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Reading edition
MAURICE MAINDRON
La Gardienne de l’Idole noire
PARIS ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33 M DCCCCX
DU MÊME AUTEUR
Le Tournoi de Vauplassans. Roman (couronné par l’Académie française). — Paris, 1895, in-8o. Plon et Nourrit 3 50
Saint-Cendre (I). Roman. Paris, 1898, in-8o, Fasquelle 3 50
Blancador l’Avantageux. Roman. Paris, 1901, in-8o. Fasquelle 3 50
Monsieur de Clérambon (II). Roman. Paris, 1904, in-8o. Fasquelle 3 50
Le Meilleur Parti. Pièce en 4 actes. Paris, 1905. Fasquelle 2 »
L’Arbre de Science. Roman moderne. Paris, 1906, in-18 jésus. A. Lemerre 3 50
Dans L’Inde du Sud : Le Coromandel. Paris, 1907, in-18 jésus. A. Lemerre 3 50
Dans L’Inde du Sud : Le Carnatic. — Le Maduré. Paris, 1909, in-18 jésus. A. Lemerre 3 50
Le Carquois… Contes. Paris, 1907, Fasquelle 3 50
Récits du Temps passé (couronné par l’Académie française). Tours, 1899, gr. in-4o. Mame.
POUR PARAITRE
Dariolette. Roman. (Sous presse.)
Les Trahisons de L’Épée (III). Roman.
Les Propos de M. Gustave. Roman.
La Succession J. Durand. Roman.
Mémoires du Comte Bonhomme. Mœurs contemporaines.
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.
La Gardienne de l’Idole noire
A Henri Lavedan.
I
Je suis arrivé à l’extrême vieillesse, et, dans ce couvent, tous me croient sourd. A parler franc, je les entends très bien, ces moines, se répéter à l’envi que je ferai une bonne fin. Je le veux croire. Bientôt, sans doute, ma triste dépouille, sous un drap noir croisé de blanc, semé d’ossements en sautoir et de têtes de mort, s’en ira rejoindre au cimetière ceux qui l’y ont précédée. Porté par des pénitents en cagoule, j’atteindrai ma demeure dernière. Puis il ne sera plus question de moi sur la terre.
Aussi bien mourrai-je tranquille, sans ce souci dernier de savoir à qui laisser mes biens. Je ne possède rien ici-bas que la jambe de bois que je gagnai, en combattant dans le tercio napolitain, au service du défunt empereur.
Deux vices principaux m’ont condamné à ne réussir en rien dans cette vie : un penchant immodéré pour l’amour et une cupidité que rien ne put satisfaire. Des plaisirs de l’amour et des richesses il ne m’est resté que le souvenir, tant il est vrai que tout cela compte au rang des choses essentiellement périssables. De même que les femmes reprennent toujours leur personne après nous l’avoir donnée, — mieux vaudrait dire prêtée, — la fortune sait se dégager à miracle quand elle croit s’être confiée à un homme indigne. Tenir et retenir sont deux. J’ai souvent tenu, mais je suis toujours demeuré les mains vides. Seul le souvenir ne m’a pas fui.
Ainsi mon existence a passé, jusqu’au jour où, privé d’une jambe par les hasards de la guerre, — qui sont non moins considérables que ceux de l’amour, — j’ai dû à la charité d’un vénérable prieur d’entrer dans cette abbaye qui m’abrite. Mon sort n’est point malheureux. Une arquebuse légère sous le bras, je parcours, à certaine heure de la nuit, le jardin potager dont je partage la garde avec deux autres estropiés comme moi. Pour le reste, on me nourrit bien. J’ai mon escabelle, aux offices, non loin du chœur. Chaque année, je reçois un habit complet de serge et de drap.
A la vérité, nul regret ne me travaille quand je fais un retour sur moi-même. L’âge a glacé mes sens, et je ne suis plus bon à rien. Mais mon esprit est toujours lucide et ma mémoire fidèle. C’est pourquoi le père confesseur me laisse entendre que je porte l’enfer en moi, tant je semble trouver de satisfaction à descendre au plus profond de ma mauvaise nature.
Peu m’en chaut. L’amour et la cupidité ne cessèrent point de lutter en moi jusqu’au jour où, faute d’objet, ils renoncèrent à la lutte. Je meurs pauvre et délaissé, et c’est bien ma faute. Audacieux et habile pour gagner, j’ai été incapable de garder — je me répète, c’est de mon âge — tous les trésors d’amour et d’argent que me valurent mon activité et mon courage.
A l’exemple de mes bénéfices, mes amours furent éminemment transitoires. Ils ne sont plus représentés que par des souvenirs aussi inconsistants que ces cendres légères que le vent disperse après que le feu s’est éteint.
Et pourtant à quelqu’un de ces souvenirs je crois sentir une ardeur singulière s’allumer en moi et une apparence de désir me fournir l’illusion d’une cruelle morsure aux entrailles. Vieillard impotent et qui n’est plus qu’un objet de pitié, je revis par la pensée ces heures d’ivresse qu’est toujours venu troubler le souffle empoisonné de la cupidité. Tels ces ombrages de l’Inde qui rendent mortelles les rives des plus claires rivières.
En plein amour, je songeais trop souvent à l’or ; toujours de l’or, j’étais distrait par la vision de l’amour. Je ne parle que de l’amour profane, — vous m’entendez, — car, au vrai, il n’en est point d’autre qui vaille.
Sans me sentir piqué par cette mouche poétique qui étourdit tant de mes contemporains et les oblige à coucher par écrit des incidents choisis de leur vie qu’ils entremêlent de maximes morales, je ne veux pas devenir muet à jamais avant d’avoir raconté l’aventure la plus singulière d’une vie où l’extraordinaire fut cependant la chose la plus commune. Quand j’aurai écrit cette histoire, je cacherai mon manuscrit avec tant de soin que personne ne le saura jamais dénicher avant qu’on n’ait détruit l’église de l’abbaye où j’aurai passé mes derniers jours. Moi, Gianbattista Capoferro, ancien alfier dans les armées de l’Empereur, qui suis allé aux Indes avec les Portugais et en Afrique avec les Espagnols, je raconte ces choses pour me divertir une fois encore avant que de m’endormir de l’éternel sommeil. Et j’ai dûment paraphé cette page de ma signature — marque d’ailleurs sans valeur, ce 31e d’octobre 1583.
En cette année 1529, qui était la vingt-huitième de mon âge, je me trouvais errant dans les Indes orientales et en proie à une si dure misère qu’à l’exception de mes armes je ne possédais rien ; car, de mes dettes, au contraire de bien des gens, je n’ai jamais tiré sujet d’orgueil. Logé, la plupart du temps, à la belle étoile, nourri de vent, j’allais, plus maigre que les corneilles qui abondent en ces contrées, et je les valais en noirceur. Les proies étaient rares. La fortune, qui, ainsi que je l’ai déjà dit, ne se lassa jamais de m’humilier de ses bienfaits, pour, sans doute, se donner ce plaisir de me les reprocher quand je les avais perdus, la fortune, donc, mit sur mon chemin un tyranneau de Golconde ou de quelque autre pays voisin. Ce musulman désirait vivement s’emparer de la capitale d’un rajah — un chef, dans le langage des païens — de Vijianagar.
De ces villes ou de ces régions ne m’obligez pas à vous tracer un fidèle tableau. Il y a si longtemps de tout cela que je crois, en vérité, qu’il n’en subsiste plus même la place. Quoi qu’il en soit, ce Maure m’engagea à son service et me confia le commandement d’une centaine de cavaliers. La solde m’était payée exactement. J’avais des chevaux, des domestiques sans nombre. Quant aux femmes, je n’en manquais certes pas. En prenait qui voulait, et dans les temples des faux Dieux et ailleurs. Notre conduite était la même chez les amis ou les ennemis.
Lorsque nous investîmes la ville du païen adorateur des idoles, nous en trouvâmes les défenses extérieures à ce point fortes que nous fûmes d’avis de tourner le dos sans tarder. Me souciant moins de la gloire que du bel argent, j’avais pu déjà réaliser des économies considérables. Et je songeais, avant tout, — qui ne m’approuvera ? — à les mettre en sûreté derrière des murs aussi solides que ceux dont nous étions les peu déterminés assiégeants.
Cependant, appelé au conseil de guerre, — tant ces Maures et autres indigènes nourrissent de confiance en nous autres, hommes de l’Occident, — j’opinai dans ce sens qu’on pouvait tenter toujours un assaut. Le prince mahométan adopta mon idée sans deviner mes raisons. Mon intérêt était de faire durer la guerre pour être payé plus longtemps. Sachant combien sont longs à se décider ces Orientaux indécis, je me réjouissais à l’avance des délais qu’ils apporteraient à aborder une pareille entreprise. D’ailleurs pouvais-je croire que nous emporterions de haute lutte une enceinte défendue par plus de cinquante tours, sans compter les courtines crénelées, les ravelins et autres ouvrages, sans compter surtout les fossés larges et profonds, où des crocodiles gigantesques nageaient à l’instar des grenouilles qui s’ébattent dans les bassins de notre potager ?
Tout arrive, pourtant, ainsi que dit l’auteur dont j’ai oublié le nom. Un certain soir, l’assaut fut donné par nous, et j’emportai, à moi seul, les avancées de la porte principale. J’avais charge de garder l’avenue de cette porte et de passer au fil de l’épée les fuyards qui tenteraient de sortir par cette voie. Mais, quand je crus comprendre que les nôtres avaient escaladé les remparts du quartier opposé, — supposition d’ailleurs entachée d’erreur, — je me sentis étrangement désespéré à l’idée de tout ce butin qui allait m’échapper.
— « Garder une porte est bien, me dis-je ; l’enfoncer est mieux ! Et, après, chacun pour soi ! La ville gagnée est au premier occupant. »
Mes soldats n’eurent pas besoin d’être prêchés longtemps pour entendre. Pleins de confiance dans ce blanc sage et audacieux qui les avait toujours commandés sans qu’ils eussent beaucoup à obéir, ils mirent pied à terre et jurèrent de périr à mes côtés. Je me fis déchausser les éperons, et, la bourguignote en tête, la rondache au bras, l’épée à la main, je montai à l’assaut de cette porte que nos esclaves eurent tôt jetée à bas à coups de hache, les défenseurs s’étant enfuis dès que mon visage leur apparut.
Taillant du cimeterre dans cette foule éperdue, mes Maures se dispersèrent par la ville, et je demeurai presque seul. Je retrouvai bientôt une partie de mon monde occupée à maltraiter un malheureux, fou de terreur, qui se débattait en invoquant Isaac et Jacob. Ce juif infortuné ne m’eut pas sitôt aperçu que, échappant à ses persécuteurs, il roula comme une boule jusqu’à mes pieds. Les serrant au point que je sentais l’étreinte de ses doigts noueux à travers le cuir de mes bottes, il criait, avec des sanglots capables d’attendrir les rocs mêmes de l’Inde :
— Salam ! Salam ! Seigneur Gianbattista, protecteur du pauvre, sauvez-moi de la mort ! Sauvez ma famille et ma maison ! Seigneur Gianbattista, vous êtes mon père, vous êtes ma mère !
Puis, se redressant sur les genoux, il chuchota rapidement :
— Sauvez-moi, et je vous ferai gagner, foi d’Azer, une somme d’argent vraiment extraordinaire.
Depuis longtemps, je connaissais cet usurier nomade qui trafiquait de toutes choses. Il m’avait rendu plusieurs fois service, remettant « au jour où je serais riche » le terme pour m’acquitter envers lui. Le tenant pour un homme subtil et qui ne parlait pas en vain, je donnai des ordres sévères à mes cavaliers. Sans murmurer pour ce que je les privais du plaisir de tuer un juif, ils s’éloignèrent pour butiner ailleurs.
