LA JEUNE FILLE VERTE
Reading edition
— ROMAN —
PARIS ÉMILE-PAUL FRÈRES, ÉDITEURS 100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, 100 PLACE BEAUVAU —— 1920
Justification du tirage Nº
TABLE DES MATIÈRES
AVANT-PROPOS
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L'auteur de ce roman, ou plutôt de cette chronique de mœurs, comme lui-même disait, naquit peu avant la guerre à la ville de Coblence, et mourut sur la côte du Togo (Afrique) dans l'année 1904. C'est là tous les événements de sa vie, sauf à tenir compte du présent livre, tiré à petit nombre aux frais de l'auteur, sous ce titre:
DAS GRUNE MEDCHEN EINE FRANZŒSISCHE SITTENKRONIK BEI HERMANN NONNSEN AACHEN (AIX-LA-CHAPELLE) MCMIV
Il l'avait écrit en France, où il passa, pendant près d'un lustre, à Orthez (Basses-Pyrénées) la plupart de son temps. Les habitants s'en rappellent-ils l'étranger qui poursuivait des insectes à travers les rocs blancs du Gave? C'est ainsi qu'il connut un jour ce poète bucolique que le Béarn s'enorgueillit d'avoir donné à la France. Le même soir les vit rentrer ensemble entre les peupliers. Celui-ci regagnait sa maison sous les fleurs, au bord de la route sonore, et tel rit dans sa barbe, le faune gardien des fleuves, quand il frappe le sol de son pied démoniaque et fourchu. L'entomologiste, lui, tandis que d'un papillon sur son chapeau palpitaient les ailes, agitait son filet vers le ciel couleur de citron et les étoiles entrouvertes, comme s'il eût aussi voulu piquer Vénus à son chapeau.
Sans en dire la raison, un jour il quitta Orthez pour les pays noirs. Le livre, dont on donne ici la traduction, ne parut qu'après son départ. Presque tous les exemplaires lui en furent envoyés sur son ordre dans la jolie ville d'Atokapaméo, pour y être sans doute mangés aux termites. Mais il était mort cependant.
Ainsi son héroïne a vu la lumière dans le même temps qu'elle lui fut à lui-même ravie sur les bords africains. Elle y est, au Togo, d'un tel éclat que les plus élégantes Allemandes, ce n'est qu'à l'aide de conserves bleues qu'elles peuvent contempler les sables de ce rivage étincelant.
PAUL-JEAN TOULET, 1901.
LA JEUNE FILLE VERTE
CHAPITRE PREMIER UN NOYAU DE PRUNE
L'averse sonore battit le feuillage un moment, décrut, s'évapora; et, peu à peu, tout redevint un éclatant silence.
Dans la salle au sol alterné de marbre et d'ardoise, où Vitalis Paschal mangeait des prunes de Mirabelle, ces beaux fruits, posés devant lui sur des feuilles de figuier, étaient pareils aux boules répandues d'un collier d'ambre; et le parfum en pénétrait jusqu'à son cœur. De la pointe de ses doigts, il en choisit une, très grosse, qui semblait faite d'or et d'éclat; et, se renversant en arrière, y mordit d'un air amoureux: «A quoi donc songeait son patron, Me Beaudésyme, de pêcher le tocan par cette chaleur.» Et il contempla en baillant les jalousies qu'on eut dit que le jour rayait de flammes.
L'eau goutte à goutte, sous la varangue, ne s'entendait presque plus; ni dans le verger, le long des rigoles, où la consumait le soleil. Ce peu de pluie d'orage n'avait fait que battre la poussière, comme pour en confondre l'odeur avec celle des pommes rougissantes, et d'une glycine à demi dévorée du soleil.
Vitalis essaya de se remettre au travail. Dans une chemise ouverte sur la table, où les minutes dormaient, d'un héritage riche en litiges, il en saisit une, au hasard.
L'avoué d'une ville voisine avait noirci son papier de vocables sauvages, de chiffres, et prié Me Beaudésyme de les homologuer, encore que ce ne fût point là besogne de notaire. Mais ses clients le jugeaient universel. Ce n'est pas moins le clerc qui en fut chargé, dont il murmurait entre tant.
—Comme si ça me regardait, grogna-t-il, la procédure.
Et il lut à mi-voix:
Assignation,Fr. 12»
A venir d'audience,125
L'avenir, l'avenir, mystère.
(Ça, c'est cher.)
Appel,025
(Ça non: on n'a pas dû entendre.)
Sommation de communiquer,125
Communication donnée,250
(Oh, donnée.....)
Communication reçue,230
Communication au Ministère public,115
Pose de qualités,225
A venir en règlement de qualités,125
Coût de l'expédition,1875
(C'est celle de Madagascar, pour sûr.)
Droit de correspondance hors l'arrondissement,750
Conclusions grossoyées,2550
Papier minute.....
(Zut)
Enregistrement minute.....
(Zut! zut!! zut!!!)
De nouveau, il bâillait en se choisissant un autre fruit; des pas résonnèrent sous la varangue. Ses regards errèrent dans l'étude et n'y virent que l'ennui. Elle prenait jour par deux fenêtres, qui éclairaient à demi, estompées de pénombre ou, quelques-unes, rayées de soleil, les carrés jaunes des affiches de licitation. Derrière les jalousies, Vitalis, voyant glisser une ombre, lui lança au travers le noyau de la prune qui lui sucrait encore la bouche.
—Oh, le laid! s'écria une voix. Il m'a tout écorché la joue.
—Ah, c'est toi, Detzine, répartit le clerc. Attends, attends. Je vais te guérir. Si seulement j'avais visé plus bas.
Il était déjà dehors; la servante à courir entre les framboisiers, peut-être en désirant d'être rejointe. Elle le fut tout de suite et embrassée, baisée aussi sur les deux joues qu'elle avait pareilles à des brugnons, hâlées de soleil sous leur rouge. Mais un autre pas se fit entendre et Detzine alors d'appeler au secours:
—Rosalie, Rosalie.
Celle-ci accourut en riant. Aussitôt Vitalis, changeant de front, s'en prit à la nouvelle venue, qu'il trouvait aimable, et telle qu'il jugeait Detzine, ou la plupart des filles à sa portée. Aussi bien Rosalie avait elle une double flamme dans les yeux, et la denture d'un louveteau, avec ces grâces que la plus rustique fait voir au temps de sa jeunesse. Encore était-elle plus âgée que Detzine, toutes deux du reste en bon point.
—Elles sont concaves, avait dit M. Lubriquet-Pilou, ancien fermier de l'octroi.
Peut-être entendait-il l'inverse; mais on ne discutait pas à Ribamourt, ses arrêts en la matière. Les bourgeois du lieu, les marchands aussi bien que les employés des mines d'étain, des Sources Neurasthénothérapiques, répétaient en riant de l'œil, chaque fois que les servantes de Mme Beaudésyme étaient en cause:
—Elles sont concaves.
Vitalis, qui savait là-dessus, depuis longtemps, ce qu'il fallait croire, semblait en poursuivre, aujourd'hui, quelque nouveau témoignage. Mais Detzine, prenant à son tour la défense de sa compagne, se tenait à lui suspendue ou tâchait, en le chatouillant, de lui faire lâcher prise. Cependant que, dans le verger aux profondes odeurs, sous un ciel poudroyant où s'amortissait la couleur des choses, l'âpre feuillage d'un figuier prêtait à ses jeux le peu d'une ombre aride.
—Rosalie! appela tout à coup une voix pleine et grave, de l'autre côté du jardin.
—Aüt ou diantre, murmura la servante. Madame, té, qui est revenue.
—Rosalie, est-ce que Monsieur Vitalis y est?
—Me voilà, Madame, dit le jeune homme, en allant au-devant d'elle. Pour cacher son embarras, il avait cueilli une grappe de groseille et se mit à la mordiller.
C'est vrai que Basilida était sa cousine; mais plus jeune qu'elle de quatre ou cinq ans, il la respectait, un peu par habitude. Pour d'autres raisons encore, c'était une des personnes dont il se souciait le moins d'être surpris au cours de semblables ébats, quand bien même les mœurs du pays ne lui en faisaient pas un crime. Et il doutait d'autre part que le branchage du figuier les eût tout à l'heure gardés d'être vus.
Aussi bien, et que Mme Beaudésyme ne laissât voir aucun trouble sur son beau visage, Vitalis pensa distinguer dans sa voix une irritation contenue. Et sa bouche, aussi, était sanglante comme si elle venait de se mordre soi-même.
—Ma foi, disait-elle,—en retroussant, telle une chienne, ses lèvres ourlées qui laissèrent, un instant, apercevoir sa tranchante denture—vous ne craignez pas la chaleur, Vitalis. Et cette pauvre tante qui s'inquiète toujours des coups de soleil pour son chéri. Vous sortez sans béret maintenant?
Vitalis sentit qu'elle devinait pourquoi il avait quitté l'Étude avec tant de hâte; et ce fut comme s'il voyait, sur le champ d'or de ses prunelles se figurer sa pensée soupçonneuse comme lui-même se l'imaginait: un satyre bondissant dans la blanche lumière qui tremble; le feuillage et le bruit rugueux d'un figuier; deux nymphes, aux fesses claires, qui, en fuyant se retournent... Et il pensa aussi que son silence ne lui serait d'aucune excuse, s'il s'en tenait là, et serait maladroit, à durer.
—Vous savez, expliqua-t-il, combien j'aime, quand il fait chaud, boire à même la fontaine. Ça me rappelle le collège. Alors... j'étais sorti.
—Ah, oui.
Le jeune homme rompit les chiens:
—N'est-ce pas aujourd'hui, demanda-t-il, que vous deviez aller voir ma tante?
—C'est pourquoi je vous appelais. J'y fus avec les Laharanne, et leur phaéton, vous savez: cette machine, du temps... d'Icare. Enfin... tant que mon mari ne m'offrira pas de voiture, il me faudra bien prendre Hontou, ou que mes amis me prennent. Les Laharanne, eux, allaient à Hargouët voir les Sainte-Mary. Mais ils ont trouvé visage de bois, soit qu'il n'y eût personne en effet; ou personne qui fût d'humeur à se laisser voir. Car on prétend qu'il y a brouille dans le ménage.
—Encore?
—Oui: mariage d'amour.
Derechef, Basilida découvrit ses canines, avec une espèce d'ironie sardonique qui sembla s'adresser à quelque plus lointaine image que des Sainte-Mary, et reprit:
—Voilà des gens qui s'adorent. Monsieur trompe Madame à bouche que veux-tu. Et en attendant qu'elle le lui rende, ils vivent dans une espèce de divorce, parfois illuminé par des soleils de tendresse; quand ce n'est point des averses de larmes, comme l'autre jour où Sylvère, à ce qu'on dit, est allée chercher asile au giron de sa maman qui s'occupe à lui enseigner le pardon. Mme de Sainte-Mary aurait ouvert, par distraction, une lettre adressée à Monsieur; une lettre un peu... familière d'une Américaine de ses amies, à qui elle avait déjà pardonné ce qu'elle prenait pour un fleurt; et qui continuait à se moquer d'elle. Mais quoi: ce n'est pas de ses ennemis, bien sûr, qu'on est trompé. Bref, les Laharanne ont fait tête sur queue, et m'ont reprise, plus tôt que je ne pensais. Ces Laharanne, quels braves gens, tout de même: en voilà qui ne sont pas à la veille d'un divorce, ni même d'une dispute.
—Oui, Madame surtout: c'est la douceur même, dit Vitalis, qui pensait à autre chose.
—Ce n'est pas de la douceur, ça. C'est de l'obstination. On dirait un agneau qui ne veut pas passer mouton.
Tous deux se prirent à rire. Les servantes s'étaient esquivées; et Mme Beaudésyme remise en marche, lorsque, en passant devant l'Étude, sur ce même noyau, peut-être, qui avait frappé la joue en fleur de Detzine, elle glissa, tout près de tomber si son cousin ne l'eût retenue; et, reprenant l'équilibre:
—Ça me fait un peu mal au cou-de-pied, dit-elle. Soutenez-moi jusqu'à la salle à manger, voulez-vous? Non, n'appelez pas les filles: il n'en vaut pas la peine.
Quoiqu'il y eût quelques pas seulement à faire jusqu'au bout de la varangue, Mme Beaudésyme, dont la souffrance était vive, sans doute, s'appuyait sur Vitalis avec assez d'abandon pour que lui-même fit voir, en marchant, quelque gêne, ou un peu de trouble, peut-être.
—Je vous croyais plus fort, dit-elle.
Il rougit sans répondre, en refermant les volets de la porte-fenêtre, et l'on ne vit plus alors que les rubis d'une assiette sur la muraille, qu'allumait un rayon de soleil. Deux guêpes, anguleusement, le sabraient de leur vol, attirées sans doute par des confitures, sous un tulle, tout fraîchement faites, et dont l'arome suspendu ne voilait pas tout à fait celui des placards de chêne, où, depuis un siècle, tant d'épices avaient dormi: le poivre et le safran, couleur du soir, la gingembre singulière.
Peu à peu, Basilida redevenait visible, à demi étendue sur un fauteuil de bord. Dans le silence, elle fit grincer son escabeau contre les dalles, et, tendant vers le jeune homme sa bouche pareille à la pourpre entrouverte d'une fleur:
—Embrasse-moi, dit-elle.
