Moharum étaient finies.
À ce moment, Nana Sahib sentit une main se poser sur son épaule. Il se retourna. Un Bengali était à ses côtés.
Nana Sahib reconnut en cet Indou un de ses anciens compagnons d'armes de Lucknow. Il l'interrogea du regard.
Le Bengali se borna à murmurer les mots suivants, que Nana Sahib entendit sans qu'un geste eût trahi son émotion.
«Le colonel Munro a quitté Calcutta.
—Où est-il?
—Il était hier à Bénarès.
—Où va-t-il?
—À la frontière du Népaul.
—Dans quel but?
—Pour y séjourner quelques mois.
—Et ensuite?…
—Revenir à Bombay.» Un sifflement retentit. Un Indou, se glissant à travers la foule, arriva près de Nana Sahib.
C'était Kâlagani.
«Pars à l'instant, dit le nabab. Rejoins Munro qui remonte vers le nord. Attache-toi à lui. Impose-toi par quelque service rendu, et risque ta vie, s'il le faut. Ne le quitte pas avant qu'il n'ait redescendu au delà des Vindhyas, jusqu'à la vallée de la Nerbudda. Alors, mais alors seulement, viens me donner avis de sa présence.»
Kâlagani se contenta de répondre par un signe affirmatif, et disparut dans la foule. Un geste du nabab était pour lui un ordre. Dix minutes après, il avait quitté Bhopal. À ce moment, Balao Rao s'approcha de son frère. «Il est temps de partir, lui dit-il.
—Oui, répondit Nana Sahib, et il faut que nous soyons avant le jour au pâl de Tandît.
—En route.» Tous deux, suivis de leurs Gounds, remontèrent la rive septentrionale du lac jusqu'à une ferme isolée. Là, des chevaux les attendaient pour eux et leur escorte. C'étaient de ces chevaux rapides, auxquels on donne une nourriture très épicée, et qui peuvent faire cinquante milles dans une seule nuit. À huit heures, ils galopaient sur la route de Bhopal aux Vindhyas. Si le nabab voulait arriver avant l'aube au pâl do Tandît, ce n'était que par mesure de prudence. Mieux valait, en effet, que son retour dans la vallée passât inaperçu.
La petite troupe marcha donc de toute la vitesse de ses chevaux.
Nana Sahib et Balao Rao, l'un près de l'autre, ne se parlaient pas, mais la même pensée occupait leur esprit. De cette excursion au delà des Vindhyas, ils rapportèrent plus que l'espoir, la certitude que d'innombrables partisans se ralliaient à leur cause. Le plateau central de l'Inde était tout entier dans leurs mains. Les cantonnements militaires, répartis sur ce vaste territoire, ne pourraient résister aux premiers assauts des insurgés. Leur anéantissement ferait place libre à la révolte, qui ne tarderait pas à élever d'un littoral à l'autre toute une muraille d'Indous fanatisés, contre laquelle viendrait se briser l'armée royale.
Mais, en même temps, Nana Sahib songeait à cet heureux coup du sort, qui allait lui livrer Munro. Le colonel venait enfin de quitter Calcutta, où il était difficile de l'atteindre. Désormais, aucun de ses mouvements n'échapperait au nabab. Sans qu'il pût s'en douter, la main de Kâlagani le guiderait vers cette sauvage contrée des Vindhyas, et, là, nul ne pourrait le soustraire au supplice que lui réservait la haine de Nana Sahib.
Balao Rao ne savait rien encore de ce qui s'était dit entre le Bengali et son frère. Ce ne fut qu'aux abords du pâl de Tandît, pendant que les chevaux soufflaient un instant, que Nana Sahib se borna à le lui apprendre en ces termes:
«Munro a quitté Calcutta et se dirige vers Bombay.
—La route de Bombay, s'écria Balao Rao, va jusqu'au rivage de l'océan Indien!
—La route de Bombay, cette fois, répondit Nana Sahib, s'arrêtera aux Vindhyas!» Cette réponse disait tout.
Les chevaux repartirent au galop et se lancèrent à travers le massif d'arbres, qui se dressait à la lisière de la vallée de la Nerbudda.
Il était alors cinq heures du matin. Le jour commençait à se faire. Nana Sahib, Balao Rao et leurs compagnons venaient d'arriver au lit torrentueux du Nazzur, qui montait vers le pâl.
Les chevaux s'arrêtèrent en cet endroit et furent laissés à la garde de deux Gounds, chargés de les conduire au plus proche village.