Rajustant tant bien que mal ses pagnes et son caftan, déchirés en mille pièces, mon ami Azer me poussa dans sa maison puis fixa la barre et cadenassa la porte. Ensuite, il m’obligea à me rafraîchir avec un vin dont je n’ai, si ma mémoire est fidèle, jamais retrouvé le pareil. Et quand j’eus bu à ma soif, qui était grande, je sommai mon juif de s’expliquer et de me permettre de sortir pour que je pusse continuer de me distinguer.
Mais, en vérité, c’était un autre Azer qui se dressait devant moi. Frais, souriant, avec des habits d’une blancheur immaculée, tuyautés, plissés, c’en était un rêve. Des floches de soie verte retombaient du bec crochu de ses babouches rouges. Et les petites tresses contournées en cornes s’avançaient de chaque côté, sous son bonnet pointu, comme pour défendre ses tempes. Cela donnait à l’usurier illustre du Deccan une ressemblance assez grande avec le diable, auquel il est licite de ne pas croire mais qu’il convient toujours de redouter, en toute sagesse.
Avant que de répondre, Azer se prosterna quatre et cinq fois, baisa la terre entre mes pieds, me supplia de m’asseoir sur un coffre que recouvrait un tapis, me fatigua de ses bénédictions, des souhaits de sa famille, « dont vous êtes le père, la mère ! » puis il commença de parler sérieusement :
— J’ignore, seigneur Gianbattista, si vous savez ce qu’il en est de la ville. Moi, je le sais. Vous avez été trahi par le prince Mohammed Ali Khan. Il est parti cette nuit même en vous laissant prendre Krichnaveram avec vos cent chevaux. A cette heure, vos Maures sont ou massacrés ou enrôlés dans les troupes de notre rajah. Telle est la vérité. Écoutez !… Est-ce là le silence, ou ne l’est-ce pas ? Les bruits d’une ville à sac parviennent-ils à vos oreilles ?… Regardez par cette fenêtre. Une partie de la cité est sous vos pieds. Voyez-vous monter la lueur des incendies ?… Maintenant, reculez-vous et laissez-moi tirer ce volet. Il n’y a aucune utilité que l’on vous voie dans ma maison… Mais, rassurez-vous ! Étant mon hôte, vous ne courez nul danger.
Me voyant froncer le sourcil, le prudent Azer crut que Je l’accusais de douter de mon courage. Il se pelotonna donc à mes pieds : « Protecteur du pauvre ! Seigneur Gianbattista !… Vous êtes mon père, vous êtes ma mère ! Avec vous, la prospérité rentre sous mon toit ! »
Il reprit enfin son discours. Je le résume ainsi :
— « Pour un homme de votre mérite et de votre courage, il n’est rien d’impossible. Une entreprise se présente. Si vous l’exécutez, on vous payera un lak de roupies, en espèces, — somme énorme ! Et l’on vous donnera tant de pierreries que vous pourrez jouer avec, aux ricochets, sur la Cavery. L’entreprise est telle : dès la cinquième heure de la nuit, et elle est proche, vous enlèverez, du temple où je vous mènerai, une jeune princesse et la mettrez en sûreté. Les instructions, on vous les donnera. Vous aurez pour guide la grande gardienne de l’idole… Une femme très belle ! »
Ici le juif salua, les mains croisées sur sa poitrine, avec une mine où il n’était pas difficile de lire qu’il se moquait et du sort et de la vertu de toutes les Indiennes, idolâtres, étrangères et à son épouse à lui, Azer, et à ses filles.
Je n’étais pas assez ignorant des choses de l’Inde pour rejeter parmi les fables grossières les propos mystérieux de cet hôte de hasard. Mais il me fallait quelque apparence de garanties. Azer m’en fournit. Et la meilleure de ces garanties, comme il me l’expliqua, était que lui, homme de confiance du prince qui attendait tout de mon audace, allait me mener auprès de son maître.
— Et puis, dit-il pour conclure, n’oubliez pas que vous êtes mon débiteur, seigneur Gianbattista. Je vous rappellerai même que quatre mille cent quarante roupies que je vous prêtai, il y aura tantôt deux ans, en font bien six mille, et… Ne vous fâchez pas, protecteur du pauvre, J’embrasse vos genoux !… Vous êtes mon père !…
II
Le juif m’enveloppa d’une pièce de toile qui me recouvrit de la crête de ma bourguignote jusqu’aux talons. De ma personne on ne distinguait plus que les yeux. Je tenais mon bouclier serré sous le bras gauche, mon épée ramenée sur le sein. Ainsi ressemblais-je à un Hindou courant vers un temple avec un plateau dissimulé sous ses pagnes.
Nous sortîmes comme la lune se couchait à l’abri d’un gros nuage noir. Personne ne s’occupa de nous, car les rues étaient désertes. Les curieux de la ville, en quête de nouvelles, avaient reflué vers le centre. Par des chemins à lui familiers, Azer, tel un rat vêtu de blanc, rasait les murailles et me guidait par le dédale des bazars. Des chiens errants venaient flairer nos jambes, et le juif lapidait cette vermine nocturne avec des fragments de briques. A travers les treillis de pierre, les verres de couleur laissaient filtrer une lumière irisée qui se jouait sur les façades sombres. Nous entendions des caquetages de femmes. Parfois une face encadrée de bijoux, casquée d’or, apparaissait entre les volets. Des voix douces nous appelaient. Des bras chargés d’anneaux luisants et sonores semblaient sortir des maisons et des rires frais voltiger sur nos pas.
Je me serais bien arrêté dans ce quartier solitaire dont un canal délimitait les confins. La vie est si courte que tout ce qui peut l’adoucir ne devrait jamais être négligé. Mais, pareils à ces officiers auditeurs qui ont pour mission de pourchasser les traînards, Azer m’emmenait tout en s’excusant sur la nécessité et l’heure. Et je le suivais sans m’associer aux malédictions qu’il proférait, sourdement, contre les prêtresses du plaisir.
Bientôt nous atteignîmes une maison dont les lumières palpitaient sous les manguiers, les tamarins et les figuiers, sous d’autres arbres aussi que chargeaient des fleurs jaunes, rouges et violettes, plus larges que des assiettes. On nous introduisit dans une sorte de jardin entouré d’arcades. A notre approche, une nuée de femmes fondit, se dispersa dans la vibration de joyaux et d’écharpes de soie qui bruissaient encore dans l’ombre après qu’elles étaient parties. Des jeunes hommes, vêtus de tuniques roses et de caleçons incarnadins, s’inclinaient sur notre passage. L’un d’eux reçut la pièce de toile dont on me débarrassa fort civilement à l’entrée d’un second jardin. Là, des jets d’eau bondissaient pour retomber en pluie dans leurs vasques de marbre. Une fraîcheur délicieuse régnait. Des rosiers grimpants tapissaient les murs. Et plus de dix lampes nous éclairaient sans que leur flamme vacillât, abritée qu’elle était dans une capsule de verre.
Sur un tapis, que je pris d’abord pour un parterre tant les fleurs et les feuillages qui l’ornaient de broderies étaient d’un parfait travail, un petit personnage se tenait assis à la façon d’un tailleur. Son teint était bronzé, son habit de mousseline plus blanc que le crépit des cloîtres qui s’étageaient autour de nous. Son turban, plus vaste qu’une citrouille, se sommait, au droit du front, d’une topaze plus grosse qu’un œuf — il m’en souvient parfaitement — et d’une aigrette très haute. En travers, sur ses cuisses, un cimeterre reposait, garni d’or, de rubis et d’escarboucles qui étincelaient sous les rayons des lampes, mieux qu’en plein midi.
A ce grand de la terre indienne on ne parlait qu’à genoux. Mais, en mon honneur, apparut une manière de trône que portaient quatre serviteurs semblables à des rois, tant on avait peu ménagé le velours noir, le drap d’or et les orfrois pour les vêtir. L’un tint mon bouclier ainsi que l’officiant fait du Corpus Domini ; l’autre se chargea de mon casque ; un troisième serra mon épée engainée entre ses bras ; un quatrième époussetait avec une queue de cheval la poudre qui souillait mes pieds, cependant que deux encore, me soutenant respectueusement les coudes, m’invitaient ainsi à m’asseoir. Entouré de chasse-mouches, sans cesse en mouvement pour nous faire goûter un air plus vif, j’écoutais le prince parler.
Gravement, comptant ses paroles, il m’apprit ce qu’il attendait de moi :
— Étranger de mérite, en tout différent de ces vautours audacieux et rapaces que l’Occident lâche sur nous, sans doute pour la punition de nos péchés, je vous salue. Que tout succède à vos vœux, que vos parents soient grandement vénérés sur cette terre, ô vous, dont les armes frappent dans le combat pareilles à celles du victorieux Rama, et dont le regard est plus redoutable que Yama qui préside à la mort ! Salut à vous, guerrier d’au delà des mers, qui passez en ce moment pour mort dans la ville que vous auriez prise si, au lieu d’un traître maure, vous eussiez trouvé un noble Tchatria pour associé ! Ah ! valeureux étranger, si vous consentiez à servir, ou, pour mieux dire, à commander avec nous !
Je n’en finirais pas s’il me fallait répéter toutes les politesses inutiles dont ce prince m’accabla. Et les serviteurs ne cessaient de m’éventer et d’apporter des sorbets et du vin rafraîchi, par des moyens certainement diaboliques, dans des coupes d’or. On me passait au cou des guirlandes de jasmin dont le parfum m’entêtait. Pour aller au fait, le rajah me régala de toute la tirade de mon juif. Celui-ci se tenait à genoux, dans un coin, avec un air d’humilité qui conviendrait bien à certains mauvais chrétiens de ma connaissance. Mais je ne nommerai personne, pas même Paolo di Monte.
A ce discours le prince ajouta quelques confidences, sans d’ailleurs écarter les serviteurs. Azer m’apprit plus tard qu’ils étaient recrutés parmi des sourds-muets, de père en fils, et qu’on ne communiquait avec eux que par signes.
— Étranger, illustre entre tous, conclut le prince, le bien de l’État oblige à taire les motifs qui font agir les rois. Brahma les conseille. Croyez que rien dans nos affaires n’est contraire à l’honneur. C’est, nous le savons, votre Dieu principal. Que vous couriez risque de la vie, vous le cacher serait indigne de nous. On vous a énuméré les biens dont nous vous comblerons à votre retour. Puissé-je vous revoir prochainement et glorifier nos grands Dieux par le sacrifice du cheval où l’on fêtera le succès de votre entreprise !
Quand je me retrouvai dans les ruelles désertes où me guidait le juif qui tressaillait au moindre bruit, je crus sortir d’un rêve. L’aventure, au vrai, était de celles qui tentent. La vie des chevaliers errants, dont nous parlent les vieux livres, devait abonder en circonstances gracieuses. Je me promis d’en créer au besoin. Et je serrais entre mes doigts la moitié d’une pièce d’or mince qu’un fil suspendait à mon hausse-col. De cette monnaie profondément gaufrée les bords se relevaient en une série de globules. Le rajah m’avait remis de sa main cette pièce mutilée. C’était là le talisman qui, montré à la gardienne du temple, m’en ouvrirait l’accès. Alors, Dieu aidant, je délivrerais la princesse, dussé-je lutter corps à corps contre mille Diables et peut-être autant de dragons. Puis je la rendrais à son père, sauverais l’État et toucherais une somme aussi grosse que la rançon payée par le roy François de France à mon Empereur, après cette bataille de Pavie d’où je rapportai, pour ma part, une oreille à moitié fendue, le bras gauche percé d’un coup de pique et beaucoup de gloire.
