H.-G. Wells. La Guerre des Mondes (continued 3)
Henry-D. Davray translation
Ainsi, d’une façon tout à fait inespérée, mon frère se trouva, haletant, la bouche ensanglantée, une joue meurtrie, les jointures des mains écorchées, parcourant en voiture une route inconnue, en compagnie de ces deux dames. Il apprit que l’une était la femme, et l’autre la jeune sœur d’un médecin de Stanmore qui, revenant au petit matin de voir un client gravement malade, avait appris, à quelque gare sur son chemin, l’invasion des Marsiens. Il était revenu chez lui en toute hâte, avait fait lever les deux femmes—leur servante les avait quittées deux jours auparavant—empaqueté quelques provisions, placé son revolver sous le siège de la voiture (heureusement pour mon frère) et leur avait dit d’aller jusqu’à Edgware, avec l’idée qu’elles y pourraient prendre un train. Il était resté pour prévenir les voisins. Il les rattraperait, avait-il dit, vers quatre heures et demie du matin. Il était maintenant neuf heures, et elles ne l’avaient pas encore vu. N’ayant pu séjourner à Edgware, à cause de l’encombrement sans cesse croissant de l’endroit, elles s’étaient engagées dans ce chemin de traverse. Tel fut le récit qu’elles firent par fragments à mon frère, et bientôt ils s’arrêtèrent de nouveau aux environs de New Barnet. Il leur promit de demeurer avec elles au moins jusqu’à ce qu’elles aient pu décider de ce qu’elles devaient faire ou jusqu’à ce que le docteur arrivât, et afin de leur inspirer confiance il leur affirma qu’il était excellent tireur au revolver—arme qui lui était tout à fait étrangère.
Ils firent une sorte de campement au bord de la route, et le poney fut tout heureux de brouter la haie à son aise. Mon frère raconta aux deux dames de quelle façon il s’était enfui de Londres, et il leur dit tout ce qu’il savait de ces Marsiens et de leurs agissements. Le soleil montait peu à peu dans le ciel; au bout d’un instant leur conversation cessa; une sorte de malaise les envahit et ils furent tourmentés de pressentiments funestes. Plusieurs voyageurs passèrent, desquels mon frère obtint toutes les nouvelles qu’ils purent donner. Les phrases entrecoupées qu’on lui répondait augmentaient son impression d’un grand désastre survenant à l’humanité, et enracinèrent sa conviction de l’immédiate nécessité de poursuivre leur fuite. Il insista vivement auprès de ses compagnes sur cette nécessité.
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—Nous avons de l’argent, commença la jeune femme;—elle s’arrêta court.
Ses yeux rencontrèrent ceux de mon frère et son hésitation cessa.
—J’en ai aussi, ajouta-t-il.
Elles expliquèrent qu’elles possédaient trente souverains d’or, sans compter une banknote de cinq livres, et elles émirent l’idée qu’avec cela on pouvait prendre un train à St Albans ou à New Barnet.
Mon frère leur expliqua que la chose était fort vraisemblablement impossible, parce que les Londoniens avaient déjà envahi tous les trains, et il leur fit part de son idée de s’avancer, à travers le comté d’Essex, du côté d’Harwich, pour, de là, quitter tout à fait le pays.
Mme Elphinstone—tel était le nom de la dame en blanc—ne voulut pas entendre parler de cela et s’obstina à réclamer son George; mais sa belle-sœur, étonnamment calme et réfléchie, se rangea finalement à l’avis de mon frère. Ils se dirigèrent ainsi vers Barnet, dans l’intention de traverser la grande route du Nord, mon frère conduisant le poney à la main pour le ménager autant que possible.
A mesure que les heures passaient, la chaleur devenait excessive; sous les pieds, un sable épais et blanchâtre brûlait et aveuglait, de sorte qu’ils n’avançaient que très lentement. Les haies étaient grises de poussière et, comme ils approchaient de Barnet, un murmure tumultueux s’entendit de plus en plus distinctement.
Ils commencèrent à rencontrer plus fréquemment des gens qui, pour la plupart, marchaient les yeux fixes, en murmurant de vagues questions, excédés de fatigue et les vêtements sales et en désordre. Un homme en habit de soirée passa près d’eux, à pied, les yeux vers le sol. Ils l’entendirent venir, parlant seul, et, s’étant retournés, ils l’aperçurent, une main crispée dans ses cheveux et l’autre menaçant d’invisibles ennemis. Son accès de fureur passé, il continua sa route sans lever la tête.
Comme la petite troupe que menait mon frère approchait du carrefour avant d’entrer à Barnet, ils virent s’avancer sur la gauche, à travers champs, une femme ayant un enfant sur les bras et deux autres pendus à ses jupes; puis un homme passa, vêtu d’habits noirs et sales, un gros bâton dans une main, une petite malle dans l’autre. Au coin du chemin, à l’endroit où, entre des villas, il rejoignait la grande route, parut une petite voiture traînée par un poney noir écumant, que conduisait un jeune homme blême, coiffé d’un chapeau rond, gris de poussière. Il y avait avec lui, entassés dans la voiture, trois jeunes filles, probablement de petites ouvrières de l’East-End, et une couple d’enfants.
—Est-ce que ça mène à Edgware par là? demanda le jeune homme aux yeux hagards et à la face pâle.
Quand mon frère lui eut répondu qu’il lui fallait tourner à gauche, il enleva son poney d’un coup de fouet, sans même prendre la peine de remercier.