Les autres suivirent les deux frères, qui gravissaient les marches tremblantes sous l'eau du torrent.
Tout était tranquille. Les premiers bruits du jour n'avaient pas encore interrompu le silence de la nuit.
Soudain, un coup de feu éclata et fut suivi de plusieurs autres. En même temps, ces cris se faisaient entendre:
«Hurrah! hurrah! en avant!»
Un officier, précédant une cinquantaine de soldats de l'armée royale, apparut sur la crête du pâl.
«Feu! Que pas un ne s'échappe!» cria-t-il encore.
Nouvelle décharge, dirigée presque à bout portant sur le groupe de Gounds qui entourait Nana Sahib et son frère.
Cinq ou six Indous tombèrent. Les autres, se rejetant dans le lit du Nazzur, disparurent sous les premiers arbres de la forêt.
«Nana Sahib! Nana Sahib!» crièrent les Anglais, en s'engageant dans l'étroit ravin.
Alors, un de ceux qui avaient été frappés mortellement, se redressa, la main tendue vers eux.
«Mort aux envahisseurs!» cria-t-il d'une voix terrible encore, et il retomba sans mouvement.
L'officier s'approcha du cadavre.
«Est-ce bien Nana Sahib? demanda-t-il.
—C'est lui, répondirent deux soldats du détachement, qui, pour avoir tenu garnison à Cawnpore, connaissaient parfaitement le nabab.
—Aux autres, maintenant!» cria l'officier. Et tout le détachement se jeta dans la forêt à la poursuite des Gounds. À peine avait-il disparu, qu'une ombre se glissait sur l'escarpement que couronnait le pâl. C'était la Flamme Errante, enveloppée d'un long pagne brun, que le cordon d'un langouti serrait à la ceinture. La veille au soir, cette folle avait été le guide inconscient de l'officier anglais et de ses hommes. Rentrée dans la vallée depuis la veille, elle regagnait machinalement le pâl de Tandît, vers lequel une sorte d'instinct la ramenait. Mais, cette fois, l'étrange créature, que l'on croyait muette, laissait échapper de ses lèvres un nom, rien qu'un seul, celui du massacreur de Cawnpore! «Nana Sahib! Nana Sahib!» répétait-elle, comme si l'image du nabab, par quelque inexplicable pressentiment, se fût dressée dans son souvenir.
Ce nom fit tressaillir l'officier. Il s'attacha aux pas de la folle. Celle-ci ne parut pas même le voir, ni les soldats qui la suivirent jusqu'au pâl. Était-ce donc là que s'était réfugié le nabab dont la tête était mise à prix? L'officier prit les mesures nécessaires et fit garder le lit du Nazzur, en attendant le jour. Lorsque Nana Sahib et ses Gounds s'y furent engagés, il les accueillit par une décharge, qui en jeta plusieurs à terre, et, parmi eux, le chef de l'insurrection des Cipayes.
Telle fut la rencontre que le télégraphe signala le jour même au gouverneur de la présidence de Bombay. Ce télégramme se répandit dans toute la péninsule, les journaux le reproduisirent immédiatement, et ce fut ainsi que le colonel Munro put en prendre connaissance à la date du 26 mai, dans la Gazette d'Allahabad.
Il n'y avait pas à douter cette fois de la mort de Nana Sahib. Son identité avait été constatée, et le journal pouvait dire avec raison: «Le royaume de l'Inde n'a plus rien à craindre désormais du cruel rajah qui lui a coûté tant de sang!»
Cependant, la folle, après avoir quitté le pâl, descendait le lit du Nazzur. De ses yeux hagards sortait comme la lueur d'un feu interne, qui se serait soudainement rallumé en elle, et, machinalement, ses lèvres laissaient échapper le nom du nabab.
Elle arriva ainsi à l'endroit où gisaient les cadavres, et s'arrêta devant celui qui avait été reconnu par les soldats de Lucknow. La figure contractée de ce mort semblait encore menacer. On eût dit qu'après n'avoir vécu que pour la vengeance, la haine survivait en lui.
La folle s'agenouilla, posa ses deux mains sur ce corps troué de balles, dont le sang tacha les plis de son pagne. Elle le regarda longuement, puis, se relevant et secouant la tête, elle descendit lentement le lit du Nazzur.
Mais alors, la Flamme Errante était retombée dans son indifférence habituelle, et sa bouche ne répétait plus le nom maudit de Nana Sahib.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE I Notre sanitarium.