Trottinant par ces voies étroites et sombres, le juif Azer m’entraînait sur ses pas. Tout autour de nous des murs se dressaient nus, sans une fenêtre, et, par endroits, nous tombions au milieu de buffles qui dormaient, vautrés dans un cloaque, ou nous nous heurtions contre le timon d’une charrette. Nous franchissions les seuils des porches, des grands bœufs gris se relevaient en beuglant, et j’entrevoyais leurs cornes peintes, leurs frontaux de perles, la bosse de leur dos et leurs fanons festonnés. Un éléphant, qui secouait ses entraves de fer, nous effleura de sa trompe. Des portes s’ouvraient et se refermaient sur nous. Comment nous sortîmes de ce labyrinthe de venelles, de cours, de passages voûtés, d’escaliers que l’on montait et descendait, c’est là ce que je ne saurais expliquer. Azer s’y dirigeait aussi aisément qu’un chat sur le faîte des maisons. Ses yeux distinguaient tout dans cette nuit obscure. Il m’empêcha de me rompre le cou au milieu d’animaux gigantesques que je ne voyais pas, et je me cognai contre un paon de terre cuite plus haut que moi et qui se brisa en mille pièces.
Mais Azer s’était arrêté brusquement. Il m’imposa silence d’une voix tremblante, hésita, revint sur ses pas. Une lueur dorée filtrant au ras du sol nous servit de guide. Alors, me montrant une porte de bois rouge chargée de ferrures dorées, le juif murmura :
— C’est là !
La porte basse, étroite, dressait ses pieds-droits moulurés entre deux massifs de maçonnerie pleine, dans un cul-de-sac qui paraissait sans issue. Par une fente de cette porte passait un rayon de lumière qui se dessinait, ainsi qu’une flèche d’or, sur le sol poudreux. Et une vague odeur d’encens, âcre et fine, arrivait jusqu’à nous.
— Frappez deux, puis deux, puis trois coups, seigneur Gianbattista ! Puis, en réponse à la question qui vous sera adressée, répondez : « L’arc est tendu, que Draupadi se rassure. » — On vous ouvrira. Montrez votre pièce d’or, on vous présentera l’autre moitié. Et, pour le reste, je vous souhaite heureux succès. N’oubliez pas alors, Seigneur, notre petit compte de sept mille… Allons, adieu, protecteur du pauvre !… Au revoir, seigneur Gianbattista, vous êtes mon père, vous êtes ma mère…
Sa voix se perdait dans la nuit comme je franchissais le seuil de la porte rouge. Une femme drapée dans des pagnes violets et jaunes, qui la cachaient de la tête aux pieds et ne laissaient voir que ses yeux, m’emmenait en me tenant par la main, pendant que le battant claquait derrière moi et rentrait dans son cadre.
III
… Cette femme tenait une lampe, et nos ombres dansaient sur les dalles du couloir où nous courions muets et rapides. Le contact de sa main communiquait à la mienne une délicieuse sensation de fraîcheur. Je m’enivrais du parfum violent qu’elle exhalait au mouvement de ses voiles, et, quoiqu’elle se tînt un peu en avant de moi, je croyais voir briller ses yeux. Mais l’ardeur amoureuse qu’ils allumaient dans mon cœur s’éteignit à ce moment même où l’Indienne disparut. Elle le fit d’une façon si furtive et si douce que je m’aperçus de son absence lorsque je me trouvai seul dans une salle où je continuais machinalement d’avancer. Posée dans une niche où grimaçait un faux dieu à tête d’éléphant, la lampe éclairait mal ce lieu obscur, et le plafond était si bas que je craignais de le voir descendre pour m’écraser sous son poids. De cette lampe en cuivre, abandonnée par l’Indienne, l’huile dégageait les effluves sensuels dont j’avais cru que la porteuse était la dispensatrice. Et j’en conclus que cette fille de pagode appartenait à la plus basse condition.
C’était une salle très vaste, carrée et dont les parois et les mille piliers sculptés ne mesuraient point huit pieds en hauteur. Autour de moi, au halètement de la lampe, les monstres de pierre semblaient danser le long des murs, descendre des fûts et se ruer vers l’obscurité du fond, dans un brouillard bleuâtre qui sentait le sandal, l’aloès et la myrrhe. Un autel se dressait là, avec une idole, et à ses pieds luisait, ainsi qu’un charbon ardent dans les ténèbres, une autre lampe dont j’entrevoyais le cuivre incrusté d’argent.
Debout, près de l’autel, une femme veillait, et ses bras, qu’armaient des épaulières et des spirales d’or, étaient tendus dans un mouvement d’adorante. Elle jeta des aromates sur des braises, et un nuage embaumé s’éleva qui la cacha à mes yeux. Mais avant qu’elle ne s’évanouît, pareille à un fantôme de cauchemar, j’avais aperçu sa tête coiffée d’ornements dorés et couronnée de jasmin, les gemmes étincelant sur sa face, sa taille souple et fière que dégageait la courte brassière de brocart, et ses pagnes plissés qui empruntaient à la lumière rougeâtre leurs reflets couleur de sang. Puis la lampe de l’autel avait cessé de palpiter dans la nuit.
Je la sentis, la magicienne, s’avancer vers moi, sans la voir et sans l’entendre : ses pieds glissaient sans bruit sur le pavé. Je sentis, à travers mon collet de buffle, sa main aux doigts chargés de bagues se poser sur ma poitrine à la place où battait mon cœur, alors que les anneaux d’argent fin de ses chevilles n’avaient pas même sonné. Sûre d’elle-même, elle saisit la monnaie qui pendait au bout de son fil. La lampe se raviva subitement. Une flamme haute de deux pieds peut-être vint lécher les genoux de l’idole, se refléta sur le basalte poli de son corps, illumina d’un coup les joyaux qui de son ventre à la pointe de sa tiare lui formaient un vêtement continu. Et cette image de femme sembla vivre. Je crus voir sa gorge s’enfler plus fière, ses paupières battre, ses narines se gonfler. On eût dit que la Déesse voulait aspirer le parfum des fleurs pâles qui retombaient en guirlandes des deux côtés de son cou.
Et, tandis que la princesse, — car son port me l’avait dénoncée, — attentive à confronter ma moitié de pièce d’or avec celle qui s’attachait à son collier par une courte chaîne, se penchait sans défiance, je l’emprisonnai dans mes bras. Son cri d’angoisse ne monta pas plus haut dans le temple désert que la flamme de la lampe sacrée qui s’en allait mourant. Je pus croire que l’idole se taisait, complice de mon désir amoureux.
Qui ne m’excuserait ! Cette femme de l’Inde était si belle qu’après plus d’un demi-siècle je me trouverais capable d’en retracer le portrait. Mais qu’importe !
Ainsi donc je soumis à ma loi cette créature du Diable, sans songer au calice d’amertume que je me condamnais à épuiser. Mais, si la sagesse intervenait toujours à point pour endiguer nos folies, aucune joie ne serait goûtée en ce monde et mieux vaudrait ne pas naître. Il n’en est pas moins vrai que, lorsque je dus quitter ma victime, — un Français dirait « ma conquête », mais, grâce à Dieu, je suis né à Viterbe et n’ai jamais servi que l’Empereur, — une tristesse immense dissipa toutes les fumées de mon amour. Je ne parle pas naturellement de cette tristesse inhérente à l’homme et qui l’accable sous le remords et le dégoût de sa faute sitôt après qu’il l’a consommée. Cela s’était passé si rapidement que je n’avais pas même pesé les conséquences de ma téméraire et trop heureuse entreprise.
Qu’allais-je devenir ? En ce temple, qui, fatalement, serait mon tombeau, j’avais, avec une douce violence, abusé d’une femme de haute caste, et cela sous les yeux de rubis de son idole ! Ridicule en tout autres temps, le simulacre enguirlandé m’inquiétait à cette heure au delà du possible. Le rire de sa mine impassible avait je ne savais quoi de formidable et de tragiquement mystérieux. M’enfuir ? Il n’y fallait pas songer. Et, de toutes manières, ma mission de sauveur prenait sa fin. Adieu les trésors promis par le rajah ! Hélas ! une fois de plus, mon ardeur amoureuse avait traversé ma cupidité dans ses voies. En cette ville inconnue, loin de tout secours, j’étais condamné à périr obscurément, après avoir senti la fortune perfide me caresser de son aile.
Un instant, ma rage m’inspira cette idée de venger ma mort prochaine par celle de la princesse. Je pensai la percer de mon épée, tandis que, dans le désordre de ses pagnes, elle gisait inanimée sur un banc. D’elle-même, comme si elle m’eût deviné, la dame indienne vint alors s’offrir à mes coups.
— Étranger ! — murmura-t-elle d’une voix plus douce que les frissons de la brise qui soufflait discrètement à travers la colonnade, après avoir rasé la pièce d’eau, dont la nappe argentée se ridait au pied du perron où je me tenais irrésolu et morose. — Étranger au cœur de fer, je te supplierais de m’arracher la vie si un devoir plus haut que la mort ne me commandait de vivre jusqu’à ce que je l’aie accompli ! Contre toi la haine ne trouve point sa place dans mon cœur. Moi seule suis coupable qui ai, en cette nuit, trahi et ma vertu et ma caste et mes Dieux.
Alors je la repris dans mes bras, tentai de la consoler par ces paroles qui n’ont point de sens, mais que les femmes préfèrent aux discours les mieux conduits. Elle se dégagea avec une fermeté molle, secoua la tête, essuya ses larmes qui se mêlaient à ses perles et dit :
— Suis-moi sans crainte. L’heure passe et c’est à peine si le temps nous restera d’emmener la princesse hors de ce temple funeste. Hâtons-nous ! Bientôt les prêtres viendront chercher la Déesse.
Ces paroles me causèrent une désagréable surprise. J’avais cru, d’après la beauté de cette femme et la richesse de sa parure, posséder la princesse elle-même. Et je n’avais imposé mon amour qu’à la gardienne de l’idole. Je commençai de ressentir pour la brahmine une profonde aversion.
IV
De ce qui suivit je résumerai l’essentiel ; car, en vérité, les événements se succédèrent avec une rapidité telle que ma mémoire ne me permettra plus, sans doute, de les raconter dans le détail.
La brahmine frappa dans ses mains, et la fille gardienne de la porte reparut, comme par enchantement, pour disparaître non moins vite, après avoir reçu des instructions. Pour nous, notre chemin se fit le long de la pièce d’eau, jusqu’à une sorte de pavillon sommé d’une coupole, qui en occupait le coin. Nous y entrâmes et prîmes dès lors notre route sous terre, par des caves ténébreuses, plus resserrées que nos mines de siège et davantage surbaissées. J’y pensai mourir de chaleur, le poids de mes armes aidant, et aussi de la peur qui me tenait des serpents. Je m’imaginais les entendre rampant autour de moi, dans cette nuit étouffante. Puis, sans revoir la lumière, nous gravîmes un escalier sans fin. Les degrés se suivaient, étroits et glissants, et je faillis plus d’une fois m’y rompre le cou. Mais l’air plus frais, qui nous arrivait par de profondes embrasures, me rendait le courage. Et, quand nous nous arrêtâmes enfin, je me sentais prêt à tout.
— Reste ici en repos, me dit la brahmine, et sois sans crainte ! D’ailleurs, je parle en femme vaine : tu n’as jamais tremblé ! Mais, sur notre vie, quoi que tu voies et entendes, et autour et au-dessous de toi, ne remue non plus qu’un mort. Sans quoi tout serait perdu !… Ah ! je tremble pour toi, dans ma faiblesse !… Jure-moi de ne pas remuer !
Je la rassurai d’un baiser, car je la trouvais merveilleusement belle, ainsi éclairée par les astres. Le ciel pur nous éclairait à travers un lacis de statues. L’Indienne en toucha une. Si léger qu’eût été ce mouvement, le colosse de pierre tourna, tel le jaquemart qui frappe les heures d’une horloge, et dégagea une baie juste assez large pour donner passage à un homme. La brahmine entra après moi, et, la statue ayant repris sa place, nous nous trouvâmes dans une logette ouverte sur une de ses faces. Là, des figures de jeunes filles qui croisaient leurs bras formaient rampe de balcon. Et, en me penchant, je distinguai une cour immense et des dômes dorés à cent cinquante pieds en contrebas. Ainsi je compris que nous étions au sommet du portique le plus élevé de la pagode. Mais j’ignorais pourquoi ma compagne m’avait mené aussi haut. Elle me l’apprit, en me suppliant encore de garder l’immobilité et le silence.
