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La guerre des mondes

H.-G. Wells. La Guerre des Mondes (continued 2)

Henry-D. Davray translation

Ce chaos ardent, c’était le petit monde dans lequel j’avais vécu en sécurité pendant des années! Je ne savais pas encore ce qui s’était produit pendant ces sept dernières heures, et j’ignorais, bien qu’un peu de réflexion m’eût permis de le deviner, quelle relation existait entre ces colosses mécaniques et les êtres indolents et massifs que j’avais vu vomir par le cylindre. Poussé par une bizarre et impersonnelle curiosité, je tournai mon fauteuil vers la fenêtre et contemplai la contrée obscure, observant particulièrement dans les carrières les trois gigantesques silhouettes qui s’agitaient en tous sens à la clarté des flammes.

Elles semblaient extraordinairement affairées. Je commençai à me demander ce que ce pouvait bien être. Etaient-ce des mécanismes intelligents? Une pareille chose, je le savais, était impossible. Ou bien un Marsien était-il installé à l’intérieur de chacun, le gouvernant, le dirigeant, s’en servant à la façon dont un cerveau d’homme gouverne et dirige son corps? Je cherchai à comparer ces choses à des machines humaines; je me demandai, pour la première fois de ma vie, quelle idée pouvait se faire d’une machine à vapeur ou d’un cuirassé, un animal inférieur intelligent.

L’orage avait débarrassé le ciel et, par-dessus la fumée de la campagne incendiée, Mars, comme un petit point, brillait d’une lueur affaiblie en descendant vers l’ouest. Tout à coup un soldat entra dans le jardin. J’entendis un léger bruit contre la palissade et, sortant de l’espèce de léthargie dans laquelle j’étais plongé, je regardai et je l’aperçus vaguement, escaladant la clôture. A la vue d’un être humain, ma torpeur disparut et je me penchai vivement à la fenêtre.

—Psstt, fis-je aussi doucement que je pus.

Il s’arrêta, surpris, à cheval sur la palissade. Puis il descendit et traversa la pelouse jusqu’au coin de la maison; il courbait l’échine et marchait avec précaution.

—Qui est là? demanda-t-il, à voix basse aussi, debout sous la fenêtre et regardant en l’air.

—Où allez-vous? questionnai-je.

—Du diable si je le sais!

—Vous cherchez à vous cacher?

—Justement!

—Entrez dans la maison, dis-je.

Je descendis, débouclai la porte, le fis entrer, la bouclai de nouveau. Je ne pouvais voir sa figure. Il était nu-tête et sa tunique était déboutonnée.

—Mon Dieu! mon Dieu! s’exclamait-il, comme je lui montrais le chemin.

—Qu’est-il arrivé? lui demandai-je.

—Tout et le reste!

Dans l’obscurité, je le vis qui faisait un geste de désespoir.

—Ils nous ont balayés d’un seul coup—tout simplement balayés.—Et il répéta ces mots à plusieurs reprises.

Il me suivit, presque machinalement, dans la salle à manger.

—Prenez ceci, dis-je en lui versant une forte dose de whisky.

Il la but. Puis brusquement il s’assit devant la table, pris sa tête dans ses mains et se mit à pleurer et à sangloter comme un enfant, secoué d’une véritable crise de désolation, tandis que je restais devant lui, intéressé, dans un singulier oubli de mon récent accès de désespoir.

Il fut longtemps à retrouver un calme suffisant pour pouvoir répondre à mes questions et il ne le fit alors que d’une façon confuse et fragmentaire. Il conduisait une pièce d’artillerie qui n’avait pris part au combat qu’à sept heures. A ce moment, la canonnade battait son plein sur la lande et l’on disait qu’une première troupe de Marsiens se dirigeait lentement, à l’abri d’un bouclier de métal, vers le second cylindre.

Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint la première des machines que j’avais vues. La pièce que l’homme conduisait avait été mise en batterie près de Horsell, afin de commander les carrières et son arrivée avait précipité l’engagement. Comme les canonniers d’avant-train gagnaient l’arrière, son cheval mit le pied dans un terrier et s’abattit, lançant son cavalier dans une dépression de terrain. Au même moment, le canon faisait explosion, le caisson sautait, tout était en flammes autour de lui et il se trouva renversé sous un tas de cadavres carbonisés et de chevaux morts.

—Je ne bougeai pas, dit-il, ne comprenant rien à ce qui se passait, avec un poitrail de cheval qui m’écrasait. Nous avions été balayés d’un seul coup. Et l’odeur—bon Dieu! comme de la viande brûlée. En tombant de cheval, je m’étais tordu les reins et il me fallut rester là jusqu’à ce que le mal fût passé. Une minute auparavant, on aurait cru être à la revue,—puis patatras, bing, pan!—Balayés d’un seul coup! répéta-t-il.

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Il était demeuré fort longtemps sous le cheval mort, essayant de jeter des regards furtifs sur la lande. Les hussards avaient tenté, en s’éparpillant, une charge contre le cylindre, mais ils avaient été simplement supprimés en un instant. C’est alors que le monstre s’était dressé sur ses pieds et s’était mis à aller et venir tranquillement à travers la lande, parmi les rares fugitifs, avec son espèce de tête se tournant de côté et d’autre exactement comme une tête d’homme capuchonnée. Une sorte de bras portait une boîte métallique compliquée, autour de laquelle des flammes vertes scintillaient, et, hors d’une espèce d’entonnoir qui s’y trouvait adapté, jaillissait le Rayon Ardent.

En quelques minutes il n’y eut plus, autant que le soldat put s’en rendre compte, un seul être vivant sur la lande et tout buisson et tout arbre qui n’était pas encore consumé brûlait. Les hussards étaient sur la route au delà de la courbure du terrain et il ne put voir ce qui leur arrivait. Il entendit les Maxims craquer pendant un moment, puis ils se turent. Le géant épargna jusqu’à la fin la gare de Woking et son groupe de maisons, puis le Rayon Ardent y fut braqué et tout fut en un instant changé en un monceau de ruines enflammées. Enfin, le monstre éteignit le Rayon et, tournant le dos à l’artilleur, de son allure déhanchée, il se dirigea vers le bois de sapins consumés qui abritait le second cylindre. Comme il s’éloignait, un second Titan étincelant surgit tout agencé hors du trou.

Le second monstre suivit le premier; alors l’artilleur parvint à se dégager et se traîna avec précaution à travers les cendres brûlantes des bruyères vers Horsell. Il réussit à parvenir vivant jusqu’au fossé qui bordait la route, et put s’échapper ainsi jusqu’à Woking.—Ici son récit devint à chaque instant coupé d’exclamations.—L’endroit était inabordable. Fort peu de gens, semble-t-il, y étaient demeurés vivants, affolés pour la plupart et couverts de brûlures. L’incendie l’obligea à faire un détour et il se cacha parmi les décombres d’un mur calciné au moment où l’un des géants Marsiens revenait sur ses pas. Il le vit poursuivre un homme, l’enlever dans un de ses tentacules d’acier et lui briser la tête contre le tronc d’un sapin. Enfin, à la tombée de la nuit, l’artilleur risqua une course folle et arriva jusque sur les quais de la gare. Depuis ce moment, il avait avancé furtivement le long de la voie dans la direction de Maubury, dans l’espoir d’échapper au danger en se rapprochant de Londres. Beaucoup de gens étaient blottis dans des fossés et dans des caves, et le plus grand nombre des survivants s’étaient enfuis vers le village de Woking et vers Send. La soif le dévorait: enfin, près du pont du chemin de fer, il trouva une des grosses conduites crevée d’où l’eau jaillissait en bouillonnant sur la route, comme une source.

Tel est le récit que j’obtins de lui, fragment par fragment. Peu à peu, il s’était calmé en me racontant ces choses et en essayant de me dépeindre exactement les spectacles auxquels il avait assisté. Il n’avait rien mangé depuis midi, m’avait-il dit au début de son récit, et je trouvai à l’office un peu de pain et de mouton que j’apportai dans la salle à manger. Nous n’allumâmes pas de lampe, de crainte d’attirer les Marsiens et à chaque instant nos mains s’égaraient à la recherche du pain et de la viande. A mesure qu’il parlait, les objets autour de nous se dessinèrent obscurément dans les ténèbres et les arbustes écrasés et les rosiers brisés de l’autre côté de la fenêtre devinrent distincts. Il semblait qu’une troupe d’hommes ou d’animaux eût passé dans le jardin en saccageant tout. Je commençai à apercevoir sa figure, noircie et hagarde, comme aussi devait l’être la mienne.

Quand nous eûmes fini de manger, nous montâmes doucement jusqu’à mon cabinet et de nouveau j’observai ce qui se passait, par la fenêtre ouverte. En une seule soirée, la vallée avait été transformée en vallée de ruines. Les incendies avaient maintenant diminué; des traînées de fumée remplaçaient les flammes, mais les ruines innombrables des maisons démolies et délabrées, des arbres abattus et consumés, que la nuit avait cachées, se détachaient maintenant dénudées et terribles dans l’impitoyable lumière de l’aurore. Pourtant, de place en place, quelque objet avait eu la chance d’échapper—ici, un signal blanc sur la voie du chemin de fer, là, le bout d’une serre claire et fraîche au milieu des décombres. Jamais encore, dans l’histoire des guerres, la destruction n’avait été aussi insensée ni aussi indistinctement générale. Scintillants aux lueurs croissantes de l’Orient, trois des géants métalliques se tenaient autour du trou, leur tête tournant incessamment, comme s’ils surveillaient la désolation qu’ils avaient causée.

Il me sembla que le trou avait été agrandi et de temps en temps des bouffées de vapeur d’un vert vif en sortaient, montaient vers les clartés de l’aube—montaient tourbillonnaient, s’étalaient et disparaissaient.

Au delà, vers Chobham, se dressaient des colonnes de flamme. Aux premières lueurs du four, elles se changèrent en colonnes de fumée rougeâtre.

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XII—CE QUE JE VIS DE LA DESTRUCTION DE WEYBRIDGE ET DE SHEPPERTON
XII—CE QUE JE VIS DE LA DESTRUCTION DE WEYBRIDGE ET DE SHEPPERTON

Quand l’aube fut trop claire, nous nous retirâmes de la fenêtre d’où nous avions observé les Marsiens, et nous descendîmes doucement au rez-de-chaussée.

L’artilleur convint avec moi que la maison n’était pas un endroit où demeurer. Il se proposait, dit-il, de se mettre en route vers Londres et de rejoindre sa batterie. Mon plan était de retourner sans délai à Leatherhead, et la puissance des Marsiens m’avait si grandement impressionné que j’étais décidé à emmener ma femme à Newhaven et de là j’espérais quitter immédiatement le pays avec elle. Car je me rendais déjà clairement compte que les environs de Londres allaient être inévitablement le théâtre d’une lutte désastreuse, avant que de pareilles créatures pussent être détruites.

Entre nous et Leatherhead, cependant, il y avait le troisième cylindre avec ses gardiens gigantesques. Si j’avais été seul, je crois que j’aurais tenté la chance de passer quand même. Mais l’artilleur m’en dissuada.

—Quand on a une femme supportable, il n’y a pas de raison pour la rendre veuve, dit-il.

Enfin je consentis à aller avec lui, en nous abritant dans les bois, et de remonter vers le nord jusqu’à Street Cobham avant de nous séparer. De là, je devais faire un grand détour par Epsom pour rejoindre Leatherhead.

Je me serais mis en route sur-le-champ, mais mon compagnon avait plus d’expérience. Il me fit chercher dans toute la maison pour trouver un flacon qu’il emplit de whisky et nous garnîmes toutes nos poches de paquets de biscuits et de tranches de viande. Ensuite, nous nous glissâmes hors de la maison et courûmes de toutes nos forces jusqu’au bas du chemin raboteux par où j’étais venu la nuit précédente. Les maisons paraissaient désertes. En route, nous rencontrâmes un groupe de trois cadavres carbonisés, tombés ensemble quand le Rayon Ardent les atteignit; ici et là, des objets que les gens avaient laissé tomber—une pendule, une pantoufle, une cuiller d’argent et de pauvres choses précieuses de ce genre. Au coin de la rue, qui monte vers la poste, une petite voiture non attelée, chargée de malles et de meubles, était renversée sur ses roues brisées. Une cassette, dont on avait fait sauter le couvercle, avait été jetée sous les débris.

