LIVRE III LA CABANE (continued 2)
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—Mais comment?
Tintin nu-jambes grelottait en pleurant au centre de ses amis.
—Voilà, reprit Lebrac qui avait ramassé ses idées et combiné son plan. Tintin va partir à la cabane rejoindre Boulot et attendre la Marie. Pendant ce temps-là, nous autres, au triple galop, avec nos triques et nos sabres, nous allons filer par les champs de la fin dessous, longer le bas du bois et aller les attendre à leur tranchée.
—Et la prière? fit quelqu’un.
—Merde pour la prière! riposta le chef. Les Velrans vont certainement aller à leur cabane, car ils en ont une, ils en ont sûrement une; pendant ce temps-là, on a le temps d’arriver; on se calera dans les rejets de la jeune coupe, le long de la tranchée qui descend.
Eux, à ce moment-là, n’auront plus de triques, ils ne se douteront de rien; alors, à mon commandement, tout d’un coup, on leur tombera dessus et on leur reprendra bien la culotte. A grands coups de trique, vous savez, et s’ils font de la rebiffe, cassez-leur z’y la gueule!
C’est entendu, allez, en route!
—Mais s’ils ont caché la culotte dans leur cabane?
—On verra bien après, c’est pas le moment de cancaner, et puis y aura toujours l’honneur de sauvé!
Et comme rien ne bougeait plus à la lisière ennemie, tous les guerriers valides de Longeverne, entraînés par le général, dévalèrent comme un ouragan la pente en remblai du coteau de la Saute, sautant les murgers et les buissons, trouant les haies, franchissant les fossés, vifs comme des lièvres, hérissés et furieux comme des sangliers.
Ils longèrent le mur d’enceinte du bois et toujours galopant en silence, en se rasant le plus possible, ils arrivèrent à la tranchée qui séparait les coupes des deux pays. Ils la remontèrent à la queue leu leu, vivement, sans bruit et, sur un signe du chef qui les fit passer devant et resta en queue, par petits paquets ou individuellement, se blottirent dans les massifs de buissons épais qui grandissaient entre les baliveaux de la coupe de Velrans.
Il était temps vraiment.
Des profondeurs du taillis une rumeur montait de cris, de rires et de piétinements; encore un peu et l’on distingua les voix.
—Hein, traînait Tatti, que je l’ai bien attrapé çui-là, il n’a rien pu. Qu’est-ce qu’il doit faire maintenant «avec sa culotte qu’il n’a plus»?
—Il pourra toujours faire la colbute[85] sans perdre ce qu’il a dans ses poches.
—On va la mettre au bout de la perche, ça y est-il? Est-elle prête, Touegueule, ta perche?
—Attends un peu, je suis en train de «siver» les nœuds pour ne pas me «grafigner» les mains, na! ça y est!
—Mets-y les pattes en l’air.
—On va marcher l’un derrière l’autre, ordonna l’Aztec et on va chanter not’ cantique: s’ils entendent ça les fera bisquer!
Et l’Aztec entonna:
Je suis chrétien, voilà ma gloire, Mon espérance...
Lebrac avec Camus, tous deux cachés dans un buisson un peu plus bas que la tranchée du milieu, s’ils voyaient mal le spectacle, ne perdaient rien des paroles.
Tous leurs soldats, le poing crispé sur les gourdins, restaient muets comme les souches sur lesquelles ils étaient à croppetons. Le général, les dents serrées, regardait et écoutait. Quand les voix des Velrans reprirent après le chef:
Je suis chrétien, voilà ma gloire...
il mâcha entre ses dents cette menace:
—Attendez un peu, nom de Dieu! je vais vous en foutre, moi, de la gloire!
Cependant, triomphante, la troupe arrivait, Touegueule en tête, la culotte de Tintin servant d’enseigne au bout d’une grande perche.
Quand ils furent à peu près tous alignés dans la tranchée et qu’ils commencèrent, au rythme lent du cantique, à la descendre, Lebrac eut un rugissement épouvantable comme le cri d’un taureau qu’on égorge. Il se détendit tel un ressort terriblement bandé et bondit de son buisson pendant que tous ses soldats, enlevés par son élan, emportés par son cri, fonçaient comme des catapultes sur la muraille désarmée des Velrans.
Ah! cela ne fit pas un pli. Le bloc vivant des Longevernes, triques sifflant, vint frapper, hurlant, la ligne ahurie des Velrans. Tous furent culbutés du même coup et beugnés de coups de triques terribles, tandis que le chef, martelant de ses talons Touegueule épouvanté, lui reprenait d’un tour de main la culotte de son ami Tintin en jurant effroyablement.
Puis, en possession du vêtement reconquis avec l’honneur, il commanda sans hésitation la retraite qui se fit en vitesse par cette même tranchée du milieu que les ennemis venaient de quitter.
Et tandis que, piteux et roulés une fois de plus, ils se relevaient, le sous-bois silencieux retentissait, des rires, des huées et des vertes injures de Lebrac et de son armée regagnant leur camp au galop derrière la culotte reconquise.
Bientôt ils arrivèrent à la cabane où Gambette, Boulot et Tintin, ce dernier très inquiet sur le sort de son pantalon, entouraient la Marie qui, de ses doigts agiles, achevait de remettre aux vêtements de son frère les indispensables accessoires dont ils avaient été rudement dépouillés.
La victime cependant, sa blouse descendue comme un jupon par pudeur pour le voisinage de sa sœur, reçut son pantalon avec des larmes de joie.
Il faillit embrasser Lebrac, mais, pour être plus agréable à son ami, il déclara qu’il chargeait sa sœur de ce soin et il se contenta de lui affirmer d’une voix tremblante encore d’émotion qu’il était un vrai frère et plus qu’un frère pour lui.
Chacun comprit et applaudit discrètement.
La Marie Tintin eut sitôt fait de remettre à la culotte de son frère les boutons qui manquaient et on la laissa, par prudence, partir seule un peu en avance.
Et ce soir-là, l’armée de Longeverne, après avoir passé par de terribles transes, rentra au village fièrement, aux mâles accents de la musique de Méhul:
La victoire en chantant...
heureuse d’avoir reconquis l’honneur et la culotte de Tintin.
CHAPITRE VII LE TRÉSOR PILLÉ
Le temple est en ruine au haut du promontoire.
J. M. DE HEREDIA (les Trophées).
On n’avait, malgré tout, pas gardé rancune à Bacaillé de sa querelle avec Camus, non plus que de ses tentatives de chantage et de ses velléités de cafardage auprès du père Simon.
Somme toute, il avait eu le dessous, il avait été puni. On se garderait à carreau avec lui et sauf quelques irréductibles, dont La Crique et Tintin, le reste de l’armée et même Camus avait généreusement passé l’éponge sur cette scène regrettable, mais après tout assez habituelle, qui avait failli, à un moment critique, semer la discorde et la zizanie au camp de Longeverne.
Malgré cette attitude tolérante dont il profitait, Bacaillé n’avait point désarmé. Il avait toujours sur le cœur, sinon sur les joues, les gifles de Camus, la retenue du père Simon, le témoignage de toute l’armée (grands et petits) contre lui et surtout il avait contre l’éclaireur et lieutenant de Lebrac la haine que donne l’affreuse jalousie de l’évincé en amour. Et tout cela, non! il ne le pardonnait pas.
D’un autre côté il avait réfléchi qu’il lui serait plus facile d’exercer sur tous les Longevernes en général et sur Camus en particulier des représailles mystérieuses et de leur dresser des embûches s’il continuait à combattre dans leurs rangs. Aussi, sa punition finie, il se rapprocha de la bande.
S’il ne fut pas du combat fameux au cours duquel la culotte de Tintin, comme une redoute célèbre, fut prise et reprise, il ne songea point à s’en pendre, comme le brave Crillon, mais il vint à la Saute les soirs suivants et prit une part modeste et effacée aux grands duels d’artillerie, ainsi qu’aux assauts houleux et vociférants qui les suivaient généralement.
Il eut la joie pure de n’être pas pincé et de voir prendre tantôt par les uns, tantôt par les autres, car il les haïssait tous, quelques guerriers des deux partis que l’on renvoya ou qui revinrent en piteux état.