Mais elle le mordit, au point qu'il s'écria presque, et, la lèvre relevée, comme si, de ses brillantes dents, elle menaçait encore:
—Pourquoi, reprit-elle, caresses-tu mes servantes?
Vitalis ne nia point.
—Vous me laissez seul tout le jour...
Et il se tut, d'un air fâché, en contemplant à ses pieds les carreaux noir et citron.
—Allons, revenez, petit cousin, fit la jeune femme. Je ne le ferai plus. Et pourquoi me guettez-vous de ces yeux sévères? C'est-il que je me tiens mal?
Sa jambe valide, en reposant à terre, faisait bâiller ses jupes; et elle aurait voulu, tout en se le reprochant un peu, que son amant y fut attentif.
—Je sais bien... mais il n'y a que vous—et pas si longtemps encore qu'on se baignait ensemble au Gave. Que vous étiez petit alors, Vitalis.
Elle étendit la main près de terre:
—Tout petit...
—Oui, dit Vitalis, c'est qu'il y a quinze ans de celà.
—Quinze ans! Et c'était hier.
Sa voix un peu rauque, sonna plus bas:
—On partait de bonne heure, reprit-elle. Vous rappelez-vous? Les enfants en chapeaux de jonc, sous les ordres de Mme Félix.
—Ach, ia.
Les gens d'Harès s'éveillaient à peine. Il y avait du rouge encore dans le ciel; et de grandes herbes, au bord du chemin, qui me pleuraient des gouttes froides au creux du jarret.
Vitalis soupira. Elle dit encore:
—Des herbes où il y avait plein de coccinelles bleues. Vous en souvient-il, et du brouillard qui pendait sur l'eau? Ou du barreau qui tournait et qui grinçait? Mais c'était défendu qu'on l'approchât, de peur que nous ne fussions pris dans le filet, comme des petits saumons.
—Hélas, il ne tourne plus, Lida. La branche du Gave est bouchée. Le Bidala n'est plus une île. Et personne n'y voit fleurir quelque belle cousine éclatante au sortir de son linge, comme la nacre nue. Ah, que l'eau était fraîche, alors, qui courait en balançant les branches des aunes, les branches dont l'envers était couleur d'étain. Vous rappelez-vous... Te rappelles-tu?
Ils se sourirent.
—Une fois dans l'eau, vous ne vouliez plus me quitter, toujours à tirer sur ma camisole. Oui, c'est Lida, en ce temps-là, que tu m'appelais.
—Oui, Lida. Et le jour où j'ai failli me noyer.
—Sept ans, vous aviez, Vitalis, je pense: moi onze. Vous étiez brave,—et méchant. A peine vos espadrilles remises, c'était pour me donner des coups de pied.
—C'est que je vous aimais, ma cousine.
—Tu ne m'aimes plus?
De nouveau, elle le chercha des lèvres, respira un peu de sa chair, et reprit d'un ton plus paisible, apaisée:
—Que je vous parle de votre tante. Il paraît que vous dépensez beaucoup, que vous jouez au baccara... vous aussi. Et elle est inquiète de vous savoir si souvent avec ce M. de Cérizolles, inquiète du train qu'il mène.
Vitalis fronça l'arc de son beau sourcil.
C'est qu'il y avait quelque vérité dans ces reproches, depuis qu'il avait pris en mains sa fortune; et il le sentait. Car, incapable de défendre son bien contre ses propres caprices, ce n'est point qu'il ignorât, plus que personne en cette étroite ville, la valeur ni le prestige de l'argent.
—Cérizolles, dit-il, est un camarade de collège. Nous étions à Saint-Thomas ensemble; et je ne puis pourtant pas le noyer par économie. Du reste, il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux. Car, à l'en croire, si les névropathies étaient des diables, il serait plus possédé que les cochons de l'Évangile.
—On attend beaucoup d'étrangers, observa Mme Beaudésyme.
Depuis que les sources de Ribamourt étaient en passe de devenir à la mode contre les maladies nerveuses, l'absence ou la venue des baigneurs y étaient l'ordinaire entretien de tous. Vitalis n'était sans doute pas d'humeur à le pousser plus avant. Il se leva.
—N'oubliez pas, lui dit Basilida, que vous dînez chez nous, et votre parrain aussi. Alors, soyez exact. Vous savez qu'il goûte la ponctualité.
—Ah, M. Lescaa soupe ici?
—Oui, petit cousin: M. Lescaa et son héritage. Ainsi, tenez-vous.
—Eh, on ne parle jamais que de son argent.
—De ce qu'il en fait, surtout—et qui est incompréhensible, comme les courants du Gave. Ces jours-ci, l'orage est à la cruauté. Alors, on sévit, on saisit, à tort et à travers; comme, la semaine dernière, ces petites Lucq, de la pâtisserie. On dit même...
—Qu'est-ce qu'on ne dit pas? Le bien qu'il fait, surtout, est un scandale; et c'est celà qui est incompréhensible à Ribamourt. Tandis que saisir des gens, les vendre, demandez-le à nos pères conscrits: «C'est le métier qui veut ça», le métier de capitaliste. On plaint le sinistré huit jours; et puis on le méprise.
—Ah, qu'il parle bien, dit la jeune femme, en contemplant Vitalis avec un air de moquerie et de tendresse. Bien sûr, si M. Lescaa ressemblait à son filleul; s'il était moins poli, mais plus aimable, s'il....., et si... oui, toutes, nous en serions folles. Et on ne l'appellerait plus l'Onagre... Au fait, pourquoi l'a-t-on surnommé comme ça?
—C'est parce qu'il rue par devant, ma cousine. Et viendra-t-il quelqu'un de plus à dîner?
—Pas que je sache. A moins, ajouta-t-elle, en marquant un peu ses mots: à moins qu'Alexandre ne ramène les dames de Charite... pour tes beaux yeux.
Vitalis était sur le pas de la porte:
—Elles sont donc de retour, demanda-t-il d'un air innocent, quoiqu'il les eût rencontrées déjà.
—Ah, tu le sais bien, agneau du bon Dieu, lui jeta la jeune femme en retournant la tête.
Elle s'était levée à son tour pour gagner sa chambre. C'était l'heure de ses oraisons. Mais en était-il une, et la plus ardente, qui valût la ferveur de son jeune amant? Une dernière fois, elle cria sourdement vers lui: «Écoute!» Et ce fut un autre baiser, ardent et furtif, un baiser qui lui semblait qu'elle volait à Dieu.
—Je t'aime, dit-elle encore.
Vitalis s'en fut prendre son béret dans l'Étude, et sourire, par la porte de la cuisine, aux deux servantes, qui, en retour, lui firent des grimaces. Un vaste corridor, stuqué en façon de marbre, où l'on avait peint les îles Mascareignes, reliait le jardin à la cour. C'est aux jours de l'Aigle victorieuse que la maison avait été bâtie, de style consulaire, par un aïeul de Vitalis, et aussi de Mme Beaudésyme, à qui M. Cyprien Paschal, son père, l'avait donnée en dot. Elle était flanquée, sur les deux façades, de galeries ouvertes, assez insolites si loin des Indes, où on les nomme: varangues. Et ainsi faisait encore la famille, en souvenir de l'oncle Jeanny, opulent créole échappé jadis des affranchis, des jacobins, des corsaires. Ce Paschal, dont la famille, à l'île Bourbon, se nommait: des Balises, avait laissé dans le pays plus d'une légende, par sa mise de planteur, ses indolents caprices, et le grand nombre de ses bâtards. Avec ses deux beaux-frères, il terrorisait Ribamourt. L'un d'eux, le capitaine Paul-Jean de Laborde, officier de marine et qui l'était resté sous la Terreur, réalisait, sur ses vieux jours encore, cette figure d'aventurier brutal, dangereux et chevaleresque, fort éloignée du Louis XVI, et dont ni son métier ni son temps n'étaient avares. Quant à l'autre, le potestat de Sibas, ancien chancelier de Monsieur et ruiné par la Terreur, il avait rapporté de l'émigration pour tous bagages, une idée fixe: il voulait remplacer la guillotine par une potence à fleurs de lis, pour y suspendre ensemble nouveaux seigneurs, nouveaux bourgeois, nouvelles gens d'épée, tout ce qui, en un mot, s'était tiré de roture.
—Mais ils sont trop, avouait-il, quand sa goutte lui donnait du répit.
Entre la varangue et la rue de l'Église, bordée d'un mur bas qui s'écaillait sous une grille à fers de lance, il y avait une aire fleurie de géraniums et d'héliotropes, dont Basilida prenait elle-même soin, à défaut de ses gens que son mari aimait mieux employer au dehors, dût la vaste demeure qui se délabrait, lui choir sur les épaules. Trois tilleuls, dont la cour était dérobée au soleil, nouaient la noirceur de leurs branches dans l'air nourricier. En levant les yeux, Vitalis découvrit à peine une tache d'azur que l'heure assombrissait déjà. Un papillon porte-queue s'y tenait immobile, qui soudain tomba vers les fleurs en se laissant glisser sur le tranchant d'une aile. Presque aussitôt il reprit son vol loin du parterre, vite, plus vite encore. Et on le vit se suspendre là-haut, mais si léger que le vide de l'air semblait suffire à soutenir ses ailes blondes.
Sous le portail, dont l'un et l'autre pied-droit portait un pot à feu, sculpté d'aigles, et qu'un échiqueté jaune et noir, comme on en voit en Béarn, ornait d'un reste de peinture, le jeune homme se heurta contre un campagnard trapu, barbu et chauve, à l'allure élastique.
—Bonjour, Monsieur Vitalis, dit l'homme.
—Eh adieu, Firmin. Si c'est pour le patron, il est sorti.
—Non. Ce n'est que Detzine, la gouïate. Nous sommes un peu cousins, vous savez, étant de Mesplède, tous deux. Et té, je voulais lui dire bonjour, en passant: la grande porte était sur mon chemin, plus près que celle du verger; ma foi, je suis entré comme un Monsieur.
—Et bien vous fîtes, Firmin. Il n'y a pas de porte close aux poètes. Mais, dites: si vous veniez boire un verre? Detzine ne séchera pas pour attendre un peu plus. D'ailleurs, elle se porte très bien.
—Et vous m'avez l'air d'un bon ausculteur, dit l'homme, avec un rire d'enfant qui étonnait, entre sa barbe noire, et les rides de son front dégarni.
—Quoique j'ai eu mon âge, moi aussi, où j'aurais laissé la belle cuisse de poularde sur mon assiette, pour en tâter d'une autre sorte. Et encore aujourd'hui, il me semble que je n'en serais pas au point du régent d'Hargouët, qui, le soir de ses noces, voulait dormir sur le fauteuil, pour ne pas gêner sa femme. Ah, s'il voulait seulement me la prêter.
—Mais vous êtes marié, Firmin.
—Au diantre, té, je l'oublie toujours.
—Comme de me raconter votre mariage, et comment vous avez manayé le beau-père.
—Ah, le vieux franc-maçon! Un jour que vous viendrez à Mesplède, je vous dirai ça, devant la Marie-Jeanne, et une bouteille de mon vin bouché. Du Jurançon, que mon oncle le vicaire—dé l'aoüte coustat dou poun—m'a envoyé.
Il avait fait volte-face pour accompagner Vitalis, tous deux devisant en béarnais, le langage ordinaire de Firmin. Poète bien connu de tout le Béarn sous le nom de Firmin de Mesplède, c'est là, étant tailleur, et assis comme un Boudha sur sa table de chêne, qu'il discourait éloquemment tout le long du jour. Parfois, c'était un conte du roi Henry, ou du roi Artus; parfois, des bergers, et quelque chanson d'amour, d'absence, de mélancolie, dont le meunier ou le colporteur, lès coudes à la fenêtre, sentait son cœur plus chaud que pour un verre où rit le soleil dans le vin.
Cependant ils étaient arrivés sur la place Jeanne, lieu irrégulier, poudreux, bossu, que hérissaient, naguère des barbes de leurs pignons, quelques maisons à poutres noires, du temps des Centulle et des Albret. L'une après l'autre, on les avait remplacées par des «immeubles» plats du toit, dont les façades étaient peintes en manière de pierres de taille. Ces bâtisses étaient considérées avec dégoût par les Parisiens en cours de traitement. Et cela scandalisait les Mortiripuaires qui les soupçonnaient un peu de jalousie.
—Eh! disait Me Beaudésyme, s'ils y trouvent trop d'architecture... ils ont bien la rue de Rivoli.
Vitalis et le tailleur s'assirent à la terrasse du Soleil d'Étain, le café «bien fréquenté» de Ribamourt. Presque aucun habitué ne s'y trouvait encore, la plupart en étant aujourd'hui retenus par une répétition de l'Harmonie Mortiripuaire, société musicale dont les cuivres, comme les bois, passaient pour honorifiques. Tel personnage des mines d'étain, de ceux qu'on appelait communément les Eteignoirs, y tenait le grand bugle. Me Beaudésyme y jouait du hautbois, «mais si faux, disait Cérizolles, que c'était comme en écriture publique.»
Le piston obéissait à la langue de Lubriquet-Pilou, libertin notoire, et ancien octroyeur, aujourd'hui trésorier de la Société des Bains Neurasthénothérapiques. Cela était l'objet de mille équivoques plaisantes. A peine avait-il préludé que, dans l'auditoire, il se trouvait toujours quelqu'un qui murmurât: «E' là, lou cot dé léngue, aquet diable!» Et tous de pouffer, pour la centième fois.
