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La jeune fille verte, roman

LA JEUNE FILLE VERTE (continued 2)

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Cependant Cérizolles, ayant mis à son complet couleur-de-la-bête le sceau d'un plastron prune-et-or, fut prêt à sortir: ce qu'il fit en longues enjambées, en traînant contre sa jambe, plus qu'il ne le portait, un de ces bâtons de fer, dit cannes d'entraînement, qui sont d'un poids extrême.

Vitalis, qui avait pris les devants, le regardait venir qui marchait anguleusement et avec souplesse, comme certains fauves que l'on voit toujours prêts de se détendre. Mais une tête hardiment modelée; et de ces yeux couleur d'une source qui coule sur les herbages; un nez en éperon; le sarcasme de sa bouche: Vitalis savait qu'à la moindre contrariété, ce visage impérieux se tendait comme la main de l'aigle. Peut-être ressemblait-il alors à ce foudre, jadis pour César, jailli des Pyrénées: le maréchal-ferrant Prudence Michon, duc de Cérizolles, prince de Brokenfurstberg, maréchal de France.

Ils s'arrêtèrent sur la porte de Vitalis. La rue, bordée d'acacias-boule d'un côté, de l'autre longeait le Jardin Public. A l'abri d'un pont de chemin de fer qui l'enjambait, des bourriquots au repos agitaient leurs sonnailles pour chasser les mouches. Tout seul dans l'accablante lumière, on voyait un gamin courir. Sa chaussure trop lourde le faisait billarder, tandis que son ombre tressautait devant lui sur la poudre du chemin.

—Que ferons-nous, demanda Cérizolles. Vos paperasses, pendant que je déjeunerai: il n'est que deux heures. Et c'est peut-être un peu tard pour que vous soyez mon hôte.

—Assurément; mais j'irai vous rejoindre tout à l'heure. Et puisque votre auto est à réparer, nous pourrons prendre une voiture jusqu'à Sainte-Mary. Vous n'y êtes jamais allé? L'eau est exquise.

—Mmm... fit son compagnon. L'eau?... je sors de mon bain.

—Je vous assure qu'avec un peu de Pernod avec.

—Ah, ainsi... Ce n'est pas que j'en sois fou. Mais il faut profiter de son reste: tant qu'elle n'est pas défendue.

Ils se retrouvèrent quelque deux heures plus tard, à l'ombre des platanes, devant une bâtisse où le platras se jouait à travers le sarrazinesque, et le Louis XV et le gothique. C'était le Casino de Ribamourt, et Cérizolles, à qui ce monstre était familier, ne paraissait pas en souffrir. Peut-être n'avait-il pas d'opinions sur l'architecture, quoiqu'il en eût sur beaucoup de choses. Il les défendait brillamment, à la manière de ces généraux qui, ayant jeté de grandes forces dans une bicoque, se maintiennent surtout par des sorties.

Le long de la terrasse où les jeunes gens étaient assis, une balustrade de ciment multipliait les entrelacs d'un céleri dont Munich vend la graine, ou peut-être d'une treille. Les grappes en étaient figurées par des lampions de couleur, imagination pleine de fraîcheur, affirmaient les habitants qui en tiraient vanité. Il y en avait plusieurs là, qui buvaient: c'était leur coutume.

—A propos, dit Vitalis, vous recevrez, aujourd'hui ou demain, un carton de Mme de Charite. Elle donne une espèce de partie de jardin, en l'honneur, je pense, de sa fille cadette, qui est de retour.

—Est-ce celle qui était couleur de prairie? Ou si elle a changé comme l'herbe.

Le clerc eut un instant de réflexion:

—Le fait est qu'elle tient un peu de l'olive, mais non pas sans agrément. Si vous l'aviez vue, à cette époque, avec les cheveux dans le dos, et de ces bas blancs à jour, faits de dentelle en papier, qu'on lui voyait monter sous...

Vitalis s'arrêta brusquement et devint rouge. Mais Cérizolles eut l'air de ne pas s'en apercevoir.

—Elle m'avait plutôt, dit-il, laissé le souvenir d'une de ces fillettes devenues insupportables depuis qu'on ne les claque plus assez... Et votre patronne, ô Fortunio! viendra-t-elle?

—Je pense, répondit le clerc, tout près de rougir encore.

C'est qu'il n'avait jamais fait confidence à son ami jusqu'où il poussait l'imitation de ce héros de basoche, dont le cœur, pareil au sien, avait jadis fleuri parmi la rose-mousse et les fraisiers, dans l'ombre d'un jardin de notaire dont les murailles laissent de haut pendre un jasmin.

—A-t-elle toujours l'air d'une belle armoire en cœur de noyer, pleine de linge et des plus solides parfums.

—Mon Dieu, je ne vois pas...

—Je ne suis pas bien assuré de ma comparaison, et qu'il n'y règne pas une âme, derrière les panneaux, plus passionnée que celle des lavandes. Elle a une façon de se mordre les lèvres et de se taire pour répondre. On peut mettre aussi du girofle, dans une armoire.

—Évidemment.

Cérizolles regarda son compagnon.

—Ah! ça, dit-il, est-ce que vous auriez des cors, et que je vous marche dessus? Vous en parliez autrefois d'une autre abondance.

Vitalis tourna court:

—Ne pensez-vous pas, demanda-t-il, qu'il est l'heure de partir.

Leur victoria attendait devant la grille du jardin, où les deux jeunes gens la rejoignirent. A Hargouët, Vitalis s'arrêta chez sa tante; mais on répartit presque aussitôt, pour descendre à l'auberge Sallenave, dans le village suivant, qui était Carresse. La tonnelle, au fond du potager, y surplombait la plaine du Gave, dont une longue allée de platanes coupait en deux les maïs mûrissants et les prés. A travers des massifs de trembles, de vergnes, des peupliers en file, entre les taches d'une verdure inégale, on voyait mirailler la rivière au pied des hauteurs et des rocs de Ribes.

Tandis que Cérizolles, avec la sagesse d'un vieillard ou d'un officier en retraite, battait son absinthe d'une eau dont la fraîcheur, encore, se ressentait assez des abîmes du sol pour voiler le cristal.

—Eh bien, viendrez-vous à Castabala, lui demanda son compagnon?

—A Castabala?

—Oui, c'est le manoir de Mme de Charite. Elle est d'origine italienne, et l'a nommé ainsi en souvenir... en souvenir de je ne sais pas quoi: Castel Castabala.

—Chaste Balai?

—Chut, ne le répétez pas.

—Et qui trouve-t-on dans cette cassine?

—Sa fille aînée d'abord, avec son gendre: Wolfgang Etchepalao.

—Ce gros, rose, qui a l'air en petit salé. On l'appelle le Prince du Pétrole, je ne me rappelle pas pourquoi.

—Voici, expliqua Vitalis. Son père était à Bakou, chez des seigneurs turcomans, ou circassiens, à qui il était très dévoué; dévoué au point de passer les viandes à table—ou de faire les lits. Il défit si bien celui de l'institutrice allemande, étant, paraît-il, assez beau gars, qu'elle en conçut des espérances.

—C'était le Prince!

—On ne peut rien vous cacher. Mais l'homme dévoué, qui, fâcheusement, était déjà marié dans son Pays Basque, se sauva dans le Caucase, ou par là. Les riches seigneurs, qui ne pouvaient se passer de lui, l'envoyèrent supplier de revenir—par une sotnia de Cosaques. Lesquels le lièrent sur un cheval...

—Comme Mazeppa.

—Comme Mazeppa, et ramenèrent le tout à coups de sangle. Là-dessus, mariage chez le pope; et, entre tant, la première épouse étant morte, Wolfgang naquit légitime, ou à peu près. Toujours est-il qu'il ne peut renier Fraülein pour sa mère: c'est d'elle que vint la première galette et le premier pétrole; d'elle, ou plutôt de ses maîtres, tant elle avait su leur inspirer d'affection. Aujourd'hui, elle vit à Cambo; et le Prince, comme vous savez sans doute, s'est lancé dans les automobiles.

—Si je le sais! C'est lui qui avait prêté la sienne pour ces infâmes Corridas, où elle remplaçait les picadors. C'est vrai que lui ne la montait pas; car en fait de bravoure...

—Lui non plus. Mais mauvais, en revanche, avare, vaniteux...

—N'en jetez plus.

—Sa belle-mère l'adore à ce qu'il semble. Sa femme... un peu moins.

—Et qu'y a-t-il plus—comme vous dites ici—continua Cérizolles.

—Peuh. Les gens du cru, M. Lescaa, les Laharanne; les Aronsky, qui viennent d'arriver. Vous connaissez?

—Les Harum-Scarum? Un peu. Aimables loufoques. Et lui, cartonne-t-il, ici?

—Oui, depuis l'autre jour, qu'il y a un bout de partie. Et il s'enfile.

—Votre patron aussi, dit Cérizolles à brûle-pourpoint. Car il joue, et gros.

—Bah, une fois en passant.

—Et ce n'est pas la première fois que vous entendez dire qu'il y laissera sa peau,—et celle de ses clients.

—Allons donc! c'est l'homme le plus sûr...

Mais ce sujet lui paraissait pénible. Il rompit les chiens.

—M. Lescaa, dit-il, l'avez-vous jamais vu jouer.

—Comme tout le monde dans nos douces Pyrénées. Chez nous, ce n'est pas l'amour qu'il faut dire, mais le baccara, tyran des hommes et des dieux. Votre cousin, c'est bien ce vieux homme, vaguement banquier: beaucoup de branche, des cheveux blancs, et des yeux rares, pleins de mépris et de feu.

Vitalis fit signe qu'oui.

—Oui je l'ai vu—et ressenti. Ah! quelles banques! Il aurait gagné les lustres s'il avait pris la peine de les décrocher. Et votre Beaudésyme ne joue jamais devant M. Lescaa, lui. Mais ni l'un ni l'autre, je pense, à Ribamourt.

—Rarement, quoique l'occasion ne leur manque pas, cette année. Imaginez qu'il nous a crevé dessus tout un nuage de croupiers, de philosophes, d'aigrefins. Tous les portiers du paradis, quoi! et prêts à vous montrer le chemin de s'en aller avec les anges.

—Je brûle de les voir. Si on rentrerait.

Le soleil était déjà bas; la plaine d'Hargouët obliquement illuminée et comme florissante d'une moisson de lumière.

—Hontou, est-ce que vous avez bu, demanda Vitalis au cocher.

—O, o, Moussu: segü.

—En route alors: au Casino.

Et l'on partit, dans la poussière qui semblait d'or rose, et dans le bruit des grelots.

—Vous verrez encore, chez Mme de Charite, un jésuite: le père Nicolle.

—Je l'ai rencontré chez mes cousins Château-Gaillard, dont il a dirigé un de leurs fils. Et c'est un prêtre charmant.

—Vous aimez donc les jésuites, demanda Vitalis, qui était jeune.

—Un peu plus que Jansénius, répondit l'autre, en adoucissant un sourire sarcastique.

Cérizolles fut à Castabala le lendemain. N'arrivant où que ce fût jamais qu'en retard, il y avait trouvé une compagnie assez nombreuse, partagée déjà entre le tennis et le croquet dont au loin s'entendaient les cris.

Les alentours de Castabala figuraient, dans l'idée d'Herminie de Charite, un jardin à l'italienne. Il y avait des rocailles, quatre ou cinq ifs dans des terrines vertes. Plus loin, Diane moussue continuait de régner sur une cressonnière. A gauche, du même côté que la réunion, deux rangs de cyprès alternaient leur noirceur pointue jusques au seuil d'une rotonde en ciment, copiée à Trianon sur le temple de l'Amour. Mais lui, le dieu funeste et désirable y était remplacé par une de ces négresses qu'on fabrique par milliers, à Venise, pour les mauvais lieux. Celle-ci élevait vers le ciel, que plus rien n'irrite, deux lampes dont l'une, le globe en était cassé. Et Guiche l'avait dénommée Mme Othello. Tout autour s'arrondissait une table de marbre artificiel. C'est là qu'on servait le thé et que se tenait aujourd'hui Vitalis entre Mme Beaudésyme et Sabine.

—Tiens, dit celle-ci, voilà M. de Cérizolles. Comme il est long. On l'a privé de pain, je pense, depuis longtemps.

Il se dirigeait vers le tennis, après avoir, en contrehaut des jardins, longé le Castel, espèce de fabrique à la façon d'Hubert Robert, ornée de niches et de colonnes. La terrasse, qu'il traversait en diagonale, faisait voir des urnes, des sphinx, des balustres, mais où Mme de Charite avait mêlé des vases d'un bleu faux, prépanamites de style, dont l'émail s'écaillait. Ils lui rappelaient sa jeunesse, disait-elle avec une ingénuité que Sabine jugeait hors de propos.

Mais il y avait de belles ombres, du gazon, des fleurs de France: glaïeuls, iris, pivoines, giroflées. Les giroflées étaient d'un or sombre, les pivoines pareilles à des flaques de sang; et les glaïeuls s'élançaient comme un désir du printemps.

Plus loin c'était une prairie, telle qu'un grand bouclier vert, et qu'on eût dit descendante vers l'Ouze, que la gonflât une fécondité secrète. Les quatre chiens de Sabine y bâillaient au soleil, attendant peut-être qu'elle y vînt rouler avec eux l'impudence de son corps fantasque. Parfois, quand tout la tenait assurée qu'elle n'était que cinq, Guiche faisait «le poteau», figure de gymnastique où l'on se tient sur les mains en dardant des jambes; cependant que ses jupes, retombées en saule pleureur, découvraient, entre les bas et le pantalon, le double hiatus d'une chair mate au derme bistré.