Il restait, lui, prudemment à l’arrière-garde, riant en dedans quand un Longeverne était pincé, plus bruyamment quand c’était un Velrans. Le trésor fonctionnait, si l’on peut dire. Tout le monde, et Bacaillé comme les autres, allait, avant de rentrer, déposer les armes à la cabane et vérifier la cagnotte qui, selon les victoires ou les revers, fluctuait, montait avec les prisonniers qu’on faisait, baissait quand il y avait un ou plusieurs vaincus (c’était rare!) à retaper pour la rentrée.
Ce trésor, c’était la joie, c’était l’orgueil de Lebrac et des Longevernes, c’était leur consolation dans le malheur, leur panacée contre le désespoir, leur réconfort après le désastre. Bacaillé un jour pensa:
Tiens, si je le leur chipais et que je le fiche au vent!
C’est pour le coup qu’ils en feraient une gueule et ça serait bien tapé comme vengeance.
Mais Bacaillé était prudent. Il songea qu’il pouvait être vu rôdant seul de ce côté, que les soupçons se dirigeraient naturellement sur lui et qu’alors, oh alors! il faudrait tout craindre de la justice et de la colère de Lebrac.
Non, il ne pouvait pas lui-même prendre le trésor.
Si je cafardais à mon père? pensa-t-il.
Ah oui! ce serait encore pis. On saurait tout de suite d’où partait le coup et moins que jamais il échappait au châtiment.
Non, ce n’était pas cela!
Pourtant, et son esprit et sa pensée sans cesse y revenaient, c’était là qu’il fallait frapper, il le sentait bien, c’était par là qu’il les atteindrait au vif.
Mais comment, comment? voilà...
Après tout, il avait le temps: l’occasion s’offrirait peut-être toute seule.
Le jeudi suivant, de bon matin, le père de Bacaillé accompagné de son fils partit à la foire à Baume. Sur le devant de la voiture à planches à laquelle on avait attelé Bichette, la vieille jument, ils s’installèrent sur une botte de paille disposée en travers; en arrière sur une litière fraîche, tout le corps dans un sac serré en coulisse autour de son cou, un petit veau de six semaines montrait sa tête étonnée. Le père Bacaillé, qui l’avait vendu au boucher de Baume, profitait de l’occasion qu’offrait la foire pour le conduire à son acquéreur. Comme c’était jeudi et qu’il devait toucher de l’argent, il emmenait son fils avec lui.
Bacaillé était joyeux. Ces bonheurs-là n’arrivaient pas souvent. Il évoquait d’avance toutes les jouissances de la journée: il dînerait à l’auberge, boirait du vin, des petits verres ou des sirops dans le gobelet de son père, il achèterait des pains d’épices, un sifflet, et il se rengorgeait encore en pensant que ses camarades, ses ennemis, enviaient certainement son sort.
Ce jour-là il y eut entre Longeverne et Velrans une bataille terrible. On ne fit, il est vrai, pas de prisonniers, mais les cailloux et les triques firent rage, et les blessés n’avaient guère, le soir, envie de rire.
Camus avait une bosse épouvantable au front, une bosse avec une belle entaille rouge, qui avait saigné durant deux heures; Tintin ne sentait plus son bras gauche ou plutôt il ne le sentait que trop; Boulot avait une jambe toute noire. La Crique n’y voyait plus sous l’enflure de la paupière droite, Grangibus avait les orteils écrasés, son frère remuait avec une peine infinie le poignet droit et l’on comptait pour rien les meurtrissures multiples qui tatouaient les côtes et les membres du général, de son lieutenant et de la plupart des autres guerriers.
Mais on ne se plaignait pas trop, car du côté des Velrans, c’était sûrement pis encore. Bien sûr qu’on n’était pas allé inventorier les «gnons» reçus par les ennemis, mais c’était une bénédiction s’il n’y en avait pas, dans le tas des écharpés, quelques-uns qui se missent au lit avec des méningites, des foulures graves, des luxations ou des fièvres carabinées.
Bacaillé, entre ses planches, sur sa botte de paille, rentra le soir, un peu éméché, l’air triomphant, et ricana même méchamment au nez des camarades qui d’aventure assistèrent à sa descente de voiture.
—Fait-il le «zig»! bon Dieu! pour une fois qu’il va à la foire, ce coco-là! Dirait-on pas qu’il descend de calèche et que son calandeau[86] est un pur sang?
Mais l’autre, d’un air de vengeance satisfaite et de profond dédain, continuait à ricaner en les regardant.
Au reste, ils ne pouvaient se comprendre.
Le lendemain, vu la quantité d’unités hors de combat, il était impossible de songer à se battre. D’ailleurs, les Velrans, eux, ne pourraient certainement pas venir! On se reposa donc, on se soigna, on se pansa avec des herbages simples ou compliqués chipés dans les vieilles boîtes à remèdes des mamans, au petit bonheur des trouvailles. Ainsi La Crique se faisait des lavages de camomille à la paupière et Tintin pansait son bras avec de la tisane de chiendent. Il jurait d’ailleurs que cela lui faisait beaucoup de bien. En médecine comme en religion il n’y a que la foi qui sauve.
Et puis on fit quelques parties de billes pour se changer un peu des distractions violentes de la veille.
Le samedi on ne devait pas plus que le vendredi se rendre au Gros Buisson. Pourtant Camus, Lebrac, Tintin et la Crique, que l’ennui taraudait, résolurent, non point d’aller chercher noise ou reconnaître l’ennemi, mais bien d’aller faire un petit tour à la cabane, la chère cabane qui abritait le trésor et où l’on était si tranquille et si bien pour faire la fête.
Ils ne confièrent à personne leur projet, pas même aux Gibus et à Gambette. A quatre heures, ils partirent chacun vers son domicile respectif et, un moment après, se retrouvèrent à la voie à Donzé pour gagner, à travers le bois du Teuré, l’emplacement de la forteresse.
Chemin faisant ils parlaient de la grande bataille du jeudi. Tintin, son bras en écharpe, et La Crique, un bandeau sur l’œil, deux des plus maltraités de la journée, revivaient avec délices les coups de pieds qu’ils avaient foutus et les coups de trique qu’ils avaient distribués avant de recevoir, l’un le poing de Touegueule dans l’œil, l’autre le bâton de Pissefroid sur le radius... ou le cubitus.
—Il a fait han! comme un bœuf qu’on assomme, disait Tintin en parlant de son grand ennemi Tatti, quand j’y ai foutu mon talon dans l’estomac; j’ai cru qu’il ne voulait pas reprendre son souffle: ça lui apprendra à me refiler ma culotte.
La Crique évoquait les dents cassées et les crachats rouges de Touegueule recevant son coup de tête sous la mâchoire et tout cela leur faisait oublier les petites souffrances de l’heure présente.
On était maintenant sous bois, dans le vieux chemin de défruit, rétréci d’année en année par les pousses vigoureuses du taillis envahissant qui obligeait à se courber ou à se baisser pour éviter la gifle sèche d’une ramille défeuillée.
Des corbeaux, qui rentraient en forêt à l’appel d’un vétéran, tournoyaient en croassant au-dessus de leur groupe...
—On dit que c’est des oiseaux qui portent malheur tout comme les chouettes qui chantent la nuit annoncent une mort dans la maison. Crois-tu que c’est vrai, toi, Lebrac? demanda Camus.
—Peuh, fit le général, c’est des histoires de vieille femme. S’il arrivait un malheur chaque fois qu’on voit un «cro», on ne pourrait plus vivre sur la terre; mon père dit toujours que ces corbeaux-là sont moins à craindre que ceusses qui n’ont point d’ailes. Faut toucher du fer quand on en voit un de ceux-là, pour détourner la malchance.
—C’est-il vrai qu’ils vivent cent ans ces bêtes-là? Je voudrais bien être que d’eux: ils voient du pays et ils ne vont pas en classe, envia Tintin.
—Mon vieux, reprit La Crique, pour savoir s’ils vivent si longtemps, et ça se peut bien, il faudrait être là et en marquer un au nid. Seulement quand on vient au monde on n’a pas toujours un corbeau sous la main et puis on n’y pense guère, tu sais, sans compter qu’il n’y a pas beaucoup de types qui viennent à cet âge-là.
—Parlez plus de ces bêtes-là, demanda Camus, moi je crois quand même que ça porte malheur.
—Faut pas être «superticieux», Camus. C’était bon pour les gens du vieux temps, maintenant on est civilisé, y a la science...
Et l’on continua à marcher, tandis que La Crique interrompait sa phrase et l’éloge des temps modernes pour éviter la caresse brusque d’une branche basse qu’avait déplacée le passage de Lebrac.