— Par les escaliers secrets dont les brahmes suprêmes connaissent seuls l’existence, nous avons cheminé en sûreté. Il en sera de même quand nous descendrons pour nous enfuir. La porte, aveugle pour tous autres que nous, s’ouvrira dans le mur de l’enceinte, et le rajah, alors, nous prendra sous sa garde. Son pouvoir se briserait en vain contre les murs du sanctuaire de Kali. Ici, tout appartient aux prêtres de la Déesse Noire, dont on va célébrer la fête dans une heure, là, en bas, sous tes yeux. Nul n’a le droit de pénétrer ici. C’est un lieu sacré et vénérable entre tous, et nul profane, fût-il le Mogol lui-même, n’oserait y poser le pied. Je te l’ai dit, on ne peut deviner ta présence. Mais je t’en conjure encore, par les larmes de Vichnou qui grossirent la sainte Ganga, par les Déverkels qui président aux quatre coins du ciel, sois muet !… Bientôt je reviendrai avec la princesse. Les chemins que je vais suivre abonderaient en dangers pour toi inutiles et sans gloire. Garde tes forces et ton courage pour en user quand le temps sera venu. Grâce au désordre de la fête, je pourrai pénétrer jusqu’à la chambre de la princesse. J’ai fait endormir les bayadères, enivrer les serviteurs ; tout est prêt !… Adieu !… Non… Laisse-moi… et oublie !… Non ! Non !… Si plus tard… Tu me demandes ce qui brille là, le long de la muraille ? C’est un arc antique qui appartint aux Pandavas. Son incrustation en est riche, et mille pierres précieuses le chargent. Une reine qu’illustrèrent ses vertus entre tous les Pandyas le donna jadis en offrande aux brahmes, avec ses flèches et le carquois. Tu l’emporteras si tu veux. Et, d’ailleurs, ces armes te seront peut-être utiles. Je les porterai, en couvrant l’empreinte de tes pas. Prends-les donc et t’amuse à les regarder, en attendant.
Elle appuya sur le mur opposé, et un bas-relief se déplaça. Une baie bâilla encore. L’Indienne me salua en portant sa main ouverte à son front et disparut. La pierre sculptée était revenue sur elle-même, et je restai seul, ainsi perché sur mon balcon, entre ciel et terre, avec l’arc et les flèches de la pieuse reine pour distraction.
Résolu à tenir ma promesse de me cacher, je rentrai dans ma loge, essayai de dormir sur la banquette de briques qui longeait une des parois. Mais, quand on est homme de guerre, on ne dort que d’un œil. Ainsi fus-je amené à voir ce que je n’aurais pas dû voir et que je commence à me rappeler.
Quoi qu’il en ait été, quand la brahmine revint avec la princesse, une petite dont la parure d’orfèvrerie tintait, elle me trouva investi par les prêtres et autres païens du temple, que je poussais courageusement. Et, cependant que je maintenais cette canaille le bouclier au bras et l’épée levée, des cris perçants montaient avec la foule :
— A mort, le sacrilège ! A mort, l’étranger impie ! Qu’il soit voué à Kali, le meurtrier d’un brahme !
V
Au fur et à mesure du récit, mes souvenirs se ravivent, et je revois, ainsi qu’au premier jour, se dérouler les incidents de cette étonnante histoire. Si l’Empereur — Dieu ait son âme ! — a pu vaincre ses ennemis et sur terre et sur mer, il le doit, sans aucun doute, à ses vieilles troupes espagnoles, mais aussi à nous autres Italiens. Et je trouve que partout l’on nous a taillé la part trop petite. Qu’il y ait eu beaucoup de guerriers tels que moi, et l’on n’aurait pas attendu la journée de Lépante pour mettre les Turcs en pièces. Mais je passe.
Ce que j’accomplis d’exploits dans cette nuit, l’injuste postérité ne le croira pas. Je le veux raconter tout de même, quand ce ne serait que pour confondre certains envieux de ma gloire.
J’ai dit que la belle Souriadévi, — son nom me revient enfin à la mémoire, — que cette Souriadévi aux formes irréprochables me trouva aux prises avec les païens qui cherchaient à me forcer dans la loge où j’étais enfermé, ainsi d’un rat dans une ratière. Toutefois je ne crois pas avoir dit comment j’avais été découvert par cette vermine idolâtre. C’est donc ce que je vais essayer de narrer clairement.
Je commençais de m’assoupir, quand un mugissement sauvage me réveilla brusquement. Je courus au balcon, regardai dans la cour. Jusque-là déserte, maintenant elle fourmillait d’épaules et de têtes. Plus de mille lampes l’éclairaient. Du haut en bas des façades percées de fenêtres, chargées de sculptures, ces lumières s’étageaient et lançaient leurs feux de diverses couleurs. On y voyait mieux qu’en plein jour. Une multitude d’Indiens bronzés, hommes et femmes, se baignaient sans pudeur, plus semblables à des singes qu’à des chrétiens, dans un vaste étang. Ou bien debout, assis, vautrés dans des attitudes immodestes, ils grouillaient sur les escaliers environnants. Quelques brahmes, reconnaissables à leur peau plus claire et à leur embonpoint déshonorant, dirigeaient ces jeux impies et soufflaient dans des conques d’où sortaient d’épouvantables rugissements, plus puissants que ceux de la mer en furie. D’autres se hâtaient, portant un brancard fleuri où se dressait l’idole noire, avec ses yeux de rubis étincelants et ses guirlandes de jasmin.
Au milieu des danses, des cris de joie, l’abominable simulacre s’en venait, planant sur ce peuple. Et ces païens se prosternaient à quatre pattes pour mieux témoigner de leur respect. Sans même reprendre leurs vêtements, les femmes, semblables aux nymphes des fontaines, sautaient hors de l’eau, escaladaient les marches et paradaient, à l’état de simple nature devant leur déesse. Avouerai-je que je pris un triste plaisir à contempler ces corps parfaits ainsi dévêtus ? Mais j’en ai fait pénitence. Sur l’inconvenance des scènes qui suivirent je ne veux pas insister. Ce fut une orgie impudique qui alla s’augmentant quand la statue se trouva déposée en grande cérémonie sur l’autel. Des feux d’artifice empourpraient les murailles où les diables de pierre dansaient, s’enlaçaient, combattaient.
Je me pinçais pour être sûr que je ne rêvais pas éveillé. Je me signais dévotement, témoin impuissant de tous les scandales de l’enfer. Mais, pour augmenter encore l’éclat de cette fête diabolique, voici qu’une litière dorée apparut, balancée aux bras des porteurs. De ce palanquin la forme répétait celle d’un gigantesque serpent cobra dont le cou, épanoui en raquette, abritait à la façon d’un dais une femme allongée dans le lit que lui ménageaient les replis de la queue. Cette femme sommeillait parmi les roses et les fleurs de frangipanier qui jonchaient sa couche. Des ceintures, des anneaux, des garde-seins, des épaulières, des bracelets composaient son vêtement. Et je distinguais sa face pâle, marquée au front d’un signe rouge, ses cheveux noirs tressés de perles et surmontés d’une tiare d’or à flammes vermeilles. Cette tiare, très haute, était retenue par une large gourmette de pierreries passant sous le menton. Et la femme ou la fille, ainsi ornée, était jeune et belle, extraordinairement.
Je ne m’arrêterai pas à l’indécence de la scène. Chaque peuple a ses coutumes, et il n’est jamais entré dans mes goûts de contrarier les gens qui ne tentaient point de me nuire. Je goûtai une volupté, que je déteste, à regarder cette créature dont la peau, plus claire que le chamois, se présentait à l’œil aussi polie qu’un bon ouvrage de marbre. Ma mémoire est fidèle : je puis jurer que son corps était sans défauts. Bref, je me sentis brûler pour elle d’un amour plus vif que je n’en ressentis jamais. Et je regrettai amèrement de ne pas posséder des ailes — comme ces génies de pierre qui, du haut de leur colonne, se miraient dans l’étang — pour m’envoler auprès de cette incomparable beauté.
Mon amour, pour désintéressé qu’il fût si l’on songe à la distance et aux circonstances qui me séparaient de son objet, fut bientôt mis à une dure épreuve. Le palanquin s’était approché de l’autel, et la tête du serpent caressait la face de la déesse noire. Des brahmes saisirent la fille endormie et la portèrent aux pieds de l’idole. Alors un grand prêtre, lourd, disgracieux, énorme, dont le front, découvert par le rasoir jusqu’au sommet du crâne, se barrait de la ligne blanche encadrée de rouge, à l’image d’un trident, un prêtre imposteur, audacieux et lubrique, porta la main sur cette innocente fille de l’Inde. Cependant un autre sacerdote, non moins peint et hideux, levait un coutelas large et courbe, plus brillant que le croissant de la lune.
L’arme impie ne retomba pas. L’arc, que j’avais saisi, ronfla. La flèche sifflante s’enfonça dans la tête du sacrificateur qui, accroupi entre les genoux de l’idole, assurait son coup pour frapper la gorge splendide qui s’offrait à lui sans défiance. Tendant les bras, lâchant son coutelas, il bondit, roula au pied de l’autel et expira, battant les degrés de pierre de ses talons et vomissant son sang. Je tirai encore, et le gros brahme s’abattit à son tour, la poitrine traversée. La victime dormait toujours sur l’autel, et son sein palpitait doucement au rythme pur de son souffle.
Alors ce fut un désordre affreux où l’on n’entendait qu’un bourdonnement vague. Beaucoup de ces Indiens, pensant se sauver, périrent écrasés. Les uns, croyant qu’un dieu avait foudroyé les brahmes, demeuraient stupides d’épouvante. Les autres imploraient l’idole et s’écrasaient sur les marches de l’autel. Des grappes humaines, précipitées dans l’étang, roulaient jusqu’au fond pour ne plus reparaître. Les desservants s’empressaient d’éteindre les lampes. Mais, avant que l’obscurité ne devînt complète, je pus distinguer la face peinte d’un brahme penchée sur la flèche qui avait tué le sacrificateur, et un bras tendu vers mon balcon. En même temps, une tête affleura la rampe. Je devinai deux yeux braqués sur moi. Mon poing s’abattit sur l’homme qui me guettait. J’entendis le cri lamentable qu’il poussa en tombant dans le vide, puis le bruit de son corps qui s’écrasait sur le pavé, et enfin une rumeur grossissante.
A ce moment, la porte secrète de la logette s’ouvrit. Déjà j’avais l’épée à la main et ma rondache prête. Le premier qui parut était si obèse qu’il suffisait à tenir toute la largeur de l’entrée, où, d’ailleurs, on ne pouvait passer qu’un à un. Ce fut ce qui me sauva. Éclairés par une torche, les assaillants m’offraient un but facile à atteindre ; tandis que, tapi dans l’ombre, je ne donnais aucune prise à leurs coups. Plantant ma lame dans le ventre du brahme qui me menaçait écumant, je le tirai à moi par la tête et réussis à boucher la baie avec son cadavre pantelant. Les païens s’attelaient bien aux jambes, mais, moi, je les frappais à coup sûr, et j’en blessai ou tuai ainsi quelques-uns. Par malheur, d’autres idolâtres, s’aidant des saillies de la façade, escaladèrent le balcon et envahirent la logette. J’en fus réduit à jouer de l’épée à tâtons contre un ennemi qui, par son seul nombre, menaçait de m’écraser. Avec des lances, des cimeterres, des espadons, des crochets de cornac, des masses, ces gens à demi-nus me chargeaient sans trop reculer. Chacun de mes coups en renversait un, mais il en surgissait deux autres. Leur fanatisme aveugle suppléait chez eux à leur défaut de courage. Je dus me baisser pour éviter le cercle d’acier tranchant qu’une main habile me décocha, et le terrible tchokra sonna contre la crête de mon casque. L’homme qui me l’avait lancé s’effondra, la poitrine trouée d’une flèche, et à mon oreille une voix murmura :
— Courage ! Recule en combattant toujours !… La porte est ouverte derrière toi.