Les incommensurables de la création!» cette expression superbe, dont le minéralogiste Haüy s'est servi pour qualifier les Andes américaines, ne serait-elle pas plus juste, si on l'appliquait à l'ensemble de cette chaîne de l'Himalaya, que l'homme est encore impuissant à mesurer avec une précision mathématique?
Tel est le sentiment que j'éprouve à l'aspect de cette région incomparable, au milieu de laquelle le colonel Munro, le capitaine Hod, Banks et moi nous allons séjourner pendant quelques semaines.
«Non seulement ces monts sont incommensurables, nous dit l'ingénieur, mais leur cime doit être regardée comme inaccessible, puisque l'organisme humain ne peut fonctionner à de telles hauteurs, où l'air n'est plus assez dense pour suffire aux besoins de la respiration!»
Une barrière de roches primitives, granit, gneiss, micaschiste, longue de deux mille cinq cents kilomètres, qui se dresse depuis le soixante-douzième méridien jusqu'au quatre-vingt-quinzième, en couvrant deux présidences, Agra et Calcutta, deux royaumes, le Bouthan et le Népaul;—une chaîne, dont la hauteur moyenne, supérieure d'un tiers à la cime du Mont-Blanc, comprend trois zones distinctes, la première, haute de cinq mille pieds, plus tempérée que la plaine inférieure, donnant une moisson de blé pendant l'hiver, une moisson de riz pendant l'été; la deuxième, de cinq à neuf mille pieds, dont la neige fond au retour du printemps; la troisième, de neuf mille pieds à vingt-cinq mille, couverte d'épaisses glaces, qui, même en la saison chaude, défient les rayons solaires;—à travers cette grandiose tumescence du globe, onze passes, dont quelques-unes trouent la montagne à vingt mille pieds d'altitude, et qui, incessamment menacées par les avalanches, ravinées par les torrents, envahies par les glaciers, ne permettent d'aller de l'Inde au Thibet qu'au prix de difficultés extrêmes;—au-dessus de cette crête, tantôt arrondie en larges coupoles, tantôt rase comme la Table du cap de Bonne-Espérance, sept à huit pics aigus, quelques-uns volcaniques, dominant les sources de la Cogra, de la Djumna et du Gange, le Doukia et le Kinchinjunga, qui s'élèvent au delà de sept mille mètres, le Dhiodounga à huit mille, le Dawaghaliri à huit mille cinq cents, le Tchamoulari à huit mille sept cents, le mont Everest, dressant à neuf mille mètres son pic du haut duquel l'oeil d'un observateur parcourrait une périphérie égale à celle de la France entière;—un entassement de montagnes, enfin, que les Alpes sur les Alpes, les Pyrénées sur les Andes, ne dépasseraient pas dans l'échelle des hauteurs terrestres, tel est ce soulèvement colossal, dont le pied des plus hardis ascensionnistes ne foulera peut-être jamais les dernières cimes, et qui s'appelle les monts Himalaya!
Les premiers gradins de ces propylées gigantesques sont largement et fortement boisés. On y trouve encore divers représentants de cette riche famille des palmiers, qui, dans une zone supérieure, vont céder la place aux vastes forêts de chênes, de cyprès et de pins, aux opulents massifs de bambous et de plantes herbacées.
Banks, qui nous donne ces détails, nous apprend aussi que, si la ligne inférieure des neiges descend à quatre mille mètres sur le versant indou de la chaîne, elle se relève à six mille sur le versant thibétain. Cela tient à ce que les vapeurs, amenées par les vents du sud, sont arrêtées par l'énorme barrière. C'est pourquoi, sur l'autre côté, des villages ont pu s'établir jusqu'à une altitude de quinze mille pieds, au milieu de champs d'orge et de prairies magnifiques. À en croire les indigènes, il suffit d'une nuit pour qu'une moisson d'herbe tapisse ces pâturages!
Dans la zone moyenne, paons, perdrix, faisans, outardes, cailles, représentent la gent ailée. Les chèvres y abondent, les moutons y foisonnent. Sur la haute zone, on ne rencontre plus que le sanglier, le chamois, le chat sauvage, et l'aigle est seul à planer au-dessus de rares végétaux, qui ne sont plus que les humbles échantillons d'une flore arctique.
Mais ce n'était pas là de quoi tenter le capitaine Hod. Pourquoi ce Nemrod serait-il venu dans la région himalayenne, s'il ne s'était agi que de continuer son métier de chasseur au gibier domestique? Très heureusement pour lui, les grands carnassiers, dignes de son Enfield et de ses balles explosives, ne devaient pas faire défaut.