—Jambes divines! avait dit M. Dessoucazeaux, à qui le hasard les avait trahies, jambes de Diane à sa première communion; jambes dont la perfection cruelle inspire aux cœurs bien nés plus de religion encore que de désir.

Enfin, à droite de la maison croissait un bosquet de cèdres, que Mme de Charite avait dénommé: la Pineraie, et dont les strates joignaient l'Orangerie à la pelouse du tennis. Celle-ci, fraîchement tondue, arrosée, brillait d'un vert d'oxyde, que des asphodèles, au hasard plantées par Guiche, tachaient de sang; et des gens qu'on y voyait courir en avant et en arrière, avaient l'air de figurer un quadrille, où parmi d'autres images mouvantes, était Wolfgang Etchepalao en pantalon et souliers blancs, et dont la chemise à raies groseille, ornée d'une cravate d'azur, faisait naître dans les cœurs, une espèce d'épouvante.

Il reçut Cézirolles avec autant de cordialité que de bruit. Les r lui roulaient dans la salive comme les olives sous la meule. Et, laissant là, sans plus d'excuses, les autres joueurs sur un avantage de leur part:

—Je vais, dit-il, vous conduire à la mamân.

Mme de Charite était au croquet, où son maillet languissant, effroi des partenaires, exilait sa boule aux cantons les plus imprévus. Elle accueillit le nouveau venu avec la même faveur qu'avait fait son gendre, quoique plus discrète, et le présenta à sa fille aînée, personne de beaucoup d'agrément, et qui se querellait avec le capitaine Laharanne, touchant le cercle du milieu qui avait sonné, ou qui n'avait pas. Elle s'interrompit pour tourner vers le jeune homme des yeux bleus un peu à fleur de tête, et la cerise de sa bouche.

—Et si vous voulez, dit Herminie, épuiser toute la famille, vous en trouverez le reste sous le kiosque et le bouton. Mme Beaudésyme y est avec elle, et M. Vitalis Paschal aussi, je pense. N'est-ce pas votre ami?

—En effet, répondit Cérizolles, et s'éloigna du croquet qui lui faisait horreur.

—Vous n'avez fait que passer, Monsieur, l'année dernière, lui dit Basilida. Est-ce que votre ami Vitalis sera plus heureux, cette fois?

—Je l'espère pour moi-même, répondit-il. Et je suis venu pour soigner mes nerfs détestables, parmi d'heureuses gens qui n'ont que faire de leurs eaux.

—Pensez-vous donc, Monsieur, que nous vivions une éternelle bergerade?

—C'est justement ainsi que j'imagine Ribamourt. Rien ne s'y passe, je le jure, que pareil à un roman blanc, entre gens qui s'aiment toujours. Et, de tous ces cœurs bien réglés, que rien ne gonfle, on n'en trouverait aucun, en l'ouvrant, qui nourrisse un rêve,—un remords, peut-être...

Il la contemplait cependant, comme s'il attendait quelque chose. C'était un amateur de visages, Jean de Cérizolles, et qui croyait bien connaître celui-ci. Enfin il vit pointer, à son désir, les dents de la jeune femme sur sa lèvre qui s'empourpra. Mais il découvrit aussi dans ses yeux—ces beaux yeux bombés qui reflétaient, comme à Junon, l'extérieur des choses—un regard singulier. Ce fut comme si elle regardait, à travers lui, quelque chose derrière lui, flottante; mais si expressément, qu'il se retourna.

Et Basilida, après quelques secondes mesurables, répondit, de cette voix qui était pareille à un écho profond:

—...Un fantôme.

Dans le silence qui suivit, ce fut soudain sensible que Guiche et Vitalis s'entretenaient à part, de leur côté. De nouveau Cérizolles, qui avait ses opinions sur les gens, guetta les dents blanches sur la lèvre rouge. Et de nouveau elles apparurent.

Guiche, les jambes croisées, le menton sur ses deux paumes, disputait avec son compagnon.

—Ah, si vous vous mettez avec maman! Du reste, ça ne vous profitera pas: elle ne peut pas vous souffrir.

—Merci.

—Qu'y a-t-il, sauterelle, demanda Mme Beaudésyme?

La jeune fille se tourna tout d'une pièce, comme sur un tabouret de piano. Son col de guipure laissait voir un peu de chair couleur de pistache, et deviner, à travers le linge, tout un jeune ivoire, aux pénombres bistrées.

Sa robe était d'un écossais émeraude, épinard et bleu, comme ses bas, dont laissait beaucoup voir cette attitude qui lui relevait les genoux. Ayant souri à Basilida, elle regarda avec une ingénuité peut-être équivoque, et jusqu'à le gêner, Cérizolles dont les regards ne pouvaient tout à fait démentir qu'il voyait des bas à carreaux, mais fort avant. Peut-être, les aimait-il.

—C'est qu'il prend des airs, expliqua-t-elle, en désignant Vitalis avec son menton pointu, de trouver que je parle mal parce que je lui demande s'il y a beaucoup de cocottes, ces jours-ci, à Ribamourt.

Mme Beaudésyme fit les gros yeux, et personne ne répondit. Sabine haussa un peu les épaules, et reportant sur l'étranger des prunelles si claires, si profondes, si variables, qu'elles faisaient songer à ces fontaines dans le roc, où l'on voit, au fond d'un abîme, des moires bouillonner:

—Dites-le moi, M. de Cérizolles, fit-elle.

—Mon Dieu, Mademoiselle, je ne sais pas. Mais peut-être qu'avec du papier...

—Je vous parle des vraies, qui ont des chapeaux, et qui marchent sur la pointe. Ah, que ça m'amuserait de voir comment vous vous tenez ensemble, quand vous êtes seuls.

—Peuh... fit-il, d'un air de doute.

—Très peu, même, ajouta Vitalis, qui haussa les épaules en déclarant qu'il avait un mot à dire au Père.

—Et moi aussi, dit Mme Beaudésyme: à propos d'un livre.

—C'est donc votre directeur, demanda Guiche.

—Oh, un directeur, répondit Basilida, c'est bien ambitieux. En province, nous nous contentons de confesseurs.

Tous deux s'éloignèrent, laissant Guiche seule avec Cérizolles qui n'en sembla point enchanté, car au contraire des hommes, en général, il ne faisait point profession de pâmer devant ces bêtes et singulières: les petites filles.

—C'est si amusant de se confesser, continua celle-ci inopinément, de leur dire des choses...

Cérizolles, surpris du timbre, et, si l'on peut dire, de la physionomie de sa voix, contempla ce visage si mobile que les moments, les aspects, en étaient insaisissables.

—Je ne vous absoudrais pas sans pénitence, dit-il, peut-être sans discipline. C'est d'ailleurs la principale force des armées.

Un éclair de rancune passa dans les yeux de la jeune fille.

—Et des mamans, dit-elle. Ah tyrannie! Et quand on est délivré des terreurs, des larmes de l'enfance, et des mains maternelles, c'est pour tomber à celles des hommes: les hommes, oui, indulgents entre eux, inexorables pour nous.

—Mais c'est de l'éloquence, interrompit Cérizolles, de sa voix sarcastique.

Guiche était lancée, comme une cavale échappée du paddock. Elle n'écoutait rien.

—En voilà un (du pouce, elle indiquait Vitalis, éloigné près de la notaresse), sous prétexte que nous jouions, enfants, à femme et mari, il se donne déjà les airs de ne rien pardonner.

—Déjà? demanda l'autre.

Sabine devint rouge, et sa joue comme une pomme mûrissante d'un vert ivoire, où commence l'écarlate à poindre.

—Et savez-vous, continua-t-elle, pourquoi il me faisait la tête? Parce que je veux apprendre le violon; parce que je fais le poteau, quand je suis seule avec mes chiens...

—Le poteau?

—Oui, le poteau: tout le monde fait ça. Vous vous tenez sur les mains, les pieds en l'air. Ça fait que vous êtes aveuglé par vos jupes.

—Je comprends, dit Cérizolles. Mes jupes.

—Mais non... Enfin vous comprenez. Et puis il ne veut pas que je me promène seule dans le bois du Moulin. Et puis... Enfin, c'est un tyran. Que ferait-il de plus s'il était...

Le jeune homme ne disait rien.

—S'il était un mari, conclut-elle.

—Les mêmes choses, sans doute; et vous aussi, à part le poteau... Mais ce bois du Moulin, il est donc tabou?

—C'est loin des maisons. Il y passe des chemineaux, des journaliers de la Mine et, je pense, de ces demi-dieux qui avaient les oreilles pointues. L'an passé, on y a fait du mal à une jeune fille, une couturière, qui cherchait des champignons. On lui a... Je ne sais pas ce qu'on lui a fait. Oui, et pris son porte-monnaie.

—Peut-être, en effet, serait-il plus sage de se promener ailleurs.

—C'est si beau, voyez-vous. Il y a un bouquet de chênes, surtout; de très vieux chênes, avec de grandes pierres, qui font carrefour. Et on y est tout seul, tout seul... tout seul d'hommes, je veux dire.

—Comment, tout seul d'hommes, s'informa Cérizolles languissamment. Il y a des lions, peut-être, comme dans la forêt des Ardennes.

Guiche secoua la tête.

—Est-ce que vous croyez à la mythologie, demanda-t-elle?

—Mon Dieu, ça dépend de l'heure.

—Vous riez, mais c'est une chose très vraie, au fond. En plein midi, l'été, quand les champs, les jardins, les bois, sont immobiles de chaleur; et que rien n'est en vie, rien que la source dans les herbes, avec sa voix cachée; ou bien cet oiseau, le martin-pêcheur, qui ressemble à un bijou bleu, lancé sur la rivière,—alors, il y a tant de choses qu'on devine autour de soi. Quelquefois, on dirait qu'il n'y en a qu'une, immense, qui respire et vous absorbe, comme si la terre tout entière n'était qu'une seule et même grosse bête. Alors, pour avoir peur—qui est si bon—on appuie l'oreille contre les vieux arbres, et l'on entend remuer ces espèces de dieux moitié bétail, qui dorment le jour, qui rêvent peut-être derrière l'écorce des chênes, à moins qu'ils ne s'échappent pour courir après les enfants... Comment les appelle-t-on, déjà.

—Voilà. Quand ils portent quelque chose, ce sont des Télamons. On en fait des pieds de table et des consoles. Quand ils ne portent rien... eh bien je suppose que c'est comme dans Malbrouk. On n'a jamais su le nom du quatrième soldat.

—Vous n'êtes jamais sérieux, dit-elle.

—Mais si, mais si. Excepté...

—Et vous êtes méchant, vous aussi.

Elle contemplait d'un air assombri Vitalis qui s'en revenait avec Mme Beaudésyme. Il ne lui parlait pas; et, comme il se tenait tout près d'elle, son pas, tout son corps pour ainsi dire, épousait le rythme de la jeune femme; et, de même qu'on pense, après un concert, entendre ce que l'oreille ne distingue plus, peut être Sabine les devinait-elle pareils à deux instruments qui vibrent encore d'un accord évanoui.

Cependant Basilida, entendant marcher derrière elle, reconnut le Père Nicolle qu'elle n'avait pas eu jusqu'ici le loisir de consulter sur sa lecture, et s'arrêta. C'est un livre, expliqua-t-elle, que lui avait prêté M. Cassoubieilh «avec d'autres bouquins», comme il disait.

—Ils sont tous excellents, j'en suis sûr, dit le Jésuite, sans spécifier davantage.

Il s'agissait du «Traité de la nature et de la grâce», de Malebranche, et qui, jadis, fut mis à l'index sous Clément XII, Pignatelli, et qu'on y avait oublié depuis, sous la poussière sacrée d'une théologie dont les gens du monde sont moins curieux que dans le grand siècle.

—Et d'ailleurs, continua l'ecclésiastique, puisque M. Cassoubieilh le juge édifiant!

—Mais je ne pense pas qu'il l'ait lu.

Le P. Nicolle dissimula mal un sourire:

—Faites ce qu'il fait, conclut-il. Ne faites pas ce qu'il dit.

Ils approchaient du kiosque. Vitalis, qui avait pris l'avance, devant un débat qui lui était obscur, y aidait Mme de Charite à servir le thé. C'est à dire qu'il changeait la pince à sucre de place, ou regardait le soleil à travers une carafe pleine d'un vin couleur de peau d'orange.

—C'est que, reprit Mme Beaudésyme plus bas, j'aurais besoin d'un tonique, en fait de lecture. L'Imitation, c'est tout le contraire. Et puis je ne l'aime plus... à moins que je ne l'aime trop.

—Mme de Chantal a dit quelque chose comme cela, dans une de ses heures d'aridité. Mais, si vous voulez, Madame, je me permettrai de vous prêter un livre ou deux plus substantiels.

Et avec un air de demi-interrogation, il ajouta:

—Sous l'aveu de votre confesseur...

—N'ayez pas de doute, mon Révérend Père, à ce sujet. Il y a longtemps que M. Cassoubieilh me laisse carte blanche.

—Mais pardon, interrompit le Jésuite. N'est-ce point Jean de Cérizolles que j'aperçois sous le kiosque?

