III (continued 2)
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—Et tu n'y a pas réussi!… Vous étiez donc tous enragés!… je comprends que le malheureux qui avait été giflé tînt à se battre. Je comprends même à la rigueur que ton ami ne pouvait pas lui refuser une réparation, mais les autres… on n'a jamais vu de témoins comme ça… où les aviez-vous pêchés?
—A Bullier. Ils avaient vu donner le soufflet, et quand nous sommes sortis du bal, ils nous ont suivis.
—Des étudiants, alors?
—Oui… des étudiants de première année… des enfants…
—Jolie compagnie pour aller se couper la gorge!… Sais-tu leurs noms seulement?
—Je les saurais que je ne les dirais pas… mais je ne les sais pas.
—Qu'est-ce qu'ils sont devenus, ceux-là, après l'affaire?
—Ils ont eu peur et ils se sont sauvés… nous plantant là mon camarade et moi… et emportant les épées.
—Ah! oui, au fait, les épées!… on ne les a pas trouvées sur le terrain.
—Malheureusement, car si elles y étaient restées, on n'aurait pas cru à un assassinat. Du reste, je ne comprends pas qu'on s'y soit trompé. Le mort avait ôté son habit et la blessure faite par un coup de pointe ne ressemble pas à celle que fait un couteau.
—Je n'ai pas encore reçu le rapport des médecins désignés pour examiner le corps, dit le juge qui sentait la justesse de l'observation.
—Bon! s'écria le père Bardin. S'ils concluent que la mort a été donnée par un coup d'épée, ça prouvera que Paul vient de te dire la vérité.
Et l'affaire changera de face. Je savais bien que le fils de ma vieille amie n'avait assassiné personne.
—Je n'ai pas cru cela un seul instant, dit le juge d'instruction, et je ne doute pas que Paul ne dise la vérité… maintenant. Il aurait mieux fait de la dire tout de suite.
—J'ai eu tort, je le confesse, murmura Cormier. Que voulez-vous!… j'étais fort embarrassé… Je ne m'attendais pas à voir ici cet homme… et il me répugnait de m'expliquer devant lui. Si j'avais su que je trouverais en vous un magistrat indulgent, je n'aurais pas hésité…
—Je ne suis pas indulgent, dit vivement Charles Bardin, un peu froissé de la qualification; j'ai la prétention de n'être que juste et je reconnais que l'affaire est beaucoup moins grave, puisqu'il ne s'agit que d'un duel… mais elle aura des suites. Je me félicite qu'elle m'ait été confiée et je l'instruirai… vous sentez bien que j'ai le devoir de l'éclaircir complètement. Il faut que j'interroge tous ceux qui y ont pris part. Je n'insisterai pas pour que vous me disiez le nom de votre ami qui a eu le malheur de tuer un homme. La police le trouvera… mais je compte que vous lui conseillerez de se présenter spontanément à mon cabinet. Je lui saurai gré de cette démarche.
—Je vous promets de l'engager à la faire… et je ne doute pas de l'y décider.
—C'est dans son intérêt… et je suis sûr que c'est l'avis de mon père.
—Maintenant, oui, dit le vieil avocat. Tant que j'ai cru qu'il s'agissait d'une rixe, j'ai pensé au contraire que ces garnements feraient mieux de ne pas se dénoncer, mais depuis que je sais qu'il s'agit d'un duel, et que ce duel a eu pour résultat la mort d'un des combattants, j'appuie énergiquement ton opinion.
Paul, mon cher garçon, il faut que tu reviennes ici avec ton ami… faute de quoi, tu gâterais ton affaire… et, entre nous, tu sais bien qu'il ne tiendrait qu'à moi de le désigner à Charles, ce fâcheux ami… Il y a beau temps que j'ai deviné qui c'est.
—Laissez-lui le mérite de venir sans qu'on l'envoie chercher.
—Je l'attendrai, dit le fils Bardin.
—Remarque aussi, mon cher Paul, reprit le père, qu'un autre juge d'instruction qui ne te connaîtrait pas comme Charles te connaît ne te laisserait probablement pas en liberté, après la confrontation à laquelle je viens d'assister.