En effet, au pied des premières rampes de la chaîne, s'étend une zone inférieure, que les Indous appellent la ceinture du Tarryani. C'est une longue plaine déclive, large de sept à huit kilomètres, humide, chaude, à végétation sombre, couverte de forêts épaisses, dans lesquelles les fauves cherchent volontiers refuge. Cet Eden du chasseur qui aime les fortes émotions de la lutte, notre campement ne le dominait que de quinze cents mètres. Il était donc facile de redescendre sur ce terrain réservé, qui se gardait tout seul.
Ainsi, il était probable que le capitaine Hod visiterait les gradins inférieurs de l'Himalaya plus volontiers que les zones supérieures. Là, pourtant, même après le plus humoriste des voyageurs, Victor Jacquemont, il reste encore à faire d'importantes découvertes géographiques.
«On ne connaît donc que très imparfaitement cette énorme chaîne? demandai-je à Banks.
—Très imparfaitement, répondit l'ingénieur. L'Himalaya, c'est comme une sorte de petite planète, qui s'est collée à notre globe, et qui garde ses secrets.
—On l'a parcourue, cependant, répondis-je, on l'a fouillée autant que cela a été possible!
—Oh! les voyageurs himalayens n'ont pas manqué! répondit Banks. Les frères Gérard de Webb, les officiers Kirpatrik et Fraser, Hogdson, Herbert, Lloyd, Hooker, Cunningham, Strabing, Skinner, Johnson, Moorcroft, Thomson Griffith, Vigne, Hügel, les missionnaires Huc et Gabet, et plus récemment les frères Schlagintweit, le colonel Wangh, les lieutenants Reuillier et Montgomery, à la suite de travaux considérables, ont fait connaître dans une large mesure la disposition orographique de ce soulèvement. Néanmoins, mes amis, bien des desiderata restent à réaliser. La hauteur exacte des principaux pics a donné lieu à des rectifications sans nombre. Ainsi, autrefois, le Dwalaghiri était le roi de toute la chaîne; puis, après de nouvelles mesures, il a dû céder la place au Kintchindjinga, qui paraît être détrôné maintenant par le mont Everest. Jusqu'ici, ce dernier l'emporte sur tous ses rivaux. Cependant, au dire des Chinois, le Kouin-Lun, —auquel, il est vrai, les méthodes précises des géomètres européens n'ont pas encore été appliquées,—dépasserait quelque peu le mont Everest, et ce ne serait plus dans l'Himalaya qu'il faudrait chercher le point le plus élevé de notre globe. Mais, en réalité, ces mesures ne pourront être considérées comme mathématiques que le jour où on les aura obtenues barométriquement, et avec toutes les précautions que comporte cette détermination directe. Et comment les obtenir, sans emporter un baromètre à la pointe extrême de ces pics presque inaccessibles? Or, c'est ce qui n'a encore pu être fait.
—Cela se fera, répondit le capitaine Hod, comme se feront, un jour, les voyages au pôle sud et au pôle nord!
—Évidemment!
—Le voyage jusque dans les dernières profondeurs de l'Océan!
—Sans aucun doute!
—Le voyage au centre de la terre!
—Bravo, Hod!
—Comme tout se fera! ajoutai-je.
—Même un voyage dans chacune des planètes du monde solaire! répondit le capitaine Hod, que rien n'arrêtait plus.
—Non, capitaine, répondis-je. L'homme, simple habitant de la terre, ne saurait en franchir les bornes! Mais s'il est rivé à son écorce, il peut en pénétrer tous les secrets.
—Il le peut, il le doit! reprit Banks. Tout ce qui est dans la limite du possible doit être et sera accompli. Puis, lorsque l'homme n'aura plus rien à connaître du globe qu'il habite…
—Il disparaîtra avec le sphéroïde qui n'aura plus de mystères pour lui, répondit le capitaine Hod.
—Non pas! reprit Banks. Il en jouira en maître, alors, et il en tirera un meilleur parti. Mais, ami Hod, puisque nous sommes dans la contrée himalayenne, je vais vous indiquer à faire, entre autres, une curieuse découverte qui vous intéressera certainement.
—De quoi s'agit-il, Banks?