—Tu n'es donc pas avec les trombones du bon Dieu? demanda d'une voix enrouée à Vitalis un homme, laid, qui buvait du vermouth.
—Vous voyez, répondit le clerc d'assez mauvaise grâce: je fais comme vous.
—Alors Monsieur le juge de paix n'est plus en harmonie, interrogea Firmin avec une fausse humilité, qui n'obtint pour réponse qu'un sec: Il paraît.
Le fait est que M. Pétrarque Lescaa, juge de paix du crû, et longtemps cymbale à l'Harmonie Mortiripuaire, s'était vu récemment contraint de résigner ses fonctions. Ce n'est plus entre ses mains, désormais, que sonnait et frissonnait le cuivre. L'instrument dont la double conque avait longtemps sonné avec son orgueil, dormait aujourd'hui.
Et même, il ne parvenait pas à le revendre, ce qui lui augmentait son amertume. Depuis que ces «buveurs d'eau bénite», comme il disait, l'avaient prié sans détours, les insinuations ayant prouvé en plusieurs fois ne pas suffire, qu'il allât débiter ailleurs sa politique; et une irréligion dont l'excès, dans un pays demeuré généralement chrétien, l'avait rendu insupportable à tous; ses rancunes en s'étrécissant avec l'âge, le rendaient ennuyeux. Il n'amusait même plus Diodore Lescaa «le riche», dont Vitalis était le filleul, et l'un et l'autre les cousins. Aussi Pétrarque n'épargnait-il pas toujours ce parent lui-même, dont sa haine lui faisait oublier l'héritage.
—Et l'Onagre va bien, s'informa-t-il d'un ton frivole, dont le jeune homme se sentit agacé.
—Mon parrain est en bonne santé, je vous remercie, répondit-il. Et sûr de le blesser en retour, il ajouta: nous dînons ensemble ce soir, chez le patron.
Pétrarque, en effet, sembla plus jaune devenu:
—Tu ne sais pas? Tu vas lui faire lire mon article... pour l'amuser.
—Non, répliqua Vitalis.
—Il y en a donc un nouveau, demanda Firmin, avec un air d'intérêt.
—Voulez-vous voir?
Et, soudain gracieux, il lui tendit le Cassitéride. C'est dans cette feuille en mal de copie que ses diatribes voyaient le jour, dont se réjouissait en silence M. Lescaa qu'elles fussent signées: le Claustrophobe, par haine des moines et des ensoutanés.
Firmin prit le journal, et, feignant de se tromper, lut tout haut, malgré les protestations du juge:
Notions générales de philologie (suite).
(1) La locution de slang à quoi nous avons fait allusion dans notre dernière feuille n'est autre que la métaphore dont on rencontre un exemple dans cette apostrophe d'un roman connu: «Begone! There's a good Siam for a licking in the rain» qui se peut traduire: «Allez au diable, gentilhomme de potence!»
(2) n'étant sans doute pas utile de faire ressortir le double sens du participe «licking» qui veut à la fois dire «torgnole» et «action de lécher»; ni la force de cette image digne de Villon «lécher la pluie» à propos d'un pendu qui tire la langue dans l'hiver ténébreux;
(3) «Siam» équivalant d'ailleurs à l'ancien terme d'argot parisien «rupin» qui remonte au moins au XVIIe siècle (Cf le lexique de Cartouche ou le Vice puni, poème héroï-comique, 1701) qui présente à peu près le même sens, aujourd'hui, que: gentleman, homme élégant,
(4) dont les Anglais, en vertu de ce progrès inverse qui ramène leur langue au monosyllabisme,
(5) ont fait «gent'»,
(6) qui se trouve réappareillé à l'adjectif français: gent, e,
(7) et au substantif des langues d'oc «ïentou»
(8) dont on a formé le proverbe béarnais «Jentous dab ïentous»,
(9) qui fait penser à la loi des XII Tables portée contre les mariages mixtes: «Patribus cum Plebe connubii nec esto.»
(10) Il serait d'ailleurs impertinent d'établir un rapport rigoureux de la toponymie asiatique d'une part, au slang «siam» ou au français populaire «péquin» de l'autre. Il faut se rappeler que celui-ci ne tire point son origine de la capitale chinoise. Il s'apparenterait, plus vraisemblablement, au «pecq, pecque: niais, niaise» des langues d'oc.
(11) qui, du reste, se retrouve dans le français ancien.
—Ce sont là des vérités qu'il est bon de répandre, conclut Firmin, en ajoutant aussitôt, d'un air de surprise: Mais ce n'est pas de vous, Monsieur le Juge de paix. C'est signé: «Dessoucazeaux, auteur du Vocabulaire des locutions cérémonielles chez les peuples ibériques, petit in-12, chez Ribaut, à Pau.»
—S... Nom de Néant! il y a une heure que je vous le crie. Mon article est plus haut, voyez: Une calotte aux calotins.
—Je me disais aussi... répondit paisiblement Firmin, en reposant le journal sans en lire davantage. D'ailleurs, la signature ne m'aurait sans doute rien appris. Car vous ne signez pas d'habitude, Monsieur Lescaa?
Celui-ci, pour toute réponse, laissa filtrer sur le tailleur-poète, sous des sourcils en broussaille, un oblique regard de ses yeux de marcassin. C'est que ce magistrat, aidé de sa femme, qui faisait songer à des os conservés dans du vinaigre—tous deux passaient leur vieillesse avaricieuse à s'occuper sans discrétion de leur prochain. Du creux d'une sordide demeure qu'il ne semblait pas que des enfants l'eussent jamais égayée de leurs jeux, et dont les volets étaient clos sur le Saleys, renseignés sur tout par d'invisibles signes, ils se faisaient comme un devoir d'apprendre aux gens ce qu'ils eussent aimé mieux ne pas savoir; ou bien qu'ils ne savaient que trop: toutes ces secrètes infortunes que l'on voudrait se tenir à soi-même cachées. La poste leur y était d'un puissant secours, quoi qu'on prétendît de leur correspondance qu'ils laissaient par ladrerie de l'affranchir, et de la signer par prudence.
Aussi bien y a-t-il longtemps, à Ribamourt, que la lettre anonyme a remplacé les arquebusades. Et néanmoins, tant elle fut, en son temps, déchirée aux guerres de religion, la place en a gardé les haines, avec on ne sait quel air farouche: des chemins tortueux, dont les portes, les créneaux, qui en semblent défendre l'ordure, font voir encore Albret de gueules plein parti aux pals de Foix; deux ponts enfin et une église fortifiés, jadis teints de sang par les religionnaires; mais, par-dessus tout, deux cultes ennemis dont la lutte séculaire se cache mal sous le masque de la politique. Petite cité si malpropre que l'Ouze semble recourber ses eaux pour ne les unir pas encore au Saleys pour entrer à Ribamourt, et se faire lente parmi ces prés onduleux—dont quelques-uns sont comme la poitrine renversée d'une jeune femme qui dort.
CHAPITRE II LES MORTIRIPUAIRES
De l'autre côté de la Loire, les hommes passent au café une grande part de leur temps. C'est là que, sous la rose, on les entend discourir de soi-même, du Prince, ou, plus secrètement, de leurs plaisirs; et confesser à pleine voix des mystères que personne autour d'eux n'a souci d'entendre. «L'apéritif» surtout est propice à faire de l'estaminet un agora tout bruissant de paroles, qu'on dirait mille mouches ivres d'absinthe. C'est l'heure où chacun parle, et nul n'écoute. On délibère.
Vitalis et son compagnon s'y étant rendus de bonne heure, il n'y avait encore, dans la salle, que deux commis-voyageurs, et M. Pétrarque Lescaa, sur la «terrasse», qui relisait son article. Il accompagnait cette délectation morose de sourires et de grimaces. Elle fut tout à coup troublée par les éclats d'un tintamarre qu'on entendit retentir de l'autre côté de la rivière, dans le quartier Saint-Éloi.
—Bonjour. Vlà les griots, dit un homme couleur de brique, à figure de soldat, qui s'assit à leur table.
—Bonjour, mon capitaine, répondit Vitalis. En effet, ce sont eux.
On voyait les musiciens, en bel ordre, gravir le poncelet qui, par-dessus les eaux graisseuses du Saleys, unit la rue de l'Empereur-de-Russie (ci-devant des Esclopiers) à la place Jeanne. Ils marchaient avec noblesse, les plus petits, d'un air héroïque; cependant que tintinnabulait, comme une mule d'attelage, sous les médailles de clinquant, la bannière de la Fanfare, toute rouge et qui portait écrit en exergue du cochon rampant de ses armes—emprise des jambons dont Ribamourt tire sa gloire—ces mots en latin d'or: Virtutis Prœmium. Mais quelle vaillance, certes, il fallait, pour jouer si exécrablement une si exécrable musique.
Un paysan, apparemment fait de parchemin et de nœuds, la portait appuyée sur son ventre, tandis qu'à lentes, longues enjambées, une espèce de géant roux, tenait sa droite en jouant du hautbois. Le chalumeau, qui nasillait dans sa bouche, avait l'air d'un sucre d'orge, et quand il s'arrêtait d'y sucer, on voyait, au fond de sa barbe, étinceler son sourire, comme une salamandre dans le feu.
—Tiens, le patron était revenu de la pêche, observa Vitalis, en apercevant ce buisson de flamme.
La gauche était tenue par l'horloger du lieu, poupard chauve, extrêmement cocu, qui semblait placé là pour contraster au notaire. Quelques bicyclistes, des gamins, deux portefaix de la gare, ivres en perfection, qui se tenaient par la taille, achevaient le cortège, qui se tut en abordant la place Jeanne. Et là, tous, avec des regards dont la férocité se fixait sur un ennemi qui par son absence trahissait assez le peu de son cœur, firent retentir la Mortiripuaire, hymne: «Fiers neveux!» en disait le refrain,
Fiers neveux des Francs Ripuaires,
Courons, en vrais républicains,
Défendre, la main dans la main,
Les privilèges de nos pères.
Vers 53, on y avait introduit une variante, qui fut abandonnée en 72. Les deux vers médians disaient alors:
Courons défendre l'Empereur,
Et, fruits d'une antique valeur,... etc.
De nos jours, un instituteur radical-socialiste avait encore essayé d'un nouveau texte, mais qui ne plut guère qu'aux sandaliers. Enivrés de lyrisme, et du Bacchus acide de leurs vignes, on les entendit d'ores en avant, dans quelqu'un de ces chais étroits, où par le soupirail, un oblique rayon du couchant réveille les moucherons du vinaigre,—et qui hurlaient:
Compagnons mortiripuaires,
Fils de la solidarité,
Courons défendre en liberté
Les privilèges de nos pères.
Ces vers font allusion aux mines d'étain de Ribamourt, dont le produit, pour une part obscurément fixée depuis le règne de Gaston-Centulle, par des procès en grand nombre contre l'État, la ville, l'Administration des mines, appartient, par primogéniture aux descendants de la communauté des Part-Prenants. Ceux-ci, à force de litiges, de meetings, de comités, de brochures, avaient fini par se prendre pour un membre important de la France. Toutes ces confuses controverses, tant de sottises, et ce peuple riche en prétentions comme en crasse, importunaient Vitalis, encore qu'il fût Part-Prenant, et perçut, de ce chef, jusques à vingt-cinq francs dans les bonnes années. Mais il ne concédait point que cette mainmorte instituât une noblesse.
—Vous allez voir, dit-il au capitaine Laharanne, qu'ils vont encore nous courir avec leur étain, leurs eaux, leur partage.
Les fontaines issues de la mine, et qui, par ainsi, appartiennent aux Part-Prenants, sont, depuis trois quarts de siècle qu'un pharmacien homme d'esprit les a découvertes, en usage contre les maladies nerveuses. Elles gardent même, à travers les caprices de la mode, une clientèle assez nombreuse et qui fait toute la fortune de Ribamourt. Mais les sandaliers du lieu, qui forment la majorité des propriétaires de la mine, peuple d'ignorants, de paresseux, d'ivrognes, et qui ne tirent rien, eux, des étrangers que la location des sources, exploitées au préjudice du minerai, se plaignent, à grand tapage, de perdre à la combinaison. Il n'est point vrai, d'ailleurs: l'étain, de nos jours, ne se vendant plus guère, au lieu que la Société des Sources Neurasthénothérapiques, les paye de vingt à trente francs par tête, selon l'année.
—Encore si ça me rapportait deux pistoles par an, comme à vous, répondit le capitaine, qui plaisantait souvent de sa bourse. Il l'avait aussi légère que la tête, avec un nez busqué, des yeux couleur de saphir, un jargon rapporté pour la plus grande part de l'armée d'Afrique. Sa femme, personne sans éclat, excellente et pleine de mélancolie, l'entourait d'une affection qui avait naturellement l'air d'être inconsolable.
La Fanfare s'était débandée, après avoir exhalé ses derniers accents devant les myrtes en pot de la terrasse, étonnante flore nourrie d'une absinthe mêlée au venin du bitter, et qui ne voulait pas mourir. Quelques musiciens entouraient le tailleur-poète, en lui bourrant le dos de leur sympathie. Les: Dioü Bibann! et les: Dioü me daü! se croisaient dans l'air.