Mon frère remarqua une sorte de fumée ou de brouillard gris pâle, qui montait entre les maisons devant eux et voilait la façade blanche d’une terrasse apparaissant de l’autre côté de la route entre les villas. Mme Elphinstone se mit tout à coup à pousser des cris en apercevant des flammèches rougeâtres qui bondissaient par-dessus les maisons dans le ciel d’un bleu profond. Le bruit tumultueux se fondait maintenant en un mélange désordonné de voix innombrables, de grincements de roues, de craquements de chariots et de piaffements de chevaux. Le chemin tournait brusquement à cinquante mètres à peine du carrefour.
—Dieu du ciel! s’écria Mme Elphinstone, mais où nous menez-vous donc?
Mon frère s’arrêta.
La grand’route était un flot bouillonnant de gens, un torrent d’êtres humains s’élançant vers le nord, pressés les uns contre les autres. Un grand nuage de poussière, blanc et lumineux sous l’éclat ardent du soleil, enveloppait toutes choses d’un voile gris et indistinct, que renouvelait incessamment le piétinement d’une foule dense de chevaux, d’hommes et de femmes à pied et le roulement des véhicules de toute sorte.
D’innombrables voix criaient:
—Avancez! avancez! faites de la place!
Pour gagner le point de rencontre du chemin et de la grand’route, ils crurent avancer dans l’acre fumée d’un incendie; la foule mugissait comme les flammes, et la poussière était chaude et suffocante. A vrai dire, et pour ajouter à la confusion, une villa brûlait à quelque distance de là, envoyant des tourbillons de fumée noire à travers la route.
Deux hommes passèrent auprès d’eux, puis une pauvre femme portant un lourd paquet et pleurant; un épagneul perdu, la langue pendante, tourna, défiant, et s’enfuit, craintif et pitoyable, au geste de menace de mon frère.
Autant qu’il était possible de jeter un regard dans la direction de Londres, entre les maisons de droite, un flot tumultueux de gens était serré contre les murs des villas qui bordaient la route. Les têtes noires, les formes pressées devenaient distinctes en surgissant de derrière le pan de mur, passaient en hâte, et confondaient de nouveau leurs individualités dans la multitude qui s’éloignait, et qu’engloutissait enfin un nuage de poussière.
—Avancez! avancez! criaient les voix. De la place! de la place!
Les mains des uns pressaient le dos des autres; mon frère tenait la tête du poney, et, irrésistiblement attiré, il descendait le chemin lentement et pas à pas.
Edgware n’avait été que confusion et désordre, Chalk Farm un chaos tumultueux, mais ici, c’était toute une population en débandade. Il est difficile de s’imaginer cette multitude. Elle n’avait aucun caractère distinct: les personnages passaient incessamment et s’éloignaient, tournant le dos au groupe arrêté dans le chemin. Sur les bords, s’avançaient ceux qui étaient à pied, menacés par les véhicules, se bousculant et culbutant dans les fossés.
Les chariots et les voitures de tout genre s’entassaient et s’emmêlaient les uns dans les autres, laissant peu de place pour les attelages plus légers et plus impatients qui, de temps en temps, quand la moindre occasion s’offrait, se précipitaient en avant, obligeant les piétons à se serrer contre les clôtures et les barrières des villas.
—En avant! en avant! était l’unique clameur. En avant! ils viennent!
Dans un char-à-bancs se trouvait un aveugle vêtu de l’uniforme de l’armée du Salut, gesticulant avec des mains crochues et braillant à tue-tête ce seul mot: Eternité! Eternité! Sa voix était rauque et puissante, si bien que mon frère put l’entendre longtemps après qu’il l’eut perdu de vue dans le nuage de poussière. Certains de ceux qui étaient dans les voitures fouettaient stupidement leurs chevaux, et se querellaient avec les cochers voisins, d’autres restaient affaissés sur eux-mêmes, les yeux fixes et misérables; quelques-uns, torturés de soif, se rongeaient les poings, ou gisaient prostrés au fond de leurs véhicules; les chevaux avaient les yeux injectés de sang et leur mors était couvert d’écume.
Il y avait, en nombre incalculable, des cabs, des fiacres, des voitures de livraisons, des camions, une voiture des postes, un tombereau de boueux avec la marque de son district, un énorme fardier surchargé de populaire. Un haquet de brasseur passa bruyamment, avec ses deux roues basses éclaboussées de sang tout frais.
—Avancez! faites de la place! hurlaient les voix.
—Eter-nité! Eter-nité! apportait l’écho.
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Des femmes, au visage triste et hagard, piétinaient dans la foule avec des enfants qui criaient et qui trébuchaient; certaines étaient bien mises, leurs robes délicates et jolies toutes couvertes de poussière, et leurs figures lassées étaient sillonnées de larmes. Avec elles, parfois, se trouvaient des hommes, quelques-uns leur venant en aide, d’autres menaçants ou farouches. Luttant côte à côte avec eux, avançaient quelques vagabonds las, vêtus de loques et de haillons, les yeux insolents, le verbe haut, hurlant des injures et des grossièretés. De vigoureux ouvriers, se frayaient un chemin à la force des poings; de pitoyables êtres, aux vêtements en désordre, paraissant être des employés de bureau ou de magasin, se débattaient fébrilement. Puis mon frère remarqua, au passage, un soldat blessé, des hommes vêtus du costume des employés de chemin de fer, et une malheureuse créature qui avait simplement jeté un manteau par-dessus sa chemise de nuit.