Et Souriadévi, d’une seconde flèche qui passa sous mon aisselle, abattit un guerrier armé de mailles qui marchait sur moi, brandissant une hache. Sans arrêter de tailler et de piquer dans la troupe des païens, je rompis avec mesure et prudence jusqu’au seuil. Me guidant par les épaules, Souriadévi m’empêcha d’y buter. Puis courageusement elle se rua les bras tendus contre le bas-relief qu’elle obligea de tourner. Je pesai de toute ma force. Grâce au ciel, je possédais alors une vigueur peu commune. Malgré la poussée furieuse de nos ennemis, j’obligeai le pan de mur à rentrer dans son cadre. Des cris horribles retentirent en même temps que la résistance dernière cessait. Un bras gonflé, pantelant, livide, avec une main dont les doigts boursouflés, bleuâtres, perdaient leur sang par les ongles, demeura de notre côté, pendant du joint de la porte. Et de l’autre les hurlements allaient faiblissant.
Arc-boutée contre la pierre, une main sur le ressort, la brahmine me dit d’une voix sourde :
— Courage ! Pousse cette longue pièce dans le trou carré !… Je tiendrai encore un moment !
Bien que cette boutisse de granit fût d’un poids excessif pour son volume, je l’enlevai plus aisément qu’une plume. Je la logeai dans l’alvéole du chambranle en relief… Notre retraite était couverte de ce côté.
Alors Souriadévi, haletante, s’appuya contre moi. Je la reçus dans mes bras… Jusqu’à ce que la mort ait à jamais obscurci mes yeux, toujours je reverrai cette noble figure de guerrière, l’arc à l’épaule, le carquois aux reins, domptant à la force de ses bras pleins, où grinçaient les anneaux en spirale, le pan de pierre sombre. Je reverrai toujours son visage obstiné et attentif, sa gorge fière et ses flancs frémissants, sa taille souple raidie sous l’effort… Dieu me pardonne mes péchés !
VI
Il nous fallait fuir sans tarder. La princesse, enfant de huit ans, mais en tout semblable à une femme en miniature et par les formes et par son ajustement, courait en avant. Souriadévi, porteuse de l’arc, marchait ensuite. Je la suivais dans l’escalier étroit et obscur où l’on ne pouvait progresser qu’un à un. Si grande que fût notre hâte, celle de nos persécuteurs l’égalait. Nous percevions à travers l’épaisseur des murs la rumeur de ces gens attachés à notre perte. Quand nous serions arrivés en bas, ils nous rejoindraient et nous écraseraient sous leur nombre. Deux fois, trois fois, par les meurtrières, qui laissaient passer un peu d’air et quelques rayons de lumière, sifflèrent des flèches, des disques d’acier, qui passèrent au-dessus de nos têtes.
Bientôt, une porte ferrée, hérissée de bossettes, nous barra la voie. En forcer les pentures, ébranler l’huis même, il n’y fallait point songer. Et d’ailleurs, derrière, le bruit nous parvenait de la cohue hurlante. Tous les païens devaient se presser là dans l’espoir de nous égorger si nous parvenions à sortir. Ainsi prisonniers, craignant d’être attaqués en arrière par les brahmes s’ils pouvaient renverser la barrière que nous leur avions opposée, je ne nourrissais plus d’espoir que dans un de ces miracles par lesquels le Ciel prouve aux chrétiens qu’il ne les abandonne pas, pourvu, naturellement, qu’ils aident eux-mêmes le ciel par leur activité et leur vertu.
Ce miracle, ou cette diablerie, car je ne sais que croire, Souriadévi l’accomplit. Je la voyais, sous les lueurs blafardes que l’aube nous dispensait par une petite fenêtre placée très haut, promener sur les murs décrépits ses doigts brillants de bagues. Elle comptait, recomptait, prononçait des mots sans suite : on eût dit d’une invocation magique. Elle se baissa, s’agenouilla, explora le sol et saisit enfin un anneau aux trois quarts enfoui dans la poussière. Je tirai cet anneau de fer qui joua avec peine, tant son collier, scellé dans une pierre, était empouacré de rouille. Je réussis à soulever cette pierre articulée jouant sur une charnière. A l’odeur fade et moite, je compris que c’était l’entrée d’une cave que j’avais ainsi dégagée. Sur les premiers degrés de l’escalier sordide, charbonnait une lampe de terre. Souriadévi en raviva la mèche avec une épingle qu’elle tira de sa coiffure. Elle m’indiqua la façon de ramener la dalle, d’en assurer le verrou qui, par bonheur, n’était pas tiré quand je fis effort sur l’anneau.
— Les dangers que tu as affrontés, dit-elle alors, ne sont rien auprès de ceux qu’il te reste à vaincre. J’ai foi en ton courage. Ton cœur intrépide, ta sagesse surhumaine, te rendent l’égal de nos Dieux. Tu es un roi parmi les hommes. Kuvéra le puissant, qui dispense les richesses, et la déesse Lakmi, à qui obéit l’amour, te protègent. Je lis l’avenir dans cette lampe oubliée ici plutôt par un prodige que par la négligence des gardiens de la région du mystère. Vois comme les vapeurs montent droites et bleuâtres sans âcreté ni tourbillons de fumée ! Tout en elles est clair et présage une heureuse fin à ton entreprise. Marche donc hardiment. Moi, ton esclave, qui n’ai d’autre refuge que toi en ce monde, je couvrirai l’empreinte de tes pas. Quant le moment viendra, j’écarterai le danger tangible. Je déjouerai les embûches grossières des Brahmes. Leur astuce ne prévaudra point contre ta vaillance. Pour cette faible enfant, héritière d’un trône, tu tentes l’impossible. A moi de te faciliter les voies. Si je succombe, étranger plus brave que le fils de Çiva, Soubramanyé, Dieu de la guerre, ma dernière pensée sera pour toi !
Ainsi encouragé par cette aimable Souriadévi, je descendis, en toute assurance, dans les entrailles de la terre. Des traînées luisantes tachaient les parois verdâtres. Partout l’eau suintait, et, du plafond voûté, des gouttes se distillaient qui retombaient sur nos têtes. Les toiles argentées des araignées se tendaient d’une pierre à l’autre. Des crapauds sautillaient lourdement sous nos pieds. Des serpents agiles disparaissaient à peine entrevus. Je heurtais de ma botte des ossements qui se résolvaient en poudre. Des ailes molles, froides et velues, me caressaient le visage, et les chauves-souris, troublées par l’éclat de la lampe, volaient en se heurtant aux parois veloutées de mousse. Des plantes en touffes déliées pendaient comme des chevelures. Et les chauves-souris resserraient leurs cercles silencieux, puis, brusquement, filaient en ligne droite pour s’élever dans une sorte de puits qui s’ouvrait dans la voûte. Un rond de lumière pâle s’apercevait au sommet, à travers une grille à barreaux croisés qui traversait cette cheminée à mi-hauteur.
Vivement nous franchîmes ce pas, évitant, je ne saurais me rappeler comment, les flèches qu’on nous décochait d’en haut. Elles s’enfonçaient en sifflant dans le sol fangeux. Alors une voix, plus sonore que le mugissement des cuivres, courut, en s’enflant, dans le souterrain. L’air vibra, la lampe faillit s’éteindre, je sentis, sous ma bourguignote, mes cheveux se hérisser.
Et cette voix disait :
— « Allez à votre perte, impies, insectes des pourritures, bêtes immondes avides du sang le plus saint ! Voués à Kali, il n’est plus de place pour vous parmi les hommes ! Le chemin de l’abîme vous est ouvert ! Nous n’avons plus affaire à vous ! Si vous échappez à Kali, Hanouman saura vous atteindre. S’il vous épargne — et vous seriez les premiers ! — Ganga sera votre tombeau. Je vous dédie à Çiva l’implacable, à Kali l’irréconciliée, à Ganga qui efface les souillures ! »
La voix se tut. Et un rire énorme lui succéda qui grondait plus haut que le fracas du tonnerre, un rire tel que l’enfer n’en a jamais entendu. Le désespoir des maudits ne pourrait emprunter de semblables accents.
Tout retomba dans le silence. Souriadévi s’arrêta, défaillante, et laissa tomber la lampe, qui s’éteignit en sifflant. La jeune princesse, cramponnée à ses pagnes, sanglotait en cachant sa face dans les plis. Pour moi, la première impression de surprise passée, je m’assurai que mon épée jouait à l’aise dans sa gaine, que ma rondache demeurait suspendue à mon col par sa courroie, et je poussai de l’avant, résolu à vendre ma vie un tel prix que peu de gens seraient tentés de la prendre. Les femmes me suivirent et nous sortîmes du souterrain. La lumière nous venait obliquement par une coupure des rochers encaissants. Mais ces roches se dressaient à une telle hauteur qu’on ne distinguait point leurs sommets. D’un côté comme de l’autre, ils paraissaient se rejoindre.
A la sombre humidité faisait place la désolation du désert. Dans le sable que je foulais, des squelettes humains se mêlaient à des restes de bêtes, à des crânes de bœufs dont les cornes pointaient, à des ossements de chevaux, que sais-je encore ? On eût dit que ce charnier avait été égalisé par une meule qu’on y aurait roulée. Et c’était seulement en remuant ce sol, sec et poudreux, du pied, que je détruisais le niveau. Tout cela, je le revois encore, après soixante années, et aussi le monstre aux yeux clairs.
A vingt pieds de moi, sans plus, couché sur un cube de granit, à l’entrée de l’anfractuosité qu’éclairaient les premiers rayons du soleil, un tigre bâillait paresseusement, en étirant ses membres rayés.
VII
Je reculai, — c’est la vérité et je suis trop vieux pour mentir, — je reculai de deux pas. Aussitôt, commandant à ma lâche carcasse, je la reportai en avant de trois pas et demeurai immobile sans perdre de vue la bête formidable dont j’allais prévenir le choc. Mais, chose extraordinaire, ce tigre ne faisait nullement attention à moi. Immobile, couché sur le ventre, sa tête monstrueuse que cerclait une triple collerette de soies, reposant sur ses pattes de devant, sa queue annelée de jaune et de brun ramenée en crochet le long du flanc, il respirait doucement, et ses paupières étaient à demi closes.
Entre le bloc où s’étalait en bas-relief l’idole noire à six bras que j’avais déjà vue dans le temple et la paroi opposée, un passage large de quatre pieds, long de quinze peut-être, menait à un espace découvert. J’aurais dû dire que le tigre était enchaîné par le cou, mais je l’ai oublié et m’en excuse. A mon âge, il est permis d’avoir une distraction. Ce qui pendait de la chaîne, scellée dans le cube de granit, me permit de la mesurer à peu près exactement. La bête pouvait atteindre le mur en faisant décrire à cette chaîne un demi-cercle de deux toises de rayon ou un peu plus. Je me trouvais donc, quant à présent, hors de son atteinte.
Assuré de ce côté, je me retournai pour voir ce qu’étaient devenues mes compagnes. Je les vis qui se hâtaient vers moi et aussi le rocher qui les suivait comme s’il eût marché. Craignant d’être victime d’une illusion de mes sens au milieu de tous ces artifices du démon, je regardai encore le rocher placé derrière moi et ceux qui me flanquaient. Non, je ne me trompais point. La paroi progressait lentement sous l’effort d’une puissance mystérieuse. Dans moins d’un quart d’heure, nous serions poussés nous-mêmes jusque sous la griffe du tigre. Et c’est pourquoi la bête ne se dérangeait pas. Accoutumée à sa souricière colossale, elle attendait les proies sans inutilement se hâter.
