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La joie

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

— Je n’ai pas le courage de te gronder. Comme tu lui ressembles ! Comme tu ressembles à ta mère ! Ce long sommeil t’a fait du bien.

Mais comme Fernande se plaignait trop amèrement d’un retard qui lui avait fait rater son dîner, elle courut en riant à la cuisine et recommença le soufflé au chocolat.

III

Depuis cette nuit décisive, des semaines avaient passé, aussi courtes que des jours. Elle n’avait parlé à personne, pas même au doyen d’Idouville. La nouvelle d’une prochaine visite de l’abbé Cénabre[2], éloigné de Paris pendant quatre mois, et qu’elle n’avait pu voir après la mort de M. Chevance, au grand regret de M. de Clergerie qui ne croyait pas sa fille trop indigne de recevoir les directions de ce puissant esprit, l’avait décidée à se taire jusque-là. Elle n’avait, certes, aucune prévention contre l’illustre biographe de Tauler qu’elle connaissait d’ailleurs à peine, bien qu’il parût souvent à l’hôtel de la rue de Luynes, et qu’il l’eût toujours traitée avec une sorte de bienveillance sévère, dont elle appréciait la courtoisie, car cette petite fille, pourtant si simple, haïssait la familiarité. De ses livres, elle ne savait guère que les titres, mais en dépit des bavardages, ou de médisances plus perfides, elle se sentait une sympathie obscure, un peu craintive, pour un homme célèbre et qui paraissait néanmoins mépriser la gloire, vivait libre et seul, et pauvre aussi peut-être, dans une indépendance sauvage. Pourquoi le nom de son ancien condisciple, qu’il avait prononcé si rarement devant elle, était-il revenu tant de fois sur les lèvres de l’abbé Chevance à l’agonie ? Lui confiait-il, en esprit, sa fille, comme le croyait encore M. de Clergerie ?… Je devrais l’aimer, se disait-elle.

Il serait là ce soir, prolongerait son séjour une semaine, et voilà qu’au lieu d’attendre en paix, comme jadis, l’occasion toujours offerte à temps, le secours bénévole de Dieu, elle venait de se troubler pour quelques paroles échappées à la malice ou à la sottise de Fernande. « On verra ici des choses extraordinaires, mademoiselle, des choses comme on n’en voit pas dans les livres. » Pourquoi ? Y a-t-il vraiment place pour de telles choses dans une maison familiale, où tout nous rappelle l’enfance, et par un beau jour d’été ? A Paris passe encore, mais ici ! Et quelles choses ? « Comme je suis nerveuse, inquiète, c’est honteux. Extraordinaire, d’abord, c’est un mot qui n’a pas de sens, de ceux dont l’abbé Chevance disait qu’ils n’ont pas dû être donnés par Dieu dans le Paradis, mais enseignés au premier homme, de l’autre côté des sept Fleuves, par l’expérience quotidienne de la domination du malheur. Rien n’est hors de l’ordre, tout finit par rentrer dans l’ordre de Dieu. Et puis, est-on jamais seule ? Peut-on avoir peur ? Peur de quoi ? » — « Que votre père me chasse, les prétextes ne manquent pas… » avait dit l’autre. A quoi bon ? La première surprise vaincue, Chantal éprouvait pour lui autant d’horreur que de pitié. Était-il même si différent de ceux qui l’avaient précédé, ou qui le suivraient un jour, tant d’étrangers louches et hardis, à la fois insolents et serviles qui plaisaient au maître une semaine et partaient un matin comme ils étaient venus, l’œil haineux, la barbe longue, veston court et chaussures jaunes, une valise de toile à la main ? Car M. de Clergerie avait engagé tour à tour, au gré de son humeur, et aussi par une haine secrète pour les valets français, race moqueuse, des Tchèques osseux, aux longues jambes, des Polonais tondus, un Hongrois recommandé par le nonce, et jusqu’à un Grec du Levant, plus suspect que tous les autres ensemble, et qui avait disparu sans aucun bruit, avec une torpédo neuve. Au moins ce Russe parlait peu, bien qu’avec une adresse singulière il eût réussi plus d’une fois à imposer à sa jeune maîtresse ces conversations au sens double, pleines d’allusions perfides, qui font, à la longue, de deux interlocuteurs deux complices, les complices d’un même secret. A la première tentative, elle avait cru mourir de honte… Mais qu’était-elle, après tout, qu’une enfant ? « Dieu fait bien ce qu’il fait, disait souvent M. de Clergerie ; une autre que toi, plus légère, par exemple, plus romanesque, se fût passée moins aisément des soins maternels. » Hélas !

Non, ce n’était ni celui-là, ou tel autre, ni cette médiocre aventure, ni même la crainte étrange qu’elle avait maintenant de son propre regard, de sa bouche pâle, de ses mains souvent tremblantes, de tout ce corps enfin, de cet appareil compliqué de chair, de sang, de nerfs, dont elle n’était plus sûre désormais de se faire obéir, bête sournoise, humiliée, mélancolique, à laquelle elle imposait son allégresse, la foi, l’espérance et la charité, comme un frein d’or. Dix fois, vingt fois peut-être, elle avait failli céder au vertige, rouler jusqu’au bord du gouffre de lumière, et n’avait sagement achevé son oraison qu’au prix d’un effort intolérable. Mais n’était-elle pas tombée à son insu ? « Daignez plutôt convenir que sans moi ce que vous voulez tant cacher serait déjà connu. Hier encore… » Ainsi avait-il parlé tout à l’heure, et, se fût-il tu, tel était le sens de son impassible sourire. Elle rapprochait ces paroles énigmatiques de la stupide prédiction de Fernande : « Des choses extraordinaires, des choses comme on n’en voit pas dans les livres… » Quoi donc ! la part de sa vie qu’elle aurait voulu cacher en Dieu, en Dieu seul, à jamais, livrée par dérision, en même temps que le pauvre secret de son mal héréditaire, aux bavardages, aux curiosités de l’office. « Des miracles, de vrais miracles qui tombent de vous comme des fleurs. » « Je les scandalise, pensait-elle, c’est ainsi qu’on se moque de Dieu ! »

Pourquoi — par quel prodige — cette crainte suprême, sitôt qu’elle cessait de la raisonner, de s’en défendre, ouvrait-elle en elle une source plus fraîche, plus pure, comme si elle eût trouvé le principe même de sa consolation, dans l’idée de la détresse totale sans remède, la ruine de toute espérance humaine, une féroce désillusion ? D’être ridicule à ses propres yeux achevait de briser les derniers liens de l’amour-propre, la libérait. « J’étais contente que Dieu eût pris la peine de me dépouiller lui-même avec tant de soin qu’il me fût devenu impossible d’être plus pauvre. Je me comparais à un malheureux, qui n’aurait que quelques sous en poche, et s’aviserait tout à coup que ce sont, justement, de ces sous qui n’ont plus cours. »

L’ombre d’un nuage adoucit une par une les premières vitres rouges et vertes de la véranda, puis elles s’éteignirent toutes ensemble et l’immense jardin parut derrière, décoloré. « Je rêve là depuis dix minutes, songeait-elle, c’est absurde. Vais-je me décider à entrer ou pas ?… » A travers la porte, elle entendait la petite toux nerveuse de M. de Clergerie, et jusqu’au tintement régulier de la plume dans l’encrier de cristal. « Si j’étais courageuse, je lui devrais tout avouer peut-être ? dès maintenant ? Ai-je le droit de lui cacher ainsi, depuis des semaines, que je suis malade ? N’est-il pas juste qu’il en soit informé avant l’abbé Cénabre lui-même, un étranger ? Car j’aurai beau faire et beau dire, il faut voir les choses comme elles sont. Quoi ! d’être malade, ce n’est pas une affaire de conscience ! » Et elle entra.

M. de Clergerie leva au-dessus d’un rempart de livres et de fiches un front sourcilleux :

— Voilà peut-être un quart d’heure que j’entends trotter dans le vestibule, comme une souris. Quelle chose singulière ! Lorsque je suis épuisé de fatigue et retombé dans mes insomnies, j’observe aussitôt une surexcitation extraordinaire du sens de l’ouïe. Je ferai part de cette remarque au professeur La Pérouse. Pourquoi ris-tu ?

— Mon Dieu, pour rien ! Parce que le seul nom du professeur La Pérouse me donne envie de rire : Jean-François de Galaup, comte de La Pérouse, commandant la Boussole et l’Astrolabe, et mangé par les naturels de l’île de Vanikoro.

— Allons ! allons ! Chantal…

— Et puis, pardonnez-moi, mais toutes les théories du professeur La Pérouse, vraies ou fausses, n’ont rien pu contre vos migraines. Vous aviez meilleure mine à Paris.

— Tu trouves ? Oh ! je ne me fais pas illusion : ces thèses sur l’influx nerveux, les ondes cosmiques, les radiations telluriques, ces nouveaux modes de traitement où le médecin proprement dit semble le céder au physicien… Je suis un peu dérouté, je l’avoue. Peut-être devrais-je essayer de l’homéopathie ? En matière scientifique, nous sommes des naïfs. L’homme le plus distingué de ma génération s’en laisserait conter par un simple lycéen de première, c’est ridicule. Et pourtant l’humaniste, un véritable humaniste, dressé aux bonnes méthodes de l’exégèse grammaticale, juridique ou historique, est plus qualifié qu’aucun autre pour aborder ces grands problèmes : mon vieux maître Ferdinand Brunetière l’a bien montré ! Comment appelles-tu, par exemple, un fil de cuivre roulé en spirale ?

— Mais… hé bien, c’est un fil de cuivre roulé en spirale, voilà tout.

— Je te demande le nom scientifique, qui m’échappe.

— Un solénoïde, si vous voulez.

— C’est cela même ! solèn — tuyau, eidos — forme…

— Et il est dit en circuit ouvert, ou en circuit fermé ! Je ne me croyais pas si savante. Mais j’ai eu au baccalauréat un examinateur étonnant, sportif, tout à fait dans le train : il m’a dit : « Faites-moi la théorie de la magnéto. »

— Tu es de ton temps. L’idée de La Pérouse est, paraît-il, très ingénieuse. Dorval lui-même en convient. A moi, profane, elle semble… comment m’exprimer ?… bizarre. Enfin, il s’agit de soustraire le grand sympathique à faction d’ondes inconnues, mais dont l’existence est certaine. La Pérouse propose donc de placer le malade — l’anxieux surtout — à l’intérieur d’un fil de cuivre enroulé en spirale, formant un solénoïde protecteur en circuit ouvert, qui jouerait le rôle d’isolant à l’égard des radiations cosmiques.

— Il propose !…

— Oui, tu trouves cela ridicule. Il a cependant obtenu des résultats — il est vrai dans un tout autre ordre de recherches. Il a guéri les tumeurs végétales du pélargonium, une sorte de cancer. Ne hausse pas les épaules ! Le pélargonium n’est pas, comme tu penses, une plante qui ne pousse que dans les laboratoires de ces messieurs : c’est le géranium, simplement.

— Mes pauvres géraniums ! Est-ce qu’ils ne vont pas laisser nos fleurs tranquilles, au moins ?

— C’est le point de vue du poète. Ma pauvre enfant, ne crois pas que je prenne au tragique ces spéculations de l’esprit. Elles me troublent seulement. Le paradoxe d’hier est la vérité de demain. Les vieilles gens comme moi ont beau se débattre et gronder : il faut qu’ils s’adaptent, vaille que vaille. L’âge vient, les infirmités, les rhumatismes, l’insomnie, les affreux symptômes de l’épuisement nerveux, que sais-je encore ? Au moment d’atteindre le but, la vie défaille. A vingt ans, nous donnons toujours raison au poète ; à soixante, le médecin n’a jamais tort. Il a le secret de nos misères.

— Quelles misères, mon Dieu ! Je serais si heureuse d’être vieille ! Ah ! je voudrais être une vieille, avec des lunettes et un bâton, tout près, tout près du cimetière et de sa petite tombe, qui tricote un bas de laine, avec son pauvre regard malicieux.

— Oui, oui, mais en attendant, tu chantes toute la journée.

— Il y a tant de vieilles qui chantent ! On a tort de ne pas les écouter, voilà tout.