—Le jeune homme qui, de son côté, avait reconnu l'ecclésiastique, se leva pour venir au devant de lui, et tous deux se mirent à causer, tandis que Guiche circulait, offrant des tasses.

—Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre cousin Château-Gaillard, interrogea le P. Nicolle, qui, naguère, rue des Postes, avait tenté de diriger sur Saint-Cyr cet aimable meneur de cotillons, à qui il donnait des répétitions.

—Pas très, mon Père. Et je n'ai assurément pas besoin de vous annoncer un mariage que vous avez dû connaître avant moi.

—On m'en a fait part, en effet; et c'est rassérénant un mariage comme cela, bâti à l'ancienne. Celui-ci est de ce solide appareil de demi-mésalliance, à qui l'on a dû, chez nous, les plus sûrs foyers.—Merci, Mademoiselle. Les enivrements nous sont interdits.

—A moi aussi, Mademoiselle, quand c'est de l'eau chaude.—Oui, c'est comme ces angles, dont la somme est toujours un droit.

Armand de Château-Gaillard, fils posthume du colonel Château-Gaillard brillamment tombé jadis sous la révolte de Bou-Amema, épousait la fille d'un maître de forges.

—Armand est tout de même un peu jeune, reprit Cérizolles.

—Bon, voilà que vous cherchez des excuses à ne pas l'imiter.

—Mais, mon Père, répliqua le jeune homme en riant, c'est que je ferais un trop bon mari. Me voyez-vous rendant ma femme heureuse: je serais perdu de réputation.

—Bah, on peut toujours s'arranger pour faire souffrir les gens, affirma Guiche qui sauta à pieds joints dans le dialogue. Vous n'auriez qu'à la priver de dessert...

Une fois de plus, Jean dévisagea la jeune fille avec un peu de méfiance.

—Sabine, intervint Mme de Charite, au lieu de nourrir la conversation, tu ferais mieux de désaltérer M. de Cérizolles.—Un doigt de vin d'Espagne, Monsieur?...

—Mais, maman, il n'y a que du Porto, et qui est en Portugal, observa la fillette, d'un air si insolent que Vitalis, pour un moment, ne lui trouva plus les jupes assez courtes.

Cependant, elle avait apporté le vin sur l'assurance de Cérizolles qu'il en boirait malgré la géographie.

—Ah, ah, belle mamân, intervint tout à coup, de sa voix grasse, Etchepalao qui revenait du tennis: toujours printanière. Et, à moins d'être aveugle, comme on connaît ses saints...

Et il se mit à rire, à grands éclats, tout en lorgnant le corsage fructueux de Mme de Charite, qui, d'un air contraint, tâcha de sourire; tandis que Mme Beaudésyme, assise à côté de Vitalis, murmurait quelques mots où sonne celui de: goujaterie; et que Jean, l'ayant dévisagé avec sa languissante insolence, se versait du vin.

Mais le Jésuite, que cette compagnie plus nombreuse qu'il ne pensait, et, peut-être, moins discrète, effarouchait un peu, avait disparu secrètement.

—Moi aussi, j'en veux, petite sœur, avait repris Etchepalao. Croyez-vous que ça ne donne pas soif de jouer le tennis quatre heures de rang. Voyez ma chemise, tenez.

—Non, dit Sabine.

—Si c'était belle mamân, elle en serait comme au sortir de la douche... à part, bien entendu... et tout.—Sauf votre respect, l'abbé... Tiens, où est-il passé, le ratichon?

—Tenez, dit Guiche, en lui versant à boire pour qu'il se tût.

—C'est que je ne suis pas une sauterelle, moi.

—Et vous chaud, intervint le capitaine Laharanne. Quoique ça, tout mafflu que vous êtes, vous vous remuez pas mal, au tennis: jambes de ci, bras de là, balle dehors.

—J'ai ça dans le sang, voyez-vous.

—Vif comme le pétrole.

—Il est certain, dit Cérizolles, qu'avec de l'entraînement vous auriez fait un sauteur, un joli sauteur, oui, et l'habitude des affaires.

—Vous rigolez, mais c'est vrai, au moins. Tenez, voulez-vous faire un bettinngue?

—Voyons, Wolfgang, s'écria sa femme: tu as déjà fait fuir le Père, avec tes clameurs. Laisse M. de Cérizolles tranquille. Il est à Ribamourt pour se reposer.

—Et je me moque, moi. Je défie tout le monde sur la pelouse, à pieds joints, ou avec élan. Le champ contre Etchepalao! Voyez la cote...

—C'est trop loin, le tennis, fit Cérizolles. Mais je vous parie un goûter sur l'herbe pour tous ces Messieurs Dames.

—Quoi, pour tout le monde, reprit Etchepalao, dont les instincts de paysan basque se firent jour.—Et ils gagneraient toujours, alors.

—Espèce de rapiat, vous ne voulez pas jouer un pique-nique. Je vous parie un goûter, donc, que vous ne sautez pas çà, et la balustrade bien entendu.

Du doigt, il indiqua le guéridon rustique, couvert de tasses, de cristaux, de pâtisserie, et, derrière, entre le toit de chaume et la galerie de bois, un vide de deux mètres environ.

—Poussière! Sortez, Madame, cria-t-il à la comtesse Aronska, qui était assise auprès.

—Ah, mon Dieu, mon cher, fit la Polonaise, saisie.

—Et ma vaisselle, implora Mme de Charite.

Et sa vaisselle, en effet. Déjà Wolfgang, d'un élan formidable, après quelques pas de course, avait sauté, et donné de la tête contre une solive, d'où il retomba, partie sur le guéridon, partie sur la négresse éclairant le monde. Un fracas de verre, de céramique brisés, les jurons d'Etchepalao que Laharanne relevait en riant, les cris des dames enfuies qui levaient leurs jupes, se mêlèrent dans l'or du soir.

Seule, Mme Etchepalao ne bougeait point. Adossée aux balustres, elle contemplait Cérizolles d'un air qui l'étonna. Elle le remerciait si visiblement de la part qu'il avait prise au désarroi de son mari; le sourire de sa bouche était si soumis, ses yeux si caressants qu'il la vit tout à coup comme elle était, charmante.

Il s'approcha d'elle, et, lui baisant la main comme s'il prenait congé:

—Je vous demande pardon, dit-il, en souriant aussi.

Les ombres étaient déjà longues sur la prairie dont elles semblaient ronger l'herbe d'or, tandis que, plus bas, un brouillard laiteux se levait sur la rivière.

CHAPITRE V L'ÉMEUTE

Le bois du Moulin, haute futaie devenue communale sous la Terreur, se déploie comme un éventail dont le manche toucherait à Castabala, tandis que les rayons en trempent dans l'Ouze. Sur la rive, s'achève la ruine d'un moulin banal, où ressortissait le hameau de Curte. Là, un cintre de porte dont les claveaux sont retenus encore par une clef aux armes des Talleyrand, rappelle qu'au XVIIIe siècle quelques bourgeois de Ribamourt, dont les métairies y devaient leur blé, c'est à cette antique maison, et depuis l'abbé de Périgord illustre, qu'ils l'avaient racheté pour en abolir les droits quant à leurs terres.

Cette vente mettait fin à un long procès où ces bourgeois s'étaient réclamés en vain des coutumes de la Vicomté. Aussi faut-il remarquer que, depuis Henri IV, l'esprit de la monarchie, représenté par ses officiers ou même par les parlementaires de Pau, tendit à soumettre bien des libertés et d'usages du pays à des droits féodaux souvent incertains, inspirés des provinces voisines; soit que ceux-ci, étrangers à la politique, l'inquiétassent moins que ces Fors de Béarn, quelque peu républicains et soutenus naguère par les Huguenots, deux fois suspects à des souverains qui n'avaient plus partie liée avec le peuple, soit plus simplement pour obéir aux lois de l'analogie où les codes ne sont pas moins soumis que les grammaires.

C'est dans ce bois, en dépit de Vitalis, des chemineaux, des Faunes, que Sabine se promenait sur les onze heures, environ, du matin. Les chiens, que l'appât des viandes retenaient à la cuisine, ne l'ayant pas suivie, elle se trouva seule loin des maisons.

Quatre ou cinq rocs, tachetés d'un lichen couleur d'or s'y chevauchaient selon une espèce d'ordonnance. Il semblait qu'on eût jadis tenté grossièrement de les épanneler: l'un d'eux, en forme de table et posé de biais, la substance obscurément sanglante, mais ternie par l'âge et la mousse, en était creusée d'un trou dont une strie prolongeait l'ouverture. Aussi, quelques érudits dont la science se bornait aux limites de l'arrondissement, avaient-ils dénommé cet amas de blocs, l'autel des Druides. Mais M. Dessoucazeaux, moins hasardeux, ne leur donnait, dans son Vade mecum Cassitéride, que le nom de Pierres Couchées. Il n'en était pas moins que ce bosquet, où le toit spacieux des chênes étouffait toute autre verdure comme aussi l'éclat du soleil, et les bruits même d'alentour, inspirait une espèce de religion aux paysans béarnais, pour si peu qu'ils soient crédules au mystère.

Et sans le bien savoir, c'est peut-être d'avoir peur que cherchait Sabine, sous ces voûtes dont la ténèbre, mais la transparence, faisaient songer aux abîmes de la mer. A travers le silence odorant des bois, le seul bruit de ses pas lui suggérait l'écho d'une autre présence. Oppressée de chaleur, elle se laissa tomber sur le versant d'un bloc de pierre, et déboutonna le haut de son corsage. Un peu de ses jeunes seins, dont l'éclat mat brilla dans la verdeur de l'ombre, était comme d'une ondine au fond de l'eau. Elle-même, il lui semblait être au cœur d'une émeraude. Elle avait croisé les bras derrière sa tête, et ce geste qui lui avait fait respirer l'odeur et l'acidité de son propre corps, la fit songer à ces violettes qui fermentent au soleil après une pluie d'orage.

Sabine fronça les narines voluptueusement, les yeux clos. C'est cela, se dit-elle, que pensent les chattes toutes seules, en se caressant contre un meuble. «Ah, soi-même ne pouvoir s'aimer.»

Tout l'accablait de langueur, la tiédeur de ce jour immobile, l'odeur des feuilles, le silence profond. Soudain elle se cambra comme un arc; ses jambes battirent brusquement sous sa jupe, sa tête se renversa plus en arrière... Et quand elle rouvrit les yeux, elle aperçut un peu d'azur à travers les branches.

Sabine s'était reprise à écouter le mutisme des choses. Qu'elle se sentait seule au milieu de l'ombre ronde et verte. Elle pourrait crier ici de toute sa gorge: personne ne l'entendrait.

Pourtant elle se sentait enveloppée d'une présence sourde, innombrable, puissante. Si près de la terre, elle était comme un enfant qui, blotti au giron d'une femme endormie, en écoute battre le cœur. Qui me dirait, songea-t-elle, tout ce qui respire, parmi les choses; tant d'êtres que l'on ne connaît pas. Ces dieux nus dont elle riait l'autre jour, qui se cachent sous l'écorce des chênes et sentent la chèvre... on dit que ce sont des démons: s'il y en avait pourtant! et d'autres moins distincts, mais plus terribles encore, dont on est parfois frôlé dans ses rêves. Elle plongea ses regards au fond de la forêt: rien ne bougeait et ne semblait vivre, ni aucun souffle jusqu'en haut des branches, qui agitât l'odorante immobilité. Mais ce n'était que le sommeil d'une vie sans limites. Enivrée et lasse, dans l'implacable midi, l'âme de la terre dormait.

Et voici, tout à coup, qu'il lui semble d'entendre marcher derrière les arbres. Oui, l'on dirait un pas, très loin ou tout près. Et quelle chose! Un pas nu. Baigneur de hasard; satyre, chemineau, enfants de la terre, mystère ou peut-être péril? N'a-t-elle pas vu luire, à travers les feuilles, un regard semblable à ces yeux que lui fait, quand ils sont seuls, Me Beaudésyme? Et les branches s'entr'ouvrent:

—Bonjour, Mademoiselle Guiche, dit le notaire. Vous n'avez pas peur, si loin...

—Non, balbutie la jeune fille. C'est-à-dire... Bonjour, Monsieur.

Avec ces étranges yeux, toujours, il approche. Il n'est pas pieds nus, mais en espadrilles, et porte un fusil qu'il pose contre le fût d'un chêne, et s'assied sur le bord de la pierre, à la gauche de l'enfant qui recule en rabattant ses jupes, afin peut-être de lui faire place.

—Ah, vous êtes toute seule, reprend-il, en faisant voir l'éclat aigu de ses dents de loup. Moi aussi, Ernaütou est au diable, avec les chiens. Et quelqu'un m'a dit...

On dirait qu'il parle pour parler. Ses yeux sont fixés sur ce triangle, en haut du corsage, sur cette chair d'un blanc de germe. Il respire plus fort et demeure silencieux. Mais, tout à coup:

—Je vous ai connue si petite, dit-il.

Lentement, sa grande main velue de rouge rampe sur le roc, comme une bête, remonte vers l'enfant fascinée, vers sa taille, et sur sa hanche gauche se pose enfin.

—Mais vous êtes... encore une petite fille, n'est-ce pas?

On dirait qu'il est près de bégayer.

—...petite fille... ma... toute petite...

Elle sent la grande main tourner autour de ses hanches maigres. Il lui semble ne pouvoir plus jamais bouger, comme lorsque on s'endort. Lui aussi semble pétrifié, et moins terrible à voir ainsi. Ses paupières blanches sont à moitié rabattues sur ses yeux; elles font penser à celles d'un dindon. Et Guiche rirait peut-être, si elle osait violer le silence retombé sur eux.

