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La gardienne de l'idole noire

Histoire du berger Nicolas et de la demoiselle Monette

Reading edition

A René Doumic.

I

Le père de Monique tenait à ferme, pour le prieur de Juvignans, trois grandes terres du plat pays, de Bézons à Coupry-les-Châteaux, entre Péronne et Corbie, le long de la rivière de Somme. De cette jeune fille la vie se passait dans les rudes et paisibles travaux des champs. Quand elle ne vaquait pas avec sa mère aux soins de la laiterie, — car les fromages de Bézons comptaient à juste titre parmi les plus renommés de l’Amiénois et faisaient à ceux de Béthune, dont la célébrité ne le cède à aucun autre comme antiquité, une redoutable concurrence, — Monique Piédalue menait les brebis et leurs agneaux aux pâturages. Sa modestie, sa douceur et ses manières honnêtes plaisaient à tous, et, autant par amitié que par égard à sa taille menue et frêle, on avait accoutumé de l’appeler Monette, diminutif du nom de sainte Monique, qui fut mère de monsieur saint Augustin.

Tous les jours que Monette, en corset de ratine bleue et en jupe de tiretaine brune, ses cheveux blonds ramenés sous un mouchoir de toile bise, paissait son troupeau de deux cents têtes dans la vaine pâture qui sépare les deux marais de Coupry et se perd dans la monotone étendue de leurs roseaux, Nicolas lui tenait fidèle compagnie. Mais il lui tenait compagnie à un bon jet de flèche, ce qui est une distance considérable, puisqu’en ce pays de Picardie tout homme se pique d’être bon archer et de toucher le but à cent quatre-vingt-dix pas bien comptés. Et encore, s’il faut tout dire, une réserve plus grande que cette distance retenait Nicolas loin de Monette, car ce petit berger était un pauvre enfant trouvé.

Il est à la connaissance de chacun que cette qualité d’enfant trouvé comporte cependant certain avantage : celui d’être suspecté de noblesse, puisqu’il est impossible de faire la preuve du contraire tant que les parents de l’abandonné demeurent inconnus. Nicolas, dans sa simplicité, n’avait jamais songé à pareille chose. C’était un enfant de la nature et qui ne savait rien de plus beau que de vivre au grand air entre ses moutons et ses chiens.

L’histoire de Nicolas différait peu de celle de ses pareils. Le curé de Bézons l’avait découvert de grand matin, couché au pied de l’autel, enroué à ne plus pouvoir crier, tétant son pouce et se démenant de telle force qu’il roulait de marche en marche, telle une noix livrée à elle-même sur un escalier. Le curé dit sa messe sans omettre les prières pour les mères malheureuses au point d’exposer leurs petits. Puis il roula le marmot dans son manteau, car la saison était dure, et le porta au presbytère. La servante confia Nicolas, après qu’il eut été baptisé et muni de ce nom chrétien qui était son seul bien sur la terre, à maître Piédalue. Le chagrin du fermier était de ne pas avoir de descendant mâle. Il se résolut à tenir pour sien ce fils qui lui était tombé du ciel par une nuit de décembre. Et sa femme, la mère Claude, dont la charité égalait les autres mérites, dit ces seuls mots : « Qu’il soit le bienvenu ! ce sera le frère de Monique, et il veillera sur elle quand nous ne serons plus là. »

Ainsi les deux enfants avaient grandi côte à côte, sans qu’une distinction injurieuse s’établît entre la fille de la maison et l’orphelin étranger. Nicolas, d’ailleurs, gagna bientôt son pain et son habit. Il n’était pas de meilleur berger à la ronde, nul ne s’entendait mieux à soigner les bêtes, à conjurer les sorts, et Nicolas pouvait prédire deux jours d’avance le vent, la pluie ou le beau temps. Il savait lire et écrire, compter même, et aidait maître Piédalue à se défendre contre le trésorier du prieur, homme avide et qui réclamait souvent deux fois son dû. Et tout cela grâce au curé de Bézons, qui, pendant les longues veillées d’hiver où la terre et les laboureurs se reposent, donna à Nicolas la petite instruction suffisante à un garçon de sa condition.

Enfin, pareil à ces bons génies qui, dans les contes de fées, veillent à toute heure et en tous lieux sur les princesses en péril, Nicolas était le gardien de la « Demoiselle ». Car il donnait à Monette ce titre, proportionné à la hauteur où il la situait dans son esprit. Qu’un chien sauvage s’en vînt rôder, qu’un taureau s’égayât, qu’un vagabond apparût aux environs de Monette, la fronde de Nicolas ronflait, et les pierres sifflantes avaient tôt fait de reconduire bêtes ou gens. De sorte que, lorsqu’il accourait brandissant son bâton au fer tranchant, l’ennemi avait déjà pris la fuite. Au reste, ces alertes étaient rares. En tous temps, Nicolas s’occupait, sans perdre de vue ses bêtes, à raccommoder patiemment ses vêtements ou ses chaussures, à tailler avec adresse la tête d’un bâton à l’image de l’homme, et aussi à tirer les oiseaux de marais avec sa fronde.

II

Il fut pourtant un soir où la fronde de Nicolas ne lui fut d’aucun secours ; et l’arc même, dont il tirait avec tant d’adresse chaque dimanche que Dieu fait, ne l’aurait pas mieux aidé. Le 6 août 1636, comme il longeait avec ses bêtes une longue tourbière sinueuse dont Monette et son troupeau tenaient le bord opposé, un gros de cavaliers s’avançant au grand trot entoura les moutons et la fille de maître Piédalue. Et, impuissant, de l’autre côté de la nappe verte où il ne pouvait marcher sans se noyer, le pauvre Nicolas vit les pistoliers bourrer la fillette qui s’essoufflait à courir. Il entendait les cris de détresse dont chacun retentissait dans son cœur, alors que tout avait disparu dans le chemin creux qui menait au gué de la rivière, pas si vite cependant pour qu’une pierre de la fronde, atteignant le dernier cavalier de la troupe, le mît à bas de son cheval. Nicolas eut la triste satisfaction de voir le chapeau à vastes ailes emporté par le vent, l’homme se débattant sur l’herbe foulée, la monture emportée par son galop sans frein vers le gros des fuyards. Alors Nicolas, sans souci de ses moutons, courut sur le blessé. « Il me servira d’otage, se disait-il, et je l’obligerai à nous rendre la Demoiselle. »

Ainsi tout entier à son projet chimérique, il se hâtait à grandes enjambées, quand une main vigoureuse le happa au collet de son pauvre sarrau qui se déchira sous l’effort. Nicolas sentit du même temps le canon d’un pistolet qu’on lui poussait dans l’œil gauche, tandis qu’une voix dure criait à son oreille : « Holà, mon drôle ! Arrêtons-nous un peu !… » Une autre voix s’éleva : « Oui, monsieur, c’est lui qui, avec sa mauvaise fronde, a renversé le camarade qui se démène là-bas… Et il s’en allait l’achever ! » Une troisième voix se fit entendre, jeune, arrogante : « Qu’on le pende, et vivement !… Et qu’on rassemble les moutons !… Et toi, Flocon, tue-moi ce maudit chien qui effraye mon cheval ! » Une détonation se mêla au cri lugubre de l’animal que Nicolas avait pour compagnon fidèle depuis des années.

Foulé par les chevaux qu’on pressait contre lui, bourré à coups de botte, d’étrier, sans compter les coups de poing, Nicolas ne perdit pas courage. Bien que ces cavaliers fussent des Français, ce qui se reconnaissait à leur habit gris et à leur écharpe blanche mieux encore qu’à leur voix, tant il se rencontrait d’aventuriers de toutes nations dans les troupes espagnoles qui envahissaient le Nord de la France, Nicolas ne leur parla pas. Autant eût valu prêcher les saules et les peupliers de la chaussée que d’implorer la pitié de ces gens qui fuyaient devant l’ennemi. Mais, profitant de ce que le pistolet s’était retiré de sa face parce que le cavalier descendait de sa monture, il échappa aux mains plus occupées à le frapper qu’à le retenir, se glissa sous le cheval qui le serrait à droite, passa sous le ventre d’un autre, et, tirant son fort couteau de la gaine pendant à sa ceinture avec tout son attirail de berger, il frappa le soldat vivement. Le tranchant affilé laboura la main de bride avant d’attaquer le collet de buffle au défaut de la taille, ridiculement écourtée. La lame y disparut jusqu’à sa poignée de corne. L’homme poussa un gémissement sourd, éperonna convulsivement sa bête dans le mouvement qu’il fit pour tirer son épée. Le cheval, dont la bride flottait, manqua du pied, s’abîma avec le moribond dans la tourbière. Nicolas s’y était jeté déjà. Sous les balles qui ricochaient sans l’atteindre, il se glissa par les roseaux jusqu’au ruisseau où il put nager librement.

Et tel fut le désordre de la troupe que les coups de pistolet destinés au malheureux berger atteignirent deux soldats et un cheval. Les autres s’embourbaient. Tous criaient, échangeaient des injures et des reproches. Nicolas réussit donc à se sauver alors que la corde destinée à lui servir de cravate se balançait à la maîtresse branche d’un peuplier.

III

Enfoncé jusqu’au menton dans l’eau profonde et limpide que cachait l’épais tapis herbeux, Nicolas assista à la pitoyable débandade des maraudeurs qui s’efforçaient en vain de sortir de la tourbière. Ils s’y étaient aventurés à grande allure, croyant suivre la chaussée qu’avait prise leur avant-garde. Maintenant ils disparaissaient un à un dans le terrain mouvant, d’un vert clair, qui se dérobait sournoisement. Et la nuit commençait de descendre sans égards pour les blasphèmes et les imprécations de ces fuyards qui sentaient tout à la fois le sol manquer sous leurs chevaux et trembler sous les pas de l’ennemi qui approchait. Sourds à la voix de leur officier, ils tourbillonnaient, se heurtaient, tombaient à l’eau sans pouvoir reprendre terre. Un vieux sergent, enfin, réussit à se faire écouter : « Il fallait lâcher les moutons. Eux seuls trouveraient le bon chemin. »

L’avis était bon. Bientôt les cinquante cavaliers échappés du marais prirent route derrière la foule bêlante et trottante vers la ferme de maître Piédalue. Coupant au plus court, Nicolas se hâtait pareillement vers Bézons. Insensible au froid de l’eau qui alourdissait ses vêtements et les collait à son corps, il passait les ruisseaux, escaladait les haies, laissant ses habits et sa peau aux épines. Perdu dans la nuit noire, il n’entendait plus rien qu’un bruit vague, une sorte de huée confuse qui lui semblait grossir, se faire de plus en plus distincte. Jamais son oreille n’avait perçu semblables sons. Ce ne pouvait pas être le galop des cavaliers guidés par les moutons. De ceux-là il ne reconnaissait plus le pas menu qui forgeait la route. Et, d’ailleurs, le troupeau devait être au loin, derrière.

Glacé plus encore par l’épouvante que par l’eau qui ruisselait de ses pauvres hardes où les herbes aquatiques s’appliquaient en traînées glauques, Nicolas continua d’avancer. Il allait atteindre la ferme dont le séparait le grand chemin, quand une ombre rapide le rasa, puis une autre, puis dix, puis vingt, puis trente. L’horizon s’empourpra, le ciel rougit de la lueur de cent incendies. Et les cavaliers fantômes passaient toujours. La ferme de maître Piédalue s’embrasa brusquement, les toits de chaume devinrent autant de volcans d’où surgit une colonne de fumée vermeille. Nicolas crut voir se lever un soleil monstrueux dans sa chevelure de flammes. Tout s’éclaircit comme à l’heure ardente de midi. Les cavaliers étrangers décrivaient des cercles autour de l’enceinte. Avec leurs javelines longues de douze pieds, ils repoussaient dans la fournaise les gens qui essayaient de se sauver. Les hurlements des femmes se confondaient avec les beuglements des bêtes. Nicolas vit tomber la mère Claude, dont les cheveux et les jupes flambaient. La fermière s’abattit, clouée contre le pied-droit de la porte charretière par le fer d’un Croate. Le père Piédalue traversait la cour en trébuchant, un jet de sang coulait de son front. Accroché par la grille rougie de la basse-cour qui se tordait sous la force du feu, il disparut sous un pan de mur qui l’écrasa.

