DEUXIÈME PARTIE
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I
M. de Clergerie n’est ni meilleur ni pire qu’un autre, mais toute grandeur l’efface, n’en laisse rien. La méfiance originelle où ses rivaux croient voir la marque de la race, l’empreinte normande, n’est que l’acte de défense d’un être faible qui serait, tour à tour et peut-être tout ensemble, l’esclave de ses admirations ou de ses haines, s’il était jamais capable d’une telle dépense de son être. En bref, il ne souhaite pas l’éclat de la renommée, il n’en veut que les profits. Entre ces mille profits que se disputent les ambitions serviles, ce sont au reste les plus petits qu’il recherche ; et sa patiente industrie sait en user avec tant d’art qu’il fait de ces bagatelles des riens désirables que ses émules enragent d’avoir jadis dédaignés. Par malheur, nul homme n’a jamais cédé impunément à la tentation de tirer parti de sa propre médiocrité, nul n’établit sa vie sur la part la moins noble de son être sans courir, un jour ou l’autre, le risque d’une sorte de déclassement moral qui lui fera connaître l’angoisse de la solitude intérieure et comme l’image contrefaite de cet exil spirituel où le génie trouve la rançon de la gloire. A mesure que l’auteur de l’Histoire du Jansénisme se rapproche du but modestement entrevu depuis l’adolescence — un fauteuil à l’Académie — il voit se rétrécir peu à peu le cercle où il a lui-même rêvé d’enfermer son destin. La multiplicité, l’enchevêtrement de ses intrigues, atteint maintenant ce point critique, au-delà duquel toute démarche devient dangereuse, toute décision irréparable. Il a épuisé ses amitiés ; il ne pourrait même plus rien tirer d’un ennemi. Serviteur d’une ambition minuscule, en apparence inoffensive, il a fait pour elle le vide dans sa vie, et voilà que ce vide l’aspire : il s’y sent glisser comme au néant.
— Qu’est-ce qu’ils ont ? dit-il à Mgr Espelette, familier des mêmes angoisses, car il n’a pas osé présenter sa candidature à la succession du duc de Listrac et n’attend rien de bon, à la vacance prochaine, de l’inimitié du directeur de la Revue internationale. Oui, qu’est-ce qu’ils ont ? Nous n’avons commis aucune imprudence, nous avons fait pour le mieux, donné à chacun sa juste part. Enfin, nous fûmes laborieux. D’où vient qu’on se retire de nous ? Faut-il qu’un honnête homme fasse, une fois au moins, scandale, pour se ménager une vieillesse ? Hélas ! cher ami, l’ambition discrète, qui se réserve, n’est plus appréciée par personne. Je crains même qu’elle ne demeure incomprise. Aujourd’hui, qui peut se vanter d’être entendu à demi-mot ! Solliciter n’a plus de sens. On doit abattre grossièrement ses cartes, montrer son jeu.
Mais l’évêque de Paumiers le rassure :
— Cher monsieur, toute existence a sa phase critique, son point mort. On retrouve ce trait de la nature jusque dans la sainteté ; la sainteté elle-même a ses passages déserts, arides. Ne vous plaignez pas ! Le bruit fait autour de votre nouvelle union, si parfaitement assortie, va réveiller la sympathie, assurer une position qui n’a jamais été bien compromise… D’ailleurs, madame la marquise de Montanel vous apporte son influence personnelle, et quelque chose de mieux encore, l’expérience d’une femme du monde.
Ces derniers mots retombent dans le silence ; et M. de Clergerie semble ne les avoir pas entendus.
— Quel triste été ! fait-il. Je n’eusse point cru le beau temps si monotone à la longue, si accablant. Que d’orages !
Du matin au soir, en dépit des persiennes closes, on entend le crépitement presque imperceptible du gravier sous le soleil torride, et quand vient la nuit, l’espèce de brise qui monte sent la fièvre ou l’étable. Toutes les puissances du jour s’y retrouvent décomposées, ainsi que les sucs des racines et des feuilles au fond d’une eau dormante. Dans les pâturages, le long des haies encore tièdes, les taureaux normands à l’encolure courte, qui ont somnolé tout le jour, dressent lentement leur tête crépue et, frissonnant de plaisir du garrot à la croupe, aspirent cruellement cet air épais, en retroussant leurs lèvres noires.
— Je crains que la saison n’éprouve terriblement mes nerfs, confie M. de Clergerie à ses hôtes, chaque soir, à l’heure où l’on allume les lampes.
Il désire cette heure et la redoute, car l’âge ne l’a jamais tout à fait guéri de ses anciennes terreurs nocturnes. Dans un appartement désert, à minuit, il redevient l’enfant chétif, qui regarde de biais les portes closes, efface les épaules au moindre bruit. Ou, la joue au creux de l’oreiller, il écoute le battement de l’artère temporale, suppute le durcissement possible des tissus, la fatigue du cœur, une lésion. Parfois il se lève, ouvre la fenêtre, interroge le parc ténébreux, reçoit en plein visage son haleine chaude, animale. Une nuit, il a vu à l’angle d’un mur, sous la lune, la haute silhouette de l’abbé Cénabre, immobile, démesurément prolongée par son ombre. La surprise l’a tenu éveillé jusqu’au jour.
D’ailleurs, sa déception est profonde, menace réellement sa santé. Elle a des causes diverses, dont quelques-unes restent secrètes, incommunicables. Cette année, il a fui Paris dès le mois de juin, recru de fatigue, écœuré par son dernier échec à l’Académie. L’annonce officieuse de son prochain mariage faisait déjà courir à travers les salons bien pensants un petit rire, dont il a perçu l’écho, et qui l’a glacé. Des mois pourtant, à l’insu de tous, il avait calculé ses chances, pesé les avantages, les risques, résigné qu’il était par avance aux humiliations nécessaires, assuré de vaincre l’ironie ou la médisance à force de patience ou d’effacement. Et il s’est avisé tout à coup qu’une épouse est encore quelque chose de plus qu’une amie vigilante, une alliée. A mesure que le terme approche, il découvre aussi la personne de Mme de Montanel, son existence physique, et il ne baise plus qu’avec ennui, satiété, la petite main ronde à fossettes.
Jamais la maison familiale, où l’attachent un respect craintif et des habitudes plus fortes que l’amour, ne lui a paru moins faite pour la véritable sécurité, le repos. Le passé n’y vit plus, mais il semble achever d’y pourrir. L’historien en sent la menace obscure. On le voit raser les murailles, le visage prématurément flétri par une gravité sans cause. « Monsieur n’est plus jaune ici, il est vert », déplore la cuisinière Fernande. Les premiers jours surtout avaient paru intolérables, parmi les malles et les caisses, avec l’odeur des cretonnes moisies, sous le regard des domestiques, perfides et compatissants. Vainement le malheureux faisait-il ouvrir les fenêtres : le vent pouvait ronfler à travers les couloirs, le grenier retentir du grincement de la vieille charpente, l’immense demeure n’en finissait pas de s’éveiller, de redevenir vivante. Ramassée sur elle-même, on eût cru qu’elle défiait l’été précoce, le ciel déjà torride. « Je sors d’une cave pour entrer dans un four », écrivait alors M. de Clergerie à son médecin La Pérouse qui soigne depuis vingt ans ses phobies, et qu’il a d’ailleurs fini par convaincre de venir le rejoindre, dès juillet, à Laigneville, pour y essayer un nouveau traitement de la névrose d’angoisse, dont l’illustre psychiatre entend bientôt entretenir ses confrères.
Car, chose étrange, depuis trois mois, M. de Clergerie, comme éperonné par un pressentiment mystérieux, ne songe plus qu’à remplir sa maison vide. Dans sa hâte à rassembler autour de lui, vaille que vaille, ce qu’il a pu trouver d’amis bénévoles et qu’il accueille avidement pour les délaisser le lendemain, il fait penser au moribond qui tire à soi, contre sa poitrine, une présence invisible, s’en recouvre. Cette insolite marotte a donné d’abord à rire, et puis les rieurs se sont tus. Le monde aime à comprendre, ou du moins veut s’en donner l’illusion. Or, les hôtes qui se sont succédé à Laigneville ont laissé se répandre peu à peu le bruit que tout n’était pas clair là-bas. « Pourquoi ce brusque départ, si peu de temps après la mort de M. Pernichon ? a demandé le vieux Clodius Poupard dans un couloir de l’Académie des Sciences morales. Clergerie est inattaquable… Mais il a tort de prêter le flanc aux calomnies intéressées, il paraît craindre un scandale. Sa fille n’était même pas fiancée… »
Ce qui descend lentement sur le pauvre homme, ainsi qu’un brouillard du glacial novembre, ainsi que l’oubli sur un mort, c’est l’ennui. Il ennuie. Malgré tous ses soins, la grande épargne qu’il a faite de lui-même, une merveilleuse adresse, il n’aura pu prolonger jusqu’à la fin, jusqu’aux obsèques, le laborieux mensonge de sa renommée.
Mais sa vie a un autre secret, un autre principe de mort. Ce vide étrange, où achève de se perdre un labeur de tant d’années, gagne sans cesse, et voilà que le sol même manque sous ses pieds. « Chantal m’a déçu, confie-t-il à Mgr Espelette. J’attendais d’elle autre chose. Je ne comprends plus. »
— Cher ami, objecte le sage prélat, je crains que depuis la mort du bon Chevance, vous ne soyez victime d’une sorte d’idée fixe. Qu’attendiez-vous donc de mademoiselle Chantal ? Qu’avez-vous à reprocher au saint prêtre, dont la simplicité reste, au contraire, une si grande leçon pour nous ? En dépit d’inoffensives manies, que je remarque moi-même assez souvent chez les meilleurs sujets de mon séminaire, — ceux-là du moins dont l’origine est modeste, — c’était un homme sensé, qui laissait faire la Providence. Certes, discrétion n’est pas lâcheté. Cependant, que de responsabilités prenons-nous, dont de plus avisés sauraient s’épargner le fardeau ! Pour moi, il n’est ras douteux que Mademoiselle votre fille n’ait déjà donné les signes évidents de la vocation religieuse. Toutefois Dieu n’a sans doute pas dit son dernier mot à ce jeune cœur.
Mais M. de Clergerie riposte aigrement, avec une inconsciente cruauté :
— Ne nous payons pas de formules ! Votre Grandeur sait si j’étais fier de Chantal ! L’année dernière encore madame la supérieure de Sainte-Gudule, qui m’a élevée, me parlait d’elle en termes qui eussent rempli de joie le père le plus exigeant. Oui, il y avait chez cette enfant une espèce de force surnaturelle pour le bien : je l’ai vue en imposer à des hommes graves, qui n’ont pas l’habitude de céder à un premier mouvement irréfléchi et n’admirent qu’à coup sûr. Dans le petit cercle de la baronne Mellac, qui a bien voulu l’associer un moment à sa belle œuvre de la « Crèche sociale », elle avait séduit tout le monde : ces dames l’écoutaient comme un oracle ! Évidemment, certains scrupules ne me sont pas aussi étrangers qu’on pense ; je sais qu’une âme délicate craint la louange. J’eusse approuvé que ma fille s’effaçât modestement devant des aînées trop indulgentes, attendît, pour donner sa mesure, des circonstances plus favorables. Mais la vérité est tout autre ! Monsieur l’abbé Chevance paraît avoir soumis la pauvre enfant à la règle de vie la plus étroite, la plus terre à terre, celle que n’importe quel confesseur propose à une pensionnaire. J’aurais cru qu’une personnalité si forte finirait par briser ce cadre. Point du tout. La chère petite y semble à l’aise… Oh ! le regard d’un père ne s’y trompe pas ! Elle y étouffe. Certains signes le prouvent assez. Oui, il y a dans chacun de ses gestes, dans son rire même qui m’est devenu presque intolérable, la marque d’une illusion volontaire, d’une innocente duplicité.
— Permettez-moi de voir en cette excessive sollicitude un peu de complaisance paternelle, dit Mgr Espelette.
— C’est ce que vous pensez tous ! proteste amèrement Clergerie. D’où vient donc que vous partagez avec moi ce malaise, cette inquiétude ? Mais si ! Pourquoi le nier ? Avouez plutôt la singulière place que peut tenir ici, dans cette solitude, au milieu d’hommes instruits par la vie, une jeune fille en apparence aussi simple. Que nous cache-t-elle ? Que cache-t-elle à ses meilleurs, ses seuls amis ?… Quelles heures étranges sommes-nous en train de vivre ?