Mais tout à coup une cloche a tinté dans le voisinage; la cloche de Sainte-Marthe qui sonne l'Angélus d'une voix mince, tel un filet de fumée dans l'air chaud. Et elle évoque la ville, qui n'est pas très loin, les chars sur la grand'route, le déjeuner dans la salle à manger jaune et noire, d'autres choses encore, familières. Elle pénètre le silence sous le feuillage ténébreux et perce l'accablement de la chaleur; elle brise les sortilèges du Démon Méridien.

Et Guiche, avec un cri, a sauté sur ses pieds. Déjà la voilà qui court; ses jupes dans la main, aussi agile, aussi tremblante que le lézard sur la muraille; qui court vers les maisons, vers les hommes, tandis que la poursuit, à travers le bois, un ricanement de bête ou de dieu.

A moitié chemin, sous le couvert encore, Sabine entendit parler, et mal remise encore de ses frayeurs, ralentit le pas. Elle respira mieux de reconnaître sa sœur en compagnie de Cérizolles; quoique le spectacle, en d'autres temps, ne l'eût réjouie peut-être qu'à moitié. Le jeune homme s'était rendu, depuis quelques jours, fort assidu à Castabala, où on l'attendait à déjeuner ce matin-là même; et les deux promeneurs étaient sans doute sortis sous le prétexte de venir la chercher. Cependant, arrêtés sous un arbre, ils ne paraissaient pas y songer guère. Clarisse, la tête baissée, contemplait ses ongles; son compagnon lui parlait de près. Malgré tout, et qu'il y eût quelqu'un qu'elle était bien sûre de préférer à Cérizolles, de le voir auprès d'une autre empressé, lui était une secrète offense. Et elle aurait bien voulu entendre ce qu'ils disaient, en sorte qu'elle se mit à marcher sur le côté herbeux du chemin, en évitant les pierres. Mais elle ne put saisir que quelques paroles sans suite du jeune homme. Clarisse lui répondant d'une voix plus sourde.

...personnes indignes de vous, venait-il de prononcer, lorsqu'un caillou qui roula sous le pied de Sabine dénonça son approche. Cérizolles recula jusqu'au milieu du sentier, et Clarisse, qui releva la tête, rougit en reconnaissant sa sœur.

—Nous te cherchions, dit-elle.

—Et je vous trouve, répondit la jeune fille, déjà remise de ses émotions.

—Tu as même l'air d'avoir couru pour ça. Et si tu reboutonnais ton corsage?

Sabine, en rougissant à son tour, répara le désordre de son vêtement non sans lorgner Cérizolles par un coup d'œil en-dessous.

—Qu'est-ce que c'est, demanda-t-il. Vous ayez l'air d'avoir pris la fuite. Est-ce que vous auriez rencontré le loup, Mademoiselle Guiche?

—Je m'appelle Sabine. Et Wolfgang, ajouta-t-elle avec un regard filtré, qu'avez-vous fait de Wolfgang?

—Il dormait encore, expliqua Mme Etchepalao.

—Comme le meunier.

—Sabine!

Cérizolles jugea bon d'aiguiller le dialogue sur d'autres voies.

—Madame votre sœur, dit-il, parlait d'aller en ville pour jouir du spectacle...

—Quel spectacle?

—Les Part-Prenants sont très montés, paraît-il, contre votre parrain et autres sachems du Comité..... des Eteignoirs, comme ils disent. Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais enfin, une révolution, c'est toujours drôle.

—Justement Clarisse est en robe rouge. Elle pourra nous servir de drapeau, de façon qu'on ne nous fasse pas de mal. Vous le tiendrez par la hampe; et moi je chanterai l'Internationale.

—Vous la savez donc?

—Un peu, depuis que nous avons eu la bonne panne, ma tante et moi, dans un chemin creux de Sèvres. C'était le soir, il passa trois zouaves qui la chantaient, sous les étoiles. C'était poétique.

—Tu es assez dépeignée pour la chanter au naturel, dit Clarisse, non sans aigreur, à la jeune fille, dont les cheveux, en effet, laissaient leur noire crépelure pendre sur ses épaules, impatiemment.

—Personne n'est venu pourtant me décoiffer. Et je n'avais pas mes chiens.

—Quoi, intervint Cérizolles: votre ami le Grand Pan n'est pas venu vous faire sa cour?

—Il a fait son apparition, mais il m'a paru si peu convenable, que je l'ai envoyé se mettre en flanelle grise, répondit Sabine, en toisant le complet de leur compagnon.

Le retour à Castabala interrompit ce dialogue. Clarisse y pensa démêler que sa sœur était jalouse de Cérizolles, encore qu'elle lui crût de l'inclination pour Vitalis. Or, elle voyait juste, et, du reste, plus profondément que Sabine elle-même, qui était, surtout qui croyait être, fort évaltonnée par trois années passées à Paris, chez une vieille indulgente tante. Celle-ci, logée à la montueuse rue de Villejust, l'envoyait sous la garde d'une gouvernante engourdie par l'âge, suivre les cours des dames Le Sicton, rue de Verneuil. Cet externat pour jeunes personnes, fort apprécié sous la monarchie de Juillet, avait un peu déchu depuis. Les courses en tramway le long de la Seine, la conversation de ses amies de classe, dont deux ou trois Péruviennes, quelques livres dérobés avaient donné à Sabine une idée peu cohérente du monde. Elle s'y croyait tenue d'honneur d'être une coquette, d'en avoir les appétits, la vanité. De même qu'un jeune homme se blase à froid, se pervertit, satanise, elle croyait presque sincèrement s'être soi-même accouchée de son type, et, sincèrement réaliser l'idéal de l'ingénue éclose en vice.

Tout de suite au sortir de table, Etchepalao s'était mis à faire la sieste, et Cérizolles à l'en arracher. Lui, de ses pieds, de ses ronflements, remplissait un petit salon, dont les meubles grèles, tendus de guirlandes, passés au blanc de Ripolin, donnaient à Mme de Charite des illusions Louis XVI. Et ils tremblaient sous le dormeur.

—Ah, mon Dieu, laissez-le dormir, disait cependant Clarisse.

Mais Cérizolles qui aurait voulu l'entraîner dans l'émeute, insista, malgré que Wolfgang accueillît ses appels par des grognements.

—Etché! Etché!

Il se montra enfin par la porte entr'ouverte, en bras de chemise à plastron couleur de groseille, et dont la patte débordait son pantalon. Un peu de ventre bombait entre les pans disjoints de son gilet; et, dans sa face rasée, ronde, rouge, plaquée de cheveux jaunes et rares, clignaient, sous peu de cils, des yeux vert sale.

—Pourquoi faire m'appelez-vous—et tout, demanda-t-il avec des bâillements qui lui faisaient ouvrir le vide énorme de sa bouche aux lèvres plates et pâles.

—Vous ne venez donc pas à la bataille?

—Mon cher, vous savez si j'ai peur...

Avec la tête, Cérizolles affirma que non; mais sans que l'on sût de quoi.

—...Quand c'est un vrai danger. Tout ce potin-là, c'est des histoires d'enfant, et qui ne me regardent pas. Qu'il se débrouille, le vieux Lescaa, je ne suis pas son héritier. Vous voudriez qu'en son honneur j'aille me faire casser la tête—et tout.

—Mais puisque ça n'est pas un vrai danger.

—Eh justement, c'est ce que je dis.

—Alors vous me confiez Mme Etchepalao.

—Je vous crois bien; et la petite aussi; et la mamân, si elle en veut. Les femmes, il ne leur arrive jamais rien. Ah, rappelez donc à Clarisse de prendre, chez Trébuc, un livre que j'ai fait venir, sur les Bovidés du S. O.

—Ah oui, dit le jeune homme: comme qui dirait..... oui, je vois ça d'ici.

Ils partirent pour la ville, Cérizolles flanqué d'une Clarisse en satin chaudron broché à fleurs rouges; et de Guiche en écossais noir et bleu, avec une jupe, dont la brièveté, qui scandalisait Vitalis, lui semblait aujourd'hui encore, comme aux vacances d'autrefois, faite à souhait pour un de ces châtiments après quelque escapade, où, de sa mère, la condamnaient les mains sonores. Comme Guiche l'avait remarqué, Cérizolles était en suite de flanelle grise. Mme de Charite se disait que ce groupe tricolore, sur la route, c'était «distingué». Elle les avait accompagnés jusqu'au portail en fonte d'art, et d'art moderne, où «sur les pylones», comme elle-même disait aussi, se lisait en lettres gothiques: Castel Castabala.

—Je vous les prête, dit-elle à Cérizolles, en lui désignant l'une et l'autre jeune femme, et le salua d'une moue mutine de ses lèvres couleur de cerise à l'eau-de-vie.

Herminie de Charite, née Scarpa, d'un revendeur au Mont de Piété, voilà quarante ans de cela, hélas ou quelques années avant, n'avait pas renoncé à plaire. Mais elle savait s'effacer devant ses filles, devant Clarisse surtout qu'elle aimait pour lui rappeler les agréments de sa jeunesse. Au prix du double ou triple enjeu que jouent les mères bien conservées, Jean de Cérizolles commençait de lui apparaître comme une figure d'atout. Cela ne lui aurait pas été désagréable de mener un flirt avec lui: elle ne s'avouait pas bien jusqu'où. D'autre part, c'eût été pour Sabine un parti inespéré. Mais la chance paraissait petite, il est vrai, au peu d'empressement que le jeune homme montrait envers Guiche. Restait Clarisse, qui, manifestement, l'intéressait beaucoup davantage. Et, pour singulier que cela paraisse, Mme de Charite qui, peut-être n'aimait pas son gendre autant qu'elle avait l'air, se serait accommodée de voir aller très loin cette sympathie qu'ils laissaient, l'un pour l'autre, percer déjà. On voit qu'à ses calculs confus, cette mère de famille n'apportait pas de jalousie. Guiche, en ce point comme en plus d'un autre, ne tenait pas beaucoup d'elle.

Elle faisait, en ce moment, assez triste mine à côté de sa sœur et de Cérizolles, qui semblaient tour à tour l'oublier ou la traiter en petite fille. Que si, pour divertir sa pensée, elle songeait à Vitalis, l'image de Mme Beaudésyme lui en gâtait le plaisir en se dressant devant son rêve. Et il lui semblait voir dans ses mains cette épée de feu qui garde les portes du paradis.

A mesure qu'on se rapprochait du bourg, Sabine cherchait du regard quelques signes de l'émeute annoncée, mais vainement ne voyait rien. Entre les peupliers que déjà rouillait l'été dans son déclin, la route déroulait son vide éclatant. Une victoria de louage toute tintante de grelots, qui faisait voir son postillon en noir et rouge, les croisa à grande allure: le temps d'apercevoir une fillette d'une pâleur de craie, en gouttière, à côté d'une grosse femme. La poussière, un instant épaissie en nuage, se dissipa, s'évanouit. On était à l'entrée de la grand'rue, et tout semblait paisible.

Cérizolles avait pourtant dit vrai: les habitants faisaient éclater aujourd'hui des rancunes longtemps nourries, mais contenues, et dont il n'est pas inutile de donner quelque éclaircissement.

Il faut d'abord se représenter Ribamourt comme une ville cristallisée autour d'un bloc d'étain.

Gaston Phœbus et ses premiers successeurs favorisèrent cette espèce de floraison minérale par des privilèges que la Monarchie et la Révolution n'avaient pas tous détruits, et qui soutinrent la prospérité de cette petite ville, dont, aux XVe et XVIe siècles, les fonderies de canons ou de cloche achetaient le minerai. Là naquit, d'une population en partie étrangère au Béarn, une bourgeoisie intelligente et riche, mais qui fut décimée par les guerres de religion, abêtie et raréfiée ensuite par deux siècles de vices sournois et de mariages consanguins, amoindris encore par la Révolution, qui lui fut contraire comme elle le fut partout à cette partie de la bourgeoisie française qui eût fondé un patriciat, si l'anoblissement n'avait ouvert à la richesse des chemins aisés.

Aujourd'hui, elle n'était représentée en son éminence ancienne que par quelques petites dynasties telles que les Beaudésyme dont il y avait eu des magistrats et des officiers; les Paschal, qui, pour la plupart depuis Louis XV, vivaient «noblement» sur leurs terres; les Lescaa, et cinq ou six autres familles: celle du curé Cassoubieilh, par exemple, qui avait fourni plusieurs ecclésiastiques de valeur, entre autres le dernier évêque de Navarrenx, dont la succession restait ouverte depuis quatre ans. Encore ces divers groupes ne comptaient-ils presque plus de représentants mâles.

Cette classe qui avait surtout conservé du passé l'avarice et les plus basses vertus, et qui allait depuis l'Onagre jusqu'à Lubriquet-Pilou, avait toujours été la seule aristocratie de Ribamourt, où de tout temps la noblesse fut pauvre et rare; et, pendant quatre siècles, elle seule avait élu un conseil de notables qui gérait la ville et trois villages voisins, ses vassaux: Mesplède, Athos, Le Hameau.