—Ernaütou, ordonna Me Beaudésyme au porte-bannière, qui, d'autre part, était son piqueux, tu rapporteras l'Oriflamme à la mairie. Et puis, reviens boire une pinte.
Le taciturne valet, qui ne parlait guère qu'à ses chiens, s'éloigna sans répondre, ayant, pour marcher plus à l'aise, mis la bannière sur son épaule, telle une pioche, tandis que le notaire venait s'asseoir entre Vitalis et M. Laharanne.
—Eh bien, capitaine, quoi de neuf, demanda-t-il de sa voix pleine, qui sonnait comme le bronze.
—Pas grand'chose. J'ai eu l'honneur de conduire votre femme à Harès—et la mienne au diable, en revenant de chez les Sainte-Mary qui s'étaient remisés ailleurs.
—Bon, répondit Me Beaudésyme à travers son grand sourire, quand le gibier vole de compagnie, c'est qu'il n'y a plus bataille.
—Oui, il paraît que la petite baronne a pardonné encore. Ça durera ce que ça pourra, mais pour l'empêcher de courir, celui-là, il faudra lui casser une patte.
A ce moment, un vieux homme, dont les yeux dormants étaient démentis par sa bouche caustique, survint et détourna le discours. C'était le philologue Dessoucazeaux, maire de Ribamourt.
—Vous avez su, demanda-t-il d'un air de mystère.
—Su quoi?
—L'Onagre réalise.
Ces paroles, dites en manière d'énigme entre haut et bas, offraient sans doute un sens précis aux quatre ou cinq personnes qui étaient à portée de les entendre. Aucune n'en parut heureusement affectée. Aucune, non plus, n'en marqua de surprise. Firmin de Mesplède toussa; le capitaine fit une espèce de grimace; et l'on aurait pu voir tomber, comme un masque qui se dénoue, le beau sourire de Me Beaudésyme.
—Qu'en sait-on, répondit-il enfin. Moi, j'ai de bonnes raisons...
—Tut, tut, fit M. Dessoucazeaux qui examinait sa manche rapée comme si elle eût été un texte d'autrefois. Moi, j'en ai de mauvaises de Pau. M. Lescaa y fut, l'autre jour, voir quelqu'un que je sais, lui disant, en substance, qu'il était las des affaires et plus encore des gens; qu'il n'avait pas fermé sa banque, voilà dix ans bientôt, pour y travailler à blanc; qu'il allait faire recouvrer ses créances par un avoué ou quelque homme d'affaires (nous saurons bientôt qui, oui, bien assez tôt); enfin, qu'il voulait avoir son argent entre les mains, avant de mourir, et laisser du solide à ses héritiers.
Le juge de paix grogna; et l'on s'aperçut qu'il s'était rapproché, entre tant, des causeurs. Mais l'attention était trop bandée ailleurs pour qu'on songeât, à cause de lui, à se tenir sur la réserve.
—Tiens, c'est vous demanda pourtant l'érudit, quel convent vous amène?
—Ah ouiche, ses héritiers, s'exclamait en réponse M. Pétrarque Lescaa. Je pense qu'il n'est pas autrement pressé de leur fournir des pépètes. D'ailleurs, je m'en contrefiche.
—D'autant plus, observa M. Dessoucazeaux, que vous êtes plus âgé que lui, n'est-ce-pas?
—Eh, qui vous parle de moi?
—Je vois. Ce n'est qu'à propos de Vitalis, ce que vous en disiez.
—Vitalis! riposta le juge avec aigreur. Il y a de plus proches parents que lui, je suppose.
Plusieurs lignes d'héritiers menaçaient cette fortune à des degrés inégaux. M. Diodore Lescaa passait pour très riche, et l'était bien plus encore qu'on ne croyait. Seul neveu de banquiers, d'armateurs, dont plus de deux siècles avaient accru l'opulence, et Ribamourt, d'où ils sortaient, toujours craint les puissantes serres qui la tenaient au ventre,—financier comme eux, mais à sa guise, et de haut, orgueilleux, nomade, aux dangereux caprices, il avait attendu cinquante ans pour se poser. Quand la nuit tombe, l'aigle de mer qui ferme ses yeux d'or, regrette-t-il sa journée, et, de la chasse où planèrent ses ailes, l'horizon creux? M. Lescaa n'en fit à personne ses confidences. On eût dit seulement quand il fut vieux, qu'il vouât plus de vigilance à des biens qu'on ne croyait pas qu'il eût amoindris.
—Plus près ou plus loin, toujours y en a-t-il beaucoup d'autres, reprit le maire. Je comptais tout à l'heure dix-sept foyers, où se rallume, chaque matin, la même espérance avec le feu. Vous en faut-il la nomenclature, monsieur le Juge de Paix? Nous avons les Lartigue-Lescaa, les Lescaa-dits-Tournemaü, les Lescaa-Berry, de Bayonne, et les Lescaa-de-Casteviel, et tous les Hardibieilh-Lescaa, et tous les...
—Oui, oui, gronda Pétrarque. Mais je me demande seulement s'il est aussi «immensément riche» qu'on dit.
—Quant à çà, dit le notaire d'un air sombre, n'en doutez pas. Dites-vous bien qu'il pourrait avoir, dans sa cave, quatre ou cinq fois plus d'or, peut-être, que vous n'en voyez en rêve.
—Là, là, dit Firmin au magistrat, que ces paroles avaient mis en danger de congestion. Qu'est-ce que ça vous fait, puisque vous n'en aurez pas l'embarras.
Du rouge, M. Lescaa avait passé au bleu. Le sang l'empêchait de répondre: il tourna le dos, et s'en fut. M. Dessoucazeaux reprit:
—C'est un animal rare, nous enseigne Buffon, que l'Onagre, orgueilleux, farouche d'humeur avec cela, et de pelure bigarrée. Si vous l'aviez vu,—il y a longtemps de cela—un jour que le Conseil municipal lui avait, de pure malice, refusé je ne sais quoi. Il ne disait mot, il regardait ses mains: vous savez, ces grandes mains, et blanches, où les veines font un filet bleu. On eût dit qu'il y tenait Ribamourt tout entière, comme une nichée d'oiseaux qui crient. Mais, à moins de les étouffer, il ne pouvait faire qu'on se tût, ni qu'on l'aimât.
—Bah, interrompit le notaire, plus gaîment: vous nous la faites au romanesque, Dessou. Buvons, plutôt. Un export, capitaine?
—Chouïa, chouïa.
On trinqua néanmoins; et le juge de paix, qui était revenu:
—Tiens, dit-il, voilà une particulière qui ne sera pas à la noce, tu sais, si ton parrain boucle.
Vitalis, à qui s'adressait ce discours, reconnut au même instant, sur la place, Mme de Charite et sa fille qui descendaient de voiture. C'était un boguey très haut sur roues, et qui fit découvrir à Sabine descendante une jambe aussi pure que la courbe d'une harpe. Et le jeune homme, offensé peut-être que ses yeux ne fussent point les seuls où se dessinât le charme de ce contour, reporta sur Pétrarque des regards tels que celui-ci détourna aussitôt deux prunelles en vrille, dont la couleur différente, s'ourlait ou se voilait de rouge.
—Jolie, remarqua tout à coup une voix aiguë, très jolie. Mais un peu maigre pour moi.
C'était Lubriquet-Pilou qui entrait en scène, et soit qu'il parlât de Sabine ou de sa jambe seulement, un rire universel accueillit cette opinion du Séducteur à titre d'office.
—Et il s'y connaît, le b....., ajouta Me Beaudésyme, qui attribuait, avec tout Ribamourt, mille nuits d'aventure à ce nabot écrasé sous sa renommée, dont on n'apercevait d'abord que le ventre, et deux oreilles en pointe: «les oreilles du satyre», comme lui-même disait à sa seconde bouteille de piquepoult, au cours d'un de ces beaux après-midi où les Mortiripuaires, par petits groupes,—l'un d'eux portant au fond d'une besace, sur l'épaule, de la morue, du fromage de chèvre, un quignon de pain—gagnent leurs vignes, pour y boire jusqu'au soir, dans l'ombre vineuse, tandis qu'un rayon du soleil qui tombe jette, à travers le soupirail du chai, une écharpe de gloire.
—On n'est pas sans en avoir troussé quelques-unes, reprit Lubriquet-Pilou, en caressant avec complaisance de ses doigts replets une moustache rare et rase. Mais je tâterais bien aussi celle-là, si poudi.
On ne savait toujours pas s'il parlait de Sabine, ou de sa seule jambe. L'un ou l'autre offensait mêmement Vitalis, dont Mlle de Charite avait été la bonne amie, quand il portait culotte encore, elle des pantalons brodés, dont, à la vieille mode, le bas dépassait les jupes. Car Mme de Charite, qui était traditionnelle pour ses filles, habillait leur enfance aux restes démodés de la sienne; et les déshabillait, au moindre accès d'humeur, pour les fouetter toutes deux, encore que d'âge inégal, avec un éclat qui remplissait longtemps la maison.
—Ces dames n'ont donc plus de groom, observa le vieux Dessoucazeaux.
—C'est peut-être son jour d'être jardinier, persifla Pétrarque; ou de sarcler la pelouse.
—Bon, ça ne doit pas vous gêner beaucoup, répliqua Vitalis assez brutalement au juge, que, pour cause de malpensers, on n'invitait plus chez Mme de Charite. Le notaire s'aperçut de son humeur.
—Voulez-vous, si, comme je suppose, Mme de Charite veut aller à la Banque, l'avertir que M. Lescaa—le vrai—n'est pas revenu d'Orthez? Vous pouvez le lui dire de ma part.
Le jeune homme remercia son patron d'un sourire, et courut vers les deux femmes qui, se trouvant seules en effet, étaient en train de donner leurs ordres à un palefrenier vieil et bossu, mais leste et vigoureux encore, qui faisait office de lad à la Vache Couronnée. Cette hôtellerie, dont la façade à poutres noires et le pignon en escalier avaient égayé près de deux siècles la place Jeanne, venait d'être mise à bas et laidement reconstruite à l'enseigne de l'hôtel des Princes et du Commerce. Ce n'est que sur quelques terrailles d'Oloron que s'y voyait encore la vache dont Ribamourt a dérobé jadis le blason d'Ossau; non plus qu'elle ne pendait sur l'enseigne sonore: de gueules sur champ d'or et clarinée d'azur—avec le cri de la Vallée: «Bibe la Baque!»—partie d'un cochon au naturel, que les peintres du cru, ordinairement, accompagnaient d'un bouquet de laurier-sauce, et du calembour franco-latin: «Sus! Sus!» qui était le cri de Ribamourt.
Vitalis, cependant, s'était déchargé de son message, que Mme de Charite, parut accueillir avec humeur à la fois et condescendance, tout en redressant sa taille, son riche corsage, son double menton. Mais Sabine—ou Guiche, plutôt, comme on l'appelait d'habitude,—fit meilleur visage à son compagnon d'enfance.
—Qu'est-ce que nous allons faire, demanda sa mère?
La jeune fille tira sur sa jupe turquoise, qui était courte jusqu'à l'indécence, et que la voiture, en outre, avait fait remonter. Puis elle haussa les épaules, et répondit:
—Toi, je ne sais pas. Mais moi, j'ai affaire au Jardin Public. Vitalis sera bien suffisant pour m'accompagner—s'il veut.
Sans deviner pourquoi, depuis un instant, elle le sentait irrité contre elle et lui fit un sourire. Mais il s'inclina sans répondre; tandis que Mme de Charite qui le contemplait sans bienveillance, encensait sous les plumes de son chapeau, comme un cheval de catafalque.
—Je ne doute pas que M. Paschal ne soit un excellent guide. Mais toi, que vas-tu faire au Jardin public?
—Boutique, expliqua-t-elle: pierres des Pyrénées. Valentine La Fresnaye. Discrétion perdue avec vicaire Saint Pons de Grève. Célérité également. Fume-cigarettes aventurine. Amitiés. Lettre suit.
Et sur ces étonnantes paroles, Guiche s'envola.
—Il me semble, fit sa mère plus doucement, que tu pourrais... Mais elle s'aperçut qu'elle était seule. Que faire à présent de son après-midi? En soupirant Mme de Charite prit le chemin de l'église, refuge ordinaire des dames, à la province, qui sont seules. Au tournant, elle vit Sabine déjà lointaine suivie de Vitalis qui avait l'air de ronger son frein; puis tous deux s'arrêter:
—Enfin, disait-il, à quoi pensez-vous de parler à votre mère sur ce ton?
—Je pense à mon enfance, répondit la jeune fille avec une pointe d'amertume.
—Moi aussi, quand je vois un paquet d'idiots lorgner cette moitié de robe qui laisse voir vos..... jarretelles. On dirait qu'on l'a fait faire déjà trop courte l'autre année, pour vous donner le fouet plus commodément.
Et il ajouta, rageusement:
—Je donnerais deux sous pour que votre maman vous le donne encore.
Guiche rougit un peu, et regarda Vitalis à travers la grille de ses longs cils, en observant avec un bizarre sourire:
—Ce n'est pas cher.