A part la loge de l’orphelinat qui brûlait encore, aucune des maisons n’avait souffert beaucoup de ce côté-ci. Le Rayon Ardent n’avait fait que raser les cheminées en passant. Cependant, hormis nous deux, il ne semblait pas y avoir une seule personne vivante dans Maybury. Les habitants s’étaient enfuis en grande partie, par la route d’Old Woking, je suppose,—la même route que j’avais suivie pour aller à Leatherhead—ou bien ils s’étaient cachés.

Nous descendîmes le chemin, passant de nouveau près du cadavre de l’homme en noir, trempé par la grêle de la nuit précédente, et nous entrâmes dans les bois, au pied de la colline. Nous arrivâmes ainsi jusqu’au chemin de fer sans rencontrer âme qui vive. De l’autre côté de la ligne, les bois n’étaient plus que des débris consumés et noircis. Pour la plupart, les arbres étaient tombés, mais un certain nombre étaient encore debout, troncs gris et désolés, avec un feuillage roussi au lieu de leur verdure de la veille.

Du côté que nous suivions, le feu n’avait rien fait de plus qu’écorcher les arbres les plus proches, sans réussir à prendre de pires proportions. A un endroit, les bûcherons avaient laissé leur travail interrompu. Des arbres, abattus et fraîchement émondés, étaient entassés dans une clairière, avec, auprès d’une scie à vapeur, des tas de sciure. Tout près de là était une hutte de terre et de branchages, désertée. Il n’y avait, à cette heure, le moindre souffle de vent et toutes choses étaient étrangement tranquilles. Même les oiseaux se taisaient et dans notre marche précipitée, l’artilleur et moi parlions à voix basse en jetant de temps en temps un regard furtif par-dessus notre épaule. Une fois ou deux nous nous arrêtâmes pour écouter.

Au bout d’un certain temps, nous eûmes rejoint la route; à ce moment nous entendîmes un bruit de sabots de chevaux et nous aperçûmes, à travers les troncs d’arbres, trois cavaliers avançant lentement vers Woking. Nous les hélâmes et ils firent halte, tandis que nous accourions en toute hâte vers eux. C’était un lieutenant et deux cavaliers du 8ᵉ hussards, avec un instrument semblable à un théodolite, que l’artilleur me dit être un héliographe.

—Vous êtes les premiers que j’ai rencontrés ce matin venant de cette direction, me dit le lieutenant. Que se prépare-t-il par là?

Sa voix et son regard disaient toute son inquiétude. Les hommes, derrière

Un peu plus tard, ce bouclier se dressa sur trois pieds et devint la première des machines que j’avais vues.

(CHAPITRE XI)

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lui, nous dévisageaient curieusement. L’artilleur sauta du talus sur la route, rectifia la position et salua.

—Ma pièce a été détruite hier soir, mon lieutenant. Je me suis caché. Je tâche maintenant de rejoindre ma batterie. Vous apercevrez les Marsiens, je pense, à un demi-mille d’ici en suivant cette route.

—Comment diable sont-ils? demanda le lieutenant.

—Des géants en armure, mon lieutenant. Trente mètres de haut, trois jambes et un corps comme de l’aluminium, avec une grosse tête effrayante dans une espèce de capuchon.

—Allons donc! dit le lieutenant, quelles sottises!

—Vous verrez vous-même, mon lieutenant. Ils portent une sorte de boîte qui envoie du feu et qui vous tue d’un seul coup.

—Que voulez-vous dire?... Un canon?

—Non, mon lieutenant—et l’artilleur entama une copieuse description du Rayon Ardent. Au milieu de son récit, le lieutenant l’interrompit et se tourna vers moi. J’étais resté sur le talus qui bordait la route.

—Vous avez vu cela? demanda le lieutenant.

—C’est parfaitement exact, répondis-je.

—C’est bien, fit le lieutenant. Mon devoir est d’aller m’en assurer. Écoutez, dit-il à l’artilleur, nous sommes détachés ici pour avertir les gens de quitter leurs maisons. Vous ferez bien d’aller raconter la chose vous-même au général de brigade et lui dire tout ce que vous savez. Il est à Weybridge. Vous savez le chemin?

—Je le connais, répondis-je.

Et il tourna son cheval du côté d’où nous venions.

—Vous dites à un demi-mille? demanda-t-il.

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—Au plus, répondis-je, et j’indiquai les cimes des arbres vers le sud. Il me remercia et se mit en route. Nous ne le revîmes plus.

Plus loin, un groupe de trois femmes et de deux enfants étaient en train de déménager une maison de laboureur. Ils surchargeaient une charrette à bras de ballots malpropres et d’un mobilier misérable. Ils étaient bien trop affairés pour nous adresser la parole, et nous passâmes.

Près de la gare de Byfleet, en sortant du bois, nous trouvâmes la contrée calme et paisible sous le soleil matinal. Nous étions bien au delà de la portée du Rayon Ardent et, n’eût été le silence désert de quelques-unes des maisons, le mouvement et l’agitation de départs précipités dans d’autres, la troupe de soldats campée sur le pont du chemin de fer et regardant au long de la ligne vers Woking, ce dimanche eût semblé pareil à tous les autres dimanches.

Plusieurs chariots et voitures de fermes s’avançaient, avec d’incessants craquements, sur la route d’Addlestone et tout à coup par la barrière d’un champ, nous aperçûmes, au milieu d’une prairie plate, six canons énormes, strictement disposés à intervalles égaux et pointés sur Woking. Les caissons étaient à la distance réglementaire et les canonniers à leur poste auprès des pièces. On eût dit qu’ils étaient prêts pour une inspection.

—Voilà qui est parfait, dis-je. Ils seront bien reçus par ici, en tous cas.

L’artilleur s’arrêta, hésitant, devant la barrière.

—Non, je continue, fit-il.

Plus loin, vers Weybridge, juste à l’entrée du pont, il y avait un certain nombre de soldats en petite tenue élevant une longue barricade devant d’autres canons.

—Ce sont des arcs et des flèches contre le tonnerre, dit l’artilleur. Ils n’ont pas encore vu ce diable de rayon de feu.

Les officiers que leur service ne retenait pas s’étaient groupés et examinaient l’horizon par-dessus les sommets des arbres vers le sud-ouest, et les hommes s’arrêtaient de temps à autre pour regarder dans la même direction.

Byfleet était rempli de tumulte. Des gens faisaient des paquets et une vingtaine de hussards, quelques-uns à pied, les autres à cheval, les obligeaient à se hâter. Trois ou quatre camions administratifs, un vieil omnibus et beaucoup d’autres véhicules étaient alignés dans la rue du village et on les chargeait de tout ce qui semblait utile ou précieux. Il y avait aussi des gens en grand nombre qui avaient été assez respectueux des coutumes pour revêtir leurs habits du dimanche et les soldats avaient toutes les peines du monde à leur faire comprendre la gravité de la situation. Nous vîmes un vieux bonhomme ridé, avec une immense malle et plus d’une vingtaine de pots contenant des orchidées, faire de violents reproches au caporal qui ne voulait pas s’en charger. Je m’arrêtai et le saisis par le bras.

—Savez-vous ce qui vient là-bas? lui dis-je en montrant les bois de sapin qui cachaient la vue des Marsiens.

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—Eh! fit-il en se retournant. Croyez-vous, il ne veut pas comprendre que mes plantes ont une grande valeur.

—La Mort! criai-je. La Mort qui vient! La Mort!

Le laissant digérer cela, s’il le pouvait, je m’élançai à la suite de l’artilleur. Au coin, je me retournai. Le caporal avait planté là le pauvre homme qui, debout auprès de sa malle, sur le couvercle de laquelle il avait posé ses pots, regardait d’un air hébété du côté des arbres.

Personne à Weybridge ne put nous dire où se trouvait le quartier général; je n’avais encore jamais vu de pareille confusion: des chariots, des voitures partout, formant le plus étonnant, mélange de moyens de transport et de chevaux. Les gens honorables de l’endroit, en costume de sports, leurs épouses élégamment mises, se hâtaient de faire leurs paquets, énergiquement aidés par tous les fainéants des environs, tandis que les enfants s’agitaient, absolument ravis, pour la plupart, de cette diversion inattendue à leurs ordinaires distractions dominicales. Au milieu de tout cela, le digne prêtre de la paroisse célébrait fort courageusement un service matinal et le vacarme de sa cloche s’efforçait de surmonter le tapage et le tumulte qui remplissaient le village.

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L’artilleur et moi, assis sur les marches de la fontaine, nous fîmes un repas suffisamment réconfortant avec les provisions que nous avions emportées dans nos poches. Des patrouilles de soldats, non plus de hussards ici, mais de grenadiers blancs, invitaient les gens à partir au plus vite ou à se réfugier dans leurs caves sitôt que la canonnade commencerait. En passant sur le pont du chemin de fer, nous vîmes qu’une foule, augmentant à chaque instant, s’était rassemblée dans la gare et les environs et que les quais fourmillants étaient encombrés de malles et de ballots innombrables. On avait, je crois, arrêté le mouvement des trains afin de procéder au transport des troupes et des canons, et j’ai su depuis qu’une lutte sauvage avait eu lieu quand il s’était agi de trouver place dans les trains spéciaux organisés plus tard.

Nous restâmes à Weybridge jusqu’à midi, et à cette heure nous nous trouvâmes à l’endroit où, près de l’écluse de Shepperton, la Wey se jette dans la Tamise. Nous employâmes une partie de notre temps en aidant deux vieilles femmes à charger une petite voiture. La Wey a trois bras à son embouchure: il y a là un grand nombre-de loueurs de bateaux et de plus un bac qui traverse la rivière. Du côté de Shepperton se trouvait une auberge avec, sur le devant, une pelouse; et, au delà, la tour de l’église—on l’a depuis remplacée par un clocher s’élevait par-dessus les arbres.

Là se pressait, surexcitée et tumultueuse, une foule de fugitifs. Jusqu’ici ce n’était pas encore devenu une panique, mais il y avait déjà beaucoup plus de monde que les bateaux ne parviendraient à en traverser. Des gens arrivaient chancelant sous de lourds fardeaux. Deux personnes même, le mari et la femme, s’avançaient avec une petite porte de cabane sur laquelle ils avaient entassé tout ce qu’ils avaient pu trouver d’objets domestiques. Un homme nous confia qu’il allait essayer de se sauver en prenant le train à la station de Shepperton.

On n’entendait partout que des cris et quelques farceurs même plaisantaient. L’idée que semblaient avoir les habitants de l’endroit, c’était que les Marsiens ne pouvaient être que de formidables êtres humains qui attaqueraient et saccageraient le bourg, pour être immanquablement détruits à la fin. De temps à autre, des gens regardaient avec une certaine impatience par delà la Wey, vers les prairies de Chertsey, mais tout, de ce côté, était tranquille.

Sur l’autre rive de la Tamise, excepté à l’endroit où les bateaux abordaient, il n’y avait de même aucun trouble, ce qui faisait un contraste violent avec la rive du Surrey. En débarquant, les gens partaient immédiatement par le petit chemin. L’énorme bac n’avait encore fait qu’un seul voyage. Trois ou quatre soldats, de la pelouse de l’auberge, regardaient ces fugitifs et les raillaient, sans songer à offrir leur aide. L’auberge était close, car on était maintenant aux heures prohibées.

—Qu’est-ce que c’est que tout cela? s’exclamait un batelier.

Puis, plus près de moi:

—Tais-toi donc, sale bête! criait un homme à un chien qui hurlait.

A ce moment, on entendit de nouveau, mais cette fois dans la direction de Chertsey, un son assourdi—la détonation d’un canon.

La lutte commençait. Presque immédiatement, d’invisibles batteries, cachées par des bouquets d’arbres sur l’autre rive du fleuve, à notre droite, firent chorus, crachant leurs obus régulièrement l’une après l’autre. Une femme s’évanouit. Tout le monde sursauta, avec, en suspens, le soudain émoi de la bataille si proche et que nous ne pouvions voir encore. Le regard ne parcourait que des prairies unies, où des bœufs paissaient avec indifférence entre des saules argentés au feuillage immobile sous le chaud soleil.

—Les soldats les arrêteront bien, dit une femme, d’un ton peu rassuré.

Une brume monta au-dessus des arbres. Puis soudain nous vîmes un énorme flot de fumée qui envahit rapidement le ciel; au même moment, le sol trembla sous nos pieds et une explosion immense secoua l’atmosphère, brisant les vitres des maisons proches et nous plongeant dans la stupéfaction.