Dans le reste des Mortiripuaires, bien plus nombreux qu'à l'origine, sandaliers de Saint-Éloi, artisans de tous métiers, petits boutiquiers, se trouvait la plupart des Part-Prenants. On nommait ainsi les héritiers des premiers occupants de la Mine. Ils en étaient propriétaires avec l'État, sous le contrôle de qui ils la louaient à une Compagnie Fermière contre une redevance proportionnelle à la production. Ces Part-Prenants, dont les parts, selon les règlements primitifs, étaient restées héréditaires et inaliénables, nommaient pour cinq ans, et du même coup prenaient pour toujours en haine un Conseil chargé de régler les rapports compliqués de la Compagnie Fermière avec ces privilégiés qui, n'étant pas loin de se prendre pour un Patriciat, en avaient les vues étroites, en même temps que la méfiance et les caprices populaires; menés qu'ils étaient le plus souvent par des gens étrangers à leurs affaires.

De tous les Eteignoirs, comme on a vu qu'ils nommaient leurs délégués, le plus en vue comme le plus haï était Diodore Lescaa, homme profond, digne d'être chef, qui le laissait percer malgré les efforts qu'il faisait pour se tenir dans les coulisses;—et dont le vice fut surtout qu'il méprisa toujours ceux-là mêmes qu'il aidait.

Cette hostilité latente, aussi vieille que Ribamourt, avait été longtemps réprimée par des cadres sociaux rigides; plus tard par l'influence conciliée du Patronat et du Clergé. Mais ces deux forces, la seconde surtout, ont été, à Ribamourt comme ailleurs, peu à peu mises en question de divers côtés; attaquées par un calvinisme qui applique à la politique les procédés de sa rigoureuse hypocrisie religieuse, châtiées par les lois, et, d'autre part enfin, traitées par La Corde de Toulouse, le Petit Conseiller de Bordeaux, et autre presse «à responsabilité limitée» ainsi que s'expriment les prospectus de Finances, traitées comme un libre-penseur ivre fait avec joie d'un mur d'Église. Les Part-Prenants de Ribamourt, abstraction faite une fois pour toutes des gens payant l'Impôt qui en faisaient partie, offraient aujourd'hui, à la première main sale venue, toutes les prises d'une masse populaire. Mais le chef-d'œuvre d'ailleurs involontaire de leurs meneurs fut de persuader à ces ardents fauteurs de privilèges qu'ils étaient socialistes, confusion assez bouffonne dont on a vu les premiers germes dans les vers déjà cités de la Mortiripuaire de 48.

Quand un coup de mine fit affleurer, vers 1880, les eaux minérales dont l'habile docteur Béchut, mort depuis, sut persuader qu'elles guérissaient les maladies nerveuses, la Compagnie Fermière les exploita tout de suite à son profit exclusif, sans que personne protestât que mollement. Mais au Conseil élu en 1900, entrèrent M. Lescaa, M. Dessoucazeaux, les deux notaires de Ribamourt, le curé Puyoo, qui déjà visait à la députation en se mêlant de socialisme chrétien, et quelques autres personnes résolues à faire améliorer la position des Part-Prenants, à qui la Société Fermière continuait de payer un quart tout juste du produit net des Mines, ce qui valait à chacun de vingt à vingt-cinq francs par an. Depuis un demi-siècle, la meilleure année avait produit trente-six francs.

Tout de suite l'Onagre prit l'affaire en mains; et, au lieu d'un Sénat, ce fut un dictateur que l'on eut. Mais la Société céda et s'engagea à verser le cinquième de tous les bénéfices, qu'ils vinssent de la Mine ou des Eaux; en garantissant à chaque Part-Prenant pour les années maigres un minimum de cent francs. Le contrat, approuvé d'abord par le Conseil, fut soumis à une Assemblée générale, et voté d'acclamation, ainsi qu'un ordre du jour plein d'éloges pour M. Lescaa. Le soir, on illumina, et tout Ribamourt alla acclamer l'Onagre dans sa maison.

Lui, qui se sentait profondément atteint par le mal qui devait l'emporter, et ne voulait pas mourir avant de voir cette affaire conclue, la fit hâter au Conseil d'État. Là aussi, enfin, la convention fut approuvée et enregistrée.

Mais Ribamourt ne voyait plus qu'avec méfiance ce contrat où elle applaudissait six mois avant; et M. Lescaa, pour qui on réclamait la Croix naguère, n'était plus bon qu'à jeter à l'Ouze, la ville n'ayant pas encore d'autres égouts.

En dehors de l'inconstance naturelle aux foules, il y avait à ce revirement quelques causes plus précises. Les Part-Prenants, assez nécessiteux pour la plupart, n'avaient pas à se plaindre de l'Onagre, et au contraire; mais il en était autrement de diverses personnes qui les poussaient. En effet, depuis que M. Lescaa, las de prêter à ses concitoyens un argent dont ils ne le remboursaient jamais que de gratitude, à un taux assez bas, s'était résolu à «réaliser», cela n'allait pas sans faire bien des blessures. Il avait beau exiger moins qu'on le payât que d'être garanti en bonne forme, les rigueurs qu'entraîne toujours une opération de ce genre, quelques tempéraments qu'il y pût apporter, furent grossies à plaisir par la médisance. On s'étonnait, les débiteurs surtout, qu'un argent dû si longtemps le fût encore. Puis, dans ce troupeau de victimes, il y en avait—tel M. Dessoucazeaux, honnête homme et cultivé, mais avare—de fort à l'abri du besoin, auxquels n'avait manqué, pour se mettre en règle, que de l'ordre ou plus simplement de la bonne foi; et qui, méritant peu d'être ménagés, ne le furent point. Mais ceux que l'Onagre ne poursuivit pas, ils criaient aussi haut que les autres, pour n'être pas soupçonnés de devoir, qui est une espèce de déshonneur dans les petites villes de France, où l'argent, seule volupté permise, reste l'unique mais invincible corrupteur des âmes. Encore, par suite d'une trop lente circulation, n'y cause-t-il que peu de prospérité; et en cela aussi, ressemble au sang, dont le moins actif est le plus chargé de souillures.

A Ribamourt, la fortune était surtout faite de terres et de maisons; les espèces, rares; la plupart de ce qu'en laissaient les baigneurs, restitué aux fournisseurs de grandes villes par des patrons d'hôtel, des boutiquiers, venus presque tous du dehors, que le crédit avait établis, qu'il maintenait seul. Or M. Lescaa réclamait à ses débiteurs bien près d'un million, ou qu'on le garantît par des hypothèques, sorte de contrat que la publicité presque excessive où l'oblige le code rend parfois onéreux. Tous ces débiteurs ayant, aux premières attaques de M. Lescaa, amoindri leur dépense en même temps que hâté leurs rentrées, on s'imagine combien de marchands, d'ouvriers, de sous-débiteurs atteints par ricochet, se retournaient contre l'Onagre, origine de leurs maux, et que tout le monde à Ribamourt ne manquait pas aujourd'hui d'invoquer pour excuse à ses rigueurs.

Déjà deux gros fabricants de sabots avaient congédié leurs ouvriers; les banquiers marrons de Ribamourt et de la campagne, suspendu leurs prêts, comme les marchands, bouchers ou aubergistes presque tout crédit. Les deux huissiers, seuls de la ville, s'engraissaient comme cochons de foire.

Rien n'était donc plus facile que de rendre impopulaire aux habitants de Ribamourt un homme qu'ils n'avaient jamais aimé. Son cousin Pétrarque Lescaa, aidé de la plupart des autres, s'y employa de son mieux. Quoi de plus répugnant à des héritiers qu'un philanthrope; et M. Lescaa passait pour tel aux yeux de sa famille, en même temps, il est vrai, que rempli d'égoïsme, de dureté, d'avarice. On craignait qu'il ne fît de gros legs à Ribamourt, qui, après tout était sa ville natale. Que si on la lui faisait voir dressée contre lui, et toute entière aboyante, peut-être abandonnerait-il un si redoutable dessein.

Le nouveau contrat de ferme fut à ces appétits et à ces rancunes le prétexte de se grouper.

Peu de jours après l'approbation du Conseil d'État, le bruit commença de courir que M. Lescaa avait reçu de la Société Fermière une grosse somme, en salaire de ses bons offices. La Cassitéride, gazette locale, où, pour la première fois, le maire Dessoucazeaux et Pétrarque Lescaa furent d'accord, et la Corde, de Toulouse, colportèrent à mots couverts cette noirceur. Peu à peu, on la discuta tout haut; et enfin elle fut agitée, sans que personne la démentît, dans une assemblée tumultueuse des Part-Prenants, où beaucoup d'étrangers s'étaient mêlés. L'ordre du jour qu'on y vota à mains levées, sur la proposition du greffier de M. Lescaa, le juge, prenait l'Onagre nommément à partie, et convoquait les habitants de Ribamourt à un meeting devant l'Hôtel de ville pour le jeudi suivant.

Au sortir de cette assemblée, qui fut tenue le soir, des jeunes gens allèrent crier devant la maison Lescaa, sur l'air des lampions: «Rends l'argent! Rends l'argent!» D'autres qui avaient bâti de bâtons et de paille l'image approchée d'un âne sauvage, y mirent le feu sur la place Jeanne. Cependant la gendarmerie, à qui ni maire ni adjoint n'avait donné d'ordres, ne bougea. Elle avait même été consignée d'avance par le brigadier Malevain, petit homme paisible.

Le jeudi, il sembla qu'il en serait autre chose, sur des ordres de la Sous-Préfecture où, peut-être, disait-on, l'Onagre avait écrit. Des gendarmes surveillèrent tout le matin les abords de la mairie; il est vrai qu'ils disparurent avant l'heure du meeting, Malevain leur ayant recommandé la discrétion.

M. Lescaa, lui, gardait le lit, son mal ayant empiré. C'est ainsi qu'il ne put être du dîner que donnait Me Beaudésyme ce même jour, et en l'honneur précisément du fameux bail, qui avait été dressé dans son Etude. Le notaire avait bien des raisons de se compromettre pour un tel client; mais peut-être lui fit remarquer Basilida, eût-il valu mieux remettre à un autre jour qui n'aurait pas été choisi par les Part-Prenants, pour honnir ce même contrat qu'ici l'on allait fêter.

—J'ai déjà remis, répondit-il, deux fois à cause de Lescaa. Et ce paquet de voyous, s'ils ne sont pas contents, ils savent où me trouver!

—Il le savent de reste, soupira la jeune femme. S'ils avaient oublié, Pétrarque ou consorts se feraient un plaisir de leur apprendre la route; et que les Eteignoirs «font la bombe» ici.

Mais le notaire n'en fit que hausser ses larges épaules: il se savait craint.

A Ribamourt on dîne à midi. Il y avait là le directeur de la Société Fermière, inintelligent et pompeux, qui sans cesse caressait sa barbe comme un voluptueux fait du sein d'une jeune maîtresse; l'ingénieur des Mines, petit homme noueux, agité de tics; le capitaine Laharanne avec sa femme; le curé Puyoo; M. Lubriquet-Pilou; le chef de gare; et Vitalis, qui était de la maison. M. Dessoucazeaux avait trouvé prétexte à décliner l'invitation.

Au dessert on s'aperçut qu'il y avait pénurie de cigares; et Vitalis, qui s'ennuyait de n'entendre parler que d'affaires, s'offrit pour aller en chercher lui-même à l'Agneau Pascal.

—Mais Lubriquet va se ronger de jalousie, dit Me Beaudésyme.

Le trésorier ne répondit que par un sourire de supériorité, en lissant, du bout de l'index, le dessous de sa moustache rare.

Vitalis avait à peine passé le portail, et oublié déjà les Part-prenants, quand il entendit courir derrière lui. C'était Firmin de Mesplède.

—Où allez-vous, Monsieur Paschal, demanda-t-il sans autre salut.

—A l'Agneau du même nom, répondit le jeune homme un peu surpris. Venez-vous par là?

—Oui, mais vite, alors; et revenons. On ne sera peut-être pas de trop dans un moment.

—Qu'y a-t-il donc? Les Anglais?

—Oui! Une belle idée qu'a eue là votre patron de donner à dîner le jour du métïngue.

—Les invitations étaient faites bien avant, et on avait déjà renvoyé deux fois, à cause de la maladie de cœur de mon cousin. Et puis ils ne nous mangeront pas, je pense.

—Les gens qui tuent les hirondelles, ce n'est pas pour les manger, non plus.

—Mais enfin, qu'est-ce qui se passe?

—Voilà. J'étais à ce métïngue, donc, et pas seul, croyez-moi. Oh! vous savez: des sabotiers... comme moi. Les messieurs n'aiment pas trop crier ce qu'ils pensent. Pour crié, on a crié; et chanté: contre l'Onagre, bien entendu. On voulait même aller lui faire un charivari. Mais il n'y est pas, à ce qu'on disait, et, par contre, les gendarmes autour de chez lui: c'est même pour ça qu'il n'y en avait pas plus que de louis d'or, devant la mairie. Alors tout s'est retourné contre Beaudésyme, et son dîner. On a même dit que M. Lescaa s'y trouvait. Je ne sais pas qui, ou plutôt je m'en doute: c'est Bensibett, le fort caillou, que j'ai vu causer à part avec le greffier à Pétrarque, ce cascan, vous savez, qui a la gale.

—Erouch: vous croyez qu'il a la gale?

—Mais oui: c'est de naissance; rien n'y fait; il faudrait l'écorcher.

—Diantre, fit Vitalis. Et pourquoi ne l'écorche-t-on pas? Demandez ce petit service à votre patron, le dieu des vers. Quant à Erouch, je ne lui serrerai plus la main; vous pouvez m'en croire.