— Tu es extraordinaire. Mais oui ! si je ne te connaissais pas si bien, je croirais à de l’affectation. Vois-tu, ma chérie, chaque homme se trace d’avance un chemin, fait sa carrière, attend la consécration d’une réussite suprême, décisive : un emploi, une charge, un titre, parfois la gloire. Pour moi, quoi qu’il arrive, je t’aurai du moins rendue heureuse, j’aurai fait de ta jeunesse un enchantement, une fête un beau matin d’été, comme celui-ci. Les épreuves viendront assez vite. Ah ! si ta chère maman avait su ! Si elle avait su sourire ! Je ne serais pas ce que je suis. J’avais, sous des apparences fâcheuses, une forte santé, la santé de mon père, une santé paysanne, une santé normande. Mais aussi un système nerveux si fragile ! Alors, tu comprends, mon enfant, ce deuil, une longue agonie, vingt mois de tristesse… Pourquoi pleures-tu ? dit-il naïvement.

— Je ne pleure pas ! s’écria-t-elle en secouant sa jolie tête. Où prenez-vous que j’ai pleuré ? Ah ! vous êtes un père trop facile, j’aimerais autant que vous fussiez plus sévère ! Non : il n’est pas aisé de vous dire… enfin de vous dire autre chose que celle-là que vous avez précisément dans la tête, au moment même… Et vous m’en voulez encore d’être trop gaie ! Pourtant, vous venez de l’avouer, j’ai dû sourire pour deux.

Elle reposa tranquillement sur lui son regard limpide, et d’une voix dont il ne reconnut ni l’accent, ni l’âme :

— Il vaut mieux que je continue, fit-elle.

Comme jadis — à la même place peut-être — comme aux jours d’un autre été, lorsqu’une vie, sous ses yeux, achevait doucement de s’éteindre, plus fragile qu’une abeille de novembre, à travers l’épaisseur de son égoïsme appliqué, minutieux, il crut sentir le malheur proche, le froid de l’acier, et à sa droite ou à sa gauche, prête à redoubler, une haine sans peur. Quel nouveau coup allait l’atteindre ? Mais ce ne fut qu’un éclair.

Sa fille s’était levée, traversait déjà la pièce, en silence. Une main passée au-dessus de sa tête, soulevant les rideaux, elle regardait par-delà les pelouses encore assombries, l’éclatant jardin dessiné par Jeumont, avec ses bosquets dans le goût du second Empire, d’une grâce un peu échevelée, son parterre Impératrice et sous la lumière trop dure, les larges allées fauves, tigrées de violet. A travers la charmille grêle, on voyait, à petits pas, précédant l’ombre plus légère de Francine, Mama, toute noire.

— Chantal, dit M. de Clergerie (il était pris tout à coup d’une bizarre envie de s’émouvoir, de se détendre), je me reproche parfois de te délaisser. En somme, je vis isolé dans mon travail, mes ennuis, — car j’ai des ennuis, — de gros ennuis. Ta grand’mère ne peut plus m’être utile à rien, pauvre femme ! D’ailleurs, tu sais quelle est ma confiance en toi, l’estime — oui ! l’estime — que j’ai pour ta raison précoce, ton jugement, ta loyauté. Mais si ! au fond, tu n’as besoin de personne : tu pousses tout droit, comme un lis. J’ai l’expérience de ces âmes-là, je les admire. Il n’est pas question de peser sur ta volonté. Heureusement, tu es de celles qui savent merveilleusement tirer profit de la direction d’un être sage, pieux, éclairé. Tes décisions s’inspireront toujours de motifs élevés, surnaturels… Quelle sécurité pour un père ! J’avais la plus haute estime pour M. l’abbé Chevance, je lui reprochais seulement — avec des dons magnifiques — son inexpérience du monde, une excessive timidité. Entends-moi bien : il ne s’agit pas ici de l’éducation, des manières, qu’importe ! Je craignais un peu son goût des solutions moyennes et qu’il manquât, le moment venu, de résolution, de fermeté, d’audace. Il t’a traitée comme une enfant. Ne le nie pas.

— Mais je ne nie rien ! Je ne sais pas. Voyons, papa, soyez juste. Si j’en avais su plus long sur l’abbé Chevance, que l’abbé Chevance sur moi, je… Hé bien, j’aurais fait l’économie d’un directeur… Mais je ne veux pas non plus vous défendre de m’admirer : cela vous donne tant de plaisir !

— Je t’admire… enfin, je t’envie. On m’accuse volontiers d’être ambitieux. Certes ! il y a des ambitions légitimes ! Les miennes le sont. N’est-ce pas ? Tu les connais. Je ne demande à l’Académie que la consécration définitive d’une carrière plus qu’honorable, d’une vie donnée à la science, au culte désintéressé de la science. Un homme de mon éducation, de mon rang social, qui dispose d’une certaine fortune, doit nécessairement faire la part du monde, de ses usages, de ses préjugés, si tu veux. Au regard d’un Cénabre, d’un Chevance (je ne sépare pas les deux noms), cette sorte de devoirs paraît frivole. Elle l’est moins qu’on ne pense. Elle impose des sacrifices sans nombre. Une contrainte de tous les instants — salutaire — oui ! salutaire. Une discipline. La discipline est belle en soi. Cela mérite ton respect, mon enfant. Crois-tu qu’on puisse se résigner aisément, de gaieté de cœur, à certaines concessions que les étourdis ont vite fait de qualifier avec leur habituelle dureté ? Concessions ! Mais il y a des concessions plus pénibles, plus méritoires que certaines intolérances, payées d’ailleurs au centuple par l’admiration du public, qui va d’instinct aux oui et aux non, aux attitudes théâtrales. Ta pauvre mère s’est crue jadis sacrifiée. Elle était si jeune — et provençale encore ! Une fauvette de mai, un poète, je ne sais quoi de fragile et de chantant ! Elle ne comprenait pas que je me sacrifiais aussi, moi. Je me sacrifiais par avance au but que je m’étais proposé. N’est-ce pas ? Chacun apporte sa part. Je n’ai rien à reprocher à ta grand’mère : elle m’a tout donné, absolument tout, Dieu la récompensera : c’était une femme exceptionnelle. Dans le désordre de sa raison, elle retrouve parfois encore une parole sensée, judicieuse, de ces remarques dont je puis tirer profit. On te dira qu’elle n’a aimé que moi, dure pour tous. C’est vrai qu’elle m’a défendu comme elle défendait sa maison, ses champs, tout son bien. Tu dois la respecter aussi, mon enfant. Plus que moi. Qu’elle ait fait souffrir injustement ta mère, ainsi que les malveillants l’insinueront peut-être, je crois que c’est une légende. Du moins elle n’a jamais laissé paraître le moindre remords, et elle emporte ce secret, s’il y a un secret, avec une admirable dignité. Certes ! tu n’as eu, pour parler le rude langage du peuple, que de bons et beaux exemples autour de toi.

— Mon Dieu ! papa, s’écria-t-elle, tournant vers lui ses yeux mi-clos, éblouis par la lumière du jardin, que vous êtes grave ! Et disert ! Je suis sûre maintenant que vous avez de la peine. Mais si !

— Laisse-moi achever, fit-il. (Elle remarqua soudain la pâleur de ses joues et de son front.) J’ai besoin de t’entendre dire aujourd’hui que je t’ai rendue heureuse.

— Je le dirais cent fois pour une ! Cela ne se voit pas assez ? Non ? Oh ! papa, je parle sérieusement. Je n’ai jamais espéré d’être une fille irréprochable, ni même une très bonne fille. Mais si vous avez pu douter que j’étais heureuse, c’est alors que je vaux encore moins que je ne pensais…

Il vit la petite main serrer convulsivement la poignée de la fenêtre, et s’étonna :

— Es-tu donc nerveuse, toi aussi ? Toi !… Et puis ne sursaute pas comme ça, tu me fais mal. Je dois garder mon calme, mon sang-froid. Non par égoïsme : par nécessité. Fâcheuse nature ! Je paie une seule émotion par une nuit d’insomnie. Est-ce juste ? Mais les gens ne se fient qu’aux apparences. Enfin je t’ai rendue heureuse, c’est bien, c’est l’essentiel. D’ailleurs, tu es facile à contenter, je l’avoue. Tu as le sens de l’abnégation, du sacrifice, je dirais même l’instinct. Quelle grâce de Dieu ! Savoir prendre sa joie dans la joie des autres, c’est le secret du bonheur. A sept ans, lorsque tu passais l’assiette de gâteaux, il t’arrivait d’oublier de te servir, comme sans le faire exprès, par étourderie, comprends-tu ? Mama disait, avec son bon sens un peu terre à terre : « Elle me ressemble, elle n’aime pas les sucreries, voilà tout. » Mais je savais bien que tu les aimais, pauvre chérie ! Oui. Tu te satisfais d’un rien. Le père t’en remercie. J’ai pu donner tout mon effort au travail de chaque jour, à mon œuvre, à ma carrière. Si je t’avais moins aimée, j’aurais oublié ta présence. Ce temps n’est plus. Ne le regrettons pas. Soyons sages. Je crains seulement que le cher abbé Chevance ne t’ait point préparée à d’autres devoirs.

— Mais si ! Je suis préparée…, c’est-à-dire, il n’aimait pas qu’on tirât ses plans de trop loin… (Je crois l’entendre !) Oh ! vous savez, il est aisé d’obéir, papa !… Évidemment, je suis un peu vive, un peu romanesque, j’ai un peu d’esprit, j’amuse : cela fait illusion. Et pourtant, ne me prenez pas, non, ne me prenez pas pour une de ces filles énergiques, déterminées, qui ont une bonne fois repéré le point sur la carte, tracé l’itinéraire et calculé la dérive. Je ne marche pas au compas ! On ne m’a donné que des recettes très simples, empiriques, sans doute parce que je ne suis pas née pour les grands voyages : il faut que je ne perde jamais la côte de vue… Moi aussi, papa, j’ai des peines — à ma mesure, bien entendu ! Tout de même, n’est-ce pas ! ce sont des peines ! Je porte ce que je peux. Quand vous parlez de ma raison précoce, cela me glace, cela me vieillit instantanément, je me sens des poches sous les yeux, des rides, je me ratatine. La vérité, c’est que je ne suis pas bonne à grand’chose ; non. Je sais obéir, je tire un petit parti de ce qu’on me donne, je travaille à façon, comprenez-vous ? Oh ! papa ! n’allez pas imaginer de me mettre ainsi, sans ordre — sans préparation même, sans un conseil — à la tête de ma vie, comme une héroïne américaine. Faites encore un petit effort, papa ! Je suis sûre que si vous vouliez me regarder, — oui, vous occuper un peu de moi, quelques semaines, — vous ne m’admireriez plus autant…

Elle ajouta, presque à voix basse, avec un sourire triste et tendre :

— Mais vous m’aimeriez mieux peut-être.

— Allons, allons, fit-il… Tu n’es pas seulement raisonnable, ma chérie, tu es l’énergie même, voyons ! Est-ce que beaucoup de jeunes filles de ton âge auraient été capables de pousser notre vieille Voisin, sur la route de Tantonville, un soir, à plus de cent vingt m’a-t-on dit, compteur calé ? Le chauffeur lui-même n’en revenait pas.

— Il n’en revenait pas, en effet : il était resté en panne à la sortie de Riaucourt, comme ça ! Le moteur partait très bien, mais cent mètres plus loin, il ne donnait plus sa force, il s’étouffait, quoi ! Le silencieux était bouché. Je suis revenue vite parce que nous attendions à dîner la comtesse Walsh, souvenez-vous ? Mais je vous ennuie, vous détestez les voitures. L’abbé Chevance les détestait aussi.

— Je ne te comprends pas. Ces histoires de silencieux bouché, ces courses à la mort et puis ton effacement, ton goût de la vie intérieure, une piété que je sens si vive — tiens, jusqu’à ce discernement qui t’est venu tout à coup de certains raffinements culinaires dont tu ne t’étais jamais souciée… (oui, c’est pour mon plaisir, par obéissance, je le sais, mon enfant… N’y faut-il pas néanmoins, ce semble, une disposition naturelle, une inclination ?) Enfin les contrastes m’étourdissent. Où veux-tu que je prenne le temps de m’occuper sérieusement de toi ? J’ai confiance. La confiance m’est nécessaire. Conviens-en : elle devrait être dans l’air même que je respire, avec ma pauvre santé… Fais aussi ce petit effort, toi, ma chérie : laisse-moi t’aimer aveuglément. Quel repos parmi tant de soucis !

— Hé bien, alors, papa, regardez ailleurs, que voulez-vous ? Je suis très heureuse comme ça, pourquoi changer ?

