II (continued 2)
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—C'est aussi le mien. En route!
Ils partirent, non sans remords d'abandonner ce cadavre, que le premier venu allait découvrir et qu'on ne manquerait de porter à la Morgue.
Ils se trouvaient dans un de ces mauvais cas où on se tire d'affaire comme on peut, et ce n'était pas le moment de faire du sentiment.
Ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus et ne s'aperçurent pas que l'homme couché sur le sommet de la butte artificielle se leva tout doucement, descendit de son observatoire et se mit à les suivre de loin.
Le voyage à pied était forcé, car au petit jour les fiacres ne circulent pas encore, et il n'était pas court, mais il n'y avait pas moyen de faire autrement.
Paul d'ailleurs n'était pas très pressé de passer au commissariat. Il préférait même n'y aller qu'après s'être acquitté de la mission que l'infortuné marquis lui avait confiée et il ne pouvait pas décemment aller réveiller la marquise à cinq heures du matin.
Il se proposait pourtant de s'y présenter vers midi, après avoir pris un peu de repos dont il avait grand besoin, et il tenait à commencer par cette visite.
Il ne pouvait pas parler de ses projets à son ami qui ne savait pas le premier mot de la vraie situation, car non seulement Mirande n'avait pas vu le marquis remettre son portefeuille à Paul, mais il en était encore à croire que la querelle avait eu pour point de départ un malentendu.
Et Paul n'avait garde de le détromper.
Il avait du coeur ce grand fou de Mirande et, en dépit de l'affectation qu'il mettait à paraître impassible, il sentait très vivement le regret de s'être mis sur la conscience la mort d'un homme.
Ce n'était pas qu'il redoutât beaucoup les suites fâcheuses que pouvait avoir pour lui ce tragique événement.
Le duel, après tout, avait été loyal. Il se trouverait des gens pour attester que l'affaire s'était engagée à Bullier et que la victime de cette rencontre improvisée avait eu les premiers torts.
Et, en définitive, Mirande qui avait de sa main tué le marquis était moins préoccupé des conséquences de cette mort que Paul Cormier qui n'avait fait qu'assister au combat.
Mirande pensait avoir eu pour adversaire un aventurier sans attaches mondaines, et même sans relations à Paris.
Il ne se trompait qu'à moitié, mais il ne croyait pas avoir eu à faire à un gentilhomme dont la race valait la sienne.
Les deux amis n'étaient ni l'un ni l'autre en train de parler et ils cheminaient côte à côte depuis plus d'une demi-heure, lorsque Paul dit:
—J'ai réfléchi et avant de rien faire, je voudrais consulter le père Bardin.
—Qu'est-ce que c'est que le père Bardin? demanda Jean.
—Un vieil avocat qui était l'ami et le conseil de mon père. Je croyais t'avoir déjà parlé de lui.
—C'est possible, mais je l'ai oublié. A quoi peut-il nous être bon?
—Il connaît comme pas un le Code, la procédure et tout ce qui s'ensuit. Je vais lui exposer notre cas, et il m'indiquera la marche à suivre. Il a, d'ailleurs, un fils qui est magistrat et qui, s'il le fallait, répondrait de nous.
—Tu as raison. Il faut que tu le voies, le plus tôt possible.
—Aujourd'hui, parbleu!… j'ai dîné, hier, avec lui chez ma mère. Il m'a même parlé de toi.
—A propos de quoi?
—Oh! rien… un renseignement qu'il m'a prié de te demander. Il sait que tu es du Midi et il voudrait savoir si tu as connu dans ta province une famille de… le nom m'échappe… un nom bizarre… ah! j'y suis!… de Marsillargues…
—Oui, j'ai entendu parler de ces gens-là… autrefois, car il y a beau temps que je l'ai lâchée, ma province… ils étaient très riches… et l'unique héritière de la fortune était une toute jeune fille, très jolie, qui avait je ne sais plus quelle infirmité… manchotte, je crois… ou paralysée d'une main… Moi, je ne l'ai jamais vue et je crois bien qu'elle est morte. Toute cette famille a disparu. Pourquoi Bardin te parlait-il d'elle?
—Ce serait trop long à t'expliquer et ça ne t'intéresserait pas. Revenons à notre affaire. Me donnes-tu carte blanche jusqu'à ce soir?
—Oh! très volontiers. Je vais me coucher en rentrant chez moi, car je ne tiens plus sur mes jambes. Tu me trouveras au lit quand tu viendras. Et tout ce que ton homme t'aura conseillé de faire, nous le ferons de concert. Ce sera mieux que si nous agissions séparément.
—Beaucoup mieux. C'est convenu.
Paul se disait:
—D'ici, à ce soir, j'aurai vu la marquise.
Ils étaient arrivés à la hauteur de l'Observatoire, lorsque Mirande avisa un fiacre qui revenait à vide de quelque gare où il était allé attendre inutilement les voyageurs d'un train de nuit.
Mirande l'appela et voulut y faire monter Paul avec lui, mais Paul refusa. Il n'était plus très loin de la rue Gay-Lussac et la marche lui faisait du bien.
Il n'était pas fâché d'ailleurs de se retrouver seul, pour tâcher de remettre un peu d'ordre dans ses idées.
Les deux amis se séparèrent donc. Un magistrat aurait dit: les deux complices, puisqu'ils pouvaient être impliqués tous les deux dans une affaire qui se dénouerait peut-être en Cour d'assises.
Jean se fit voiturer au boulevard Saint-Germain où il avait son domicile. Paul continua de cheminer à pied vers la rue Gay-Lussac.
L'homme qui les avait épiés du haut de la butte les avait filés à distance sans qu'ils s'en fussent aperçus.
Il les filait, dans un but qui ne pouvait pas être de leur rendre service, car il se dissimulait en rasant les maisons et on ne se cache que pour mal faire.
Quand ces messieurs se quittèrent, il dut forcément lâcher une des deux pistes pour s'attacher à l'autre, et il n'avait pas le choix, car les chevaux du fiacre où Mirande était monté allaient plus vite que lui.
Il se rabattit donc sur Paul Cormier qui s'en allait pédestrement et qui ne s'avisa pas une seule fois de se retourner, car il ne se doutait pas qu'un curieux mal intentionné était à ses trousses.
Ce suspect individu suivit Paul jusqu'à la porte de la maison qu'il habitait.
Il ne poussa pas l'audace jusqu'à y entrer sur ses talons, comme Paul était entré, la veille, chez la baronne Dozulé, en même temps que la marquise de Ganges. Mais il n'abandonna pas la partie et Paul s'aperçut, dès le lendemain, qu'il aurait désormais à compter avec un dangereux drôle.