Mais malgré sa composition variée, cette multitude avait divers traits en commun: la douleur et la consternation se peignaient sur les faces, et l’épouvante semblait être à leurs trousses. Un soudain tumulte, une querelle entre gens voulant grimper dans quelque véhicule leur fit hâter le pas à tous, et même un homme si effaré, si brisé que ses genoux ployaient sous lui, sentit pendant un instant une nouvelle activité l’animer. La chaleur et la poussière avaient déjà travaillé cette multitude; ils avaient la peau sèche, les lèvres noires et gercées; la soif et la fatigue les accablaient et leurs pieds étaient meurtris. Parmi les cris variés, on entendait des disputes, des reproches, des gémissements de gens harassés et à bout de forces, et la plupart des voix étaient rauques et faibles. Par-dessus tout dominait le refrain:
—Avancez! de la place! Les Marsiens viennent!
Aucun des fuyards ne s’arrêtait et ne quittait le flot torrentueux. Le chemin débouchait obliquement sur la grande route par une ouverture étroite, et avait l’apparence illusoire de venir de la direction de Londres. A son entrée, cependant, se pressait le flot de ceux qui, plus faibles, étaient repoussés hors du courant et s’arrêtaient un instant avant de s’y replonger. A peu de distance un homme était étendu à terre avec une jambe nue enveloppée de linges sanglants, et deux compagnons dévoués se penchaient sur lui. Celui-là était heureux d’avoir encore des amis.
Un petit vieillard, la moustache grise et de coupe militaire, vêtu d’une redingote noire crasseuse, arriva en boitant, s’assit, ôta sa botte et sa chaussette ensanglantée, retira un caillou et se remit en marche clopin-clopant; puis une petite fille de huit ou neuf ans, seule, se laissa tomber contre la haie, auprès de mon frère, en pleurant.
—Je ne peux plus marcher! Je ne peux plus marcher!
Mon frère s’éveilla de sa torpeur, la prit dans ses bras et, lui parlant doucement, la porta à Miss Elphinstone. Elle s’était tue, comme effrayée, aussitôt que mon frère l’avait touchée.
—Ellen! cria, dans la foule, une voix de femme éplorée, Ellen! Et l’enfant se sauva précipitamment en répondant: Mère!
—Ils viennent! disait un homme à cheval en passant devant l’entrée du chemin.
—Attention, là! vociférait un cocher haut perché sur son siège, et une voiture fermée s’engagea dans l’étroit chemin. Les gens s’écartèrent, en s’écrasant les uns contre les autres, pour éviter le cheval. Mon frère fit reculer contre la haie le poney et la chaise; la voiture passa et alla s’arrêter plus loin auprès du tournant. C’était une voiture de maître, avec un timon pour deux chevaux, mais il n’y en avait qu’un d’attelé.
Mon frère aperçut vaguement, à travers la poussière, deux hommes qui soulevaient quelque chose sur une civière blanche et déposaient doucement leur fardeau à l’ombre de la haie des troènes.
L’un des hommes revint en courant.
—Est-ce qu’il y a de l’eau par ici? demanda-t-il. Il a très soif, il est presque moribond. C’est Lord Garrick.
—Lord Garrick! répondit mon frère, le Premier Président à la Cour?
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—De l’eau? répéta l’autre.
—Il y en a peut-être dans une de ces maisons, dit mon frère, mais nous n’en avons pas et je n’ose pas laisser mes gens.
L’homme essaya de se faire un chemin, à travers la foule, jusqu’à la porte de la maison du coin.
—Avancez! disaient les fuyards en le repoussant. Ils viennent! Avancez!
A ce moment, l’attention de mon frère fut attirée par un homme barbu à face d’oiseau de proie, portant avec grand soin un petit sac à main, qui se déchira, au moment même où mon frère l’apercevait et dégorgea une masse de souverains qui s’éparpilla en mille morceaux d’or. Les monnaies roulèrent en tous sens sous les pieds confondus des hommes et des chevaux. Le vieillard s’arrêta, considérant d’un œil stupide son tas d’or et le brancard d’un cab, le frappant à l’épaule, l’envoya rouler à terre. Il poussa un cri, et une roue de camion effleura sa tête.
—En avant! criaient les gens tout autour de lui. Faites de la place!
Aussitôt que le cab fut passé, il se jeta les mains ouvertes sur le tas de pièces d’or et se mit à les ramasser à pleins poings et à en bourrer ses poches. Au moment où il se relevait à demi, un cheval se cabra par-dessus lui et l’abattit sous ses sabots.
—Arrêtez! s’écria mon frère, et, écartant une femme, il essaya d’empoigner la bride du cheval.
Avant qu’il n’ait pu y parvenir, il entendit un cri sous la voiture et vit dans la poussière la roue passer sur le dos du pauvre diable. Le cocher lança un coup de fouet à mon frère qui passa en courant derrière le véhicule. La multitude des cris l’assourdissait. L’homme se tordait dans la poussière sur son or épars, incapable de se relever, car la roue lui avait brisé les reins et ses membres inférieurs étaient insensibles et inanimés. Mon frère se redressa et hurla un ordre au cocher qui suivait; un homme monté sur un cheval noir vint à son secours.
—Enlevez-le de là, dit-il.