— Pourquoi changer ! Comme si tu ne savais pas que la vie n’est que changement, devenir, un perpétuel devenir… Les circonstances… Oh ! tu me rendras justice… Je n’ai pas cédé à un entraînement… J’ai réfléchi…

Il essuya son front livide.

— Le moment présent est l’un des plus pénibles que j’aie connus depuis la mort de ta mère, reprit-il. Et encore, j’étais moins impressionnable alors, moins surmené, oui ! moins surmené. Finissons-en ! La Providence m’a pris dans ma jeunesse une compagne tendrement aimée. Il lui plaît de rendre à mon âge mûr mieux qu’une compagne et une amie, une associée, une véritable alliée intellectuelle. J’ai demandé la main de Mme la baronne de Montanel.

Il baissa aussitôt les yeux, et comme perdu dans le silence qui venait de tomber entre eux, promenant les cinq griffes un peu jaunies de sa main droite sur les feuilles du livre ouvert, les oreilles pleines du battement inexorable de l’horloge, il ne trouva que ces mots, qu’il répétait avec une sorte d’indifférence stupide :

— Aucun entraînement… J’ai réfléchi… aucun entraînement : pas le moindre.

Le même silence durait toujours : il eut l’impression de se jeter dedans, tête baissée.

— Tu connais madame de Montanel. Nos âges s’accordent et aussi nos goûts, nos vues d’avenir. Au point où nous en sommes, à la veille de trois élections académiques importantes, qui décideront peut-être de la mienne (le duc de Janville ne se présentera pas l’an prochain au fauteuil de monsieur Houdedot, l’occasion est excellente), je dois sortir de ma réserve. Une véritable maîtresse de maison est indispensable ici. Nous recevrons énormément cet hiver. Ma… ta… enfin madame de Montanel m’apporte quelques voix de gauche, infiniment précieuses, car sa mère était née Lepreux-Cadaillac, et touchait de près aux meilleures familles de tradition radicale. Elle-même est la filleule de Waldeck-Rousseau. Évidemment, mon mariage n’est pas simplement une affaire, j’écarte exprès d’autres motifs plus désintéressés, personnels…

A sa grande surprise (car il n’avait pas encore osé lever les yeux) il venait de sentir autour de son cou un bras frais — si puéril ! — et sur ses épaules le corps tremblant de sa fille, ainsi qu’un fardeau léger, tout vivant.

— Chantal, ma chérie ! s’écria-t-il, en prenant une petite main glacée qu’il serra nerveusement entre les siennes.

Mais elle se dégagea doucement, et il reçut au passage l’odeur de ses cheveux fins, leur caresse.

— Je vous en prie, cher papa, fit-elle, ne dites plus rien… N’ayez pas l’air d’expliquer, de justifier… Cela me fait trop de mal… Vous ne pouvez pas savoir combien cela fait mal !…

Il répliqua sèchement :

— Me justifier ? Pourquoi, s’il te plaît ?

— Ne vous fâchez pas. Puisque votre résolution est prise, laissez-moi du moins le petit mérite d’obéir sans discussion, de ne songer qu’à vous, qu’à la sécurité de votre vie. Vous avez tant besoin de calme ! Le reste viendra de lui-même… Quoi ! Vous craignez de me faire du mal, et je crains de vous en faire aussi, n’est-ce pas comique ? Alors, à quoi bon poursuivre deux monologues, chacun de notre côté ? J’ai conclu par un baiser…

Un éclair de malice brilla dans ses yeux :

— Il n’y avait peut-être pas d’autre moyen d’en sortir, fit-elle.

— Mon enfant, je te croyais plus sage. (Sa voix tremblait.) Ne parle donc pas de la sécurité de ma vie ! Les circonstances m’ont été souvent favorables, je l’avoue. Mais la Providence m’a fait porter une croix, une lourde croix. Oh ! je ne fais aucun reproche à qui que ce soit, c’était ainsi, voilà tout, une fatalité. Chacun la sienne. Il est tout de même étrange que je n’aie jamais pu partager, sans arrière-pensée, la joie de mes réussites avec personne ! En dépit des meilleures intentions, ne recherchant que des biens modestes, solides, et par les moyens les plus légitimes, faisant enfin ce que tout le monde ferait à ma place — il semble que mon bonheur soit l’envers du malheur des autres, que je ne sois capable d’être heureux qu’aux frais d’autrui.

Elle le regarda tristement (tristesse ou consentement d’un cœur aujourd’hui sans défense ?…)

— Vous avez raison, papa. Beaucoup d’êtres se sacrifient, qui n’auraient pas le courage de se donner.

L’agitation de M. de Clergerie se marquait de minute en minute, moins au tremblement de ses jambes sous la mince couverture de laine qu’on voyait sur ses genoux en toute saison, qu’à ses yeux fixes et troubles.

— Je sais, je sais ! dit-il. Cette parole est émouvante, mieux qu’émouvante : elle est vraie, profondément vraie. Se donner, se donner de cette façon comme par une sorte d’élan spontané, mon Dieu ! si ce n’était la plus noble manière de vivre, ce serait encore la plus raisonnable, la plus sage ? Puisqu’il faut, bon gré mal gré, en venir là, puisqu’on ne fait jamais ce qu’on veut !… Enfin, bref, ma chère petite, ce… cet heureux événement, loin de nous désunir, ne fera que nous rapprocher l’un de l’autre. Une place était restée vide depuis bien des années. La voilà occupée maintenant.

Il frappa du plat de la main sur la table, avec une fausse bonhomie. Le visage calme de Chantal s’était contracté légèrement, et le sourire qui tendait encore l’arc pâle de sa bouche parut se flétrir sur ses lèvres.

— Vous voyez, papa, fit-elle après un silence, je ne m’attendais pas… Réellement je n’avais pas songé… Peut-être aviez-vous raison tout à l’heure ? Pauvre vieil abbé Chevance ! Il m’a gâtée. On va, on va, on croit se laisser porter par le bon Dieu, on se dit : j’aurai toujours assez d’esprit pour ne pas me débattre, me faire la plus légère possible, comme à Trouville, quoi ! au bras du maître nageur… Les petites vagues vous amusent. Et qu’importe une vague de fond ? Elle ne nous lèvera que plus haut. Mais le moment vient où il ne s’agit plus seulement de flotter. On ne flotte pas pour flotter, mais pour finir par aller quelque part, prendre un point de direction. Où ? Que dois-je faire à présent ? Une place vide, une place occupée, cela paraît simple… C’est pourtant une aventure, ça, une aventure énorme, mon pauvre papa. Vous n’avez pas l’air de vous en douter.

— Non ! Je ne m’en doute pas ! s’écria-t-il. Tu ne vas pas prétendre que ta présence est impossible ici parce que madame de Montanel…

— Oh ! ce n’est pas cela, reprit-elle en secouant la tête. Seulement, vous oubliez un peu trop ce que nous sommes — nous autres ! — les jeunes filles… Hélas ! mon pauvre papa, c’est une espèce très malheureuse. Et, comme les espèces malheureuses, elle est en train de disparaître. Les gens sont si occupés qu’ils ne savent plus que faire de nous. Ce n’est pas l’argent qui manque, c’est le temps… Nous exigeons des soins minutieux, toujours les mêmes, depuis des siècles, plus lentes à croître et à fleurir que les tulipes de Hollande. C’est un défi aux lois économiques. La vie moderne bat tous les records de vitesse, et nous allons encore le petit trantran des aïeules. Nous sommes aussi ridicules et désuètes parmi vous qu’un pauvre cocon dans une fabrique de soie végétale.

— Chantal, dit-il avec une surprise non feinte, que veux-tu me faire entendre par là ? Je ne te reconnais plus. Quelle amertume !

— C’est fini. Je ne recommencerai plus jamais. Il me semble que j’allais être un peu jalouse — oh ! pas de madame de Montanel ni de vous — de personne en particulier… Je suis jalouse comme on a faim lorsqu’un serveur trop pressé oublie de vous repasser le plat qu’on aime… C’est fini… Oh ! sans doute, papa, je ne vous serai pas moins chère demain ou après-demain : il n’y a pour vous rien de changé. Mais quand même ! nous ne sommes pas de purs esprits ! On a besoin d’occuper sa tête, ses bras, ses jambes, et aussi quelquefois son cœur… Parce que je n’en suis pas encore, hélas ! à savoir aimer comme les anges. J’ai besoin de me donner de la peine, et quand j’ai bien travaillé tout le jour (il y a beaucoup de travail ici, vous savez, les domestiques sont si étourdis, si négligents !) je mesure ma tendresse à la fatigue de mes reins, de mes genoux, et même à ce rhumatisme de l’épaule gauche, qui ne veut pas guérir. Vous venez de supprimer mon emploi, vous faites de moi un ministre sans portefeuille.

Elle sourit de nouveau.

— Méfiez-vous ! Le chômage démoralise les masses ouvrières, vous l’avez écrit au dernier numéro de la Revue. Je l’ai lu !

— Voilà ce que je craignais par-dessus tout, gémit M. de Clergerie. Des complications, toujours, toujours… Qu’est-ce que je te demande, en somme ? Tu prétends ne souhaiter que mon bonheur, mon repos. Serez-vous trop de deux pour l’assurer ? Remarque que je ne parle ainsi que pour entrer dans ton argumentation, parler ton langage. Ce n’est d’ailleurs qu’une solution provisoire. Tôt ou tard, il te faudra choisir, mon enfant. Puis-je ajouter — tu sais combien j’ai le respect des consciences, je n’ai pas le droit d’insister, je propose, je suggère, — enfin j’aurais cru volontiers, je crois encore que Dieu t’a faite pour la vie religieuse… Oh ! je ne te parle pas d’un ordre contemplatif, bien entendu… Mais ta piété me paraît trop sincère, trop profonde, trop réfléchie pour… pour…

Il frappait du pied sous la table, avec une fureur singulière, incompréhensible, qui éclata tout à coup :

— Je reproche à l’abbé Chevance de t’avoir maintenue exprès, par un entêtement ridicule — oui, ridicule ! — dont il aura répondu devant Dieu, de t’avoir maintenue dans un état d’indifférence, d’ignorance absurde, puérile — oui, puérile ! — toi, pourtant si calme, si sensée… si judicieuse même… (Il bégayait.) Tu as l’expérience qu’il faut pour gouverner une maison telle que celle-ci, de la décision, une volonté magnifique, et il semble que tu aies fait cette gageure de vivre dans le monde avec la simplicité, l’innocence, l’esprit de soumission d’un petit enfant. Quelle contradiction ! Quelle responsabilité pour un père ! Je suis accablé de tant de charges ! Je devrais m’appuyer sur toi et tu te dérobes, avec ton sourire inaltérable. Ma parole ! il y a des jours où je voudrais te voir pleurer…

Elle le regardait, stupéfaite, et déjà dans ses yeux fixes l’ombre d’une souffrance si aiguë qu’elle ressemblait à la terreur.

— Mon Dieu, papa, qu’avez-vous, qu’ai-je fait ? dit-elle d’une voix tremblante.

Mais rien n’eût arrêté M. de Clergerie, car il sentait sa propre honte, et s’emportait contre elle.

— Je ne suis pas un saint, moi, je suis un homme ordinaire. Je ne te comprends pas, tu me dépasses, soit ! Je ne discute plus, j’ai le dessous, les rôles sont renversés, et veux-tu encore que je te dise ? Hé bien, ta douceur, ta patience finiraient par me rendre injuste, méchant. J’aimerais mieux des reproches. Vois ta grand’mère : elle m’a toujours traité durement. Rien qui ressemble plus à la pitié qu’une certaine obéissance aveugle, et au mépris que la pitié. Que diable ! à dix-huit ans, on sait ce qu’on veut. Et tu le sais, cela est clair, tu tiens au monde par un fil. Depuis deux ans, presque de semaine en semaine, j’attends une parole décisive qui fixera ton avenir. Pourquoi la refuses-tu ? Je ne parle pas ainsi en égoïste : un établissement convenable m’eût servi, eût servi ma carrière ; tu pouvais prétendre à n’importe quel parti. Mais ta vocation ne fait doute pour personne. Hier encore, notre vénéré doyen d’Idouville…

— Laissons cela, je vous en prie, fit-elle d’un accent dont elle ne put assez tôt réprimer la fierté. J’étais heureuse ici — où est le mal ? Je croyais aussi vous être utile — et pourquoi mentir ? Je l’étais en effet. Je vous dois la vérité, papa. Ni vous, ni le doyen d’Idouville, ni personne au monde, et pas même un ange, ne me convaincraient d’entrer en religion une heure trop tôt. Que j’accomplisse de mon mieux les petits devoirs, au jour le jour — hélas ! selon mon humeur et mes forces, — qu’est-ce que cela prouve ? Les couvents ne sont pas des asiles, des infirmeries. Du moins, je ne suis pas de celles qui peuvent y trouver le repos parce que je ne l’y chercherai pas. Seulement, vous avez raison de penser que le moment est venu de faire mon choix. Je le pense comme vous, et je vous l’ai dit la première. Dans tout ceci, il n’y a pas l’ombre d’un prétexte à parler comme vous faites du pauvre abbé Chevance, ni de moi.