—Les voilà! cria un homme vêtu d’un jersey bleu. Là-bas! Les voyez-vous? Là-bas!

Rapidement, l’un après l’autre, parurent deux, trois, puis quatre Marsiens, bien loin par delà les arbres bas, à travers les prés s’étendant jusqu’à Chertsey et ils se dirigeaient avec d’énormes enjambées vers la rivière. Ils parurent être, d’abord, de petites formes encapuchonnées, s’avançant à une allure aussi rapide que le vol des oiseaux.

Puis, arrivant obliquement dans notre direction, un cinquième monstre parut. Leur masse cuirassée scintillait au soleil, tandis qu’ils accouraient vers les pièces d’artillerie et ils paraissaient de plus en plus grands à mesure qu’ils approchaient. L’un d’eux, le plus éloigné vers la gauche, brandissait aussi haut qu’il pouvait une sorte d’immense étui, et ce terrible et sinistre Rayon Ardent, que j’avais vu à l’œuvre le vendredi soir, jaillit soudain dans la direction de Chertsey et attaqua la ville.

A la vue de ces étranges, rapides et terribles créatures, la foule qui se pressait sur les rives sembla un instant frappée d’horreur. Il n’y eut pas un mot, pas un cri—mais le silence. Puis un rauque murmure, une poussée—et l’éclaboussement de l’eau. Un homme, trop effrayé pour poser la malle qu’il portait sur l’épaule, se retourna et me fit chanceler en me heurtant avec le coin de son fardeau. Une femme me repoussa violemment et se mit à courir. Je me retournai aussi, dans l’élan de la foule, mais la terreur ne m’empêcha pas de réfléchir. Je pensais au terrible Rayon Ardent. Se jeter dans l’eau, voilà ce qu’il fallait faire.

—Tout le monde à l’eau! criai-je sans être entendu.

Je fis de nouveau face à la rivière et, me précitant, dans la direction du Marsien qui approchait, jusqu’à la rive de sable, j’entrai dans l’eau. D’autres firent de même. Une barque pleine de gens, revenant vers le bord, chavira presque, au moment où je passais. Les pierres sous mes pieds étaient boueuses et glissantes et le niveau des eaux était si bas que j’avançai pendant plus de cinq mètres avant d’avoir de l’eau jusqu’à la ceinture. L’éclaboussement des gens des bateaux sautant dans l’eau résonnait à mes oreilles comme un tonnerre. On abordait en toute hâte sur les deux rives.

Mais pour le moment, les Marsiens ne faisaient pas plus attention aux gens courant de tous côtés qu’un homme, qui aurait heurté du pied une fourmilière, ne ferait attention à la débandade des fourmis. Quand, à demi suffoqué, je me soulevai hors de l’eau, la tête du Marsien semblait considérer attentivement les batteries qui tiraient encore par-dessus la rivière, et, tout en avançant, il abaissa et éteignit ce qui devait être le générateur du Rayon Ardent.

Un instant après, il avait atteint la rive et, d’une enjambée, à demi traversé le courant; les articulations de ses pieds d’avant se plièrent en atteignant le bord opposé, mais presque aussitôt, à l’entrée du village de Shepperton, il reprit toute sa hauteur. Immédiatement, les six canons de la rive droite qui, ignorés de tous, avaient été dissimulés à l’extrémité du village tirèrent à la fois. Les détonations si proches et soudaines, presque simultanées, me firent tressaillir. Le monstre élevait déjà l’étui générateur du Rayon Ardent, quand le premier obus éclata à six mètres au-dessus de sa tête.

Je poussai un cri d’étonnement. Je ne pensais plus aux quatre autres monstres: mon attention était rivée sur cet incident si rapproché. Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.

—Touché!

Ce fut mon seul cri, quelque chose entre une acclamation et un hurlement.

J’entendis des cris répondant au mien, poussés par les gens qui étaient dans l’eau autour de moi. Je fus, dans cet instant de passagère exultation, sur le point d’abandonner mon refuge.

Le colosse décapité chancela comme un géant ivre; mais il ne tomba pas. Par un véritable miracle, il recouvra son équilibre et sans plus prendre garde où il allait, l’étui générateur du Rayon Ardent maintenu rigide en l’air, il s’élança rapidement dans la direction de Shepperton. L’intelligence vivante, le Marsien qui habitait la tête, avait été tué et lancé aux quatre vents du ciel, et l’appareil n’était plus maintenant qu’un simple assemblage de mécanismes compliqués tournoyant vers la destruction. Il s’avançait, suivant une ligne droite, incapable de se guider. Il heurta la tour de l’église de Shepperton et la démolit, comme le choc d’un bélier aurait pu le faire; il fut jeté de côté, trébucha et s’écroula dans la rivière avec un fracas formidable.

Une violente explosion ébranla l’atmosphère, et une trombe d’eau, de vapeur, de vase et d’éclats de métal bondit dans l’air à une hauteur considérable. Au moment où l’étui du Rayon Ardent avait touché l’eau, celle-ci avait incontinent jailli en vapeur. Un instant après, une vague immense, comme un mascaret vaseux mais presque bouillant, contourna le coude de la rive et remonta le courant. Je vis des gens s’efforcer de regagner les bords et j’entendis vaguement, par-dessus le grondement et le bouillonnement que causait la chute du Marsien, leurs cris et leurs clameurs.

Pour le moment, je ne pris point garde à la chaleur et oubliai même tout instinct de conservation. Je barbotai au milieu des eaux tumultueuses, poussant les gens de côté pour aller plus vite, jusqu’à ce que je pusse voir ce qui se passait dans l’autre bras de la rivière. Une demi-douzaine de bateaux chavirés dansaient au hasard sur la confusion des vagues. J’aperçus enfin, plus bas, en plein courant, le Marsien tombé en travers du fleuve et en grande partie submergé.

D’énormes jets de vapeur s’échappaient de l’épave et, à travers leur tourbillons tumultueux, je pouvais voir, d’une façon intermittente et vague, les membres gigantesques battre le flot et lancer dans l’air d’immenses gerbes d’eau et d’écume vaseuses. Les tentacules s’agitaient et frappaient comme des bras humains et, à part l’impuissante inutilité de ces mouvements, on eût dit quelque énorme bête blessée, se débattant au milieu des vagues. Des torrents de fluide d’un brun roussâtre s’élançaient de la machine en jets bruyants.

Mon attention fut détournée de cette vue par un hurlement furieux, ressemblant au bruit de ce qu’on appelle une sirène dans les villes manufacturières. Un homme à genoux dans l’eau près du chemin de halage, m’appela à voix basse et m’indiqua quelque chose du doigt. Me retournant, je vis les autres Marsiens s’avancer avec de gigantesques enjambées au long de la rive, venant de Chertsey. Cette fois, les canons parlèrent sans résultat.

A cette vue, je m’enfonçai immédiatement sous l’eau, et, retenant mon souffle jusqu’à ce que le moindre mouvement me fût devenu une agonie, je tâchai de fuir entre deux eaux, aussi loin que je le pus. Autour de moi la rivière était un véritable tumulte et devenait rapidement plus chaude.

Quand, pendant un moment, je soulevais ma tête hors de l’eau pour respirer et écarter les cheveux qui me tombaient sur les yeux, la vapeur s’élevait en un tourbillonnant brouillard blanchâtre qui cacha d’abord entièrement les Marsiens. Le vacarme était assourdissant. Enfin, je distinguai faiblement de colossales figures grises, amplifiées par la brume vaporeuse. Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur camarade.

Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et de toutes parts.

L’air n’était que vacarme: un conflit confus et assourdissant de bruits; le fracas cliquetant des Marsiens, les craquements des maisons qui s’écroulaient, le crépitement des arbres, des haies, des hangars qui s’enflammaient, le pétillement et le grondement du feu. Une fumée dense et noire montait se mêler à la vapeur de la rivière, et tandis que le Rayon Ardent allait et venait sur Weybridge, ses traces étaient marquées par de soudaines lueurs d’un blanc incandescent qui faisaient aussitôt place à une danse fumeuse de flammes livides. Les maisons les plus proches étaient encore intactes, attendant leur sort, ténébreuses, indistinctes et blafardes à travers la vapeur, avec les flammes allant et venant derrière elles.

Pendant un certain temps, je demeurai ainsi enfoncé jusqu’au cou dans l’eau presque bouillante, ébahi de ma position et désespérant de m’échapper. A travers la vapeur et la fumée, j’apercevais les gens qui s’étaient jetés avec moi dans la rivière, jouant des pieds et des mains pour s’enfuir à travers les roseaux et les herbes, comme de petites grenouilles dans le gazon, fuyant en toute hâte le passage de quelque faucheur, ou remplis d’épouvante, courant en tous sens sur le chemin de halage.

Tout à coup, le jet blême du Rayon Ardent arriva en bondissant vers moi. Les maisons semblaient s’enfoncer dans le sol, s’écroulant à son contact et lançant de hautes flammes. Les arbres prenaient feu avec un soudain craquement. Il tremblota de ci de là sur le chemin de halage, caressant au passage les gens affolés; il descendit sur la rive à moins de cinquante mètres de l’endroit où j’étais, traversa la rivière, pour attaquer Shepperton, et l’eau sous sa trace se souleva en un épais bouillonnement empanaché d’écume. Je me précipitai du côté du bord.

Presque au même instant, l’énorme vague, presque en ébullition, fondait sur moi. Je poussai un cri de douleur, et échaudé, à demi aveuglé, agonisant, je m’avançai jusqu’à la rive en chancelant, à travers l’eau bondissante et sifflante. Si j’avais fait un faux pas, c’eût été la fin. J’allai choir, épuisé, en pleine vue des Marsiens, sur une langue de sable, large et nue, qui se trouvait au confluent de la Wey et de la Tamise. Je n’espérais rien que la mort.

J’ai le vague souvenir du pied d’un Marsien qui vint se poser à vingt mètres de ma tête, s’enfonça dans le sable fin en le lançant de tous côtés, et se souleva de nouveau; d’un long répit, puis des quatre monstres, emportant les débris de leur camarade, tour à tour vagues et distincts à travers les nuages de fumée et reculant interminablement, me semblait-il, à travers une étendue immense d’eau et de prairies.

Puis, très lentement, je me rendis compte que par miracle j’avais échappé.

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Simultanément deux obus éclatèrent en l’air, mais près du corps du Marsien, au moment où la tête se tortillait juste à temps pour recevoir, et trop tard pour esquiver, un quatrième obus. Celui-ci éclata en plein contre la tête du monstre. L’espèce de capuchon de métal fut crevé, éclata et alla tournoyer dans l’air en une douzaine de fragments de métal brillant et de lambeaux de chair rougeâtre.

—Touché!

(CHAPITRE XII)

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XIII—PAR QUEL HASARD JE RENCONTRAI LE VICAIRE.
XIII—PAR QUEL HASARD JE RENCONTRAI LE VICAIRE.

Après avoir donné aux humains cette brutale leçon sur la puissance de leurs armes, les Marsiens regagnèrent leur première position sur la lande de Horsell, et dans leur hâte—encombrés des débris de leur compagnon—ils négligèrent sans doute plus d’une fortuite et inutile victime telle que moi. S’ils avaient abandonné leur camarade et, sur l’heure, poussé en avant, il n’y avait alors, entre eux et Londres, que quelques batteries de campagne et ils seraient certainement tombés sur la capitale avant l’annonce de leur approche; leur arrivée eût été aussi soudaine aussi terrible et funeste que le tremblement de terre qui détruisit Lisbonne.

Mais ils n’éprouvaient sans doute aucune hâte. Un par un, les cylindres se suivaient dans leur course interplanétaire; chaque vingt-quatre heures leur amenait des renforts. Pendant ce temps les autorités militaires et navales, se rendant pleinement compte de la formidable puissance de leurs antagonistes, se préparaient à la défense avec une fiévreuse énergie. On disposait incessamment de nouveaux canons, si bien qu’avant le soir chaque taillis, chaque groupe de villas suburbaines, étagés aux flancs des collines des environs de Richmond et de Kingston, masquait de noires et menaçantes bouches à feu. Dans l’espace incendié et désolé—en tout peut-être une trentaine de kilomètres carrés—qui entourait le campement des Marsiens, sur la lande de Horsell, à travers les ruines et les décombres des villages, les arcades calcinées et fumantes, qui, un jour seulement auparavant, avaient été des bosquets de sapins, se glissaient d’intrépides éclaireurs munis d’héliographes pour avertir les canonniers de l’approche des Marsiens. Mais les Marsiens connaissaient maintenant la portée de notre artillerie et le danger de toute proximité humaine, et nul ne s’aventura qu’au prix de sa vie dans un rayon d’un mille autour des cylindres.