Mais l’évêque de Paumiers assure qu’il n’en est rien, que M. La Pérouse, sans doute, est cause de tout le mal :
— Je crains qu’il ne compromette gravement votre santé par trop de complaisance à de menus incidents nerveux, rançon de toute vie intellectuelle. On le dit lui-même fort souffrant. Dieu me garde de prendre à mon compte ce qui n’est peut-être qu’une médisance intéressée. Cependant j’ai entendu rapporter de lui des… des excentricités déconcertantes…
Il rougit, efface d’un revers de sa belle main, dans le vide, ces paroles imprudentes. Qu’importe ? La soirée prochaine sera pareille à celle qui l’a précédée, aussi morne, les fenêtres ouvertes sur la nuit d’août qui ne dort jamais. La table de bridge délaissée reste couverte de livres et de journaux ; l’unique ampoule électrique ne tire entièrement de l’ombre qu’un cercle étroit, où danse un papillon de nuit qui s’éloigne en titubant, de ses grandes ailes lasses. Depuis deux semaines le professeur Abramovitch est parti pour Prague, et on ne l’entendra plus désormais, avant l’hiver, nasiller le sanscrit, l’index rivé à son menton gras de Levantin. L’évêque de Paumiers a retenu sa place à l’hôtel du Sagittaire, à Vichy, et s’apprête à faire bientôt sa cure annuelle. La Pérouse lui-même ira présider la séance de clôture au Congrès international de psychanalyse, à Brême. Et M. de Clergerie pense, avec une secrète terreur, qu’il risque de rester seul, en compagnie de M. l’abbé Cénabre.
Le célèbre auteur de la Vie de Tauler, dont le prestige n’a cessé de grandir auprès des lecteurs, achève, en effet, de dérouter ses meilleurs amis. Lui aussi s’enfonce lentement sous les ombres. Autour de certains êtres exceptionnels, faits pour les grandes passions solitaires, l’ambition, l’avarice, les formes les plus secrètes du mensonge, l’air devient vite irrespirable, pourvu que viennent à se corrompre les puissantes réserves d’être que chacun d’eux porte en soi, et qu’ils ne peuvent épuiser que lentement, au hasard des circonstances, ou selon un plan rigoureux. Or, depuis qu’il a cessé de feindre envers lui-même, qu’il n’a plus à redresser chaque jour, à chaque moment, sa propre image, ainsi qu’en un miroir déformant, depuis que la stricte discipline de sa vie n’impose sa contrainte qu’à l’homme extérieur, le malheureux a senti se creuser un vide que le labeur acharné, presque dément de ces derniers mois, n’a pas réussi à combler : il n’a plus à nourrir son imposture, elle est en lui comme un fruit mort. Sans doute, le dernier tome de ses Mystiques florentins a surpris par une construction rigoureuse, une vigueur accrue, un certain accent volontaire qui atteint parfois à une sorte de pathétique dont on interroge en vain le mystère. Et pourtant le travail n’a pas, cette fois, comme jadis, même pour un moment, délivré Cénabre. Au contraire, l’effort a mis sa plaie à nu. Quoi qu’il feigne désormais, il s’est fait à lui-même l’aveu décisif : il ne saurait plus jouer ce jeu terrible de fuir ou de poursuivre tour à tour sa vérité, sa propre vérité, dans les ténèbres de son âme.
Les rares intimes dont il se laisse approcher l’ont plaint d’abord, et ils finissent par être tentés de le haïr, tant est dur, compact, intolérable, le silence qui tombe autour d’un tel homme. D’ailleurs, il a prolongé trois mois son séjour en Allemagne, puis a quitté son appartement de la rue de Seine, vendu une partie de ses livres. A son retour de Carlsbad, tout le monde a pu noter l’amaigrissement du visage, auquel la saillie des os et des muscles donne un singulier caractère de force brutale, presque aveugle. La voix surtout a changé ; elle est rauque, courte, s’altère vite. On chuchote que la fatigue a fini par avoir raison de cette puissante nature, qu’il est atteint de laryngite grave, probablement tuberculeuse. Et comme pour donner raison à ces augures, il a quitté Paris, fait l’achat, près de Draguignan, d’une bicoque aux tuiles vernies, cachée dans les palmes, à l’entrée d’un hameau de six feux. Par les premiers beaux jours du printemps, il allait s’asseoir sur le talus poussiéreux, en plein soleil, et revenait au soir tombant. Une vieille femme faisait son ménage, et couchait dans un appentis. — « Lui malade ? s’écriait-elle, allons donc ! Pauvre cher homme, j’en suis encore à l’entendre tousser ! » — L’église la plus proche est à une lieue et demie, par un chemin peu praticable. On ne l’y a jamais vu.
C’est de ce pays lointain que plusieurs lettres pressantes de M. de Clergerie avaient ramené l’abbé Cénabre en Normandie. L’historien s’y ouvrait à lui de son prochain mariage, et déjà incapable de dissimuler tout à fait sa blessure chaque jour plus vive, il s’y plaignait de la solitude morale où le laissaient, en un moment si grave, sa mère tombée en enfance, et une fille que la mort de l’abbé Chevance semblait avoir frappée d’une espèce de stupeur. Il ajoutait fort habilement que la longue absence de Cénabre laissait le champ libre aux malveillants, qu’il devenait utile, sinon de rentrer à Paris, du moins de s’en rapprocher. D’ailleurs, l’été s’annonçait torride, et personne ne comprendrait qu’il prolongeât son séjour dans le Midi.
Huit jours après, à l’étonnement de Clergerie lui-même qui ne s’attendait pas à un triomphe aussi facile, l’abbé Cénabre annonçait sa prochaine arrivée à Laigneville.
Hélas ! Au premier regard échangé, M. de Clergerie sentit avec angoisse que l’entreprise serait vaine : il faillit regretter son imprudence. En quelques heures, l’auteur de la Vie de Tauler eut achevé de décourager jusqu’à l’inlassable bienveillance de Mgr Espelette. Il ne quittait guère sa chambre, restait muet aux repas (il suivait un régime sévère) et, se plaignant d’insomnies, faisait chaque nuit les cent pas autour de la pelouse, à la grande fureur du psychiatre que le grincement du gravier empêchait de dormir. Il n’était sorti de cette humeur que pour interroger avidement Chantal sur les derniers moments de l’abbé Chevance, puis, après un bref débat, était rentré dans le silence, comme déçu.
Depuis, c’est à peine si M. de Clergerie osait prononcer devant lui le nom de sa fille, par une pudeur étrange, qu’il eût été bien incapable de définir. Dans cette maison solitaire, par cet été trop éclatant, trop lourd, au milieu de ces hommes attentifs, la douce voix de Chantal, si simple, si nette, son rire, entendu par hasard, résonnaient presque cruellement, semblaient factices. D’ailleurs les scrupules de l’historien, les confidences ingénues qu’il avait faites successivement à chacun de ses hôtes, n’étaient point pour dissiper ce malaise. Il s’aggravait au contraire à leur insu, prenait peu à peu la force d’un pressentiment, un sens augural. L’invisible filet se refermait sur la belle proie.
....... .......... ...
II
— La grande chaleur m’est funeste, avoua tristement M. de Clergerie.
Presque invisible au fond du fauteuil de molesquine, il agitait de droite à gauche une main mourante. Il tamponnait, de l’autre, à petits coups, d’un morceau d’ouate imbibé d’éther, sa cuisse nue. A travers les volets clos, un rayon de soleil vint luire au dos de M. La Pérouse essuyant avec une gravité sacerdotale la mince aiguille de platine. Une tristesse absurde pesait sur les choses.
— N’est-ce pas ? reprit l’historien, déjà inquiet.
L’illustre psychiatre tourna vers lui, lentement, son visage triangulaire, où les deux pommettes luisent d’un éclat suspect.
— Funeste est un bien gros mot, cher ami, fit-il. A peine supposerais-je une infection légère. Ne vous en plaignez pas ! L’infection légère nous immunise contre de plus graves, en favorisant la multiplication des anticorps, si précieux. La santé n’est qu’une chimère. Ce vocable introduit dans nos hypothèses la notion d’équilibre, de beauté. Or j’estime qu’un biologiste, un médecin qui travaille avec l’illusion d’une sorte d’harmonie universelle ne fera jamais que des sottises. En effet la vie n’a ni méthode, ni principes, rien qu’une ignoble obstination. Pour un résultat de néant, voyez ce qu’elle gâche !
Il éleva les bras, ouvrit et ferma les mains comme s’il brassait une matière molle et gluante, avec une frénétique grimace de la bouche, déjà imperceptiblement déviée. M. de Clergerie s’efforçait de rire.
— Allons, allons ! maître, cher ami… Lorsque tant de malheureux vous bénissent ! A quoi bon vous calomnier ? Quelle amère plaisanterie !
Mais La Pérouse recommençait de pétrir et de malaxer une boue invisible :
— Je suis un chaste, reprit-il de la même voix douce, rêveuse… je suis un chaste comme beaucoup de laborieux : Balzac, Zola. Le désir empoisonne le sang du commun des hommes. Que voulez-vous ? On peut prendre les choses en long, en large, de biais, il n’y a jamais qu’un enchaînement de saloperies !
Il s’arrêta net, rougit et fourra brusquement les mains dans ses poches, afin de cacher sans doute ce léger tremblement des doigts, signe tragique qui, depuis des mois, n’échappait plus aux internes de son service.
— Je ne vois pas… non ! je ne vois pas ! répétait M. de Clergerie avec un accent plaintif.
Il sentait obscurément la déchéance, chaque jour plus profonde, désormais irrémédiable, de l’extravagante et puissante nature dont il avait si longtemps subi l’ascendant. Mais il n’eût pas encore osé renier en face le sorcier bienfaisant, maître des angoisses et des obsessions, auquel il avait remis son âme. Les paradoxes écumants, les contradictions tour à tour féroces ou naïves, ces injures obscènes, et jusqu’à ces cris de douleur, n’était-ce pas comme les ruines éparses de dix volumes d’observations cliniques irréprochables et de généralisations assez hardies pour avoir retenu un moment l’attention des sages ? L’œuvre tout entière avec le coûteux et trompeur arsenal bibliographique, ses tables, ses schémas, ses statistiques, était sortie sans doute des ruminations d’un adolescent timide et chimérique, incapable de surmonter les terreurs, les envies ou les dégoûts de la puberté. Misérables paradoxes, si misérables depuis que la volonté agonisante ne savait plus les retenir, les livrait tels quels à la curiosité malicieuse des élèves et des rivaux… D’ailleurs, lequel parmi les confrères impitoyables qui se répétaient, en souriant, les derniers propos du maître déchu, eût été capable de marquer le point exact, l’heure fatale, où l’imagination à la fois puissante et puérile, accélérant son rythme, avait commencé d’empoisonner la pensée au lieu de la féconder ?
— Ah !… vous ne voyez pas ? s’écria La Pérouse, sur un ton d’une profonde surprise.
Il redressa le buste, les bras toujours appuyés aux accoudoirs, s’étudiant visiblement à rester calme, impassible, avec ce mouvement impérieux du menton qui avait rendu l’espoir à tant de lâches. Et dans son visage raidi, rien ne bougeait plus qu’une ombre sur la joue droite, le tic imperceptible d’un nerf rebelle, pareil à une ride de l’eau.
— Vous êtes un noble cœur déçu ! protesta M. de Clergerie au désespoir.
— Non… per… permettez… Je radote, fit La Pérouse, après un long silence… Je radote certainement… C’est le temps… 785 millimètres de pression, pensez donc ! reprit-il avec une gravité sinistre.
Et comme si le son même de sa voix ne fût parvenu que lentement à ses oreilles, venu d’une bouche étrangère, il écouta curieusement, eut un sursaut léger, pâlit. Son visage reprit peu à peu l’air de douceur rêveuse, presque égarée qui contraste si étrangement avec son modelé un peu brutal, les reliefs et les creux, le grain même de la peau gercée par le soleil ou la pluie, le grand air, les saisons, et dont on ne reconnaît qu’à la longue le gonflement suspect, la flétrissure bouffie particulière aux malades de son espèce. Puis il se fit un nouveau silence…
M. de Clergerie toussa, cracha, et de guerre lasse essuya soigneusement son binocle.
— Je suis si surpris, si étonné, dit-il. Je voulais justement, ce matin, vous entretenir d’une affaire sérieuse, très sérieuse… enfin de celles que nos ancêtres appelaient des affaires de famille : il n’en est point d’indifférentes.
Il tourna vers La Pérouse, à la dérobée, deux yeux inquiets qu’il abaissa presque aussitôt vers le tapis.