Cette nouvelle diablerie ne laissa pas de me troubler tout d’abord. Mais, rassemblant mes esprits, je me résolus à périr d’une mort honorable en chargeant le tigre avec mon épée et ma rondache. J’allais dégainer, quand Souriadévi, touchant mon épaule, me murmura à l’oreille :
— Par tout ce qui t’est sacré, n’avance pas et ne te sers pas de tes armes ! Mais cache-toi, pour un instant, derrière cette saillie de rocher. Lorsque je te crierai : « Viens ! », marche alors hardiment et accomplis ce que je te commanderai, moi, ta servante. De la princesse ne t’occupe non plus que de moi !
Et, frappant dans ses mains, elle appela par trois fois : « Outanka ! Outanka ! Outanka ! »
Le tigre bâilla sans même ouvrir les yeux. Un autre bâillement s’éleva alors et aussi le sourd grognement d’un homme que l’on éveillerait en sursaut. Souriadévi renouvela son appel. L’homme parut alors, vêtu d’une seule ceinture de chanvre croisée et qui retombait en manière de queue. Il tenait un bâton dans sa main et était si noir que je mourrai convaincu que l’enfer ne possède rien qui imite aussi parfaitement la couleur de l’encre. Sous son turban sordide luisaient les cornes blanches et rouges, peintes sur son front et qui symbolisent le mystère païen des origines de la vie. — Entre nous, c’est une fameuse sottise, et l’Église ne nous charge pas de ces ridicules peintures pour nous apprendre comment se conduisirent Adam et Ève dans le paradis !
Pour le reste, cet Indien était une pauvre créature dont les os perçaient la peau. Il aurait pu servir, dans les cérémonies des idolâtres, à figurer la famine. Au nom d’Outanka, il sortit de derrière le bloc, ce disgracieux misérable, et le tigre ne remua non plus que si un cloporte se fût promené sous ses griffes. Toisant Souriadévi avec insolence, le squelette ambulant ricana :
— Ah ! c’est toi !… Te voici donc enfin prise dans tes propres filets, prostituée à la langue de serpent, plus perverse que toutes les Parachis vomies par l’enfer pour tenter les solitaires ! Livré à mes pieuses pensées, je crache sur toi qui rampes pareille au vil scorpion des décombres !… Mais ton heure est venue ! Qu’il te souvienne du proverbe : « Qui sème le millet récoltera le millet ; qui sème le mal récoltera le mal ! »
Souriadévi lui répondit, la lèvre gonflée d’orgueil :
— Tchandala misérable, qui cherches ta vie parmi les cadavres ! Outanka, dont la vue seule imprime une irréparable flétrissure, sache, citateur inexact et imbécile, que le saint Pantchatantra nous dit : « On peut tomber du haut d’une montagne, plonger dans l’Océan, se jeter dans les flammes, manier les serpents, on ne meurt pas avant son heure. »
Outanka tressaillit, serra son poing osseux et reprit aigrement :
— Tais-toi, magasin des péchés, champ de défiances, demeure de l’effronterie, ou je donne le signal de Yama à Kali qui déchirera ta chair impure sous mes yeux ! Allons, trêve de sottises ! Dévêts-toi, que je te voie sans voiles et juge de ta beauté certainement surfaite ! Remets-moi ces pagnes de soie, ces ceintures et ces anneaux, et je t’arracherai le cordon brahmanique ! Tu prieras ensuite les dieux qu’ils te pardonnent, et, nue ainsi qu’au jour de ta naissance, tu retourneras à la pourriture d’où tu sortis…
Souriadévi, sans se troubler, flétrit l’indignité du gardien :
— Outanka, pareil au chacal qui hurle sans oser attaquer, toi qui ne connais pas le livre, sache encore qu’on y lit cette sentence : « A l’homme sans force, la colère cause son malheur. Un pot chauffé outre mesure brûle ses parois… » Entends-tu, ridicule esclave, qui n’oses pas même lever les yeux sur moi !
Exaspéré par l’outrage, le noir, qui jusque-là avait tenu les paupières baissées, dirigea son regard sur la mine enflammée de l’Indienne. Il ne put plus l’en détourner. Souriadévi, le fascinant de ses prunelles qui brillaient d’un éclat plus vif que les bijoux convoités par le sinistre belluaire, le menaçant de sa droite levée, l’obligea d’avancer. Il obéissait, tel un corps mort qui eût conservé le mouvement. Il marchait sur elle, cependant qu’à reculons la prêtresse s’en allait vers moi. Ainsi, par une diablerie qu’on ne saurait expliquer mais qu’excusait le péril de notre vie, Souriadévi me livra cet homme endormi, stupide, et dont les yeux s’ouvraient sans voir.
— Tu le frapperas de ton poignard quand nous aurons franchi le passage, car il ne doit plus parler à un vivant. Tu le jetteras à la bête, après lui avoir coupé le bras droit avec ton épée. Tiens-le par sa ceinture et attends ! — Et toi, Outanka, brute immonde, si tu ne prononces pas à mon ordre le mot auquel obéit Kali en se retirant dans sa caverne, je te voue à la Déesse Noire, et rien, tu le sais, ne résiste à mes conjurations !
Elle toucha l’homme au front et il balbutia d’une voix mourante :
— Épargne-moi la conjuration terrible et ne me ferme pas le chemin du ciel, ne m’interdis pas le Kailasa, paradis de Çiva que m’ont acquis mes mortifications ! Kali n’obéit qu’à moi seul, à mon nom seul elle obéit, et à ma voix…
Il essaya de résister, puis, vaincu par le regard obstiné, il cria d’un accent lamentable :
— Outanka, Kali ! Outanka ! Douriodhana, fuis-t’en à mon ordre !
A cette exclamation, — que je ne crains pas de qualifier de magique, — un miaulement plaintif et lugubre répondit, qui me glaça jusqu’aux os… Je crois l’entendre encore !… Le tigre s’étira, se dressa à moitié, assis sur son derrière. Il battit ses flancs roux et noirs, frisés de blanc, de sa queue flexible. Sur une nouvelle injonction de Souriadévi, Outanka cria encore :
— Outanka, Kali ! Outanka ! Douriodhana, Outanka te l’ordonne ! Douriodhana, retire-toi !
Le tigre, lourdement, se mit sur ses quatre pieds, tourna et disparut, avec la chaîne qui tintait, dans la caverne sombre.
Souriadévi prit la princesse, à demi pâmée de terreur, entre ses bras. Et nous passâmes, moi le dernier, poussant Outanka raide et muet qui marchait à la façon d’un automate, sans cesser de gémir. Derrière nous, le rocher continuait de progresser en glissant. Quelques secondes encore, et il s’appliquait d’un côté contre le bloc, de l’autre contre la saillie qui m’avait servi de retraite.
Quand nous eûmes franchi le col où régnait le tigre, je frappai le gardien, entre les épaules, de ma dague, sans pitié. Son ignoble dureté envers ma belle amoureuse m’avait cuirassé contre la miséricorde. Le misérable tomba sans proférer une plainte, sans perdre une goutte de sang, tant le coup avait été sévèrement fourni. Ensuite, avec mon épée, je détachai le bras droit, je le donnai à Souriadévi qui le prit ainsi que le bâton du belluaire. Et je lançai le corps dans l’espace où le tigre pouvait s’ébattre. Souriadévi poussa alors un cri strident, qu’elle répéta trois fois : « Yama ! Yama ! Yama ! Voici pour toi, Douriodhana ! »
Je n’eus que bien juste le temps de bondir en arrière. La bête terrible avait volé dans le couloir. Je crus entendre ses griffes ouvertes siffler à hauteur de mon crâne. Mais je m’étais trompé, et de beaucoup. Ceux qui ont combattu ces monstres face à face comprendront ce que ce mouvement eut de naturel et partant d’excusable. D’Outanka la personne émaciée et pantelante s’allongeait sous le tigre ou la tigresse Douriodhana. Ménageant son plaisir, le monstre humait le sang qui jaillissait du tronc mutilé. J’ai dit tigre ou tigresse, car, en de telles affaires, on n’a guère de loisir de s’attacher à d’aussi mesquins détails.
VIII
Au sortir de ce merveilleux couloir, nous trouvâmes une cour carrée qu’entourait un péristyle à trois rangs de colonnes, jadis ornées par des ouvrages au ciseau, aujourd’hui à ce point ruinées qu’on n’aurait pas songé à faire la différence entre cette architecture barbare et les hauts rochers environnants. Partout elle les rejoignait et se confondait avec eux. Nous étions pris là dedans ainsi qu’au fond d’une nasse. Nulle issue, sinon un porche de mauvais aspect avec un portique à l’état de décombres. Deux ridicules simulacres de singes, colossaux, grossiers, informes, joignaient leurs mains sur chacun des pieds-droits en posture de qui prie et levaient vers l’Orient leur tête de chien coiffée d’une mitre d’évêque. Les corniches fendues gisaient à terre, cachées à demi sous le sable. Et, réchauffés aux premiers rayons du soleil, les lézards bigarrés couraient et se poursuivaient en sifflant.
Ce portique, à vrai dire, ne mérite pas que j’en parle. J’ai, en vérité, des choses bien plus importantes à conter. Enfin, il était assez obscur. Mais, de l’entrée, on percevait cependant le jour à son extrémité opposée. Quelque piège des démons devait être tendu là, à notre intention. Un second tigre, vraisemblablement, nous guettait ; ou bien un monstre inconnu, serpent démesuré, propre à l’Inde, sinon un éléphant en fureur, délirant d’amour ou ivre d’arack. Les corneilles, dont il y a foison en ces contrées, voltigeaient en croassant autour de ma tête. Ces oiseaux déplaisants autant que voraces étaient attirés là, bien sûr, par les reliefs du repas de l’être inconnu à qui j’allais avoir affaire. Mais, quel que fût leur empressement à se lever sous mes pieds, les vilaines créatures tourbillonnaient jusqu’au porche sans s’y engager jamais. L’un de ces corbeaux s’y aventura pourtant. Ce fut pour son malheur. J’entrevis quelque chose de velu, de roux, tout en longueur, qui s’élança à travers le couloir, s’abattit sur l’oiseau, le happa au vol et disparut. Et cela en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.
J’en demeurai stupéfait. Ça ne pouvait pourtant pas être une main. Jamais, au grand jamais, n’exista main qui vola, ou, en tout cas, pour ma part, jamais je n’avais vu main voler. Un éblouissement, pas autre chose, m’avait donné cette illusion. Il s’agissait d’un chat-tigre, tout simplement, ou bien de quelque hibou. Et je me portai en avant, bien décidé à me rendre le cœur net de cette extraordinaire histoire.
Souriadévi me rappela avant que je n’eusse fait dix pas. Plein de foi en la prudence et la sagesse dont elle ne cessait de me fournir des preuves, je revins aussitôt en arrière. Cette aimable indigène, qui possédait à la fois tant de science et tant de beauté, m’inspirait une telle confiance que l’idée ne m’était même pas venue de lui demander à quel usage elle comptait employer ce bras mort et ce bâton qu’elle n’avait cessé de porter.