Alors Nicolas, à plat ventre dans le fossé, se réjouit presque du malheur de Monette. Au moins ne périrait-elle pas de cette mort affreuse. Rasé contre terre, le pauvre berger assista à l’effondrement de tout ce qu’il avait aimé. Béant d’horreur, il en vint à oublier Monette. Et ses yeux, encore plus secs que sa gorge brûlante, lui paraissaient se tarir au feu qui détruisait son foyer.

Derrière la ferme, l’église brûlait, son coq de fer avait disparu ; le presbytère brûlait et aussi les maisons du bourg. Et la chaleur était telle que Nicolas entendait bruire et se recroqueviller les feuilles dans le bouquet d’arbres où il se glissa. Ses vêtements, trempés d’eau il n’y avait pas une heure, se faisaient plus raides que du parchemin.

Et toujours les Croates voltigeaient. Maniant avec une légèreté brutale leurs maigres montures, ils repoussaient les hommes et les femmes dans le brasier. Fidèles à leur coutume, ils détruisaient tout pour que personne n’allât donner l’alarme. C’étaient des hommes basanés, à longues moustaches tombantes, vêtus et armés comme les coureurs turcs, et certains laissaient luire, sous leurs casaques à manches courtes, une chemise de mailles.

IV

Ramenés par les moutons sur la ferme, les Français débouchèrent alors sur la route que leur avait cachée un pli de terrain. Il n’en échappa pas un. En vain tournèrent-ils bride, travaillèrent-ils leurs chevaux de l’éperon. Rejetés en désordre les uns sur les autres, ils ne purent ni s’enfuir ni se déployer. Les javelines les transperçaient aux reins, sous la ceinture des buffles, aux épaules, à la tête, et ils vidaient les arçons, tombant lourdement sur le sol où un dernier coup les fixait. Quatre Croates seulement furent tués par les balles des pistolets.

Nicolas entendit le cri affreux de l’officier, un enfant de seize ans, un enfant de son âge, lorsque la javeline flexible lui traversa le cou, sous la mâchoire au-dessus du hausse-col. La chevelure dorée, à boucles plus soyeuses que celles d’une fille, sembla se hérisser. Et, machinalement, Nicolas regardait la longue mèche, la cadenette, la moustache de la tempe gauche, où pendait un nœud de ruban cramoisi. Le cadet embrassa le cou de son genet pie, glissa en avant, et son armure bleue striée d’or brilla le long de la housse de velours écarlate. Deux Croates mirent pied à terre. Après avoir coupé la gorge à ce moribond, ils le dépouillèrent de ses armes, de son collet en cuir de cerf brodé, de sa casaque violette et de ses bottes blanches. Puis tous continuèrent d’attiser l’incendie. Et d’autres escadrons semblables arrivaient, se suivant sur la route, s’ouvraient en éventail pour s’éparpiller à travers la campagne et élargir le dégât.

Cela dura jusqu’aux premières heures du matin. Alors les coureurs du Cardinal Infant se replièrent vers le Nord, et Nicolas demeura seul devant les cadavres à demi nus qui jonchaient la route et les ruines embrasées de la ferme de maître Piédalue. Sa prudence de berger lui défendait tout mouvement inutile. Une heure durant, il attendit sans remuer de peur que quelque Croate ne l’aperçût et ne le frappât de sa lance. Puis il monta sur le peuplier le plus haut de la prairie et inspecta le pays. La désolation en était uniforme. Nul être humain ne s’y montrait, à l’exception des morts couchés çà et là sur la dure et de pendus qui se balançaient aux arbres voisins des habitations incendiées.

Alors Nicolas, descendant de son peuplier, se dirigea vers la ferme. Il y pénétra par la brèche d’un mur écroulé. Mais il n’alla pas loin. Le feu continuait son œuvre, et c’eût été se vouer à la mort, pour le plaisir, que de cheminer entre ces bâtisses croulantes et ces charpentes noircies qui s’abattaient brusquement, pétillaient, se rallumaient en lançant des flammèches et formaient un nouveau brasier.

Sous un amas de poutres qui se délitaient en braises d’où filait une âcre fumée, un bœuf se devinait ; il n’en dépassait que la tête et le cou grillés et qui, par places, montraient les os. Nicolas, mourant de faim, fut trop heureux de tailler à même la tête brûlée quelques lambeaux de chair dont il fit deux parts. Il mangea l’une et noua l’autre dans un pan de son sarrau de toile. Car c’était la seule nourriture sur laquelle il pût compter pour le lendemain. Ensuite il songea à s’armer. L’aventure où il entrait était de celles où la vie d’un homme n’a point grand prix et où il ne doit compter que sur lui pour la défendre. Au milieu des faucons et des corbeaux, le pigeon, s’il ne veut être plumé, doit emprunter le bec et les serres de l’aigle. Jeune, robuste, courageux, Nicolas se sentait prêt à manier ces armes jetées çà et là autour de lui. Plusieurs épées, des pistolets, des bandoulières avec leurs charges demeuraient auprès des cadavres. Sans doute les Croates avaient trouvé cela de trop petit prix pour s’en charger.

Nicolas choisit une épée courte, pensant qu’elle était d’un maniement plus aisé. Il prit une paire de pistolets qu’il chargea. Poussé par la nécessité, il recueillit les dépouilles des morts. Une casaque de drap gris usée seulement aux trois quarts, une paire de bottes encore bonne, un baudrier de beau buffle piqué de soie verte, un chapeau de feutre avec sa calotte de fer, furent pour lui de bonne prise.

S’équipant ainsi sans plaisir et empruntant à regret les espèces d’un soldat pour fuir plus sûrement ce pays ravagé et tâcher de retrouver « la Demoiselle », Nicolas songeait avec désespoir à sa misère et à sa faiblesse. Il la jugeait immense au regard de si formidables dangers, et c’était tout juste si deux ou trois blancs voisinaient dans sa poche avec une pincée de monnaie de cuivre. Livré à ses tristes réflexions, il laissait derrière lui ce champ de carnage, quand il crut voir remuer le dernier cadavre qu’il enjambait pour ne pas le fouler du pied. Vite il reconnut son erreur. C’était le petit officier auquel les Croates avaient coupé la gorge. L’enfant, en simple chemise, montrait son cou, affreusement ouvert, par où avait fui tout son sang. Raide, étendu dans la mare noirâtre et caillée, il regardait le soleil de ses yeux fixes, et sa longue cadenette blonde, toujours nouée de son ruban cramoisi, se souillait dans la boue sanglante. Au cou pendait une ganse soutenant un sachet carré.

Nicolas prit ce sachet et lut, en gros caractères cursifs, tracés à l’encre sur la toile : Marie-Juste-Xavier d’Aronville — Mai 1635. Le nom de ce jeune officier, sans doute, et la date de son entrée au corps. « Peut-être — se dit Nicolas — les parents de ce malheureux me récompenseront-ils pour avoir sauvé ce sachet, où des papiers importants, voire des reliques ou quelque autre chose, peuvent avoir été cousus. Je m’en chargerai donc et aussi de cette grande boucle de cheveux si joliment ornée. C’est grande pitié de la voir traîner ainsi dans la fange. Le gentilhomme devait appartenir à une riche famille, si j’en juge par la finesse de son linge, de la belle toile de Cambrai, ou je ne m’y connais pas. Au reste, les armes qu’il portait cette nuit étaient celles d’un prince. Rien d’impossible à ce que les seigneurs ses parents ne me protègent par la suite et ne m’aident à retrouver la Demoiselle. »

Donc avec ses forces, qui sont de bons ciseaux de berger propres à tondre la laine, Nicolas coupa la cadenette au ras de la tempe. Il la roula autour du sachet, fit d’une manche de la chemise une enveloppe convenable et glissa ce paquet sous sa casaque. Il se signa, envoya un dernier regard vers le monceau fumant où dormaient ceux qui l’avaient nourri et aimé, il leur jura de marcher devant lui jusqu’à ce qu’il eût retrouvé leur fille et, s’il la retrouvait, d’être à la fois son protecteur et son valet.

Et Nicolas reprit le chemin du marais où, la veille encore, heureux et paisible berger, il paissait son troupeau de moutons, en veillant sur Monette et ses brebis.

V

Nicolas, le nez au vent, marchait à travers les herbes. Évitant les chemins battus, scrutant les quatre coins de l’horizon, il se retournait sans cesse pour voir si quelque ennemi n’apparaissait point d’aventure. La solitude l’entourait, il n’entendait pas d’autre bruit que celui des oiseaux d’eau qui se levaient ou plongeaient à son approche. Seuls les feux montant de loin en loin prouvaient que le pays avait été habité, et la brise rabattait jusque parmi les roseaux les lourds nuages de fumée qu’elle déchirait en les chassant vers l’Ouest. Une pluie fine tombait. Sur la terre molle les fers des chevaux avaient laissé des empreintes si nettes que c’était un jeu d’enfant de les suivre.

Au sortir du marais une autre piste se mêlait à ces traces : celle d’un homme lourdement chaussé dont les semelles et les talons se marquaient à partir d’une large foulée où l’herbe aplatie ne s’était pas encore relevée.

Nicolas reconnut la place où le cavalier, atteint la veille par la pierre de la fronde, avait vidé les arçons. A quelques toises plus loin, le chapeau gisait dans la boue. Une déchirure de son bord disait la force du coup. Sans perdre son temps à relever cette épave, le berger continua de marcher. Mais, à un bruit qu’il crut entendre, comme il se retournait, il vit briller sous un rayon de soleil le galon d’or neuf qui cerclait la forme et le bouton d’orfèvrerie qui fixait le plumet à la passe. S’étonnant qu’une aussi belle aigrette blanche surmontât le feutre d’un simple cavalier, Nicolas revint sur ses pas et ramassa le lourd chapeau à vastes ailes dont la garniture de taffetas élimée laissait voir la calotte intérieure d’acier noirci.

« Ce chapeau, se dit-il, est certainement celui du cavalier que je mis hier par terre. Pour un beau coup de fronde, c’était là un beau coup. Mais, hélas ! il n’a servi à rien… Pour le chapeau, il est sans doute meilleur que le mien, et sa défense est plus solide. Si l’homme n’avait pas tenu la tête baissée au moment où ma pierre l’atteignit à la nuque, jamais il n’aurait été blessé, et ce fut là un coup de hasard. Pour moi, il ne me convient point de m’en coiffer, car c’est une coiffure de maître. Ma figure rustique y gagnerait seulement en ridicule. Mais j’en pourrai tirer un bon prix à la première ville où j’entrerai. Rien qu’à Corbie, Taboureau, le fripier, m’en donnerait facilement deux écus… Eh !… Qui va là ?… »

Un homme, l’épée à la main, sortait d’un buisson, sur la droite. Lâcher le chapeau, se relever vivement et se mettre en défense fut pour Nicolas l’affaire d’un instant.

Comme il reculait pour se couvrir d’une haie, en braquant un pistolet sur l’inconnu qui s’avançait lentement, il vit que celui-ci s’aidait de son épée engainée en guise de canne et boitait très bas. La rotonde de linge froissé qui retombait sur le hausse-col était couverte de sang. Du sang caillé avait collé ensemble les cheveux bruns, souillé le collet de buffle et les manches de velours gris tracées d’or. Le haut de chausses grenat apparaissait gris de boue, et la terre encore fraîche qui plâtrait les genoux prouvait que cet homme infirme avait dû se traîner longtemps avant de pouvoir se dresser.

Dans cette misère et ce désordre, la mine du blessé gardait une tranquille noblesse. La grande cadenette liée d’un ruban noir, le collier d’ordre pendu au cou, la ceinture d’épée montée en argent, prouvaient, autant que la fermeté des traits, que le personnage était de ceux avec qui le monde a l’habitude de compter.

— Holà, camarade ! dit-il à Nicolas. Baisse-moi ce pistolet et rends-moi ce chapeau qui est mon bien et que je cherche depuis des heures. Si tu peux m’aider à rejoindre ma troupe, je te récompenserai honnêtement… plus tard. Ma bourse est vide pour l’heure, et je meurs de faim. Un morceau de pain serait pour moi mieux venu qu’un boisseau d’or. De même pour un pot de vin. Quant à l’eau, il n’est pas besoin de chercher longtemps dans ce pays à grenouilles pour en trouver. Cependant, je suis si faible depuis ce maudit coup qui m’a fêlé le crâne, que je n’ai pu atteindre l’étang.