L'ombre des acacias enveloppait d'un glacis transparent le bistre de son visage, et faisait virer les bleu-verts de sa courte jupe:
—Ne me criez pas, dit-elle. Et quant à maman, c'est bien son tour. Déjà, l'année dernière (au fait, y étiez-vous, demanda-t-elle avec un air de ne pas savoir) j'avais commencé à la démanteler un peu. J'ai des jupes longues, voyez-vous...
—Non, je ne vois pas, interposa Vitalis toujours irrité.
—...Et le temps n'est plus où je me réfugiais derrière vous, quand j'avais mis du sel dans le bocal à poissons rouges, ou donné le vieux Bordeaux au vieux pauvre.
Guiche se tut et regarda l'autre rive de l'Ouze, bordée de maisons, et dont on entendait en amont gronder sourdement le barrage. La demeure d'en face, laide, écrasée, et qui laissait couler, le long du mur, ses hontes dans la rivière, était flanquée en aval d'une tonnelle ruineuse, dont le treillage laissait mourir un lambeau de vigne. Une vieille femme les y considérait avec attention, à travers une lorgnette, cependant qu'auprès d'elle un cochon de belle venue appuyait son groin sur le parapet.
—Est-ce que ce n'est pas la maison de ces affreux Pétrarque, demanda la jeune fille?
—Oui, et Mme Lescaa elle-même.
—Cette souillon, avec son petit!
—Voulez-vous bien vous taire. Une personne de si bonne famille... Son père était un armateur de Bordeaux, qui a fait banqueroute.
—En vérité. Et son compagnon?
—Lui, la fera à la Noël.
—C'est bien eux, n'est-ce pas, reprit Sabine, je veux dire: M. Lescaa Pétrarque et sa femme, qui écrivent des lettres anonymes?
—C'est bien eux, et nous allons leur en donner matière, je pense, car la vieille nous apprend par cœur.
—Je ne sais ce qui me retient de vous embrasser devant elle, pour lui donner un canevas au moins, à la dame de bonne famille.
Le jeune homme recula un peu.
—Je vous fais peur, demanda Guiche, et se mit à rire.
—Non pas vous. Les Pétrarque.
Ce n'était vrai qu'à demi. Il pensait à Basilida, plus jalouse certes de Sabine que de toutes les servantes de Ribamourt. Mais la jeune fille, changeant de sujet, indiqua hors de la ville, plus bas que la dame au cochon, deux girouettes par dessus des charmilles, et le comble d'une toiture haute, vaste et noire. Plus bas un mur appareillé de pierre et de brique, un mur triste et beau dont la base empattée était fleurie de pariétaires, donnait à pic sur le Saleys où l'Ouze venait de se confondre. En retour d'angle, on apercevait, à travers une grille à rinceaux, à fleurs-de-lis, une cour pavée à galets de couleur, où des buis taillés en boule, des pyramidions de myrte traçaient des arabesques. Près du portail, où le vide d'un écusson détruit soutenait encore le casque bourgeois de l'écuyer, deux lévriers à long poil se faisaient pendant, pareils à des chiens de marbre si l'un d'eux, à ce moment même ne s'était levé en bâillant.
—En effet, dit Sabine: c'est pas très drôle chez notre parrain.
—Non.
—Pourquoi y demeure-t-il?
—C'est la maison de sa grand'mère: vous savez, les Bouchefer-Ducasse.
—Ah oui, les «fameux Bouchefer-Ducasse», comme on dit toujours... quand parrain est là. Qu'est-ce qu'ils ont fait, donc.
—C'était des Huguenots—avant Louis XIV—qui ont fait la guerre.
Et il ajouta, scandalisé peut-être:
—Vous ne savez donc rien? Nous en descendons, l'un et l'autre. Le plus célèbre qui était lieutenant de Montgommery, à la prise d'Orthez: Ducasse Botte-de-Sang, on l'appelait.
—Tout ça, conclut Sabine, c'est de l'histoire. Allons-nous en.
Ils furent au Jardin public. Déjà le soir en allongeait les ombres, dans l'or d'un couchant qui poudroie.
—Bon! la boutique aux pierreries est fermée, dit-elle, en observant:
—Je le savais du reste.
—Qu'est-ce que c'est donc, demanda son cavalier, cette histoire de fume-cigarettes.
Sabine pouffa. Presque aussitôt, reprenant son sérieux, elle appuya sur le jeune homme la pointe de son regard.
—Il ne faut pas me croire Vitalis,—quand je parle aux autres.
Et tandis qu'il restait de nouveau interdit:
—Promenons-nous, dit-elle. Maman ne me plaquera pas à Ribamourt, j'imagine. Du reste, ce n'est pas si loin. Et sentez-vous comme les arbres sentent. Au lieu qu'à Paris ils sont inodores, insipides... et solidifiés par Raoul Pictet, de Genève.
C'est un peintre? questionna Vitalis, qui avait failli n'être pas bachelier pour cause de sciences physiques.
—Bien sûr, dit Sabine, dont un sourire, en fuyant, couda les lèvres. Ah, que le soir est beau, chez nous. Regardez, de ce côté-là, à travers les branches, la rivière qui se cache, et qui reparaît. On dirait les morceaux d'un miroir. Et puis, très loin, une grande colline rose, transparente, qui barre la vallée.
—C'est la Pène de Mu.
—Je ne sais pas, répondit-elle, mais il y doit faire heureux. En haut des montagnes, l'air est si bleu et léger, si... volubile, que les bergers, quand ils pensent, c'est à travers les roseaux de leur flûte; et que la peine ne leur pèse jamais au cœur. C'est qu'ils l'ont comme ce duvet qui vole sur les prairies, l'été.
Mais Vitalis était plus attentif à Guiche qu'à la nature. Les paysages ne l'avaient jamais émerveillé, et celui-ci, pour le retenir, lui était trop connu. Au lieu que Guiche l'enfant qu'il avait vu partir trois ans en çà, voici qu'il la retrouvait femme devenue. Et il restait troublé de son langage, comme devant l'énigme de sa face, ou les caprices d'une sensibilité toujours en éveil. Elle le faisait, lui aussi, songer au duvet des chardons, qui s'envole tour à tour ou se pose, quand le jour est trop chaud, le ciel trop bleu, et que la brise semble n'être que le soupir de l'universel amour.
C'était pourtant, chez Sabine de Charite, avec certaines allures de jadis, la même voix, aussi acide qu'une oseille mâchée, aiguë et fraîche qu'un jet de glaïeul; de même qu'il pensait retrouver la camarade de ses vacances d'autrefois, ardente à jouer, à s'apitoyer, à rire sans éclats, dans la jeune fille maîtresse aujourd'hui de son port: chose nouvelle, familière pourtant, qu'il tâtait, pour ainsi dire, en s'étonnant de la reconnaître.
—A propos, reprenait-elle: et mes chiens que j'aime? Y a-t-il longtemps que vous les avez vus?
—Vos chiens, fit le jeune homme d'un air de doute... Ah, oui.
—Quoi, est-ce que vous les auriez oubliés? Et la ballade que nous en avons faite.
Elle leva un doigt:
—Voyons. Il y a... Qu'y a-t-il?
—Il y a, chercha Vitalis. Ah oui: il y a «U»
—...D'abord, il y a «U»
Sinistre aux gens furtifs.
Et sa femme «Bottine»
Que les Anglais s'obstinent
A appeler «Biauty.»
—...A appeler «Biauty»
—...Et «je coûte trois francs.»
Qui coûta trente sous,
Et puis «Monotonto»,
Qui a tant de poil dessous
Et tant de poil dessus,
Qu'on s'en f'rait un paletot.
Ou bien un pardessus.
—...Ou bien un pardessus.
—C'est bien, dit-elle; mais ne les oubliez plus: c'est toute ma famille. Avant-hier, j'ai passé l'après-dîner avec eux, dans la prairie. Maman avait des gens que je ne voulais pas voir. Nous étions seuls, les cinq, avec de l'espace autour et l'odeur du regain. C'est si bon de se tenir mal, avec ses dessous au grand air, des chiens qui vous lèchent la figure et de l'herbe qui vous entre dans les bas. On est ivre. On voudrait embrasser la terre.
—Comme Brutus, dit niaisement Vitalis.
Elle le regarda avec un peu de surprise, et aussitôt, il regretta sa phrase, qu'il jugea digne du Soleil d'Étain.
On y continuait d'ailleurs à discuter Mlle de Charite; et M. Lubriquet-Pilou, en lissant de ses doigts les poils clairsemés de sa moustache, à faire son cours. C'est l'endroit où il brillait beaucoup plus qu'à la pratique. Mais il était seul à le savoir. Et qui aurait pu croire qu'un homme appelé Lubriquet ne passait point le crépuscule à embrasser les bonnes dans les corridors, ou à presser quelque grisette sous la feuillée? On eût dit que Ribamourt lui avait délégué vraiment les fonctions de Grand Séducteur, dont ses amis lui donnaient le titre. Et ne fallait-il pas un coupable au moins qui représentât ses plaisirs, et l'amour, défendus par la médisance à tous les autres? Lieu commun des estaminets, propre à l'équivoque des tables de famille; comme aussi, sur le parvis des églises, aux conversations d'enterrements, M. Lubriquet-Pilou c'était l'ilote de la cité, mais un ilote ivre d'amour et que l'on couronnait de roses.
Quant à lui, cette légende qu'il portait à travers la vie, un peu comme une croix, oh, qu'il l'eût souvent déposée avec joie. Ou bien, il lui semblait être le Juif Errant, et qu'une voix lui criât sans cesse: «Marche. Marche.» Tandis que c'était elles, ces créatures qui, au lieu de lui, marchaient, comme on dit, marchaient. Depuis plus de trente ans, il lui avait fallu courir après elles, voire au devant, en n'ayant peur de rien, autant que de les atteindre. Ce n'est pas très dangereux, une fille, quand on la courtise à deux ou trois ensemble. Un air de cavalier, alors; des mains au hasard répandues, ou même un secret à l'oreille, tout cela ne coûte guère. Mais de la suivre seul, le soir, sous les arbres de la promenade, parce qu'on vous aura dit, comme à un chien de chasse: «Allons, Pilou!» Quelle chose... surtout, quand, après vous avoir, d'un air d'innocence, entraîné à l'écart—ah—quand elle se retourne, avec cet air d'interroger, d'attendre... D'attendre quoi?
Certes, plus d'une de ces beautés, qui, soi-mêmes, se dévouaient au Minotaure, plus d'une, et déçue, s'était dit que de pareils taureaux, les boucheries sont pleines. Peut-être même l'avait-elle redit à quelque camarade. Mais quoi, ces taches s'effaçaient bientôt, sans s'étendre. La légende reprenait son éclat.
Et qui ne s'y employait? Sa femme même, morte de mélancolie aussitôt sa fille capable de la remplacer dans le ménage, s'était sacrifiée toute sa vie, avec un sourire que l'on sentait tout près des larmes, à la gloire du foyer: «C'est plus fort que lui, disait-elle; et il ne peut pas s'en passer. Ça lui vient de son père qui était la même chose que lui.»
Car la légende était rétroactive: don Juan refaisait son père à son image.
—Est-ce que vous n'exagérez pas, lui disait parfois le curé Cassoubieilh, que les confessions du Séducteur, où il n'osait faire des vanteries, tenaient au courant du secret de sa vertu. Mme Lubriquet-Pilou, que de tels propos mécontentaient, hochait la tête en réponse, étant de ces épouses qui ne veulent pas être consolées. C'est avec reconnaissance, mais tristement, qu'elle recevait parfois du bonhomme les miettes, comme elle croyait, d'un repas, dont c'était presque tous les services.
Veuf aujourd'hui, doré d'un déclin de gloire, M. Lubriquet, fermier honoraire d'octroi en retraite, trésorier des Bains jouissait d'un passé dont l'éclat boréal ne nourrissait plus de chaleur, mais éblouissait encore. Une tendresse très connue, que lui avait vouée Mlle de Lahourque, du bureau de tabac,—vierge assez bien conservée, à qui l'on supposait des économies—jetait une dernière auréole autour de sa face boursouflée, tachée de rouge, où ses yeux tout petits, sans cils ni paupières, avaient l'air de deux têtes d'épingle en verre bleu. Et il continuait à trancher en matière de cœur, comme aussi les nœuds de cette casuistique de la séduction qu'il n'y a pas de Français, ni des plus retenus, qui ne l'agitent. On eût dit, sur cette terrasse d'estaminet, qu'il présidât une Cour d'amour.
—Au fond, continuait-il, cette petite... je ne dirais pas non, c'est clair; quoiqu'il y ait des pêcheurs, s'ils prennent du fretin, qui le rejettent à l'eau. Mais aussi, c'est qu'elle a un peu l'air d'un insecte. Et puis, ce teint à l'espagnole.
—Eh, eh, observa Firmin: il y a de plus laids visages. Celui-là, on dirait qu'on l'a sculpté dans une olive. J'aime les olives, moi.
—Hors-d'œuvre, dit M. Dessoucazeaux. Et tu as beau dire, celle-ci n'a pas assez de sang aux joues. Cela force à penser au reste.
On se mit à rire; mais Lubriquet reprit d'un air rêveur.
—Ah, si vous aviez connu la mère. Et quel balcon. Aujourd'hui encore, je l'aimerais mieux. Une femme de son âge, c'est confortable; elle sait ce qu'elle fait.
—Bon, bon, fit quelqu'un. On sait aussi que vous n'en tenez plus pour les primeurs.