A la sortie de la forêt on obliqua vers la droite pour gagner les carrières.
—Les autres ne nous ont pas vus, remarqua Lebrac.
Personne ne sait qu’on est venu; ah! notre cabane est vraiment bien cachée.
On fit chorus. Ce sujet était inépuisable.
—C’est moi «que je l’ai trouvée»! hein! rappela La Crique, riant d’un large rire triomphant malgré son œil au beurre noir.
—Entrons, coupa Lebrac.
Un cri de stupéfaction et d’horreur jaillit simultanément des quatre poitrines, un cri épouvantable, déchirant, où il y avait de l’angoisse, de la terreur et de la rage.
La cabane était dévastée, pillée, ravagée, anéantie.
Des gens étaient venus là, des ennemis, les Velrans assurément! Le trésor avait disparu, les armes étaient cassées ou dérobées, la table arrachée, le foyer démoli, les bancs renversés, la mousse et les feuilles brûlées, les images déchirées, le miroir brisé, l’arrosoir cabossé et percé, le toit défoncé et le balai, suprême insulte, le vieux balai dérobé au stock de l’école, plus dépaillé et plus sale que jamais, dérisoirement planté en terre au milieu de ce désordre, comme un témoin vivant du désastre et de l’ironie des pillards.
A chaque découverte, c’étaient de nouveaux cris de rage, et des vociférations, et des blasphèmes, et des serments de vengeance.
On avait démoli les casseroles et... souillé les pommes de terre!
C’étaient sûrement les Velrans qui avaient fait le coup: La Crique, avec son intuitive finesse et sa logique habituelle, le prouva incontinent.
—Voyons, un homme de Longeverne qui aurait trouvé par aventure la cabane n’aurait fait qu’en rire; il en aurait jasé au village et on l’aurait su; un étranger n’avait rien à prendre là et s’en serait fichu; Bédouin, lui, était bien trop nouille pour trouver tout seul une cache pareille et d’ailleurs, depuis sa dernière soulographie, il ne se hasardait plus en rase campagne et, comme un sage, cultivait et rentrait les légumes et les fruits de son jardin.
Restaient donc les Velrans.
—Quand? La veille parbleu! puisque le jeudi soir tout était intact et qu’aujourd’hui il leur aurait été impossible de trouver après quatre heures le temps matériel nécessaire pour perpétrer un pareil saccage, à moins toutefois qu’ils ne fussent venus le matin, mais ils étaient bien trop froussards pour oser friper une classe!
—Ah! si nous étions au moins venus hier, se lamentait Lebrac. Dire que j’y ai pensé! Car enfin ils n’ont pas pu tous venir, il y en avait trop d’éclopés parmi eux, je le sais bien, peut-être, moi, comme ils étaient arrangés: ils étaient sûrement plus mal foutus que nous encore.
Ah! si on leur était tombé dessus. Bon Dieu de nom de Dieu! je les étranglais!
—Cochons! canailles! bandits!
—C’est tout de même lâche, vous savez, ce qu’ils ont fait là, jugea Camus.
—Et nous en sommes des propres pour nous rebattre!
—Il faudra trouver leur cabane aussi, nous, reprit Lebrac, il n’y a plus que ça, parbleu, plus rien que ça.
—Oui, mais quand? Après quatre heures, ils viendront faire le guet à la lisière, il n’y a que pendant la classe qu’on pourrait chercher, mais faudrait la gouepper[87] au moins huit jours de suite «passe que» il ne faut guère compter qu’on tombera dessus le premier matin. Qu’est-ce qui veut oser faire ce coup-là pour recevoir une tatouille carabinée de son père et attraper un mois de retenue du maître d’école?
—Il n’y a que Gambette.
—Mais comment ont-ils bien pu la trouver, les salauds! une cabane si bien cachée, que personne ne connaissait et où ils ne nous avaient jamais vus venir.
—C’est pas possible! on leur a dit.
—Tu crois? Mais qui? il n’y a que nous qui sachions où elle est! Il y aurait donc un traître?
—Un traître! ruminait La Crique.—Puis se frappant le front sans souci de son œil, illuminé malgré son bandeau d’une pensée subite:
—Oui! là! nom de Dieu! rugit-il, oui, il y a un traître et je le connais, le salaud, je sais qui c’est! ah! je vois tout, je devine tout maintenant, le dégoûtant, le Judas, le pourri!
—Qui? interrogea Camus.
—Qui? reprirent les deux autres.
—Bacaillé! pardi!
—Le bancal: tu crois?
—J’en suis sûr. Ecoutez-moi:
Jeudi, il n’était pas avec vous, il est allé avec son père à la foire à Baume, hein, vous vous souvenez! Rappelez-vous bien maintenant la gueule qu’il faisait en rentrant: il avait l’air de nous narguer, de se fout’ de nous, parfaitement! Eh bien, en revenant de Baume il est passé par Velrans avec son père; ils étaient un peu éméchés, ils se sont arrêtés chez quelqu’un là-bas, je ne sais pas chez qui, mais je parierais tout ce qu’on voudrait que c’est comme ça; peut-être bien même qu’il s’en est revenu avec des Velrans et alors il leur z’y a dit sûrement, il leur z’y a dit ousqu’était not’ cabane.
Alors l’autre qui n’était pas éclopé s’est amené hier ici avec les moins malades; et voilà, parbleu, voilà!
—Le cochon, le traître, la crapule! mâchonnait Lebrac, si c’est vrai, bon Dieu! gare à sa peau! je le saigne!
—Si c’est vrai? Mais c’est sûr comme un et un font «deusse», comme je m’appelle La Crique et que j’ai l’œil noir comme un cul de marmite, pardine!
—Faut le démasquer, alors, conclut Tintin.
—Allons-nous-en, il n’y a plus rien à faire ici, ça me retourne les sangs et ça me chavire le cœur de voir ça, gémit Camus; on causera bien en s’en allant et il ne faut pas surtout qu’on se doute que nous sommes venus aujourd’hui.
—C’est demain dimanche, reprit-il, on le démasquera bien, on le fera avouer, et alors...
Camus n’acheva pas. Mais son poing fermé, brandi vers le ciel, complétait énergiquement sa pensée.
Et par le même chemin qu’ils étaient venus, ils rentrèrent au village après avoir, d’un commun accord, pris de sévères dispositions pour le lendemain.
CHAPITRE VIII LE TRAITRE CHATIÉ
Le trouble de mon âme étant sans guérison, Le vœu de la vengeance est un vœu légitime.
MALHERBE (Sur la mort de son fils).
—Si on allait faire un tour à la cabane? proposa insidieusement La Crique, le dimanche après vêpres, quand tous ses camarades furent réunis, sous l’auvent de l’abreuvoir, autour du général.
Bacaillé frémit de joie, sans se douter le moins du monde qu’il était observé discrètement.
Au reste, à part les quatre chefs qui avaient pris part à la promenade de la veille, nul, pas même les Gibus ni Gambette, ne se doutait de l’état dans lequel se trouvait la cabane.
—Faudra pas se battre aujourd’hui, conseilla Camus, allons-y par la vie à Donzé.
On acquiesça à ces propositions diverses et la petite armée, babillante, gaie et sans penser à mal, s’achemina vers la forteresse.
Lebrac, selon son habitude, tenait la tête; Tintin, au milieu de la colonne et sans avoir l’air de penser à rien, marchait à hauteur de Bacaillé sur qui il ne jetait même pas les yeux; à l’arrière-garde, fermant la marche et ne perdant point de vue l’accusé, venaient La Crique et Camus, dont les blessures étaient en bonne voie de guérison.
Bacaillé était visiblement agité de pensées complexes, car il ne savait rien au juste de ce qu’avaient fait les Velrans: qu’allait-on trouver à la cabane? Quelle gueule feraient Lebrac et Camus et les autres si...
Il les regardait de temps à autre à la dérobée, et ses yeux pétillaient malgré lui de malice contenue, de joie refrénée et aussi d’un léger sentiment de crainte.
Et s’ils allaient se douter! Mais comment pourraient-ils savoir et surtout prouver?
On avançait dans le sentier du bois. Et la Crique penché vers le grimpeur lui disait:
—Hein, Camus, tes corbeaux d’hier, tu te souviens... j’aurais jamais cru. C’est tout de même vrai que ça porte malheur quelquefois ces bêtes-là.