Il l’avait écoutée, avec une agitation croissante.

— Ne dirait-on pas que je te chasse ! cria-t-il. Où veux-tu en venir ?

— Laissez-moi partir, supplia-t-elle. Du moins laissez-moi attendre que vous ayez repris votre sang-froid. Comment ai-je pu vous irriter à ce point ?

Mais il souffrait lui-même trop cruellement pour entendre ce cri douloureux, ce dernier appel à sa pitié. Sans le vouloir, elle venait de prendre en défaut un égoïsme aussi rigoureusement préservé, recouvert, qu’une nymphe dans sa gaine de soie. Certes, il croyait aimer sa fille. Il l’aimait peut-être ? Peut-être avait-il aimé aussi jadis l’ombre silencieuse, encore présente mais voilée, la douce et brillante étrangère ? Assurément, de loin, hors de sa présence, il les eût aimées toutes deux, vénérées, priées comme des anges. Ce qui le déchire, c’est de se découvrir lui-même, de reconnaître sa misère et ses tourments, sa propre vie couleur de cendre, à travers ces destins jumeaux…

Elle revient vers lui toute pâle, pose une main sur son épaule, lui ferme la bouche de ses doigts.

— Ne soyez pas injuste, ne me faites pas de peine, vous le regretterez tant…

— Je ne suis pas injuste, je prends ta défense… Je prends ta défense contre toi-même. Parfaitement. C’est vrai que tu as plus de bon sens que tous les abbés Chevance du monde ; tu appartiens à une lignée de propriétaires qui savaient le prix des choses, et dans l’ordre du surnaturel, il n’est pas si indifférent qu’on croit de faire de bons ou de mauvais marchés. Tu n’es pas naïve, non, mais tu es pure, incroyablement pure. Tu as la témérité des cœurs purs. Je ne suis qu’un affreux petit bonhomme, soit ! qui ne comprend rien à la vie des âmes, qui a fait déjà le malheur d’une sainte et s’apprête à faire le tien ; on le dira, on l’écrira. Je dois porter ainsi qu’un honteux fardeau trente ans de travail acharné, d’humiliations subies en ravalant ma salive, d’affreuses déceptions, et ils m’appellent le rat pesteux.

Et parce qu’elle venait de s’écarter de lui, qu’il sentait encore sur ses lèvres la caresse tremblante de sa main fraîche, il laissa échapper son secret, presque à son insu, ivre d’une jalousie obscure qu’il n’aurait pas su nommer.

— J’avais décidé de me taire. A quoi bon te troubler ? Mais il n’est pas inutile non plus de te mettre en garde contre… des… des périls que le simple bon sens, et même la plus fine raison, ne discernent pas toujours. Hélas ! il y faut une certaine expérience du mal… du moins son pressentiment… Enfin parlons net : tu vois le colonel Fiodor tous les jours… tu n’as rien remarqué ?

— Si… oh ! si… Je me méfie beaucoup de cette sorte de colonels ! Papa, ce n’est pas moi qui l’ai engagé.

— Oui, oui, fit-il avec aigreur. Je l’ai engagé, en effet, sur la recommandation de madame de Montanel… Hé bien, il te compromet à plaisir, cet imbécile.

La terreur l’emporta sur la honte, et Chantal ne put retenir un cri d’angoisse.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Qu’est-ce qu’il a dit ? Que veux-tu qu’il dise ? Ma parole, il ne manquerait plus que ça ! Quelle naïveté ! Non, il se contente de donner à nos gens un spectacle odieux, ridicule. On le voit derrière toi comme ton ombre. Il exagère, jusqu’à la dérision, les égards, le respect, une soumission d’esclave volontaire à tes moindres désirs. Il te dévore des yeux, paraît-il.

— Comment, paraît-il ? Ce n’est… ce n’est donc pas vous qui… Oh ! papa, que vous êtes méchant !

— Je ne suis pas méchant. J’ai cru, en conscience, devoir tenir compte d’un rapport, d’une dénonciation si tu veux, mais qui m’a paru désintéressée, car une jeune servante sait ce qu’elle risque en… en s’entremettant… bref Francine a parlé. Que voulais-tu que je fasse ? C’est une bonne petite fille, très saine, très simple, qui nous est dévouée. Elle aime énormément ta grand’mère. D’ailleurs, n’exagérons pas, mon enfant ! Gardons-nous de prendre les choses au tragique… L’aventure est plus banale que tu penses.

Mlle Chantal avait tourné vers la fenêtre, vers la lumière dorée comme vers un regard ami, ses yeux secs, cernés d’une tache blême qui s’élargissait jusqu’aux joues. Le bégaiement du vieil homme n’était plus, à ses oreilles, qu’une rumeur sans aucun sens précis, une espèce de plainte puérile. Elle se raidissait de toutes ses forces, non pour refouler ses larmes, mais pour dominer sa fierté.

— Je pense, dit-elle tout à coup de sa voix calme, que vous avez eu tort d’écouter Francine, papa, et aussi de vous inquiéter pour moi.

— Tu ne sais rien du monde, tu n’en veux rien savoir, c’est tellement plus simple ! Ta mère prétendait déjà marcher à travers les chemins boueux avec la petite pantoufle de Cendrillon. Oui, il fallait que tu l’apprisses un jour ou l’autre, le monde n’est pas fait pour les anges. Je suis un catholique irréprochable, j’ai consacré une partie de ma vie à l’histoire de l’Église et je dis : le monde n’est pas fait pour les anges. J’ajoute même : tant pis pour les anges qui s’y hasardent sans précaution ! Tu as beau me regarder de ce regard limpide ! Il est limpide parce qu’il n’a rien vu, rien pénétré. Chacun de nous a son secret, ses secrets, une multitude de secrets qui achèvent de pourrir dans la conscience, s’y consument lentement, lentement… Toi-même, ma fille, oui, toi-même ! si tu vis de longues années, tu sentiras peut-être, à l’heure de la mort, ce poids, ce clapotis de la vase sous l’eau profonde… Hé ! que voudrait-on de nous ? Des choses impossibles. Il faut d’abord tracer la route, pas à pas, de l’enfance à la vieillesse, tâter chaque pouce de terrain, détendre les pièges, ramper, ramper, toujours ramper. Que diable ! pour se faire entendre, reconnaître, on doit se mettre au niveau des autres, on ne parle pas debout à des gens couchés. Qui se redresse se voit seul tout à coup. Sommes-nous donc faits pour vivre seuls, je te demande ? Et d’abord, le pouvons-nous ? Ah ! ah ! ah ! oui : le pouvons-nous ? Je te disais qu’à certains jours ton espérance, ton allégresse, ton invraisemblable sécurité me jettent hors de moi, m’enragent… C’est un sentiment bas, n’est-il pas vrai ? Des plus bas, hein ? Je suis sûr que tu le trouves bas ? Allons, réponds donc !

Elle serrait les paupières pour ne pas voir l’infortuné petit homme, enragé d’on ne sait quel dégoût de soi-même, et qui s’ouvrait comme un fruit mûr.

— Tu ne veux pas répondre ?… C’est un sentiment bas, peut-être… en un sens… D’ailleurs, qui te dit que je ne l’ai pas combattu ? Mais les circonstances sont telles, je suis à un tournant si décisif de ma vie, qu’on a besoin de franchise, d’air pur… Réponds donc !

— Mais, papa… oh ! papa, je vous aime ! s’écria-t-elle, éperdue.

Car elle venait d’étouffer, par un effort immense, la révolte de son cœur. Les faibles mains frémissantes faisaient, à son insu, le geste d’effacer, de couvrir, et son regard resplendissait de cette sorte de pitié qu’on ne voit qu’aux yeux des mères.

L’exaltation nerveuse de M. de Clergerie tomba brusquement, et il se mit à frotter d’un coin de son mouchoir, avec beaucoup de soin, son crâne écarlate.

— Moi aussi, je t’aime, fit-il d’une voix brisée. Pardonne-moi. Où sommes-nous déjà ? Où allions-nous ?… Que de sottises. L’excès de travail, mes insomnies, cet air d’orage… Ne vois en ton père qu’un malade, ma pauvre enfant… Je suis un malade, un sensible. Je voudrais ne rencontrer que des visages heureux, n’entendre que des paroles de joie, de gratitude… Un sensible est toujours déçu.

Il l’observait timidement, avec crainte, à travers ses cils mi-clos. Il s’étonnait qu’elle fût encore devant lui, la tête penchée sur l’épaule droite, et — dans les traits du fin visage toujours tendu, les sourcils hauts, la ride légère du front — le signe d’une volonté si pure, impossible à rompre, une espèce de fermeté militaire… « Ce n’est qu’une enfant, songeait-il, mon enfant… » Mais il eût souhaité, dès ce moment, souffrir par elle ou qu’elle l’humiliât.

— Parle-moi, dit-il. Je t’ai offensée. Aussi, tu es trop confiante, trop claire ! On craint que tu n’aies pas assez de pitié pour les malheureux qui piétinent, comme moi, dans la boue du temporel… L’histoire de Fiodor est banale et ridicule, je le répète… N’y pensons plus… J’aviserai… Parle-moi, seulement, ma chérie ? Réponds-moi ?

— Je réfléchissais, papa, fit-elle tristement. Vous ne me laissez pas beaucoup de temps pour ça… N’importe. On ne voit pas toujours le détail des choses faciles, mais les plus difficiles sautent aux yeux du premier coup. Prenez garde, au moins, de ne pas vous appuyer trop fort sur moi, papa. Il ne faut pas tant peser sur mes pauvres épaules. La sécurité, l’allégresse, c’est bien joli ! Je vois maintenant… c’est-à-dire, je crois comprendre que Dieu nous les donne à crédit, parfois, jamais pour rien. Et alors… si nous devons payer le capital et l’intérêt jusqu’au dernier centime ! Mais quoi ! Vous finirez tous par exiger de moi, non pas même que je décroche les étoiles — que je me baisse pour les ramasser ! Je me moque bien de Fiodor et des histoires de Francine : au fond, je ne suis pas si niaise… Ce qui me fait tant de peine, là, vous voulez le savoir ? Hé bien, c’est d’être aussi impuissante à vous rendre heureux, vous, vous tous, tous ! Il me semble que je travaille à ça depuis des siècles, et me voilà comme au premier jour. De vous l’entendre dire, j’ai failli perdre mon courage, en une seconde, en un clin d’œil… Oh ! papa, moi aussi, je puis donc être triste — non pas affligée, douloureuse ou même désolée car, enfin, Notre-Dame était désolée au pied de la Croix — mais triste, de cette tristesse aussi froide que l’enfer ! A présent, je l’ai senti, je ne l’oublierai plus jamais, il y a un vertige dans la tristesse, un sale vertige ! C’est comme une écume sur la langue ; j’ai mâché le fruit défendu, quelle horreur… Tant mieux pour ceux-là qui réussissent à aimer la tristesse sans offenser Dieu, sans pécher contre l’espérance. Je ne pourrais pas, moi. Avec Satan, la tristesse est entrée dans le monde. Le monde pour lequel Notre-Seigneur n’a pas prié, le monde que vous prétendez que j’ignore, bah ! il n’est pas si difficile à reconnaître : il préfère le froid au chaud. Qu’est-ce que Dieu peut trouver à dire à qui incline de soi-même, par son propre poids, à la tristesse, se tourne d’instinct vers la nuit ? Ah ! papa, nous calculons le temps qui me reste à passer près de vous, nous faisons mille projets d’avenir, et pourtant nous descendons, nous sommes dans un creux, notre pan de ciel se rétrécit, l’horizon monte. Je devais vous prévenir : ne vous appuyez pas trop sur moi, je ne suis plus si solide que ça sur mes jambes. Oui, oui, vous pouvez sourire, allez ! Je demande grâce — pas grâce, non : mais une trêve, une simple trêve, la trêve d’usage pour enterrer les morts. Mais oui, les morts ! Il n’y a pas de bataille sans morts. Vous avez tous l’air de me croire une sainte, c’est prodigieux ! Une sainte est à l’aise n’importe quand, n’importe où… Quelle drôle d’idée… Ainsi votre mariage est à peine convenu, et déjà vous me poussez doucement vers le couvent, par prudence… Quel couvent ? Personne n’en sait rien. Le nom n’a pas beaucoup d’intérêt ; il suffit que ce soit une grande bâtisse de pierre jaune, avec des murs de vingt-cinq pieds, une porte énorme et la sœur tourière à son guichet. Est-ce que je pourrai emmener mes chiens ?