—Dans le récit de ses voyages, le missionnaire Huc parle d'un arbre singulier, que l'on appelle au Thibet «l'arbre aux dix mille images». Suivant la légende indoue, Tong Kabac, le réformateur de la religion bouddhiste, aurait été changé en arbre, quelque mille ans après que la même aventure fut arrivée à Philémon, à Baucis, à Daphné, ces curieux êtres végétaux de la flore mythologique. La chevelure de Tong Kabac serait devenue le feuillage de cet arbre sacré, et, sur ces feuilles, le missionnaire affirme avoir vu,— de ses yeux vu,—des caractères thibétains, distinctement formés par les traits de leurs nervures.
—Un arbre qui produit des feuilles imprimées! m'écriai-je.
—Et sur lesquelles on lit des sentences de la plus pure morale, répondit l'ingénieur.
—Cela vaut la peine d'être vérifié, dis-je en riant.
—Vérifiez-le donc, mes amis, répondit Banks. S'il existe de ces arbres dans la partie méridionale du Thibet, il doit s'en trouver aussi dans la zone supérieure, sur le versant sud de l'Himalaya. Donc, pendant vos excursions, cherchez ce… comment dirai-je?… ce «sentencier»…
—Ma foi non! répondit le capitaine Hod. Je suis ici pour chasser, et je n'ai rien à gagner au métier d'ascensionniste!
—Bon, ami Hod! reprit Banks. Un audacieux grimpeur tel que vous fera bien quelque ascension dans la chaîne?
—Jamais! s'écria le capitaine.
—Pourquoi donc?
—J'ai renoncé aux ascensions!
—Et depuis quand?…
—Depuis le jour où, après y avoir vingt fois risqué ma vie, répondit le capitaine Hod, je suis parvenu à atteindre le sommet du Vrigel, dans le royaume de Bouthan. On affirmait que jamais être humain n'avait foulé du pied la cime de ce pic! J'y mettais donc quelque amour-propre! Enfin, après mille dangers, j'arrive au faîte, et que vois-je? ces mots gravés sur une roche: «Durand, dentiste, 14, rue Caumartin, Paris!» Depuis lors, je ne grimpe plus!»…
Brave capitaine! Il faut pourtant avouer qu'en nous racontant cette déconvenue, Hod faisait une si plaisante grimace, qu'il était impossible de ne pas rire de bon coeur!
J'ai parlé plusieurs fois des «sanitariums» de la péninsule. Ces stations, situées dans la montagne, sont très fréquentées, pendant l'été, par les rentiers, les fonctionnaires, les négociants de l'Inde, que dévore l'ardente canicule de la plaine.
Au premier rang, il faut nommer Simla, située sur le trente et unième parallèle et à l'ouest du soixante-quinzième méridien. C'est un petit coin de la Suisse, avec ses torrents, ses ruisseaux, ses chalets agréablement disposés sous l'ombrage des cèdres et des pins, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer.
Après Simla, je citerai Dorjiling, aux maisons blanches, que domine le Kinchinjinga, à cinq cents kilomètres au nord de Calcutta, et à deux mille trois cent mètres d'altitude, près du quatre-vingt-sixième degré de longitude et du vingt-septième degré de latitude,—une situation ravissante dans le plus beau pays du monde.
D'autres sanitariums se sont aussi fondés en divers points de la chaîne himalayenne.
Et maintenant, à ces stations fraîches et saines, que rend indispensables ce brûlant climat de l'Inde, il convient d'ajouter notre Steam-House. Mais celle-là nous appartient. Elle offre tout le confort des plus luxueuses habitations de la péninsule. Nous y trouverons, dans une zone heureuse, avec les exigences de la vie moderne, un calme que l'on chercherait vainement à Simla ou à Dorjiling, où les Anglo-Indiens abondent.
L'emplacement a été judicieusement choisi. La route, qui dessert la portion inférieure de la montagne, se bifurque à cette hauteur pour relier quelques bourgades éparses dans l'est et dans l'ouest. Le plus rapproché de ces villages est à cinq milles de Steam-House. Il est occupé par une race hospitalière de montagnards, éleveurs de chèvres et de moutons, cultivateurs de riches champs de blé et d'orge.
Grâce au concours de notre personnel, sous la direction de Banks, il n'a fallu que quelques heures pour organiser un campement, dans lequel nous devons séjourner pendant six ou sept semaines.