L’empoignant de sa main libre par le collet, mon frère voulut traîner l’homme jusqu’au bord. Mais le vieil obstiné ne lâchait pas son or et jetait à son sauveur des regards courroucés, lui martelant le bras de son poing plein de monnaies.
—Avancez! avancez! criaient des voix furieuses derrière eux. En avant! en avant!
Il y eut un soudain craquement, et le brancard d’une voiture heurta le fiacre que le cavalier maintenait arrêté. Mon frère tourna la tête et l’homme aux pièces d’or, se tordant le cou, vint mordre le poignet qui le tenait. Il y eut un choc: le cheval du cavalier fut envoyé de côté, et celui de la voiture fut repoussé avec lui. Un de ses sabots manqua de très près le pied de mon frère. Il lâcha prise et bondit en arrière. La colère se changea en terreur sur la figure du pauvre diable étendu à terre, et mon frère, qui le perdit de vue, fut entraîné dans le courant, au delà de l’entrée du chemin et dut se débattre de toutes ses forces pour revenir. Il vit Miss Elphinstone se couvrant les yeux de sa main, et un enfant, avec tout le manque de sympathie ordinaire à cet âge, contemplant avec des yeux dilatés un objet poussiéreux, noirâtre et immobile, écrasé et broyé sous les roues.
—Allons-nous-en! s’écria-t-il. Nous ne pouvons traverser cet enfer! et il se mit en devoir de faire tourner la voiture. Ils s’éloignèrent d’une centaine de mètres dans la direction d’où ils étaient venus. Au tournant du chemin, dans le fossé, sous les troènes, le moribond gisait affreusement pâle, la figure couverte de sueur, les traits tirés. Les deux femmes restaient silencieuses, blotties sur le siège et frissonnantes. Peu après, mon frère s’arrêta de nouveau. Miss Elphinstone était blême et sa belle-sœur, effondrée, pleurait, dans un état trop pitoyable pour réclamer son George. Mon frère était épouvanté et fort perplexe. A peine avaient-ils commencé leur retraite qu’il se rendit compte combien il était urgent et indispensable de traverser le torrent des fuyards. Soudainement résolu, il se tourna vers Miss Elphinstone.
—Il faut absolument passer par là, dit-il. Et il fit de nouveau retourner le poney.
Pour la seconde fois, ce jour-là, la jeune fille fit preuve d’un grand courage. Pour s’ouvrir un passage, mon frère se jeta en plein dans le torrent, maintint en arrière le cheval d’un cab, tandis qu’elle menait le poney par la bride. Un chariot les accrocha un moment, et arracha un long éclat de bois à leur chaise. Au même instant, ils furent pris et entraînés en avant par le courant. Mon frère, la figure et les mains rouges des coups de fouet du cocher, sauta dans la chaise et prit les rênes.
—Braquez le revolver sur celui qui nous suit, s’il nous presse de trop près—non—sur son cheval plutôt, dit-il, en passant l’arme à la jeune fille.
Alors il attendit l’occasion de gagner le côté droit de la route. Mais une fois dans le courant, il sembla perdre toute volonté et faire partie de cette cohue poussiéreuse. Pris dans le torrent, ils traversèrent Chipping Barnet et ils firent un mille de l’autre côté de la ville, avant d’avoir pu se frayer un passage jusqu’au bord opposé de la route. C’était un tracas et une contusion indescriptibles. Mais dans la ville et au dehors, la route se bifurquait fréquemment, ce qui, en une certaine mesure, diminua la poussée.
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Ils prirent un chemin vers l’est à travers Hadley et de chaque côté de la route, en plusieurs endroits, ils trouvèrent une multitude de gens buvant dans les ruisseaux, et quelques-uns se battaient pour approcher plus vite. Plus loin, du haut d’une colline, près de East Barnet, ils aperçurent deux trains avançant lentement, l’un suivant l’autre, sans signaux, montant vers le nord, fourmillant de gens juchés jusque sur les tenders. Mon frère supposa qu’ils avaient dû s’emplir hors de Londres, car à ce moment la terreur affolée des gens avait rendu les gares terminus impraticables.
Ils firent halte près de là, pendant tout le reste de l’après-midi, car les émotions violentes de la journée les avaient, tous trois, complètement épuisés. Ils commençaient à souffrir de la faim: le soir fraîchit, aucun d’eux n’osait dormir. Dans la soirée, un grand nombre de gens passèrent à une allure précipitée sur la route, près de l’endroit où ils faisaient halte, des gens fuyant des dangers inconnus et retournant dans la direction d’où mon frère venait.
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Alors, avec une violente détonation et une flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence de l’explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave enflammée, lancée par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolissait comme un objet de carton.