Nicolas ne fut pas long à tirer de son sac un vieux quignon de pain, assez dur pour devenir un dangereux projectile dans une fronde.

— Excusez, mon gentilhomme, il est un peu sec, mais, trempé dans l’eau, il ne sera pas plus mauvais qu’un autre. Et voici pour l’aider à passer.

Et il offrit un morceau de bœuf grillé, puis alla remplir son chapeau à un ruisseau qui filait sous les herbes.

— Cette eau sera meilleure pour vous que celle du marais. Mangez tranquillement ce pauvre repas. Je vous l’offre de bon cœur. Ensuite, je panserai votre plaie, si vous le voulez bien. J’ai, Dieu merci, quelque expérience de ces choses. Et puis, quand vous serez rafraîchi, vous me ferez cet honneur de prendre mon épaule pour appui, et je vous conduirai jusqu’à Corbie, ou plus loin, à votre volonté.

Le blessé remercia Nicolas et mordit à belles dents dans la viande carbonisée qui noircissait sa moustache grise.

— Je te rends grâces, mon garçon. Tu m’as l’air franc et déterminé. Soldat, sans doute ?… Ou plutôt un valet de la compagnie d’Aronville qui me servait d’arrière-garde ?… Où diable est-elle passée ?… Détruite par les Croates qui m’ont régalé d’un coup de carabine ! Pour moi, je suis ou j’étais capitaine en second à la compagnie des carabins d’Halzèmes, au Catelet. Nous avons dû céder la place aux Espagnols et marcher plus vite que le pas… Enfin !… Si, par la suite, je puis t’être bon à quelque chose, rappelle-toi mon nom : Maximilien, comte d’Oultry… Une casaque de cavalier dans ma compagnie, quelques écus et mon amitié, voilà ce que je suis capable de t’offrir.

— Eh ! monsieur, répondit Nicolas, ce n’est pas de refus. Mais je serais un pauvre cavalier. Ayant tout perdu, je cherche un maître. Je n’en voudrais pas d’autre que vous, tant vous me semblez brave et bien disant. Qu’il vous plaise, monsieur, de me prendre à votre service, et jamais meilleur maître n’aura plus fidèle valet !

Et, sans se vanter de son adresse à la fronde, Nicolas raconta à celui-là même qu’il avait mis la veille dans ce fâcheux état une histoire assez bien inventée pour un petit berger étranger aux choses de la guerre : la compagnie d’Aronville avait été mise en pièces par les Croates, dans une ferme ; lui seul, Nicolas, avait pu s’échapper à grand’peine, emportant la cadenette et les papiers de l’officier.

— Tenez, monsieur, je les ai là, sous ma casaque.

— Tu as bien fait, mon garçon, de te charger de ces souvenirs ; et Mme d’Aronville, la mère, que je connais, t’en saura récompenser, sois-en sûr. Tu pourrais même, vienne la paix, entrer à son service sur mon avis, car cette dame a un train de maison tel que dix grands laquais sont moins pour elle qu’un seul petit pour moi… Allons !… Depuis que tu m’as noué ce bandage, ma tête me paraît de moitié plus légère, et elle portera facilement ce chapeau. Tu m’as coupé là un bon bâton, et il m’aidera utilement pour la route. Visite exactement les amorces de tes pistolets ; aie, comme moi, ton épée d’un demi-pied hors de la gaine, et tiens l’œil ouvert. Car nous avons autant à craindre les maraudeurs français que les Croates.

VI

Il n’y avait pas une heure que les deux hommes marchaient d’un pas assez peu rapide, car les lourdes bottes de M. d’Oultry le gênaient autant que sa blessure et la courbature résultant de sa chute, quand ils s’aperçurent qu’un grand troupeau de moutons, mené par un chien, se hâtait sur leurs talons.

Nicolas, à dire vrai, avait remarqué bien avant M. d’Oultry cette colonne serrée de bêtes. Il les connaissait entre toutes, et aussi le chien griffon au poil argenté qui accompagnait ordinairement Monette. Le troupeau de la Demoiselle, sans doute échappé aux carabins qui n’avaient pas su les garder dans la nuit, s’était dirigé vers la ferme de maître Piédalue et avait rallié en route les moutons de Nicolas, qui avaient rebroussé chemin devant les Croates.

Mais, à la vue de ce troupeau, Nicolas était entré dans une grande perplexité. Craignant avec raison les questions que M. d’Oultry n’allait pas manquer de lui poser, il crut plus sage d’aller au-devant et forgea une nouvelle fable.

— Ce malheureux chien, monsieur, que vous voyez sautant ainsi à mes côtés m’appartenait avant que j’entrasse au service des cavaliers d’Aronville. J’ai été berger du côté de Coupry, et, comme tel, je menais pâturer le petit bétail jusqu’à Bézons, plus loin même. Il est certain que cette pauvre bête a chassé, comme de juste, devant elle tout ce troupeau quand elle a vu l’ennemi incendier les maisons et tuer les gens. Ce chien m’a reconnu et m’a rabattu les moutons, car il est d’une valeur peu commune. A qui sont ces moutons ? Par exemple, c’est ce que je ne saurais dire, et je ne sais davantage comment vous en débarrasser. Je crois, monsieur, sauf votre respect, que le mieux serait de nous en laisser accompagner.

— Mon ami, répondit M. d’Oultry, tu parles d’or. A la guerre, on n’est pas obligé aux mêmes devoirs que dans le courant de la vie. Si nous sommes assez heureux pour arriver sains et saufs à Corbie ou à Péronne, on nous saura gré d’y entrer avec de pareilles provisions à la veille d’un siège. Nous tirerons de ces aumailles une bonne somme d’argent dont nous nous aiderons pour vivre par la dureté des temps, nous remonter en chevaux et en armes. Et nous ferons bourse commune. Aussi bien nous ne porterons tort à personne, que je sache, car les propriétaires de ces moutons, dont je lis mal les marques, ne sont probablement plus en vie à l’heure où je parle. Et il vaut mieux que la France profite de ces laines et de ces viandes par nos personnes que les sauvages Croates. Le tout est d’arriver, bêtes et gens, jusqu’à une bonne place close et fortifiée qui nous reçoive… Arrêtons-nous un peu à la corne de ce champ pour souffler et nous sécher au soleil. La pluie a cessé, fort heureusement, mais la chaleur est forte, et je me sens assez faible. Pour toi, qui as été berger, tu sauras bien cacher notre troupeau dans quelque pli de terrain jusqu’à ce que nous nous remettions en route.

Nicolas, heureux de voir M. d’Oultry prendre aussi facilement les choses, s’occupa, sans tarder, de mettre les bêtes à l’abri. Il y en avait plus de quatre cents. Mais le chien Miraut les serra en les piétinant de telle manière derrière une haie d’épine que tous ces moutons, rasés à terre, ne pouvaient se distinguer du chemin.

Comme Nicolas revenait vers son maître, il aperçut un petit sabot qui traînait entre deux touffes d’herbe. Et ce fut pour le pauvre berger une grande émotion de reconnaître un des sabots de Monette.

— Je suis, se dit-il, sur la bonne voie. Quand nous reprendrons notre route, je donnerai à flairer ce sabot au chien, et je le laisserai nous guider. C’est une chance de plus de retrouver la Demoiselle. Plus tard, je lui remettrai l’argent des moutons, et, ensemble, nous rebâtirons la ferme.

VII

Les projets qu’échafaudait Nicolas sur les bénéfices de la vente des moutons devaient s’en aller en fumée, tandis que les tristes prévisions de M. d’Oultry rentraient dans la pratique des choses. Les craintes du gentilhomme n’étaient que trop fondées.

A mesure qu’il avançait avec son valet, les troupes de maraudeurs se faisaient plus fréquentes, et c’était une difficile besogne que d’éviter leur rencontre. On les voyait de loin occuper les hameaux, pillant, incendiant, comme s’ils eussent eu charge d’en éviter la peine aux ennemis. Ces soldats débandés, cavaliers, gens de pied, vivandiers, valets, se mêlaient en désordre aux convois des malheureux campagnards qui couvraient les routes. Ils volaient les bêtes de trait, les charrettes, détroussaient tout un chacun sans pitié. Ils attaquaient les gens isolés, pendaient un homme pour lui voler son habit, se tuaient entre eux à propos du plus pauvre partage, pour un écu, pour une poule, pour le plaisir. Et le mort n’était pas par terre qu’il était déjà dépouillé.

Ainsi tous ces traînards s’égrenaient sur les routes, depuis les Pays-Bas jusqu’aux villes fermées de l’Amiénois. Partout ils avaient fui devant l’ennemi : à la Capelle, à Fronssomme, à Fervacques, au Catelet ; nulle part ils n’avaient tenu pied aux Espagnols. Et l’on craignait que les bandes de Picardie, menées par le duc de Chaulnes, ne se missent en déroute à leur contact. Les prévôts de l’armée avaient usé toutes leurs cordes à les pendre ; le chanvre doublait de prix. Le pis était que certains de ces drôles avaient pu gagner la banlieue de Paris, où ils semaient la panique.

Au dehors des places fortifiées, personne n’était en sûreté. Le gros des troupes, abandonnant la frontière, tournait le dos à la guerre pour se replier sur Compiègne. Aujourd’hui peut-être, demain sûrement, les Espagnols passeraient la Somme. Ce qui aurait échappé aux Français du maréchal d’Estrées serait raflé par les Croates de Jean de Wert.

Aussi tout le pauvre monde courait par les chemins avec ce qu’on pouvait transporter. Mais la terre grasse, détrempée par les pluies, semblait vouloir retenir les chariots lourds de meubles qui s’embourbaient jusqu’aux essieux. Les bêtes s’abattaient, les gens criaient, et les tristes convois s’allongeaient en files interminables sur les routes ou coupaient à même les champs foulés. Une commune terreur tenait tous ces malheureux, celle de trouver les ponts coupés. Et l’on se répétait que les gués étaient au pouvoir des Espagnols. Alors, beaucoup, de désespoir, essayaient de retourner sur leurs pas. Pris dans la file serrée des charrettes, des chevaux, des bœufs, ils ne réussissaient qu’à augmenter le désordre, sans parvenir à se dégager.

M. d’Oultry et Nicolas avaient été jusque-là assez heureux pour ne pas tomber dans la cohue. Mais, au sortir d’un champ, ils débouchèrent dans un chemin creux en même temps qu’une vingtaine de soldats qui s’avançaient en sens contraire et tenaient toute la largeur de la voie. La mauvaise mine de ces bandouliers s’associait si heureusement avec leurs vêtements en loques que chacun d’eux rappelait un épouvantail à moineaux. C’étaient des mousquetaires dont les casaques grises avaient plus de trous que de drap. Des lapins, des canards pendaient accrochés à leurs fourquines et à leurs mousquets, où divers objets gagnés à la maraude se balançaient côte à côte avec des poulets et des chapons.

Ivres pour la plupart, ces braves s’aidaient dans leur marche d’une chanson bachique. Le mieux vêtu de la troupe marquait la cadence en tapant avec une louche d’argent sur un chaudron de laiton qui lui servait de tambourin.

Quand il vit ces deux hommes et le troupeau de moutons qui s’en venaient à sa rencontre, il arrêta sa musique, hésita, puis, rassuré sans doute par l’air abattu et fatigué du blessé et de son compagnon, il jeta ses instruments et cria :

— A nous ! A nous ! Camarades, sus aux moutons ! Sus aux patauds !

Quelques soldats objectèrent que le plus grand des deux devait être un officier, et qu’il y allait de la corde dans une pareille affaire. Mais les autres poussèrent de l’avant en répétant le cri : « Aux moutons ! Sus aux patauds ! Pendus ! Pendus ! »

Si rapide que fût l’attaque de cette canaille, M. d’Oultry avait été encore plus vif à se mettre en défense.

L’épée nue pendue à son poignet droit par la bricole de cuir, il tenait un pistolet de chaque main. Foudroyés à bout portant, les deux premiers assaillants s’abattirent la face contre terre. L’homme au chaudron, qui n’avait qu’une épée courte, reçut la lame espagnole dans l’aine et glissa dans son sang. Mais M. d’Oultry, serré de près, dut rompre. Dix épées menaçaient sa poitrine. Et, chose plus dangereuse, les autres bandits préparaient leurs mousquets, qui, heureusement, n’étaient pas encore chargés, et se passaient le feu pour les mèches.