L'allusion à la buraliste le chatouilla doucement:
—Ce n'est pas cela, protesta-t-il, en se caressant de nouveau la moustache avec l'index, tandis que la rotondité de son œil se baignait d'un rêve. Non, ce n'est pas cela. Mais ces petites filles, qu'est-ce que vous voulez; c'est trop jeune vraiment, c'est bébête, ça n'a goût de rien.
—Goût de rien! s'écria Me Beaudésyme. Ah ça, Pilou, vous n'avez donc jamais mordu dans un citron?
M. Lubriquet se prit à sourire, comme d'avoir compris. Et le notaire, avec ses luisantes dents, avec ses lèvres où la langue sans cesse avait l'air de lécher un piment, et tout ce poil en feu autour du visage, avec sa lavallière d'écarlate: il avait l'air d'un loup rouge, d'un bon loup qui rit au fond du bois.
CHAPITRE III LES DÉVOTIONS DE BASILIDA
Telle que dans sa bordure une image en relief, Mme Beaudésyme, toute droite sous les panonceaux, hésita un instant devant la rue aveuglante et terne comme une piste de craie sous le soleil. Et de sa belle main refermant la porte, elle prit le chemin de l'église.
Les dérèglements d'une piété qui ne s'accordait plus aux lois de sa religion la ramenaient sans cesse auprès des autels. Mais c'était pour ne trouver pas dans l'ombre des voûtes plus de repos qu'aux ardeurs de la volupté.
Soumise à des entraînements contraires, elle ne les pouvait concilier que par le mensonge, et le doyen de Sainte-Marthe, son confesseur, était le dernier à qui elle s'en pût confier, quand même, pour la conduire à travers tant d'écueils, il eût été autre chose que le pasteur de petite ville dont on imaginera sans peine l'âme, le visage, le ventre épanouis, toute l'ambition bornée aux limites de sa cure.
Ce bonhomme pour qui la mystique n'était que pieux venin, et l'ascétisme des livres «surnaturels», périlleuse acrobatie, ce confesseur mal accoutumé aux fautes complexes n'en aurait pas cru sans effort Mme Beaudésyme à l'entendre avouer que depuis deux ans c'est en état d'adultère qu'elle approchait la Sainte Table. Non pas que la crainte du scandale la contraignit à ce sacrilège autant peut-être que la faim des sacrements; et peut-être que c'eût été dans son cœur une autre espèce de sacrilège que renoncer sa passion, ne serait-ce que des lèvres. Plus encore que son amant, elle aimait son amour, et s'y voulait rouler, comme une abeille dans la semence d'une fleur, jusqu'à l'ivresse.
Mais quand même elle ne gardait de la religion que les dehors du culte, ou bien des sacrements, comme l'avouait son repentir, affreusement corrompus, c'était quelque chose encore pour cette catholique passionnée, qu'avait catéchisée, enfant, une grand'mère espagnole. Tout au moins y satisfaisait-elle des habitudes d'agenouillement, l'amour de s'humilier et ce mysticisme de la chair dont l'orgue, l'encens, les échos d'une pierre odorante, et toute cette liturgie chargée de nos propres souvenirs, entretiennent si bien la sorte d'extase animale qui tient lieu de prière ou de méditation.
Quand Basilida—la tête un peu basse et peut-être lourde de pensées,—eut gravi le haut perron de Sainte-Marthe aux marches étincelantes de soleil, la nef était si fraîche, si parfumée de cire et d'encens froids, qu'elle pensa défaillir en tombant à genoux. Un prie-Dieu lui était réservé du côté d'Évangile, devant l'autel du Sacré-Cœur dont la statue, donnée jadis par sa grand'mère, rappelait les fureurs et le sang d'une Espagne qui n'est plus. Tout de suite, elle s'abîma dans de cruelles délices. Les feux de l'enfer, de l'amour, le paradis s'y mêlaient comme ces flammes qui dansent sous les paupières d'un homme ébloui. Le Christ, flamboyant sur l'autel, ne lui présentait-il point un cœur pareil au sien, dévoré de toutes les amours que rien n'étanche? Elle mit sa tête dans ses mains pour ne plus le voir, pour le voir mieux, peut-être, ou pour le confondre avec d'autres images.
...Basilida s'était ressaisie; et c'est de Dieu seul maintenant que se remplissait sa prière: «Seigneur Jésus, disait-elle, Fontaine de pardon que ne profane aucune souillure, ni n'épuise nulle soif, Vous qui laissâtes Magdeleine répandre, sur Vos pieds, ses parfums avec sa chevelure; Vous près de qui s'abrita l'amoureuse contre la pierre des jaloux;—penchez Votre visage sur cette autre pécheresse qui Vous supplie, hélas, moins d'absoudre que de protéger une faute qu'elle ne peut haïr. Que feriez-Vous, Seigneur, d'un repentir, dont le mensonge offenserait Vos autels? Et ne m'avez-Vous pas vue lutter contre mon amour comme Jacob avec l'ange, comme lui retomber vaincue, les os desséchés par la soif? Hélas, savais-je, abandonnée enfin, vers quelles flammes il m'entraînait, et quand il m'eut liée, défaillante proie, si son vol m'emportait au cœur rouge de l'Enfer ou blanc du Paradis. Et comment reconnaître puisque le vent de ses ailes me fermait les yeux, si c'était un mauvais ange?
«Seigneur Jésus, l'amour peut-il jamais être du démon? Et, s'il est criminel, n'est-ce point assez, pour s'expier soi-même, que ses propres feux le consument, et qu'il se nourrisse de sa propre chair? Assez, pour payer sa rançon, de n'être jamais sûre, fût-ce un instant, de posséder en vérité ce que l'on aime plus que son salut? Que de fois, dans le silence de la nuit, quand le sommeil de l'homme que je trompe semble la raillerie de mes propres pensées, quand je m'ensanglante le cœur à y enfoncer mes doutes plus aigus que mes ongles; quand mon amour est comme de la haine, que de fois j'ai crié, comme aujourd'hui vers Vous: «Mon Dieu, pourquoi m'avoir donné mon bien-aimé, si ce n'est à moi seule? Ne savez-Vous pas qu'il n'est rien de lui qui ne m'appartienne, ses jambes serpentines, ses mains ou cette bouche pleine de baisers, fraîche et creuse comme une fleur? Et si, non plus que dans son corps, Vous ne voulez, sur son âme de fille, que je sois la seule à régner, mon Dieu, faites qu'il meure, mais qu'il ne me trahisse pas!»
Un instant, elle se sentit, de ce souhait, épouvantée soi-même, et tomber dans une espèce d'accablement: «Seigneur, suppliait-elle, si Vous ne m'avez plongée dans la fournaise que pour qu'elle me purifiât, l'épreuve n'a-t-elle pas assez duré? Mais quoi, n'est-ce pas pour Vous seul que fut créée votre servante, et pourquoi l'avoir marquée d'une autre emprise que de Vous? Ah, si ce n'était que pour soûler son ardeur jalouse, et que je ne puisse cesser d'aimer qu'en cessant d'être, ah, mille fois plutôt, Seigneur, que la douleur l'épure et qu'elle lave ses taches aux larmes du repentir. Que mon âme soit hors du siècle et hors de la chair, chaste comme la rosée, blanche comme les flocons. Faites, Seigneur, qu'à travers l'amant elle remonte jusqu'à l'Amour. Et que je sois pénétrée enfin, sans qu'elles me dévorent, de ces flammes qui sont de cette pourpre qui est Votre cœur. Puissé-je respirer l'odeur en Vous pareille à ce parfum des roses que le matin éveille et suspend autour du rosier?»
Basilida, un peu apaisée, releva la tête. Ses yeux errèrent vers le Grand Autel, et, sur le chœur, dont le côté d'Épitre était seul éclairé, elle vit que l'iris d'un vitrail ancien, et trempé de soleil, faisait chatoyer ces paroles:
LATENS DEITAS
Si ce n'était point assez de cet obscur oracle pour pacifier la jeune femme, elle n'en fut pas moins favorablement émue. Quelques secondes au moins il lui apparut que l'amour et Dieu étaient identiques, elle-même pardonnée sinon absoute. Mais qu'eût pensé de ces rébus le curé Cassoubieilh? Son confrère de Saint-Éloi-des-Mines ne passait guère pour plus pénétratif, encore qu'il eût ses petites entrées à l'Évêché, et déjà, dans les milieux ecclésiastiques une réputation de finesse et de politique qu'il devait, un jour, pousser plus loin. Et leurs deux vicaires étaient surtout appréciés comme chasseurs, l'un d'eux par surcroît dans les jeux de quille dont M. l'évêque de Lescar tolérait à son jeune clergé la fréquentation. D'ailleurs ils se montraient tous au confessionnal, hors M. Cassoubieilh, de la même rigueur pharisaïque. Une fois de plus, elle songea au Révérend Père Nicolle. Depuis que la Société de Jésus restait apparemment dissoute, sous les coups d'un gouvernement imbécile, et lui-même souffrant d'une nervosité qui ressortissait aux eaux de la localité, il avait été, jusqu'à nouvel ordre, envoyé par ses supérieurs à Ribamourt, d'où son père, naguère professeur en Sorbonne, tirait son origine.
Sa réputation de directeur l'y avait précédé; et la jalousie, par conséquent, des autres prêtres. Aussi, pour si peu de génie qu'ils eussent, en avaient-ils montré assez pour lier partie de lui rendre leurs paroisses irrespirables. Et pour la première fois de leur vie, sans doute, M. le Doyen, M. Puyoo, desservant de Saint-Éloi-des-Mines, leurs vicaires, se trouvèrent-ils d'accord contre l'intrus.
Si l'on s'étonnait de cette conjuration, au milieu même d'une tempête qui, à tout prendre, les menaçait eux aussi, et jusque dans leurs racines, qu'on se rappelle seulement combien, depuis le XVIIe siècle, cette lutte des séculiers contre les Ordres, comporte d'ardeur et de venin, sous le couvert de la douceur évangélique. Le Père Nicolle, qui s'attendait au pis, ne fut point déçu. Entre autres amertumes qu'il lui fallut digérer, l'une des plus répugnantes fut qu'ils se mirent, tout de suite après les politesses des premiers jours, à peloter avec lui, à propos de confessionnal, qu'ils lui prêtaient, tour à tour, ou lui reprenaient au premier prétexte, dans l'une ou l'autre des deux paroisses.
La direction des âmes, dont le clergé paroissial s'est trop souvent montré moins capable que jaloux, est un des champs de bataille où il a été le plus souvent défait, nul ne l'ignore, par les réguliers. Aussi le Père Nicolle, à peine paru, il n'en avait pas fallu davantage pour qu'il enlevât tout un troupeau de consciences troublées, ou seulement capricieuses, peut-être zélées, à des guides peu soucieux qu'on les supplantât. Mais le complot, peut-être tacite, des Cassoubieilh et des Puyoo, qui aurait pu lui rendre les fidèles matériellement étrangers, en quelque sorte, se trouva déjoué à sa naissance même, par la franchise du Jésuite: vertu qui se rencontre plus souvent dans la Compagnie que ne l'y cherche cette famille de sots dont Voltaire s'indignerait sans doute d'être le parrain, et que ce fût un châtiment qui passait beaucoup ses fautes.
Lassé de cette petite guerre, le Père Nicolle, ayant un après-midi rencontré les deux curés ensemble, leur posa la question sans détours. M. Puyoo, par son silence, se retrancha derrière son doyen, qui, ne voyant pas jour à décemment refuser son église, argua d'abord du petit nombre de confessionnaux, dont il n'y avait que deux. L'autre tourna cette objection, en proposant aussitôt d'en faire faire un à ses frais; en même temps que, par une habileté qui ménageait la susceptibilité de M. Cassoubieilh comme aussi sa propre fatigue et laissant l'attrait du rare à son ministère, il s'engageait à ne confesser qu'un jour par semaine, en dehors des Fêtes. Le curé, qui pensait avoir gagné l'avantage, accepta les offres du Jésuite; assez satisfait au fond de ne pas pousser le différend, et d'abandonner M. Puyoo, comme il pensait, à la rancune du Jésuite. Aussi se quittèrent-ils, tous les deux, assez satisfaits l'un de l'autre.
Or si le renom du Père Nicolle, comme confesseur, ne diminua point à Ribamourt pour être mis à l'épreuve, celui des jésuites, pour leur indulgence, subit, par contre, une forte atteinte. Le Père Nicolle ne se montrait rien moins qu'indulgent, au dire de ses ouailles; et c'était assez pour que Mme Beaudésyme ne lui allât point confier ses doutes, sa jalouse passion, ni ses fautes. Sans y penser en face, elle savait trop combien sa conscience en prenait à son aise, et que sa dévotion n'était, pour une part, rien que grimace. D'autre part, fût-ce dans ses accès de repentir les plus douloureux, elle se souciait peu que l'on cautérisât sa conscience, au lieu de la lui parfumer seulement: femme en un mot, et amoureuse, qui voulait bien du pardon, mais qu'on lui laissât le péché.