(CHAPITRE XVII)
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Si les Marsiens n’avaient eu pour but que de détruire, ils auraient pu, dès le lundi, anéantir toute la population de Londres pendant qu’elle se répandait lentement à travers les comtés environnants. Des cohues frénétiques débordaient non seulement sur la route de Barnet, mais sur celles d’Edgware et de Waltham Abbey et au long des routes qui, vers l’Est, vont à Southend et à Shoeburyness, et, au sud de la Tamise, à Deal et à Broadstairs. Si, par ce matin de juin, quelqu’un se fût trouvé dans un ballon au-dessus de Londres, au milieu du ciel flamboyant, toutes les routes qui vont vers le nord et vers l’est, et où aboutissent les enchevêtrements infinis des rues, eussent semblé pointillées de noir par les innombrables fugitifs, chaque point étant une agonie humaine de terreur et de détresse physique. Je me suis étendu longuement dans le chapitre précédent, sur la description que me fit mon frère de la route qui traverse Chipping Barnet, afin que les lecteurs pussent se rendre compte de l’effet que produisait, sur ceux qui en faisaient partie, ce fourmillement de taches noires. Jamais encore, dans l’histoire du monde, une pareille masse d’êtres humains ne s’étaient mis en mouvement et n’avaient souffert ensemble. Les hordes légendaires des Goths et des Huns, les plus vastes armées qu’ait jamais vues l’Asie, se fussent perdues dans ce débordement. Ce n’était pas une marche disciplinée, mais une fuite affolée, une terreur panique gigantesque et terrible, sans ordre et sans but, six millions de gens sans armes et sans provisions, allant de l’avant à corps perdu. C’était le commencement de la déroute de la civilisation, du massacre de l’humanité.
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Immédiatement au-dessous de lui, l’aéronaute aurait vu, immense et interminable, le réseau des rues, les maisons, les églises, les squares, les places, les jardins déjà vides, s’étaler comme une immense carte, avec toute la contrée du sud barbouillée de noir. A la place d’Ealing, de Richmond, de Wimbledon, quelque plume monstrueuse avait laisser tomber une énorme tache d’encre. Incessamment et avec persistance chaque éclaboussure noire croissait et s’étendait, envoyant des ramifications de tous côtés, tantôt se resserrant entre des élévations de terrain, tantôt dégringolant rapidement la pente de quelque vallée nouvelle, de la même façon qu’une tache s’étendrait sur du papier buvard.
Au delà, derrière les collines bleues qui s’élèvent au sud de la rivière, les Marsiens étincelants allaient de ci et de là; tranquillement et méthodiquement, ils étalaient leurs nuages empoisonnés sur cette partie de la contrée, les balayant ensuite avec leurs jets de vapeur, quand ils avaient accompli leur œuvre et prenant possession du pays conquis. Il semble qu’ils eurent moins pour but d’exterminer que de démoraliser complètement, et de rendre impossible toute résistance. Ils firent sauter toutes les poudrières qu’ils rencontrèrent, coupèrent les lignes télégraphiques et détruisirent en maints endroits les voies ferrées. On eût dit qu’ils coupaient les jarrets du genre humain. Ils ne paraissaient nullement pressés d’étendre le champ de leurs opérations et ne parurent pas dans la partie centrale de Londres de toute cette journée. Il est possible qu’un nombre très considérable de gens soient restés chez eux, à Londres, pendant toute la matinée du lundi. En tous cas, il est certain que beaucoup moururent dans leurs maisons, suffoqués par la Fumée Noire.
Jusque vers midi, le “pool” de Londres fut un spectacle indescriptible. Les steamboats et les bateaux de toute sorte restèrent sous pression, tandis que les fugitifs offraient d’énormes sommes d’argent, et l’on dit que beaucoup de ceux qui gagnèrent les bateaux à la nage furent repoussés à coups de crocs et se noyèrent. Vers une heure de l’après-midi, le reste aminci d’un nuage de vapeur noire parut entre les arches du pont de Blackfriars. Le “pool”, à ce moment, fut le théâtre d’une confusion folle, de collisions et de batailles acharnées: pendant un instant une multitude de bateaux et de barques s’embarrassèrent et s’écrasèrent contre une arche du pont de la Tour; les matelots et les mariniers durent se défendre sauvagement contre les gens qui les assaillirent, car beaucoup se risquèrent à descendre au long des piles du pont.
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Quand une heure plus tard, un Marsien apparut par delà la Tour de l’Horloge et disparut en aval, il ne flottait plus que des épaves depuis Limehouse.
J’aurai à parler plus tard de la chute du cinquième cylindre. Le sixième tomba à Wimbledon. Mon frère, qui veillait auprès des femmes endormies dans la chaise au milieu d’une prairie, vit sa traînée verte dans le lointain, au delà des collines. Le mardi, la petite troupe, toujours décidée à aller s’embarquer quelque part, se dirigea, à travers la contrée fourmillante, vers Colchester. Le nouvelle fut confirmée que les Marsiens étaient maintenant en possession de tout Londres: on les avait vus à Highgate et même, disait-on, à Neasdon. Mais mon frère ne les aperçut pour la première fois que le lendemain.
Ce jour-là, les multitudes dispersées commencèrent à sentir le besoin urgent de provisions. A mesure que la faim augmentait, les droits de la propriété étaient de moins en moins respectés. Les fermiers défendaient, les armes à la main, leurs étables, leurs greniers et leurs moissons. Beaucoup de gens maintenant, comme mon frère, se tournaient vers l’est, et même quelques âmes désespérées s’en retournaient vers Londres, avec l’idée d’y trouver de la nourriture. Ces derniers étaient surtout des gens des banlieues du nord qui ne connaissaient que par ouï-dire les effets de la Fumée Noire. Mon frère apprit que la moitié des membres du gouvernement s’étaient réunis à Birmingham et que d’énormes quantités de violents explosifs étaient rassemblées, pour établir des mines automatiques dans les comtés du Midland.