— Voilà. J’avais besoin de m’habituer peu à peu à l’idée d’un nouveau mariage… Jusqu’ici, je me suis d’ailleurs très habilement ménagé… Oh ! grand ami, vous avez raison ! A défaut de volonté, une certaine prudence, une attention minutieuse atténuent merveilleusement tous les chocs. On me croit beaucoup plus émotif, à mesure que j’émousse au contraire une sensibilité dont les excès m’ont fait tant de mal… C’est que, sur vos conseils, je m’applique, le cas échéant, à dissiper en gestes, en attitudes, les impressions dangereuses pour mon repos. Ma fille elle-même s’y trompe… Je regrette de l’inquiéter… Pourquoi froncez-vous les sourcils ?
— Je n’aime pas beaucoup vous entendre parler de mademoiselle votre fille, dit simplement La Pérouse qui se mit à marcher de long en large à travers la pièce. Médicalement, je ne sais rien d’elle, je n’en veux rien savoir. J’aurais seulement souhaité, jadis, en raison de certaines influences héréditaires, que vous consultiez Baour, ou Duriage, peut-être… à l’époque critique, à l’époque de la formation. L’occasion est manquée, n’en parlons plus.
— Alors vous croyez… vous craignez… vous pouvez craindre ? implora Clergerie, déjà bouleversé. Craindre quoi ?…
Il bégayait, bredouillait, sans réussir à se taire, comme si le regard prodigieusement attentif du maître lui eût arraché ce pauvre aveu. Car c’était bien le maître autrefois honoré, rival heureux de Charcot vieillissant, le grossier mais tout-puissant forceur de secrets, le cruel redresseur d’énergies défaillantes, berger d’un troupeau hagard, qui la tête un peu penchée sur l’épaule droite, transfiguré par une curiosité impitoyable, inassouvie, furieuse, ainsi que par une jeunesse éternelle, l’invitait doucement à poursuivre…
Mais, avant même qu’il n’eût répondu, La Pérouse jeta par-dessus son épaule, d’une voix dure, cette voix célèbre dont la vulgarité n’arrivait pas à déshonorer le timbre impérieux :
— Parlons franchement, comme toujours. Vous vous laissez arrêter par un fétu. A la vérité, vous redoutez quelque chose sans savoir quoi, et il arrive que ce malaise obscur, indéfinissable, s’est peu à peu fixé sur la personne de votre fille, dont vous vous plaignez d’ignorer l’opinion touchant votre mariage, bien que vous supposiez, d’ailleurs gratuitement, qu’elle ne l’approuve pas. Mais n’y a-t-il pas autre chose ? Et mon métier n’est-il pas, justement, d’amener cela, cette autre chose, dans le petit faisceau du regard, par l’interprétation la plus simple, la plus simple possible, je ne dis pas la plus rationnelle, notez-le. Oh ! je ne vais rien vous apprendre d’effrayant, je vous demande seulement de la sincérité, du sang-froid… Hé bien ! cher ami, vous doutez de votre fille, voilà le point à toucher du doigt. Est-ce que cela vous fait mal ? Remarquez que je ne parle même pas en médecin… Mon observation serait celle de n’importe quel témoin de bon sens.
Si cruel que fût au malheureux Clergerie un coup de lancette trop brutal, il ne sentit d’abord que la délicieuse rémission de la honte qui suit l’aveu, et dans sa joie d’être enfin délivré d’un secret qu’une volonté plus forte venait d’arracher de sa conscience, les larmes lui vinrent aux yeux. Il prononça le nom de Chantal avec une véritable ferveur.
— Douter de Chantal ? Allons donc !… D’ailleurs, comment l’entendez-vous ?
— Fort naïvement, reprit La Pérouse, déjà fixé sur l’issue d’une lutte inégale et qui observait distraitement son patient, d’un air d’ennui. Il est peu de pères au monde qui n’aient fait un jour ou l’autre la même expérience. On s’aperçoit toujours trop tard que les enfants ont une vie propre particulière, à laquelle nous n’avons pas accès. Voudraient-ils nous y introduire qu’ils s’y efforceraient en vain.
— Non, je ne doute pas d’elle ! répéta M. de Clergerie. En aucune manière. La seule supposition en est absurde. A peine pourrais-je avouer — oh ! par un scrupule de sincérité absolue ! — que, depuis quelques semaines, j’ai le sentiment confus de certaines obligations… certains devoirs peut-être, auxquels je me suis jusqu’ici dérobé… en quelque mesure… à mon insu. Oui, peut-être ai-je trop compté sur la sagesse précoce, l’expérience, l’esprit de modération, de mesure… Peut-être ma fille est-elle moins défendue que je ne l’eusse pensé contre les entraînements, les illusions d’une admirable générosité de cœur.
— C’est ce que je disais, répondit La Pérouse paisiblement. Certes, vous n’êtes que trop enclin au soupçon. On commence par des ruminations bénignes, on y prend goût, et on finit par devenir insensiblement un véritable paranoïaque. La chose est banale.
— Permettez, permettez… protesta faiblement l’historien, moi aussi, j’ai des droits, des devoirs… Il ne m’est pas possible de me désintéresser entièrement…
— Laissez-moi ajouter quelques mots, reprit le psychiatre, car il faut conclure. Vous n’avez jamais trouvé ni dans votre fille, ni jadis dans votre femme, l’être complémentaire que chacun recherche, le témoin privilégié de notre vie, juste assez au-dessous de nous pour ménager notre orgueil, envers qui l’indulgence est aisée, facile, devant qui nous n’aurons jamais à rougir. Or à l’âge où vous êtes, les déceptions, les humiliations de jadis ont tendance à reparaître à ce seuil de la conscience, comme ces plaies chroniques qui entrent en suppuration à chaque équinoxe d’automne. Il est de plus en plus clair que l’image de votre fille se superpose dans votre pensée à celle de feue madame de Clergerie. Je vois là un danger, un danger grave. On n’en finit jamais avec les morts, les morts sont tenaces… Vous comprenez que je plaisante ? C’est nous qui ressuscitons les morts. Les morts sont nos vieux péchés. Allons, un peu de courage : ne cherchez pas à ruser, à biaiser avec ce sentiment humiliant de la supériorité d’autrui. Regardez-le sans rougir. Convenez même qu’il inspire votre conduite. Votre femme, votre fille ne furent jamais ni meilleures ni pires que vous : on a la morale de ses glandes. Vous manquiez seulement, à quelque degré, du sens poétique, grâce auquel nous donnons à nos actes leur couleur morale. Finissons-en… Vous n’oubliez pas nos petites conventions ? Certes, je ne nierai pas les bienfaits de la confession, telle que l’Église catholique la propose à ses fidèles ! Vous êtes libre d’en user ; elle n’est dangereuse que pour un nombre restreint de patients… Néanmoins vous savez que notre conception, à nous psychiatres, est assez différente… Nous entreprenons de vidanger non seulement le conscient, mais l’inconscient ; l’opération est plus rude. Une fois de plus, ne vous effrayez donc pas d’avoir à exprimer grossièrement, cyniquement, des intentions qui vous auraient paru, il y a dix minutes encore, presque ignobles. Allons ! Vous allez répéter après moi, bien exactement, à voix haute, en appuyant sur chaque syllabe…
— Non, dit M. de Clergerie, non et non ! Je ne méconnais pas vos intentions, cher ami, ni l’efficacité de vos méthodes — elles m’ont servi, je l’avoue. C’est là un remède héroïque… héroïque… héroïque…
Il répéta trois fois le mot, ainsi qu’un puissant exorcisme. Il le jetait de ses dernières forces, à la face de son bourreau :
— Vous savez que je ne me refuse pas… d’ordinaire… à forcer ainsi… sur vos conseils… jusqu’à l’absurde… jusqu’à l’odieux… des sentiments — de ces sentiments involontaires, spontanés, qu’un honnête homme évite de juger, d’examiner de trop près. Mais j’estime que votre science — votre sollicitude même… doit s’arrêter au seuil… au seuil sacré… enfin au seuil de la famille. N’est-ce pas ? Je vous supplie de réfléchir…
— Assez ! interrompit La Pérouse fort sèchement, bien que ce laconique adverbe fût prononcé de telle manière qu’il fit plutôt penser à l’intervention décisive d’un chirurgien brutal et bienfaisant. Nous perdons chaque fois du temps. Parlez-moi comme on parle à un mur. Que vous importe, puisque nous ne sommes moralement responsables que de notre conscient — l’inconscient est incontrôlable. D’ailleurs, j’en ai entendu bien d’autres !
— Vous… vous risquez d’abuser, supplia M. de Clergerie. Réellement vous abusez… d’une dépression physique… Ma… ma fatigue…
— Excellent symptôme, dit La Pérouse presque riant. Votre malaise prouve que j’ai deviné juste… Nous sommes en train d’ébranler des racines diablement adhérentes, profondes… Ah ! cher ami, nous sommes bien payés de nos peines lorsque nous arrachons, mettons au jour…
Il arrondit les lèvres, et aspira l’air entre ses dents jointes, avidement.
— Quel cauchemar… gémit Clergerie, quelle grossièreté ! Où voulez-vous en venir ? Où m’entraînez-vous ?
Mais il est douteux que La Pérouse l’entendît, et d’ailleurs la misérable plainte ne dépassa probablement pas le rempart de livres et de feuillets blancs. Jusqu’alors, jamais l’illustre professeur n’avait ainsi abusé d’un avantage remporté sur sa fragile victime. Cette fois, il parut perdre un moment toute retenue, tout contrôle de son dangereux plaisir.
— Si, si ! je comprends votre dégoût, fit-il. Pas d’enfantillage, par exemple ! Restons calmes, sérieux. La vie psychique, c’est encore la vie — je veux dire une manœuvre sournoise, ignoble, contre la pureté, la majesté de la mort. On a beau rêver le froid, le blanc… Tenez ! mieux encore : la nuit sidérale, impolluée, le noir absolu, lisse, vide, stérile… Hélas ! les espaces interstellaires sont eux-mêmes fécondés, la lumière froide transporte le germe d’un ciel à l’autre, le berce au rythme absurde de cinq cents milliards de vibrations par seconde sans le tuer. Ni le froid, ni le chaud n’auront raison de l’abjecte sécrétion de la vie, un dieu ne réussirait pas à cautériser d’un coup, à la fois, tous les points de suppuration… Le prix inestimable que j’attache…
Il frappa doucement du plat de la main sur la vitre, la caressa.
— J’allais m’emballer, fit-il. Qu’est-ce que cela peut bien vous faire ? Ne retenez qu’une chose : la petite violence que je m’apprête à vous faire subir n’a qu’un but ; rien de pire qu’une obsession qui emprunte le caractère d’un scrupule religieux, moral. Je vous prouve que celle-ci est suspecte, puis je vous contrains de l’avouer en ma présence, afin de fixer un sentiment de déception, de honte, exactement comme le photographe fixe une image fugitive sur la plaque sensible, par un lavage approprié.
Il marchait à travers la chambre, scandant chaque syllabe d’un geste vigoureux du bras droit. Faisant demi-tour, il s’arrêta brusquement devant son singulier client. Clergerie laissait voir entre ses dix doigts écartés son visage luisant où les larmes et la sueur mêlées faisaient une espèce d’écume… Il pleurait.
— Je suis un fou, bredouillait-il, un fou… un malheureux fou… névrose héréditaire… peur de souffrir… Tout de même !… Jouer cette affreuse comédie… l’abdication… l’abdication de ma dignité… Ai-je le droit ?
Mais en entendant prononcer le mot de fou, l’extraordinaire psychiatre venait de jeter la tête en arrière, avec un furieux mouvement des épaules :
— Fou ? Comment, fou ?… Qu’est-ce que c’est que cette plaisanterie ? Fou ! (Son front et son cou s’étaient instantanément teints d’écarlate.) J’ai les plus grands égards pour mes malades. Néanmoins je ne dois pas tolérer — entendez-vous ? — je-ne-dois-pas, dans leur intérêt, tolérer qu’ils perdent le respect. Où irions-nous ? Remarquez que je n’ai même plus la ressource de vous priver de mes services, monsieur. Non, monsieur ! Je ne puis vous donner à l’un de mes confrères dans l’état où vous êtes, en plein traitement, alors que nous commençons seulement à établir la psychogenèse de votre névrose. Abuser de ce scrupule professionnel serait d’un lâche, monsieur, oui — d’un lâche… Parfaitement.
— Voyons, voyons… supplia Clergerie… vous m’avez laissé chaque fois le temps nécessaire… fort courtoisement… humainement. Croyez bien que je ne vois là, sans doute, qu’une sorte de rite — sans conséquence — un rite ingénieux… enfin une simple formalité… Néanmoins…
— Alors, allez au diable ! Vous porterez la responsabilité de ce qui va suivre. On n’abandonne pas impunément une cure comme celle-ci, à la période de transfert. Je tiens à ce que vous n’ignoriez pas qu’une névrose de l’espèce de la vôtre peut constituer le noyau de cristallisation, ou l’étape préparatoire d’une véritable psychonévrose. Il n’est pas si rare de voir un anxieux devenir hystérique, et un hypocondriaque obsédé.