—Demande voir à Bacaillé, riposta Camus, qui, par un inexplicable revirement, redevenait sceptique, demande z’y voir s’il en a vu ce matin, des corbeaux. Il ne se doute guère que nous savons et ne sait pas ce qui l’attend. Regarde-le, mais regarde-le donc un peu ce salaud-là!
—Crois-tu qu’il a du toupet? Oh! il se croit bien sûr et bien tranquille!
—Tu sais, faut pas le laisser échapper!
—Penses-tu, un bancal comme ça!
—Oh! mais, il court bien tout de même ce sauteré-là[88]!
A l’autre extrémité de la colonne, on entendait Boulot qui disait:
—Ce que je ne comprends pas, c’est qu’ils reviennent encore après les tatouilles qu’on leur z’y a foutues.
—Pour moi, répondait Lebrac, ils doivent avoir une cache, eux aussi; vous avez bien vu que pour la culotte de Tintin ils n’avaient plus de triques en sortant du bois.
—Oui, ils ont sûrement une cabane comme nous, concluait Tigibus.
Bacaillé, à cette affirmation, eut un ricanement muet qui n’échappa point à Tintin pas plus qu’à La Crique ni à Camus.
—Eh bien! es-tu sûr maintenant? fit la Crique.
—Oui! répondit l’autre. Ah! la crapule! faudra bien qu’il avoue!
On sortait du bois, on allait arriver, on s’engageait dans les chemins creux.
—Ah! nom de Dieu! s’exclama Lebrac s’arrêtant, et, ainsi que c’était convenu, jouant la rage et la surprise, comme s’il eût tout ignoré.
Il y eut un vacarme effroyable de cris et de bousculades pour voir plus vite et ce fut bientôt un concert farouche de malédictions.
—Bon Dieu de bon Dieu! c’est-y possible!
—Cochons de cochons!
—Qui est-ce qui a bien pu faire ça?
—Le trésor?
—Rien, pus rien! râlait Grangibus.
—Et notre toit, et nos sabres, not’ arrosoir, nos images, le lit, la glace, la table!
—Le balai?
—C’est les Velrans!
—Pour sûr! qui ça serait-il?
—Peut-on savoir, hasarda Bacaillé, pour dire quelque chose lui aussi.
Tous étaient entrés derrière le chef. Seuls, Camus et La Crique, sombres et silencieux, leur trique au poing, comme le Chéroub au seuil du paradis perdu, gardaient la porte.
Lebrac laissa ses soldats se plaindre, se lamenter et hurler ainsi que des chiens qui sentent la mort. Lui, comme écrasé, s’assit à terre, au fond, sur les pierres qui avaient contenu le trésor, et, la tête dans les mains, sembla s’abandonner à son désespoir.
Personne ne songeait à sortir: on criait, on menaçait; puis l’effervescence de cris se calma et cette grande colère bruyante et vaine fit place à la prostration qui suit les irréparables désastres.
Camus et La Crique gardaient toujours la porte.
Enfin Lebrac, relevant la tête et se redressant, montra sa figure ravagée et ses traits crispés.
—C’est pas possible, rugit-il, que les Velrans aient fait ça tout seuls; non, c’est pas possible qu’ils aient réussi à trouver not’ cabane sans qu’on leur ait enseigné où elle était! C’est pas possible, on leur a dit!
Il y a un traître ici!
Et son accusation proférée tomba dans le grand silence comme un coup de fouet cinglant sur un troupeau désemparé.
Les yeux s’écarquillèrent, et papillotèrent. Un silence plus lourd plana.
—Un traître! reprirent en écho lointain et affaibli quelques voix, comme si c’eût été monstrueux et impossible.
—Un traître! oui! tonna derechef Lebrac. Il y a un traître et je le connais.
—Il est ici, glapit La Crique, brandissant son épieu d’un geste exterminateur.
—Regardez et vous le verrez, le traître! reprit Lebrac, fixant Bacaillé de ses yeux de loup.
—C’est pas vrai; c’est pas vrai! balbutia le bancal qui rougissait, blêmissait, verdissait, tremblait devant cette accusation muette comme toute une frondaison de bouleau et chancelait sur ses jambes.
—Vous voyez bien qu’il se dénonce tout seul, le traître. Le traître, c’est Bacaillé! là, le voyez-vous?
—Judas! va, hurla Gambette, terriblement ému, tandis que Grangibus, frémissant, lui posait la griffe sur l’épaule et le secouait comme un prunier.
—C’est pas vrai, c’est pas vrai! protestait de nouveau Bacaillé; quand est-ce que j’aurais pu leur dire, moi, je ne les vois pas les Velrans, je ne les connais pas!
—Silence, menteur! coupa le chef, nous savons tout. Jeudi la cabane était intacte, c’est vendredi qu’on l’a sacquée, puisqu’hier elle y était déjà. Allez, dites-le, ceux qui sont venus hier soir avec moi!
—Nous le jurons, firent ensemble Camus, Tintin et La Crique levant la main droite préalablement mouillée de salive et crachant par terre, serment solennel.
—Et tu vas dire, canaille, ou je t’étrangle, t’entends! tu vas avouer à qui tu l’as dit jeudi en revenant de Baume!
C’est jeudi que t’as vendu tes frères!
Une secouée brutale rappela à Bacaillé ahuri sa situation terrible.
—C’est pas vrai, na! continua-t-il à nier, et j’ veux m’en aller puisque c’est comme ça.
—On ne passe pas, grogna La Crique, levant son bâton.
—Lâches! vous êtes des lâches! riposta Bacaillé.
—Canaille! gibier de bagne, beugla Camus; il nous trahit, il nous fait voler et il nous insulte encore par-dessus le marché!
—Liez-le, ordonna Lebrac d’un ton sec.
Et, avant que la chose fût faite, il se saisit du prisonnier et le calotta vigoureusement.
—La Crique, interrogea-t-il ensuite, d’un air grave, toi qui connais ton histoire de France, dis-nous un peu comment on s’y prenait au bon vieux temps pour faire avouer leurs crimes aux coupables?
—On leur «roustissait» les doigts de pied.
—Déchaussez le traître alors et allumez du feu.
Bacaillé se débattait.
—Oh! tu as beau faire, prévint le chef, tu n’échapperas pas; avoueras-tu, canaille?
Une fumée épaisse et blanche montait déjà d’un amas de mousse et de feuilles sèches.
—Oui, fit l’autre affolé, oui!
Et le bancal, toujours maintenu par des ficelles et des mouchoirs roulés en forme de lien, au milieu du cercle menaçant et furibond des guerriers de Longeverne, avoua par petites phrases qu’il était en effet revenu de Baume avec Boguet de Velrans et le père d’icelui, qu’ils s’étaient arrêtés chez eux, là-bas, pour boire un litre et une goutte, et qu’il avait, étant saoul, raconté, sans croire mal faire, où se trouvait la cabane de Longeverne.
—C’est pas la peine d’essayer de nous monter le coup, tu sais, coupa La Crique, j’ai bien vu la gueule que tu faisais en rentrant de Baume, tu savais bien ce que tu disais; et en venant ici tout à l’heure, nous t’avons bien vu aussi. Tu savais!
—Tout ça, «c’est passe que tu bisques» de ce que la Tavie aime mieux Camus. Elle a sûrement raison de se foutre de ta gueule! Mais est-ce qu’on t’avait fait du mal après l’affaire de vendredi? Est-ce qu’on t’a seulement empêché de revenir te battre avec nous? Pourquoi alors que tu te venges aussi salement! T’as pas «d’escuses»!
—Voilà, conclut Lebrac, serrez les nœuds. On va le juger.
Un grand silence tomba.
Camus et La Crique, geôliers sinistres, barraient toujours le seuil. Une houle de poings se tendaient vers Bacaillé. Comprenant qu’il n’avait pas de pitié à attendre des geôliers et sentant venir l’heure des expiations suprêmes, il eut une révolte désespérée et terrible et essaya de ruer, de se débattre et de mordre.
Mais Gambette et les Gibus, qui avaient assumé le rôle de garde-chiourme, étaient des gars solides et râblés, et on ne le leur faisait pas comme ça, d’autant que la colère, une colère folle qui leur faisait les oreilles rouges, décuplait encore leurs forces.
Les poignets de Bacaillé, serrés dans des étaux de fer, devinrent bleus, ses jambes furent en un clin d’œil ligotées plus étroitement encore et on le jeta comme un paquet de chiffons au milieu de la cabane, sous le trou du toit défoncé, du toit si solide que, malgré tous leurs efforts, les Velrans ne l’avaient pu crever qu’en un seul endroit.