— « Plus tard, pensais-je, je la prierai de renoncer à ses idoles. Elle adorera la sainte croix et me rendra père d’enfants chrétiens. Pour l’heure, ce qui importe, c’est de sortir entier de ce temple enchanté. »
Assise sur une statue, appuyée contre un pilier de l’enceinte, Souriadévi achevait de lier au bâton le bras du défunt Outanka au moyen d’une bande arrachée à son pagne. Et, malgré le dégoût que lui inspirait ce triste débris, la petite princesse l’aidait de son mieux. La prêtresse me supplia de me reposer un instant. Quand tout serait prêt on essayerait de passer :
— Tiens-toi en paix et recueille tes forces, car l’épreuve que nous allons subir sera terrible. Le divin Hanouman en personne — et ce sont ses effigies que tu vois là dressées, sous les espèces du singe — est en arrêt sous ce porche, ou bien un génie vomi par Yama pour semer le désespoir et la mort. Celui-là, qu’il nous faut affronter si nous ne préférons périr en ce lieu et d’inanition et de soif, celui-là est plus redoutable à lui seul que tous les esprits du Mal. Plus rapide que la flèche de Rama, sa main vole dans l’espace et défie l’éclair quand elle veut atteindre le but, et elle ne le manqua jamais. Son corps est gigantesque, son bras a la longueur d’une nuit d’hiver, son souffle est plus brûlant que le vent de l’été. Ses pieds sont des mains, ses mains sont des ailes, son visage est plus hideux que celui de la Déesse Noire et ses crocs plus acérés que le crochet des cornacs. En force il surpasse Çiva lui-même !
« Mais nous fournirons une proie digne de lui à ce démon du carnage. Quand il pensera la saisir, que ton acier tranchant, plus prompt que le tchokra de la foudre, sépare la main du bras ! Garde donc ton épée prête, vérifie son fil, et, s’il en est besoin, aiguise-la contre cette meule de granit qui conserva son poli… Mangamalle — ainsi se nommait la princesse, l’ai-je déjà dit ? je ne sais — nous attendra sous ce portique. Elle nous rejoindra si la victoire t’est fidèle. Viens !
Tenant à longueur de bâton le bras d’Outanka, Souriadévi s’approcha furtivement du porche, tirant sur la droite. Et moi, étouffant le bruit de mes pas, j’allais vers la gauche. Lorsque j’en fus à moins d’une toise, un relent sauvage, et qui valait celui du tigre s’il ne le surpassait point, offensa mes narines. En même temps, des grondements étouffés commencèrent de s’élever. Ils alternaient avec un gazouillement monotone et aussi avec le fracas d’une grille secouée violemment.
Sans m’épouvanter plus que de raison, — en somme, que pouvais-je craindre après tous les périls auxquels j’avais déjà échappé en cette nuit mémorable et après tous ceux aussi que j’avais bravés d’un cœur léger pour les rois catholiques, mes bons maîtres ? — j’assurai la prise de mon épée dans ma paume par le moyen ordinaire, à savoir en crachant dedans, et pour me prouver que je n’avais pas la bouche sèche. Cette précaution est utile pour éviter que la lame ne donne du plat quand on détachera son coup. Et je me tins prêt, à la distance du porche que m’avait fixée Souriadévi, c’est-à-dire à toucher le pied-droit de gauche qui me servait d’abri.
Debout de l’autre côté du portique, l’Indienne, pareillement cachée, entama une chanson. De cette musique je renonce à donner même l’idée. Les natures rustiques, capables de se délecter avec les cantilènes de nos paysans d’Italie, ne s’en contenteraient certes pas. C’étaient, en un mot, des notes sans liaison, et nasillardes, et saccadées à en pleurer. Mais qui ignore encore que les sauvages Indiens ne sont en rien doués pour les beaux-arts ?
Quoi qu’il en soit, plus Souriadévi chantait, plus l’excitation du monstre semblait croître. Tour à tour il grondait, gazouillait, claquait des dents et sans cesse ébranlait sa grille. Mais rien ne paraissait de lui.
Alors notre pêche diabolique commença. Glissant avec mille précautions le bras mort le long de la muraille du porche, Souriadévi, toujours cachée derrière le montant de l’embrasure, maniait de son mieux le bâton. Le sinistre appât n’avait pas effleuré le mur, qu’une chose innommable vola, bondit dessus, l’arracha. Mais, sous mon épée, la chose tomba. Un cri quasi humain, lamentable, pour moi inouï, — et que je n’oublierai jamais, — répondit à mon heureuse attaque, et aussi une autre plainte, plus faible, désespérée, déchirante. Souriadévi, happée au poignet, était entraînée sous le porche, et son autre main, défaillante, abandonnait la statue de pierre à quoi elle essayait de se retenir.
IX
Sans marchander le péril de mon corps, je bondis aux côtés de ma chère Indienne. La retenant de ma gauche, je frappai de ma droite à grands coups, hachant de mon épée le bras hideux plus long et délié que la patte d’une araignée colossale. Ouvert en dix endroits, les muscles déchirés, coupés jusqu’à l’os, il finit par retomber sans force, avec la main démesurée qui dut s’ouvrir et lâcher le poignet de Souriadévi. Je voulais trancher cette pince diabolique, amputer la bête, la mettre à tout jamais hors d’état de faire le mal.
Comme s’il n’était pas irrémédiablement mutilé, l’être effroyable trépignait et secouait les barreaux de sa cage. Je craignais, à les voir plier, qu’ils ne cédassent pour livrer passage au démon roux qui les inondait de son sang. Et toujours le bras sans main ramait dans l’espace. Levé, il s’abattait, tel un fléau, sur Souriadévi et sur moi, et nous trempait du liquide noir et fétide qui ne cessait de jaillir.
Sans prudence, tout entier à ma rage de tailler de l’épée la brute innommée, je me baissai pour l’atteindre au milieu de son ventre, plus rond et gonflé qu’un tonneau. Insensible aux cris que poussait Souriadévi renversée, je m’approchai de la cage sans calculer la distance. Une main, — grand Dieu ! était-ce une main, un pied, ou la griffe du diable ? — une main semblable à l’aile des chauves-souris empoigna ma rondache et m’attira avec elle — car la courroie de mon bouclier était, comme d’usage, passée à mon cou, et ses attaches à mon avant-bras gauche. Et je vis l’autre pied du maudit passer à travers la grille. Il allait me happer au cou, m’étrangler.
En même temps, un jet de sang d’une puanteur insupportable m’aveuglait. Assis, ou, pour mieux dire, couché sur le dos, le monstre infâme, en même temps qu’il m’amenait à lui, m’aspergeait de sa rosée visqueuse. Et il brandissait son moignon, qui mesurait bien cinq pieds de long, et m’en donnait sur la tête ainsi que d’un balancier. Sans mon bon casque à l’épreuve, j’aurais péri, misérablement assommé. J’étais alors si près de la bête que je distinguais les moindres détails de sa face livide, aplatie, avec son nez camard, ses petits yeux luisant du fauve reflet de l’or, sous les arcades en saillie de ses orbites caves. La crête de son crâne simulait celle d’un morion, et des bourrelets bleuâtres encadraient ce visage de fantôme, renflé en poire vers les mâchoires lourdes, deux fois au moins plus larges que le front. Comment Dieu permet-il qu’il existe de semblables choses sur la terre !
Entraîné par une force irrésistible, je me sentis enlevé par-dessus la femme que ses genoux tremblants se refusaient à soutenir. Encore un peu, et j’allais être atteint par le pied gauche de la bête qui se dirigeait vers mon bras droit avec une prudence sournoise… Le désespoir grandit, si possible, mon courage. Je détachai un tel fendant de mon épée sur ce pied crispé qui avait lâché le barreau pour me saisir, que l’animal, sans point d’appui, plia sous la force du coup, en hurlant, et roula sur le côté. Désormais réduit à son seul pied droit et à ses mâchoires, il ne renonça pas à sa sauvage entreprise. L’angoisse de sa fin prochaine attisait chez lui la passion de la vengeance. Haletant, râlant, avec un gazouillement plaintif qu’on eût dit d’un enfant blessé, il tirait toujours le bouclier. Sous ma botte gisait son pied aux orteils ravisseurs encore agités de convulsions ; près de moi, sa main droite recroquevillée, inerte, saignait dans le sable. Son bras gauche, déchiqueté jusqu’à l’os à partir de l’épaule, pendait sur le plancher de la cage. Et, de son seul pied gauche, la bête tronçonnée m’entraînait toujours par mon bouclier lié à mon cou. Repliée sur elle-même, elle serrait les barreaux entre ses crocs jaunes et polis comme du vieil ivoire.
Entrant par un des yeux, la pointe de mon épée atteignit la cervelle. Elle piqua ensuite la poitrine pour pénétrer jusqu’au cœur, elle fouilla les entrailles. Le tranchant les mit à l’air, ouvrant à la masse verdâtre et fumante un chemin sanglant jusqu’à terre. Et ce débris vivant, où couraient les spasmes qui précèdent la mort, ne cessait d’agripper la rondache, sans que je pusse couper les doigts, à moins de me blesser moi-même. Je réussis enfin à glisser mon épée entre le bouclier et le pied prenant, et de celui-ci je détachai les orteils, de telle sorte qu’il ne resta plus que le pouce. La détente se produisit si violente que, par le contrecoup, je fus lancé contre le mur opposé, tandis que la jambe, ramenée à la façon d’un ressort, rentrait d’un temps dans la cage et y demeurait droite et raidie.
Ainsi délivré, je roulai près de Souriadévi et m’abattis tout de mon long, sans lâcher mon épée ni ma rondache. Me croyant blessé à mort, la douce Indienne se précipita sur moi en criant de désespoir, et la petite princesse, accourue, mêlait ses larmes aux siennes. Sur ces deux visages bronzés et charmants, les pleurs ruisselaient, et leurs perles se mêlaient aux bijoux des oreilles et du nez. Quand elles virent que j’étais sorti sain et sauf de ce combat sans égal, la joie des deux fugitives se traduisit encore par des larmes, tant les moyens de la nature sont simples et variés, et il convient d’en louer Dieu grandement. Bref, sans se soucier de la boue sanglante et empestée qui me souillait, — et je ressemblais plus alors à un boucher musulman qu’à un bon chrétien, — mes Asiatiques se jetèrent dans mes bras. De ma vie je ne rencontrai créatures plus reconnaissantes ni plus gracieuses, et je doute que le sieur Persée, guerrier fameux en son temps, ait été fêté par son Andromède d’une grâce aussi spontanée et gentille.
J’ai ouï dire qu’un certain Cellini, Benvenuto, de Florence, a fabriqué le portrait, en statue, de ce Persée, naguère, pour le grand duc de Toscane. S’il s’agit de cet homme de bronze que j’ai vu en ladite ville et qui tient une tête et un petit coutelas, j’avoue que je goûte peu cet ouvrage où se décèle un mauvais goût barbare en tout contraire à la politesse italienne. Mais il s’agit peut-être d’un autre Persée, et je ne veux offenser personne.
X
L’allégresse des deux filles de l’Inde ne fut surpassée que par leur colère contre le détestable ennemi que j’avais si heureusement abattu. Je ne crois d’ailleurs pas mentir en assurant que ce danger fut le plus considérable entre tous ceux que j’ai courus en ma vie, féconde en aventures remarquables. Ce singe — car j’ai appris depuis que cet animal était un vrai singe d’une espèce autant rare que gigantesque — était certainement aussi grand que moi, et personne n’a jamais douté que ma taille n’ait été, en son temps, des plus avantageuses. Ses bras dépassaient sa hauteur, et ses jambes, courtes et robustes, soutenaient un corps plus difforme, puissant et ventru que celui des brahmes ; c’est tout dire.
Souriadévi ne ménagea à la sanglante carcasse ni les invectives ni les railleries. Menaçant du poing la brute éventrée vers laquelle les fourmis se hâtaient déjà à la file, elle criait :
— La voici donc détruite par la redoutable épée d’un dieu de l’Occident, la bête impure venue des îles de la mer ! Puisse ton sang venimeux étouffer ta race, démon subtil et pervers, plus implacable que Niroudi qui régit le Sud-Ouest, plus rapide que Garouda aux ailes de milan, pernicieux à l’égal des Asouras, capable de dicter la loi, en enfer, à Yama lui-même ! Te voilà donc et sans force et sans voix, toi à qui l’on livrait les vierges tchatrias, en cette nuit solennelle où les cruels prêtres de ce temple fêtent la victoire de Parassourama, leur vengeur !… Tu ne te réjouiras plus dans l’opprobre, tu ne chanteras plus la chanson des larmes ! Bourreau des femmes, tu ne broieras plus les membres délicats, tu ne lacéreras plus de ta griffe immonde les corps sans tache, maudit, esclave de la nuit, père de l’épouvante !