—Et bien vous ferez. En attendant, tout le monde va venir donner la sérénade à Mme Beaudésyme. Et M. Lescaa est-ce qu'il est chez vous, au moins?

—Il n'y est pas, Firmin. Mais vous n'êtes donc pas fâché avec lui, depuis.....

—Depuis qu'il rentre son blé? Bah! j'ai laissé dire. La vérité, c'est qu'il m'a fait venir l'autre jour; et pas flambant, je vous assure. Lui, était dans un grand fauteuil, avec sa figure verdâtre, l'air malade: «Firmin, sais-tu combien tu me dois?» Le diable m'emporte, si je m'en doutais, ni envie, car il m'a prêté plus d'une fois.—«Vingt-quatre-mille francs.»—«Té, je croyais que c'était plus!» Et c'est vrai, oui. «Ta femme, reprend-il, t'a porté plus de trente mille francs de bonnes terres; et vous êtes en communauté. Tu peux donc me donner une hypothèque.» Je réponds: «Oui, pour sûr», mais sans enthousiasme, je pense, car il se mit à rire: «Çà ne te coûtera peut-être pas aussi cher. D'abord tu as hérité de ton père un billet de Pétrarque de huit mille, pour solde de votre grand champ sur le Gave, et trois mille environ d'intérêts,... le tout endossé par son beau-père...»—«Oh, pour celui-là, vous pouvez le prendre pour rien, il est prescrit.»—«Je sais, je sais (car il sait tout ce diable d'homme). Mais je te le prendrai tout de même pour onze mille: j'ai un moyen de les faire rentrer. Ajoutes-y sept mille que tu as pris pour payer les dettes de ton père: de ceux-là je te fais cadeau. Ne me remercie pas; c'est pour le principe. Restent donc six mille dont tu voudras bien me donner hypothèque.» Vous pensez si j'ai voulu. Mais nous voici chez Victorine.

—Bonjour, Mademoiselle de Lahourque, dit Vitalis.

—Bonjour, Monsieur Paschal, répondit la buraliste avec un peu de réserve.—Bonjour Firmin....

En sortant de l'Agneau Pascal, avec ses cigares, le clerc aperçut en avant Cérizolles, entre les deux jeunes femmes. On se rejoignit; et, comme Firmin se tenait à l'écart.

—Quoi, Firmin, lui dit Guiche en béarnais, est-ce que nous ne sommes plus amis comme au temps où vous me contiez des histoires?

—En cousant les gilets de votre groom. Oh, sûr que si, mademoiselle Sabine. Mais vous êtes si grande maintenant...

—Que vous regrettez de n'avoir pas grandi aussi, fit la jeune fille en riant.

Vitalis causait avec Jean et Mme Etchepalao; et ils approchaient de Sainte-Marthe, quand on commença d'entendre une rumeur lointaine encore et inégale, voix des foules, qui rappelle le bruit de la mer.

—Ça y est, dit Firmin, ils y seront avant nous.

—Où ça, demanda Cérizolles, à qui Vitalis éclaircit alors ce qui se passait.

—Et nous, reprit-il, qui voulions tout juste voir l'émeute. On pourrait aller chez les Beaudésyme, si ce n'est pas indiscret.

—C'est que, pour les dames, dit Firmin, elles seraient peut-être mieux autre part. Oh, ça n'est pas qu'on risque des coups de fusil... mais enfin.

Clarisse parut indécise; mais Sabine déclara qu'elle irait, en compagnie ou non, assister Basilida. Et peut-être disait-elle cela par jalousie, en cas que Vitalis ne l'allât défendre seule. La jeune femme eut alors à cœur de ne pas faire voir devant Cérizolles moins de vaillance que Guiche, et soutint son avis; en suite de quoi, tout le monde se rendit chez les Beaudésyme. Mais, sur le conseil de Firmin, on passa par la petite porte qui s'ouvrait sur une ruelle, tout près de ce figuier où Vitalis baisait naguère les joues en fleur de Detzine. Ce fut elle qui parut, au bruit de la sonnette, et très émue.

—Ah, mon Dieu, gémissait-elle, au lieu d'aller annoncer, tandis que Firmin mettait le verrou, qu'est-ce qu'on va nous faire?—Oui, Mademoiselle, dans le salon.—Et ils crient tous: Prends l'argent, prends l'argent.—M. le curé de Saint-Éloi, aussi; mais le chef de gare est parti, avec le directeur.—Et ils ont jeté des sous.

—Quelle chance que mon parrain ne soit pas là, dit Vitalis.

Le discours incohérent de Detzine peignait assez bien les choses. Mme Beaudésyme, son mari et le reste de leurs invités achevaient de boire leur café au salon, avec un calme un peu affecté; tandis que deux ou trois cents hurleurs, à qui des nouveaux venus se joignaient sans cesse, répétaient devant la grille, sur l'air des Lampions:

Rends l'argent,

Rends l'argent.

—J'ai pourtant envoyé Ernaütou, expliquait Beaudésyme, pour leur dire, sans faire semblant de rien, que Lescaa était en voyage, et pas ici. Mais baste, il faudrait un fusil.

—C'est votre faute, aussi, répliqua M. Puyoo. Si le dîner avait fini plus tôt, plusieurs de nous auraient été aperçus en ville; ça aurait tout arrêté dans l'œuf. Et où chassiez-vous donc pour rentrer si tard?

—Par là... au bois du Moulin.

—Ça n'est pourtant pas aux antipodes.

—Et vous n'avez rien pris, j'en suis sûre, demanda Guiche, dont les yeux de violette s'amincirent.

—Vous savez, répondit le notaire de sa voix paisible et dorée, on ne prend jamais tout en une fois.—Mais qu'est-ce qu'ils ont donc, ajouta-t-il en se levant. Ils vont forcer la grille. Peut-être qu'il vaudrait mieux renvoyer les dames.

Firmin venait d'entrer au salon, dont les portes restaient ouvertes.

—Il n'y a guère moyen, dit-il. Rosalie, du grenier, a vu des gens dans la ruelle, et ivres. Or doncques, elles feraient mieux de nous laisser, d'aller en haut, par exemple, en attendant la gendarmerie qu'Ernaütou a été prévenir.

—C'est vrai, dit Vitalis.

—Mais nous aurons peur, toutes seules, fit Basilida. Viendrez-vous avec nous, au moins, Vitalis?

—Mon Dieu, pourquoi pas, répondit le jeune homme, peu soucieux, peut-être, de bagarre. Il en restera assez à garder le salon.

—Moi, je ne quitterai pas mon mari, dit Mme Laharanne.

—Et je resterai aussi, conclut Clarisse: ça ne m'ennuie pas d'avoir peur. Et moins haut, elle ajouta, en se tournant vers Cérizolles: Vous me défendrez, n'est-ce pas, Monsieur Jean?

—Certes, répondit Cérizolles avec beaucoup de sérieux: je vous couvrirais plutôt de mon corps.

Quant à moi, dit Guiche, je serai aussi bien là-haut, pour avoir peur.

Et elle gagna, avec les autres, la chambre de Basilida. C'était une grande pièce qui sentait l'iris. Quoi qu'elle donnât sur la cour par deux fenêtres, les volets qui en étaient clos, et pleins à la moitié supérieure, n'y laissaient pénétrer qu'une faible lumière. Des meubles d'acajou à cygnes étaient rangés en bon ordre le long des hautes murailles; tous trois se taisant, le tic-tac d'une pendule de marbre rouge sembla seule faire résonner le silence.

Sabine bâilla.

—Ça n'est pas très drôle, les émeutes, dit-elle enfin. Et elle s'étendit sur un sofa rotiné, en tirant sur ses jupes, comme elle avait accoutumé. Basilida ni Vitalis ne répondît. Ils écoutaient les rumeurs de la rue qui grossissaient, et des coups aigus battre le portail. Puis on commença de jeter des pierres contre la maison; quelques-unes lancées de loin, frappèrent les volets de Mme Beaudésyme. Par la jalousie, qui en ajourait le bas, on n'y pouvait voir qu'à peu de distance: d'abord le toit d'ardoise de la varangue, tout miroitant de soleil; et, en deçà des tilleuls, dans un étroit espace, la moitié d'une corbeille de géraniums, le sable jaune d'une allée.

—Voilà M. Puyoo qui sort, dit Basilida, dont le demi-jour laissait voir la pâleur croissante. Il va leur parler.

Sabine s'élança à l'autre fenêtre.

—Je m'étonne qu'il se risque, dit Vitalis, au moins sans avantages.

—Et sa popularité, expliqua Mme Beaudésyme.

Le curé, qu'on ne voyait plus, ouvrait sans doute le portail de la cour, dont la serrure grinça, dans le tumulte. Puis il y eut une trêve, et quelques paroles indistinctes interrompues par de nouveaux cris, contradictoires: «A bas la calotte! Vive M. Puyoo!» Celui-ci parla encore. Soudain, comme s'il eût été emporté par des eaux, la grande voix de la foule couvrit sa voix. On distingua encore: «A bas la calotte! A bas l'Onagre!» La cour s'était remplie de monde. Sur le sable d'or jaune, on en voyait courir que leur ombre semblait contrefaire. D'autres marchaient dans les géraniums qu'ils écrasaient; et Guiche en respira de loin l'odeur poissonneuse.

Bientôt les pierres recommencèrent de pleuvoir, plus nombreuses. Tous les trois, maintenant, ils écoutaient le péril gronder et croître. Des coups retentirent plus près, contre la porte d'en bas. Soudain, on entendit qu'elle s'ouvrait, et sonner la belle voix du notaire.

—Il faut pourtant que je descende, dit Vitalis.

Mais Basilida, dans l'exaltation du péril et du bruit sentait égarer sa raison:

—Ne t'en vas pas, Vitalis, cria-t-elle, insoucieuse que Sabine l'entendît: écoute!

Les paroles de Beaudésyme se répandaient sur le vacarme comme une huile d'or. Il y eut un instant de calme, puis d'autres cailloux, et tout à coup un juron aigu de Cérizolles, atteint sans doute, et un coup de feu. La voix de tête de Laharanne appela Beaudésyme, comme un clairon. Puis il y eut la porte qui se referma, et, de nouveau, le silence.

—Ah, mon Dieu, gémissait Guiche, la tête dans ses mains. Et elle-même n'aurait su dire si c'était de peur, qu'elle pleurait, ou d'avoir entendu la notaresse tutoyer Vitalis.

A ce moment, du côté de la rue, on entendit retentir la voix de M. Puyoo, qui, du ton d'un porc qu'on égorge, criait:

—A moi, à moi!

Presque aussitôt la porte d'en bas se rouvrit, le sable de la cour grinça, et Firmin apparut dans l'allée jaune. Mais au même instant on le vit chanceler, et tomber en s'écriant, tandis qu'un coup de feu éclatait près de la grille.

—Vitalis, Vitalis, cria Mme Beaudésyme hors d'elle-même, reste avec moi. Et quittant la fenêtre, elle se jeta dans les bras de son amant, qui parut dans le doute de ce qu'il devait répondre. Guiche dénoua violemment son embarras.

Elle était devant eux, les yeux brillants de larmes et de colère, et avant de s'enfuir:

—Oui, reste, Vitalis, dit-elle; conserve-toi bien, pendant que les autres se font tuer. Elle te soignera, elle. Le lit n'est pas loin.

—Guiche, s'écria le jeune homme, en s'élançant après elle. Mais Basilida déjà, à demi-folle, avait ressaisi la chair de son amant. Pareille à la Ménade de sa vision, elle délirait, ivre d'une voluptueuse épouvante, brûlante et pâle.

—Tu l'as entendue, dit-elle, en s'interrompant pour lui meurtrir la bouche de sa tranchante denture; tu l'as entendue; le lit est là. Reste, Vitalis. Qu'est-ce que ça te fait; tu n'es pas un caractère, toi!

Cependant, la gendarmerie, accourue enfin, dégageait Beaudésyme et le capitaine qui, soutenus par Cérizolles boiteux, avaient fait une seconde sortie.

Puis on releva le corps de Firmin.

Au loin, une horde s'était reformée, qui hurlait encore:

Rends l'argent,

Rends l'argent.

CHAPITRE VI LES NUÉES

Loin de Ribamourt, loin de son étude où le papier dort sous la poussière, Me Beaudésyme chassait dans les bois de Nyxe, avec des amis, la bête noire. Depuis l'aube, les chiens donnaient sur un solitaire; lui-même, voilà une heure qu'il était à son troisième poste, sous les hêtres. Tout autour de cette ombre, par delà les fûts argentés, on se sentait, tant le jour était glorieux, comme dans un globe de lumière, et la lourdeur du soleil pénétrait le feuillage.

Ses yeux battirent de fatigue; un coup de fusil les lui fit rouvrir. Deux autres, au loin, retentirent sans éclat; et puis le son d'un cor qui sembla nager faiblement, se dissoudre, dans la chaude étendue. Plus près de lui, tout à coup, le bruit des branches rompues vint l'avertir que le sanglier dévalait. Il y courut, mais à peine pour voir passer la meute, et, derrière, Wolfgang Etchepalao qui, parmi les piqueux, courait de ses épaisses jambes, en s'épongeant et criant: «Tayaut!»