Lebrac en chef parla:
—La cabane, dit-il, est foutue; on connaît notre cache; tout est à refaire; mais ça ce n’est rien: il y a le trésor qui a disparu, il y a l’honneur qui est atteint.
L’honneur on le redressera, on sait ce que valent nos poings, mais le trésor... le trésor valait bien cent sous!
Bacaillé, continua-t-il gravement, tu es complice des voleurs, tu es un voleur, tu nous as volé cent sous; as-tu un écu de cinq livres à nous rendre?
La question était de pure forme et Lebrac ne l’ignorait pas. Qui est-ce qui avait jamais eu cent sous à soi, cent sous ignorés des parents et sur lesquels ces derniers ne pussent avoir à toute heure droit de haute main?
Personne!
—J’ai trois sous, gémit Bacaillé.
—Fous-toi-les «quèque» part tes trois sous! rugit Gambette.
—Messieurs, reprit Lebrac, solennel, voici un traître et nous allons le juger et l’exécuter sans rémission.
—Sans haine et sans crainte, redressa La Crique, qui se remémorait des lambeaux de phrases d’instruction civique.
—Il a avoué qu’il était coupable, mais il a avoué parce qu’il ne pouvait pas faire autrement et que nous connaissions son crime. Quel supplice doit-on lui faire subir?
—Le saigner! rugirent dix voix.
—Le pendre! beuglèrent dix autres.
—Le châtrer! grondèrent quelques-uns.
—Lui couper la langue!
—On va d’abord, interrompit le chef, plus prudent et gardant inconsciemment, malgré sa colère, une plus saine idée des choses et des conséquences de leur acte, on va d’abord lui nettoyer tous ses boutons pour reconstituer un noyau de trésor et remplacer en partie celui qui nous a été volé par ses amis les Velrans.
—Mes habits du dimanche? sursauta le prisonnier.
—J’ veux pas, j’ veux pas! je l’ dirai à nos gens[89]!
—Chante toujours, mon petit, tu nous amuses; mais tu sais, tu n’as qu’à recommencer à cafarder pour voir un peu, et j’ te préviens que si tu brailles trop fort ici on te la boucle, ta gueule, avec ton «tire-jus», comme on a fait à l’Aztec des Gués.
Comme ces menaces ne décidaient point Bacaillé à se taire, on le bâillonna et on fit sauter tous ses boutons.
—Ce n’est pas tout ça, n. d. D., reprit La Crique, si on ne fait que ça à un traître, c’est vraiment pas la peine! Un traître!... c’est un traître! n. d. D. et ça n’a pas le droit de vivre!
—On va le fouetter, proposa Grangibus, chacun son coup puisqu’il nous a fait du mal à tertous.
On ligota de nouveau Bacaillé nu sur les planches de la table démolie.
—Commencez, ordonna Lebrac.
Un à un, la baguette de coudre à la main, les quarante Longevernes défilèrent devant Bacaillé, qui, sous leurs coups, hurlait à fendre le roc, et ils lui crachèrent sur le dos, sur les reins, sur les cuisses, sur tout le corps en signe de mépris et de dégoût.
Durant ce temps, une dizaine de guerriers, sous la conduite de La Crique, étaient sortis avec les habits du condamné.
Ils revinrent quand finissait l’opération et Bacaillé, débâillonné et délié, reçut au bout de longs bâtons les diverses pièces de son habillement veuves de boutons qui avaient été de plus largement compissées et abondamment souillées d’autre façon encore par les justiciers de Longeverne.
—Va te faire recoudre ça par les Velrans! lui conseilla-t-on pour finir.
CHAPITRE IX TRAGIQUES RENTRÉES
Les sanglots des martyrs et des suppliciés Sont une symphonie enivrante sans doute...
CH. BAUDELAIRE (les Fleurs du Mal).
Bacaillé, dépêtré de ses liens, les fesses en sang, la face congestionnée, les yeux révulsés d’horreur, reçut en pleine figure les paquets malodorants qu’étaient ses habits, cependant que toute l’armée, suivant ses chefs, l’abandonnait à son sort et quittait dignement la cabane pour aller un peu plus loin, dans un endroit désert et caché, se concerter sur ce qu’il convenait de faire en si pressante et pénible occurrence.
Pas un ne se demandait ce qu’il allait advenir du traître démasqué, châtié, fessé, déshonoré, empuanti. Ça, c’était son affaire, il n’avait que ce qu’il méritait et tout juste encore. Des râles et des hoquets de rage, des sanglots d’un homme qu’on assassine parvenaient bien jusqu’à leurs oreilles, ils ne s’en soucièrent point.
Bientôt, par degrés, l’autre reprenant conscience et se sauvant à toute allure, les sanglots et les cris et les hurlements diminuèrent et l’on n’entendit plus rien.
Alors Lebrac commanda.
—Il faut aller prendre à la cabane tout ce qui peut servir encore et aller le cacher ailleurs en attendant.
A deux cents mètres de là, dans le taillis, une petite excavation, insuffisante pour remplacer celle qu’on venait de perdre par le crime de Bacaillé, pouvait, faute de mieux, abriter momentanément les débris de ce qui avait été le palais de gloire de l’armée de Longeverne.
—Il faut tout apporter ici, décida-t-il. Et immédiatement la majeure partie de la troupe s’occupa à ce travail.
—Fichez aussi le mur en bas, compléta-t-il, enlevez le toit et murez la provision de bois; il faut qu’on ne voie plus rien de rien.
Les ordres étant donnés, pendant que les soldats vaquaient à ces corvées réglementaires et pressées, il conféra avec les autres chefs: Camus, La Crique, Tintin, Boulot, Grangibus et Gambette.
Ce fut une conférence longue et mystérieuse.
L’avenir et le présent y furent confrontés au passé, non sans regrets et sans plaintes, et surtout l’on agita la question de reconquérir le trésor.
Ce trésor était sûrement dans la cabane des Velrans et la cabane était dans le bois; mais comment le trouver et surtout quand pourrait-on le chercher?
Il n’y avait que Gambette habitant sur la Côte et quelquefois Grangibus occupé au moulin qui pouvaient invoquer des motifs plausibles d’absence sans courir le risque d’un contrôle immédiat et sérieux.
Gambette n’hésita pas.
—Je gouepperai[90] l’école tant qu’il faudra; je battrai le bois en long, en large, en haut, en travers, j’en laisserai pas un pouce d’inesqueploré[91], tant que j’aurai pas démoli leur cabane et repris notre sac. Grangibus déclara que, toutes les fois qu’il pourrait se joindre à lui, il le retrouverait à la Carrière à Pepiot, une demi-heure environ avant l’entrée en classe.
Dès que la traque de Gambette aurait abouti et qu’on aurait reconquis le trésor, on rebâtirait la cabane sur un emplacement qu’on déterminerait plus tard, après les recherches les plus sérieuses.
Pour l’heure, on se contenterait de protéger jusqu’au contour des Menelots et à la marnière de Jean-Baptiste le retour au Vernois des Gibus.
Le transport des matériaux était achevé; les guerriers vinrent se grouper autour des chefs.
Lebrac, au nom du Conseil, annonça gravement que la guerre à la Saute était suspendue jusqu’à une date prochaine qu’on fixerait de façon précise dès qu’on aurait retrouvé ce qu’il fallait.
Le conseil, prudent, gardait en effet pour lui le secret de ses grandes décisions.
On effaça aussi bien que possible les traces qui menaient de l’ancienne cabane à la nouvelle réserve, après quoi, le soleil baissant, on se résolut à regagner le village sans se douter qu’à cette heure il était en pleine révolution.
Les conscrits qui jouaient aux quilles, les hommes qui buvaient leur litre à l’auberge de Fricot, les commères allant faire la causette avec la voisine, les grandes filles s’exerçant à la broderie ou au crochet derrière les rideaux de la fenêtre, toute la population de Longeverne, se récréant ou se reposant, fut tout d’un coup attirée, aspirée devrait-on dire, au milieu de la rue, par des cris épouvantables, par les râles qui n’avaient plus rien d’humain d’un malheureux qui est à bout, qui va tomber, rendre l’âme, et chacun, les yeux arrondis d’angoisse, se demandait ce qu’il y avait.