Il paraît que ces géants passèrent une partie de l’après-midi à aller et venir, transportant le matériel des deux autres cylindres—le second tombé dans les pâturages d’Addlestone, et le troisième à Pyrford—à leur place primitive sur la lande d’Horsell. Au-dessus des bruyères incendiées et des édifices écroulés, commandant une vaste étendue, l’un d’eux se tint en sentinelle, tandis que les autres, abandonnant leurs énormes machines de combat, descendirent dans leur trou. Ils y travaillèrent ferme bien avant dans la nuit et la colonne de fumée dense et verte qui s’élevait et planait au-dessus d’eux se voyait des collines de Merrow et même, dit-on, de Banstead et d’Epsom Downs.

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Alors, tandis que derrière moi les Marsiens se préparaient ainsi à leur prochaine sortie, et que devant moi l’Humanité se ralliait pour la bataille, avec une peine et une fatigue infinies, à travers les flammes et la fumée de Weybridge incendié, je me mis en route vers Londres.

J’aperçus, lointaine et minuscule, une barque abandonnée qui suivait le fil de l’eau; je quittai la plupart de mes vêtements bouillis et quand elle passa devant moi, je l’atteignis et pus ainsi m’échapper de cette destruction. Il n’y avait dans la barque aucun aviron, mais, autant que mes mains aux trois quarts cuites me le permirent, je réussis à pagayer en quelque sorte en descendant le courant vers Halliford et Walton, d’une allure fort pénible, et, comme on peut bien le comprendre en regardant continuellement derrière moi. Je suivis la rivière parce que je considérais qu’un plongeon serait ma meilleure chance de salut, si les géants revenaient.

L’eau, que la chute du Marsien avait portée à une température très élevée, descendait en même temps que moi, avec un nuage de vapeur, de sorte que pendant plus d’un kilomètre il me fut presque impossible de rien distinguer sur les rives. Une fois cependant, je pus entrevoir une file de formes noires s’enfuyant de Weybridge à travers les prés. Halliford me sembla absolument désert, et plusieurs maisons riveraines flambaient. Il était étrange de voir la contrée si parfaitement tranquille et entièrement désolée sous le chaud ciel bleu, avec des nuées de fumée et des langues de flamme montant droit dans l’atmosphère ardente de l’après-midi. Jamais encore je n’avais vu des maisons brûler sans l’ordinaire accompagnement d’une foule gênante. Un peu plus loin, les roseaux desséchés de la rive se consumaient et fumaient, et une ligne de feu s’avançait rapidement à travers les chaumes d’un champ de luzerne.

Je dérivai longtemps, endolori et épuisé par tout ce que j’avais enduré, au milieu d’une chaleur intense réverbérée par l’eau. Puis mes craintes reprirent le dessus et je me remis à pagayer. Le soleil écorchait mon dos nu. Enfin, comme j’arrivais en vue du pont de Walton, au coude du fleuve, ma fièvre et ma faiblesse l’emportèrent sur mes craintes et j’abordai sur la rive gauche où je m’étendis, inanimé, parmi les grandes herbes. Je suppose qu’il devait être à ce moment entre quatre et cinq heures. Au bout d’un certain temps je me relevai, fis, sans rencontrer âme qui vive, un bon demi-kilomètre et finis par m’étendre de nouveau à l’ombre d’une haie. Je crois me souvenir d’avoir prononcé à haute voix des phrases incohérentes, pendant ce dernier effort. J’avais aussi très soif et regrettais amèrement n’avoir pas bu plus d’eau. Alors, chose curieuse, je me sentis irrité contre ma femme, sans parvenir à m’expliquer pourquoi, mais mon désir impuissant d’atteindre Leatherhead me tourmentait à l’excès.

Je ne me rappelle pas clairement l’arrivée du vicaire, parce qu’alors probablement je devais être assoupi. Je l’aperçus soudain, assis, les manches de sa chemise souillées de suie et de fumée et sa figure glabre tournée vers le ciel où ses yeux semblaient suivre une petite lueur vacillante qui dansait dans les nuages pommelés, un léger duvet de nuages, à peine teinté du couchant d’été.

Je me soulevai et au bruit que je fis il ramena vivement ses regards sur moi.

—Avez-vous de l’eau? demandai-je brusquement.

Il secoua la tête.

—Vous n’avez fait qu’en demander depuis une heure, dit-il.

Un instant nous nous regardâmes en silence, procédant l’un et l’autre à un réciproque inventaire de nos personnes. Je crois bien qu’il me prit pour un être assez étrange, ainsi vêtu seulement d’un pantalon trempé et de chaussettes, la peau rouge et brûlée, la figure et les épaules noircies par la fumée. Quant à lui, son visage dénotait une honorable simplicité cérébrale: sa chevelure tombait en boucles blondes crépues sur son front bas et ses yeux étaient plutôt grands, d’un bleu pâle, et sans regard. Il se mit à parler par phrases saccadées, sans plus faire attention à moi, les yeux égarés et vides.

—Que signifie tout cela? Que signifient ces choses? demandait-il.

Je le regardai avec étonnement sans lui répondre.

Il étendit en avant une main maigre et blanche et continua sur un ton lamentable:

—Pourquoi ces choses sont-elles permises? Quels péchés avons-nous commis? Le service divin était terminé et je faisais une promenade pour m’éclaircir les idées, quand tout à coup éclatèrent l’incendie, la destruction et la mort! Comme à Sodome et à Gomorrhe! Toute notre œuvre détruite, toute notre œuvre..... Qui sont ces Marsiens?

—Qui sommes-nous? lui répondis-je, toussant pour dégager ma gorge embarrassée et sèche.

Il empoigna ses genoux et tourna de nouveau ses yeux vers moi. Pendant une demi-minute, il me contempla sans rien dire.

—Je me promenais par les routes pour éclaircir mes idées, reprit-il, et tout à coup éclatèrent l’incendie, la destruction et la mort!

Il retomba dans le silence, son menton maintenant presque enfoncé entre ses genoux. Bientôt il continua, en agitant sa main:

—Toute notre œuvre, toutes nos réunions pieuses! Qu’avons-nous fait? Quelles fautes a commises Weybridge? Tout est perdu! tout est détruit! L’Église!—il y a trois ans seulement que nous l’avions rebâtie!—Détruite! Emportée comme un fétu! Pourquoi?

Il fit une autre pause, puis il éclata de nouveau comme un dément.

—La fumée de son embrasement s’élèvera sans cesse! cria-t-il.

Ses yeux flamboyaient et il étendit son doigt maigre dans la direction de Weybridge.

Je commençais maintenant à connaître ses mesures. L’épouvantable tragédie dont il avait été le spectateur—il était évidemment un fugitif de Weybridge—l’avait amené jusqu’aux dernières limites de sa raison.

—Sommes-nous loin de Sunbury? lui demandai-je d’un ton naturel et positif.

—Qu’allons-nous devenir? continua-t-il. Y a-t-il partout de ces créatures? Le Seigneur leur a-t-il livré la terre?

—Sommes-nous loin de Sunbury?

—Ce matin encore j’officiais à...

—Les temps sont changés, lui dis-je paisiblement. Il ne faut pas perdre la tête. Il y a encore de l’espoir.

—De l’espoir?

—Oui. Beaucoup d’espoir—malgré tous ces ravages!

Je commençai alors à lui expliquer mes vues sur la situation. Il m’écouta d’abord en silence, mais à mesure que je parlais, l’intérêt qu’indiquait son regard fit de nouveau place à l’égarement et ses yeux se détournèrent de moi.

—Ce doit être le commencement de la fin, reprit-il en m’interrompant. La fin! Le grand et terrible jour du Seigneur! Lorsque les hommes imploreront les rochers et les montagnes de tomber sur eux et de les cacher—les cacher à la face de Celui qui est assis sur le Trône!

Je me rendis compte de la position. Renonçant à tout raisonnement sérieux, je me remis péniblement debout et, m’inclinant vers lui, je lui posai la main sur l’épaule.

—Soyez un homme, dis-je. La peur vous a fait perdre la boussole. A quoi sert la religion si elle n’est d’aucun secours quand viennent les calamités? Pensez un peu à ce que les tremblements de terre, les inondations, les guerres et les volcans ont fait aux hommes jusqu’à présent. Pourquoi voudriez-vous que Dieu eût épargné Weybridge? Il n’est pas agent d’assurances.

Un instant il garda un silence effaré.

—Mais comment échapperons-nous? demanda-t-il brusquement. Ils sont invulnérables. Ils sont impitoyables...

—Ni l’un ni l’autre, peut-être, répondis-je. Plus puissants ils sont, plus réfléchis et plus prudents nous faut-il être. L’un d’entre eux a été tué, là-bas, il n’y a pas trois heures.

—Tué! dit-il, en promenant ses regards autour de lui. Comment les envoyés du Seigneur peuvent-ils être tués?

—Je l’ai vu de mes yeux, continuai-je à lui conter. Nous avons eu la malechance de nous trouver au plus fort de la mêlée, voilà tout.

—Qu’est-ce que cette petite lueur dansante dans le ciel? demanda-t-il soudain.

Je lui dis que c’était le signal de l’héliographe—le signe du secours et de l’effort humain.

—Nous sommes encore au beau milieu de la lutte, si paisibles que soient les choses. Cette lueur dans le ciel prévient de la tempête qui se prépare. Là-bas, selon moi, sont les Marsiens, et du côté de Londres, là où les collines s’élèvent vers Richmond et Kingston et où les bouquets d’arbres peuvent les dissimuler, des terrassements sont faits et des batteries disposées. Bientôt les Marsiens vont revenir de ce côté...

Au moment où je disais cela, il se dressa d’un bond et m’arrêta d’un geste.

—Écoutez! dit-il.

De par delà les collines basses de la rive opposée du fleuve, nous arriva le son étouffé d’une canonnade éloignée et de cris sinistres et lointains. Puis tout redevint tranquille. Un hanneton passa en bourdonnant par-dessus la haie auprès de nous. A l’ouest, le croissant de la lune, timide et pâle, était suspendu, très haut dans le ciel, au-dessus des fumées de Weybridge et de Shepperton, par-dessus la splendeur calme et ardente du couchant.

—Nous ferons mieux de suivre ce sentier, vers le nord, dis-je.

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XIV—A LONDRES
XIV—A LONDRES

Mon frère cadet se trouvait à Londres quand les Marsiens tombèrent à Woking. Il était étudiant en médecine et, absorbé par la préparation d’un examen imminent, il n’apprit cette arrivée que dans la matinée du samedi. Ce jour-là, les journaux du matin contenaient, en plus de longs articles spéciaux sur la planète Mars, sur la vie possible dans les planètes et autres sujets de ce genre, un bref télégramme rédigé de façon très vague, mais, à cause de cela même, d’autant plus frappant.

Les Marsiens, contait le récit, alarmés par l’approche d’une foule de gens, en avaient tués un certain nombre avec une sorte de canon à tir rapide. Le télégramme se terminait par ces mots: “Formidables comme ils semblent l’être, les Marsiens n’ont pas encore bougé du trou dans lequel ils sont tombés et ils semblent même, à vrai dire, incapables de le faire: ce qui serait dû probablement à la pesanteur relativement plus grande à la surface de la terre.” Et les chroniqueurs s’étendaient à loisir sur ces derniers mots rassurants.

Naturellement, tous les étudiants qui assistaient au cours de biologie auquel mon frère se rendit ce jour-là étaient extrêmement intéressés, mais il n’y avait dans les rues aucun signe de surexcitation anormale. Les journaux du soir étalèrent des bribes de nouvelles sous d’énormes titres. Ils n’apprenaient rien d’autre que des mouvements de troupe aux environs de la lande et l’incendie du bois de sapins entre Woking et Weybridge. Mais vers huit heures, la “St James’s Gazette,” dans une édition spéciale, annonçait simplement l’interruption des communications télégraphiques, en attribuant ce fait à la chute de sapins enflammés en travers des lignes. On n’apprit rien d’autre de la lutte ce soir-là, qui était le soir de ma fuite à Leatherhead et de mon retour.

Mon frère n’éprouva aucune inquiétude à notre égard; il savait, d’après la description des journaux, que le cylindre était à deux bons milles de chez moi, mais il décida cependant qu’il viendrait en hâte coucher à la maison cette nuit-là, afin, comme il le dit, d’apercevoir au moins ces êtres avant qu’ils ne fussent tués. Vers quatre heures, il m’envoya un télégramme qui ne me parvint jamais et alla passer la soirée au concert.