Sans marchander sa personne, Nicolas se rua sur ces mousquetaires et avec tant d’à-propos qu’avec sa large épée wallonne il en porta trois par terre, la tête fendue. Mais un coup de crosse qu’il reçut sur la tempe l’envoya rouler, à demi assommé, contre le remblai du chemin. Douze poignets le serrèrent à la gorge, tandis que M. d’Oultry, blessé au bras, tombait à son tour aux mains de l’ennemi.

— Pendez-les, et en deux temps ! commanda un drôle dont le feutre fendu en trois endroits s’étalait à l’image des ailes d’un moulin. — Et nous, aux moutons !

Tranquillement, un malandrin prépara deux cordes, des quatre qu’il avait à sa ceinture, cependant qu’on arrachait les habits à M. d’Oultry et à Nicolas.

VIII

Mais voici que les moutons, comme pris de panique, se ruèrent dans le chemin creux, renversant tout sur leur passage et aussi les bandouliers qui avaient essayé de les diriger. Ces braves, remis sur pied, quand la trombe fut passée, trouvèrent une autre besogne. Un gros de cavaliers, derrière les moutons, occupait la route encaissée, et M. d’Oultry criait :

— A l’aide, Comtois ! A moi, carabins ! Laisserez-vous assassiner votre capitaine ?

Le bas officier ainsi interpellé arrêta son cheval, regarda avec attention le gentilhomme en bras de chemise qui se débattait tout sanglant entre les mousquetaires. Il se découvrit brusquement et dit :

— Par ma foi, monsieur, nous arrivons à temps !… Mais tout notre monde vous croyait mort… On disait que vous aviez été tué par les Croates !… Eh là ! Pontillac, que l’on arrête tous ces drôles !

— Laisse celui-ci en paix, Comtois ! Car c’est mon bon valet, et il a fait de belles armes pour me défendre ! Quant à ces galants, donnez-leur le bal. Pendez-les si vous avez des cordes. Leurs carcasses serviront d’exemple aux aimables garçons de leur confrérie.

Il n’en fut pas autre chose. Les cavaliers cernèrent les mousquetaires, qui se laissèrent ramener et pendre sans réclamer : « Un peu plus tôt, un peu plus tard, dit l’homme au chaudron qui avait repris connaissance au moment où on l’accrochait au poirier, qu’importe ! On est toujours entre ciel et terre, et ce ne sont pas six pieds de plus ou de moins en hauteur qui ajoutent à la réputation d’un homme. »

Une aigre altercation s’éleva cependant entre le carabin Pontillac et un de ces bandouliers qui ne voulait point qu’on lui passât la cravate de chanvre.

— Je suis noble et puis en faire la preuve. Mon droit est de mourir par l’épée.

— Excuse-moi, mon bon ami, répondit M. d’Oultry, mais mon prévôt ne sait que pendre. A la prochaine occasion je te promets une exécution suivant ton rang. Pour aujourd’hui, contente-toi avec ce peu de facilités que nous laisse la guerre. Pontillac, accroche !

Nicolas, remis de son étourdissement, assistait béant d’horreur à cette exécution où la belle humeur des victimes ne le cédait en rien à la bienveillance des bourreaux. Le dernier des honnêtes gens qu’il voyait ainsi faire le saut raidissait la corde de son poids comme un convoi passait au-dessus du talus. Nicolas ne leva pas les yeux de ce côté. Occupé à rajuster ses vêtements, il ne vit pas une main qui s’agitait hors d’une bâche de toile, il n’entendit pas une voix faible qui l’appelait.

Et Monique Piédalue, emportée au mouvement du char cahotant dont le conducteur accélérait l’allure par crainte de rester en arrière, Monette, dolente, la tête enveloppée de linges sanglants, disparut sans avoir attiré l’attention du berger Nicolas, tout à la contemplation des pendus.

IX

Jamais, depuis ce jour funeste où les Espagnols surprirent la ville sous le règne du feu roi, on n’avait vu pareil tumulte dans Amiens. Seuls les vieux habitants se rappelaient cette date sinistre du 11 mars 1597. Les jeunes gens qui, en tout autres temps, traitaient leurs propos de radotages, écoutaient maintenant : on allait connaître, après plus de trente ans de paix, les malheurs oubliés de la guerre.

Du haut des remparts, les bourgeois anxieux regardaient si l’ennemi n’approchait pas. Certains, pour se flatter, exagéraient la longueur de leur vue. Ils prétendaient distinguer la flamme des incendies montant du côté de Saint-Acheul.

En tous cas la nouvelle était certaine. L’Espagnol était dans Corbie, à quatre petites lieues d’Amiens. Cette place s’était rendue sans que le gouverneur eût tiré un seul coup de canon, et sa garnison était attendue dans Amiens.

De cette garnison la venue était un des sujets de ces conversations où l’on n’épargnait ni le Cardinal ni les financiers. L’obligation de loger les troupes mécontentait les bourgeois, peu disposés en tous temps, mais aujourd’hui moins qu’hier, à supporter l’insolence du soldat. Et puis l’on redoutait de nouveaux impôts. Sous prétexte de défendre la province, on assiérait des taxes exceptionnelles qui demeureraient alors que l’ennemi s’en serait allé depuis longtemps.

La plupart de ces bourgeois, qui se seraient fait tuer sans hésitation pour garder les murs, qui en seraient même sortis pour le service du roi, calculaient à part soi les bénéfices possibles, les avantages à tirer des malheurs du temps. Les uns songeaient à vendre leurs marchandises au-dessus du cours, les autres à faire un coup sur les blés, le salpêtre, le plomb. Tous s’occupaient d’intriguer en sous-main pour qu’on envoyât les gens de guerre se loger chez le voisin.

Cependant, sous les portes, c’était un défilé ininterrompu de charrettes. Les fugitifs arrivaient en flots pressés. Leur foule inondait les rues, les places, fourmillait sous les halles, envahissait les portiques des églises. L’évêque, les échevins, tout le corps de ville, multipliaient les secours. Mais on prévoyait l’heure où l’on ne saurait plus où abriter ces malheureux. Et pourtant comment leur refuser l’hospitalité quand ils n’avaient plus ni feu ni lieu ?

Les religieux, qui promenaient en chantant des litanies la châsse de saint Firmin, durent arrêter leur procession dans la rue de l’Hôpital. Tout un peuple y campait en plein vent, nuit et jour, autour des chariots dételés. Les bêtes broutaient parmi les bottes d’herbes éparpillées sur la voie. Pas un anneau des murs qui ne retînt une douzaine d’ânes ou de chevaux à l’attache. Sous les porches, dans les cours, on ne voyait que vaches et veaux ; et les volailles, échappées des paniers, perchaient sur les balcons et les appuis des fenêtres.

Devant l’hôtel de Nérissins, entre deux charrettes de vivandiers aux brancards dressés et croisés, un mauvais matelas gisait à même le pavé. Sur cette couche reposait une malade, dans des vêtements en loques, et dont la tête n’avait même plus de bonnet. La figure, émaciée, livide, était encore plus pâle que les linges ensanglantés qui ceignaient le front. Et l’on ne pouvait dire si la créature étendue sur cet appareil de misère appartenait à la mort ou comptait encore parmi les vivants.

Grâce aux efforts de deux laquais vêtus de gris qui la précédaient, une dame réussit à fendre la foule qui se pressait autour d’une marmite voisine du matelas. Les sévères habits de veuve et les guimpes monastiques de la nouvelle venue ennoblissaient encore sa figure sérieuse et discrète. La dame interrogea une pauvresse qui tamponnait avec un chiffon humide les tempes de la blessée.

— C’est, madame, une pauvre fille de paysans, sans doute, une bavolette, comme on dit. Nous l’avons recueillie, non loin des gués de l’Oise, sur un chemin où elle gisait ainsi qu’une morte, avec une grande plaie à la tête. La pauvre avait dû se sauver devant les Espagnols, qu’en sais-je ?

La vivandière s’arrêta de laver le front de l’enfant et reprit en secouant la tête :

— Hélas ! je crois qu’elle n’en réchappera pas pour nous conter son histoire. Son front avait donné contre une pierre où il y avait encore de son sang. Enfin, comme cette fillette respirait encore, nous l’avons recueillie dans notre chariot. Mais, depuis tantôt dix jours qu’elle nous accompagne ainsi, c’est tout juste si elle a parlé deux fois, et elle n’a prononcé que des mots sans suite. Un chirurgien, qui l’a regardée en passant, nous a prévenus que si on la sauvait par miracle elle resterait certainement muette.

— Et ne savez-vous rien de plus sur elle ? demanda la dame. — Ses yeux se mouillaient de larmes au spectacle de la malade, dont les traits fins et délicats s’allongeaient et se faisaient durs comme si la mort les eut touchés de sa main. — N’avait-elle pas, bonne femme, quelques papiers dans son corset, ou bien un bijou avec des lettres gravées, un rosaire, une croix ?

— Hélas ! non, madame. Sans quoi on vous les remettrait fidèlement… Et puis, madame, nous sommes de pauvres gens. Pillés par les maraudeurs pendant la déroute, nous ne savons aujourd’hui comment vivre… Où pourrions-nous bien déposer cette brebis du bon Dieu ?… Avec votre bon conseil, peut-être la recevrait-on à l’hôpital ?…

A ce mot d’hôpital, la dame tressaillit.

— Ne parlez pas d’hôpital, s’écria-t-elle en joignant les mains. La mine honnête de cette enfant est le sûr garant de sa vertu, et l’on peut être misérable sans cesser d’être fille de bien… Écoutez, bonnes gens, vous pouvez être tranquilles. Vous, ma bonne, vous m’accompagnerez tantôt chez moi, et je vous secourrai. Pour celle-ci, si vous l’avez sauvée jusqu’aujourd’hui à travers tant de fatigues et de dangers, c’est qu’il plut à Dieu de veiller sur elle. Cette malheureuse enfant n’aura d’autre abri que mon toit.

Des voix s’élevèrent alors dans la foule des réfugiés.

— On sait bien qu’elle a la fièvre maligne… Peut-être pis !… On a dit ce tantôt qu’elle était pestiférée !…

Aussitôt le cercle s’élargit et la dame demeura seule auprès de sa protégée. Ses laquais eux-mêmes s’étaient vivement reculés.

Le rouge de la colère et de la honte empourpra la mine fière de la veuve. D’une voix que l’émotion rendait tremblante, elle parla :

— Quand je devrais l’emporter moi-même dans mes bras, comme saint Julien l’Hospitalier fit du lépreux, elle ne restera pas sans secours. Monsieur Vincent de Paul nous a tracé notre devoir, à nous ses filles, et je n’hésiterai pas. Que ce soit la peste ou quelque autre mal qui tourmente cette enfant, plus son mal est grand, plus elle m’est chère…

Mais les gens se tenaient toujours à distance : ils croyaient à la peste.

Frappant du pied le pavé boueux, la lèvre retroussée par un rire de mépris, la dame se tourna vers ses laquais. Les yeux baissés, ces braves, jeunes et solides, détournaient la tête, n’osaient soutenir son regard. Alors elle les somma d’avancer, flétrit leur lâcheté.

— Et vous, Florimond, Magloire, si vous êtes couards à ce point de redouter la contagion que je dédaigne, allez me chercher, sur l’heure, les frères de la Miséricorde ! Ceux-là n’ont pas la peur de mourir… Allez !

Ployant les épaules sous l’outrage, Magloire s’approcha alors. Il marchait évidemment sans plaisir, mais la crainte d’être pris pour plus poltron qu’il n’était, l’envie aussi de passer pour courageux aux yeux de tous ces trembleurs, le poussaient en avant :

— Excusez, madame, on sait ce qu’est obéir, et on ne vous laissera pas ainsi sans aide devant ces coquins, non plus que cette enfant sur le pavé. Foin de la peste, puisque telle est la volonté de Madame !

Ce qu’entendant, Florimond, un jeune géant dont les mains pareilles à des éclanches de mouton pendaient hors des manches trop courtes de sa souquenille, conclut en se dandinant :

— Le temps d’aller chercher quelques planches et de les mettre en brancard ! Donnez-nous deux minutes, madame, et on sera de retour avec les bois et du vinaigre aromatisé.