— Permettez, cher ami… vous ne me ferez pas croire que la moindre résistance à l’une de vos suggestions ait nécessairement des conséquences aussi graves. Je crains que vous n’ayez pris au tragique de ces inquiétudes vagues que connaissent bien tous les pères de famille… Peut-être ai-je prononcé des paroles imprudentes ?… Vous passionnez terriblement le débat… conclut-il avec un douloureux sourire.
La Pérouse venait de cacher hâtivement ses mains derrière son dos. Il hurla :
— Vous m’avez cependant demandé mon avis sur le cas particulier de Mademoiselle votre fille.
— Sans doute… Je ne retire rien.
— Hé bien, nous sommes d’accord. Je ne prétends que vous renseigner. J’agirai avec une prudence extrême, je ne propose aucun traitement. Traiter quoi ? La jeune personne paraît normale, absolument normale. Très pieuse, dites-vous ? Et après ? Je n’ai pas à distinguer ici l’introversion religieuse des autres cas de sublimation. Nous ne tenons nullement l’introverti pour un névropathe, mais pour un esprit en état d’instabilité. Il est seulement indispensable que nous agissions de concert… Pourquoi ne vous avouerais-je pas que ce cas m’intéresse ? J’ai raté l’abbé Chevance d’un rien, d’un cheveu, madame d’Arpenans a failli me le faire rencontrer chez votre ami Tissier. Il était alors — comment dites-vous ?… prêtre auxiliaire ? habitué ? n’importe ! à Notre-Dame-des-Victoires. Mon collègue Dubois-Danjoux prétend qu’on voyait se succéder là-bas, à son confessionnal, toutes les cuisinières hystériques, d’où son nom, incompréhensible jusqu’alors pour moi, de confesseur des bonnes… D’ailleurs un maniaque exquis, une sorte de saint.
— Je déplore sa perte, dit gravement Clergerie, reprenant courage à mesure que semblait se détourner de lui l’attention de son bienfaisant bourreau. Je l’ai entendu regretter lui-même, devant une nombreuse assemblée, l’indiscrétion de ses pénitentes.
— Vraiment ? Vous êtes sûr ? riposta M. La Pérouse, avec un prodigieux intérêt.
Le feu de son regard s’éteignit aussitôt ; il se mit à branler la tête avec douceur, en retroussant bizarrement la lèvre, jusqu’à découvrir non seulement les dents, mais les gencives.
— On m’accuse parfois d’un matérialisme grossier, brutal. Quelle sottise ! J’ai passé ma vie à chercher des sources pures, il me semble que je les flaire à travers le monde, les hommes… Qu’avons-nous à apprendre de nos malades, je vous le demande ? Presque rien. Tous nos résultats sont faussés. Neuf fois sur dix la simulation est évidente, sans que l’interrogatoire le plus minutieux réussisse à cerner le mensonge.
— Cher grand ami, reprit l’historien, redoublant (à son insu peut-être) de gravité, d’autorité ; je ne suis pas un père irréprochable, mais je ne crois pas être, du moins, un père aveugle. Si injustement, si cruellement que vous ayez incriminé mes modestes intentions, je vous remercie. La lutte que je soutiens avec moi-même, depuis des semaines, doit prendre fin. J’y compromettais ma raison, ma santé, le pain de notre famille, ma chance d’un prochain établissement. Enfin j’allais commettre les mêmes fautes qui ont rendu mon premier ménage si malheureux. Bref, je vous fais volontiers délégation d’une part de mes droits paternels. Retenez seulement que ma fille est la sincérité même. Vous allez vous trouver (si j’ose hasarder cette image incorrecte) devant la conscience la plus délicate, la plus nuancée… Oh ! certes, j’admire votre respect du fait religieux. Tout croyant que je m’honore d’être, je n’ai garde de sous-estimer les services rendus à un catholicisme modernisé, progressif, par des savants tels que vous ! Aujourd’hui la psychanalyse, — une psychanalyse assagie — hier le pragmatisme de James, l’antiintellectualisme bergsonien… et pourquoi pas ? M. Renouvier lui-même !… un certain idéalisme, en somme, réconcilie toutes les croyances ! Mais on n’épargne jamais assez une sensibilité trop fragile… Vous êtes psychiatre. Il vous arrive de demander l’avis d’un confrère spécialiste de la gorge, des reins, du cœur… Hé bien, j’avais prié notre éminent ami, M. l’abbé Cénabre, de mener de son côté, par ses propres moyens, sa petite enquête… Ma tranquillité serait parfaite si vous consentiez à… vous aider de… son expérience. C’est un des maîtres de la vie spirituelle. D’autre part, sa loyauté d’érudit, de savant…
Le front et la nuque de M. La Pérouse se colorèrent de nouveau, aussi brusquement que la première fois.
— Votre Cénabre, bredouilla-t-il, votre Cénabre !… Mais qu’est-ce que vous me chantez là ? Cénabre ! Vous voudriez que dans ma situation, à mon âge…
Il ne songeait plus à dissimuler ses mains : elles tremblaient sous le nez de M. de Clergerie épouvanté par l’explosion de cette incompréhensible fureur.
— Mon Cénabre ! voyons ! grand ami… La personne même de M. l’abbé Cénabre…
— Je n’ai jamais accepté de partager avec qui que ce fût la responsabilité d’un traitement, dit le psychiatre, en apparence un peu calmé, bien qu’il parlât d’une voix monocorde, insupportable. Comprenez ce mouvement d’humeur. Vous m’avez confié votre fille. Elle m’est désormais sacrée. Oui, monsieur, on ne toucherait pas un cheveu de cette jeune personne sans ma permission, hors de mon contrôle. Je joue ma réputation, moi, monsieur, dans cette affaire… Cénabre, lui !…
Il se dirigea vers la porte, que déjà l’infortuné Clergerie couvrait de son corps.
— De grâce ! supplia-t-il, on peut nous entendre… Comment me serais-je douté ? Que se passe-t-il ? Enfin, vous m’expliquerez plus tard… Ces messieurs sont à deux pas de nous, dans la bibliothèque… pensez donc ! Derrière cette cloison de papier ! reprit-il en frappant le mur du coude, avec désespoir.
— Je ne lui reproche rien, continuait La Pérouse sans baisser le ton. Vous paraissez ignorer combien cette sorte d’enquête à laquelle je procède auprès de chaque nouveau malade est une opération délicate, intime — du caractère le plus intime… La moindre erreur de manœuvre risque de nous faire tomber dans l’absurde, ou dans l’odieux. Suivre le réseau si fin, si délié, si fragile des complexes, démonter pièce à pièce les systèmes d’ingénieuses compensations aux tendances hédoniques, trouver l’imperceptible point d’arrêt, la césure d’un développement trop tardif ou trop précoce, — quel sang-froid cela réclame ! quelle pureté d’intention, quelle pureté ! Oui, quelle pureté ! Il y faudrait le génie des deux sexes à la fois, la puissance de l’un, la pudeur, la délicatesse de l’autre — une espèce d’androgynat, mon rêve ! — Et vous me proposez la collaboration, que dis-je ! la surveillance d’un homme qui sue la virilité par tous les pores…
Il pâlit de dégoût.
— Je vous adjure… commença Clergerie.
La surprise et la colère, en même temps que la terreur d’être entendu, donnaient à son humble regard, ordinairement si furtif, une fixité désagréable. La Pérouse éclata de rire.
— Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ?… Laborieux, austère… oui, oui !… Austère est bien vite dit ! Seulement, il s’agit de ne pas confondre l’austérité avec une des formes de la mélancolie que nous connaissons tous — le pressentiment de la paralysie de la moelle, mon cher. Ah ! Ah !
— Je vous adjure de reprendre votre sang-froid… La Pérouse, comment osezvous parler ainsi d’un maître… d’un maître exemplaire… dont la vie privée est audessus de tout soupçon ? Si ! écoutez-moi… encore un mot ! Je crois devoir vous répéter… Mais où diable allez-vous ? Qu’allez-vous faire ? C’est une véritable provoca…
Le reste se perdit dans un murmure confus, car le psychiatre venait de refermer la porte. Sa dernière vision fut d’un Clergerie si béant de stupeur, que, dans le tumulte de ses pensées, il eut le sentiment vague d’une erreur commise, ce pincement du diaphragme particulier aux distraits, lorsqu’une présence étrangère, à peine distincte, déjà s’impose à leur songe. Mais le système d’images demi-délirantes que la fureur et la déception avaient formé un moment plus tôt restait trop cohérent pour ne pas l’emporter, une fraction de seconde du moins, sur le témoignage même des sens. A ce retard presque imperceptible, à la brisure du rythme intérieur, on eût pu sans doute mesurer le progrès de sa démence. Car bien avant que l’intelligence, enfin pétrifiée, ne se fixe pour jamais dans une immobilité monstrueuse, vraiment minérale, et qui fait un si cruel contraste avec la vaine agitation des membres, les images ont une viscosité singulière, s’agglutinent, n’en finissent plus de quitter le champ de la conscience, y laissent une traînée brillante. Et pourtant, cette fois encore, le geste de La Pérouse devança la pensée, en sorte que son attitude fut réellement celle d’un étourdi qui s’est trompé de porte et se retrouve dans la pénombre d’une bibliothèque aux volets clos, quand il croyait déboucher sur un jardin. Sa voix seule l’eût trahi, peut-être.
— Je vous présente mes excuses, fit-il. Où ai-je la tête ?
— Sur vos épaules, monsieur, répondit l’abbé Cénabre. Permettez-moi une innocente plaisanterie. A en croire quelques-uns des administrés du gouverneur Pescennius, le premier évêque de Paris et ses compagnons Rustique et Éleuthère n’eussent pu en dire autant.
On entendit le rire unique, que Lagarrigue compare au roulement du petit tambour d’écorce soudanais, et qui sembla monter tout d’un trait de cette poitrine profonde. Il faillit faire perdre contenance au médecin.
Mais La Pérouse n’est pas homme à céder la place. Il a mieux que le sang-froid du courtisan que rien n’embarrasse, l’impassible grossièreté du maître de tant de secrets honteux ou lamentables, dressé à forcer, comme d’un seul coup de bélier, en quelques mots impitoyables, des âmes d’avance rendues, qu’il serait dangereux de ménager.
— J’ai la voix trop haute et trop claire, dit-il avec une franchise sauvage, et vous avez eu tort d’écouter. Sur le chapitre de certains syndromes d’un caractère spécial, un prêtre est toujours un peu secret. La vieille morale empirique voyait à tort dans l’hyper-sexuel l’homme dangereux, l’homme de désordre. On devrait se souvenir que toutes les révolutions ont été faites par des eunuques : Jean-Jacques, Robespierre, Cromwell, étaient des pisse-froid.
L’abbé Cénabre posa sans hâte le livre qu’il tenait à la main, et dans le mouvement qu’il fit pour se lever, sa tête et ses épaules rentrèrent dans l’ombre. Un mince rayon de soleil jouait sur sa pauvre chaîne de montre.
— Je devine que vous désirez éviter un malentendu possible grâce à un excès de sincérité, dit-il. Mais je ne comprends pas un traître mot à ce que je viens d’entendre. Qu’ai-je à faire avec Jean-Jacques, Robespierre ou Cromwell ? Ce sont là des propos de médecin. Rassurez-vous d’ailleurs : il est impossible de surprendre une conversation ici, d’une pièce à l’autre. L’expérience vous en convaincra très aisément.
Il se rassit doucement. La lumière venait maintenant au ras de ses épais cheveux, à peine gris. Son regard attentif luisait au-dessous. La tristesse inexorable en frappa La Pérouse. Une réplique insolente qu’il préparait sécha sur ses lèvres. Il haussa seulement les épaules, fit un geste de doute ou d’impuissance et rentra dans le bureau qu’il traversa sans tourner la tête. Derrière son rempart d’in-quarto, Clergerie n’adressa qu’à la porte trop vite refermée un vague sourire douloureux.