Et voilà que l’on vit surgir du «traje» des Cheminées, bancalant plus que jamais et courant et hurlant autant qu’on peut hurler, Bacaillé tout nu ou presque, car il n’avait sur son dos que sa chemise et aux pieds des souliers sans cordons. Il tenait sur ses bras deux paquets d’habits et il sentait, il empoisonnait plus que trente-six charognes en train de pourrir.
Les premiers qui accoururent à sa rencontre reculèrent en se bouchant le nez, puis, un peu aguerris, se rapprochèrent tout de même, complètement ahuris, interrogeant:
—Qu’est-ce qu’il y a?
Bacaillé avait les fesses rouges de sang, des rigoles de crachat lui descendaient le long des cuisses, ses yeux chavirés n’avaient plus de larmes, ses cheveux étaient tout droits et agglutinés comme les poils d’un hérisson, et il tremblait comme une feuille morte qui va se détacher de son rameau et s’envoler au vent.
—Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est-ce qu’il y a?
Bacaillé ne pouvait rien dire: il hoquetait, râlait, se tordait, hochait la tête, se laissait aller.
Son père et sa mère accourus l’emportèrent à la maison à demi évanoui, cependant que tout le village intrigué les suivait.
On pansa les fesses de Bacaillé, on le débarbouilla, on mit tremper ses habits dans une seille à la remise, on le coucha, on lui chauffa des briques, des cruchons, des bouillottes; on lui fit boire du thé, du café, des grogs et, toujours hoquetant, il se calma un peu et baissa les paupières.
Un quart d’heure après, un peu remis, il rouvrait les yeux et racontait à ses parents, ainsi qu’aux nombreuses femmes qui entouraient sa couche, tout ce qui venait de se passer à la cabane, en omettant toutefois soigneusement de spécifier les motifs qui lui avaient valu ce traitement barbare, c’est-à-dire sa trahison.
Il dit tout le reste: il vendit tous les secrets de l’armée de Longeverne, il narra les escapades à la Saute et les batailles, il confessa les boutons chipés et la contribution de guerre, il dévoila tous les trucs de Lebrac, dénonça tous ses conseils; il chargea Camus autant qu’il put; il dit les planches dérobées, les clous soustraits, les outils empruntés et la noce, la goutte, le vin, les pommes et le sucre volés, les chants obscènes, la dégueulade au retour, et les farces à Bédouin et le culottage de saint Joseph avec les dépouilles de l’Aztec des Gués, tout, tout, tout; il se dégonfla, se vida, se vengea et s’endormit là-dessus avec la fièvre et le cauchemar.
Marchant sur la pointe des pieds, une à une ou par petits groupes, s’arrêtant de temps à autre pour jeter un coup d’œil sur l’intéressant malade, les visiteuses se retirèrent. Mais elles s’attendirent au seuil de la porte, et, toutes réunies, conférèrent, s’animèrent, s’excitèrent, se montèrent jusqu’à la fureur folle: œufs volés, boutons raflés, clous chipés, sans compter ce qu’on ne savait pas, et bientôt pas un chat dans le village—si toutefois ces gracieux animaux eurent le mauvais goût de prêter l’oreille aux discours de leurs patronnes—n’ignora un mot de la terrible affaire.
—Les gredins! les gouillands! les gouapes! les voyous! les saligauds!
—Attendez un peu qu’il rentre, j’ vais le soigner, le mien!
—J’ vais lui servir quéque chose aussi, au nôtre!
—Si c’est permis, des gamins de leur âge!
—Y a pus d’enfants, voyez-vous!
—Moi, c’est son père qui va lui en foutre!
—Attendez seulement qu’ils reviennent!
Le fait est qu’ils ne paraissaient point autrement pressés de rentrer, les gars de Longeverne, et ils l’auraient été bien moins encore s’ils avaient pu se douter de l’état de surexcitation dans lequel la rentrée et les révélations de Bacaillé avaient mis les auteurs de leurs jours.
—Vous ne les avez pas encore revus?
—Non! quelles sottises peuvent-ils bien être encore en train de faire?
Les pères venaient de rentrer pour arranger les bêtes, leur donner à manger, les mener boire et renouveler la litière. Ils criaient moins que leurs épouses, mais ils avaient les traits crispés et durcis.
Le père Bacaillé avait parlé de maladie, procès, dommages-intérêts, et, dame! quand il était question de leur faire desserrer les cordons de la bourse, cela n’allait point; aussi promettaient-ils intérieurement, et même à haute voix, de fabuleuses raclées à leurs rejetons.
—Les voici, annonça la mère Camus, du haut de sa levée de grange, la main en abat-jour sur les yeux.
Et, en effet, presque aussitôt, se poursuivant et discutant comme à l’ordinaire, les gamins du village apparurent dans le chemin près de la fontaine.
—File chez nous, tout de suite, commanda sèchement à son fils le père Tintin, qui abreuvait ses bêtes.
Lebrac, ajouta-t-il, et toi aussi, Camus, y a ton père qui t’a déjà appelé trois fois.
—Ah bien! on y va alors, répondirent nonchalamment les deux chefs.
Et bientôt, de tous les coins, sur tous les seuils, on vit surgir des mamans ou des papas hélant à haute voix leur fils et le priant de rentrer immédiatement.
Les Gibus et Gambette, presque instantanément abandonnés, se résolurent, puisqu’il en était ainsi, à regagner également leurs domiciles respectifs; mais Gambette, en montant la côte, et les Gibus, la dernière bicoque dépassée, s’arrêtèrent court.
De toutes les maisons du village, des cris, des hurlements, des vociférations, des râles, mêlés à des coups de pieds claquant, à des coups de poings, sonnant, à des tonnerres de chaises et de meubles s’écroulant, se mariaient à des jappements épouvantés de chiens se sauvant, de chats faisant claquer les chatières pour le plus effroyable charivari qu’oreille humaine pût rêver.
On eût dit que partout à la fois on s’égorgeait.
Gambette, le cœur serré, immobile, écoutait.
C’étaient... oui, c’étaient bien les voix de ses amis: c’étaient les rugissements de Lebrac, les cris de putois de La Crique, les meuglements de Camus, les hurlements de Tintin, les piaillements de Boulot, les pleurs des autres et leurs grincements de dents: on les battait, on les rossait, on les étrillait, on les assommait!
Qu’est-ce que ça pouvait bien signifier?
Et il revint par derrière, à travers les vergers, n’osant repasser devant chez Léon, le buraliste, où quelques célibataires endurcis, fumant leur bouffarde, jugeaient des coups d’après les cris et discutaient avec ironie sur la vigueur comparée des poignes paternelles.
Il aperçut les deux Gibus, arrêtés, eux aussi, comme des lièvres qui écoutent la chasse, l’œil rond et les cheveux hérissés...
—Entends-tu? entendez-vous?
—Ils les éreintent! Pourquoi?
—Bacaillé!... fit Grangibus, c’est à cause de Bacaillé, je parierais! oui, il est rentré tout à l’heure au village, peut-être tel qu’on l’avait laissé, avec ses habits pleins de merde et il a dû recafarder!
—Peut-être qu’il a tout raconté, le salaud!
—Alors, nous aussi, quand les vieux le sauront, on va recevoir la danse!
—S’il n’a pas dit nos noms et qu’on en parle chez nous, on dira qu’on n’y était pas.
—Ecoute! écoute...
Une bordée de sanglots et de râles et de cris et d’injures et de menaces s’évadait de chaque maison, montait, se mêlait, emplissait la rue pour une effarante cacophonie, un sabbat infernal, un vrai concert de damnés.
Toute l’armée de Longeverne, du général au plus humble soldat, du plus grand au plus petit, du plus malin au moins dégourdi, tous recevaient la pile et les paternels y allaient sans retenir (la question d’argent ayant été évoquée), à grands coups de poings et de pieds, de souliers et de sabots, de martinets et de triques; et les mères s’en mêlaient elles aussi, farouches, impitoyables sur les questions de gros sous, tandis que les sœurs, navrées et un peu complices, pleuraient, se lamentaient et suppliaient qu’on ne tuât pas pour si peu leur pauvre petit frère.
La Marie Tintin voulut intervenir directement. Elle reçut de sa mère une paire de gifles lancées à toute volée avec cette menace:
—Toi, petite garce, mêle-toi de ce qui te regarde, et que j’entende dire encore par les voisines que tu fricotes avec ce jeune gouilland de Lebrac, je veux t’apprendre ce qui est de ton âge.