Un des contreforts, détaché de ces capricieux chaînons qui contreboutent l'énorme charpente de l'Himalaya, nous a offert un plateau doucement ondulé, long d'un mille environ sur un demi-mille de largeur. Le tapis de verdure qui le recouvre est une épaisse moquette d'une herbe courte, serrée, plucheuse, pourrait-on dire, et pointillée d'un semis de violettes. Des touffes de rhododendrons arborescents, grands comme de petits chênes, des corbeilles naturelles de camélias, y forment une centaine de houppes d'un effet charmant. La nature n'a pas eu besoin des ouvriers d'Ispahan ou de Smyrne pour fabriquer ce tapis de haute laine végétale. Quelques milliers de graines, apportées par le vent du midi sur ce terrain fécond, un peu d'eau, un peu de soleil, ont suffi à faire ce tissu moelleux et inusable.
Une douzaine de groupes d'arbres magnifiques se développent sur ce plateau. On dirait qu'ils se sont détachés, comme des irréguliers, de l'immense forêt qui hérisse les flancs du contrefort, en remontant sur les chaînons voisins, à une hauteur de six cents mètres. Cèdres, chênes, pendanus à longues feuilles, hêtres, érables, se mêlent aux bananiers, aux bambous, aux magnolias, aux caroubiers, aux figuiers du Japon. Quelques-uns de ces géants étendent leurs dernières branches à plus de cent pieds au-dessus du sol. Ils semblent avoir été disposés en cet endroit pour ombrager quelque habitation forestière. Steam-House, venue à point, a complété le paysage. Les toits arrondis de ses deux pagodes se marient heureusement à toute cette ramure variée, branches raides ou flexibles, feuilles petites et frêles comme des ailes de papillons, larges et longues comme des pagaies polynésiennes. Le train des voitures a disparu sous un massif de verdure et de fleurs. Rien ne décèle la maison mobile, et il n'y a plus là qu'une habitation sédentaire, fixée au sol, faite pour n'en plus bouger.
En arrière, un torrent, dont on peut suivre le lacet argenté jusqu'à plusieurs mille pieds de hauteur, coule à droite du tableau sur le flanc du contrefort, et se précipite dans un bassin naturel qu'ombrage un bouquet de beaux arbres.
De ce bassin, le trop-plein s'échappe en ruisseau, court à travers la prairie, et finit en une cascade bruyante, qui tombe dans un gouffre dont la profondeur échappe au regard.
Voici comment Steam-House a été disposée pour la plus grande commodité de la vie commune et le plus parfait agrément des yeux.
Si l'on se porte à la crête antérieure du plateau, on le voit dominer d'autres croupes moins importantes du soubassement de l'Himalaya, qui descendent en gigantesques gradins jusqu'à la plaine. Le recul est suffisant pour permettre au regard de l'embrasser dans tout son ensemble.
À droite, la première maison de Steam-House est placée obliquement, de telle sorte que la vue de l'horizon du sud est ménagée aussi bien au balcon de la vérandah qu'aux fenêtres latérales du salon, de la salle à manger et des cabines de gauche. De grands cèdres planent au-dessus et se découpent vigoureusement en noir sur le fond éloigné de la grande chaîne, que tapisse une neige éternelle.
À gauche, la seconde maison est adossée au flanc d'un énorme rocher de granit, doré par le soleil. Ce rocher, autant par sa forme bizarre que par sa couleur chaude, rappelle ces gigantesques «plum-puddings» de pierre, dont parle M. Russell-Killough dans le récit de son voyage à travers l'Inde méridionale. De cette habitation, réservée au sergent Mac Neil et à ses compagnons du personnel, on ne voit que le flanc. Elle est placée à vingt pas de l'habitation principale, comme une annexe de quelque pagode plus importante. À l'extrémité de l'un des toits qui la couronnent, un petit filet de fumée bleuâtre s'échappe du laboratoire culinaire de monsieur Parazard. Plus à gauche, un groupe d'arbres, à peine détachés de la forêt, remonte sur l'épaulement de l'ouest, et forme le plan latéral de ce paysage.
Au fond, entre les deux habitations, se dresse un gigantesque mastodonte. C'est notre Géant d'Acier. Il a été remisé sous un berceau de grands pendanus. Avec sa trompe relevée, on dirait qu'il en «broute» les branches supérieures. Mais il est stationnaire. Il se repose, bien qu'il n'ait nul besoin de repos. Maintenant, inébranlable gardien de Steam-House, comme un énorme animai antédiluvien, il en défend l'entrée, à l'amorce de cette route par laquelle il a remorqué tout ce hameau mobile.