Alors des voix gouailleuses montèrent de la foule qui, machinalement, se rapprochait, espérant que la dame demeurerait dans l’embarras :

— Voyez les beaux galants ! Ils se montrent pressés de partir, mais ils le seront moins de revenir. — Quand on est si brave, on se fait soldat !… Ne dirait-on pas aussi parce qu’elle a des laquais…

L’auteur de ce propos fut interrompu par un soufflet de telle force, fourni par Florimond, qu’il alla donner dans un groupe à six pas de là pour s’étaler ensuite sur le pavé.

— Au meurtre ! cria un paysan.

— On m’a tué ! hurlait le petit homme pelotonné en boule et se tenant la joue à deux mains.

— La paix, drôles ! Si vous faites ainsi du désordre, je vous expulse de la ville, et vous coucherez dans les fossés !

C’était un bas officier de justice, suivi de quatre sergents. La vue des hoquetons calma les plus échauffés, d’autant que ces gens de police commençaient généralement par gourmer le monde avant que d’entendre les parties. Tenant l’oreille du petit homme giflé par Florimond, le chef de l’escouade se découvrit de sa main gauche restée libre, salua très bas et dit :

— Madame d’Aronville, aurai-je l’honneur de faire pendre ce drôle qui a dû vous manquer ?

— Non point, s’il vous plaît, monsieur l’exempt. Laissez-le s’en retourner. Et je gronderai mon valet pour avoir frappé si fort.

L’exempt gratifia le prisonnier d’un coup de pied dans le fond de ses chausses rapetassées en dix endroits et le relâcha. Mais le vaurien ne put déguerpir si vite que le bois des hallebardes ne lui caressât les épaules. Ayant ainsi rétabli le bon ordre, les sergents se retirèrent noblement.

Maintenant la foule, où s’étaient mêlés des ouvriers et des bourgeois d’Amiens, applaudissait au courage et à la charité de la dame.

— Oui, c’est Mme d’Aronville !… La bonne veuve !

— La mère des pauvres ! — La dame du mestre de camp, du seigneur de Saint-Gatien, tombé devant la Rochelle !

— Dieu vous assiste, madame !

Tous en chœur, reprirent :

— Vive Mme d’Aronville !… Que Dieu l’assiste !

Deux femmes murmuraient :

— Que Notre-Dame la protège ! On dit que son fils cadet vient d’être tué à la guerre !

— Quelle pitié !

— Si jeune encore ! — Et si belle ! — Honneur et paix pour elle !

Un homme s’approcha, le chapeau à la main, puis un second, puis cinq :

— Faites excuse, madame, on a été bien sots ! Mais nous allons la porter chez vous, cette petite… Et on bénira sa peine, pour l’amour de vous !…

X

A ce moment la petite porte de l’hôtel de Nérissins s’ouvrit, et une jeune femme parut sur les degrés du perron.

Son visage rose et frais, ovale, eût paru d’une grâce timide sans la saillie du menton qui disait la volonté obstinée, tandis que la bouche pincée accusait un esprit dissimulé et calculateur. La dissimulation était aussi dans les yeux bleus que voilaient des lourdes paupières à longs cils, battantes, toujours en mouvement, comme si les prunelles striées de vert eussent craint de laisser lire dans leur profondeur sans fond.

Ce visage, aimable pour qui ne s’arrêtait pas aux détails, s’encadrait dans les boucles tombantes d’une chevelure fauve, qui, taillée court sur le front bombé, poli, étroit, d’une blancheur d’ivoire, y bouffait en frisons crêpelés et couverts de poudre blonde.

Un col évasé en rotonde haussait son auréole de dentelle légère autour de la tête. Les grandes manches à l’espagnole, rattachées aux mancherons par trente aiguillettes ferrées d’or, étaient chargées, sur leur velours pain-bis, de tant d’or en appliques que l’on se demandait comment la dame pouvait lever les bras sous leur poids. Le busc de son corps simulait l’arête d’une cuirasse, et le vertugadin en roue de carrosse, qui tendait ses jupes de satin gris sous sa robe de velours minime, était ample à ce point de permettre bien juste à Mme de Nérissins de passer par la porte bâtarde où elle apparaissait superbe entre les montants de pierre travaillés en vermicelles.

Des laquais, en livrée galonnée sur toutes les tailles, se tenaient de chaque côté des marches. Le Suisse, chamarré de cinq tons, avait sa pertuisane au poing, et un écuyer, vêtu de velours noir, montrait sa mine brune, son nez crochu, ses moustaches de chat et son col en plat à barbe, par-dessus l’épaule de la dame.

N’eût été son air insolent et sa manière de lever le menton pour parler avec une voix de tête, cette petite femme eût passé partout pour charmante. Mais sa réputation valait moins que sa beauté. Dès qu’elle parut, la plupart des bourgeois et des ouvriers tournèrent le dos, abandonnèrent la place. Les plus hardis murmuraient : « Vous verrez que cette sucrée va s’emparer de la malade sous prétexte de bienfaisance. Elle ajoutera ainsi, sans bourse délier, une servante à son domestique. »

Le bruit public était en effet que Mme de Nérissins battait ses gens et ne les payait guère, et encore qu’elle gardait toutes ses filles de service sous clef, cela pour qu’on ne sût pas ce qui se passait chez elle.

— Hélas ! disait l’armurier Jérôme Petitport à son compère Aubin Planturel, le mercier. On ne le sait que trop, ce qui se passe chez la Nérissins ! Chacun y conspire ouvertement contre Monsieur le Cardinal et le bien du royaume.

— Le fait est, répondit Planturel non sans avoir regardé prudemment si on ne l’observait pas, que j’ai vu distribuer autour de sa maison les fameux placards arrivés avant-hier. Vous les avez lus, Petitport, ces libelles que répandent les Espagnols et où l’on voudrait nous prouver que les bons compagnons, loin de venir en conquérants, arrivent ici en libérateurs, en pacificateurs, pour seulement éloigner du Roi tous ses mauvais conseillers.

— Malheureusement, maître Planturel, un autre bruit plus croyable, si l’on s’arrête dans nos rues où campent tant de gens ruinés et battus, serait que les incendies, les pillages, les meurtres et toutes les violences ont été jusqu’ici les seules preuves des bonnes intentions de nos amis les Espagnols. Ils ont plumé la poule à Roye, ils pillent maintenant à Corbie. Que Dieu les écarte de notre ville !

— Heu ! heu ! fit le mercier, je doute fort qu’ils se décident à venir jusqu’ici. Le Roi, si j’en crois la renommée, se prépare à nous défendre avec de bonnes troupes. Demain, au plus tard, Monsieur nous arrive avec l’arrière-ban de l’Orléanais et du Berry. On parle aussi du comte de Soissons, des maréchaux de la Force et de Châtillon, de bien d’autres seigneurs, de plusieurs armées !… Consolez-vous, mon compère. Ce serait jouer de malheur si vous ne trouviez pas à leur vendre avantageusement toutes les vieilleries de votre magasin.

Subitement consolé, Jérôme Petitport souhaita au mercier une pareille aubaine.

— Puissé-je, mon maître, céder en effet mes corselets, mes bourguignotes et mes coutelas au prix que vous vendrez vos bas, vos collets et vos rubans !…

Cependant que les deux notables marchands s’éloignaient, Mme de Nérissins disputait à Mme d’Aronville le soin de recueillir la jeune blessée :

— Eh ! pour l’amour de Dieu, madame, vous me laisserez ce plaisir de la sauver. Si vous vous réservez toute la charité de la ville, quelle sera notre part, à nous, pauvres femmes de bien ?

Mme d’Aronville, tout en répondant avec une froide politesse, pressait ses laquais d’enlever le matelas et la malade. Mais les domestiques de Mme de Nérissins, plus nombreux, forts de leurs épées alors que Magloire et Florimond étaient sortis sans armes, les repoussèrent facilement. Ils portèrent la jeune fille dans l’hôtel, et, avant que la porte se refermât, Mme de Nérissins envoya à sa rivale un dernier compliment :

— Adieu, madame ! Montrez-vous à l’avenir moins pressée à me disputer l’avantage de secourir ceux qui se réfugient à l’abri de ma maison. Et laissez-moi vous donner, en amie, un dernier conseil. S’intéresser aux affaires des autres est bon, meilleur de surveiller les siennes. A force de vous dépouiller au profit d’autrui, il ne vous restera bientôt plus, je le crains, de quoi vous couvrir. Je sais que ce qu’on dit n’est que vanité et que le monde est aussi sot que méchant. Madame, je suis votre humble servante… Don Henriquez, faites la charité à ces pauvres gens !

Et Mme de Nérissins, étalant sa jupe à deux mains dans une belle révérence, tourna le dos en riant. La porte se referma et Mme d’Aronville resta dans la rue avec ses deux valets. Sous la poignée de petite monnaie que l’écuyer de la jeune dame, le Quinola Henriquez, avait libéralement fait pleuvoir, la foule des réfugiés se battait à coups de poing, à coups de griffes, à coups de pied. Les vieilles étaient piétinées, les enfants s’arrachaient les cheveux, les hommes mettaient la main au couteau.

Non sans peine, Mme d’Aronville se tira de cette pitoyable cohue.

XI

Maître Planturel, le mercier, n’avait pas trompé son ami l’armurier Petitport. Le soir même de cette journée du 19 août, Monsieur, frère du Roi, arrivait avec ses forces sur les frontières de la Somme, et un corps d’avant-garde entrait dans la ville d’Amiens, avec une partie de la garnison de Corbie, sortie avec les honneurs de la guerre.

M. d’Oultry et Nicolas avaient suivi le sort de cette garnison. Pour l’heure, ils marchaient avec un convoi de malades, car l’officier de carabins, souffrant encore de ses récentes blessures, avait eu cette mauvaise chance de recevoir, par surcroît, un des rares coups de feu qui s’échangèrent entre les Français et les Espagnols au premier temps de l’investissement de Corbie. Il portait son bras cassé en écharpe.

Le tumulte des rues allait toujours grossissant. Aux réfugiés se mêlaient maintenant les soldats, qui, les rangs rompus, couraient de droite et de gauche, avec le billet de logement. Si les habitants déployaient pour les évincer tous les moyens humainement praticables, ces gens de guerre se montraient largement capables de leur résister. Ils enfonçaient au besoin les portes, quand ils ne pénétraient par les fenêtres ; certains tiraient après eux leurs chevaux dans les salles et même leur faisaient gravir les escaliers. Les échevins cependant ne perdaient point courage. Obligés de compter avec la mauvaise volonté des gens bien en cour, qui s’affranchissaient, sans vergogne, de toute obligation, ils s’efforçaient de concilier l’honnête avec le possible.

Mais Mme de Nérissins refusa non seulement de loger M. d’Oultry et son valet qui lui avaient été désignés, mais encore de s’acquitter en argent, si modique que fût la taxe. Et on la savait tellement haut placée dans l’amitié de Monsieur que le corps de ville n’osa passer outre. M. d’Oultry fut logé chez Mme d’Aronville. Bien que cette dame donnât déjà le couvert à deux officiers et à une douzaine de cavaliers, elle reçut gracieusement le nouveau venu, qu’elle connaissait d’ailleurs pour appartenir à la vieille noblesse de Picardie. Elle lui trouva un bon lit, une chambre même où il pût être seul. Et, quoique Nicolas répétât que le moindre recoin des écuries et une botte de paille le contenteraient au delà de ses désirs, le petit berger se vit établir dans une soupente où on le gratifia d’une paillasse.

On lui permit même d’y garder avec lui son chien Miraut.

— La bonne bête ressemble plus à un loup qu’à un chien honnête, dit une fille de cuisine. Mais ses yeux luisent ainsi que des beaux écus d’or et vous regardent d’un air quasiment humain ! Pour toi, l’ami, tu me fais plus l’effet d’un pastour que d’un valet de guerre. D’ailleurs qui aime les animaux ne saurait être méchant.

Et cette servante, qui répondait au nom de Marion et ne se montrait pas avare de ses paroles, conclut ainsi :

— Fie-t’en à moi pour la nourriture de ton chien. Je veux qu’en sortant d’ici il éclate de graisse, et toi aussi, Nicolas, mon ami. Mais quel malheur est le tien, et ton maître te battrait-il plus que de raison ? Tu as la mine bien triste pour un garçon de ton âge qui vit avec les soldats. Allons, viens-t’en dîner avec nous, la soupe fume, et Alizon, la cuisinière, entend qu’on soit exact.