III
Le jour glissait du zénith, par larges nappes obliques qui venaient ruisseler le long des hautes pierres blanches, pour rejaillir en grappes multicolores aux quatre coins des pelouses — jaunes et pourpres avec les dahlias, roses et blanches avec les œillets — jusqu’à se perdre dans le vert assombri des bordures. Mais ce n’était là, si l’on peut dire, que le motif principal de la symphonie serti dans la trame serrée de l’orchestre. La nappe immense s’était déjà brisée en l’air sur quelque récif translucide, et le vent invisible en éparpillait l’écume comme par jeu, aux endroits les plus inaccessibles, au creux d’un talus plein d’ombre, à la dernière feuille d’un buisson de lilas, ou à l’extrême pointe du pin noir. On eût dit moins la vaste, l’universelle explosion du jour que l’embrasement insidieux d’un taillis bien sec, lorsque l’ondulation instantanée de la flamme court d’une brindille à l’autre, ainsi qu’une minuscule langue écarlate. Car à certaines heures d’un été trop lourd, la nature, au lieu de s’ouvrir et de s’étendre sous la caresse brillante, semble au contraire se replier sur elle-même, muette, farouche, dans l’immobilité, la résignation stupide d’une proie qui a senti se refermer dans son flanc, au point vital, la pince des mâchoires du vainqueur. Et c’était bien, en effet, à la morsure, à des milliards et des milliards de petites morsures assidues, à un énorme grignotement que faisait penser la pluie raide tombée d’un ciel morne, l’averse des dards chauffés à blanc, l’innombrable succion de l’astre.
M. Fiodor, ses longues jambes gainées de cuir, les manches retroussées jusqu’à l’épaule, lavait sa voiture. Il ne se retourna même pas.
— Prenez garde, cher, fit-il entre ses dents. L’idiot est à la pompe.
Il recula de deux pas, saisit le seau, le balança doucement, sans effort, comme il eût fait d’une légère botte de foin.
— Gare là-dessous ! cria-t-il en montrant ses dents blanches.
L’eau claqua sur le mur, dix mètres plus loin.
— Quel idiot ? demanda La Pérouse. Quelle pompe ?
— Vous êtes enfant ! C’était une blague… Je déteste qu’on m’approche ainsi par surprise, à l’improviste. Voilà tout…
Il lança le seau derrière lui, sur un tas de chiffons gras, et décrocha son veston pendu au mur.
— Jolie saleté, hein ! fit-il. Ami, cela me rappelle ma jeunesse. La maison de la grand’mère n’avait pas de fenêtres non plus ; seulement une large porte, cloutée, solide, à l’épreuve de la hache et de la balle, avec un creux pour l’icone. Mais après la mort du père, imagine, elle avait brisé l’icone et craché dessus, la vieille juive ! Et par terre, aussi, des chiffons — que de chiffons ! Cinq mille, dix mille, vingt mille roubles de chiffons, peut-être ?… Des torchons dévorés par les vers, tout raides de suif, des linges pourris, et dessous, ami, tu aurais vu de ces riches galons turcs ou persans, les belles broderies du Caucase à peine ternies, des dalmatiques sans prix, de hautes tiares byzantines en drap d’or… Jour et nuit, elle était assise, accouvée comme une vieille poule sur ses richesses, et elle avait une habileté merveilleuse pour dépecer, en un instant, de ses mains noires, les aigres petits poissons salés, qu’elle poussait un à un dans ma bouche, avec son pouce.
— Je jurerais qu’il n’y a pas un mot de vrai dans ce que tu viens de dire, fit La Pérouse. N’importe… J’ai deux ou trois questions à te poser.
— Pas un mot de vrai ? répliqua le Russe avec insolence… Mais où ai-je l’esprit ? Noble ici, juif là, hier prince cosaque, gouverneur de district, général, demain autre chose, la femme d’un pope perdrait le fil de tant de mensonges… Souviens-toi, petit père, le jour où la bonne dame Artiguenave t’a fait venir : elle pensait que j’allais me tuer. — « Sauvez-le, docteur, illustre maître, monsieur le professeur… Je l’avoue : il est mon amant. Je donnerais la moitié de ma fortune pour le sauver. Guérissez-le ! Il doit vous parler franchement, il le faut. S’il ment, ce n’est pas sa faute, il a perdu le goût de lui-même !… » Et en effet, j’avais perdu ce goût.
Il tira de sa poche une cigarette, l’ouvrit, souffla la feuille légère, roula le tabac blond entre ses paumes, et du bout des doigts, le glissa soigneusement sous sa langue.
— Maintenant, je t’écoute, reprit-il après un silence. Que me veux-tu encore ?
La Pérouse fit ce brusque mouvement de la nuque et des épaules qui trahit sa colère ou son embarras, et du ton qu’il eût pris pour mettre à la raison un enfant têtu.
— Qu’avez-vous tous, toi et les autres ? fit-il. Cette fille vous rend fous, ma parole. Personne ne l’avait jamais distinguée, elle ne tenait pas plus de place qu’un chien ou qu’un canari… A présent, voilà cette petite pensionnaire qui ne songe peutêtre, après tout, qu’à ne pas rater ses confits d’oie, ses garbures, et cinq maniaques l’observent avec une anxiété comique, épient ses paroles, ses gestes… Franchement, ils ont l’air d’en avoir peur…
— Moi, je m’en fiche, interrompit Fiodor.
— On dit ça, fit La Pérouse… Bah ! je sais mon faible. J’ai toujours volontiers prêté l’oreille à des histoires de bavards, j’adore les potins. Et puis, tu es fin, sagace, un vrai renard… N’importe ! il vaut mieux nous en tenir là. Des filles bizarres, on en trouve partout, l’espèce n’est pas rare. D’ailleurs, entre nous, ce que tu m’as rapporté est curieux, très curieux, mais je n’en tirerais rien de réellement neuf.
— Et moi, je répète que je m’en fiche, dit le chauffeur. J’ai vu des choses étranges, incroyables — c’est assez. Pourquoi devraient-elles être neuves ?… Maintenant, répondez-moi. Aurai-je aujourd’hui la poudre, oui ou non ?
— Vous êtes tous les mêmes, déclara La Pérouse, sans broncher. Il vous faut une provision, un vrai stock. Après ça, vous gâchez la drogue, vous la partagez avec les copains, — des gamineries… Allons, veux-tu cinq grammes ?
— C’est trop ! dit le Russe, étourdiment. J’ai assez de deux grammes, merci. Voilà ma journée faite.
Si rapide que fût son regard, il ne réussit pas à éviter le regard plus aigu du vieux maître, et il laissa échapper son secret.
— Je t’y prends, mon garçon, fit La Pérouse avec son terrible sourire d’enfant. Deux grammes suffisent, en effet. Me crois-tu si bête ? Je suis du même avis que la bonne dame Artiguenave, et je pense que tu veux te tuer. Ne te fâche pas : tu as eu la langue trop longue, mais de toutes les obsessions, celle du suicide est la plus facile à dépister… Vous inventez des ruses de femme, des ruses de sauvage, et chacun de vos muscles nous fait ses confidences, malgré vous, à votre insu. Oui, vous répétez le geste cent fois par jour, impossible de s’y tromper. Il faudrait être aveugle…
— Brute ! murmura Fiodor entre ses dents.
— D’ailleurs, je ne crois pas beaucoup au suicide de gens comme toi, continua le médecin, d’un ton paternel. Vous êtes trop intelligents, trop curieux ; le plus petit obstacle vous arrête, vous retient le temps nécessaire ; l’image morbide n’arrive pas à se fixer… Sinon, tu serais mort depuis deux ans. Qu’est-ce que tu nous donnais, alors, mon petit, quelles belles crises ! Va ! tu es trop vicieux pour te tuer.
Mais M. Fiodor avait retrouvé son calme :
— Parlons de choses sérieuses, dit-il. Savez-vous pourquoi je suis ici, ami, à cette heure ? La grosse éponge, cette cotte bleue, les seaux, cela n’est rien, c’est du chiqué : j’avais lavé la voiture hier… Seulement, je la verrai passer, elle, dans un instant, lorsqu’elle reviendra de la messe… Vendredi déjà… Figure-toi : je sors du garage ainsi qu’un diable, il me semble que je me jette encore dans le fleuve, avec mon cheval, du pont de Grodno, comme jadis, ivre. L’air siffle dans mes narines, je perds le souffle… Qui la protège ? D’où vient que pour l’aborder maintenant, lui parler, je doive faire un tel effort, serrer les dents ? Et elle me lance un regard d’effroi, de mépris, de pitié — que dirais-je ?… Alors, la honte m’inonde, frère, elle coule à travers mes veines, toutes les racines de ma chair en sont rafraîchies, délassées. Qu’importe si ces choses sont neuves ou non ? Pour moi elles sont neuves. Ce sont les seules choses vraiment neuves que j’aie jamais vues.
— Assez, assez, fit La Pérouse brutalement. Laisse ça, Fiodor, hein ? Il n’y a pas de miracle ici, entends-tu, pas d’autre miracle que les fantasmagories d’un cerveau russe gelé par l’éther… D’ailleurs, le père s’inquiète, les domestiques jasent ; Francine s’est laissé voir l’autre jour imbibée de morphine par tes soins, j’ai dû l’envoyer coucher ; elle faisait peur. Joli spectacle, à trois cents kilomètres de Paris, en plein décor bucolique ! Il faut que tu fiches le feu partout, selon ta nature ; tu appartiens à la race de ceux qui jouent avec les allumettes… Mais je te défends de parler de la jeune fille ; malade ou non, elle m’est confiée ; je l’interrogerai moi-même, si le cas m’intéresse. Inutile désormais de l’observer par le trou des serrures… Pourquoi me regardes-tu ainsi ?
— Je vous regarde, en effet, dit le chauffeur. Je vous regarde avec plaisir. (Il avait grimpé comme un chat sur une pyramide de caisses d’essence, et les coudes aux genoux, le menton posé dans le creux de ses paumes, on eût cru voir son regard attentif s’éteindre et s’allumer tour à tour.) Jadis, lorsque nous avions passé la nuit ensemble, chez le pauvre petit prince Vassiloff, Couprine, Dorolenko, et ce chauffeur d’autobus, Alexis… Alexis Séméneioff — avec son long peignoir dessiné par Drécoll, et dans ses cheveux déjà gris les tubéreuses et les lis — je lâchais l’usine Renault pour aller vous entendre, au grand amphithéâtre de l’École, le lendemain, parmi les maîtres, et je jouissais de vous connaître mieux qu’aucun d’eux, car je ne vous ai jamais aimé. Non, je ne vous ai jamais aimé. Il y a trop de faiblesse en vous, ami. Etes-vous des nôtres ou non, nul ne sait. Peut-être n’avez-vous jamais vu en nous que des bêtes dont vous partagiez les jeux ? La curiosité des savants est si étrange, si puérile… Peut-être aussi ne savez-vous mentir qu’aux animaux de notre espèce ?
Il cracha aux pieds de La Pérouse sa cigarette, dans un jet de salive blonde.
— Cher, reprit-il d’un air de mépris, je ne songe nullement à vous offenser : permettez-moi néanmoins d’ajouter qu’avant de vous occuper de moi, de mon suicide, vous devriez prêter l’oreille à ce qui se dit de vous, ici ou là, même à l’office… Hier, François, cet idiot, imitait devant nous votre voix, vos gestes. Il paraît que vous ne prenez plus un verre sans le casser, vos doigts tremblent. Fi ! se vanter d’aller impunément parmi les fous, les classer, trouver à chacun sa place dans la vitrine, avec sa fiche, son numéro — fi ! fi ! « L’ours est réjoui lorsque le chasseur tombe sur son propre épieu », a dit notre vieux Pouchkine. Ah ! ah !…
— Tu parles comme un sot, Fiodor, répondit La Pérouse, sans un seul frémissement dans son visage blême. Je me moque des racontars.
Il respira bruyamment, serra les lèvres.
— Regarde si mes doigts tremblent, imbécile !
Il mit sa large main sous le nez du Russe, en fit jouer lentement les phalanges.
— Hein ? Tremble-t-elle, animal ?
Ils éclatèrent de rire tous les deux.
— Possible, murmura Fiodor qui venait de descendre de son perchoir, ne vous fatiguez pas, cher, vous êtes pâle… Tu es pâle, reprit-il à mi-voix. Méfie-toi. Laisse donc en repos une sainte de Dieu, visitée par des anges. A quoi bon ? Elle a fait de moi un malheureux…
— La paix ! dit La Pérouse. Parce que j’ai eu le tort de t’interroger une ou deux fois, tu te crois précieux, indispensable. Pauvre nigaud ! A supposer que tu aies vu, réellement vu ce que tu racontes, j’ai observé, j’observe presque chaque jour d’autres phénomènes autrement curieux que ces balivernes. Mais un exalté comme toi suffit pour mettre une maison sens dessus dessous. Je finirai par en dire deux mots à Clergerie. Et d’abord, pourquoi m’as-tu refusé d’entrer chez Devambèze, à sa clinique ? Ta place n’est pas ici.