On lui dit aussi que la compagnie du Midland-Railway avait suppléé au personnel qui l’avait quittée le premier jour de la panique, qu’elle avait repris le service et que des trains partaient de St Albans vers le nord, pour dégager l’encombrement des environs de Londres. On afficha aussi, dans Chipping-Ongar, un avis annonçant que d’immenses magasins de farine se trouvaient en réserve dans les villes du nord et qu’avant vingt-quatre heures on distribuerait du pain aux gens affamés des environs. Mais cette nouvelle ne le détourna pas du plan de salut qu’il avait formé et tous trois continuèrent pendant toute cette journée leur route vers l’est. Ils ne virent de la distribution de pain que cette promesse; d’ailleurs, à vrai dire, personne n’en vit plus qu’eux. Cette nuit-là, le septième météore tomba sur Primrose Hill. Miss Elphinstone veillait—ce qu’elle faisait alternativement avec mon frère—et c’est elle qui vit sa chute.
Le mercredi, les trois fugitifs, qui avaient passé la nuit dans un champ de blé encore vert, arrivèrent à Chelmsford et là un groupe d’habitants, s’intitulant: le Comité d’approvisionnement public, s’empara du poney comme provision et ne voulut rien donner en échange, sinon la promesse d’en avoir un morceau le lendemain. Le bruit courait que les Marsiens étaient à Epping, et l’on parlait aussi de la destruction des poudrières de Waltham Abbey, après une tentative vaine de faire sauter l’un des envahisseurs.
On avait posté des hommes dans les tours de l’église pour épier la venue des Marsiens; mon frère, très heureusement, comme la suite le prouva, préféra pousser immédiatement vers la côte plutôt que d’attendre une problématique nourriture, bien que tous trois fussent fort affamés. Vers midi, ils traversèrent Tillingham qui, assez étrangement, parut être désert et silencieux, à part quelques pillards furtifs en quête de nourriture. Passé Tillingham, ils se trouvèrent soudain en vue de la mer, et de la plus surprenante multitude de bateaux de toute sorte qu’il soit possible d’imaginer.
Car, dès qu’ils ne purent plus remonter la Tamise, les navires s’approchèrent des côtes d’Essex, à Harwich, à Walton, à Clacton, et ensuite à Foulness et à Shoebury, pour faire embarquer les gens. Tous ces vaisseaux étaient disposés en une courbe aux pointes rapprochées qui se perdaient dans le brouillard, vers le Naze. Tout près du rivage pullulait une multitude de barques de pêche de toutes nationalités, anglaises, écossaises, françaises, hollandaises, suédoises, des chaloupes à vapeur de la Tamise, des yachts, des bateaux électriques; plus loin des vaisseaux de plus fort tonnage, d’innombrables bateaux à charbon, de coquets navires marchands, des transports à bestiaux, des paquebots, des transports à pétrole, des coureurs d’océan et même un vieux bâtiment tout blanc, des transatlantiques nets et grisâtres de Southampton et de Hambourg, et tout au long de la côte bleue, de l’autre côté du canal de Blackwater, mon frère put apercevoir vaguement une multitude dense d’embarcations trafiquant avec les gens du rivage et s’étendant jusqu’à Maldon.
A une couple de milles en mer se trouvait un cuirassé très bas sur l’eau, semblable presque, suivant l’expression de mon frère, à une épave à demi submergée. C’était le cuirassé “le Fulgurant”, le seul bâtiment de guerre en vue; mais tout au loin, vers la droite, sur la surface plane de la mer, car c’était jour de calme plat, s’étendait une sorte de serpent de fumée noire, indiquant les cuirassés de l’escadre de la Manche, qui se tenaient sous vapeur en une longue ligne, prêts à l’action, barrant l’estuaire de la Tamise, pendant toute la durée de la conquête marsienne, vigilants, et cependant impuissants à rien empêcher.
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A la vue de la mer, Mme Elphinstone, malgré les assurances de sa belle-sœur, s’abandonna au désespoir. Elle n’avait encore jamais quitté l’Angleterre; elle disait qu’elle aimerait mieux mourir plutôt que de se voir seule et sans amis dans un pays étranger, et autres sornettes de ce genre. La pauvre femme semblait s’imaginer que les Français et les Marsiens étaient de la même espèce. Pendant le voyage des deux derniers jours, elle était devenue de plus en plus nerveuse, apeurée et déprimée. Sa seule idée était de retourner à Stanmore. Il ne s’était jamais produit de tout cela à Stanmore. On retrouverait George à Stanmore....
Hors de l’horizon grisâtre quelque chose monta dans le ciel, monta obliquement et très rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus des nuages du ciel occidental, un objet plat, large et vaste qui décrivit une courbe immense, diminua peu à peu, s’enfonça lentement et s’évanouit dans le mystère gris de la nuit. Quand il eut disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres.
(CHAPITRE XVII)
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Ils eurent les plus grandes difficultés à la faire descendre jusqu’à la plage, d’où bientôt mon frère réussit à attirer l’attention d’un steamer à aubes qui sortait de la Tamise. Une barque fut envoyée, qui les amena à bord à raison de trente-six livres (neuf cents francs) pour eux trois. Le steamer allait à Ostende, leur dit-on.
Il était près de deux heures lorsque mon frère, ayant payé le prix de leur passage, au passavant, se trouva sain et sauf, avec les deux femmes dont il avait pris la charge, sur le pont du steamboat. Ils trouvèrent de la nourriture à bord, bien qu’à des prix exorbitants et ils réussirent à prendre un repas sur l’un des sièges de l’avant.