—Tayaut, Tayaut, répéta le notaire qui n'était point puriste en vénerie. Il se jeta à leur suite; on traversa une clairière; le soleil fit luire la robe des chiens, les clous d'une large semelle, un canon de fusil. Et presque aussitôt la trombe de couleurs, de voix, se précipita, se confondit, mourut dans la forêt immobile.

Cependant, dans sa maison, Basilida, de ses doigts aigus, caressait les cheveux de son amant agenouillé.

—Non, tu ne m'aimes point, dit-elle; et, au même instant s'écria. Car Vitalis venait, en réponse, de la meurtrir sous son peignoir.

—Ah! fit l'amoureuse, qui entrouvrit sa bouche si rouge, comme pour aspirer l'âme d'une puissante fleur.

—C'est que tu es trop jeune, reprit-elle. Tu ne penses qu'à toi, toujours, même quand tes rêves t'emportent loin de toi. Tu ne sais pas souffrir dans un autre cœur que le tien. Et une douleur partagée; c'est cela qui est l'amour même, ô mon amour.

—Le plaisir, n'est-ce donc rien, demanda-t-il?

—Et jusque dans le plaisir, Vitalis, tu n'inventes que ton plaisir.

Mais c'est son corps qu'il interrogeait. Sous ses doigts le peignoir s'ouvrit; il l'aperçut toute entière, avec sa poitrine bombée, des genoux ronds, la haute lyre de ses hanches. Et il la désira.

—...Lida...

Sans répondre, elle le précéda; et d'une ondulation, faisant glisser son peignoir jusqu'à terre, se coucha toute nue.

Cependant elle laissait nager sur Vitalis les regards d'une méprisante joie, comme si elle ne lui eût offert qu'à son gré ses membres, et leur servage orgueilleux.

C'était un des jours les plus chauds de cette fin d'été. Sous le firmament d'or, voguaient des nuages éclatants et denses que les souffles d'en haut, ignorés d'un sol immobile, modelaient selon des caprices mystérieux. L'un d'eux, en passant sur le soleil, plongea dans la pénombre ces amants embrassés déjà.

O Nuée aux humides flancs, mouvante vapeur, ô Nuée du hasard pétrie en forme de cygne, éphémère ivresse des yeux: avant qu'une nuée nouvelle épouse les figures inconstantes de ta beauté; et que par vous se ruine ou renaisse l'image innombrable de nos rêves, avant qu'au front des Pyrénées, un instant retenue par les sapins aux noires chevelures, on te voie, pareille au chasseur qui fuit et se retourne, tendre l'arc sept fois teint, et que jusqu'au prochain soleil qui t'y vienne concevoir encore, tu n'ailles abîmer dans la mer ton être identique et changeant, toujours la même, toujours une autre, ô Nue porteuse de rosée—te sont-ils apparus au loin, dans la ténèbre des bois, Me Beaudésyme qui court le sanglier à toutes jambes, au milieu des piqueux, et, non loin d'eux, Wolfgang au front suant? Ou bien, par delà la gare, dans le chemin d'argile qui contourne les Réservoirs, n'as-tu pas en passant gardé du soleil Jean de Cérizolles, auprès de qui, sous un voile épais, se hâte la facile épouse d'Etchepalao?

—Jean, dit-elle, j'ai peur d'être reconnue; ça serai'affreux.

—Haffreux! La réputation d'un homme vierge est comme le pétale du camélia. Mais, madame chérie, les Mortiripuaires sont tous au café du Casino, à part votre mari et Alexandre Beaudésyme qui chassent à Nyxe, d'où ils ne reviendront que fort avant dans la nuit, ivres, je pense. Quant à la patronne de cette auberge où nous allons—puisque vous ne voulez de nulle autre part—c'est, je le tiens de Vitalis Paschal, une enfant d'Oloron-Sainte-Marie, d'où elle n'est arrivée que depuis un mois, et, par conséquent, qui vous ignore. Et je me demande même où elle est, cette auberge. Ça n'est pas ça, continua-t-il en indiquant deux tours gardées par des palissades vertes.

—Non, ça c'est le Château-d'eau. Autant qu'il me souvient de mes promenades d'enfance, pour trouver une maison ici, il faut tourner un peu plus loin, à travers un pré.

En effet, l'auberge était là, sous un chêne et fort isolée. Mais contre le mur de façade des jeunes gens jouaient à la pelote.

—Ah, murmura Cérizolles, c'est bien ma chance.

—Allons-nous en, dit-elle.

—Clarisse, vous ne voudriez pas. Dites que vous ne voudriez pas.

—Je ne voudrais pas, répéta, après un soupçon de résistance, la femme de Wolfgang.

Ils hâtèrent le pas, sans être vus; le chêne bientôt les cacha.

—Songez, reprit-il, que j'ai mis en votre honneur, pour n'être pas reconnu, des choses couleur d'ardoise et de brouillard et que je ne vous ai pas embrassée depuis hier, pour ne pas vous compromettre.

—Eh bien alors, dit Clarisse, compromettez-moi, je vous prie, Monsieur de Cérizolles.

Elle lui tendait ses lèvres, mais Cérizolles fit la moue.

—Dehors, fit-il, en étendant la main: jamais!

Clarisse se mit à rire.

—Grand fou, dit-elle; et ils firent le tour de l'auberge, jusqu'à la porte de derrière, qui était celle de l'étable.

—C'est gentil, dit-elle, chez vous.

—Oui, simple et confortable, c'est la devise de la maison. Bon luxe bourgeois, pas tapageur.

Et il se mit à frapper sur la porte, pour appeler l'aubergiste, qui apparut enfin. C'était une vieille femme vêtue de noir dont le visage paraissait fait d'une pomme cuite. Elle les conduisit, à travers l'épaisse litière, vers une échelle de poulailler qui donnait sur un grenier à foin, d'où on descendait dans la cuisine, et de là dans une chambre basse, dont les volets étaient clos.

—C'est à cause des joueurs de balle, expliqua la vieille.

—Vous n'auriez pas pu les flanquer dehors? Je vous ai fait retenir une chambre, pas un fronton.

—Mais, monsieur, si je leur avais refusé, ils se seraient doutés de quelque chose, et vous auraient guettés—à coups de cailloux.

—On est bienveillant, dans le pays, fit remarquer Cérizolles.

—Ah, monsieur, si vous saviez ce qu'ils sont malhonnêtes, et comme je regrette Oloron. Tenez, il y en a un vieux, là, avec les jeunes: celui de Lahourque, j'entends qu'ils l'appellent. Un joli cadet, ça fait. Il est déjà saoûl.

—Ah, mon Dieu, murmura la jeune femme, c'est le frère de Victorine.

—Et il va jouer contre la fenêtre.

—Voyons, Jean, qu'est-ce que ça fait, murmura Clarisse, tandis que la vieille refermait la porte. Puisque je suis là, moi. Est-ce que vous m'aimez beaucoup, au moins?

—Ce sera à vous de me le dire, tout à l'heure, répondit-il.

On voit que cette liaison naissante n'était pas fondée sur des sentiments bien profonds. Ils n'en avaient pas moins su tirer peu après les plaisirs les plus vifs, scandés par le bruit sec de cette pelote qui, à intervalles inégaux, frappait les contrevents, tandis qu'un joueur annonçait les points, à voix haute. Et, une heure après, Jean de Cérizolles, commençant à reprendre toute sa tête:

—Treize, annonça le buteur de l'autre côté.

—Mon chéri, dit le jeune homme, il exagère.

Clarisse ne répondit qu'en cachant son visage entre l'épaule et l'oreille de son amant.

—Quatorze! cria encore le buteur, dont on venait de manquer le service.

—Ah oui, continua Cérizolles: l'homme fort qui a tué le diable.

—Clarisse, qui le contemplait avec plus de sérieux que ses yeux n'en laissaient voir d'ordinaire, soupira, comme Mme Beaudésyme:

—Non, vous ne m'aimez pas.

Et le jeune homme, ayant fait quelques protestations pour lui prouver que si, encore...

—Oui, répondit-elle, je sais bien; mais l'amour, ce n'est pas cela.

Cérizolles murmura une inconvenance.

—Grand fou, dit-elle de nouveau. Et avoue que d'imaginer Wolfgang—ce que nous en avons fait, c'est la moitié de ton plaisir.

Les lèvres étroites de Cérizolles laissèrent percer un sourire. Mais il répondit:

—Je vous assure que non.

—Pourquoi riez-vous comme ça? Ah Guiche avait bien raison!

—Qu'est-ce qu'elle a dit, Guiche? demanda Cérizolles, qui avec la chemise de son amie, jouait à lui faire une bavette.

—Elle a dit... elle n'a rien dit. Mais elle serait jalouse.

—De moi?

—Vous savez bien qu'elle a quelque chose pour vous.

—Vitalis, elle a.—Et votre mari, est-ce qu'il serait jaloux, lui?

—Ah, le sot! Je voudrais qu'il soit là, attaché sur cette chaise, pour nous voir. On ne saurait croire combien, de tromper cet homme, ça m'a fait toujours plaisir.

—Toujours, interrompit Cérizolles. Mais vous mériteriez en vérité...

—Jean—non—ne me faites pas de mal. Et qu'est-ce que ça vous fait, puisqu'au fond, vous ne m'aimez pas?

—J'aime à voyager seul.

—Mais, mon chéri, quand j'ai épousé M. Etchepalao, j'étais comme toutes les jeunes filles bien élevées qui se marient: j'espérais lui rester fidèle, je vous assure. C'est lui qui n'a pas voulu. Si vous saviez comme il est grossier, et bête, et brutal.

—Clarisse, n'en jetez plus.

—Pardon de vous en parler. Je sais bien que ça ne se fait pas. Mais de lui, vraiment... Et il boit par-dessus le marché!

—Moi aussi, fit Cérizolles.

—Ah, s'écria sans logique la jeune femme: que j'aimerais vous voir un peu parti.

—Et vous avec moi?... Ah! Partir ensemble.

—Jean, enfin, vous êtes fou: une mère de famille, boire! (Voyons, laissez-moi.) C'est qu'il faut de la tenue dans la vie.

Cérizolles, qui s'occupait de ses doigts osseux à découvrir la chair obéissante de sa compagne, pour en composer des poses, au bord du lit:

—Vous avez donc des enfants, demanda-t-il?

—Ah, mon Dieu, oui, soupira-t-elle. Je croyais vous l'avoir dit. Une fille. (Enfin, Jean! Ce couvre-pieds est sale.) Elle est à Cambo, chez sa grand'mère.—Pauvre chérie! (Non, je suis très mal à l'aise, comme ça.)

Elle était sur le ventre, le menton dans l'oreiller, les jambes à demi-pendantes, et son corps, à la fois ample et délicat, tranchait sur une satinette écarlate, où Cérizolles l'avait de force étendue.

—C'est ainsi que je vous aime, dit-il. Ne bougez plus jamais.

A ce moment une nuée, encore, passa sur le soleil à son déclin. Clarisse ne fut plus au clair-obscur qu'une arabesque lumineuse et recourbée. Et sans bouger, elle murmura dans la plume:

—Non, vous ne m'aimez pas.

Le jeune homme ne se put tenir de l'attirer dans ses bras,—et dérangea la pose. Mais Clarisse, comme si le nuage eût laissé un peu de son ombre dans son cœur, semblait ne plus savoir sourire.

—Qu'y a-t-il, Clarisse?

La jeune femme soupira sans répondre. Et comment dire le pourquoi de sa peine, elle qui, aux bras d'un homme jeune et plaisant, n'en avait ressenti jusque là jamais aucune. Mais celle-ci était une peine délicieuse.

Cérizolles la serra contre lui, plus près qu'il n'avait fait encore. Il sentit ce cœur enfantin qui battait contre sa poitrine. C'était un mouvement à peine sensible, un peu d'inquiétude, presque un aveu. Alors, attirant vers lui son clair visage, il en baisa les yeux tour à tour, comme s'il y cherchait des larmes; aussi doucement qu'un enfant, le matin, pose ses lèvres sur la rosée des fleurs. Et Clarisse, qui pour la première fois se sentit découverte sous les yeux d'un amant,—avec ce frisson que la pudeur donne—tira le drap sur sa nudité.

Ils demeurèrent ainsi sans parler, plusieurs minutes; la jeune femme, si elle avait pu voir le visage de son ami, n'y aurait plus rencontré ce sourire qui lui faisait un peu de peine.

L'aubergiste, qu'étonnait le mutisme de ses clients, frappa à la porte.

—Il est bientôt sept heures, dit-elle; en cas que la dame oublie.

—Comment! s'écria-t-elle, sept heures! Il faut que je me sauve.

Elle avait sauté du lit.

—Jean, ne me regardez pas, dit-elle.

Jean allumait une cigarette. Les joueurs de pelote avaient cessé leur partie; le soir tombait: on entendit le pied nombreux d'un bétail qui gagnait la fontaine. Une vache meugla vers le ciel.

Cependant, Basilida, rassasiée de caresses, mâchait son cœur amer; toute prête de crier contre le vide de l'amour. Tel un fou qu'ont égaré les mirages du couchant, pleure dans la nuit sans étoiles. Son complice était encore à ses côtés; c'est à lui qu'elle s'en prenait de l'aimer, mais avec un tel ressentiment qu'il lui semblait, à force, ne l'aimer pas. Que n'y avait-elle sacrifié; et qu'en retour il donnait peu de choses, ce jouet joli, pliant, à toutes mains abandonné: oui, à toutes mains; et cela valait bien des crimes.