La Marie voulut lui répliquer: une nouvelle paire de claques du père lui en coupa l’envie et elle s’en fut pleurer silencieusement dans un coin.
Et Gambette et les Gibus, épouvantés, s’en furent aussi, chacun de leur côté, après avoir convenu que Grangibus irait en classe le lendemain matin pour avoir des renseignements sur ce qui s’était passé et qu’il accompagnerait le mardi Gambette à la Saute dans sa recherche de la cabane des Velrans pour lui raconter comment tout ça avait tourné.
CHAPITRE X DERNIÈRES PAROLES
Et s’il n’en reste qu’un je serai celui-là!
VICTOR HUGO (les Châtiments).
Sous la pression de la poigne toute puissante et les irrésistibles arguments que sont des coups de pied au cul bien appliqués, une promesse, un serment avaient été arrachés à presque tous les guerriers de Longeverne: la promesse de ne plus se battre avec les Velrans, le serment de ne plus détourner à l’avenir ni boutons, ni clous, ni planches, ni œufs, ni sous au détriment du ménage.
Seuls les Gibus et Gambette, habitant des métairies éloignées du centre, avaient momentanément échappé à la sauce; quant à Lebrac, plus têtu qu’une demi-douzaine de mules, il n’avait rien voulu avouer ni sous la menace, ni sous la trique. Il n’avait rien promis, ni juré; il était resté muet comme une carpe, c’est-à-dire qu’il n’avait pas proféré, durant la bastonnade furieuse qu’il reçut, de sons humainement articulés; mais, par contre, il s’était copieusement rattrapé en beuglements, en rugissements, en hennissements, en hurlements qui auraient pu rendre jaloux tous les animaux sauvages de la création.
Et naturellement tous les jeunes Longevernois se couchèrent ce soir-là sans souper ou bien eurent pour toute pitance, avec le morceau de pain sec, la permission d’aller boire un coup à l’arrosoir ou au bassin[92].
On leur défendit le lendemain de s’amuser avant la classe, on leur ordonna de rentrer immédiatement après onze et quatre heures; interdiction aussi de parler aux camarades, recommandation au père Simon de donner des devoirs supplémentaires et des leçons itou, de veiller à l’isolement, de punir dur et de doubler chaque fois qu’un audacieux oserait troubler le silence et enfreindre la défense générale donnée de concert par tous les chefs de famille.
A huit heures moins cinq minutes on les lâcha.
Les Gibus, arrivant, voulurent interpeller Tintin, qui filait sous les yeux de son père, Tintin les yeux rouges et les épaules renfoncées, qui eut en les entendant, un regard affolé et se tut obstinément comme si le chat lui eût mangé la langue. Il n’eurent pas plus de succès auprès de Boulot.
Décidément ça devenait grave.
Tous les pères étaient sur le seuil de leur porte. Camus fut aussi muet que Tintin, et La Crique eut un geste d’épaules qui en disait long, très long.
Grangibus pensait se rattraper dans la cour de l’école. Mais le père Simon ne leur permit pas d’y entrer!
En arrêt devant la porte, il les parquait par deux dès leur arrivée avec défense d’ouvrir la bouche.
Grangibus regretta amèrement de n’avoir pas suivi son impulsion première qui lui commandait d’accompagner Gambette dans ses recherches et d’avoir laissé à son frère le soin de les renseigner.
On entra.
Le maître, du haut de sa chaire, droit et sévère, sa règle d’ébène à la main, commença par flétrir en termes énergiques leur conduite sauvage de la veille, indigne de citoyens civilisés, vivant en République dont la devise était: liberté, égalité, fraternité!
Il les compara ensuite aux êtres apparemment les plus horrifiques et les plus dégradés de la création: aux apaches, aux anthropophages, aux ilotes antiques, aux singes de Sumatra et de l’Afrique équatoriale, aux tigres, aux loups, aux indigènes de Bornéo, aux Bachi-bouzouks, aux Barbares des temps jadis, et, c’était le plus grave, comme conclusion à ce discours, déclara qu’il ne tolérerait pas un mot, que le premier geste de communication qu’il surprendrait soit en classe, soit en récréation vaudrait, à son auteur trente jours de retenue et dix pages, par soir, d’histoire de France ou de géographie à copier et à réciter.
Ce fut une classe morne pour tous; on n’entendait que le bruit crissant des plumes mordant rageusement le papier, quelques claquements de sabots, le frottement léger et étouffé des pupitres levés avec prudence, et, quand venait l’heure des leçons, la voix rogue du père Simon et le récitatif hésitant et timide de l’interrogé.
Les Gibus pourtant auraient bien voulu être fixés, car l’appréhension de la raclée, comme une épée de Damoclès, pendait toujours sur leur destin.
A la fin, Grangibus, par l’intermédiaire de ses voisins et avec d’infinies précautions, fit passer à Lebrac un court billet interrogateur.
Lebrac, par le même truchement, réussit à lui répondre, à lui narrer en quelques phrases poignantes la situation, et lui indiquer en quelques mots concis la conduite à tenir.
«Bacaillé oli avèque la fiaivre, sai dès manier. Hi la tout vandu lamaiche. Tout le monde a aité rocé. Défence de cosé ou bien nouvaile danse, sairman de pas recommencé, mais on çanfou, les Velrant repaieron tou. Rechaircher le tréssor quand même.»
Grangibus en savait assez. Il était inutile de s’exposer davantage.
L’après-midi même, il fripait la classe et filait rejoindre Gambette, tandis que son frère l’excusait auprès du maître en disant que Narcisse le domestique s’étant fait mal au bras, son frère le remplaçait momentanément au travail du moulin.
Le mardi et le mercredi furent, comme le lundi, des jours mornes et studieux. Les leçons étaient sues imperturbablement et les devoirs soignés, fignolés et parachevés.
On n’essaya pas d’enfreindre les ordres, c’était trop grave, on fit comme les chats, patte douce, on eut l’air soumis.
Tigibus, tous les jours, passait le même billet à Lebrac:
—Rien!
Le vendredi, la surveillance un peu se relâcha: ils étaient si sages et sans doute si bien corrigés, totalement guéris, et puis on apprit que Bacaillé s’était levé.
La crainte de la justice et des dommages-intérêts se dissipant avec la guérison du malade, les pères et les mères sentirent s’apaiser par degrés leur rancune et se montrèrent moins rogues. Mais on se garda à carreau tout de même dans le petit monde des gosses.
Le samedi, comme Bacaillé était sorti, la tension diminua encore; on leur permit de jouer dans la cour et ils purent, au cours des parties organisées, mêler aux expressions réglementaires du jeu quelques phrases relatives à leur situation, phrases brèves, prudentes et à double entente, car ils se sentaient épiés.
Le dimanche, un peu avant la messe, ils purent se réunir autour de l’abreuvoir et causer enfin de leurs affaires.
Ils virent passer, tenant son père par la main, Bacaillé, entièrement remis et plus narquois que jamais dans ses habits «rappropriés». Après vêpres, ils crurent habile et prudent de rentrer avant qu’on les y invitât.
Bien leur en prit, en effet, car ce dernier trait désarma tout à fait les parents et le maître si bien que, le lundi, on les laissa libres de jouer et de bavarder comme avant la sauce, ce qu’ils ne manquèrent pas de faire à quatre heures, loin des oreilles inquisitoriales et des regards malintentionnés.
Mais le mardi, tous eurent une grosse émotion: Grangibus arriva à l’école avec son frère, et Gambette lui aussi descendit de la Côte avant huit heures. Il apportait au père Simon un chiffon de papier graisseux plié en quatre, que l’autre ouvrit et sur lequel il lut:
«Mocieu le maître,
«Je vous envoi sé deux mots pour vous dire que j’ai gardé Léon à la méson à cause de mes rumatisses pour arrangé les bêtes.
«Jean-Baptiste Cassard.»
C’était Gambette qui avait rédigé le billet, et Grangibus qui l’avait signé pour le père de l’absent, afin que les deux écritures ne se ressemblassent point: il passa haut la main.
La chose, d’ailleurs, n’inquiétait pas les guerriers; Gambette, on le savait, était souvent retenu à la maison.
Mais si Gambette revenait avec Grangibus, c’est qu’il avait trouvé la cabane des Velrans et repris le trésor.
Les yeux de Lebrac flamboyaient comme ceux d’un loup; les camarades n’étaient pas moins intéressés. Ah! comme elle était oubliée la pile de l’avant-dernier dimanche, et comme les promesses et les serments arrachés de force à leurs lèvres pesaient peu à leurs âmes de douze ans.