Il y avait déjà à bord une quarantaine de passagers, dont la plupart avaient employé leur dernier argent à s’assurer le passage; mais le capitaine resta dans le canal de Blackwater jusqu’à cinq heures du soir, acceptant un si grand nombre de passagers que le pont fut presque dangereusement encombré. Il serait probablement resté plus longtemps, s’il n’était venu du sud, vers ce moment, le bruit d’une canonnade. Comme pour y répondre, le cuirassé tira un coup de canon et hissa une série de pavillons et de signaux: des volutes de fumée jaillirent de ses cheminées.
Certains passagers émirent l’opinion que cette canonnade venait de Shoeburyness, et l’on s’aperçut que le bruit devenait de plus en plus fort. Au même moment, très loin dans le Sud-Est, les mâts et les œuvres mortes de trois cuirassés montèrent tour à tour hors de la mer sous des nuées de fumée noire. Mais l’attention de mon frère revint bien vite à la canonnade lointaine qui s’entendait dans le sud. Il crut voir une colonne de fumée monter dans la brume grise. Le petit steamer fouettait déjà l’eau se dirigeant à l’est de la grande courbe des embarcations, et les côtes basses d’Essex s’abaissaient dans la brume bleuâtre, lorsqu’un Marsien parut, petit et faible dans la distance, s’avançant au long de la côte et semblant venir de Foulness. A cette vue, le capitaine, plein de colère et de peur, se mit à sacrer et à hurler à tue-tête, se maudissant de s’être attardé, et les aubes semblèrent atteintes de sa terreur. Tout le monde à bord se tenait contre le bastingage ou sur les bancs du pont, contemplant cette forme lointaine, plus haute que les arbres et que les clochers, qui s’avançait à loisir en semblant parodier la marche humaine.
C’était le premier Marsien que mon frère voyait et, plus étonné que terrifié, il suivit des yeux ce Titan qui se lançait délibérément à la poursuite des embarcations et, à mesure que la côte s’éloignait, s’enfonçait de plus en plus dans l’eau. Alors, au loin, par delà le canal de Crouch, un autre parut, enjambant des arbres rabougris, puis un troisième, plus loin encore, enfoncé profondément dans des couches de vase brillante qui semblaient suspendues entre le ciel et l’eau. Ils s’avançaient tous vers la mer, comme s’ils eussent voulu couper la retraite des innombrables vaisseaux qui se pressaient entre Foulness et le Naze. Malgré les efforts haletants des machines du petit bateau à aubes et l’abondante écume que lançaient ses roues, il ne fuyait qu’avec une terrifiante lenteur devant cette sinistre poursuite.
Portant ses regards vers le nord-ouest, mon frère vit la large courbe des embarcations et des navires déjà secouée par l’épouvante qui planait; un navire passait derrière une barque, un autre se tournait, l’avant vers la pleine mer. Des paquebots sifflaient et vomissaient des nuages de vapeur; des voiliers larguaient leurs voiles; des chaloupes à vapeur se faufilaient entre les gros navires. Il était si fasciné par cette vue et par le danger qui s’avançait à gauche qu’il ne vit rien de ce qui se passait vers la pleine mer. Un brusque virage que fit le vapeur pour éviter d’être coulé bas le fit tomber, de tout son long, du banc sur lequel il était monté. Il y eut un grand cri tout autour de lui, un piétinement et une acclamation à laquelle il lui sembla qu’on répondait faiblement. Le bateau tira une embardée et il fut de nouveau renversé sur les mains.
Il se remit debout et vit à tribord, à cent mètres à peine de leur bateau tanguant et roulant, une vaste lame d’acier qui, comme un soc de charrue, séparait les flots, les lançant de chaque côté, en énormes vagues écumeuses qui bondissaient contre le petit steamer, le soulevant, tandis que ses aubes tournaient à vide dans l’air, puis le laissant retomber au point de le submerger.
Une douche d’embrun aveugla mon frère pendant un instant. Quand il put rouvrir les yeux, le monstre était passé et courait à toute vitesse vers la terre. D’énormes tourelles d’acier se dressaient sur sa haute structure, d’où deux cheminées se projetaient, crachant un souffle de fumée et de feu dans l’air. Le cuirassé “le Fulgurant” venait à toute vapeur au secours des navires menacés.
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Se cramponnant contre le bastingage, pour se maintenir debout sur le pont malgré le tangage, mon frère porta de nouveau ses regards sur les Marsiens: il les vit tous trois rassemblés maintenant, et tellement avancés dans la mer que leur triple support était entièrement submergé. Ainsi amoindris et vus dans cette lointaine perspective, Ils paraissaient beaucoup moins formidables que l’immense masse d’acier dans le sillage de laquelle le petit steamer tanguait si péniblement. Les Marsiens semblaient considérer avec étonnement ce nouvel antagoniste. Peut-être que, dans leur esprit, le cuirassé leur semblait un géant pareil à eux. “Le Fulgurant” ne tira pas un coup de canon, mais s’avança seulement à toute vapeur contre eux: ce fut sans doute parce qu’il ne tira pas qu’il put s’approcher aussi près qu’il le fit de l’ennemi. Les Marsiens ne savaient que faire. Un coup de canon,—et le Rayon Ardent eût envoyé immédiatement le cuirassé au fond de la mer.