— Parle toujours, dit le Russe du bout de ses longues dents, avec plus d’insolence que jamais. J’ai commis une faute, je l’avoue. Néanmoins, j’aurais voulu voir la fin de tout ceci, le dénouement.
— Le dénouement ? On va te flanquer dehors, à la rentrée, mon petit. Heureusement pour toi ! La paix bourgeoise, une maison calme, la province et de bonnes mœurs, il n’en faut pas plus pour te tuer… Mais les soirées chez Moÿses, les nuits blanches, la musique, et le frisson de l’aube dans la rue vide qui remet les nerfs en train, c’est ton régime ; cela te va comme un gant… Vois-tu, les gens de ta sorte inventent leur vie au jour le jour, ils la composent ainsi qu’un livre, ils voudraient nous en distribuer les rôles… A t’entendre, ce malheureux coin de Normandie est un vrai rendez-vous de sabbat… Nigaud ! Chaque famille a ses petits secrets : nous en savons quelque chose, nous ! Le rassurant, c’est que tous ces secrets se ressemblent. On passe de l’un à l’autre, comme dans les petits jardins qui entourent les maisons de brique des cités ouvrières : on doit regarder le numéro. Un excellent homme tourmenté de scrupules, une vieille dame avare et gâteuse, une jeune fille exaltée, sentimentale, des amis peu sûrs… Mon Dieu ! la domesticité est encore, grâce à toi, ce que je trouve de plus cocasse ici. Et encore ! A Paris, il n’en paraîtrait rien…
Tandis qu’il parlait, M. Fiodor avait achevé de brosser soigneusement son veston, ses bottes. Il répondit le plus naturellement :
— Gardez votre poudre, ami, gardez-la. Vous ne me ferez pas chanter pour deux, ou même cinq grammes de poison, je puis m’en passer. Non ! vous n’apprendrez désormais rien de moi, inutile de ruser. Agissez donc à votre guise, de votre côté, librement. Pourquoi tourner autour du pot : vous ressemblez à un gros chat noir. Oui, vous ressemblez…
Il fit un bond en arrière, si brusquement qu’il heurta la double porte du garage qui tourna sur ses gonds, s’ouvrit toute grande. L’énorme voiture, ses flancs vernis, ses cuivres, jaillit de l’ombre, comme si elle venait de tomber du ciel dans la lumière, au milieu d’un jaillissement d’écume.
....... .......... ...
Le cri qu’ils venaient d’entendre restait suspendu au-dessus d’eux, trop particulier, trop différent pour se confondre avec la pacifique rumeur du jour. A peine s’éleva-t-il plus haut que les mille bruits familiers qui s’élancent et retombent en un perpétuel échange, selon un rythme défini, toujours le même peut-être, bien que l’oreille n’en perçoive que l’apparente confusion (et pourtant, qui n’a reconnu à travers la brume et le goudron, l’odeur de la boue, telle ville marine géante rien qu’à son souffle puissant, le prodigieux battement de son cœur, je ne sais quoi de terrible et d’enfantin ?). A peine s’éleva-t-il plus haut, mais il ne retomba pas. Ils se regardèrent en silence, un long moment, plus surpris qu’effrayés, l’oreille tendue, les nerfs si ébranlés par cette conclusion inattendue, mystérieuse, apportée du haut des airs, du creux de l’espace, à leur dispute obscure, qu’une détente soudaine, une explication rassurante les eût fait éclater de rire. Déjà un autre cri s’élevait vers le premier, comme s’il allait le rejoindre au même point précis de l’espace. Mais il s’arrêta sans doute à mi-chemin, parut s’achever en un râle plus faible, à peine distinct, et ils entendirent presque aussitôt, sur le gravier d’une allée, le grincement inégal d’une course exténuée.
— La vieille dame s’est échappée, dit Fiodor. Une fois de plus… Sacrée Francine !
Le bruit venait à eux à travers la mince cloison de briques et les carreaux de faïence. Pour voir, ils durent sortir en hâte par une porte des écuries, longer les communs, et débouchèrent à l’extrême aile droite du petit château, un peu en retrait, ombragée d’immenses tilleuls, solitaire. Le coin du parc qu’ils avaient sous les yeux ne s’étendait guère au-delà des pelouses voisines, limité à gauche par la brusque pente des terres, à droite par les derniers bosquets échevelés de la charmille, lieu favori des promenades quotidiennes de Mme de Clergerie. Sur le mur du potager récemment recrépi à la chaux, tout vibrant de soleil, une ombre glissait, mais plus noire que l’ombre, à peine plus dense, une silhouette bizarre, précise et menue, avec les arrêts mystérieux, les départs soudains, l’équilibre paradoxal d’un pantin disloqué. Ils la perdirent de vue un moment, la retrouvèrent, la perdirent encore au hasard des détours du chemin. Enfin elle surgit, à vingt pas d’eux, avec un dernier cri plus faible, aigu et rauque à la fois, un cri de vieille femme ou d’oiseau.
— Ne bouge pas ! N’appelle pas ! souffla M. La Pérouse à son compagnon. Laisse-la nous reconnaître tout doucement. Pas de bruit !… Le pauvre Clergerie n’aurait qu’à se montrer, quelle belle crise !
La folle s’était arrêtée, à bout de forces, essayant de fixer sur les deux hommes un regard tour à tour furieux et craintif que la volonté expirante laissait échapper sans cesse. Son visage enflammé restait sec, ses mains tremblantes, aussi rouges que ses joues, retenaient encore, inconsciemment, la lourde jupe de laine, qu’elle avait retroussée pour courir, découvrant ses bas épais, déformés par des genouillères. Une seconde ou deux, sa tête oscilla violemment sur ses épaules, tandis qu’elle s’efforçait en vain de lutter contre ce silence terrible qui étouffait sa colère, le vide muet où achevait de se perdre le débile faisceau des pensées et des images que la toute-puissance de la haine avait un moment rassemblé. Mais le silence fut plus fort. Elle appela une dernière fois, des profondeurs de sa détresse, les deux témoins impassibles, et la maison, la chère maison elle-même, aussi indifférente que les hommes… Puis le même brouillard qu’elle connaissait bien commença de recouvrir lentement les êtres et les choses, de moins en moins saisissables, sans relief et sans poids, pareils à leur propre reflet dans l’eau. Et désespérant par avance d’imposer sa loi à un univers de fantômes, en perpétuel glissement, elle dit d’une voix rapide, entrecoupée, comme si elle eût récité sa leçon :
— La fille m’a frappée… La fil-le m’a frap-pée…
Elle trépignait, tenant toujours à poignée sa jupe noire, sans avancer d’un pas, car à sa colère impuissante se mêlait déjà la crainte enfantine de ces deux inconnus barrant la route, debout au seuil de sa maison, voyant de si près sa honte.
— Reste là, dit La Pérouse, toujours à mi-voix. Non ! non ! n’appelle personne. Il est d’ailleurs possible que cette fille l’ait battue… Vois la trace des doigts sur la joue. Trempe dans le baquet une serviette, un torchon, ton mouchoir, n’importe quoi… Je vais lui parler.
— Ne parlez pas, dit tout à coup derrière lui la voix un peu tremblante de Mlle de Clergerie. N’essayez pas de lui couvrir la tête surtout !… Mon Dieu, Fiodor, allez-vous-en… non… c’est-à-dire, prévenez Francine, elle doit être cachée quelque part, pas loin d’ici. Qu’elle ne se montre pas !… Monsieur La Pérouse, il vaut mieux que vous me laissiez seule un moment… oh ! rien qu’un moment… Ces crises sont si laides, affreuses ! Pourvu que papa ne se doute de rien…
— Mama, reprit-elle plus bas, pauvre mama…
Brusquement, elle saisit la folle entre ses bras, l’enleva doucement, pressant sur la bouche misérable sa joue fraîche.
— Passez devant moi, dit-elle à M. La Pérouse (elle soufflait un peu). Ne la touchez pas encore, qu’elle ne vous voie pas… Montez l’escalier, en face. Je vais la porter jusqu’à la chambre de Fernande… Oh ! elle ne pèse pas bien lourd…
Ils l’étendirent sur le lit de la cuisinière, mais elle leur échappa deux fois, sans crier, avec une plainte qui passait maintenant de l’aigu au grave, pour s’achever en une sorte de soupir modulé, jusqu’à ce qu’ayant touché du dos l’angle du mur, elle s’y blottît, ramassant autour d’elle les draps et les couvertures, en frissonnant de fatigue et de plaisir.
— Pardon, mama, disait Chantal, pardonnez-moi… C’est moi qui vous ai blessée, souvenez-vous ? Je ne l’ai pas fait exprès, je n’ai pu vous retenir, nous sommes tombées toutes les deux.
La vieille dame hésita, haussa les épaules, visiblement confondue, déconcertée par une intervention si soudaine, la pièce obscure, les murs nus, ce silence.
— Bah ! Bah ! La fille m’a frappée — oui, vilaine ! — elle m’a frappée… Là… là… ici même.
Elle posa brutalement, à plusieurs reprises, son doigt sur sa joue.
— Mais non ! mama, voyons, vous avez rêvé. Rêvez-vous donc toujours ? Vous avez eu peur, un peu peur… cela passera. Cela va passer tout de suite. Regardezmoi, mama. Vous laisserais-je frapper, moi, Chantal, votre petite-fille.
— Jure-le, dit la vieille rusée, après un court silence. Jure-le que je n’ai pas reçu ce… cette…, que je n’ai pas été battue. Je te croirai, mon petit, tu ne mens jamais.
— Jurez donc, pas d’enfantillage ! fit La Pérouse presque sans baisser le ton (il parlait ainsi à ses internes devant les malades, d’une voix monocorde, intelligible aux seuls initiés). Méfiez-vous : elle va essayer de vous enjôler.
Mais la folle n’attendit pas la réponse et, à la stupeur du médecin, elle reprit :
— Tu ne voudrais pas me tromper, tu es une bonne fille. Mets ta petite main derrière mon cou, aide-moi à allonger les jambes ; je dois te faire peur, j’ai l’air d’une démente. Retiens-toi bien, ma jolie. Je pense à notre promenade, l’autre, souvienst’en, tu m’as portée dans tes bras…
Elle ramena doucement ses deux poings fermés jusqu’à son menton. Puis les yeux parurent se fermer, ses traits se détendre, bien que la méfiance se marquât encore à chaque coin de sa bouche mince. Et déjà M. La Pérouse reculait vers la porte, sur la pointe des pieds. La voix de Chantal le cloua au seuil, stupéfait.
Jusqu’alors il n’avait connu que le rythme familier de cette voix, sa cadence, mais soudain il en découvrait l’accent, le timbre, on ne sait quoi qui n’était qu’imperceptible dans la conversation ordinaire. Et le découvrant, il croyait l’avoir toujours connu ; mais il n’eût pas su dire si Mlle de Clergerie avait haussé ou baissé le ton, et l’espèce de saisissement dont il s’était trouvé pris n’était pas de ceux que provoque une surprise heureuse de l’oreille, une consonance parfaite. Ce qui l’avait mis en un instant hors de lui-même, c’était la tristesse comme augurale de cette voix, tristesse comparable à nulle autre, parce que l’observateur le plus subtil n’y eût rien décelé qui ressemblât au dépit, à la contrariété de l’amour déçu qui aigrit toute tristesse humaine. Tristesse désintéressée, surnaturelle, pareille au reproche des anges. Et si simple à la fois, si claire, d’un tel frémissement d’innocence et de suavité, qu’elle venait d’atteindre en La Pérouse la part réservée, la part intacte de l’âme, et qu’il ne la distinguait plus qu’à peine du brusque et délicieux déchirement de son propre cœur.
— Voyons, mama, disait-elle, à quoi bon ? Vous n’êtes pas folle, l’avez-vous jamais été ? Je me le demande. Mais, en somme, vous l’êtes tous… Oui, vous l’êtes tous, je le sens bien. Il faudrait des siècles et des siècles, il faudra le temps dont Dieu dispose pour vous apprendre à être heureux. Oh ! vous pouvez me regarder, faire l’étonnée : vous me comprenez parfaitement, ma pauvre mama. Pourquoi ruser avec moi ? Je sais tout, je sais même ce que vous m’avez caché l’autre jour, absolument tout, je ne suis pas si sotte. Mais à quoi bon ! Vous voilà comme il y a vingt ans, vous vous agitez, vous inventez mille prétextes, vous refusez de céder, vous tenez votre triste petite vie serrée sur la poitrine, avec vos clefs… On vous arracherait les deux bras pour les prendre… Seulement, voyez-vous, vous avez beau rire, vous avez peur de moi, comme vous aviez peur de ma mère, est-ce assez extraordinaire ? Et le pis, c’est que vous êtes tous ainsi, que vous ai-je fait ?