Nicolas prit place à une longue table. Des deux côtés, une vingtaine de domestiques se coudoyaient sur des bancs. Un petit moine mendiant occupait le haut bout ; sa besace pleine reposait entre ses pieds. Les manches de son froc brun étaient si vastes que, lorsqu’il levait le bras pour porter la cuiller à sa bouche après avoir modestement puisé à l’écuelle d’étain, ce bras apparaissait dans sa nudité pour la plus grande édification de chacun. Et l’on ne savait ce qu’il fallait le plus admirer, de la simplicité de ce capucin, de sa barbe noire étalée en nappe sur sa poitrine, ou de son bon appétit.

Mais Nicolas retint pour lui une grande part de cette admiration. Depuis longtemps le pauvret ne s’était trouvé devant un pareil plat, où les choux, les saucisses et le lard franc se trouvaient alliés par quantités égales. M. Florimond lui-même en demeura stupéfait. Et pourtant ce laquais était fameux à juste titre pour la façon aisée dont il expédiait une miche de pain de deux livres avec un quartier de bœuf fumé, à son souper, sans compter le fromage et le fruit.

Poussant le coude du moine, Florimond opina :

— On nous dit, mon père, que les bons appétits font les bonnes consciences. Je serais fort surpris que ce petit garçon ne soit pas homme de bien.

Et le capucin répondit en repiquant au plat et la bouche pleine :

— Ita est, fili.

Ce qu’entendant, Magloire se crut obligé de protester.

— Non point, s’il vous plaît, mon père ! Ce n’est pas fini !… Le fromage de Bézons arrive. Ne voyez-vous pas cette aimable Marion qui l’apporte sur un beau plateau de bois ?

Et, se tournant vers Nicolas, Magloire continua :

— Ce petit compagnon ne se fera pas prier pour en expédier un quartier.

Mais, à ce nom de Bézons, Nicolas pensa défaillir. A grand’peine put-il retenir ses larmes. Il revoyait la ferme brûlée, les parents de Monette mourant dans le feu. Et le pauvre berger en vint à se reprocher comme un crime cette joie innocente qu’il venait de prendre à s’asseoir devant une table abondamment servie, lorsque à cette heure même la Demoiselle, peut-être, souffrait de la faim dans quelque village ruiné ou errait, recrue de fatigue, par les chemins.

XII

Des pensées non moins tristes tenaient M. d’Oultry quand il voyait Mme d’Aronville. Et celle-ci le visitait souvent. Non contente de le faire soigner par son médecin, elle pansait de sa main l’officier.

— Eh ! madame, disait-il, ce serait grand plaisir de recevoir souvent de mauvais coups pour être guéri par une pareille main !

Pour avoir passé sa vie dans les camps, M. d’Oultry, qui comptait quarante années bien sonnées, ne manquait pas de délicatesse. Ne sachant en quels termes annoncer à Mme d’Aronville l’affreux secret qu’avec Nicolas il se trouvait le seul encore à connaître, il remettait au jour suivant. Ce jour n’était pas venu qu’il s’accordait un nouveau délai.

— « La pauvre femme l’apprendra toujours assez tôt. Autant demain qu’aujourd’hui. Qu’importe après tout qu’elle le sache, et ne vaut-il pas mieux la laisser dans l’ignorance et l’espoir ? »

Mme d’Aronville suspendait ses questions pour un tout autre scrupule. Craignant de fatiguer le malade, jamais elle ne lui parlait de la guerre. Et, si cruelle que demeurât son inquiétude sur le sort de son fils dont on ne savait rien, la mère ne rompait pas le silence.

Mais ses yeux parlaient, quelle que fût sa volonté stoïque. Un jour, M. d’Oultry, honteux de laisser ainsi cette noble femme dans l’anxiété, mêla à ses remerciements habituels quelques mots dont elle ne saisit que trop bien le sens. Enfin, adjuré de ne plus cacher la vérité, M. d’Oultry répondit simplement :

— Madame, je ne cacherai rien à une femme de tel cœur et de pareil courage. Fille, épouse, mère de gens de guerre, vous n’avez rien ignoré de vos devoirs, et je me sens un pauvre homme auprès de vous. De votre fils, madame, sur ma parole, je ne sais rien que par ouï-dire. Mon valet Nicolas semble mieux informé et il pourra vous répondre. Interrogez-le avec votre coutumière douceur. Car il est d’un caractère singulièrement ombrageux et timide, et il ne s’ouvre pas volontiers.

Mme d’Aronville, plus pâle que les coiffes de cambrésine qui entouraient son visage exténué par les veilles et les larmes, crispa ses mains, les joignit un instant sous son menton, murmura une prière, puis reprit son calme :

— Je vous remercie, monsieur, du sentiment qui vous dicta ce trop long silence et des termes discrets dont vous avez usé pour le rompre. Je vous en garde une gratitude infinie.

Elle tendit sa longue main fine au blessé, qui baisa les doigts en fuseau que n’ornait aucun bijou. Mme d’Aronville, sentant une larme rouler sur sa main, se dégagea d’un mouvement doux et vif. La grande traîne de sa robe noire disparaissait que M. d’Oultry, à demi dressé sur sa couche, regardait encore la porte sans s’occuper d’étancher les pleurs qui tombaient sur l’appareil de son bras.

Tout ce qu’il savait de cette femme, tout ce qu’il en voyait à chaque heure l’unissait à elle par des liens dont il sentait s’augmenter la force. L’amour qui gagnait M. d’Aronville était de la bonne étoffe, un de ces amours faits encore moins de tendresse que de respect et d’admiration.

— « A quoi tiennent les choses, se disait-il, et pourquoi ne l’ai-je point connue, cette Élisabeth de Maignestal, alors qu’adolescents tous deux nous pouvions escompter sans présomption les meilleures chances de la vie ? Aujourd’hui chacun respecte en elle une veuve encore jeune et belle, mais une sainte en ce monde, pour aller au vrai, et moi, j’habite la peau d’un soudard impénitent chargé de conduire deux cents chenapans à la gloire. Pour l’instant, je serais bien embarrassé de les y conduire, car ils ont si bravement détalé que le plus malin ne saurait où ils se terrent… Enfin de quel poids… de quel poids pèseraient mes actions de guerre auprès d’elle, qui n’a cure que du seul service de Dieu et de ses pauvres ? »

Ainsi songeait M. d’Oultry, tout en jurant sans scandale, parce que ses mouvements indiscrets avaient dérangé son bandage. Déjà il appliquait à ses lèvres le sifflet d’argent pendu à son cou et dont il usait pour appeler Nicolas à distance, lorsqu’il se ravisa :

— « Où ai-je la tête ? Mon petit valet doit être chez Mme d’Aronville, et nul moment ne serait plus mal choisi pour la déranger, d’autant que, quand je siffle, je la vois toujours arriver en courant… Ce Nicolas est véritablement bizarre. Il va m’étonnant de plus en plus par sa prudence et sa sauvage probité, toutes qualités bien au-dessus de son âge et de son état. Il a son secret, la chose est certaine. Si je n’entretenais d’autres idées en tête, ce serait pour moi un précieux divertissement que de le découvrir… Rien que cette histoire des moutons !… Jamais plus riche occasion ne se présenta à un laquais de mettre pareille somme dans sa poche. Douze cents écus, pas un blanc de moins !… Et cependant, lorsqu’il eut réussi à ramener tout le troupeau jusqu’à Roye, il exigea que je fusse présent à la vente, et il se contenta de la moitié de l’argent, m’abandonnant part égale. J’avoue, à ma honte, que je me suis laissé tenter… Avec quoi aurais-je vécu, bon Dieu, depuis que nous traînons la misère de place en place jusqu’à Amiens ?… La guerre paie la guerre. Autant vaut que ces moutons, perdus pour tout le monde, nous aient profité plutôt qu’aux Espagnols. Et, particularité à noter, ce Nicolas m’a confié tout son avoir, de telle sorte que s’il me plaisait de lever le pied… Aïe ! c’est là ce que je lèverais plus aisément que le bras !… Maudit coup de mousquet !… Enfin, qui vivra verra !… »

XIII

Cependant que M. d’Oultry philosophait en essayant de tromper et son amour et sa douleur, Mme d’Aronville écoutait le triste récit de Nicolas. Elle avait appelé le petit valet dans sa chambre. De cette pièce, une des moins belles de l’hôtel, l’aspect était d’un oratoire autant que d’une officine d’apothicaire. Les flacons de remèdes y voisinaient avec des livres de piété ; les bandes de toile, les tampons de charpie couvraient une table, en compagnie de registres de comptes, et le long des lambris pendaient les simples en bottes, un rosaire et du buis bénit. Peu de meubles. Comme lit, une mauvaise couchette sous les rideaux de l’alcôve. Il était de toute évidence que la veuve avait donné le meilleur lit de sa maison à M. d’Oultry. Et ainsi du reste : pareille au grand saint Martin, apôtre des Gaules, Mme d’Aronville eût abandonné à un pauvre la moitié de son manteau.

Sur le palier, Nicolas croisa une femme qui se retirait avec un petit enfant dans les bras et quelques pièces d’argent dans la main. « Allez, ma bonne, disait Mme d’Aronville. A brebis tondue Dieu mesure le vent. Votre mari reviendra de la guerre. Tant qu’il sera loin de vous, je pourvoirai au principal. »

Et, sans écouter les remerciements de la pauvresse, elle l’avait poussée doucement dehors et appelé Nicolas d’un signe :

— Mon ami, on m’apprend que tu es seul à savoir comment finit mon fils, Marie-Xavier d’Aronville. Ne me cache rien. Est-il tombé en gentilhomme fidèle à son Dieu et à son Roi ?

Nicolas avait baissé respectueusement les yeux devant cette figure douce et fière à laquelle la tristesse ajoutait plus de majesté. Surmontant sa timidité, il raconta ce qu’il avait vu à l’incendie de la ferme. Mme d’Aronville l’écoutait avec un calme trop grand pour n’être pas affecté. Mais elle ne put soutenir longtemps ce personnage impassible. Si grand que fût son courage, elle en avait trop présumé.

Quand Nicolas lui remit la cadenette nouée du ruban rouge et le sachet, elle prit les deux objets machinalement. Entre les mains de la malheureuse mère, la grande boucle blonde se déroula comme si elle eût été vivante. Élisabeth d’Aronville poussa alors ce faible cri des bêtes blessées à mort qui se traînent dans un coin pour mourir. Et l’on eût dit que cette plainte douce et lugubre emplissait la maison. Les femmes de service qui travaillaient dans la pièce voisine accoururent à temps pour recevoir leur maîtresse entre leurs bras.

Nicolas, les tempes moites, avait senti ses cheveux se hérisser d’horreur à ce cri. Au milieu du désordre il se retira, sans qu’on remarquât sa présence.

Tout en descendant l’escalier, il se demandait s’il n’avait point parlé trop brutalement et s’il ne s’était pas aliéné à jamais la bienveillance de cette dame, dont la protection seule, à ce qu’il pensait avec une superstitieuse obstination, lui saurait rendre Monette. Mais, si poignante que fût son inquiétude, Nicolas, dans la simplicité de son cœur, n’osait point la comparer à cette douleur démesurée, surhumaine, immense, que la plainte de Mme d’Aronville lui avait dévoilée. Longtemps il crut l’entendre monter dans le silence de la nuit, le cri de la mère se confondant avec l’appel déchirant de l’enfant égorgé par les Croates.

Et Nicolas se jura de ne plus paraître devant Mme d’Aronville. Mais celle-ci, qu’il connaissait si mal, n’attendit pas jusqu’au lendemain pour lui prouver sa reconnaissance. Elle fit venir le valet et lui demanda ce qu’il désirait pour sa récompense. Voyant Nicolas hésiter, la veuve crut à un calcul. Alors elle lui dit tranquillement :

— Fixe toi-même la somme !

Mais, à la rougeur subite de Nicolas, aux larmes qui lui perlèrent aux yeux, elle se rappela les paroles de M. d’Oultry et regretta amèrement les siennes.

— Pardonne-moi, enfant, reprit-elle vivement, et approche.