Basilida s'était levée, et, après une demi-génuflexion devant l'autel, avait gagné le dehors, lorsque, devant le portail, elle se rencontra avec M. Cassoubieilh, qui, venant de la ville, avait plus court à passer de ce côté, à travers l'église, pour gagner son presbytère où communiquait la sacristie. Il s'était arrêté tout en haut du perron, à l'ombre du porche roman connu pour son chrisme singulier, et soufflait un peu, étant obèse et délicat, avant de s'exposer à la fraîcheur de la nef. Son jonc sous le bras, dont la pomme était un fragment de bronze, ramassé aux mauvais jours dans les décombres de Saint-Denis, il essuyait d'un mouchoir à carreaux jaune et noir, en préparant sa tabatière, son visage moite et rond.
—Ah! dit-il avec un heureux sourire, en saluant Mme Beaudésyme, voici la fleur de mes paroissiennes. Que ne sont-elles toutes comme vous.
—Eh, Monsieur le curé, répondit la jeune femme d'une voix un peu âpre, inattendue, qui sait, au jour du jugement, ce qu'on vous dirait d'elles.
—Ta, ta, ta, j'en courrais bien le risque. Quoique, ma chère enfant, et sans reproche, je vous ai connue plus assidue au tribunal de la pénitence, et conséquemment à la Sainte Table...
Il ajouta, avec un peu de mépris:
—...que l'on recommande aujourd'hui dans des conditions telles...
M. Cassoubieilh s'interrompit. On voyait que le levain du jansénisme, qui parfois germe au cœur de nos curés vieillissants n'était pas mieux amorti encore dans le sien que le péché gallican.
—On n'ose pas toujours, dit Basilida qui regretta aussitôt ce demi-aveu de ses inquiétudes, et devint rose. Le curé lui-même parut pressentir un instant les secrets abîmes de cette âme qu'il croyait connaître, et fixa sur sa pénitente un regard plus attentif qu'à l'ordinaire. Mais ce ne fut qu'un éclair. La jeune femme s'était déjà couverte d'un sourire innocent, et l'optimiste confesseur remis à voir les choses, comme il disait «sous l'angle de la bonté de Dieu».
—Si c'est moi qui vous fais peur, reprit-il avec jovialité, il faut changer, voilà tout. M. Lassus, mon vicaire, est plein de sens et de douceur. Et vous avez encore le Révérend Père Nicolle. C'est un grand homme, M. Nicolle.
Mme Beaudésyme savait le fond qu'il fallait faire de cette louange. Aussi assura-t-elle M. Cassoubieilh, en le quittant, qu'ayant toujours mis sa confiance au clergé de sa paroisse, elle se passerait de chercher des grands hommes ailleurs.
Rien que cette flatterie était la preuve, à son sens, d'une vertu suffisante pour que se dissipât, aussitôt qu'il fut dans l'église, le souffle de soupçon qui avait, un instant, ridé sa bienveillance. Et la pensée ne lui vint pas que peut-être la conscience de la notaresse était pareille à ces eaux de cristal qui dorment sur un lit de vase.
En s'éloignant de Sainte-Marthe, la jeune femme se dirigea vers le bureau de tabac que tenait, près du Jardin Public, Mlle de Lahourque, à l'enseigne de l'Agneau Pascal. Elle s'y fournissait de cigares à cinq sous pour son mari, des conchas qu'il y jugeait meilleurs, et qui étaient parmi ses luxes un de ceux qui scandalisaient Ribamourt. Au sein de l'adultère, Mme Beaudésyme ne se laissait pas d'avoir pour lui les soins d'une ménagère attentive. Elle dépensait beaucoup de son temps à ordonner le confort d'un homme qu'elle n'aimait pas, ni peut-être n'estimait pas davantage.
La boutique étroite et longue, où Mlle Victorine de Lahourque vendait, outre du tabac, de menus objets de ménage et de piété, des joujoux, diverses sucreries, des souvenirs de Ribamourt en étain,—était aussi un bureau de conversation; elle-même une personne maigre, pieuse, aristocratique. Le singulier c'est que, fille de petits aubergistes, la seule erreur d'un secrétaire de mairie lui avait valu cette particule dont, toute jeune déjà, elle devint si vaine, et préoccupée, que toute sa vie en fut, en quelque manière orientée, et qu'on l'avait vue, honnête et d'assez jolie figure, refuser plusieurs prétendants fort sortables à sa condition. La première fois, enfant encore et dont les robes n'étaient pas bien longues, comme elle avait parlé de mésalliance, son père, après s'être fait expliquer ce que c'était, lui apprit ce que c'est qu'une fille noble qu'on corrige. La mémoire lui en resta si cuisante, qu'elle en oublia le mot sous le manteau de la cheminée. Mais son étrange manie, qui pour tout cela ne fut pas exorcisée, lui fit désormais découvrir assez de prétextes pour écarter la roture ou la bourgeoisie même des prétendants, sans en passer par les callosités des mains du vieux Lahourque. Son illusion, du reste, avec le temps, n'avait fait que grandir et s'enraciner. Elle était seule, ce jour-là au magasin, ou, comme elle aimait mieux qu'on dît: au bureau. Sa commise, fillette négligée aux cheveux en broussaille, avait congé de l'après-midi; et la chaleur, encore assez de rigueur en dépit des ombres déjà longues, pour tenir les clients chez soi. Assise derrière le comptoir, où s'échiquetaient les papiers Job et les boîtes d'allumettes suédoises, où il y a écrit: joie—elle faisait chatoyer dans sa tête argentée, aux traits délicats, les belles couleurs de ses rêves familiers.
—Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Basilida, j'ai bien l'honneur de vous saluer.
Et elle referma avec soin la porte, qui, depuis trois lustres peut-être, «forçait» sur les carreaux.
—Bonjour, Madame la notaresse, répondit Victorine. Et, comme elle faisait depuis quinze ans plusieurs fois par jour, elle observa:
—Comme c'est ennuyeux, cette porte.
A quoi Basilida, selon le rite enseigné par six ans de mariage, répondait:
—Il faudrait y mettre un peu d'huile.
Elle aimait à causer avec la vieille fille, et ne manquait pas, pour la flatter, à lui donner du «de» aussi souvent qu'il se pouvait décemment. Beaucoup de personnes, de ces méchantes gens qui affectent l'irrespect pour une distinction dont ils sont jaloux, allaient jusqu'à rire de sa noblesse. Et, comme s'ils l'eussent opérée de sa particule, ils allaient jusqu'à la rejeter dans le Tiers, voire dans la tourbe et la roture du quatrième Ordre—si c'en est un que le prolétariat, ou les petits neveux des serfs de mainmorte,—en lui parlant avec persistance de sa famille, de son frère Victor en particulier, ancien aubergiste qui, ayant fini par boire son fond, et par se faire sandalier, traînait à travers Ribamourt la plus bourgeonnante figure d'ivrogne et de cocu qu'on puisse imaginer. Sa femme, une assez jolie cascarote de Saint-Jean-de-Luz, qui faisait bouillir la marmite, et lui payait son cabaret, faisait partie, avec ses galants, quand il s'était couché trop saoûl, de l'aller fouailler à torchons mouillés.
Et l'on chagrinait aussi Mlle de Lahourque en lui demandant: à quand le retour du Roi, du ton dont on aurait dit: à quand la noce? Car elle pensait bien, comme il est naturel aux personnes de naissance. Toutes ses idées d'ailleurs avaient emprunté depuis longtemps à l'ancien régime le tour le plus romanesque et les jugements d'autrefois.
Pour découvrir le premier germe peut-être de ses rêveuses illusions, il aurait fallu remonter jusqu'à ce jour de son enfance où une vieille fille, telle qu'on la pouvait voir elle-même aujourd'hui, éprise de mystères, nourrie au pathos le plus frénétique des Ratcliffe ou des Ducray-Duménil, le cerveau plein d'enfants volés, de travestis, de complots, lui avait chuchoté: «Et si vous étiez la fille de quelque grand, qui, sur le chemin de l'exil, vous aurait confiée aux fidèles Lahourque. Et s'il venait vous réclamer tout à coup.»
Victorine, rougissante, s'était mollement récriée. Mais comme on voit la graine d'un arbuste, par hasard germée dans une potiche, la faire éclater en même temps qu'elle la retient de ses racines chevelues, toute une floraison, engendrée par cette parole, emplissait de rêves le cerveau de la buraliste. Elle avait fini par croire que cette erreur d'état civil dissimulait de grandes choses, dont sa naissance n'était pas la moindre. Comment douter que la puissante famille à qui elle appartenait ne vînt un jour la revendiquer pour lui rendre l'éminence de son rang. Et, toute seule dans la boutique, sous le plafond bas, il lui semblait, dans la gloire de l'avenir, être assise auprès des trônes.
Déjà, jeune encore, et faite pour plaire, si quelque inconnu la regardait avec un peu d'attention, elle ne voyait pas là un symptôme de cet amour qu'il est si doux aux femmes d'imaginer qu'elles inspirent. Elle se disait, avec un battement de son pauvre cœur rempli de mirages:
—C'est un émissaire de la Famille.
Peu à peu sa jeunesse, l'éclat de ses cheveux, de son visage, s'étaient fanés. Mais les magnifiques cristaux de l'illusion continuaient à s'appareiller autour de son premier rêve. Aujourd'hui encore, c'est Iris tout entière qui, pour elle, s'y jouait chatoyante, quand Mme Beaudésyme vint l'arracher à ses mirages.
—Oui, répondit-elle à l'observation de Basilida. Mais on est si occupé qu'on oublie. Et que puis-je faire, Madame, pour vous être agréable.
—Je voudrais de ces londrès, vous savez—une douzaine—que fume toujours Alexandre, et venant d'ici. Il prétend ne les trouver bons que chez Mlle de Lahourque.
La vieille fille soupira. Ayant avancé une chaise à la notaresse, elle revint derrière son comptoir, et se haussa, en disant, la tête à demi tournée:
—Si le malheur des temps veut qu'on ne fasse qu'un humble métier, Dieu n'exige pas moins—ce sont les propres termes du Père—qu'on l'accomplisse de la manière la plus agréable à Ses yeux.
Et Mlle de Lahourque, en prononçant ces paroles, laissa choir toute une pile de boîtes. La plupart s'ouvrirent. Des cigares l'un à l'autre—non moins qu'à la Havane—étrangers, se mêlaient dans la sciure de bois. Il y en avait avec des bagues.
Tandis que Basilida, prise de fou rire, se mouchait opportunément, la buraliste se baissa et disparut à son tour dans l'étroit passage, d'où sa voix, soudain lointaine, donna le vol à des paroles étouffées:
—...font exprès... lui répète sans cesse... une paire de calottes.
—J'ai rencontré tout à l'heure, interrompit Mme Beaudésyme, et qui revenait, je pense, de son bureau, M. Lubriquet-Pilou.
La vieille fille réapparut soudain, et, en quelque sorte, à la façon de ces diables dont on ouvre brusquement le couvercle. Un peu de rouge qui lui était monté aux joues, peut-être pour s'être tenue courbée, lui donnait un reflet de jeunesse:
—M. Lubriquet? dit-elle. C'est qu'il est trésorier des Eaux, maintenant,—oui, de la Société Neuras... théno... thérapique. Ça ne m'étonne pas que vous l'ayez rencontré. Il est partout.
Et elle ajouta, avec cette expression de la pudeur alarmée à la fois et ravie:
—On ne se doute pas quel coureur c'est.
Dès que Basilida était arrivée, par des moyens qui variaient peu, à se faire dire cette phrase qui ne variait pas, elle levait les yeux au ciel en s'exclamant:
—Est-il possible! Un homme qui a l'air si comme il faut.
—Oh! reprenait Mlle de Lahourque, ce n'est pas de ces débauchés... peuple, sans choix. Et il n'en est que plus coupable, car, partout, c'est à lui la primeur. Aussi, ce qu'on en est jaloux. La jeunesse le déteste.
—Non? faisait Mme Beaudésyme.
—Et savez-vous, ajouta-t-elle plus bas, ce qu'on dit d'une jeune fille qui a mal tourné: «Qu'a battut lou briquët, et n'y hazé pas rët.»
Personne n'ignorait à Ribamourt la passion que nourrissait pour le trésorier Mlle de Lahourque. Quoiqu'elle-même fût la cendre où couvaient ces feux, elle n'aurait pu se rappeler le jour qui les avait vus naître. C'est comme s'ils fussent venus au jour avec elle, et sa tendresse au point qu'elle ne sentait pas tout ce qui les éloignait sur les degrés sociaux, ni l'essentiel qui manquait à Lubriquet pour ne lui être pas inégal: la particule, en un mot. Et si quelqu'un feignait en sa présence de le rabaisser là-dessus:
—Il y a des gens, disait-elle, qui naissent nobles.
Mais elle n'expliquait, de cet adage, ni la portée, ni le mystère.
—Tout de même, Mademoiselle de Lahourque, reprit Basilida, c'est chez vous qu'il se sert, n'est-ce pas? Prenez garde.
La pudeur mit à nouveau son incarnat sur les joues de Victorine.
—Oh! Madame, il est si distingué. Avec moi, jamais un mot plus haut que l'autre.
Le fait est que M. Lubriquet-Pilou, informé depuis plusieurs années de cette conquête, était obligé, pour soutenir son caractère, de venir chaque jour acheter son tabac à l'Agneau Pascal. Comme il n'en fumait guère que pour trois ou quatre sous par jour, la buraliste le lui préparait d'avance en petits paquets de couleur, et sans pailles. Ah! que ne les pouvait-elle orner de fleurs, de ces cloches et ces calices des champs dont l'allégorie veut dire espoir, amour qui n'ose, battements du cœur.