Vingt fois M. de Clergerie avait levé vers sa fille une main tour à tour interrogatrice, irritée, implorante. De tels propos, cette voix presque dure, cette tendresse révoltée, mystérieuse, étaient pour lui autant d’énigmes. Et néanmoins il connut en un éclair, une fois encore, l’étrange pressentiment qui l’avait déjà bouleversé. Que défendait-elle de si précieux, avec une énergie sauvage ? Quelle part inconnue de sa vie ? Aux derniers mots, ce fut la stupeur qui l’emporta.

— Est-ce toi qui parles ainsi, Chantal ? Sur ce ton ? Tes chiens ?

— Oui, mes chiens, s’écria-t-elle en riant d’un rire qui visiblement la déchirait. Mes chiens ont besoin de moi, comme vous tous. Et retenez bien ceci, papa, mon pauvre papa ! Il est très possible que je ne puisse bientôt plus rien pour eux ni pour vous.

Elle fit un geste d’adieu, et disparut sans lui laisser le temps de répondre, ou seulement de la rappeler.

IV

M. de Clergerie l’eût sans doute rappelée en vain ; Chantal était entrée déjà sous l’ombre des tilleuls, de l’autre côté de la pelouse. Il ne vit plus qu’un instant sa jupe claire. Les deux chiens passèrent comme des flèches, épaule contre épaule — et derrière eux, dans l’herbe épaisse, un double sillon d’argent. Elle allait, ainsi qu’on s’échappe, d’un pas rapide, et pourtant calculé, furtif, le long du sentier étroit qui, à travers les buissons de laurier-rose et de seringas, tourne court vers les pâturages et la vieille petite ferme en ruines, au creux d’un vallon puéril, avec son unique peuplier, l’auge moussue, la mare envahie par les joncs. La pluie du dernier orage luisait encore dans l’ornière. Un gros merle surpris s’évada, parut rouler longtemps de feuillage en feuillage, à grand bruit et, libre enfin, éclata de son rire strident.

Pour la première fois, peut-être, elle renvoya brutalement ses chiens, sans une caresse. Et comme ils descendaient le plus lentement possible vers la claie de bois qui fermait le chemin, s’arrêtaient sur le seuil, et s’y couchaient en gémissant, elle fit même le geste de chercher une pierre imaginaire parmi les aiguilles de sapin. D’ailleurs, elle ne sentait aucune colère, mais à sa grande surprise (car sitôt troublée ou seulement inquiète elle avait toujours haï d’instinct la solitude, l’oisiveté), tout à coup, profondément, elle éprouvait un besoin de silence, de repos, on ne sait quelle crainte d’être vue. A mi-route, l’impatience la prit de tant de détours inutiles, elle franchit la haie par une brèche, déchira ses bas, se retrouva hors du parc, dans la prairie brûlante qu’elle acheva de traverser du même pas, jusqu’à l’ombre du peuplier. Elle se laissa tomber dans l’herbe, avec un soupir de fatigue.

Encore un long moment, ses oreilles s’emplirent du bourdonnement de la terre surchauffée. Depuis l’aube, les oiseaux avaient regagné les couverts, les grillons mêmes s’étaient tus. Rien ne bougeait qu’un papillon grêle, à la pointe des folles avoines. Elle ferma les yeux.

Les mots prononcés n’avaient déjà plus pour elle aucun sens ; il ne restait que le souvenir d’une souffrance aiguë, à présent presque aussi incompréhensible qu’eux, un remords qu’elle s’efforçait d’amener peu à peu dans la lumière de la conscience. Ce qu’elle avait dit n’importait guère, à supposer même qu’elle eût manqué de patience ou de douceur. Comme les âmes très pures, elle se résignait vite aux fautes commises, ne pensait qu’à en réparer de son mieux le dommage. « De toutes mes filles, vous êtes assurément la moins scrupuleuse », disait parfois l’abbé Chevance.

Oui, qu’importent les paroles ? La faute même, une fois que la volonté s’en détache, cesse d’en nourrir la sève, a tôt fait de se flétrir et meurt stérile. C’est dans le secret des intentions, ainsi qu’au cœur d’un humus décomposé, la noire forêt des fautes à venir et des fautes non pardonnées, demi-mortes, demi-vivantes, que se distillent d’autres poisons. Et sans doute, elle n’eût su le dire, parce que, jusqu’à cet instant, chaque fois qu’elle l’a voulu ainsi, son âme s’est ouverte sans effort à la lumière de Dieu, comme un homme prend toute sa part d’air respirable, respire à fond. Pourquoi, aujourd’hui, une tache d’ombre ? Qu’ai-je fait ? dit-elle.

Dix heures sonnent au loin, gravement. Mais c’est en vain qu’elle essaie de fixer sa pensée à l’humble besogne du jour — le déjeuner à mettre en train, les provisions rapportées de Lillebonne, les comptes de Fernande, et aussi ce panier de bigarreaux — les cerises brunes qu’il faudra trier soigneusement, une à une, à cause des vers dont Mgr Espelette a horreur. Quoi ! le travail ne lui serait à ce moment d’aucun secours, parce qu’elle l’accomplirait sans joie, à regret. Qui mesure, ne donne rien. Et depuis le matin, elle n’a fait en somme que calculer, mesurer — pis encore : elle s’est si fort embrouillée dans ses mesures, dans ses calculs, qu’elle ne sait décidément plus ce qu’elle veut, où elle va. Elle est allée à M. de Clergerie par lassitude, par terreur d’un péril incertain ; elle a désiré lâchement se décharger d’une part de sa peine et, juste dérision, son fardeau s’est accru des hésitations, des remords, des pauvres secrets du petit homme. Elle a cru se délivrer, mais c’est lui qu’elle a délivré aux dépens de sa propre paix.

D’un geste impatient, elle écarte les hautes herbes qui lui piquent les joues, car elle est couchée sur le ventre, au bord de la mare. L’ombre du peuplier a tourné peu à peu, le soleil tombe d’aplomb sur ses épaules, les brûle au travers de la légère blouse de soie. Aussi loin que porte le regard, la dure lumière n’a pas un fléchissement, pas une ride ; elle ne tremble même plus au-dessus des joncs, autour des quatre murs de pisé qui ont pris la couleur des roches rousses de la vallée d’Avre. Le chaume pâli des toits, les seuils béants, une persienne encore pendue à sa charnière, l’immobilité surnaturelle de ces murailles jadis vivantes, leur nudité, font un paysage de désolation qu’écrase de tout son poids l’immense azur… « Qu’ai-je fait ? répète-t-elle tristement. Quelle faute ai-je commise ? »

L’idée ne lui vint pas qu’elle souffrait peut-être sans raison, sans but, que la question posée n’a pas de réponse possible, que son angoisse est faite pour se perdre, avec tant d’autres, dans la sérénité universelle, ainsi qu’un cri ne dépasse pas un certain cercle de l’espace, et, hors de ce cercle, n’est rien. Elle examine, avec une attention singulière, chacun des événements de cette matinée, un par un, et — chose étrange ! — il lui semble qu’ils s’ajustent si étroitement, si solidement, qu’aucune volonté n’en aurait pu briser la logique implacable, qu’il les faut subir tels quels, dans leur succession rigoureuse. Et d’autres vont suivre, suivront sûrement, non moins futiles en apparence (car sa petite destinée si légère n’importe à personne qu’à Dieu), contre lesquels son âme est aussi désarmée. N’a-t-elle pas jusqu’alors cru qu’à chaque jour suffit sa peine ? Mais le jour vient où la vie brise pour jamais la céleste insouciance des petits, impose tout à coup le choix décisif, substitue instantanément la résignation à la joie.

« Je ne suis pas résignée ! » disait-elle jadis à son vieil ami. « La résignation est triste. Comment se résigner à la volonté de Dieu ? Est-ce qu’on se résigne à être aimée ? » Cela lui paraissait clair, trop clair. Seulement, il y a sans doute dans la volonté de Dieu une part que le triste amour humain ne saurait réduire tout entière, incorporer parfaitement à sa propre substance. La grande soif, la Soif éternelle s’est détournée des sources vives, n’a voulu que le fiel et le vinaigre, n’a désiré que l’amertume.

D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que Chantal s’est sentie portée ainsi à la frontière d’un monde nouveau, trop différent de celui où elle essaie de vivre, mais elle s’en détournait aussitôt, elle n’en voulait rien connaître. Il lui semble à présent que les événements l’y poussent, qu’elle y entre, qu’elle y est entrée déjà. Les épreuves de ces derniers jours lui en ont ouvert les portes. Faut-il avancer, reculer, rester sur place, attendre ? Nul n’est moins capable que cette petite fille sincère d’une certaine emphase qui dramatise à plaisir la plus insignifiante aventure. Au contraire, elle s’est toujours appliquée, non sans malice, à découvrir dans chacune des peines ou des déceptions de sa vie ce rien de comique que le malheur lui-même recèle — auquel n’échappe jamais tout à fait la majesté du malheur. La gaieté des saints qui nous rassure par une espèce de bonhomie familière n’est sûrement pas moins profonde que leur tristesse, mais nous la croyons volontiers naïve, parce qu’elle ne laisse paraître aucune recherche, aucun effort, ni ce douloureux retour sur soi­même qui fait grincer l’ironie de Molière au point précis où l’observation des ridicules d’autrui s’articule à l’expérience intime. « Oh ! ma fille, s’écriait l’abbé Chevance, un seul sourire parfois soulage, il rend la paix, l’âme respire… Gardez-vous, comme les orgueilleux — pauvres gens ! — de vous ajuster par avance à la mesure des grands périls qui ne viendront pas, peut-être ?… Il n’y a pas de grands périls, c’est notre présomption qui est grande. »

— Voyons, dit-elle tout haut d’une voix qu’elle essaie de raffermir, j’avais trop de confiance aussi ! On ne passe pas éternellement à travers les mailles du filet ; l’important est de savoir se dégager doucement sans rien casser. Cela m’a réussi toujours… Il suffit de prendre son temps, de ne pas s’affoler… Évidemment, ce mariage va tout compliquer — pour un moment — j’aurais dû m’y attendre, suis-je bête ! Enfin madame de Montanel me supportera bien six mois, un an ? Mais papa est si jaloux de sa liberté, si soupçonneux, si susceptible ! Je devrai encore lui laisser l’illusion qu’il ne me perd pas, lui glisser entre les mains, à son insu, comme une ablette… Où irais-je ? Le couvent me fait peur, c’est peut-être une tentation du diable ? En somme, je ne tiens pas à être protégée trop visiblement ; je n’ai pas de goût pour la guerre de forteresse, il ne me déplairait pas de me battre au grand air, de marauder un peu, de dormir au bivouac, roulée dans mon manteau, à la grâce de Dieu… Est-ce aussi une tentation ? Après tout, je pourrais aller en Afrique, ou en Chine ! Il y a les missions, juste pour de pauvres filles telles que moi, que la Providence ne peut employer qu’à des besognes simples, qui recommencent tous les jours — balayer la case du missionnaire, sarcler le potager, faire le catéchisme et moucher les bébés nègres… Mais voilà ! aurais-je la force ?… Et, bien entendu, je ne l’ai pas, inutile d’insister.