Elle pressait toujours le bras de la folle sur sa poitrine ; mais — d’un mouvement si inattendu, si libre que La Pérouse ne put songer à en esquiver le trait — elle tourna vers lui son visage pensif avec une expression indéfinissable, et comme une sorte de malice désespérée :
— Oui, vous tous. Je le sais, à présent, j’ai fini par le comprendre. On attend quelque chose de moi, mais quoi ? Personne ne s’en doute… Je commence à deviner ce que c’est… Papa lui-même s’intéresse prodigieusement à sa fille, comme ça, tout à coup ; j’ai l’air de rendre des oracles. Je me disais : « Est-ce qu’ils deviennent tous fous ? » Hé bien non. Vous vous intéressez à moi comme Thisbé s’intéresse aux alouettes !… Une alouette, ce n’est qu’une touffe de plumes avec une chanson dedans, ce n’est pas du gibier. Mais, justement pour ça, ma chienne adore de les gober… probablement parce qu’elles ne ressemblent pas aux autres ; il y a le miracle de leur petitesse, de leur légèreté, et qu’elles ne sont pas utiles à grand’chose, un dessert, une fantaisie… Méfiez-vous ! je me défendrai… Est-ce ma faute, à la fin, si vous avez tant de fois menti au Bon Dieu ? Suis-je ainsi faite que vous me deviez donner vos mensonges à garder ? Je ne porterai pas vos mensonges… Je n’ai qu’une pauvre petite vérité de rien du tout, ma vérité ; je ne m’en vais pas vous la donner, elle ne vous servirait à rien.
Elle cacha son front sur la couverture et au frémissement de ses épaules, La Pérouse devina qu’elle pleurait.
— Mademoiselle, fit-il, j’ai honte de moi.
Elle releva brusquement la tête, elle lui commanda le silence d’un de ces regards de tristesse intrépide, où il crut lire son destin. Et presque aussitôt elle reprit, pour parler à sa grand’mère, son accent de prière enfantine :
— Nous allons vous porter dans votre chambre, mama. Vous voyez bien que vous êtes dans celle de Françoise ? Il faut promettre d’obéir, jusqu’à ce que vous ayez passé une bonne nuit.
— Obéir ? demanda la folle, pensive. Dois-je obéir aussi à Francine ?
— Ne pensez pas à Francine, vous ne la verrez plus, je vous promets.
— Je ne la verrai plus ? C’est mieux ainsi. Ni celle-là, ni une autre, je dois me cacher, je n’ai plus la force, n’est-ce pas ? Et garde ça pour toi, ma petite fille ! Les ouvriers vont revenir, et l’acheteur de Beaumesnil pour les pommes à cidre… Nous ferons le marché d’avance, nous traitons cette fois à forfait… Dis-leur que je suis souffrante.
— Je dirai que vous êtes vieille, mama, bien vieille… Oh ! vous savez, cela n’apprendra rien à personne qu’à vous !… Et encore ! Parce que vous n’êtes pas si sûre que ça d’attendre aujourd’hui l’acheteur de Beaumesnil, ni lui, ni les autres, car, et il y en a beaucoup, beaucoup, je voudrais vous débarrasser de ces gens-là… Que ferez-vous de ces cadavres ? Pouah ! Ils sont tous morts le jour où nous nous sommes rencontrés là-bas, sous le soleil, un matin, vous souvenez-vous ? Je vous ai portée en effet, dans mes bras, légère comme une plume, telle que vous pèserez dans la main de Dieu — une fourmi, une pauvre fourmi… Une fourmi passe son temps à remplir ses greniers, et puis elle s’en va mourir, seule, derrière un petit caillou… Nous devrions bien l’imiter.
— Seule ? fit la vieille dame curieusement. Vraiment seule ? Est-ce possible ? Tout cela s’agite, murmure… Je ne suis jamais seule.
Elle passa délicatement la main sur l’épaule de Chantal et dit après un silence, les yeux clos, avec un profond soupir d’attention :
— Pourtant, lorsque tu parles, je n’entends plus que toi… Je perds le goût de me défendre, ma tête se délasse. Bien sûr que je suis vieille, allons ! Mais j’ai quand même plus de jugement qu’eux… Tu ne mens pas, toi, ma jolie… On t’écoute, on respire ; que cela est frais !… Tu as raison, tiens ! A mon âge, je devrais tout lâcher… Mes doigts ne serrent plus, je me tracasse pour des sottises.
Elle laissa couler entre ses paupières, vers sa petite-fille, un regard indéfinissable, à la fois anxieux et rusé :
— Qu’est-ce que tu veux que je te donne ? Il y a bien la parure d’émeraudes, qui vient de ta tante Adoline… A quoi ça sert, tu ne pourrais pas la porter… Choisis plutôt du solide.
— Bah ! fit Chantal, ne cherchez pas… Je sais ce que je m’en vais vous demander… Vous pourrez dormir après, dormir sur vos deux oreilles, dormir comme vous n’avez jamais dormi.
La folle ouvrit tout à fait les yeux.
— Donnez-moi vos clefs, mama, vos chères clefs.
— Mes clefs !
— Mais oui, vos clefs. Ce sont vos clefs qui vous empêchent de dormir. Chacune d’elles est un petit démon, et chacun de ces petits démons est, à lui seul, plus lourd qu’une montagne. Avec un poids pareil, ma pauvre mama, quand les anges s’y mettraient tous à la fois, ils n’arriveraient pas à vous traîner jusqu’en paradis.
— Mes clefs ! répéta la vieille dame, livide. Que viens-tu là me parler des anges et des démons ? Pour une manie que j’ai ! Tu es finaude, ma mignonne, mais vois-tu, cette fois, tu te trompes. Je les ai sous mon gilet de laine, ici, au creux, tu peux sentir… J’aime le cliquetis qu’elles font — écoute — tac, tic, ticquetic et tic, et tac… Hé bien, oui ! cela m’amuse. Où est le mal ? Des clefs ! Je me moque des clefs…
— Alors, justement, donnez-les-moi, rendez-les. Vous disiez, il y a une minute, qu’à votre âge les doigts ne serraient plus, qu’il fallait tout lâcher. Oh ! mama, il y a beau temps que les morts vous ont pardonné ! C’est vous qui vous accrochez exprès au passé. Quoi ! si le bon Dieu donne des remords, ce n’est pas pour que nous en fassions, à la longue, de vieilles habitudes ! Vos vieilles habitudes, ce sont vos clefs.
La folle écoutait avec une attention extraordinaire, marquant chaque mot d’un léger hachement de tête, et La Pérouse voyait se concentrer à mesure les lueurs éparses du regard.
— On n’a jamais rien vu de pareil, fit-il entre ses dents.
Mais si bas qu’il eût parlé, Mme de Clergerie avait sans doute saisi au vol un murmure suspect. L’effort qu’elle fit pour se reprendre déforma de nouveau ses traits, où parut instantanément la même expression de détresse et de ruse.
— Mes clefs ! Crois-tu que je prenne un malheureux trousseau de clefs pour le Saint-Sacrement ? Je t’étonnerais beaucoup, ma petite, si je te disais ce qu’il en est…
Mlle de Clergerie posa doucement sa joue sur l’oreiller.
— Pas tant que ça, peut-être, fit-elle. Vous savez très bien que vos clefs n’ouvrent pas une porte ici, pas un tiroir ; vous ne vous en servez jamais, ce sont des clefs pour rire. Seulement, vous ne voulez pas avoir l’air de vous en apercevoir… Oui, mama, laissez-moi vous dire, ne vous fâchez pas… A votre âge, si près de Dieu, c’est encore trop d’un petit mensonge ! L’âme n’est plus de force à le supporter. Et il y a encore les autres mensonges, pensez donc, ceux de toute la vie !… Il en reste toujours quelque chose ; ils doivent empoisonner les vieilles gens. Arrachez du moins celui-là, les autres viendront, avec, tous ensemble, comme les liserons d’un groseillier… Alors, vous serez réconciliée avec les vivants et les morts, c’est moi qui vous le jure… Vous pourrez dormir en paix.
— Tu as deviné ! Est-ce possible ! dit la folle d’une voix qui tremblait de joie. Tu devines tout, c’est merveilleux. Oui, oui, je le savais… Elles ne sont bonnes à rien… Je pourrais te dire quel jour on les a mises sur ma table, à la place des vraies. Elles sentaient encore la rouille, l’homme les avait frottées la veille, au sable, sous ma fenêtre… N’importe, prends-les, je te les donne… A présent que tu sais, à quoi veux-tu qu’elles me servent ? D’ailleurs je suis lasse… Mon cœur lui-même s’endort, mignonne. Désormais, vois-tu, je m’en vais pouvoir être lasse tout mon saoul.
Ses épaules eurent à peine un léger frisson. Elle dormait.
— Que pensez-vous ? demanda Mlle de Clergerie. Mieux vaut la laisser ici jusqu’au soir. Elle se réveillera pour souper, je la connais.
Elle essaya peut-être de sourire, mais il ne vit que ses joues creuses, les rides de ses yeux, sa pauvre bouche exténuée.
— Mademoiselle, dit-il, votre grand’mère ne soupera pas ce soir. Vous l’avez poussée à bout, elle n’en peut plus.
— Et moi, donc ! fit-elle. Je suis aussi bien fatiguée.
Elle s’approcha de la fenêtre, appuya son front sur les carreaux, en silence, et il crut voir remuer ses lèvres. L’idée qu’elle priait lui fut tout à coup insupportable.
— Votre méthode est ingénieuse, reprit-il. (En même temps, il épiait le sursaut de la nuque blonde au brusque éclat de sa voix.) Je la trouve un peu cruelle. Pourquoi lui retirer ce hochet ? Chaque âge a le sien.
Elle se retourna aussitôt.
— Vraiment ? C’est votre opinion ? interrogea-t-elle d’une voix anxieuse. Non, vous ne parlez ainsi que pour me faire de la peine, m’offenser. En quoi ma méthode est-elle ingénieuse ? Ma méthode ! Je n’ai pas de méthode, monsieur. On ne m’a rien appris, et je suis bien incapable de rien inventer. N’importe qui eût agi comme moi… Je connais mama mieux que vous. Elle a trop aimé la vie, voilà le mal : la vieillesse l’humilie, elle refuse de céder le pas, elle serre ses pauvres vieilles dents… C’est vrai que la tête n’est plus très solide, mais elle a tant de malice pour tirer parti de tout ! Elle a construit son histoire ainsi, brin à brin, comme un oiseau son nid, mensonge par mensonge, et vous faites semblant d’y croire, vous refusez de la délivrer. Mon Dieu, il me semble pourtant qu’il n’y a pas de mensonges plus redoutables que ceux-là qu’on commet contre soi-même ?
Elle acheva presque à voix basse. Ses mains qui repoussaient délicatement la couverture jusqu’aux bras de l’infirme frémissaient d’impatience et de fatigue. En se penchant vers la ruelle, ses genoux plièrent, elle n’eut que le temps d’appuyer son coude au chevet du lit, mais si adroitement que le regard de La Pérouse surprit cette défaillance comme au vol. Il crut lire un défi dans les yeux fiers et tristes.
— Votre tour viendra, mademoiselle, dit-il. Oui, l’heure viendra où vous chercherez avidement, parmi tant d’autres aujourd’hui dédaignés, le dernier misérable mensonge pour vous aider à vivre et à mourir. J’ai vu des jeunesses plus insolentes que la vôtre, et elles ont fini par se rendre… Elles se sont rendues corps et âme.
— Est-il possible ? fit-elle, en regardant le psychiatre avec une surprise indicible. Peut-on se rendre ?
Il se mit à rire de façon si basse, si féroce, avec un tel désir de l’humilier qu’elle devint pourpre. On n’entendait plus que le souffle menu de la vieille femme, et le grincement d’une branche sur la vitre.
— Comprenez-moi, dit-elle. A qui se rend-on ? A qui rendrait-on son âme ? Je crois qu’on se refuse ou qu’on se donne, mais se rendre ?
Sa voix s’épuisait de plus en plus, et s’éteignait sur ce dernier mot.