Mme d’Aronville, enfoncée dans son grand fauteuil de cuir, passa doucement ses mains sur les cheveux de Nicolas, qui s’était agenouillé devant elle.

— Pauvre enfant, ta mère aussi pourrait te perdre, car il faut s’attendre à tout quand on va à la guerre. Dis-moi donc où se trouve ta mère et apprends-moi son nom. Tant que je vivrai, elle ne manquera de rien en ce monde.

Nicolas ne put se retenir de pleurer.

— Hélas ! madame, grande est votre bonté, et vous me faites trop d’honneur. Excusez-moi, je suis un enfant trouvé.

— Je te servirai donc de mère. Dès aujourd’hui, tu seras de ma maison. Ton maître y perdra peut-être. Peut-être aussi ne voudrais-tu pas le quitter ? Enfin, que puis-je pour toi ? Allons, parle !

Mais, quand Nicolas voulut raconter son histoire, il reconnut vite l’inconvénient d’avoir accumulé les mensonges depuis sa rencontre avec M. d’Oultry. Une fausse honte l’empêcha de parler. Et il se sauva maladroitement sur ces paroles :

— Quand le jour sera venu, madame, je vous demanderai secours. Aujourd’hui, permettez-moi de me retirer et de vous laisser à votre deuil.

Plus de quinze jours se passèrent sans amener rien d’important. Le deuil de Mme d’Aronville était déjà trop sévère pour qu’elle le pût augmenter, et ses pauvres ne souffrirent point du coup qui la frappait.

M. d’Oultry se rétablissait très lentement, comme s’il eût craint de voir arriver le jour où Mme d’Aronville ne viendrait plus le panser. Et, à mesure que ses blessures se cicatrisaient, il se plaignait de douleurs plus fortes.

Un jour que Mme d’Aronville lui répétait la réponse de Nicolas à ses offres de service, le capitaine ne s’en montra pas aussi surpris qu’elle était en droit de s’y attendre.

— Mon Dieu, madame, de ces propos ambigus vous n’avez pas l’étrenne. Il me les a tenus déjà plusieurs fois…

Et, frappant son front avec son index, il regarda la veuve d’un air entendu :

— Entre nous, je crois que le pauvre garçon a reçu un fort coup sur la tête !

Mais, contre son ordinaire, Mme d’Aronville ne donna pas raison au capitaine : « C’était se tirer trop facilement d’une difficulté. Son idée, à elle, était que Nicolas possédait un secret d’importance… un moyen de retrouver ses parents, peut-être… enfin, un gros secret. »

Aussitôt M. d’Oultry s’écria :

— Eh bien ! madame, nous le chercherons ensemble ! Nous sommes associés, mordieu !…

Il essaya de reprendre son juron :

— Hum ! Hum ! Je voulais dire… Excusez-moi, je veux dire, madame… Enfin !… Topez là !

Et il garda la main de Mme d’Aronville entre les siennes un bon moment de plus qu’il n’était nécessaire pour contracter alliance, et même M. d’Oultry ne laissa cette main qu’après y avoir déposé un respectueux baiser.

— Vous êtes une sainte sur la terre, madame, et moi je ne suis qu’un vieux pécheur ! Rendez-moi meilleur, il ne tient qu’à vous…

Mais Mme d’Aronville avait déjà quitté la chambre, et la queue de sa robe s’était pareillement retirée.

— Sot que je suis, murmura M. d’Oultry, et plus brutal qu’un Croate ! Je choisis bien mon temps, vraiment, pour débiter mes gentillesses !

XIV

Retenu par un service de chaque heure auprès de son maître malade, ignorant tout de la ville, jusqu’au nom de ses places et de ses rues, n’y connaissant pas une âme en dehors des domestiques et des soldats logés chez Mme d’Aronville, Nicolas se désolait de son inaction. Cette inaction, il s’y était condamné en s’attachant à M. d’Oultry, mais ç’avait été d’une volonté réfléchie, car il avait vite compris que les faibles ne peuvent rien ou presque sans protecteurs.

Exagérant toutefois cette prudence timide qui était le fond de son caractère, Nicolas ne pouvait cependant se décider à parler. Il ne voulait pas importuner inutilement M. d’Oultry, non plus que Mme d’Aronville. « Quand j’aurai retrouvé la demoiselle, se disait-il, il sera toujours temps de leur demander aide et secours s’il y a du danger. Quelque chose me dit que je la retrouverai ! »

Et pourtant, bien qu’il ne se passât pas un moment de sa vie où il ne songeât à la demoiselle, de sa pauvre cervelle ne sortait pas une idée pour le lancer sur une voie. Depuis des jours il était sans nouvelles de Monette. En aurait-il jamais plus ?

Où, d’ailleurs, Nicolas en aurait-il pu trouver ? A mesure que M. d’Oultry se rétablissait, le petit valet jouissait certes d’une liberté plus grande. Il put aller et venir par les rues. D’Amiens il connut bientôt tous les quartiers. Sa figure et sa mise honnêtes, et qui n’étaient en rien celles de ces valets effrontés dont l’insolence et l’audace n’avaient d’égale que la couardise, prévenaient en sa faveur. Sa politesse et son désir d’obliger lui créèrent vite un peu partout des amis. Encore tout cela n’aidait-il en rien Nicolas dans ses recherches.

Il s’y livrait sans découragement ni espoir. Rien ne lui donnait à croire que Monette fût entrée dans Amiens. Les paysans réfugiés n’étaient point de la région de Bézons. S’il en interrogeait quelqu’un au hasard, il n’obtenait que des réponses sans suite, tant ces infortunées victimes de la guerre demeuraient plongées dans une morne et défiante stupidité. Et puis on n’en voyait plus guère dans les rues. La plupart des fugitifs avaient pu se procurer un abri, ou bien, pris à nouveau de panique, ils avaient tiré vers Compiègne.

Or, il advint un jour que le chien Miraut, attaché aux talons de son maître, s’en éloigna, contre son ordinaire. Trottant en avant, il enfila la rue de l’Hôpital et, sourd aux appels de Nicolas, continua de courir. Quêtant, jappant, il allait reniflant les bornes, les murs, le pavé, tournait, s’arrêtait, les oreilles droites, puis, les pointant en avant, il repartait. Enfin, quand il vit que Nicolas le suivait d’un bon pas, la bête, cessant de se retourner, entra délibérément dans une venelle qui côtoyait un jardin.

Miraut s’arrêta devant une petite porte, s’assit sur son derrière, et, tirant un pied de langue, commença de gémir joyeusement, selon la coutume des chiens de son espèce, dont les cris d’allégresse gardent toujours quelque chose d’une plainte.

Nicolas, dont le cœur battait plus vite et fort qu’un mouvement d’horloge, examina la porte, puis le mur assez haut, avec des pointes de fer fichées dans le mortier de son chaperon. Levant plus haut les yeux, il vit qu’un corps de bâtiment donnait sur un jardin qui le séparait, par un espace qu’il estima de quinze pas, du mur extérieur. Au second étage, entre les volets écartés d’une fenêtre, une jeune fille se montrait, occupée à coudre.

Et Nicolas, pantelant, hors de lui, pensa tomber de son haut, car à cette fenêtre il avait cru reconnaître la demoiselle. Assise sur la banquette de l’appui, elle lui tournait le dos, ou à peu près. Une corbeille de linge était posée près d’elle, et, au mouvement que la jeune fille faisait pour tirer une pièce de toile, son profil se détachait nettement sur le fond bleu d’un rideau.

Oui, c’était bien elle ! Et les gémissements, les jappements de joie étouffés de Miraut prouvaient qu’il reconnaissait sa maîtresse. Mais Monette ne regardait pas du côté de la ruelle. Tout entière à sa besogne, elle ne levait point les yeux. Alors Nicolas poussa un appel discret, une note longuement modulée qui lui servait à correspondre naguère avec son amie, quand ils étaient chacun sur le bord opposé d’un étang dont les hauts roseaux les cachaient entièrement l’un à l’autre.

Monette tressaillit, tourna la tête, poussa un cri, et Miraut aboya fortement.

A ce même moment Nicolas, qui agitait son chapeau, vit une femme toute en taffetas noir, le nez chaussé de lunettes, avec une perruque rousse frisée à menues boucles, se pencher à la croisée. Monette disparut. La fenêtre fut poussée, et Nicolas ne vit plus que les petits vitraux à lentilles verdâtres.

La pauvreté de cet accueil ne réussit pas à l’attrister. De ce simple garçon le bonheur gonflait le cœur à le rendre léger comme la plume. Quand Nicolas se remit à marcher, il lui semblait que ses pieds ne touchaient plus la terre.

Respirant bruyamment, il se frotta les yeux, puis se pinça le bras afin d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas éveillé. Les caresses de Miraut bondissant autour de lui avec une vivacité folle suffisaient à lui prouver que tout cela était très réel et qu’il ne s’agissait point de quelque vaine apparition. Nicolas reprit vite son sang-froid. Devant cette fenêtre fermée, il ne crut ni utile ni prudent d’insister. Toute démarche inconsidérée pouvait compromettre, et peut-être irrémédiablement, l’avenir.

La demoiselle était retrouvée. Là était le point principal. Pour le reste, lui, Nicolas, s’en remettrait à ses protecteurs. Il essayerait d’abord de rejoindre Monette, au moins de lui parler. S’il ne pouvait y réussir, M. d’Oultry, Mme d’Aronville, sauraient bien y mettre ordre. Pour aller au plus pressé, il fallait apprendre le nom des gens qui occupaient cette maison d’aspect tant inhospitalier et de celle-ci étudier dans le détail les particularités et les approches.

Nicolas, qui avait recommencé de marcher pour ne pas attirer l’attention, eut soin, quand il passa une seconde fois devant la petite porte, de ne pas regarder de ce côté. Mais, tout en s’avançant, le nez en l’air, il distingua très bien deux visages collés contre l’ouverture grillée percée dans le panneau. Il reconnut même le museau de fouine et les besicles de la dame à perruque rousse. La seconde figure montrait un teint olivâtre, un nez crochu, des moustaches noires relevées jusqu’aux yeux.

Tranquillement, Nicolas remontait la ruelle déserte, Miraut folâtrait devant lui, tenant entre ses dents un débris de bois. Commençant entre deux murs, cette ruelle se continuait parmi des haies d’aubépine derrière quoi s’étendaient des vergers et des prairies coupées par un ruisseau bordé de saules, puis elle tournait pour finir en cul de sac par un retour sur sa droite où l’hôpital commençait.

Nicolas reconnut que le verger de gauche semblait prolonger le jardin qui entourait la maison où il avait vu Monette. Une brèche s’ouvrait dans la haie. Il eut bien soin de ne pas se risquer par là. Rappelant Miraut, il passa avec lui par une large trouée de la haie de droite, pénétra dans la prairie. Tout en marchant obliquement, il pouvait, sans trop tourner la tête, voir venir qui le suivrait. Bientôt il fut assuré que quelqu’un marchait derrière lui.

S’assurant que son épée jouait bien dans le fourreau et que la garde n’en était pas embarrassée dans son vêtement, Nicolas se rapprocha du ruisseau et excita Miraut à chercher comme si quelque bête puante se trouvât cachée dans un saule creux.

De ses pattes et de son museau le chien fouillait la terre, et Nicolas, ayant mis par prudence l’épée à la main, fourrageait dans l’herbe, multipliant les encouragements.

— Eh là ! Holà ! Hardi, Miraut ! Au rat ! Au rat !

A ce point que le Quinola Henriquez, qui s’approchait à pas de loup dans l’espoir de surprendre le jeune garçon, en demeura bouche bée. Sans interrompre sa chasse, Nicolas regarda ce grand homme sec, tout de noir vêtu et dont l’épée trop longue, à coquille repercée et ciselée, annonçait la condition et la nation tout ensemble. Car ces rapières, mesurant cinq pieds, n’étaient portées que par les duellistes de profession ou les capitans espagnols. Et, pour compléter cet équipement, une grande dague fine, dont le garde-main ajouré en dentelle était plus vaste qu’une écuelle, barrait les reins du personnage. Un chapeau en pot de chambre, à haut plumet, et qu’il portait sur l’oreille, ajoutait à sa mine altière, autant que ses moustaches de chat.

La lame courte et large de Nicolas se leva à ce moment même où l’écuyer de Mme de Nérissins allongeait sa face sournoise au-dessus de lui :

— Que cherches-tu dans cet arbre ?