Il y eut aussi à Londres, dans la soirée du samedi, un violent orage et mon frère se rendit à la gare en voiture. Sur le quai d’où le train de minuit part habituellement, il apprit, après quelque attente, qu’un accident empêchait les trains d’arriver cette nuit-là jusqu’à Woking. On ne put lui indiquer la nature de l’accident; à dire vrai, les autorités compétentes ne savaient encore à ce moment rien de précis. Il y avait très peu d’animation dans la gare, car les chefs de service, ne pouvant imaginer qu’il se soit produit autre chose qu’un déraillement entre Byfleet et l’embranchement de Woking, dirigeaient sur Virginia Water ou Guildford les trains qui passaient ordinairement par Woking. Ils étaient, de plus, fort préoccupés par les arrangements que nécessitaient les changements de parcours des trains d’excursions pour Southampton et Portsmouth, organisés par la Ligue pour le Repos du Dimanche. Un reporter nocturne, prenant mon frère pour un ingénieur de la traction auquel il ressemble quelque peu, l’arrêta au passage et chercha à l’interviewer. Fort peu de gens, sauf quelques chefs, ne pensaient à rapprocher de l’irruption des Marsiens l’accident supposé.

J’ai lu dans un autre récit de ces événements que, le dimanche matin, “tout Londres fut électrisé par les nouvelles venues de Woking.” En fait, il n’y eut rien qui pût justifier cette phrase très extravagante. Beaucoup d’habitants de Londres ne surent rien des Marsiens jusqu’à la panique du lundi matin. Ceux qui en avaient entendu parler mirent quelque temps à se rendre clairement compte de tout ce que signifiait les télégrammes hâtivement rédigés, paraissant dans les gazettes spéciales du dimanche que la majorité des gens à Londres ne lisent pas.

L’idée de sécurité personnelle est, d’ailleurs, si profondément ancrée dans l’esprit du Londonien, et les nouvelles à sensation sont de telles banalités dans les journaux, qu’on put lire sans nullement frissonner des nouvelles ainsi conçues: “Hier soir vers sept heures, les Marsiens sont sortis du cylindre, et s’étant mis en marche protégés par une cuirasse de plaques métalliques, ont complètement saccagé la gare de Woking et les maisons adjacentes et ils ont entièrement massacré un bataillon du régiment de Cardigan. Les détails manquent. Les Maxims ont été absolument impuissants contre leurs armures. Les pièces de campagne ont été mises hors de combat par eux. Des détachements de hussards ont traversé Chertsey au

Ils avaient passé tout près de moi et deux d’entre eux étaient penchés sur les ruines écumeuses et tumultueuses de leur camarade. Les deux autres étaient debout dans l’eau auprès de lui, l’un à deux cents mètres de moi, l’autre vers Laleham. Ils agitaient violemment les générateurs du Rayon Ardent et le jet sifflant frappait en tous sens et de toutes parts.

(CHAPITRE XII)

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galop. Les Marsiens semblent s’avancer lentement vers Chertsey ou Windsor. Une grande anxiété règne dans tout l’ouest du Surrey et des travaux de terrassement sont rapidement entrepris pour faire obstacle à leur marche sur Londres.» Ce fut ainsi que le «Sunday Sun» annonça la chose. Dans le «Referee» un article en style de manuel, habilement et rapidement écrit, compara l’affaire à une ménagerie soudainement lâchée dans un village.

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Personne à Londres ne savait positivement de quelle nature étaient les Marsiens cuirassés et une idée fixe persistait que ces montres devaient être lents: «se traînant, rampant péniblement»—étaient les expressions qui se répétaient dans presque tous les premiers rapports. Aucun de ces télégrammes ne pouvait avoir été écrit par un témoin oculaire. Les journaux du dimanche imprimèrent des éditions diverses à mesure que de nouveaux détails leur parvenaient, quelques-uns même sans en avoir. Mais il n’y eut en réalité rien de sérieux d’annoncé jusqu’à ce que, tard dans l’après-midi, les autorités eussent communiqué aux agences les nouvelles qu’elles avaient reçues. On disait seulement que les habitants de Walton, de Weybridge et de tout le district accouraient vers Londres, en foule, et c’était tout.

Mon frère assista au service du matin dans la chapelle de Foundling Hospital, ignorant encore ce qui était arrivé le soir précédent. Il entendit là quelques allusions faites à l’envahissement, une prière spéciale pour la paix. En sortant, il acheta le «Referee». Les nouvelles qu’il y trouva l’alarmèrent et il retourna à la gare de Waterloo savoir si les communications étaient rétablies. Les omnibus, les voitures, les cyclistes et les innombrables promeneurs, vêtus de leurs plus beaux habits, semblaient à peine affectés par les étranges nouvelles que les vendeurs de journaux distribuaient. Des gens s’y intéressaient, ou s’ils étaient alarmés, c’était seulement pour ceux qui se trouvaient sur les lieux de la catastrophe. A la gare, il apprit que le service des lignes de Windsor et de Chertsey était maintenant interrompu. Les employés lui dirent que, le matin même, les chefs de gare de Byfleet et de Chertsey avaient télégraphié des nouvelles surprenantes qui avaient été brusquement interrompues.

Mon frère ne put obtenir d’eux que des détails fort imprécis.

—On doit se battre, là-bas, du côté de Weybridge, fut à peu près tout ce qu’ils purent dire.

Le service des trains était à cette heure grandement désorganisé; un grand nombre de gens qui attendaient des amis venant des comtés du sud-ouest encombraient les quais. Un vieux monsieur à cheveux gris s’approcha de mon frère et se répandit en plaintes amères contre l’insouciance de la compagnie.

—On devrait réclamer, il faut que tout le monde fasse des réclamations, affirmait-il.

Un ou deux trains arrivèrent, venant de Richmond, de Putney et de Kingston, contenant des gens qui, étant partis pour canoter, avaient trouvé les écluses fermées, et un souffle de panique dans l’air. Un voyageur vêtu d’un costume de flanelle bleue et blanche donna à mon frère d’étranges nouvelles.

—Il y a des masses de gens qui traversent Kingston dans des voitures et des chariots de toute espèce, chargés de malles et de ballots contenant leurs affaires les plus précieuses. Ils viennent de Molesey, de Weybridge et de Walton et ils disent qu’on tire le canon à Chertsey—une terrible canonnade—et que des cavaliers sont venus les avertir de se sauver immédiatement parce que les Marsiens arrivaient. A la gare de Hampton Court, «nous», nous avons entendu le canon, mais nous avons cru d’abord que c’était le tonnerre. Que diable cela peut-il bien vouloir dire? Les Marsiens ne peuvent pas sortir de leur trou, n’est-ce pas?

Mon frère ne pouvait le renseigner là-dessus.

Peu après, il s’aperçut qu’un vague sentiment de péril avait gagné les voyageurs du réseau souterrain et que les excursionnistes dominicaux commençaient à revenir de tous «lungs» du Sud-Ouest,—Barnes, Wimbledon, Richmond Park, Kew, et ainsi de suite—à des heures inaccoutumées; mais ils n’avaient à raconter que de vagues ouï-dire. Tout le personnel de la gare terminus semblait de fort mauvaise humeur.

Vers cinq heures, la foule, qui augmentait incessamment aux alentours de la gare, fut extraordinairement surexcitée, quand elle vit ouvrir la ligne de communication, presque invariablement close, qui relie entre eux les réseaux du Sud-Est et du Sud-Ouest, et passer des trucs portant d’immenses canons et des wagons bourrés de soldats. C’était l’artillerie qu’on envoyait de Woolwich et de Chatham pour protéger Kingston. On échangeait des plaisanteries.

—Vous allez être mangés!

—Nous allons dompter les bêtes féroces!

Et ainsi de suite.

Peu après cela, une escouade d’agents de police arriva, qui se mit en devoir de dégager les quais de la gare et mon frère se retrouva dans la rue.

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Les cloches des églises sonnaient les vêpres et une bande de Salutistes descendit Waterloo Road en chantant. Sur le pont, des groupes de flâneurs regardaient une curieuse écume brunâtre qui, par paquets nombreux, descendait le courant. Le soleil se couchait: la Tour de l’Horloge et le Palais du Parlement se dressaient contre le ciel le plus paisible qu’on pût imaginer, un ciel d’or, coupé de longues bandes de nuages pourpres et rougeâtres. Des gens parlaient d’un cadavre qu’on aurait vu flotter. Un homme, qui prétendait être un soldat de la réserve, dit à mon frère qu’il avait vu les taches lumineuses de l’héliographe trembloter vers l’ouest.

Dans Wellington Street, mon frère rencontra un couple de vigoureux gaillards qui venaient juste de quitter Fleet Street avec des journaux encore humides et des placards où s’étalaient des titres sensationnels.

—Terrible catastrophe! criaient-ils l’un après l’autre en descendant la rue. Une bataille à Weybridge! Détails complets! Les Marsiens repoussés! Londres en danger!...

Il dut donner six sous pour en avoir un numéro.

Ce fut à ce moment, et alors seulement, qu’il se fit une idée de l’énorme puissance de ces monstres et de l’épouvante qu’ils causaient. Il apprit qu’ils n’étaient pas seulement une poignée de petites créatures indolentes, mais qu’ils étaient aussi des intelligences gouvernant de vastes corps métalliques, qu’ils pouvaient se mouvoir avec rapidité et frapper avec une force telle que même les plus puissants canons ne pouvaient leur résister.

On les décrivait comme de «vastes machines semblables à des araignées énormes, ayant près de cent pieds de haut, pouvant atteindre la vitesse d’un train express et capables de lancer un rayon de chaleur intense».

Des batteries, principalement d’artillerie de campagne, avaient été dissimulées dans la contrée aux environs de la lande de Horsell et spécialement entre le district de Woking et Londres. Cinq de leurs machines s’étaient avancées jusqu’à la Tamise et l’une d’elles, par un caprice du hasard, avait été détruite. Pour les autres, les obus n’avaient pas porté et les batteries avaient été immédiatement annihilées par les Rayons Ardents. On mentionnait de grosses pertes de soldats, mais le ton de la dépêche était optimiste.

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Les Marsiens avaient été repoussés et ils n’étaient pas invulnérables. Ils s’étaient retirés de nouveau vers leur triangle de cylindres, aux environs de Woking. Des éclaireurs, munis d’héliographes, s’avançaient vers eux, les cernant dans tous les sens. On amenait des canons, en grande vitesse, de Windsor, de Portsmouth, d’Aldershot, de Woolwich—et du Nord même; entre autres, de Woolwich, des canons de quatre-vingt-quinze tonnes à longue portée. Il y en avait actuellement, en position ou disposés en hâte, cent seize en tout, qui défendaient Londres. Jamais encore, en Angleterre, il n’y avait eu une aussi importante et soudaine concentration de matériel militaire.

Tout nouveau cylindre, espérait-on, pourrait, aussitôt tombé, être détruit par de violents explosifs, qu’on manufacturait et qu’on distribuait rapidement. Nul doute, continuait le compte rendu, que la situation ne fût des plus insolites et des plus graves, mais le public était exhorté à s’abstenir de toute panique et à se rassurer. Certes, les Marsiens étaient déconcertants et terribles à l’extrême, mais ils ne pouvaient être guère plus d’une vingtaine contre des millions d’humains.

Les autorités avaient raison de supposer, d’après la dimension des cylindres, qu’il ne pouvait y en avoir plus de cinq dans chacun—soit quinze en tout, et l’on s’était déjà débarrassé d’un au moins—peut-être plus. Le public devait être à temps, prévenu de l’approche du danger et des mesures sérieuses seraient prises pour la protection des habitants des banlieues sud-ouest menacées. De cette manière, avec l’assurance réitérée de la sécurité de Londres et la promesse que les autorités sauraient tenir tête au péril cette quasi-proclamation se terminait.

Tout ceci était imprimé en caractères énormes, si fraîchement que le papier était encore humide et on n’avait pas pris le temps d’ajouter le moindre commentaire. Il était curieux, dit mon frère, de voir comment on avait bouleversé toute la composition du journal pour faire place à cette nouvelle.