—Ça y est ti? interrogea-t-il.
—Voui, ça y est! fit Gambette.
Lebrac faillit pâlir et tomber, il ravala sa salive.
Tintin, La Crique, Boulot avaient entendu la demande et la réponse; eux aussi étaient pâles.
Lebrac décida:
—Faudra se réunir ce soir!
—Oui, à quatre heures, à la Carrière à Pepiot. Tant pis si on est chopé!
—On s’arrangera, exposa La Crique, pour jouer à la cachette, on filera chacun par un chemin de ce côté-là sans rien dire à personne.
—Entendu!
C’était un soir gris et sombre. La bise avait couru tout le jour, balayant la poussière des routes: elle s’arrêtait un peu de souffler; un calme froid pesait sur les champs; des nuages plombés, de gros nuages informes s’ébattaient à l’horizon; la neige n’était pas loin sans doute, mais aucun des chefs accourus à la carrière ne sentait la froidure, ils avaient un brasier dans le cœur, une illumination dans le cerveau.
—Où est-il? demanda Lebrac à Gambette.
—Là-haut, à la nouvelle cache, répondit l’autre; et tu sais, il a fait des petits.
—Ah!
Et comme Boulot, toujours bon dernier, arrivait, ils filèrent tous au triple galop vers leur abri provisoire où Gambette extirpa de dessous un amas de planches et de clous, un sac énorme, rebondi, pétant de boutons, alourdi de toutes les munitions des guerriers de Velrans.
—Comment as-tu fait pour le trouver? Tu as démoli leur cabane?
—Leur cabane! s’exclama Gambette..., cabane! Peuh! pas une cabane, ils sont trop bêtes pour en bâtir une comme nous, pas même un bacul, un petit machin de rien du tout, accouté contre un bout de rocher et qu’on ne pouvait même pas voir!
C’est à peine si on pouvait y entrer à genoux.
—Ah!
—Oui, leurs sabres, leurs triques, leurs lances étaient empilés là-dedans et on a commencé par leur z-y casser tous l’un après l’autre, tant qu’à force on en avait mal aux genoux.
—Et le sac!
—Mais je vous ai pas dit comment qu’on l’avait trouvé leur bacul. Ah! mes vieux, ce qu’on a eu du mal!
—Depuis huit jours qu’on cherchait pour rien, renchérit Grangibus, ça commençait à être emm...bêtant.
—Et devinez comment qu’on l’a trouvé?
—J’ donne ma part au chat, pressa La Crique.
—Et moi aussi, firent tous les autres, impatients.
—Non, vous ne devineriez jamais, et ce qu’on a eu de la veine de regarder en l’air.
—?...
—Oui, mes vieux, on avait déjà bien passé quatre ou cinq fois par là, quand, sur un chêne, un peu plus loin, on a vu une boule d’écureuil et Grangibus m’a dit:
—Je ne sais s’il est dedans? si tu montais voir comme c’est.
—Alors j’ai pris entre mes dents un petit bâton pour fourgonner, parce que s’il avait été dedans, quand j’aurais mis la main il aurait pu me mordre les doigts.
Je monte, j’arrive, je tâte et, qu’est-ce que je trouve?
—Le sac!
—Mais non, rien du tout; alors je fous la boule en bas et alors en regardant, c’est là que dans un contrebas, un peu plus du côté de bise, j’ai vu le bacul de ces cochons de Velrans.
Ah! j’ai bientôt été en bas. Grangibus croyait que l’écureuil m’avait mordu et que je dégringolais de frousse, mais quand il m’a vu courir, il s’est douté tout de suite qu’il y avait du nouveau et c’est alors que nous avons fichu leur cambuse à sac.
Les boutons étaient au fond, sous une grosse, pierre; on n’y voyait presque pas clair, je les ai trouvés en tâtant.
Ah! ce qu’on était content!
Mais vous savez, c’est pas tout. Avant de partir, je me suis déculotté au fond de leur cabane... j’ai rebouché avec la pierre, on a bien remis tous les morceaux de sabres et de lances comme ils étaient, et quand ils iront mettre la main sous la pierre, ils sentiront comment il est fait maintenant leur trésor.
J’ai t’i bien fait?
On serra la main de Gambette, on lui tapa sur le ventre, on lui ficha des coups de poing dans le dos pour le féliciter comme il convenait.
—Alors! reprit-il, interrompant le concert de louanges qu’on lui décernait, alors vous, vous avez reçu la pile?
—Ah! mon vieux, ce qu’ils nous ont passé! Et le «noir» a dit, ajouta Lebrac, que je ferais encore pas de première communion cette année, rapport à la culotte de saint Joseph, mais je m’en fous!
—Tout de même, des parents comme les nôtres, c’est pas rigolo. Ils sont charognes au fond, tout comme si, eux, ils n’en avaient pas fait autant.
Et dire qu’ils se figurent, maintenant qu’ils nous ont bien tanné la peau, que tout est passé et qu’on ne songera plus à recommencer.
—Non, mais des fois, est-ce qu’ils nous prennent pour des c...! ah! ils auront beau dire, si tôt qu’ils auront un peu oublié, on les retrouvera les autres, hein, fit Lebrac, on recommence!
Oh! ajouta-t-il, j’sais bien qu’il y a «quéque» froussards qui ne reviendront pas, mais vous tous, vous, sûrement vous reviendrez, et bien d’autres encore, et quand je devrais être tout seul, moi, je reviendrais et je leur z’y dirais aux Velrans que je les emm... et que c’est rien que des peigne-culs et des vaches sans lait, voui! je leur z’y dirais!
—On y sera aussi, nous autres, on z’y sera sûrement, et flûte pour les vieux!
Comme si on ne savait pas ce qu’ils ont fait eux aussi, quand ils étaient jeunes.
Après souper, ils nous envoient au plumard et eux, entre voisins, ils se mettent à blaguer, à jouer à la bête hombrée, à casser des noix, à manger de la «cancoillotte», à boire des litres, à licher des gouttes, et ils se racontent leurs tours du vieux temps.
Parce qu’on ferme les yeux ils se figurent qu’on dort et ils en disent, et on écoute et ils ne savent pas qu’on sait tout.
Moi, j’ai entendu mon père, un soir de l’hiver passé, qui racontait aux autres comment il s’y prenait quand il allait voir ma mère.
Il entrait par l’écurie, croyez-vous, et il attendait que les vieux aillent au lit pour aller coucher avec elle, mais un soir mon grand-père a bien manqué de le pincer en venant clairer les bêtes; oui, le paternel, il s’était caché sous la crèche devant les naseaux des bœufs qui lui soufflaient au nez, et il n’était pas fier, allez!
Le vieux s’est amené avec sa lanterne tout bonnement et il s’est tourné par hasard de son côté comme s’il le regardait, même que mon père se demandait s’il n’allait pas lui sauter dessus.
Mais pas du tout, le pépé[93] n’y songeait guère: il s’est déboutonné, puis il s’est mis à pisser tranquillement et mon père disait qu’il n’en finissait pas de secouer son outil et qu’il trouvait le temps bougrement long parce que ça le piquait à la «gargotte»[94] et qu’il avait peur de tousser; alors sitôt que le grand-papa a été parti, il a pu se redresser et reprendre son souffle et un quart d’heure après il était «pieuté» avec ma mère, à la chambre haute.
Voilà ce qu’ils faisaient! Est-ce qu’on a jamais fait des «trueries» comme ça, nous autres? Hein, je vous le demande, c’est à peine si on embrasse de temps en temps nos bonn’amies quand on leur donne un pain d’épices ou une orange, et pour un sale traître et voleur qu’on fouaille un tout petit peu, ils font des chichis et des histoires comme si un bœuf était crevé.
—Mais c’est pas ça qui empêchera qu’on fasse son devoir.
—Tout de même, bon Dieu! qu’il y a pitié aux enfants d’avoir des père et mère!
Un long silence suivit cette réflexion. Lebrac cachait de nouveau le trésor jusqu’au jour de la nouvelle déclaration de guerre.
Chacun songeait à sa fessée, et, comme on redescendait entre les buissons de la Saute, La Crique, très ému, plein de la mélancolie de la neige prochaine et peut-être aussi du pressentiment des illusions perdues, laissa tomber ces mots:
—Dire que, quand nous serons grands, nous serons peut-être aussi bêtes qu’eux!
FIN
NOTES