—Je ne sais pas ce que ferait un de mes collègues, s'il était à ma place, dit simplement le juge d'instruction, mais je suis sûr que je n'aurai pas à regretter de m'être fié à la parole de M. Cormier.
Paul, très touché de cette déclaration, tendit la main à Charles Bardin, qui la serra cordialement.
Et le vieil avocat s'empressa d'ajouter:
—Maintenant, filons. Mon petit Charles n'a pas de temps à perdre… ni toi non plus.
D'ailleurs, le greffier va arriver, et il est inutile qu'il entende ce que nous aurions encore à nous dire.
Paul ne tenait pas du tout à prolonger la séance, et il suivit très volontiers l'avocat qui avait si bien plaidé pour lui.
Le dernier mot du juge à son père fut:
—Je passerai chez vous ce soir, et, d'ici là, j'aurai du nouveau. J'ai télégraphié à Nice, pour savoir à quel marquis a été vendu le chapeau trouvé à côté du mort, et j'espère que la réponse ne se fera pas attendre.
—Tant mieux! c'est très important et tu feras bien aussi de garder sous ta main ce Brunachon zélé qui est venu te renseigner proprio motu. Il n'a pas menti, puisque Paul reconnaît que cet homme a pu le voir, mais il ne m'inspire pas beaucoup de confiance.
—Il ne m'en inspire pas plus qu'à vous, mon cher père. Je vais l'interroger encore et après, je le ferai surveiller.
—Et bien tu feras. A ce soir, mon garçon.
L'avocat et l'étudiant sortirent ensemble et ils ne rencontrèrent pas dans les corridors le dénonciateur, relégué dans la chambre des témoins, par ordre du juge d'instruction.
Bardin ne dit rien, tant qu'ils furent dans l'enceinte du Palais de Justice, mais sur le boulevard, il éclata:
—Je viens d'en apprendre de belles! s'écria-t-il. Tu as donc juré de faire mourir de chagrin ta pauvre mère!
—J'espère bien qu'elle ne saura pas ce qui m'arrive, dit vivement Paul.
—Ce n'est pas moi qui l'en informerai. Mais si tu crois que les gazettes vont se taire, tu te trompes, mon bonhomme. Demain on ne parlera que de ça dans tout Paris et ta mère lira dans le Petit Journal l'affaire du boulevard Jourdan.
—Elle n'y lira pas mon nom… grâce à votre cher fils qui vient de me montrer tant de bienveillance.
—Parbleu! il en est plein de bienveillance à ton égard… il vient presque de se compromettre en te laissant partir… car il aurait parfaitement pu t'envoyer au Dépôt. Mais la suite ne dépend pas de lui. Le parquet poursuivra, c'est sûr… un duel, la nuit, ça relève de la justice… on te laissera peut-être en liberté provisoire, mais ton chenapan d'ami passera en cour d'assises et tu l'y suivras, mon garçon! ça t'apprendra à cultiver de mauvaises connaissances. Enfin, j'espère qu'on vous acquittera toi et les autres fous qui ont participé à cette belle équipée. Ta mère n'en aura pas moins reçu le coup. Ce n'est pas toi que je plains, c'est elle.
—Vous avez raison, et je suis impardonnable, murmura Paul, très sincèrement ému.
—Oui, repens-toi, va!… seulement ça ne répare rien, le repentir. Tâche au moins de marcher droit, maintenant. File chez… tu sais qui… ce n'est pas loin d'ici… et ne te couche pas sans avoir ramené à Charles ce maudit bretteur… il est né pour ta perdition, cet être là, et il faut qu'il ait le diable dans le corps… se battre au clair de la lune, sur un boulevard de Paris!… on n'a pas idée de ça!…
—Pas au clair de la lune… au petit jour… et aux fortifications… dans un endroit désert.
—Pas si désert, puisque ce drôle vous a vus… tiens! tu m'agaces… va de ton côté… moi du mien… je ne renonce pas à te défendre, mais laisse-moi en repos.
Sur cette conclusion, le vieil avocat tourna le dos à son protégé, qui ne songea point à courir après lui.