Vitalis, dont la pensée visiblement était ailleurs, ne répondit point. Son silence même exaspérait Basilida.

—Va, tu n'es qu'une fille, cria-t-elle enfin.

—Je veux bien, fit-il; et se leva.

—Où vas-tu?

—Où vont les filles, donc: sur un trottoir... prendre l'air.

Mme Beaudésyme lui barra la porte. Elle méprisait son amant, soit; le haïssait, passe encore; mais ne voulait pas le perdre. De cela, au moins, elle était sûre: autant que de cette jalousie qui la broyait comme un pressoir, où elle n'était plus qu'une grappe douloureuse. A demi rhabillée, en jupon, avec ses blanches jambes nues, et ses cheveux à l'abandon, ses cheveux d'or femelle, qui bouffaient sur ses épaules comme un paquet de filigranes, elle contemplait, déjà repentante d'y avoir insulté, celui qu'elle avait reçu dans son lit. Elle le tenait embrassé par sa taille de demoiselle. Les plus belles larmes coulaient sur ses joues; un de ses seins avait sauté hors de la chemise; et elle suppliait. Mais Vitalis, saoûl de plaisir lui aussi, las d'une même présence, obsédé de reproches, demeurait de glace devant ces fureurs nouvelles et plus tendres. Debout et muet contre le lit, il avait encore à la main son béret qu'il venait de reprendre. Pour tout dire, il songeait à Sabine que l'on rencontrait d'ordinaire, à cette heure-ci, sous les platanes du Jardin Public, entre Bottine et Monotonto.

Sans rudesse, il tenta d'écarter la jeune femme; celle-ci, laissant glisser ses bras le long du corps de son amant, tomba à genoux:

—Vitalis, tu ne m'aimes plus.

A ce reproche mille fois entendu, le jeune homme, qui sentait la patience lui échapper avec la tendresse, répondit d'un air, hélas! trop sincère:

—Non.

La jeune femme se détacha soudain de lui, comme de la branche, un oiseau blessé, et porta ses mains à son cœur.

—Ce n'est pas vrai?

—C'est vrai. Le pire bonheur fatigue à la longue; et il y a des jours où celui que je vous dois m'assomme comme un pavé.

Basilida devint plus pâle.

—Vous êtes impoli, dit-elle. Mais elle resta agenouillée. Elle avait remonté son épaulette, et, de ses deux mains, écoutait battre son cœur.

—Parlons-en, continua Vitalis, de ta politesse. Est-ce que tu l'as retrouvée dans ton corset. Mais non, c'est vrai: il est encore sur le fauteuil rouge.—Femme du monde, va! Epouse chrétienne qui embrasse son amant devant les jeunes filles.

Basilida éclata de rire, d'un rire mauvais:

—Ah, c'est là que le bât te blesse! benêt qui s'imagine qu'on en tenait pour lui. Mais c'est à ton ami qu'elle en a, mon cher, au comte Jean de Cérizolles. Ils se moquent de toi, tous les deux.

—C'est pour ça qu'il fait la cour à Clarisse, et qu'il est avec elle, à présent, derrière la gare.

—Il te le dit, mon enfant. Va tirer le drap: sais-tu qui tu trouveras dessous?

—Ça n'est pas vrai!

—Mon pauvre Vitalis, tu croyais que c'était toi qui tenais la corde. Mais elle te trouve bien trop poltron!

—C'est idiot, à la fin, cria Vitalis. Qui est-ce qui m'a fait monter dans sa chambre—oui, monter, et comme au claque.—Qui m'y a gardé, de force?

—Cérizolles ne se serait pas laisser garder. Il sait se servir d'un revolver, lui.

—Pour ce qu'il en fait. Il n'a tué personne, après-tout.

—Tandis que toi, tu as laissé assassiner ton ami Firmin.

—Oh, assassiner... il n'en est pas mort, n'est-ce pas? Et qu'est-ce que j'aurais fait contre cinq cents personnes qui ne lui en voulaient pas? Vous savez bien que c'est un coup de hasard qui l'a blessé. Et pourquoi volait-il au secours de ce finaud de curé, qui criait: au secours, parce qu'on le ramenait en douceur à son presbytère.

—Oui, oui, interrompit la jeune femme; je l'ai toujours dit, que tu parlais bien.

—Quelquefois, reprit Vitalis.—Et avec un sourire perfide, il ajouta: Mais peut-être que j'aurais mieux agi s'il s'était agi d'une autre...

—Tu l'aimes donc!

Il prit un air grave. Car la jalousie l'avait mordu, lui aussi.

—Je l'aime, dit-il.

Basilida se releva sous le coup, et dit en scandant ses paroles:

—Et tu t'imagines que je vais te le permettre. Tu t'imagines que je t'aurais élevé à la becquée, que je t'aurais, au danger de mon âme, appris comment on caresse, et comment on embrasse, à toi qui n'avais eu affaire qu'à des Gothons. Et tout cela pour que vous fassiez l'amour devant moi.

Elle lui avait mis la main sur l'épaule, et parlait les dents serrées. Mais Vitalis, ce jour-là, brisait ses entraves. Il haussa les épaules et reprit avec plus de force:

—Je l'aime et je l'épouserai.

A ce moment, la passion de Mme Beaudésyme se déchaîna à travers des sentiments extrêmes: la fureur, la haine, l'amour, la honte. Elle pleura de nouveau. Elle se roula aux pieds de Vitalis qui ne la releva point. Ses cheveux balayèrent en vain le sol, et enfin tout de nouveau elle cria des reproches avec des injures.

—Je crains, s'il vient quelqu'un, que vous ne vous fassiez remarquer, lui dit le jeune homme, qui avait repris tout son sang-froid.

—Écoute, Vitalis, ne me brave pas. Tu ne sais pas de quoi je suis capable, je n'ai pas d'enfants, après tout—et quant à mon mari...

Quelques coups frappés à la porte l'interrompirent.

—N'entrez pas.

—En effet, dit Vitalis.

—C'est, reprit Detzine dans le corridor, M. et M{me} Laharanne, qui sont entrés en passant, pour voir Madame si ça ne la dérange pas.

—Dites que j'ai la migraine..... que je garde le lit, que... n'importe quoi.

—Vous feriez mieux d'y aller, insinua Vitalis, avec toute sa douceur retrouvée.—On sait que je suis ici et que vous n'êtes pas sujette aux migraines.

Basilida prit ce soin encore pour de l'ironie.

—Ah! tu as assez de moi, fit-elle. Eh bien, va-t'en. Qui te retient. Va retrouver ton émeraude! Quant à moi, penser à ce que pensent les autres, j'ai d'autre poisson à frire. Et ne ris pas comme ça: je vais leur crier dans la figure que nous sortons du lit.

Elle touchait la clef, déjà.

—Ça serait drôle, dit-il, presque malgré lui.

Mais à ces seuls mots, Mme Beaudésyme ouvre la porte, se jette dans le couloir, avant qu'il la puisse retenir. Sans se soucier de Detzine, Vitalis court jusqu'à l'escalier. Et là, il entend Basilida, déjà descendue, qui ouvre la porte du salon en disant:

—Je vous demande pardon de vous recevoir comme çà, au saut du lit. J'étais avec mon amant.

Dans le salon encore brillant de jour, les deux visiteurs restèrent muets de surprise, et Mme Laharanne, malgré sa douceur, se pinça les lèvres devant la tenue de Basilida. Mais le capitaine qui n'était point méchant homme répondit:

—Nous vous laissons donc, Madame, et soyez sûre que ma femme ni moi ne retiendrons rien de cette minute de... d'égarement. N'est-ce pas, Marie?

—Oui, mon ami, approuva Mme Laharanne, en reprenant son indulgence.

A ce moment un nuage encore passa sur le soleil; celui-là même sans doute, qui allait tout à l'heure vêtir les plaisirs de Clarisse d'ombre et de mélancolie.

—Le temps se couvre, ajouta Mme Laharanne, en assurant son face à main.

Mme Beaudésyme ne répondit pas. Elle restait contre la porte, irrésolue, avec ses jambes à découvert et ce visage bombé d'Espagnole sous une pâle crinière.

—On se couvrirait à moins, observa le capitaine.

CHAPITRE VII DE TOUTES ROBES

Mme Beaudésyme travaillait dans son salon. Elle n'en pouvait souffrir le meuble Louis-Philippe, ni les scènes historiques pendues au mur, ni le tapis où chevauchait Abd-el-Kader, toutes choses introduites dans le ménage par M. Beaudésyme. Mais elle avait pris sa chambre en horreur depuis ce jour où Vitalis et elle s'y étaient maltraités si fort que leur rupture en était jusqu'ici restée entière. Le lit surtout lui rappelait trop un mari qu'elle avait à subir toutes fois qu'il n'avait pas bu jusqu'à la crapule, et même alors par occasion—et l'amant qu'elle n'espérait plus y tenir couché sous son impérieuse caresse.

Elle venait de causer un peu chez Mlle de Lahourque. Outre le divertissement d'entendre la buraliste conter les mystères de son berceau, ou son infructueuse idylle avec M. Lubriquet, elle avait voulu se rendre compte si sa folie de l'autre jour avait fait du bruit. Mais rien dans l'accueil ou les paroles du petit cercle qui faisait conversation, à l'Agneau Pascal, ce jour-là, ne le pouvait faire croire. Les Laharanne, sans doute, avaient gardé leur promesse, et Detzine, qui aimait sa maîtresse, tenu sa langue, jusqu'à ce jour. C'est beaucoup, en pareil cas, de gagner du temps: un scandale, s'il a vieilli, ce n'est plus que de la poudre mouillée.

Le bizarre, c'était qu'elle craignait plus encore les bavardages de Vitalis. Il lui semblait que ses propres fureurs, tant de larmes, et cette scène indécente envers les Laharanne, tout cela composait une trop belle histoire, trop flatteuse à la vanité d'un jeune homme, pour qu'il s'en contînt avec Cérizolles, avec d'autres peut-être, qui à d'autres le courraient dire.

Mme Beaudésyme agitait ces soucis, en songeant au décri public, et reprisait du linge. La corbeille en paille de couleur où puisaient ses mains calmes reposait sur une fumeuse, dont la tapisserie au petit point figurait un Chinois qui fume l'opium dans une pipe turque. Et tout ce qu'elle venait de réparer, elle le rangeait à son côté, pour ne pas le confondre, sur le velours vieux et vert du canapé. Il l'eût fallu voir tenir, à bout de ses bras repliés, pour l'interroger à contre-fenêtre quelque pièce de la dépouille conjugale, que le jour pénétrait une minute, trahissant d'autres reprises en carré; ou bien qui gorgeait d'un œuf d'ivoire, tour à tour, ses propres bas vieillissants.

Malgré qu'elle gardât beaucoup de soins aux travaux du ménage;—soit qu'ils lui fussent un plaisir, en vérité; ou plutôt une espèce de mortification,—aujourd'hui, elle y paraissait distraite. Tout ce scandale, qu'elle appréhendait, qui pouvait éclater autour d'elle, remplissait son âme de trouble.

C'était beaucoup moins le spectre d'un mari vengeur qui l'inquiétait. Car elle avait sujet de croire que le sien faisait un peu plus que soupçonner sa liaison; et, s'il ne le montrait point, que c'était bien un peu par indifférence, mais surtout pour d'autres motifs: en un mot que sa dot compromise, sinon anéantie, par les spéculations de Beaudésyme, n'était pas étrangère à ce comble d'aveuglement. Comment pouvait-il ne pas voir, en effet? Vitalis n'avait-il pas été toujours de la pire légèreté; elle-même plus imprudente encore que Vitalis? Ne s'étaient-ils pas trahis cent fois?

—Ah! songea-t-elle, c'est vrai que l'argent est au fond de tout. Et même les choses sales, il les salit.

Somme toute, en tenant un peu Vitalis pour une espèce de courtisane, elle estimait son mari moins encore. Car Basilida, à être infidèle, n'en gardait pas moins le goût de la netteté en toutes choses, et en jugeait durement le plus petit manque. Aussi bien ne s'épargnait-elle pas non plus.

—Que suis-je donc, se disait-elle, pour tant mépriser; moi qui trompe mon mari jusque dans son lit; et le monde, sinon Dieu, par les plus criminelles Pâques. Fallait-il salir tant de choses pour n'avoir même plus ce misérable bonheur de ma chair; ce peu d'amour que m'accordait Vitalis, qu'une autre me vole?

Le malheur de Mme Beaudésyme, si pieuse, c'est que la religion, où son mal cherche à se distraire, lui empoisonne ce même remède qu'elle lui prépare. A mesure que les sacrements apparaissent à Basilida comme le baume suprême, elle se rappelle n'en avoir reçu qu'une parodie. Plus elle veut s'y abîmer, plus elle s'y découvre sacrilège; adultère à Dieu plus encore qu'au mariage. Dans ce réseau, où elle se débat et va périr comme un brillant poisson traîné vers la plage, quelle main puissante la saura prendre aux ouïes pour la replonger dans les eaux respirables et profondes? Ce médiocre curé Cassoubieilh, moins tolérant encore qu'aveugle, confesseur sans doctrine et sans amour, lui en semblait le plus incapable. Une fois de plus, la figure du P. Nicolle passa dans sa pensée. Celui-là, peut-être, était digne de l'entendre, et si jamais elle s'agenouillait devant lui, ce ne serait plus pour mentir. Toute sa plaie, quand il devrait y mettre les fers, elle la ferait voir nue.

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