Elle fit le geste d’éloigner d’elle, de rejeter une fois pour toutes un rêve insensé. Ce n’était pas qu’elle se préoccupât autant qu’on pourrait le penser des bizarres crises nerveuses dont elle avait laissé surprendre le secret, car elles l’avaient toujours plus humiliée encore qu’effrayée. A vrai dire, elle ne redoutait désormais que le scandale et la curiosité des médecins. Si loin qu’elle remontât, d’année en année, elle ne se souvenait pas de s’être jamais révoltée contre quoi que ce fût, n’en tirant nul avantage, assurée qu’elle était faite ainsi, que la résistance l’eût brisée, que l’événement imprévu, si fâcheux qu’il paraisse, peut être ramené par douceur et par ruse aux proportions favorables, à la mesure d’une simple et diligente sagesse. « Il me semble, confia-t-elle un jour à l’abbé Cénabre, qu’il est possible d’agir comme une grande personne, tenir sa petite place dans le monde, défendre des intérêts légitimes, et ne voir néanmoins les choses essentielles, élémentaires, la joie, la douleur et la mort, qu’avec le regard d’un enfant. » Cette fois encore, en effet, une espèce de curiosité aussi fraîche, aussi neuve que celle des enfants devait finir par l’emporter sur le premier mouvement du dégoût, et elle essayait d’assister en spectatrice à sa propre aventure. « Ce pauvre Russe, pensait-elle, est pour le moins aussi fou, car il va me demander un de ces matins à changer l’eau en vin, ou à ressusciter les morts. Qu’importe s’il parle ou non ! Une grande nerveuse de plus, ça ne comptera guère dans la famille. Et s’il fallait en croire papa, nous sommes tous de grands nerveux, c’est fatal ! »

Elle s’efforça de rire, puis étouffa ce rire entre ses petites mains jointes. Elle regardait obstinément, stupidement, à la crête du talus, juste au ras de l’herbe rousse, la cime immobile d’un if, et à l’extrême pointe de l’arbre noir, au loin, l’arête éclatante du toit, une molle fumée transparente… Le choc d’un seau contre la pierre de la fontaine, une porte qui se ferme, l’appel d’une voix jeune et claire, un moment suspendue dans le ciel limpide… Et tout à coup, par un mouvement de l’âme si brusque, si peu attendu qu’elle pensa défaillir, la maison jadis tant aimée lui devint étrangère, presque ennemie. Pour la première fois il semblait qu’elle se fût arrachée d’elle, qu’elle échappât au mystérieux prestige des choses trop familières, comme usées par le regard, insoupçonnables, qui finissent par lasser toute vigilance et trahissent à coup sûr. Bien avant qu’elle eût pu donner un nom à une impression si nouvelle, elle sentit, au déchirement de son être, la force des liens qui venaient de se briser. C’était comme la soudaine révélation de l’indignité d’un ami, le mensonge non pas surpris, mais seulement perçu par la clairvoyance surnaturelle de l’amour, des yeux qui se détournent, une main dérobée, l’ombre d’un visage… Jadis, aux belles vacances de jadis, lorsqu’elle découvrait du haut de la dernière côte, à la sortie d’Arromanches, les larges pentes d’ardoises parmi les dômes verts des tilleuls, elle voyait aussitôt les dalles noires et blanches du vestibule, l’escalier de pierre, la cretonne fleurie de sa chambre — elle respirait l’odeur fraîche, un peu sure, des couloirs aux volets toujours mi-clos, elle s’emparait de la maison tout entière, à travers l’espace, ainsi que le seul geste d’une main chérie est déjà pour l’amant la certitude de la présence, cette présence elle-même, une possession. Aujourd’hui, elle contemple avec méfiance le déroulement de la mince fumée dans l’azur, le signe imperceptible de la demeure vivante, la demeure qui lui est encore un abri, qui ne lui sera plus jamais un asile, où d’autres vont et viennent, qu’elle a cessé de comprendre, qui poursuivent entre eux leurs desseins obscurs. Et sans doute, elle les aime encore, mais sa pitié ne les trouvera plus au premier élan, elle ne s’en approchera désormais qu’avec prudence ; elle craint leurs pièges. Avec moins de remords qu’une sorte de curiosité déchirante, elle s’avise peu à peu que depuis longtemps, à son insu, elle jugeait son père, que la racine profonde du sentiment mi-filial, mi-maternel — si désespéré, si tendre — plonge juste à ce point exact de l’âme, trop douloureux, où dort le germe du mépris, et que ne purifie tout à fait la flamme d’aucune charité. La voix qu’elle a entendue, la voix d’un pauvre homme, tour à tour lâche et dure, résonne toujours à ses oreilles, ainsi qu’un horrible aveu. Il semble qu’à regarder seulement le toit dans les arbres, elle va l’entendre de nouveau. Mon Dieu ! Pourquoi cette frayeur, ce dégoût ! Elle le savait aussi faible qu’un enfant, avec ses ambitions frivoles, ses rancunes, son égoïsme ingénu, sa terreur de la mort. Mais elle ne l’avait jamais redouté. Pitié ou mépris, qu’importe ? il suffisait bien qu’elle l’aimât. Elle ne songeait qu’à le servir, les servir tous, et d’abord les plus déshérités, dont sa tendresse infaillible avait éprouvé le néant, qu’elle sentait vides. « Pauvres pécheurs ! comme ils sont vides ! » disait le vieux Chevance. Quels pécheurs ? Sa charité ne les nommait pas, elle ne séparait aucune unité de ce pâle troupeau de fantômes. A quoi bon ? Pourvu qu’elle restât seulement docile à Dieu, qu’elle se fît chaque jour plus claire pour ouvrir et réjouir tant de misérables regards encore clos, plus fervente pour les réchauffer sous leurs suaires, éveiller leurs cœurs dormants. « Si Dieu se laissait voir, pensait-elle tristement, ils l’aimeraient plus que moi, peut-être ?… » Mais ils se traînent et s’appellent en vain dans la nuit, jusqu’à ce que l’un de nous recueille et réfléchisse un seul reflet de l’astre divin… Non, non, elle ne les avait jamais redoutés, son indulgence envers chacun d’eux avait été celle d’un enfant, aussi spontanée, aussi libre, aussi pure. Et bien que des vies pour elle si singulières, inutiles et comme superflues, fussent un spectacle à révolter sa jeune raison, elle était restée jusqu’alors trop étrangère à leurs mobiles secrets, aux passions qui les dévorent ; elle n’en craignait ni l’exemple ni le contact… D’où vient donc cet éloignement soudain ? Qui a poussé ce cri de terreur ? « Vous ne savez pas grand’chose du péché, répondait parfois son vieil ami, avec un sourire triste. Non ! vous ne savez véritablement pas grand’chose de lui. » Et dans son impuissance à trouver une de ces métaphores plus sublimes, familières aux prédicateurs, il ajoutait, du ton d’un paysan qui défend son grain contre la vermine : « Voyez-vous, les péchés sont avides et cruels comme des rats. Et qui les aime est cruel autant qu’eux, ou le devient à la longue. La cruauté, ma fille… »

La cruauté ! Il n’allait pas plus loin, serrait ses lèvres sur le mot mystérieux. Mais elle l’écoutait attentivement sans comprendre. Quelle âme pure distinguerait aisément la cruauté de la folie, et ne serait tentée de les confondre ? Comment croire que l’homme puisse partager avec l’enfer ce pain horrible ? Certes, elle ne pouvait douter de la parole du prêtre, ni de l’humble expérience dont elle avait éprouvé tant de fois le bienfait, et néanmoins elle n’osait alors poursuivre, l’interroger. Il lui semblait qu’elle n’eût pas supporté sans mourir une déception si profonde de son innocente charité, que de tous les vices imaginables celui-là était le seul qu’elle n’eût pu s’empêcher de haïr. Le péché est cruel, soit ! Que dire de ses victimes misérables ? Qu’ils étreignent entre leurs bras, qu’ils pressent sur leurs poitrines déchirées, par une erreur hideuse, une bête ainsi armée, n’est-ce donc pas assez, peut-on faire mieux que de les plaindre ? La seule pensée de cette méprise absurde, lamentable, crevait son cœur de pitié. S’ils savaient ! Sans doute elle n’était pas assez naïve pour entretenir l’illusion qu’il suffit d’éclairer les consciences pour les réformer à coup sûr, car sa compassion délicate ne lui inspirait que méfiance des conseils ou des discours trop faciles. Elle espérait seulement les gagner par la douceur, la patience, comme on apprivoise un animal farouche et blessé. « Ma fille, disait encore l’abbé Chevance, l’orgueil à vif n’a cure ni de patience ni de douceur… C’est une goutte d’eau sur un fer rouge. — Alors, répondait-elle, en le défiant de ses yeux paisibles, où la douceur et la patience ne peuvent rien, la joie suffit, la joie de Dieu, dont nous sommes avares. Oui, qui la reçoit est trop tenté de la garder, d’en épuiser les consolations, alors qu’elle devrait rayonner de lui à mesure. N’est-ce pas… n’est-ce pas… vous comprenez ? Combien les saints se font transparents ! Et moi, je suis opaque, voilà le mal. Je réfléchis un peu de clarté, quelquefois, chichement, pauvrement. Est-ce que Dieu n’en demande pas plus ? Il faudrait n’être qu’un cristal, une eau pure. Il faudrait qu’on vît Dieu à travers. » Ainsi chaque déception l’avait laissée jusqu’alors plus forte dans sa paix fragile. Et à vrai dire c’était de l’idée même de cette fragilité qu’elle tirait sa force ; elle ne désirait aucun de ces points d’appui solides, de ces constructions logiques où tant de faibles et de présomptueux enferment leurs vies : elle eût cru y mourir étouffée, comme entre des murs d’airain. Pareille à ce qui vole, son équilibre exquis était un miracle d’adresse et de volonté, un jeu aérien. La trahison d’une amie, ou pis encore, la surprise d’une certaine bassesse ne l’avaient jamais éprouvée à demi, bien qu’elle n’en laissât rien paraître. « Je suis si légère, avouait-elle… Je voudrais n’être qu’un petit grain de poussière impalpable, suspendue dans la volonté de Dieu. »

Mais aujourd’hui, à cet instant, il semblait, comme un oiseau au creux de l’orage, qu’elle eût perdu le sens même du vol. De quelle hauteur était-elle donc retombée pour qu’elle se sentît peser d’un tel poids sur la terre qu’elle étreignait de ses mains et de ses genoux ? Dans son étonnement, elle n’osait se lever, quitter ce lieu désert, intolérable. Elle osait à peine ouvrir les yeux, fixer son regard sur les lignes nettes et dures des collines, qu’elle craignait tout à coup de voir se refermer sur elle. Les coteaux coupés de haies vives, la route blanche, l’ombre déliée de la minuscule vallée de la Souette, à peine distincte, jusqu’à la crête plus lointaine, coiffée de travers par les derniers taillis de la forêt de Seigneville, tout ce paysage paisible lui apparut transfiguré dans la lumière immobile, — énorme, attentif, ainsi qu’un animal géant qui guette sa proie. Jadis, elle avait senti le même sursaut de terreur, vite réprimé, devant l’immense amas des villes. Mais cette terre même n’était pas moins puissante, avide, formée aux désirs de l’homme, pétrie et repétrie par le péché, terre de péché. « J’étais si naïve ! Il ne faut pas être naïve ! » répétait-elle tristement, sans pouvoir exprimer mieux une angoisse trop nouvelle. Et sans doute, à cette minute encore, sa peine était celle d’une enfant, bien que ce qui allait être révélé, à son insu, sous ce ciel torride, c’était la force de l’homme, sa cruauté, les ressources infinies de la ruse, et la férocité du mal.

Ce fut là peut-être l’unique tentation de sa vie, et le coup inattendu fut porté avec une telle vitesse qu’elle ne put absolument l’esquiver. En une seconde, elle reconnut sa solitude effrayante, fondamentale, la solitude des enfants de Dieu. Et certes, elle était bien loin encore d’en avoir la connaissance abstraite, à supposer d’ailleurs qu’il soit possible de concevoir l’absurdité magistrale, le défi sublime de ce petit nombre d’animaux pensants qui n’apportent, en somme, au monde, que la bonne nouvelle de la Douleur divinisée ! Mais elle sentit au profond de l’âme, et jusqu’à la moelle des os, le délaissement sacré, seuil et porche de toute sainteté. Sa surprise fut si grande qu’elle se releva sur les genoux, et par un calcul enfantin mesura la distance qui la séparait de la route de Seigneville où passe le train d’Avancourt, Oui ! le temps d’un clin d’œil, la jeune fille intrépide et sage, si tendre à tous, eut cette folle pensée de fuir, telle quelle, n’importe où, comme une voleuse. « Je ne les reverrai plus ! » Et elle voyait quand même, avec une vérité surnaturelle, chacun de ces visages qui le matin encore étaient si étroitement, si doucement liés aux autres images de sa vie qu’ils semblaient lui appartenir au même titre que sa propre pensée. Maintenant ils apparaissaient dans une lumière crue, qui ne fait grâce d’aucune ride suspecte, change en grimace un sourire sournois, découvre la taie d’un regard. Ils lui faisaient peur, et non pitié. Telle parole, souvent lue et relue, tel verset du livre de Job, le cri terrible arraché au dur cœur juif par la malice universelle, l’ironie désespérée des psaumes, ce témoignage venu du fond des âges, avec l’odeur du sépulcre, que la dévote épelle en somnolant, au ronron de l’harmonium, reprirent leur sens éternel. Elle se laissa tomber en avant, plongea sa tête dans l’herbe épaisse, et pleura comme elle n’avait jamais pleuré.