—N'importe, dit Mme Beaudésyme. Je me sauve. Un homme comme ça... doit avoir mille choses à vous dire.
—Oh! il vient plus tard, beaucoup plus tard, et presque jamais quand je suis seule.
—Il n'ose pas, voyez-vous.
—Lui, ne pas oser, se récria la vieille fille, du même ton que si on lui avait dit: «Le soleil est noir.»
Mais Basilida avait raison. Le Séducteur éprouvait autant d'émoi que sa victime, dès qu'ils étaient réduits au tête à tête. Ces jours-là, M. Lubriquet ne s'attardait pas au comptoir où tous deux, sans presque mot dire et les yeux baissés, se tenaient chacun de son côté, jusqu'à ce que la commise revenant de courses, ou quelque acheteur qui croyait en entrant soudain leur faire une malice les tirât d'embarras.
—A demain donc, Mademoiselle Victorine, disait le trésorier comme pour clore une longue causerie, je vous dirai ce que c'est. La buraliste maudissait l'importun, en se disant: «Il allait parler. Qu'allait-il dire? Et demain serons-nous seuls?» Lui s'en allait le nez au vent, et tel un vainqueur, en sifflotant la romance que tout Ribamourt lui connaissait:
Songe que, d'un regard, la colombe peureuse
Fait coucher à ses pieds le lion du désert (bis).
qui résonnait, en décroissant, discrètement et tendrement comme un aveu, dans le cœur de Victorine.
Cependant la conversation des deux femmes avait dévié; et c'est M. Lescaa qui était sur le tapis. Qui dira pourquoi la buraliste avait fini par le mêler à ses songes, non pas sans qu'il les eût devinés? A cause, peut-être, qu'à plusieurs fois il l'avait conseillée dans ses affaires, aidée plus souvent encore, en souvenir de la mère Lahourque, jadis cuisinière chez ses parents, et qui avait été la nourrice de son unique sœur, morte au sortir de l'enfance, et dont la peine lui avait duré toute sa vie.
Mais Victorine était sûre qu'il connût le secret de sa propre naissance, non moins que le nombre des perles ou des feuilles d'ache qui timbraient le pucelage de son blason en forme de losange. Aussi, ce qu'elle en avait reçu, ce n'était point, pensait-elle, qu'il eût obéi à sa générosité (et comment croire qu'il y en eût chez cet homme de glace?) mais aux ordres de ceux dont elle était issue.
—En voilà un, dit-elle, s'il voulait parler...
Basilida hocha la tête. Il y avait bien des jours qu'elle était un peu la confidente de Victorine.
—Je ne sais si vous êtes comme moi, mais je le trouve tout changé depuis quelque temps. Dieu! s'il emportait ses secrets dans la tombe.
—Est-ce que vous l'avez vu dernièrement?
—Mais oui: toujours pour ce pauvre Lahourque.
—Votre frère vous a fait encore des ennuis?
La buraliste acquiesça par un soupir.
—Hélas, les gens mal nés, dit-elle. Que voulez-vous espérer d'eux?
Cette parole mélancoliquement sincère provoqua un instant de silence. Puis la notaresse reprit:
—Il vient pourtant assez d'étrangers, et il reste assez d'argent pour que tout le monde en gagne, quand on veut travailler. Et voilà qu'on en annonce d'autres, de partout. Tenez. Vous rappelez-vous cet ami de mon cousin Vitalis, qui a une automobile?
—Ah oui, un grand, maigre, avec le nez comme un paon et si difficile pour ses cigares? Il m'a même fait venir deux boîtes de havanes, à vingt-deux sous. Des Uppmann, ça s'appelle.
—Il arrive ces jours-ci, pour prendre les eaux, à cause de ses nerfs.
—Ce doit être quelque fils de gros marchand. Mais je n'ai jamais su son nom.
—Cérizolles, il s'appelle; c'est le frère du duc.
—Ah oui: le duc, dit Mlle de Lahourque, en dégustant ce substantif, comme si ce fût une prune à l'eau-de-vie.
—La naissance, observa-t-elle, ça se reconnaît toujours.
Elle jeta obliquement un regard au miroir rond qui pendait près d'elle, et ajouta:
—Tout de même, si ce n'était pour ça, et aussi pour M. Vitalis, je le prierais de porter ses commandes ailleurs.
—Ah! mon Dieu. Qu'est-ce qu'il a donc fait?
—Imaginez qu'un jour—j'avais le dos tourné, mais avec le reflet de la vitrine—est-ce qu'il n'avait pas... (elle baissa la voix)... oui, ma chère Madame, à la petite. Ce que je lui ai administré deux gifles, aussi...
—A M. de Cérizolles, demanda Mme Beaudésyme?
—Non, à Jeannine! Est-ce qu'elle n'avait pas le toupet de rire? Je l'aurais fouettée, si nous avions été seules.
—Je vous trouve un peu sévère. Jeannine n'a plus...
La porte grinça (Cette porte! s'exclama Mlle de Lahourque); et M. Lubriquet-Pilou parut, qui s'était assuré sans doute que la buraliste n'était point seule. Mais son répit fut court. Soit discrétion ou malice, Mme Beaudésyme paya ses cigares et prit congé. Derrière elle la boutique retomba dans le silence: le Séducteur, sans doute, fascinait sa proie par un mutisme omineux.
Basilida se disait que les passions vraiment n'ont pas d'âge. Et peut-être enviait-elle l'innocence de la vieille fille au prix de ces joies qu'elle ne goûtait qu'en frémissant, et de ces terreurs: le ciel, le monde, son mari. Mais quoi? Si c'était cela même qui en fût l'épice, songeait Mme Beaudésyme, et l'exaltation! Si cet amour n'était si ravissant que pour être périlleux et dérobé. Et si ce masque de règle et de sagesse, dont elle cachait son déportement, que soudain il se détachât au jour, ne la verrait-on point, telle qu'une Ménade, précipitée au travers d'un peuple qui s'écrie? La poussière du grand chemin qu'ont soulevée ses flottantes jupes est déjà loin derrière elle, loin comme le passé; tandis qu'au hasard des champs ou des vignes, ivre de courir, de grappes, d'espace, ivre du ciel qu'ébranle la foudre prochaine, elle se hâte vers l'horizon cuivreux.
Un bruit de roues fit retourner Basilida sur le seuil de sa maison. C'était Mme de Charite et Sabine, en charrette anglaise. Les deux dames, dont la sympathie était médiocre, échangèrent une espèce de sourire. Guiche, qui aimait Mme Beaudésyme, la salua d'un «Bonjour, Madame!», qui sonna joyeusement dans la rue.
—Pourquoi cries-tu comme cela, demanda sa mère avec humeur.
—C'est pour qu'on m'entende. J'aime beaucoup Mme Beaudésyme, et pas du tout qu'on m'attrape.
Mme de Charite mesurait chaque jour depuis le retour de Sabine, l'autorité qui peu à peu lui échappait, n'ayant jamais employé que la contrainte, et qu'elle sentait bien qu'il ne lui fallait plus compter de mettre en usage. Aussi ne répondit-elle que par un claquement de langue qui pouvait s'adresser à sa fille comme à sa jument, et par un coup de fouet que Savoy fut seule à recevoir. Elle en marqua de l'indignation, pointa, s'enleva, et fut du même train jusqu'à la Place Jeanne où, ayant pris son tournant un peu de court, elle accrocha une brouette de linge que poussait une femme. Guiche qui n'avait peur jamais de rien, et dont le visage semblait aspirer la vitesse et l'aspect aussitôt évanouis des choses, vit dans un même moment la blanchisseuse debout et sur le dos, ses bas rouges qui battent l'air, et le linge, avec la brouette, sur elle épars. Enfin un choc la jeta soi-même, ainsi que sa mère, contre le tablier de la voiture; Savoy, engagée entre deux chevaux dételés, dont l'un se cabrait, en secouant—comme d'un fruit fait l'orage—le palefrenier bossu suspendu à sa ganache; un cocher, à quelques pas, jeté par terre, avec son chapeau à rubans qui roule, tandis que des gens confusément sortent de la Vache Couronnée.
Tout cela fit plus de bruit que de mal. Mme de Charite, s'étant, avec condescendance, occupée qu'on réconfortât les victimes, et de donner rendez-vous chez elle à la blanchisseuse, s'éloigna en laissant derrière elle un rassemblement mi-laudatif, mi-gouailleur, dont un commis-voyageur, connu pour ses accidents de voiture, avait condensé l'opinion de tous en ces quelques mots:
—On devrait défendre aux femmes de conduire.
Guiche et sa mère s'étaient cependant engagées sur le pont:
—Écoute, dit celle-ci, je te laisse à tes courses. Puis tu viendras me rejoindre chez M. Lescaa. Et sois gentille avec lui, ajouta-t-elle avec un peu d'aigreur.
—Je suis toujours gentille avec Parrain, dit la fillette, paisiblement.
—Aujourd'hui en particulier. Il est à même de nous rendre un grand service.
—Ce ne sera pas le premier.
—Tais-toi, et tâche de ne pas nous arriver toute fripée et fagottée, avec tes cheveux sur les oreilles.
—Je tâcherai. Toi-même, maman, tu feras bien de tirer un peu sur ton corsage par derrière, ou de ne te présenter que de face. Je t'ai déjà dit qu'il te faisait une poche au-dessous de l'épaule gauche: on y mettrait un œuf de canard. Et à tout à l'heure, alors.
La mère et la fille se séparèrent avec la plus gracieuse inclinaison de tête. Une heure après, quand Guiche fut introduite dans le petit salon où Mme de Charite s'entretenait avec l'Onagre, la conversation s'interrompit sur ces paroles de sa mère, qu'elle n'entendit pas:
—Oui, les hommes, je ne sais pourquoi, la trouvent assez aguichante.
Et avec un éclat de rire peut-être un peu forcé, elle ajouta, en baissant la voix, ces paroles dont la logique demeurait obscure:
—Quel dommage que ce soit votre... filleule.
CHAPITRE IV L'APRÈS-MIDI DANS UN PARC
Jean-Prudence Michon-de-Cérizolles arriva vers la fin d'août à Ribamourt. Sur les trois heures du matin, tout étant clos, les lampes même du baccara éteintes, on entendit le roulement sans cahots d'une automobile, et puis, devant l'hôtel Gastou Fébus, un arrêt, des trépidations, des appels de trompe. Personne ne paraissant, le seul clair de lune vit sortir de voiture un jeune homme maigre qui ôta ses lunettes, poussa quelques jurements et, muni d'une canne pareille à un bélier que son chauffeux lui avait tendu avec effort, fut en asséner quelques coups dans la porte de l'hôtel, dont il dédaigna la sonnette. De nouveau rien ne se montra, sinon quelques clients aux fenêtres. L'un d'eux ayant marqué très haut son dégoût de ne pouvoir dormir, une voix perçante, mordante, demanda:
—Vous voudriez peut-être qu'on aille vous bercer?
L'inconnu, interpellé à ce moment dans sa chambre par une autre voix, mais indistincte, se tut. Le chauffeux éclata de rire. Cérizolles recommença son tapage.
Cependant, abîmé dans ce néant où un veilleur, sans doute, est seul à choir, celui de l'hôtel Gastou Fébus, sentait qu'il se passait à l'extérieur quelque chose de déplorable, qui, tôt ou tard, le réveillerait. Et peu à peu il émergea des ténèbres en s'écriant:
—Qui ey aquioü, Dioü bibann!
A ce même moment parut M. Caüpana, le patron, homme bigle, minime, un peu tortu, que sa femme et une récente faillite, la sienne, conservaient dans l'aigre. Il alla ouvrir en personne, tandis qu'il observait d'une voix de tête:
—Je ne sais pas qui c'est; mais vous pourriez faire plus doucement.
—Monsieur Caüpana, répondit le jeune homme, si vous savez réveiller les gens avec un éventail, vous m'enseignerez.
—Eh, c'est M. de Cérizolles, fit l'hôtelier radouci de reconnaître un client d'importance. Votre valet de chambre est bien venu retenir votre appartement, mais on ne vous attendait plus de ce soir.
—C'est la faute de mon mécanicien.
—On est si mal servi aujourd'hui, déplora l'hôtelier. Et toi, imbécile, dit-il au veilleur, est-ce que tu ne pouvais pas ouvrir à Monsieur le Comte. Allons, éclaire!
La lumière électrique ne voulut pas être. L'appartement de Cérizolles donnait au nord,—ou au midi. Son valet de chambre couchait en ville avec les clefs. Il n'y avait rien à boire. Toutes choses qui lui permirent de s'irriter sur l'escalier, davantage le long du couloir, et fortement dans sa chambre. Caüpana mâchait sa bile avec servilité. Il pensait à sa femme, une Levantine qui le trompait depuis longtemps avec des valets en foule,—et combien de plaisir il aurait eu à la battre, si elle n'avait pas été plus forte que lui.
Et, à la longue, les clients de l'hôtel purent se rendormir.
Le lendemain, on vint prévenir Cérizolles à sa toilette que Vitalis désirait le voir. Aussitôt introduit, les deux jeunes gens se serrèrent la main, en se demandant à la fois:
—Quoi de neuf...
A la fois ils s'aperçurent, une fois de plus, que les choses les plus rares ce sont les neuves.