Par exemple, si colossal que soit notre éléphant.—à moins de le détacher par la pensée de la chaîne qui se dresse à six mille mètres au-dessus du plateau,—il ne paraît plus rien avoir de ce géant artificiel dont la main de Banks a doté la faune indoue.
«Une mouche sur la façade d'une cathédrale!» dit le capitaine Hod, non sans un certain dépit.
Et rien n'est plus vrai. Il y a, en arrière, un bloc de granit, dans lequel on taillerait aisément mille éléphants de la grandeur du nôtre, et ce bloc n'est qu'un simple gradin, une des cent marches de cet escalier qui monte jusqu'à la crête de la chaîne et que le Dwalaghiri domine de son pic aigu.
Parfois, le ciel de ce tableau s'abaisse à l'oeil de l'observateur. Non seulement les hautes cimes, mais la crête moyenne de la chaîne, disparaissent un instant. Ce sont d'épaisses vapeurs qui courent sur la zone moyenne de l'Himalaya et embrument toute sa partie supérieure. Le paysage se rapetisse, et, alors, par un effet d'optique, on dirait que les habitations, les arbres, les croupes voisines, et le Géant d'Acier lui-même, reprennent leur grandeur réelle.
Il arrive aussi que, poussés par certains vents humides, les nuages, moins élevés encore, se déroulent au-dessous du plateau. L'oeil ne voit plus alors qu'une mer moutonnante de nuées, et le soleil provoque à leur surface d'étonnants jeux de lumière. En haut, comme en bas, l'horizon a disparu, et il semble que nous soyons transportés dans quelque région aérienne, en dehors des limites de la terre.
Mais le vent change, une brise du nord, se précipitant par les brèches de la chaîne, vient balayer tout ce brouillard, la mer de vapeurs se condense presque instantanément, la plaine remonte à l'horizon du sud, les sublimes projections de l'Himalaya se profilent à nouveau sur le fond nettoyé du ciel, le cadre du tableau retrouve sa grandeur normale, et le regard, dont rien ne limite plus la portée, saisit tous les détails d'une vue panoramique sur un horizon de soixante milles.
CHAPITRE II Mathias Van Guitt.
Le lendemain, 26 juin, un bruit de voix bien connues me réveilla dès l'aube. Je me levai aussitôt. Le capitaine Hod et son brosseur Fox étaient en grande conversation dans la salle à manger de Steam-House. Je vins aussitôt les rejoindre.
Au même instant, Banks quittait sa chambre, et le capitaine l'interpellait de sa voix sonore:
«Eh bien, ami Banks, lui dit-il, nous voilà enfin arrivés à bon port! Cette fois, c'est définitif. Il ne s'agit plus d'une halte de quelques heures, mais d'un séjour de quelques mois.
—Oui, mon cher Hod, répondit l'ingénieur, et vous pouvez organiser vos chasses tout à votre aise. Le coup de sifflet de Géant d'Acier ne vous rappellera plus au campement.
—Tu entends, Fox?
—Oui, mon capitaine, répondit le brosseur.
—Le ciel me vienne en aide! s'écria Hod, mais je ne quitterai pas le sanitarium de Steam-House avant que le cinquantième ne soit tombé sous mes coups! Le cinquantième, Fox! J'ai comme une idée que celui-là sera particulièrement difficile à décrocher!
—On le décrochera pourtant, répondit Fox.
—D'où vous vient cette idée, capitaine Hod? demandai-je.
—Oh! Maucler, c'est un pressentiment… un pressentiment de chasseur, rien de plus!
—Ainsi donc, dit Banks, dès aujourd'hui, vous allez quitter le campement et vous mettre en campagne?
—Dès aujourd'hui, répondit le capitaine Hod. Nous commencerons d'abord par reconnaître le terrain, de manière à explorer la zone inférieure, en descendant jusqu'aux forêts du Tarryani. Pourvu que les tigres n'aient pas abandonné cette résidence!
—Pouvez-vous croire?…
—Eh! ma mauvaise chance!
—Mauvaise chance!… dans l'Himalaya!… répondit l'ingénieur. Est-ce que cela est possible!
—Enfin, nous verrons!—Vous nous accompagnerez, Maucler? demanda le capitaine Hod, en se retournant vers moi.
—Oui, certainement.
—Et vous, Banks?
—Moi aussi, répondit l'ingénieur, et je pense que Munro se joindra à vous comme je vais le faire… en amateur!
—Oh! répondit le capitaine Hod, en amateurs, soit! mais en amateurs bien armés! Il ne s'agit pas d'aller se promener la canne à la main! Voilà qui humilierait les fauves du Tarryani!