....... .......... ...

— Quel désastre ! dit à ce moment derrière elle une voix sans timbre… Je m’en doutais. Il faudrait avoir l’œil à tout. Notre bien s’en va, ma fille…

Chantal se leva d’un bond, essuyant ses larmes à pleines mains, toute tremblante.

— Mon Dieu ! mama, comment vous a-t-on laissée venir jusqu’ici ? Où allez­vous ? Ce soleil peut vous tuer… Francine…

— Laissez Francine en paix, reprit posément la vieille dame. Qui appelez-vous Francine, d’abord ? Mon fils engage plus de servantes que nous n’en saurions payer. Je ne veux pas de ces sottes qui dévorent notre pain. Elles mangent comme des lionnes.

Les deux mains ruisselantes de sueur restaient pâles, presque grises, dans les plis du châle noir. Le bas de sa longue jupe était blanc de poussière, et aussi ses souliers de drap, dont on n’apercevait que les bouts arrondis. Par l’entrebâillement du fichu de laine qu’elle tenait, malgré la chaleur, serré autour de son cou, elle montrait un mince visage aux joues enflammées, tachées de rouge sombre, et le regard d’un seul de ses yeux, aussi net et tranchant qu’une arête de glace.

— Mama, je vous en prie ! balbutia Chantal, soyez raisonnable, laissez-moi vous conduire jusqu’à la maison. En quel état vous êtes ! Où avez-vous laissé Francine ? Que se passe-t-il ?

— Tâchez d’abord de reprendre un peu de sang-froid, répondit la folle sur le même ton. Est-ce que je vous dérange ? Que de cris ! Il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Ne suis-je pas libre d’aller et venir ? Vous voyez ce bâtiment : à l’automne, il n’en restera rien que des poutres. De plus la mare est inutilisable désormais : ce n’est que boue et grenouilles. S’ils m’avaient écoutée, ils auraient fait la dépense d’un puits, lorsque au temps de la grève de Seigneville le prix de la main-d’œuvre était tombé si bas. Quelle occasion nous avons perdue ! La propriété des Vallette a doublé de valeur, en deux ans — des pâturages inondés chaque printemps, un marécage, qui gonflent les vaches, et font plus d’eau que de lait !… Mais va te faire fiche ! On n’a vu chez nous cette année-là que médecins, pharmaciens, gardes-malades, toutes gens qui, pour ruiner les maisons, en remontreraient au curé et au notaire.

Elle parlait très vite, avec une précipitation grandissante, d’une voix mécanique, qui épuisait ses dernières forces. Visiblement elle ne tenait debout qu’à peine, et Mlle Chantal, qui avait timidement passé une de ses mains derrière l’épaule, voyait frémir les vieilles jambes sous la jupe noire.

— Vous me l’avez déjà dit, mama, vous l’avez dit cent fois, soyez sage. Seulement, vous ne pouvez rester dehors par un temps pareil. Nous allons marcher tout doucement jusqu’à la maison, et vous vous étendrez à l’ombre une minute ou deux, le temps que je prévienne Francine ?…

— La maison, votre maison ? Les pierres vont m’en tomber sur la tête. Je préfère m’asseoir au bord de la mare, sous le marronnier. Puis je rentrerai seule. La marche me fait rudement de bien, ma fille ! La fatigue lave le sang.

— Le marronnier ? Quel marronnier ? Il n’y a plus de marronnier.

— Bon, bon, répliqua la vieille dame. Telle quelle l’ombre de ce marronnier me suffit.

Elle eut un petit hoquet de colère, s’appuya de tout son poids sur la jeune fille.

— Je n’ai jamais été si vivante, je me sens à l’aise, le soleil pique… Nous aurons du regain, que de regain !… Et qu’est-ce que vous faisiez donc là, ma fille, sur le ventre ? La terre vous plaît, hein ? Vous y viendrez, tout le monde y viendra… Une terre à soi, qui travaille à votre profit, pour une vraie femme, une ménagère, cela parle, c’est doux à tenir, cela vaut mieux qu’un homme. Que de fois me suis-je étendue là où vous êtes… non ! plus loin, d’où l’on voit la grande pièce de la Loupe, et les deux prés en contre-bas. La terre vaut un lit de plume : on colle après.

— Justement ! supplia Mlle Chantal, suivez-moi au moins jusqu’à la lisière du parc. Nous traverserons le pré ensemble, le pré seulement, je vous jure ! Vous ferez ensuite ce que vous voudrez.

— Taratata ! je connais l’antienne… Croyez-vous qu’à mon âge je puisse aller seule par les champs ? Je suis folle, ma belle, folle à lier. Ainsi, dans ce moment, je vous parle, et je vois aussi une grosse mouche bleue — oui, bleue !… Dis-moi encore, ma jolie : savez-vous comment ils m’appellent à l’office, ces grands gaillards, de beaux hommes ?… Le chameau. Hein ? J’observe tout, j’entends tout, malheureusement, je ne suis jamais sûre, vous comprenez ? Jamais. Je ne suis pas sûre de mon fils : il biaise, il se traverse, comme un jeune cheval au brabant. On ne doit se fier à personne, en ce monde, pas même aux morts. Oh ! j’ai l’expérience : nos pires ennuis viennent d’eux, ce sont des malins, de fameux malins !

— Mama ! s’écria la pauvre fille, ne m’effrayez pas, soyez sage ! Vous m’entendez ! Si, si, vous entendez très bien quand vous voulez, je le sais… Mama, vous n’êtes pas méchante, vous êtes malheureuse, ce n’est pas ma faute. Je voudrais tant vous aimer.

— Malheureuse ? Moi, malheureuse ! N’en croyez rien surtout, ma fille, je suis fâchée de vous détromper, je suis moins malheureuse que vous : j’ai duré. J’ai duré, moi ! Savez-vous seulement ce que c’est que durer ? Vous aviez choisi de chanter — des fichaises ! Un jour, souvenez-vous, j’ai voulu que vous récuriez les casseroles, c’était une question de principe, et vous vous êtes cassé les ongles. Et qui donc vous parle encore aujourd’hui, solide sur ses deux jambes ? Tandis que vous voilà plus grêle et plus frêle que je ne vous ai jamais vue.

Elle s’arrêta, secouant et baissant vivement sa tête étroite, d’un air de mépris.

— Mais, mama, pour qui donc me prenez-vous, pour qui allez-vous me prendre ? supplia Chantal, aussi pâle que sa collerette. Voyons, n’avez-vous pas assez de ce jeu horrible ? Car c’est un jeu, un affreux jeu, j’en suis sûre. Regardez-moi. Regardez-moi bien en face… Oh ! mama, ma chère mama, ne me tentez pas.

Elle fit le geste de se jeter à genoux, mais l’humiliation lui en parut sur-le-champ tellement vaine, puérile, presque niaise, qu’elle se releva d’un bond, interrogea derrière elle les prés déserts, l’horizon, le feu liquide du ciel, d’un même regard suppliant. Pour la deuxième fois, l’idée lui vint de s’échapper, de s’enfuir, coûte que coûte, sauvagement, ainsi que le condamné fuit son destin. Et déjà elle n’en avait plus le pouvoir. Alors d’instinct, comme par un réflexe vital, parce qu’elle sentait sa résistance à bout et qu’un effort de plus risquait de briser son cœur, elle essaya naïvement de tenir tête, pour dissiper, s’il était encore possible, l’affreux rêve à peine ébauché, avant qu’il n’apparût, sinistre, dans la lumière de midi.

— C’est à moi que vous parlez, à moi, Chantal. Ce n’est pas à maman, vous le savez bien. Si ! vous le savez !… Oh ! mama, vous avez joué cette comédie à papa, à Françoise, à beaucoup d’autres, jamais à moi, — non, jamais ! Vous n’avez jamais osé. Je vous défends… Je ne veux pas savoir, je n’ai pas le courage d’entendre… du moins, pas aujourd’hui. Est-ce que vous ne voyez pas assez que je suis malheureuse ? Je n’en pouvais déjà plus et voilà que vous me venez surprendre, m’achever — oui, c’est comme si vous me frappiez dans le dos. Mon Dieu ! qu’avez-vous contre moi tous ? Que vous ai-je fait ?

— Etes-vous folle ? dit sèchement la vieille dame. Dois-je en croire mes oreilles, ma fille ? Une scène de vous ! Sans doute, il m’est arrivé de vous imaginer mourante, ou morte, que sais-je ? Où est le mal ? Est-ce que nous choisissons nos rêves ? Depuis que vous êtes entrée ici, on n’y parle plus que de médecins, de potions, de cataplasmes, brrrrouou !… Comment voulez-vous que je ne rêve pas de mort, d’agonie, d’enterrement, pouah !… Vous me cherchez querelle, ma fille… Je ne vous donnerai pas le contentement de me voir tomber dans le piège ; le piège est grossier, permettez-moi de vous le dire. Je préfère céder la place.

Elle tenta de reculer d’un pas, chancela, se releva rouge de honte, s’efforçant maladroitement de cacher à son interlocutrice le grelottement sans cesse accéléré de ses genoux. Chantal ferma les yeux.

— Mama, fit-elle d’une voix désespérée, taisez-vous ! Je ne dois rien connaître de ce que vous allez dire, ce sont des histoires du temps passé. Oui, elles vous font mal, je sais… Elles remuent dans votre pauvre cœur. Croyez-vous qu’elles remueront moins lorsque je les aurai apprises à mon tour ? Pas aujourd’hui, du moins, mama, pas tout de suite !

Elle appuyait les doigts sur ses paupières, cruellement. Car, à son insu, elle craignait moins les aveux attendus, menaçants, quels qu’ils fussent, que la minuscule silhouette noire, au centre du paysage hostile, comme au centre de sa propre tentation, le corps fragile, mystérieux, sur lequel elle eût cru toucher, sentir — pareil à cette espèce de mousse élastique qui recouvre chaque caillou ramené des grands fonds par la sonde — l’humble et tragique secret, englouti depuis tant d’années, remonté tout à coup à la surface des ténèbres.

— Louise, reprit la folle, avec une certaine emphase, je hais les grimaces, je vais droit au but, j’ai toujours été franche en affaire, autant qu’un homme. Oui ou non, ma fille, vous ai-je fait tort ?

Elle toussa, comme elle toussait jadis, à l’issue d’interminables marchandages, lorsque le métayer, abruti de chiffres et de gros cidre, trempe la plume dans l’encre et l’essuie sur son coude, vaincu.

— Il faudrait pourtant le savoir, il ne s’agit pas seulement de se taire. Je lis dans votre tête. Oh ! vous ne me cacherez jamais rien, résignez-vous… On ne m’a jamais trompée, les grands mots ne m’en imposent pas, je vais droit au fait — j’interloque, comme on dit. Vous aurez beau inventer cachotteries sur cachotteries, baisser les paupières, tenir votre langue, ça m’est égal. Chaque fois qu’il me plaît, je n’ai qu’à pousser la porte, et j’entre chez vous, ma mignonne, je me promène à travers vos petits mystères. Vous ressemblez à ces gens qui s’enferment à double tour, et laissent leur fenêtre ouverte. Au fond, vous me tenez pour une méchante femme, hein ? Que dites-vous maintenant tout bas ?

— Maman, pauvre maman, répétait Chantal, à bout de force, pauvre maman !

Elle serrait plus étroitement les doigts sur ses yeux comme si la nuit qu’elle faisait ainsi en elle l’eût rapprochée de la chère morte, dont cette voix grêle — ainsi qu’une main va traînant sur le clavier à la recherche d’un air perdu — tirait de l’ombre, un par un, les humbles secrets trempés de larmes.