— Oh ! s’écria La Pérouse, le vocabulaire d’un vieux médecin n’est pas riche, excusez-moi… Se donner, se refuser, ce sont là pour moi des expressions vides de sens. Je n’ai jamais vu personne se refuser à ce qu’il aime et se donner à ce qu’il hait ; l’homme et son désir ne font qu’un. Mais je prétends qu’on finit toujours par se rendre, dès que les forces déclinent, et avec elles le désir de plaire. Et puisque cette discussion vous intéresse, j’ajouterai que le rôle du redresseur de mensonges est sans doute plus avantageux qu’utile. D’ailleurs, l’expérience a été faite déjà bien des fois, la méthode est connue. Pour mon ancien maître Durault de Séverac, la simulation…
— Je vous en prie ! dit Mlle Chantal. J’ai agi spontanément, sottement, au petit bonheur. Je serais bien confuse de me rencontrer tout à coup, comme nez à nez, avec ce professeur illustre. Sérieusement, reprit-elle aussitôt, ne croyez pas que je me moque, je suis une ignorante, voilà tout, et je n’entends pas l’être à demi, je veux m’en tenir là : il n’y a pas plus bête qu’un amateur de médecine, sinon un amateur de peinture.
— Il y a plus bête et plus cruel encore, fit M. La Pérouse, c’est celui que j’appelle l’amateur d’âmes, le maniaque qui vous attribue une conscience pour avoir le plaisir de descendre dedans, d’y apporter son propre mobilier… Chacun de nous s’arrange avec sa part de vérité et de mensonge… Moi-même…
— Pourquoi parler de vous ? demanda doucement Mlle de Clergerie. Je ne suis certainement pas capable de forcer la conscience de personne ! Que vous ai-je fait ? A quoi bon vous défendre ?…
— Permettez, je ne me défends pas ! Je refuse d’être dupe, simplement. Oui, mademoiselle, j’ai passé l’âge où l’on subit l’ascendant du premier venu, et après trente ans de ma vie employés à refaire une âme à tel ou tel grotesque avec les déchets de l’ancienne, je me méprise assez pour avoir le droit de m’épargner certaines expériences inutiles et humiliantes. Soyons francs : il m’est arrivé plus d’une fois de vous observer avec une curiosité… un intérêt dont votre sagacité s’est d’ailleurs avisée depuis longtemps ; et soit par indifférence, soit par mépris, vous l’avez adroitement stimulée sans penser un moment la satisfaire. Un curieux, pour vous, pour ceux qui vous ressemblent, qu’est-ce que c’est ? Un malotru. Aujourd’hui, ce matin même, Clergerie me questionnait à votre sujet… oh ! comme on interroge un vieil ami ! Parbleu ! je vous ai connue gamine, avec vos cheveux sur le dos, et des mains de bébé, d’incroyables petites mains blanches, aiguës. Que lui répondre ? Vous n’avez assurément besoin du secours de personne…
Déjà elle avançait vers lui, le front haut, avec son regard doré, presque impérieux — et toujours cet éclair de malice auquel l’extrême lassitude, la tristesse résignée du visage prêtait un sens unique, déchirant.
— Papa vous a questionné ? fit-elle. Questionné ? Décidément j’aurai tout vu ! Que me reproche-t-il ? Ma vie est des moins singulières, je la veux ainsi, je la tire même en bas autant que je peux, et sous prétexte que ma pauvre maman avait le gouvernement de son ménage en horreur, je finirai par passer à la cuisine le plus clair de mon temps. N’est-ce pas assez ? Que pense-t-on que je cache ? Un secret, un vrai secret, mais c’est un luxe ! Je n’ai pas de loisir pour ça… Avouez d’ailleurs que papa est extraordinaire. Depuis deux ans, à peine s’était-il avisé de ma présence, et le voilà soudain qui passe aux extrêmes : il compte mes pas, il vous questionne, il imagine de me faire examiner par un professeur de psychiatrie. Vous-même… Oh ! ne m’interrompez pas, inutile de réveiller grand’mère… Je ne suis pas tellement sotte, je vous vois resserrer le cercle autour de ma modeste personne, je ne vous échapperai plus… Tant pis pour vous… Il arrive qu’on croit cerner dans la haute luzerne un coq magnifique, et c’est une faisane toute grise qui s’envole. Vous ne vous doutez pas à quel point je suis grise…
— Et après ? fit grossièrement La Pérouse.
— Après… Vous n’aurez que la ressource d’inventer une belle histoire pour vous consoler : les légendes ne servant pas à autre chose. Aujourd’hui, vous en êtes encore à tâcher de surprendre un fait caractéristique, n’importe quoi qui vous permette de me classer. Je vous vois tendre de ces pauvres petits pièges innocents, avec la candeur du bonhomme entomologiste qui mettra vingt fois de suite sur le dos un malheureux scarabée. Il s’agit de savoir d’où je viens, où je vais… On me laisse libre, mais toutes les issues sont repérées ; on verra bien ! La porte du temporel est sous votre garde, et si je veux me sauver en paradis, c’est M. l’abbé Cénabre qui m’attend, à l’entrée du spirituel… Tout de même ! Supposez qu’il me plaise de rester là, moi, et de n’aller nulle part ? Je suis née pour vivre au jour le jour, comme un vieux corbeau sous la neige, qui lisse ses plumes et attend le printemps. Oui, un vieux corbeau ! Ne me croyez pas tellement jeune… Je voudrais que vous ne vous affoliez pas plus que moi ; je perds rarement la tête, j’appartiens à une espèce très commune, très résistante, mûre avant l’âge, qui prend le bon de l’air en toute saison. Et puis, voyez-vous, je vais vous dire : il y a encore un détail que vous oubliez — vous êtes étonnant ! Je vous observe, moi aussi, à la fin des fins ! Si d’y penser de temps en temps pouvait vous donner un peu de discrétion, de prudence ! Vous risqueriez moins de me faire souffrir sans profit.
— Qui donc vous fait souffrir inutilement ? Pourquoi ?
Elle hésita, haussa les épaules, l’éclair de malice parut s’éteindre, recula au fond, tout au fond, de son regard triste et tendre.
— Vous auriez peur d’être ridicule, fit-elle, suivant sa pensée. Oui, vous rougiriez de mettre, sous un prétexte ou sous un autre, même par amitié pour moi, du désordre dans ma vie… Il y a très peu de choses dans ma vie, entendez-vous ! Elle ressemble à une chambre d’étudiante, — le lit, la table, les deux chaises, — je puis la tenir propre et claire… De quel droit en ferait-on un bric-à-brac, un de ces magasins de curiosités que je déteste ? Hé bien, je fermerai ma porte, voilà tout… On devra dire son nom, son vrai nom, montrer son visage… Désormais, n’entrera pas qui voudra.
— Vous auriez sagement agi, dit La Pérouse, en prenant cette élémentaire précaution plus tôt, et envers d’autres que moi.
Il avait lancé l’injure froidement, posément, avec une rage appliquée, lucide. Et néanmoins, dans la même fraction de seconde, il sentit monter en lui, comme de ses entrailles, une colère bien différente, une sorte de délire panique et furieux qui ressemblait à la révolte contre la mort.
Elle le regarda longtemps, d’un air de surprise inexprimable. Il eût cherché en vain le moindre signe de crainte ou d’embarras. Elle ne rougit même pas, l’arc de sa bouche resta tendu, rien ne frémit dans le fin visage attentif que l’ombre dorée des cils. Elle dit enfin :
— Monsieur La Pérouse, vous avez parlé trop tard. Oui, il est trop tard maintenant, vous ne m’offenserez pas. Mais si vous connaissez ce pauvre secret, que demander de plus ? Vous en savez assez long.
— Non, fit-il. Fiodor est un imbécile, un fou. Ce qu’il a vu, ou n’a pas vu, qu’importe ? C’est de vous, c’est de votre bouche que j’apprendrai s’il a menti.
Il venait d’approcher son visage du sien, presque à toucher sa joue. Son sourire était d’un maniaque, ou d’un homme qu’une déception fondamentale vient d’atteindre aux sources de la vie. Elle voyait peu à peu bouger son regard comme si deux minces lames de cristal, à peine brouillées, eussent lentement glissé l’une sur l’autre.
— Écoutez ! dit-il. J’ai été médecin, c’est vrai, je ne le suis plus ; demain, je ne serai plus rien… Oui, on vous verra encore jeune et forte, aussi fraîche, avec cette odeur de mûres sauvages, ce parfum, et moi j’entendrai l’eau tomber goutte à goutte sur mon cercueil, l’innombrable tassement de la terre, peut-être le bruit d’une petite source, à travers des mètres et des mètres de craie ou d’argile, qui s’en va, qui monte, qui se hâte vers le jour, qui sautera comme une petite bête entre deux pierres moussues, dans l’herbe… Je me moque de la science, des savants et, en vérité, d’ailleurs je n’ai jamais été des leurs ; qu’ils crèvent tous ! Réellement, je n’ai rien aimé… qu’aurais-je aimé ? J’ai passé ma vie à me regarder dans la figure de mes toqués ainsi que dans un miroir… Je sais le sens particulier, immuable, de chacune de mes grimaces, je ne puis plus me faire rire ni pleurer… Mais je leur en remontrerais encore, mon enfant. Jadis un seul regard, un seul coup de pompe de ces yeux-là vous auraient vidé de son idée fixe un persécuté, un obsédé, comme d’une ponction à l’épigastre, vlan ! Les élèves voyaient sortir la chose par la bouche, ils se poussaient le coude, ils n’avaient plus envie de rigoler… Ce sont les bons moments de la vie. Bref, je sais ce que c’est qu’une malade, peut-être ! Hé bien, quand vous disiez tout à l’heure à la grand’mère : « La fourmi remplit son grenier, puis elle s’en va mourir derrière son petit caillou », — quelque chose comme ça — je pensais : Elle a joué la comédie à Fiodor, elle se fiche de nous. Allons, avouez-le, vous vous êtes payé la tête du Russe !
— Oh ! monsieur La Pérouse, avez-vous donc juré de me pousser à bout, tous ! Quoi ! j’ai essayé de patienter, d’attendre, de cacher quelques semaines, quelques malheureuses semaines un… une… enfin des malaises… (Je ne suis pas la seule, voyons ! Marie de Saint-André était bien somnambule, elle, en pension ; vous l’avez soignée ; elle se sauvait sur les toits, puis elle restait une heure, deux heures, inerte, évanouie, que sais-je, raide comme un bâton.) Et voilà que tout me retombe sur la tête, parce qu’un vrai personnage de ballets russes s’est avisé de me suivre pas à pas, comme on suit le dompteur, dans l’espérance de le voir mangé. Car, enfin, je ne suis pas plus prude qu’une autre, mais il y a des moments où de plus solides que moi perdent le contact, s’affolent… Alors, on envie celles qui peuvent aller faire ces sortes de confidences désagréables à leurs mamans… Raconter une histoire pareille à un père comme le mien !… Et même à supposer que j’aie été un peu hésitante, un peu lâche, j’en suis bien assez punie, je suppose ? D’ailleurs, vous devais-je la vérité, à vous ? Suis-je comptable de vous à Dieu ?
— Nullement, dit La Pérouse. Comment vous feriez-vous la moindre idée de la dernière illusion d’un condamné ? J’ai cru en vous. Le mot aimer n’a plus aucun sens pour moi, et cela ne saurait s’exprimer dans un autre langage : j’ai cru en vous. Même aujourd’hui, même à cet instant, je chercherais en vain dans votre visage une marque, un signe, la flétrissure imperceptible du passé ! Pour vous, il n’y a pas de passé, ô merveille ! Lorsqu’on a scruté tant de lippes qui ont de loin l’air d’être vivantes, qui ne sont pourtant que des grimaces figées, depuis des siècles peut-être, par quelque mal héréditaire, quelle surprise de découvrir tout à coup un être, le plus humble des êtres, du moins en accord profond avec lui-même, libre, intact ! Vous étiez cet être. Je vous connaissais ainsi. Je n’ai rien vu de semblable, jamais… Vous étiez… vous étiez…
— Je sais ce que j’étais, fit-elle avec un si pathétique frémissement des lèvres que son admirable regard en parut s’assombrir. J’ai compris… Alors ? C’est donc vrai ? Quoi ! dans vingt ans, je serai peut-être l’une de ces malheureuses qu’on rencontre dans votre antichambre ? Vous souvenez-vous ? Mme Ascott, la pauvre Hélène Walsh, ou pis encore : une affreuse bigote de l’espèce qui faisait le désespoir de l’abbé Chevance : « Elles sont tout de même ennuyeuses !… » disait-il… Mon Dieu !
Elle l’interrogea des yeux, un instant, avec un misérable sourire qui, à son insu, l’implorait. Ce fut là son unique faiblesse.
— Hé quoi ! reprit-elle en secouant la tête, de ce même geste qu’elle avait lorsque, sur la large route en palier de Dombreville à Trévières, elle lançait sa voiture, se penchait de côté pour mieux entendre monter peu à peu le grondement de l’air dans ses oreilles. Monsieur La Pérouse, nous aussi, il nous faut rendre les clefs.