A cette question, posée d’une voix tout à la fois doucereuse et rauque, Nicolas répondit lentement et avec une feinte candeur :

— Un rat, seigneur espagnol, un rat ! sauf votre respect ! Et il est d’une taille énorme. Le roi des rats, pour tout dire !… Je le poursuis depuis l’entrée de cette ruelle, et, il n’y a pas cinq minutes, je faillis le prendre sous la porte de la maison, là-bas, à gauche… Enfin, vous savez bien, la maison de cette petite bourgeoise…

Don Henriquez, outré de colère, l’interrompit :

— Apprends, monsieur le drôle, que Mme de Nérissins n’est pas une bourgeoise. Attaché à sa personne en qualité d’écuyer meneur, je t’engage, si tu tiens à tes oreilles, à ne plus rôder sous ses fenêtres !

Nicolas n’avait point envoyé sa phrase au hasard. Mais il n’attendait pas de ce petit stratagème un résultat aussi promptement considérable. Exagérant son humilité, il tira son chapeau, salua, se recouvrit et reprit, appuyé sur son épée :

— J’ignorais, n’étant point du pays, que cette dame fût maîtresse de la venelle et des prairies qui la bordent… J’aurais plutôt cru que c’étaient là les terres de l’hôpital ou quelques vaines pâtures et que je ne faisais pas de mal en venant y chasser aux rats… Mais du moment, seigneur espagnol…

Comme Nicolas criait très haut, l’écuyer essaya de lui imposer silence : « Te tairas-tu ! » Et il jetait des regards inquiets de tous côtés.

— Triple sot, ne beugle pas ainsi ! D’abord, je ne suis pas Espagnol… mais… Portugais… un gentilhomme de Lisbonne, banni de la péninsule, Don Henriquez Ferrante Herantello y Lucar !

Nicolas salua très bas :

— Seigneur Herantello, il n’y a pas d’offense !… Voyez-vous, seigneur portugais, nous autres soldats, habitués à faire flèche de tous bois, sommes industrieux de naissance, en quelque sorte. Je me suis dit comme ça : Grégoire, mon camarade, — car je me nomme Grégoire, Grégoire Paulin Boitillon, mousquetaire à la compagnie de la Ferté et tout prêt, comme tel, à vous servir, — en cas de siège, les rats sont une viande assez précieuse. Exerce donc ton chien à les chasser. Ainsi donc, seigneur Herantello, si vous saviez, de hasard, qu’il existât une meilleure place pour en trouver ?… Ne me permettrez-vous pas de marcher un peu avec vous ?…

Mais il y avait beau temps que le Quinola Henriquez s’était esquivé.

Une demi-heure après cette rencontre, Nicolas, assis dans la petite taverne du Roy Doré, dont une fenêtre donnait justement sur la façade principale de l’hôtel de Nérissins, se conciliait les bonnes grâces d’une servante non moins blonde que la bière dont elle apportait un pot :

— Oui, ma mie, mousquetaire à la compagnie de la Ferté, Grégoire Boitillon, et qui vous prie de boire la moitié de ce pichet, pour l’amour de lui !… Ah ! jour de Dieu ! Quelle est cette belle dame dont on ne voit que les cheveux d’or, les yeux luisants et le menton rosé ?

— Comment, soldat de mon cœur, vous ne la connaissez pas ? Mais on n’est pas neuf à ce point ! Eh ! malheureux, c’est la beauté d’Amiens, l’amie de Monseigneur le Duc d’Orléans, frère du Roi, Mme de Nérissins, pas une autre !… Et voici, derrière, sa gouvernante, Mlle Brigitte Le Bréhant, une vieille peste !

Nicolas regarda s’éloigner la jeune femme. Assise sur une planchette, en croupe de l’écuyer Henriquez qui chevauchait un genet isabelle, harnaché de bleu, elle portait un masque, un chapeau rond à forme en pain de sucre, et elle disparaissait à demi sous une cape couleur de roi, richement brodée. Deux laquais montés sur des chevaux allemands, ayant l’épée et la dague, venaient ensuite, puis une dame voilée de crêpe portée par une mule grise, enfin un dernier laquais dont la selle laissait pendre une carabine derrière sa jambe droite, sans préjudice d’un coutelas de Turquie retombant à gauche.

— Ne dirait-on pas vraiment qui part pour la guerre ?

Nicolas tarit son pot et répondit à la servante :

— Ma mie, cette dame, pour riche qu’elle paraisse, est certainement moins plaisante que vous.

Il commença de payer, reprit son argent, fit le pressé, enfin se laissa retenir :

— Ne partez donc pas si vite, avait dit la fille : la salle est vide, la patronne dort. Je vais vous raconter sur elle une bonne histoire.

Quand Nicolas sortit de la taverne du Roy Doré, il en savait plus qu’il n’eût osé l’espérer sur Mme de Nérissins, sa maison, sa gouvernante Bréhant, celle-là même qui avait fait retirer Monette de la fenêtre, et sur l’écuyer meneur, le Quinola Henriquez.

XV

Mme de Nérissins n’avait pas recueilli Monette pour la seule satisfaction de faire pièce à Mme d’Aronville. De sa fenêtre elle avait entendu le récit de la vivandière et en avait retenu ces paroles : « L’enfant, si elle en réchappe, demeurera certainement muette. » Aussitôt, Mme de Nérissins s’était décidée à prendre la jeune fille dans sa maison. Une servante muette étant pour cette dame, qui conspirait à toute heure du jour et de la nuit, un objet sans prix.

Sibylle Parménie de Laudes, marquise de Nérissins, était alors dans tout l’éclat de cette beauté que les peintres du temps ne se lassèrent pas de reproduire. Mariée dès l’âge de quatorze ans à Florian-Honoré de Courtivaux, marquis de Nérissins du Châtel, elle était veuve à dix-sept, son mari ayant péri dans un duel, après une querelle de jeu, avec le comte de Ludat Mondestin, de la maison de Presles. Jamais femme ne prit le deuil d’un cœur plus léger. Égoïste, dure, froide, avaricieuse et fausse, Sibylle de Laudes se promit et se tint de rester libre et de consacrer en toute liberté à l’intrigue une vie qu’extérieurement elle voua à l’amitié et aux bonnes œuvres. Après trois années, elle laissa ses habits de deuil et commença d’ouvrir sa maison aux partisans de Monsieur, frère du Roi, et à tous les autres ennemis de l’État. Gaston d’Orléans lui avait juré que le jour où il serait roi la verrait duchesse et pourvue d’une grosse charge à la cour. Forte de cet espoir, elle ourdissait dans l’ombre la trame de ses complots, aidée par le comte de Soissons, son cousin Saint-Ibal et M. de Montrésor. Tous ces grands aventuriers politiques attendaient l’heure d’assassiner le cardinal de Richelieu et de prendre la direction des affaires pour le plus grand bien du pays.

Par son écuyer meneur, le Quinola Henriquez, agent du gouverneur des Pays-Bas, Mme de Nérissins correspondait avec les Espagnols, et par le comte de Montrésor elle demeurait en rapports avec Monsieur, qui devait entrer bientôt dans Amiens.

Les fréquents conciliabules qui se tenaient chez elle obligeaient la marquise à surveiller de très près ses domestiques. Une indiscrétion pouvait la perdre. Aussi n’avait-elle dans ses appartements intérieurs d’autre service que celui de ses femmes, parce que celles-ci vivaient cloîtrées dans son hôtel, d’où, sous aucun prétexte, il ne leur était permis de sortir. Et telle était la terreur qu’inspiraient et Mme de Nérissins et son écuyer que personne n’osait s’intéresser à ces recluses.

Vivant sous une discipline non moins stricte, les hommes de livrée gardaient un pareil silence. Seul, le palefrenier Passadoux se laissait délier la langue, quand il se glissait, aux premières heures de la nuit, dans la taverne du Roy Doré. Il racontait à Madelon, la verseuse de bière, quelque histoire de la marquise ou de don Henriquez.

Ainsi Nicolas avait-il pu apprendre quelques particularités de la règle observée chez Mme de Nérissins et recueillir sur Monette des renseignements de première utilité.

Il les recueillit de la bouche même de Passadoux, car la vue d’un pot plein de vin épicé ou d’une cruche de bière écumante précipitait le palefrenier dans la voie des confidences. Jamais homme plus altéré ne s’assit au cabaret dans Amiens. Nicolas s’essaya à lui tenir tête et ne regretta ni son temps ni son argent. Retourné, le soir même, au Roy Doré, Nicolas tout en écoutant le loquace valet d’écurie, pouvait observer la maison où demeurait la demoiselle.

— Voyez-vous, mon bel ami, cette dame, notre maîtresse, nous traite tous de Turc à More, et, du grand au petit, il n’en est pas un qui n’abandonnerait son toit avec plaisir. Mais que voulez-vous ! Elle nous doit à tous quelques mois de gages, et les temps sont si durs qu’on ne peut se lancer ainsi, sans argent, dans le monde… Et puis…

Le palefrenier Héron Passadoux, s’interrompant de parler, regarda autour de lui avec inquiétude. Dans le fond de la salle, à peine éclairée par deux chandelles, des soldats jouaient aux cartes. Serrés les uns contre les autres, ils ne montraient que leur dos. Sur le seuil de la cuisine, la servante Madelon récurait une chopine d’étain tout en souriant aux galanteries d’un sergent. Passadoux, rassuré, continua, en baissant la voix :

— Et puis, cette Parménie, elle en a fait pendre plus d’un, la chose est certaine. Quand on quitte Mme la marquise, il ne faut point se laisser rattraper. Il se passe et dit chez elle des choses qui troubleraient des honnêtes gens, je vous assure… Tenez ! J’ai entendu, moi qui vous parle, une conversation entre la dame, l’Espagnol et le médecin Saboyer !… Il s’agissait d’une certaine Monique… Attendez donc !… Monique, oui, c’est bien ça !… Monique Piédalue… ou Piédalouette… je crois… Enfin une petite paysanne, une bavolette de quatre sous qu’on a recueillie dans l’hôtel après la fuite de Corbie… Ah ! mon ami, si vous aviez entendu !…

Sans approuver ni blâmer, Nicolas écoutait toujours. Mais, à ce moment, il interrompit Passadoux et, du ton le plus indifférent, lui demanda si un pot de vin épicé ne saurait le consoler de ses chagrins.

Passadoux accepta la proposition d’enthousiasme. Il demanda même à Madelon une pipe en terre, en bourra le fourneau jusqu’au bord avec un tabac si humide que la chandelle où il l’alluma en manqua s’éteindre. Entouré d’un nuage d’âcre et épaisse fumée, le palefrenier disparut aux yeux de tous en même temps qu’il buvait un grand coup de bière « pour préparer la voie au vin ».

Nicolas avait gardé son sang-froid d’une telle volonté que pas une fibre de son visage n’avait remué quand il entendit prononcer le nom de la demoiselle. Il dit seulement, quand le vin arriva :

— Vous parliez d’une Monique Piédalue, camarade ? Voyez comme on se retrouve !… J’ai justement une payse de ce nom… Mais ça ne peut pas être elle…

— Et pourquoi non, s’il vous plaît, répondit Passadoux entre deux bouffées. Ça peut très bien être votre payse. Tenez, je vais vous en tracer le portrait : cheveux plats, sous un bonnet de même, nez long et assez pointu, ce semble, le reste à l’avenant…

— Après tout, fit Nicolas, il se peut. Eh bien, si c’est ma payse, je vous jure de payer bouteille, plutôt deux nuits qu’une, si vous me la laissez voir.

— Ça, mon garçon, c’est facile ! Demain soir votre payse aura été avertie et elle vous attendra à la fenêtre de… Enfin, suffit ! Je vous la montrerai, cette fenêtre, et pas plus tard que cette nuit, encore !… Mais quel est le nom du pays ? Oui, quel nom saura attirer cette pâle Monique ?

— Ah bien ! voilà… Mon nom de guerre est…

Nicolas regarda les soldats qui continuaient de jouer ; tout à leurs cartes, ils ne s’occupaient point des deux buveurs solitaires. Le sergent, toujours galant, aidait dans la cuisine Madelon à fourbir sa vaisselle d’étain. La patronne, tout au fond, dormait derrière le comptoir.

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