Il allait à une vitesse telle qu’en une minute il parut avoir franchi la moitié du chemin qui séparait le steamboat des Marsiens—masse noire qui diminuait contre la bande horizontale de la côte d’Essex.
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Soudain le plus avancé des Marsiens abaissa son tube et déchargea contre le cuirassé un de ses projectiles suffocants. Il l’atteignit à babord: l’obus glissa avec un jet noirâtre et ricocha au loin sur la mer en dégageant un torrent de Fumée Noire, auquel le cuirassé échappa. Il semblait aux gens qui du steamer voyaient la scène, ayant le soleil dans les yeux et près de la surface des flots, il leur semblait que le cuirassé avait déjà rejoint les Marsiens. Ils virent les formes géantes se séparer et sortir de l’eau à mesure qu’elles regagnaient le rivage; l’un des Marsiens leva le générateur du Rayon Ardent qu’il pointa obliquement vers la mer, et à son contact des jets de vapeur jaillirent des vagues. Le Rayon dut passer sur le flanc du navire comme un morceau de fer chauffé à blanc sur du papier.
Une soudaine lueur bondit à travers la vapeur qui s’élevait et le Marsien chancela et trébucha. Au même instant, il était renversé et une volumineuse quantité d’eau et de vapeur fut lancée à une hauteur énorme dans l’air. L’artillerie du “Fulgurant” résonna à travers le tumulte, les pièces tirant l’une après l’autre; un projectile fit éclabousser l’eau non loin du steamer, ricocha vers les navires qui fuyaient vers le nord et une barque fut fracassée en mille morceaux.
Mais nul n’y prit garde. En voyant s’écrouler le Marsien, le capitaine vociféra des hurlements inarticulés et la foule des passagers, sur l’arrière du steamer, poussa un même cri. Un instant après, une autre acclamation leur échappait, car, surgissant par delà le tumulte blanchâtre, le cuirassé long et noir s’avançait, des flammes s’élançaient de ses parties moyennes, ses ventilateurs et ses cheminées crachaient du feu.
“Le Fulgurant” n’avait pas été détruit: le gouvernail, semblait-il, était intact et ses machines fonctionnaient. Il allait droit sur un second Marsien et se trouvait à moins de cent mètres de lui quand le Rayon Ardent l’atteignit. Alors, avec une violente détonation et une flamme aveuglante, ses tourelles, ses cheminées sautèrent. La violence de l’explosion fit chanceler le Marsien, et au même instant, l’épave enflammée, lancée par l’impulsion de sa propre vitesse, le frappait et le démolissait comme un objet de carton. Mon frère poussa un cri involontaire. De nouveau, ce ne fut plus qu’un tumulte bouillonnant de vapeur.
—Deux! hurla le capitaine.
Tout le monde poussait des acclamations. Le steamer entier d’un bout à l’autre trépidait de cette joie frénétique qui gagna, un à un, les innombrables navires et embarcations qui s’en allaient vers la pleine mer.
Pendant plusieurs minutes, la vapeur qui s’élevait au-dessus de l’eau cacha à la fois le troisième Marsien et la côte.
Les aubes du bateau n’avaient cessé de frapper régulièrement les vagues, s’éloignant du lieu du combat; quand enfin cette confusion se dissipa, un nuage traînant de Fumée Noire s’interposa, et on ne distingua plus rien du “Fulgurant” ni du troisième Marsien. Mais les autres cuirassés étaient tout près maintenant, se dirigeant vers le rivage.
Le petit vaisseau continua sa route vers la pleine mer, et lentement les cuirassés disparurent vers la côte, que cachait encore un nuage marbré de brouillard opaque fait en partie de vapeur et en partie de Fumée Noire, tourbillonnant et se combinant de la plus étrange manière. La flotte des fuyards s’éparpillait vers le Nord-Est; plusieurs barques, toutes voiles dehors, cinglaient entre les cuirassés et le steamboat. Au bout d’un instant et avant qu’ils n’eussent atteint l’épais nuage noir, les bâtiments de guerre prirent la direction du nord, puis brusquement virèrent de bord et disparurent vers le Sud dans la brume du soir qui tombait. Les côtes devinrent indécises, puis indistinctes, parmi les bandes basses de nuages qui se rassemblaient autour du soleil couchant.
Soudain, hors de la brume dorée du crépuscule, parvint l’écho des détonations d’artillerie, et des formes se dessinèrent, d’ombres noires qui bougeaient. Tout le monde voulut s’approcher des lisses d’appui, afin d’apercevoir ce qui se passait dans la fournaise aveuglante de l’Occident. Mais on ne pouvait rien distinguer clairement. Une masse énorme de fumée s’éleva obliquement et barra le disque du soleil. Le steamboat continuait sa route, haletant, dans une inquiétude interminable.
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Le soleil s’enfonça dans les nuages gris, le ciel rougeoya, puis s’obscurcit, l’étoile du soir tremblota dans la pénombre. C’était la nuit. Tout à coup, le capitaine poussa un cri et tendit le bras vers le lointain. Mon frère écarquilla les yeux. Hors de l’horizon grisâtre quelque chose monta dans le ciel, monta obliquement et très rapidement dans la lumineuse clarté, au-dessus des nuages du ciel occidental, un objet plat, large et vaste qui décrivit une courbe immense, diminua peu à peu, s’enfonça lentement et s’évanouit dans le mystère gris de la nuit. Quand il eut disparu, on eût dit qu’il pleuvait des ténèbres.
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