Tout au long de Wellington Street, on pouvait voir les gens lisant les feuilles roses déployées et le Strand fut soudain empli de la confusion des voix d’une armée de crieurs qui suivirent les deux premiers. Des gens descendaient précipitamment des omnibus pour s’emparer d’un numéro. Enfin, cette nouvelle surexcitait au plus haut point les gens, quelle qu’ait pu être leur apathie préalable. La boutique d’un marchand de cartes et de globes, dans le Strand, fut ouverte, raconte mon frère, et un homme encore endimanché, ayant même des gants jaune paille, parut derrière la vitrine, fixant en toute hâte des cartes du Surrey après les glaces. En suivant le Strand jusqu’à Trafalgar Square, son journal à la main, mon frère vit quelques fugitifs arrivant du Surrey. Un homme conduisait une voiture telle qu’en ont les maraîchers, dans laquelle se trouvaient sa femme, ses deux fils et divers meubles. Ils venaient du pont de Westminster et, suivant de près, une grande charrette à foin arriva, contenant cinq ou six personnes à l’air respectable, avec quelques malles et divers paquets. Les figures de ces gens étaient hagardes et leur apparence contrastait singulièrement avec l’aspect très dominical des gens grimpés sur les omnibus. D’élégantes personnes se penchaient hors des cabs pour leur jeter un regard. Ils s’arrêtèrent au Square, indécis du chemin à suivre et finalement tournèrent à droite vers le Strand. Un instant après, parut un homme en habit de travail, monté sur un de ces vieux tricycles démodés qui ont une petite roue devant; il était sale et son visage pâle et poussiéreux.

Mon frère se dirigea du côté de la gare de Victoria et rencontra encore un certain nombre de fuyards qu’il examina avec l’idée vague qu’il m’apercevrait peut-être. Il remarqua un nombre inusité d’agents assurant la circulation des voitures. Quelques uns des fuyards échangeaient des nouvelles avec les voyageurs des omnibus. L’un déclarait avoir vu les Marsiens.

—Des chaudières, sur de grandes échasses, comme je vous le dis, qui courent plus vite que des hommes.

La plupart d’entre eux étaient animés et surexcités par leur étrange aventure.

Au delà de Victoria, les tavernes faisaient un commerce actif avec les nouveaux arrivants. A tous les coins de rue, des groupes de gens lisaient les journaux, discutant avec animation, en contemplant ces visiteurs exceptionnels et inattendus. Ils semblaient augmenter à mesure que la nuit venait, jusqu’à ce qu’enfin les rues fussent, comme le dit mon frère, semblables à la Grand’Rue d’Epsom le jour du Derby. Il posa quelques questions à plusieurs des fugitifs et n’obtint d’eux que des réponses incohérentes.

Il ne put se procurer aucune nouvelle de Woking; un homme pourtant, lui assura que Woking avait été entièrement détruit la nuit précédente.

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—Je viens de Byfleet, dit-il; un bicycliste arriva ce matin de bonne heure dans le village et courut de porte en porte nous dire de partir. Puis ce fut le tour des soldats.

On voulait savoir ce qui se passait et l’on ne voyait rien que des nuages de fumée sans que personne vint de ce côté. Ensuite nous entendîmes la canonnade à Chertsey et des gens arrivèrent de Weybridge. Alors j’ai fermé ma maison et je suis parti.

Il y avait à ce moment dans la foule un profond sentiment d’irritation contre les autorités, parce qu’elles n’avaient pas été capables de se débarrasser des envahisseurs sans tout cet encombrement.

Vers huit heures, on put distinctement percevoir dans tout le sud de Londres le bruit d’une sourde canonnade. Mon frère ne put l’entendre dans les voies principales, à cause de la circulation et du trafic, mais, en coupant vers le fleuve par des rues écartées et tranquilles, il pouvait le distinguer très clairement.

Il revint à pied à Westminster jusque chez lui, près de Regent’s Park, vers deux heures. Il était maintenant plein d’anxiété à mon propos et bouleversé par l’importance évidente de la catastrophe. Son esprit, comme le mien l’avait été la veille, était porté à s’occuper des détails militaires. Il pensa à tous ces canons silencieux et prêts à faire feu, à la contrée devenue soudain nomade et il essaya de s’imaginer des «chaudières» sur des échasses de cent pieds de haut.

Deux ou trois voiturées de fugitifs passèrent dans Oxford Street et plusieurs dans Marylebone Road; mais la nouvelle se propageait si lentement que les trottoirs de Regent’s Street et de Portland Road étaient encombrés des habituels promeneurs du dimanche après-midi, et l’on ne parlait de l’affaire que dans de rares groupes; aux environs de Regent’s Park les couples silencieux flânaient aussi nombreux que de coutume. La soirée était chaude et tranquille, bien qu’un peu lourde; le canon s’entendait encore par intervalles, et, après minuit, le ciel fut éclairé vers le sud comme par des éclairs de chaleur.

Il lut et relut le journal, craignant que les pires choses ne me fussent arrivées. Il ne pouvait tenir en place et après souper il erra de nouveau par les rues, au hasard. Rentré chez lui, il essaya en vain de détourner le cours de ses idées en revoyant ses résumés d’examen. Il se coucha un peu après minuit et fut éveillé de quelque lugubre rêve, aux premières heures du lundi matin, par un tintamarre de marteaux de porte, de pas précipités dans la rue, de tambour éloigné et de volées de cloches. Des reflets rouges dansaient au plafond. Un instant, il resta immobile, surpris, se demandant si le jour était venu ou si le monde était fou. Puis il sauta à bas du lit et courut à la fenêtre.

Sa chambre était mansardée et comme il se penchait, il y eut une douzaine d’échos au bruit de sa fenêtre ouverte, et des têtes parurent en toute sorte de désarroi nocturne. On criait des questions.

—Ils viennent! hurlait un policeman, en secouant le marteau d’une porte. Les Marsiens vont venir! et il se précipitait à la porte voisine.

Un bruit de tambours et de trompettes arriva des casernes d’Albany Street et toutes les cloches d’église à portée d’oreille travaillaient ferme à tuer le sommeil avec leur tocsin véhément et désordonné. Il y eut des bruits de portes qu’on ouvre et l’une après l’autre les fenêtres des maisons d’en face passèrent de l’obscurité à une lumière jaunâtre.

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Du bout de la rue arriva au galop une voiture fermée, dont le bruit, qui éclata soudain au coin, s’éleva jusqu’au fracas sous la fenêtre et mourut lentement dans la distance. Presque immédiatement, suivirent quelques cabs, avant-coureurs d’une longue procession de rapides véhicules, allant pour la plupart à la gare de Chalk Farm, d’où les trains spéciaux de la Compagnie du Nord-Ouest devaient partir, pour éviter de descendre la pente jusqu’à Euston.

Pendant longtemps mon frère resta à la fenêtre à considérer avec ébahissement les policemen heurtant successivement à toutes les portes, et annonçant leur incompréhensible nouvelle. Puis derrière lui, la porte s’ouvrit et le voisin qui habitait sur le même palier entra, vêtu seulement de sa chemise et de son pantalon, en pantoufles et les bretelles pendantes, les cheveux ébouriffés par l’oreiller.

—Que diable arrive-t-il? Un incendie? demanda-t-il. Quel satané vacarme!

Ils avancèrent tous deux la tête hors de la fenêtre, s’efforçant d’entendre ce que les policemen criaient. Des gens arrivaient des rues transversales et causaient par groupes animés, à chaque coin.

—Mais pourquoi diable tout cela? demandait le voisin.

Mon frère lui répondit vaguement et se mit à s’habiller, courant à la fenêtre, avec chaque pièce de son costume, afin de ne rien manquer du remue-ménage croissant des rues. Et bientôt des gens vendant des journaux extraordinairement matineux descendirent la rue en braillant.

—Londres en danger de suffocation! Les lignes de Kingston et de Richmond forcées! Terribles massacres dans la vallée de la Tamise.

Tout autour de lui—aux étages inférieurs de maisons voisines, derrière dans les terrasses du parc, dans les cent autres rues de cette partie de Marylebone, dans le district de Westbourne Park et dans St-Pancras, à l’ouest et au nord, dans Kilburn, St John’s Wood et Hampstead, à l’est dans Shoreditch, Highbury, Haggerston et Hoxton, en un mot dans toute l’étendue de Londres, depuis Ealing jusqu’à East Ham—des gens se frottaient les yeux, ouvraient leurs fenêtres pour savoir ce qui arrivait, s’interrogeaient au hasard et s’habillaient en hâte, quand eut passé, à travers les rues, le premier souffle de la tempête de peur qui venait.

Ce fut l’aube de la grande panique. Londres, qui s’était couché le dimanche soir, stupide et inerte, se réveillait, aux petites heures du lundi matin, avec le frisson du danger proche.

Incapable d’apprendre de sa fenêtre ce qui était arrivé, mon frère descendit dans la rue, au moment où le ciel, entre les parapets des maisons, recevait les premières touches roses de l’aurore. Les gens qui fuyaient à pied ou en voiture, devenaient à chaque instant de plus en plus nombreux.

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—La Fumée Noire! criaient incessamment ces gens; la Fumée Noire!

La contagion d’une terreur aussi unanime était inévitable. Comme mon frère demeurait hésitant sur le seuil de la porte, il aperçut un autre crieur de journaux qui venait de son côté et il acheta un numéro immédiatement. L’homme continua sa route avec le reste, vendant, en courant, ses journaux un shilling pièce—grotesque mélange de profit et de panique.

Dans ce journal, mon frère lut la dépêche du général commandant en chef, annonçant la catastrophe: «Les Marsiens se sont mis à décharger, au moyen de fusées, d’énormes nuages de vapeur noire et empoisonnée. Ils ont asphyxié nos batteries, détruit Richmond, Kingston et Wimbledon, et s’avancent lentement vers Londres, dévastant tout sur leur passage. Il est impossible de les arrêter. Il n’y a d’autre salut devant la Fumée Noire qu’une fuite immédiate.»

C’était tout, mais c’était assez. L’entière population d’une grande cité de six millions d’habitants se mettait en mouvement, s’échappait, s’enfuyait: bientôt elle s’écoulerait en masse vers le Nord.

—La Fumée Noire! criaient d’innombrables voix. Le Feu!

Les cloches de l’église voisine faisaient un discordant vacarme; un chariot mal conduit alla verser, au milieu des cris et des jurons, contre l’auge de pierre du bout de la rue. Des lumières, d’un jaune livide, allaient et venaient dans les maisons, et quelques cabs passaient avec leurs lanternes non éteintes. Au-dessus de tout cela, l’aube devenait plus brillante, claire, tranquille et calme.

Il entendit des pas courant de ci de là, dans les chambres, en haut et en bas, derrière lui. La propriétaire vint à la porte négligemment enveloppée d’une robe de chambre et d’un châle. Son mari suivait, en grommelant.

Quand mon frère commença à comprendre l’importance de toutes ces choses, il remonta précipitamment à sa chambre, prit tout son argent disponible—environ dix livres en tout—et redescendit dans la rue.

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XV—LES EVENEMENTS DANS LE SURREY
XV—LES EVENEMENTS DANS LE SURREY

Pendant que le vicaire, l’air égaré, tenait ses discours incohérents, à l’ombre de la haie dans les prairies basses de Halliford, pendant que mon frère regardait les fugitifs arriver sans cesse par Westminster Bridge, les Marsiens avaient repris l’offensive. Autant qu’on peut en être certain, d’après les récits contradictoires qu’on a avancés, la plupart, affairés par de nouveaux préparatifs, restèrent auprès des carrières de Horsell, ce soir-là, jusqu’à neuf heures, pressant quelque travail et produisant d’immenses nuages de fumée noire.

Mais assurément trois d’entre eux sortirent vers huit heures; ils s’avancèrent avec lenteur et précaution, traversant Byfleet et Pyrford, jusqu’à Ripley et Weybridge, et se trouvèrent ainsi contre le couchant en vue des batteries en alerte. Ils n’avançaient pas ensemble, mais séparés l’un de l’autre par une distance d’environ un mille et demi. Ils communiquaient entre eux aux moyen de hurlements semblables à la sirène des navires, montant et descendant une sorte de gamme.

C’étaient ces hurlements, et la canonnade de Ripley et de St George’s Hill, que nous avions entendus à Upper Halliford. Les canonniers de Ripley, artilleurs volontaires et fort novices, qu’on n’aurait jamais dû placer dans une pareille position, tirèrent une volée désordonnée, prématurée et inefficace, et se débandèrent, à pied et à cheval, à travers le village désert; le Marsien enjamba tranquillement leurs canons, sans se servir de son Rayon Ardent, choisit délicatement ses pas parmi eux, les dépassa et arriva inopinément sur les batteries de Painshill Park, qu’il détruisit.