—Convenu! répondit l'ingénieur.
—Ainsi, Fox, reprit le capitaine en s'adressant à son brosseur, pas d'erreur, cette fois! Nous sommes dans le pays des tigres! Quatre carabines Enfield pour le colonel, Banks, Maucler et moi, deux fusils à balle explosive pour toi et pour Goûmi.
—Soyez tranquille, mon capitaine, répondit Fox. Le gibier n'aura pas à se plaindre!»
Cette journée devait donc être consacrée à la reconnaissance de cette forêt du Tarryani qui hérisse la partie inférieure de l'Himalaya, au-dessous de notre sanitarium. Donc, vers onze heures, après le déjeuner, sir Edward Munro, Banks, Hod, Fox, Goûmi et moi, tous bien armés, nous descendions la route qui oblique vers la plaine, après avoir eu soin de laisser au campement les deux chiens, dont nous n'avions que faire dans cette expédition.
Le sergent Mac Neil était resté à Steam-House, avec Storr, Kâlouth et le cuisinier, afin d'achever les travaux d'installation. Après un voyage de deux mois, le Géant d'Acier avait besoin d'être, intérieurement et extérieurement, visité, nettoyé, mis en état. Cela constituait une besogne longue, minutieuse, délicate, qui ne laisserait pas chômer ses cornacs ordinaires, le chauffeur et le mécanicien.
À onze heures, nous avions quitté le sanitarium, et, quelques minutes après, au premier tournant de la route, Steam-House disparaissait derrière son épais rideau d'arbres.
Il ne pleuvait plus. Sous la poussée d'un vent frais du nord-est, les nuages, plus «débraillés», courant dans les hautes zones de l'atmosphère, chassaient avec vitesse. Le ciel était gris,— température convenable pour des piétons; mais, aussi, absence de ces jeux de lumière et d'ombre qui sont le charme des grands bois.
Deux mille mètres à descendre sur un chemin direct, c'eût été l'affaire de vingt-cinq à trente minutes, si la route ne se fût allongée de toutes les sinuosités par lesquelles elle rachetait la raideur des pentes. Il ne nous fallut pas moins d'une heure et demie pour atteindre la limite supérieure des forêts du Tarryani, à cinq ou six cents pieds au-dessus de la plaine. Le chemin s'était fait en belle humeur.
«Attention! dit le capitaine Hod. Nous entrons sur le domaine des tigres, des lions, des panthères, des guépards et autres animaux bienfaisants de la région himalayenne! C'est bien de détruire les fauves, mais c'est mieux de ne pas être détruit par eux! Donc, ne nous éloignons pas les uns des autres, et soyons prudents!»
Une telle recommandation dans la bouche du déterminé chasseur avait une valeur considérable. Aussi, chacun de nous en tint-il compte. Les carabines et les fusils furent chargés, les batteries visitées, les chiens mis au cran de sûreté. Nous étions prêts à tout événement.
J'ajouterai qu'il y avait à se défier non seulement des carnassiers, mais aussi des serpents, dont les plus dangereux se rencontrent dans les forêts de l'Inde. Les «belongas», les serpents verts, les serpents-fouets, et bien d'autres, sont extrêmement venimeux. Le nombre des victimes qui succombent annuellement aux morsures de ces reptiles est cinq ou six fois plus considérable que celui des animaux domestiques ou des hommes qui périssent sous la dent des fauves.
Donc, dans cette région du Tarryani, avoir l'oeil à tout, regarder où l'on pose le pied, où l'on appuie la main, prêter l'oreille aux moindres bruits qui courent sous les herbes ou se propagent à travers les buissons, ce n'est que stricte prudence.
À midi et demi, nous étions entrés sous le couvert des grands arbres groupés à la lisière de la forêt. Leur haute ramure se développait au-dessus de quelques larges allées, par lesquelles le Géant d'Acier, suivi du train qu'il traînait d'ordinaire, eût passé facilement. En effet, cette partie de la forêt était depuis longtemps aménagée pour les charrois des bois exploités par les montagnards. Cela se voyait à de certaines ornières fraîchement creusées dans la glaise molle. Ces allées principales couraient dans le sens de la chaîne, et, suivant la plus grande longueur du Tarryani, reliaient entre elles les clairières ménagées ça et là par la hache du bûcheron; mais, de chaque côté, elles ne donnaient accès qu'à d'étroites sentes, qui se perdaient sous des futaies impénétrables.