Paul s'achemina vers la rive gauche en réfléchissant à sa situation qui se compliquait de plus en plus. La fatalité s'en mêlait et il regrettait amèrement de s'être laissé entraîner dans le cabinet du juge d'instruction. Mais il ne comprenait pas comment cet homme qui avait essayé de le faire chanter s'était décidé si vite à aller raconter au juge ce qu'il avait vu au boulevard Jourdan. La rencontre dans un des corridors du Palais était certainement l'effet du hasard, car le drôle ne pouvait pas prévoir que Paul Cormier passerait par là. Il était donc venu pour exécuter, sans profit pour lui, la menace écrite dans sa lettre; et pourquoi, lorsqu'on l'avait mis en face de Paul, s'était-il abstenu de l'appeler par son nom qu'il connaissait fort bien puisqu'il s'était renseigné le matin chez le portier de la rue Gay-Lussac? Pourquoi s'était-il désarmé en le dénonçant, au lieu de renouveler, avant d'agir, sa première tentative de chantage? Était-ce donc qu'il n'avait pas dit tout ce qu'il savait et qu'il tenait en réserve une autre menace plus inquiétante que la première? Paul penchait à le croire.
Il venait de se souvenir tout à coup d'un fiacre qu'il avait remarqué au coin de la rue Gay-Lussac, au moment où il en cherchait un pour se faire conduire avenue Montaigne: un fiacre qui devait être occupé puisque les stores étaient baissés.
Et Paul se disait que le maître chanteur avait bien pu s'y cacher, au lieu d'aller l'attendre au square de Cluny, guetter sa sortie et après avoir vu que Paul ne se dirigeait pas vers le lieu du rendez-vous, le suivre en voiture jusqu'à la porte de l'hôtel de madame de Ganges.
Là, pendant que Paul était chez la marquise, cet homme avait pu se renseigner, comme il l'avait déjà fait rue Gay-Lussac, sur la personne qui habitait ce bel hôtel. Il y a plus d'un moyen pour cela et on n'a que l'embarras du choix. Et, une fois informé, le drôle devait être assez fin pour avoir deviné qu'il y avait entre cette marquise et cet étudiant un secret qu'il pénétrerait plus tard et qu'il serait toujours temps d'exploiter.
D'autre part, il ne pouvait pas différer beaucoup de faire sa déposition, sous peine de paraître suspect.
Il avait donc pris le parti de se rendre immédiatement au Palais dans la louable intention de dénoncer Paul Cormier, à tout hasard, sauf à utiliser, quand le moment lui semblerait propice, la découverte qu'il venait de faire des relations de Paul Cormier avec une grande dame de l'avenue Montaigne.
La rencontre du corridor avait pu modifier ses projets. Il avait dû remarquer que Paul Cormier et le vieillard qui l'accompagnait étaient reçus immédiatement, que le juge d'instruction ne leur faisait pas faire antichambre et en conclure qu'ils connaissaient déjà ce magistrat.
En suite de quoi, il s'était borné à accuser Paul sans le nommer, en disant qu'il était venu faire sa déposition sur l'affaire du boulevard Jourdan, sans se douter qu'il rencontrait à la porte du juge un des coupables.
Et si le juge laissait Paul en liberté, l'aimable Brunachon se proposait de le menacer en temps et lieu de mettre en cause une femme qui devait le toucher de près.
Était-il sincère en l'accusant d'assassinat? A la rigueur, on pouvait croire à l'exactitude de son récit, quoi qu'il semblât bien invraisemblable qu'il se fût réveillé sur sa butte, juste au moment où le duel venait de se terminer par la mort de M. de Ganges.
Peu importait d'ailleurs à Paul Cormier qui, dans aucun cas, ne serait embarrassé pour rétablir la vérité des faits, et il n'aurait tenu qu'à lui de confondre cet impudent chanteur, puisqu'il avait en poche la lettre où le coquin mettait son silence au prix de dix mille francs.
Si Cormier ne l'avait pas exhibée, c'était parce qu'il n'y avait pas pensé pendant la confrontation et maintenant qu'il y pensait, il n'était pas fâché d'avoir gardé une arme pour se défendre contre une nouvelle et plus dangereuse attaque qu'il commençait à prévoir.
Ces réflexions ne l'occupèrent pas longtemps. Il n'avait pas le loisir de s'y attarder, car il lui fallait aviser à sortir de la situation où l'avait mis sa visite au juge. Et pour en sortir, il fallait avant tout voir Jean de Mirande.