Cependant, les troupes de St George’s Hill étaient mieux conduites ou avaient plus de courage. Dissimulées derrière un bois de sapins, il semble que le Marsien ne se soit pas attendu à les trouver là. Ils pointèrent leurs canons aussi délibérément que s’ils avaient été à la manœuvre et firent feu à une portée d’environ mille mètres.

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Les obus éclatèrent tout autour du Marsien, et on le vit faire quelques pas encore, chanceler et s’écrouler; tous poussèrent un cri, et avec une hâte frénétique rechargèrent les pièces. Le Marsien renversé fit entendre un ululement prolongé; immédiatement, un second géant étincelant lui répondit et apparut au-dessus des arbres vers le sud. Il est possible qu’une des jambes du tripode ait été brisée par les obus. La seconde volée passa au-dessus du Marsien renversé et, simultanément, ses deux compagnons braquèrent leur Rayon Ardent sur la batterie. Les caissons sautèrent, les sapins tout autour des pièces prirent feu et un ou deux artilleurs seulement, protégés dans leur fuite par la crête de la colline, s’échappèrent.

Après cela, les trois géants durent s’arrêter et tenir conseil; les éclaireurs qui les épiaient rapportent qu’ils restèrent absolument stationnaires pendant la demi-heure suivante. Le Marsien qui était à terre se glissa péniblement hors de son espèce de capuchon, petit être brun rappelant étrangement, dans la distance, quelque tache de rouille et se mit apparemment à réparer sa machine. Vers neuf heures, il eut terminé, car son capuchon reparut par-dessus les arbres.

Quelques minutes après neuf heures, ces trois premiers éclaireurs furent rejoints par quatre autres Marsiens, qui portaient un gros tube noir. Chacun des trois autres fut muni d’un tube similaire, et les sept géants se disposèrent à égales distances en une ligne courbe entre St George’s Hill, Weybridge, et le village de Send, au sud-ouest de Ripley.

Aussitôt qu’ils se furent mis en mouvement, une douzaine de fusées montèrent des collines pour avertir les batteries de Ditton et de Esher. En même temps, quatre des engins de combat, armés de leurs tubes, traversèrent la rivière, et deux d’entre eux, se détachant en noir contre le ciel occidental, nous apparurent, tandis que le vicaire et moi, las et endoloris, nous nous hâtions sur la route qui monte vers le Nord, au sortir d’Halliford. Ils avançaient nous sembla-t-il, sur un nuage, car une brume laiteuse couvrait les champs et s’élevait jusqu’au tiers de leur hauteur.

A cette vue, le vicaire poussa un faible cri rauque et se mit à courir; mais je savais qu’il était inutile de se sauver devant un Marsien, et, me jetant de côté, je me glissai entre des buissons de ronces et d’orties, au fond du grand fossé qui bordait la route. S’étant retourné, le vicaire m’aperçut et vint me rejoindre.

Les deux Marsiens s’arrêtèrent, le plus proche de nous debout, en face de Sunbury; le plus éloigné n’étant qu’une tache grise indistincte du côté de l’étoile du soir, vers Staines.

Les hurlements que poussaient de temps à autre les Marsiens avaient cessé. Dans le plus grand silence, ils prirent position en une vaste courbe sur une ligne de douze milles d’étendue. Jamais, depuis l’invention de la poudre, un commencement de bataille n’avait été aussi paisible. Pour nous, aussi bien que pour quelqu’un qui, de Ripley, aurait pu examiner les choses, les Marsiens faisaient l’effet d’être les maîtres uniques de la nuit ténébreuse, à peine éclairée qu’elle était par un mince croissant de lune, par les étoiles, les lueurs attardées du couchant, et les reflets rougeâtres des incendies de St George’s Hill et des bois en flammes de Painshill.

Mais, faisant partout face à cette ligne d’attaque, à Staines, à Hounslow, à Ditton, à Esher, à Ockham, derrière les collines et les bois au sud du fleuve, au nord dans les grasses prairies basses, partout où un village ou un bouquet d’arbres offrait un suffisant abri, des canons attendaient. Les fusées-signaux éclatèrent, laissèrent pleuvoir leurs étincelles à travers la nuit et s’évanouirent, surexcitant d’une impatience inquiète tous ceux qui servaient ces batteries. Dès que les Marsiens se seraient avancés jusqu’à portée des bouches à feu, immédiatement, ces formes noires d’hommes immobiles seraient secouées par l’ardeur du combat, ces canons, aux reflets sombres dans la nuit tombante, cracheraient un furieux tonnerre.

Sans doute, la pensée qui préoccupait la plupart de ces cerveaux vigilants, de même qu’elle était ma seule perplexité, était cette énigmatique question de savoir ce que les Marsiens comprenaient de nous. Se rendaient-ils compte que nos millions d’individus étaient organisés, disciplinés, unis pour la même œuvre? Ou bien, interprétaient-ils ces jaillissements de flamme, les vols soudains de nos obus, l’investissement régulier de leur campement, comme nous pourrions interpréter, dans une ruche d’abeilles dérangée, un furieux et unanime assaut? (A ce moment personne ne savait quel genre de nourriture il leur fallait.) Cent questions de ce genre se pressaient en mon esprit, tandis que je contemplais ce plan de bataille. Au fond de moi-même, j’avais la sensation rassurante de tout ce qu’il y avait de forces inconnues et cachées derrière nous, vers Londres. Avait-on préparé des fosses et des trappes? Les poudrières de Hounslow allaient-elles servir de piège? Les Londoniens auraient-ils le courage de faire de leur immense province d’édifices un vaste Moscou en flammes?

Puis, après une interminable attente, nous sembla-t-il, pendant laquelle nous restâmes blottis dans la haie, un son nous parvint, comme la détonation éloignée d’un canon. Un autre se fit entendre plus proche, puis un autre encore. Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde détonation.

Ces décharges successives me firent une telle impression qu’oubliant presque ma sécurité personnelle et mes mains bouillies, je me hissai par-dessus la haie pour voir ce qui se passait du côté de Sunbury. Au même moment, une seconde détonation suivit et un énorme projectile passa en tourbillonnant au-dessus de ma tête, allant vers Hounslow. Je m’attendais à voir au moins des flammes, de la fumée, quelque évidence de l’effet de sa chute. Mais je ne vis autre chose que le ciel bleu et profond, avec une étoile solitaire, et le brouillard blanc s’étendant large et bas à mes pieds. Il n’y avait eu aucun fracas, aucune explosion en réponse. Le silence était revenu. Les minutes se prolongèrent.

—Qu’arrive-t-il? demanda le vicaire qui se dressa debout à côté de moi.

—Dieu le sait! répondis-je.

Une chauve-souris passa en voltigeant et disparut. Un lointain tumulte de cris monta et cessa. Je me tournai à nouveau du côté du Marsien et je le vis qui se dirigeait à droite, au long de la rivière, de son allure rotative si rapide.

A chaque instant, je m’attendais à entendre s’ouvrir contre lui le feu de quelque batterie cachée; mais rien ne troubla le calme du soir. La silhouette du Marsien diminuait dans l’éloignement, et bientôt la brume et la nuit l’eurent englouti. D’une même impulsion, nous grimpâmes un peu plus haut. Vers Sunbury se trouvait une forme sombre, comme si une colline conique s’était soudain dressée, cachant à nos regards la contrée d’au delà; puis, plus loin, sur l’autre rive au-dessus de Walton, nous aperçûmes un autre de ces sommets. Pendant que nous les examinions, ces formes coniques s’abaissèrent et s’élargirent.

Mû par une pensée soudaine, je portai mes regards vers le nord, où je vis que trois de ces nuages noirs s’élevaient.

Une tranquillité soudaine se fit. Loin vers le sud-est, faisant mieux ressortir le calme silence, nous entendions les Marsiens s’entr’ appeler avec de longs ululements; puis l’air fut ébranlé de nouveau par les explosions éloignées de leurs tubes. Mais l’artillerie terrestre ne leur répliquait pas.

Il nous était impossible, alors, de comprendre ces choses, mais je devais, plus tard, apprendre la signification de ces sinistres kopjes qui s’amoncelaient dans le crépuscule. Chacun des Marsiens, placé ainsi que je l’ai indiqué et obéissant à quelque signal inconnu, avait déchargé, au moyen du tube en forme de canon qu’il portait, une sorte d’immense obus sur tout taillis, coteau ou groupe de maisons, sur tout autre possible abri à canons, qui se trouvait en face de lui. Quelques-uns ne tirèrent qu’un seul de ces projectiles, d’autres, deux, comme dans le cas de celui que nous avions vu; celui de Ripley n’en déchargea, prétendit-on, pas moins de cinq, coup sur coup. Ces projectiles se brisaient en touchant le sol—sans faire explosion—et immédiatement dégageaient un énorme volume d’une vapeur lourde et noire, se déroulant et se répandant vers le ciel, en un immense nuage sombre, une colline gazeuse qui s’écroulait et s’étendait d’elle-même sur la contrée environnante. Le contact de cette vapeur et l’inspiration de ses âcres nuages étaient la mort pour tout ce qui respire.

Cette vapeur était très lourde, plus lourde que la fumée la plus dense, si bien qu’après le premier dégagement tumultueux, elle se répandait dans les couches d’air inférieures et retombait sur le sol d’une façon plutôt liquide que gazeuse, abandonnant les collines, pénétrant dans les vallées, les fossés, au long des cours d’eau, ainsi que fait, dit-on, le gaz acide carbonique s’échappant des fissures des roches volcaniques. Partout où elle venait en contact avec l’eau, quelque action chimique se produisait; la surface se couvrait instantanément d’une sorte de lie poudreuse qui s’enfonçait lentement, laissant se former d’autres couches. Cette espèce d’écume était absolument insoluble, et il est étrange que, le gaz produisant un effet aussi immédiat, on ait pu boire sans danger l’eau dont on l’avait extraite. La vapeur ne se diffusait pas comme le font ordinairement les gaz. Elle flottait par nuages compacts, descendant paresseusement les pentes et récalcitrante au vent; elle se combinait très lentement avec la brume et l’humidité de l’air, et tombait sur le sol en forme de poussière. Sauf en ce qui concerne un élément inconnu, donnant un groupe de quatre lignes dans le bleu du spectre, on ignore encore entièrement la nature de cette substance.

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Lorsque le tumultueux soulèvement de sa dispersion était terminé, la fumée noire se tassait tout contre le sol, avant même sa précipitation en poussière, si bien qu’à cinquante pieds en l’air, sur les toits, aux étages supérieurs des hautes maisons et sur les grands arbres, il y avait quelque chance d’échapper à l’empoisonnement, comme les faits le prouvèrent ce soir-là à Street Cobham et à Ditton.

L’homme qui échappa à la suffocation dans le premier de ces villages fit un étonnant récit de l’étrangeté de ces volutes et de ces replis; il raconta comment, du haut du clocher de l’église, il vit les maisons du village ressurgir peu à peu, hors de ce néant noirâtre, ainsi que des fantômes. Il resta là pendant un jour et demi, épuisé, mourant de faim et de soif, écorché par le soleil, voyant à ses pieds la terre sous le ciel bleu, et contre le fond des collines lointaines, une étendue recouverte comme d’un velours noir, avec des toits rouges, des arbres verts, puis, plus tard, des haies, des buissons, des granges, des remises, des murs voilés de noir, se dressant ici et là dans le soleil.

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Ceci se passait à Street Cobham, où la fumée noire resta jusqu’à ce qu’elle se fût absorbée d’elle-même dans le sol. Ordinairement, dès qu’elle avait rempli son objet, les Marsiens en débarrassaient l’atmosphère au moyen de jets de vapeur.

C’est ce qu’ils firent avec les couches qui s’étaient déroulées auprès de nous, comme nous pûmes le voir à la lueur des étoiles, derrière les fenêtres d’une maison déserte d’Upper Halliford, où nous étions retournés. De là, aussi, nous apercevions les feux électriques des collines de Richmond et de Kingston, fouillant la nuit en tout sens; puis vers onze heures les vitres résonnèrent et nous entendîmes les détonations des grosses pièces de siège qu’on avait mises en batterie sur ces hauteurs. La canonnade continua par intervalles réguliers, pendant l’espace d’un quart d’heure, envoyant au hasard des projectiles contre les Marsiens invincibles, à Hampton et à Ditton; puis les rayons pâles des feux électriques s’évanouirent et furent remplacés par de vifs reflets rouges.