— Pauvre, dites-vous ? Comment, pauvre ? Vous ai-je jamais reproché votre pauvreté, ma chérie ? Nous ne sommes pas des milords, mais nous épousons volontiers des filles sans dot… Le mal n’est pas grand, on a du travail assez… Tatata — suis-je une cannibale, un dragon ? Je ne parlerai même pas de votre triste santé : mon garçon est un étourdi, un nigaud, il n’a que ce qu’il mérite. Nous faisons les frais qu’il faut… C’est-à-dire, nous avons fait — dans le temps… Enfin, nous faisons… Oh ! mâtine ! voyez-vous, j’ai toute ma tête. Vieille femme en remontre au diable. Même un revenant ne me ferait pas peur. Bah ! Bah ! pourquoi le cacher ? Le… L’enterrement nous a coûté deux cents écus, et folle ou non, ma petite, ce n’est pas devant vous que je m’en dédirai.

Ni la colère, ni même le dégoût n’eussent dénoué les doigts de Mlle de Clergerie et, à la vérité, elle ne sentait à présent ni colère, ni dégoût. Il semblait plutôt qu’un surnaturel silence se fût fait tout à coup dans son cœur — mais si différent de celui qui prélude aux grands débats de l’âme — un silence qu’elle ne connaissait pas encore, d’une autre espèce. Chaque parole venait jusqu’à ses oreilles, intacte, entière, elle en pénétrait le sens, et néanmoins elle l’accueillait avec une indifférence stupide, ou pis encore : le sentiment d’une attente déçue. La créature dont l’image restait fixée derrière ses paupières closes, si ridiculement noire et menue devant cet horizon immense, sous ce ciel torride — était-ce là sa grand’mère, ou quelque insecte ? Elle eût cru volontiers pouvoir écraser d’un coup de talon cette voix chevrotante, elle eût effacé cette forme misérable, d’un revers de la main, comme une ligne tracée au charbon, une phrase extravagante, sur l’implacable écran de l’azur… Mais elle ne désirait rien. Elle n’éprouvait qu’une curiosité morne, dont sa conscience endormie connut obscurément le péril. Car la haine elle-même ne referme pas, sur un faible cœur d’homme, deux bras si glacés. Le cadavre même de la haine est plus chaud.

Non, ce ne fut ni la colère ni le dégoût qui lui firent tomber les mains, ouvrir les yeux. Elle obéit seulement à la loi de sa nature, à sa fierté. Elle fit face. Depuis une heure peut-être, depuis trop longtemps enfin, elle était là, on ne sait pourquoi, dans ce champ désert, humiliée par d’insaisissables fantômes, dupe d’images familières, devenues ennemies, prise dans les rets de flamme du paysage, comme une petite mouche au centre d’une toile éblouissante… Elle fit face.

La vieille dame n’avait pas bougé d’un pouce, toujours debout à la même place, sa petite ombre à son côté, ainsi qu’un nain difforme, mais fidèle. Et bien que ses traits mobiles continuassent de dérouler la succession de ses pensées, elle ouvrait et fermait la bouche sans proférer aucun son.

L’unique ruse de Chantal est justement celle d’un Chevance : une foudroyante simplicité. Alors que le faible ou l’imposteur est toujours plus compliqué que le problème qu’il veut résoudre, et, croyant encercler l’adversaire, rôde interminablement autour de sa propre personne, la volonté héroïque se jette au cœur du péril et l’utilise, comme on retourne l’artillerie conquise pour frapper dans le dos une troupe vaincue. Elle s’approcha brusquement, posa les deux mains sur les épaules de Mme de Clergerie, saisit dans le sien l’affreux regard vide, traversé d’ombres, et dit :

— Je n’ai pas peur, mama. Je n’ai pas peur de vous. Pourquoi auriez-vous peur de moi ? Vous me ferez inutilement du mal, vous ne me réduirez pas au désespoir, même aujourd’hui, même à cette heure, parce que je trouverai toujours la force de vous pardonner. Oh ! vous n’êtes pas si insensée que vous voulez paraître, n’est-ce pas, ni si méchante non plus. Il y a quelque chose, je ne sais quoi, qui pèse trop lourd en vous, dans votre pauvre âme, est-ce vrai ? Quelque chose qui vous étouffe, que vous ne pouvez plus garder — mais personne n’a la charité de le recevoir, personne n’a l’air de vous comprendre… Et justement, vous me l’apportez à un moment de ma vie où j’ai à peine assez de courage pour moi seule, vous venez vous accrocher à un malheureux petit navire en dérive. Où allons-nous toutes deux ?

La vieille dame s’était d’abord agitée terriblement sans répondre. Puis, les mille rides de ses joues se froncèrent toutes ensemble, et leur inextricable réseau parut rejoindre les deux plis profonds de la bouche, tandis qu’une lueur vague commença de se mouvoir au fond de son regard dormant. Et presque aussitôt les deux mains sèches partirent comme des balles, si vite que Mlle de Clergerie pour ne pas les recevoir en plein visage, dut détourner vivement la tête. En même temps le vieux corps creux et léger se roidit d’un effort immense.

— Laisse-moi aller, Chantal ! supplia la folle. Laisse-moi aller ! Je te reconnais, ma chérie. Que voulais-tu que je te donne ? Je n’ai absolument rien à donner, voilà le mal. Rien à donner, plus rien à donner, ma mignonne… On ne peut pas savoir ce que c’est.

Dans son émoi, elle avait dénoué son long châle de tricot, qu’elle retenait d’une main à la hauteur de ses genoux, l’extrémité traînant dans l’herbe, à ses pieds. Nul n’eût su dire à quelle profondeur de la conscience avait éclaté la parole simple et claire, ni quel était le principe même du sentiment qui venait de transfigurer le visage épuisé, comme vidé du dedans par la plus dévorante des passions de la vieillesse : un regret stérile. Pareille à tant d’autres survivantes au milieu d’un monde tout neuf, aussi inconnu d’elles qu’Orion ou Sirius, lentement repoussées de l’univers des vivants par une pitié meurtrière, complice de leurs inutiles mensonges, depuis combien de jours, d’années, de siècles attendait-elle la parole libératrice, la parole vivante ? Évidemment, le ton, l’accent l’en avaient d’abord frappée au cœur, bien avant que sa misérable attention, désormais si lente à se mouvoir, eût cherché à en pénétrer le sens. Mais elle y avait aussitôt reconnu cette sorte de vérité jadis insupportable à son orgueil, et elle tâtonnait pour s’en emparer, pour en exprimer la substance précieuse, devenue nécessaire à ses os.

Un moment, un long moment, Mlle de Clergerie épia le visage ainsi tendu vers elle, tourné tout entier vers son regard, à sa merci. La violence même de son trouble lui donnait l’illusion d’un calme intérieur absolu, d’une paix profonde, surnaturelle. L’aventure de la matinée perdait peu à peu son sens, comme une phrase entendue dans un rêve et que l’esprit retrouve à l’aube, au fond de la mémoire, inerte, décolorée, pareille à un oiseau mort. La pensée que la créature minuscule, perdue avec elle dans la chaleur et la lumière d’un jour d’été, eût été jadis l’ennemie de sa mère, sa rivale, lui semblait extravagante. Un moment plus tôt, elle avait esquivé le double soufflet sans colère, ainsi qu’on écarte une mouche qui bourdonne, un brin d’herbe. A présent elle eût offert sa joue, elle eût désiré de recevoir le coup en plein visage. Puis elle regagnerait la maison désormais étrangère, là-bas, derrière les arbres, elle dirait à tous : « Frappez-moi aussi, je le mérite, je n’ai jamais été des vôtres, je feignais de vous appartenir par ignorance ou par lâcheté. Vous n’avez rien à me donner, je ne possède rien qui vous convienne — quel rêve ai-je fait d’échanger quoi que ce soit ? Je ne puis vous aimer ni vous haïr. Mais du moins vous pouvez m’écraser. Délivrez-moi de vous tous ! »

— Ne me regarde pas comme ça, dit la vieille dame (sa voix grêle prit dans le silence une extraordinaire netteté). Tu as l’air d’une martyre, j’ai ces façons-là en horreur, ma pauvre enfant. Évidemment… Évidemment…

Elle fit vers Chantal deux petits pas, toute branlante, comme si elle eût marché avec des entraves.

— … Évidemment, vois-tu, soyons justes (Mlle de Clergerie sentait son aigre haleine sur sa gorge)… J’ai eu tort ce dimanche, — oui, — il fallait fermer la porte, ta mère a tout entendu… D’ailleurs, je l’avais fait exprès ; on a ses moments de malice, la colère te fond dans la bouche, tu croirais qu’elle coule jusqu’au cœur… Je ne suis pas plus mauvaise qu’une autre, j’aurais volontiers flanqué le thermomètre par la fenêtre… Trente-huit cinq, trente-neuf cinq, quelle ritournelle, quel casse-tête ! Et ton père jaune comme un citron avec son foie, ses reins, je ne sais quoi !

Elle s’approcha encore, leva vers sa petite-fille un regard de nouveau obscur :

— Crois-tu qu’elle ait tant pleuré, toi ? Es-tu sûre ? J’écoutais d’une oreille en pliant mes draps, j’avais toujours l’oreille au guet. Elle faisait de gros sanglots. Mais j’étais au second, dans la lingerie, il faut le dire. Sa fenêtre était grande ouverte, le son monte… Hein ? Qu’est-ce que tu penses ? Et, puis, si vieille… on s’imagine, on invente. D’ailleurs, pauvrette ! elle est morte dix jours après. A quoi ça lui aurait-il servi que je me taise ?

Le châle glissa tout à fait, la face comique et douloureuse apparut dans l’impitoyable lumière comme la menace même de la nuit. Alors le cœur de Mlle de Clergerie cessa de battre. Mais à ce moment encore, la fille intrépide qui toujours vit clair en elle refusa de perdre pied, s’emporta contre les rêves ténébreux qu’elle sentait monter, un par un, du fond de sa conscience, ainsi que des bulles de boue. L’angoisse, avec son visage sans yeux, émut chacune de ses fibres, sans réussir à forcer son courage, ni seulement à abattre ce rien de fierté malicieuse qui est la fleur de sa jeune sagesse. « Vais-je me sauver devant ma grand’mère ? se dit-elle. Je suis ridicule. Elle n’aimait pas maman, et puis ? Est-ce que je ne le savais pas ? Qu’ai-je découvert de nouveau ? J’ai été folle de venir jusqu’ici, devant ces quatre vieux murs. Je suis plus folle d’y rester. Je n’ai rien fait ce matin que des folies ! »… Mais ce n’était qu’une voix, perdue à travers l’orage.

Car elle n’arrivait pas encore à détacher ses yeux de la tête ennemie, assaillie par toute la puissance du jour, dépouillée même de cette ombre secrète, immatérielle, dont la vieillesse enveloppe les êtres. Les passions qui l’avaient modelée s’y survivaient, pétrifiées, ainsi que ces crânes polis qui nous découvrent tout à coup le sinistre envers d’un visage anéanti depuis des siècles. Elle pouvait lire dans ces reliefs et ces creux, comme sur une stèle funéraire, l’histoire même de sa race, la dure empreinte marquée par les siens dans la cire informe du temps. Cette double ride de la joue, c’était celle de l’oncle Antoine, le rire pincé, grimaçant, dont il accueillait le fermier prodigue, la servante enceinte, un braconnier. La courbe provocante du menton, la pesanteur des deux mâchoires trop basses, c’était l’arrière-grand-père Ferdinand, mort centenaire, qui porta une vache bretonne sur sa tête, à la foire de Saint-Guénolé. Voilà le front strict des Clergerie, la nuque lourde du père, son arcade sourcilière fuyante, qui donne au regard du petit homme on ne sait quoi d’infirme, de suspect… Voilà encore… mon Dieu ! Quel est ce sillon léger, toujours si jeune, enfantin, qui finit sur chaque joue en une imperceptible fossette, marquée d’une ombre mobile, vivante et que la douleur ou le plaisir, un choc de l’âme, efface et creuse tour à tour ?

En un éclair, elle revoit sa propre image, une mauvaise petite photographie qu’elle a glissée dans son vespéral parce qu’elle porte, dit-on, la trace des lèvres maternelles qui l’ont pressée tant de fois… « Ta mère adorait ces fossettes, déclare gravement M. de Clergerie. N’avait-elle pas imaginé de demander au maître Bourdelle, un soir, de prendre un moulage de tes joues ?… » … Ses joues !

....... .......... ...

« Je n’ai rien, aimait à dire l’abbé Chevance. J’ai mis trente ans à reconnaître que je n’avais rien, absolument rien. Ce qui pèse dans l’homme, c’est le rêve… »

Notes in this chapter

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