Il savait gré au père Bardin de ne pas l'avoir nommé, mais il sentait bien que le vieil avocat ne tairait pas toujours ce nom qu'il n'avait pas eu de peine à deviner, sachant à quel point le fils de sa vieille amie était lié avec ce batailleur.
Paul comptait même se servir de cet argument pour décider Mirande à se présenter au Palais de Justice, s'il s'avisait de faire des difficultés, et il espérait le trouver encore au lit.
En le quittant, le matin, Mirande lui avait déclaré qu'il resterait couché toute la journée pour se reposer des fatigues de la nuit et Paul le savait assez chevaleresque pour être sûr qu'il ne songerait pas à se dérober, alors que son ami, moins compromis que lui, était peut-être aux prises avec le juge d'instruction.
En arrivant à la maison de Jean, boulevard Saint-Germain, Paul eut une grosse déception.
Mirande venait de sortir et, selon sa coutume, il n'avait dit ni où il allait, ni à quelle heure il rentrerait.
Paul supposa qu'il n'avait pas quitté le quartier et qu'il le trouverait attablé devant un des cafés que fréquentent les étudiants. Mais lequel? Mirande pour varier ses plaisirs et pour distribuer également l'honneur de sa présence, se montrait tantôt à l'un, tantôt à l'autre, matin et soir, aux heures de l'absinthe. Paul résolut de les passer tous en revue, jusqu'à ce qu'il l'eût découvert, et s'il y était, ce ne serait pas difficile, car grâce à sa haute taille et à ses allures bruyantes, on le voyait et on l'entendait de très loin.
Paul se dirigea donc vers le boulevard Saint-Michel et le remonta jusqu'à la rue de Médicis, sans apercevoir Mirande.
Il inspecta ensuite les cafés de la rue Soufflot et il ne l'aperçut pas davantage.
Seulement, au coin de la place du Panthéon, il rencontra les trois étudiants qui avaient assisté au duel et il crut remarquer qu'ils cherchaient à l'éviter. Mais il les aborda et il commença par les malmener à propos de leur conduite après l'affaire. Ils le laissèrent dire et il ne tarda guère à constater que la peur qui les avait pris au moment où le marquis était tombé les tenait encore. Ils le supplièrent en choeur de parler moins haut et ils lui apprirent, en baissant la voix, que le bruit courait déjà, au quartier latin, que la querelle engagée à la Closerie avait fini tragiquement. On avait vu des agents de la police secrète rôder sur le Boul'Mich et les trois témoins s'étaient juré de ne rien dire de leur aventure nocturne, à personne, pas même à leurs étudiantes.
Paul les aurait voulus un peu plus crânes, mais il leur conseilla de persister à se taire et il leur demanda s'ils avaient rencontré Mirande.
Ils répondirent que, depuis le duel, Mirande n'avait paru nulle part et que sans doute il se cachait.
Sur quoi, Paul Cormier, voyant bien qu'il ne tirerait rien de ces jeunes effrayés, les planta là et se remit en quête.
Il y passa deux heures sans plus de succès et il en arriva peu à peu à s'inquiéter sérieusement de cette disparition subite d'un garçon que d'ordinaire on voyait partout.
Impossible de supposer que l'insouciant Mirande, pris tout à coup d'un remords, s'était enfui à la Trappe ou à la Grande-Chartreuse pour y faire pénitence. Il était bien plutôt capable de s'être enfermé chez quelque farceuse du quartier, Maria l'apprentie sage-femme ou Véra la nihiliste, ses deux préférées.
Et Paul ne se sentait pas d'humeur à aller le relancer chez ces dames.
Il avait fait de son mieux et à l'impossible nul n'est tenu.
S'il ne parvenait pas à mettre la main sur son introuvable camarade, Paul irait le lendemain conter sa déconvenue au père Bardin, et même s'il le fallait, au fils qui aviserait et qui était trop bien disposé pour le rendre responsable de l'inexplicable absence de son ami.
Paul avait un autre devoir à remplir: celui d'informer madame de Ganges de ce qui se passait et il ne savait comment s'y prendre pour s'acquitter de ce devoir sans s'exposer à la compromettre.
La journée avait été rude, mais il n'était pas au bout de ses peines.