Alors le quatrième cylindre—météore d’un vert brillant—tomba dans Bushey Park, ainsi que je l’appris plus tard. Avant que l’artillerie des collines de Richmond et de Kingston n’ait ouvert le feu, une violente canonnade se fit entendre au lointain, vers le sud-ouest, due, je pense, à des batteries qui tiraient à l’aventure, avant que la fumée noire ne submergeât les canonniers.

Ainsi, de la même façon méthodique que les hommes emploient pour enfumer un nid de guêpes, les Marsiens recouvraient toute la contrée, vers Londres, de cette étrange vapeur suffocante. La courbe de leur ligne s’étendait lentement et elle atteignit bientôt, d’un côté, Hanwell et de l’autre Coombe et Malden. Toute la nuit, leurs tubes destructeurs furent à l’œuvre. Pas une seule fois, après que le Marsien de St George’s Hill eut été abattu, ils ne s’approchèrent à portée de l’artillerie. Partout où ils supposaient que pouvaient être dissimulés des canons, ils envoyaient un projectile contenant leur vapeur noire, et quand les batteries étaient en vue, ils pointaient simplement le Rayon Ardent.

Vers minuit, les arbres en flammes sur les pentes de Richmond Park, et les incendies de Kingston Hill éclairèrent un réseau de fumée noire qui cachait toute la vallée de la Tamise et s’étendait aussi loin que l’œil pouvait voir. A travers cette confusion, s’avançaient deux Marsiens qui dirigeaient en tous sens leurs bruyants jets de vapeur.

Les Marsiens, cette nuit-là, semblaient ménager le Rayon Ardent, soit qu’ils n’eussent qu’une provision limitée de matière nécessaire à sa production, soit qu’ils aient voulu ne pas détruire entièrement le pays, mais seulement terrifier et anéantir l’opposition qu’ils avaient soulevée. Ils obtinrent assurément ce dernier résultat. La nuit du dimanche fut la fin de toute résistance organisée contre leurs mouvements. Après cela, aucune troupe d’hommes n’osa les affronter, si désespérée eût été l’entreprise. Même les équipages des torpilleurs et des cuirassés, qui avaient remonté la Tamise avec leurs canons à tir rapide, refusèrent de s’arrêter, se mutinèrent et regagnèrent la mer. La seule opération offensive que les hommes aient tentée cette nuit-là fut la préparation de mines et de fosses, avec une énergie frénétique et spasmodique.

Peut-on s’imaginer le sort de ces batteries d’Esher épiant anxieusement le crépuscule? Aucun des hommes qui les servaient ne survécut. On se représente les dispositions réglementaires, les officiers alertes et attentifs, les pièces prêtes, les munitions empilées à portée, les avant-trains attelés, les groupes de spectateurs civils observant la manœuvre d’aussi près qu’il leur était permis, tout cela, dans la grande tranquillité du soir; plus loin, les ambulances, avec les blessés et les brûlés de Weybridge; enfin la sourde détonation du tube des Marsiens, et le bizarre projectile tourbillonnant par-dessus les arbres et les maisons, et s’écrasant au milieu des champs environnants.

On peut se représenter aussi, le soudain redoublement d’attention, les volutes et les replis épais de ces ténèbres qui s’avançaient contre le sol, s’élevaient vers le ciel et faisaient du crépuscule une obscurité palpable; cet étrange et horrible antagoniste enveloppant ses victimes; les hommes et les chevaux à peine distincts, courant et fuyant, criant et hennissant, tombant à terre; les hurlements de terreur;

Alors, le Marsien qui se trouvait le plus près de nous éleva son tube et le déchargea, à la manière d’un canon, avec un bruit sourd qui fit trembler le sol. Le Marsien qui était près de Staines lui répondit. Il n’y eut ni flammes ni fumée, rien que cette lourde détonation.

(CHAPITRE XV)

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les canons soudain abandonnés; les hommes suffoquant et se tordant sur le sol, et la rapide dégringolade du cône opaque de fumée. Puis, l’obscurité sombre et impénétrable—rien qu’une masse silencieuse de vapeur compacte cachant ses morts.

Un peu avant l’aube, la vapeur noire se répandit dans les rues de Richmond, et, en un dernier effort, le gouvernement, affolé et désorganisé, prévenait la population de Londres de la nécessité de fuir.

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XVI—LA PANIQUE
XVI—LA PANIQUE

Ainsi s’explique l’affolement qui, comme une vague mugissante, passa sur la plus grande cité du monde, à l’aube du lundi matin—les flots de gens fuyant, grossissant peu à peu comme un torrent et venant se heurter, en un tumulte bouillonnant, autour des grandes gares, s’encaissant sur les bords de la Tamise, en une lutte épouvantable pour trouver place sur les bateaux, et s’échappant par toutes les voies, vers le Nord et vers l’Est. A dix heures, la police était en désarroi, et aux environs de midi, les administrations des chemins de fer, complètement bouleversées, perdirent tout pouvoir et toute efficacité, leur organisation compliquée sombrant dans le soudain écroulement du corps social.

Les lignes au nord de la Tamise, et le réseau du Sud-Est, à Cannon-Street, avaient été prévenus dès minuit et les trains s’emplissaient, où la foule, à deux heures, luttait sauvagement, pour trouver place debout dans les wagons. Vers trois heures, à la gare de Bishopsgate, des gens furent renversés, piétinés et écrasés; à plus de deux cents mètres des stations de Liverpool Street, des coups de revolvers furent tirés, des gens furent poignardés et les policemen qui avaient été envoyés pour maintenir l’ordre, épuisés et exaspérés, cassèrent la tête de ceux qu’ils devaient protéger.

A mesure que la journée s’avançait, que les mécaniciens et les chauffeurs refusaient de revenir à Londres, la poussée de la foule entraîna les gens, en une multitude sans cesse croissante, loin des gares, au long des grandes routes qui mènent au nord. Vers midi, on avait aperçu un Marsien à Barnes, et un nuage de vapeur noire qui s’affaissait lentement, suivait le cours de la Tamise et envahissait les prairies de Lambeth, coupant toute retraite par les ponts, dans sa marche lente. Un autre nuage passa sur Ealing et un petit groupe de fuyards se trouva cerné sur Castle-Hill, hors d’atteinte de la vapeur suffocante, mais incapable de s’échapper.

Après une lutte inutile pour trouver place, à Chalk Farm, dans un train du Nord-Ouest—les locomotives, ayant leurs provisions de charbon à la gare des marchandises, labouraient la foule hurlante et une douzaine d’hommes robustes avaient toutes les peines du monde à empêcher la foule d’écraser le mécanicien contre son fourneau—mon frère déboucha dans Chalk Farm Road, s’avança à travers une multitude précipitée de véhicules, et eut le bonheur de se trouver au premier rang lors du pillage d’un magasin de cycles. Le pneu de devant de la machine dont il s’empara fut percé en passant à travers la glace brisée; néanmoins il put s’enfuir, sans autre dommage qu’une coupure au poignet. La montée de Haverstock Hill était impraticable à cause de plusieurs chevaux et véhicules renversés, et mon frère s’engagea dans Belsize Road.

Il échappa ainsi à la débandade, et, contournant la route d’Edgware, il atteignit cette localité vers sept heures, fatigué et mourant de faim, mais avec une bonne avance sur la foule. Au long de la route, des gens curieux et étonnés sortaient sur le pas de leur porte. Il fut dépassé par un certain nombre de cyclistes, quelques cavaliers et deux automobiles.

A environ un mille d’Edgware, la jante de sa roue cassa et la machine fut hors d’usage. Il l’abandonna au bord de la route et gagna le village à pied. Dans la grand’rue, il y avait des boutiques à demi ouvertes et des gens s’assemblaient sur les trottoirs, au seuil des maisons et aux fenêtres, considérant, avec ébahissement, les premières bandes de cette extraordinaire procession de fugitifs. Il réussit à se procurer quelque nourriture à une auberge.

Pendant quelque temps, il demeura dans le village, ne sachant plus quoi faire; le nombre des fuyards augmentait et la plupart d’entre eux semblaient, comme lui, disposés à s’arrêter là. Nul n’apportait de plus récentes nouvelles des Marsiens envahisseurs.

La route se trouvait déjà encombrée, mais pas encore complètement obstruée. Le plus grand nombre des fugitifs étaient à cette heure des cyclistes, mais bientôt passèrent à toute vitesse des automobiles, des cabs et voitures de toute sorte, et la poussière flottait en nuages lourds sur la route qui mène à St Albans.

Ce fut, peut-être, une vague idée d’aller à Chelmsford, où il avait des amis, qui poussa mon frère à s’engager dans une tranquille petite rue se dirigeant vers l’est. Il arriva bientôt à une barrière et, la franchissant, il suivit un sentier qui inclinait au nord-est. Il passa auprès de plusieurs fermes et de quelques petits hameaux dont il ignorait les noms. De ce côté, les fugitifs étaient très peu nombreux et c’est dans un chemin de traverse, aux environs de High Barnet, qu’il fit, par hasard, la rencontre des deux dames dont il fut, dès ce moment, le compagnon de voyage. Il se trouva juste à temps pour les sauver.

Des cris de frayeur, qu’il entendit tout à coup, le firent se hâter. Au détour de la route, deux hommes cherchaient à les arracher de la petite voiture dans laquelle elles se trouvaient, tandis qu’un troisième maintenait avec difficulté le poney effrayé. L’une des dames, de petite taille et habillée de blanc, se contentait de pousser des cris; l’autre, brune et svelte, cinglait, avec un fouet qu’elle serrait dans sa main libre, l’homme qui la tenait par le bras.

Mon frère comprit immédiatement la situation, et, répondant à leurs cris, s’élança sur le lieu de la lutte. L’un des hommes lui fit face; mon frère comprit à l’expression de son antagoniste qu’une bataille était inévitable, et, boxeur expert, il fondit immédiatement sur lui et l’envoya rouler contre la roue de la voiture.

Ce n’était pas l’heure de penser à un pugilat chevaleresque, et, pour le faire tenir tranquille, il lui asséna un solide coup de pied. Au même moment, il saisit à la gorge l’individu qui tenait le bras de la jeune dame. Un bruit de sabot retentit, le fouet le cingla en pleine figure, un troisième antagoniste le frappa entre les yeux, et l’homme qu’il tenait s’arracha de son étreinte et s’enfuit rapidement dans la direction d’où il était venu.

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A demi étourdi, il se retrouva en face de l’homme qui avait tenu la tête du cheval, et il aperçut la voiture s’éloignant dans le chemin, secouée de côté et d’autre, tandis que les deux femmes se retournaient. Son adversaire, un solide gaillard, fit mine de le frapper, mais il l’arrêta d’un coup de poing en pleine figure. Alors, comprenant qu’il était abandonné, il prit sa course et descendit le chemin à la poursuite de la voiture, tandis que son adversaire le serrait de près et le fugitif enhardi maintenant, accourait aussi.

Soudain, il trébucha et tomba; l’autre s’étala de tout son long par-dessus lui, et, quand mon frère se fut remis debout, il se retrouva en face des deux assaillants. Il aurait eu peu de chances contre eux si la dame svelte ne fût courageusement revenue à son aide. Elle avait été, pendant tout ce temps, en possession d’un revolver, mais il se trouvait sous le siège quand elle et sa compagne avaient été attaquées. Elle fit feu à six mètres de distance, manquant de peu mon frère. Le moins courageux des assaillants prit la fuite, et son compagnon dut le suivre en l’injuriant pour sa lâcheté. Tous deux s’arrêtèrent au bas du chemin, à l’endroit où leur acolyte gisait inanimé.

—Prenez ceci, dit la jeune dame en tendant son revolver à mon frère.

—Retournez à la voiture, répondit-il en essuyant le sang de sa lèvre fendue.

Sans un mot—ils étaient tous deux haletants—ils revinrent à l’endroit où la dame en blanc tâchait de maintenir le poney.

Les voleurs, évidemment, en avaient eu assez, car jetant un dernier regard vers eux, ils les virent s’éloigner.

—Je vais me mettre là, si vous le permettez, dit mon frère, et il s’installa à la place libre, sur le siège de devant.

La dame l’examina à la dérobée.

—Donnez-moi les guides, dit-elle, et elle caressa du fouet les flancs du poney. Au même moment, un coude de la route cachait à leur vue les trois compères.

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