Et, non contente d’injurier la brute expirante, elle voulut la piétiner. Me plaisant à flatter son caprice, je l’enlevai à force de bras jusqu’à la bonne hauteur, et son pied fièrement cambré foula la masse rousse qui pantelait au fond du cloaque. Et Souriadévi cracha sur le cadavre, et la princesse Mangamalle voulut cracher aussi. Cette matinée aura compté dans la vie de mes amies indiennes.
Et, sans cesse, lorsque nous nous fûmes remis à marcher, toutes deux se retournaient, jetant l’anathème vers le porche bas où les corneilles se pressaient avec des croassements de joyeuse impatience. Un accident de terrain nous cacha enfin le portique du grand singe.
XI
Entre les parois rocheuses et abruptes, nous continuâmes d’avancer dans cette vallée sans issue. Nous descendîmes une pente douce qui mourait au bord d’une rivière large et rapide. Les rives coupées à pic la dominaient de toutes parts, et de l’autre côté se dressaient les remparts de la ville. Je les reconnaissais bien, avec leurs créneaux taillés en amande, et aussi la porte avec ses châteaux terrassés, cette même porte que j’avais forcée dans la nuit. Sous cette porte, deux éléphants superbement harnachés recourbaient leur trompe. Un palanquin drapé de damas cramoisi se balançait sur leur dos, et les cornacs, assis entre les oreilles, étaient vêtus, l’un de rouge et de blanc, l’autre de drap d’or et de soie bleu turquin. Des soldats se pressaient sur le pont-levis, les uns à pied, avec des épées, des épieux et des rondelles, les autres à cheval, la lance sur l’étrier et le long cimeterre battant la cuisse. En avant, quelques personnages, à l’ombre d’un parasol, tenaient la main au-dessus des yeux pour voir plus loin et s’abriter du soleil. Tous paraissaient attendre, dans la direction de la rivière, quelque chose d’important. C’était de nous, certainement, qu’on se mettait en peine. Encore quelques instants, et le rajah nous prendrait sous sa protection.
A cet endroit où les rochers ne surplombaient pas l’eau en falaises, une large dalle de marbre formait palier à un bel escalier dont les petites vagues argentées baisaient le pied humide. Une barque se berçait au remous, et un homme, la rame au poing, manœuvrait pour demeurer en place. Ainsi nos tribulations avaient pris leur fin. Il ne nous restait plus qu’à monter dans l’esquif et à passer sur le rivage opposé.
Mais, quand nous fûmes au pied de l’escalier, la barque, à mon grand étonnement, s’éloigna du bord, et le batelier, une fois au milieu de la rivière, engagea avec Souriadévi une conversation dans un dialecte à moi inconnu. Bien qu’ils criassent à tue-tête, il m’était impossible de comprendre un mot. Et pourtant j’entendais et je parlais à merveille le langage des Indiens du Sud, depuis quatre années que je vivais parmi eux. Au ton de colère sur lequel parlait Souriadévi tout d’abord, fit bientôt place celui d’un profond abattement.
— Ce misérable marinier, me dit-elle, prétend n’obéir qu’à l’ordre d’emmener la princesse. Les prêtres du temple lui ont défendu de se charger de nous, car nous leur appartenons, et ils ont le devoir de nous punir… Et, d’ailleurs, les paroles de cet homme sont autant de mensonges. Une fois qu’il aura Mangamalle dans son bateau, il s’empressera de la rendre aux brahmes… Nous ne sortirons jamais de ce lieu maudit, à moins d’un prodige…
J’essayai de lui prouver que les gens du rajah allaient, sans tarder, nous porter secours. Ils nous avaient aperçus, bien sûr, et une barque traverserait l’eau… Souriadévi, haussant les épaules, m’interrompit :
— Ton erreur est profonde, étranger. Tu ne sais pas lire dans le cœur des hommes de ce pays, qui abondent en iniquités et en perfidies. Insensé que j’aime, cesse de te flatter d’illusions puériles ! Aucun d’eux ne se risquerait à passer la rivière sacrée, car il perdrait aussitôt sa caste et serait rejeté dans le peuple des parias !… Si quelque musulman, d’aventure, se trouvait parmi eux, peut-être entreprendrait-il de nous sauver, par amour du lucre !… Mais les autres l’empêcheraient de parvenir jusqu’à nous !…
— Eh bien ! fis-je, nous traverserons l’eau par nos seuls moyens ! Et ce ne seront pas ces peaux noires qui, avec leurs éléphants et leurs parasols, prévaudront contre la vaillance d’un soldat qui combattit sous le roi d’Espagne. Vois, charmante prêtresse, cette chaussée qui court à un pied et demi de profondeur, pas plus ! Je suis convaincu qu’elle relie notre escalier au fossé de la porte. Craindrais-tu de mouiller tes jambes gracieuses ?… Allons, viens ! Je suis fort et résisterai au courant. Soutenir ta marche me sera un jeu, et tu transporteras la princesse entre tes bras… Mais, avant toutes choses, je ne veux pas que ce maudit, qui se réjouit de notre peine, puisse nous troubler dans cette entreprise ! Souriadévi, ma mignonne, passe-moi l’arc et une flèche, sans retard !
Mon geste fut moins rapide que l’élan de la barque. Le trait à plumes de paon ricocha sur la surface bouillonnante, alors que le batelier était déjà à l’abri de la falaise, qui le reçut grâce à quelque merveilleux artifice. Et, au moment où la flèche rebondit, une tête se dressa, énorme, bronzée, écailleuse, avec une garniture de dents plus aiguë et serrée que la scie des charpentiers. Puis une crête dentelée émergea, un dos couvert d’écailles luisantes suivit, et le crocodile, prenant pied sur la chaussée, nous surveilla de son œil vert à pupille fendue, avec une mine tout à la fois avisée et stupide. Si cet habitant des fleuves mesurait moins de cinquante pieds, je consens à ne pas reposer en terre sainte !
En vain je lui décochai deux traits de qualité supérieure, empennés en spirale, barbelés, acérés, capables de fausser, à deux cents pas, une chemise de mailles ! Le premier se brisa sur l’épaule cuirassée de plaques coriaces et retomba sans force. Le second se planta entre les crocs infâmes, sans produire plus d’effet qu’une aiguille. Le monstre impudent et vorace referma sa gueule, — je jure qu’un veau y serait entré tout entier, — et je pus entendre le bruit du bois de teck qui éclatait. Le crocodile invulnérable demeura sur son banc. En vérité, c’était un fameux gardien. A moins de se suicider, il ne fallait point songer à traverser la rivière. Je compris alors ce que signifiait l’anathème du brahme. Il nous avait dévoués à Ganga. Or, pour les idolâtres des régions orientales, le crocodile personnifie la sainte rivière du Gange, et il est la monture d’un faux dieu pitoyable qui se nomme, je crois, Varouna.
Mais tout cela ne rime à rien. La vérité, c’est que nous demeurâmes bloqués, sans espérance de salut, sur l’escalier de marbre. Pour comble de malheur, les marches supérieures, obéissant à un mécanisme diabolique, étaient rentrées sous terre, et l’eau les remplaçait. Ainsi exposés sur cette île étroite, nous n’avions plus qu’à attendre la mort sous les espèces du crocodile, qui, lorsque la nuit aurait augmenté son courage, nous happerait l’un après l’autre, et suivant son choix… Et, sourds à nos appels hors de la portée de l’arc, les soldats et les porteurs de parasols, les conducteurs des éléphants, regardaient toujours la rivière et semblaient ne pas même avoir conscience de notre présence en ces lieux.
Mourir pour mourir, mieux valait risquer le combat que de succomber d’inanition sous le soleil qui commençait à me brûler. Saint Georges, en somme, a bien vaincu le dragon ! J’invoquai ce saint, mon patron, et la vierge Marie, et, l’épée à la main, je m’avançai sur la chaussée, vers le crocodile. Immobile, il dormait, les narines hors de l’eau, ou, tout au moins, il faisait semblant de sommeiller. Et je me résolus à lui pousser ma rondache dans la gueule et à le percer sous la gorge. Insensible aux prières de Souriadévi, je tirais dans la direction du monstre, quand des cris discordants s’élevèrent du côté de la porte. Les gardes s’éparpillèrent sous une poussée, les éléphants reculèrent. Un cavalier qui essayait de se placer en travers fut désarçonné, et son cheval galopait librement le long du fossé. Des hommes s’élancèrent, et je distinguai leurs voix qui m’appelaient par mon nom. A leur tête, un quidam se hâtait sur le pont. Sa robe jaune flottait derrière lui suivant la rapidité de sa course ; son bonnet pointu, rejeté en arrière, découvrait son front pâle où ondulaient deux mèches circonflexes, à l’image des cornes du bélier… C’était Azer, ou bien j’avais perdu la vue !…
Derrière lui se précipitaient un noir chargé d’une chèvre dont les quatre pattes étaient liées et quelque quinze musulmans coiffés de turbans rouges ou verts, ayant à la ceinture des coutelas argentés. Du coup, je reconnus mes soldats survivants de l’assaut, je reconnus Azer. Dès qu’il eut atteint la berge, le noir délia la chèvre et la poussa devant lui, avec une sorte de pique, sur la chaussée. Le crocodile, dès lors, n’eut plus d’yeux que pour cette proie dont son expérience lui permettait de ne pas redouter la défense. Plongeant plus vivement qu’une grenouille, il disparut pour reparaître à l’endroit où se tenait la chèvre, qui hésitait à se porter en avant. Il l’enleva d’un coup, et dans un tourbillon écumeux tout s’évanouit comme par enchantement. Bondissant avec des cris affreux, battant l’eau de leurs javelines, mes soldats se suivaient sur la voie étroite, et l’eau rejaillissait autour d’eux. Le noir les précédait en dansant, et, quand il me salua, des larmes perlaient à ses yeux. Seulement alors je reconnus l’admirable timbalier Alikhan. Mon lieutenant Scheick-Assem me présenta la garde de son cimeterre en signe d’hommage. Le reste des hommes me jurait obéissance et fidélité.
Ce fut une rentrée triomphale. Ils me rapportèrent en grande allégresse sur leurs épaules. Souriadévi, troussée plus haut que les genoux, mais la face voilée comme toute femme qui se respecte, suivait avec la princesse à cheval sur sa hanche. Prosternés, les gardiens de la porte m’adoraient, et les éléphants, sous le crochet des cornacs, s’agenouillèrent pour me saluer. Les gens aux parasols m’appelaient « Fils de Roi » et chantaient les louanges de ma mère, que ses vertus avaient placée au rang des premières étoiles. Comme je ne l’ai jamais connue, je veux croire que tous les éloges dont on accabla la chère créature en ce jour sont mérités. D’ailleurs, il n’est fils de bonne mère qui ne tienne à ce que l’on honore les auteurs de ses jours.
XII
Plus semblable à un limaçon qu’à un homme, le juif rampait à mes pieds avec une humilité non feinte. Craignant que, si je lui donnais cette idée qu’il m’eût sauvé, mon ami ne me réclamât par la suite des intérêts trop considérables, je ne le remerciai point. Je lui reprochai même un retard qui eût pu causer la perte de la princesse, et je le menaçai de la colère du rajah. Azer me répondit d’une voix assez basse pour que moi seul l’entendisse :
— Hélas ! seigneur Gianbattista, nous avons agi en toute diligence ! Songez, protecteur du pauvre, dispensateur de la justice, songez que le premier ministre lui-même, qui tend en ce moment l’oreille, gardait la porte, et cela pour nous empêcher d’aller vers vous. Regardez sa mauvaise figure…
Je regardai le brahme bouffi et présomptueux qui s’abritait d’un parasol. Son front, sous les raies en largeur de cendres qui le balafraient, laissait deviner des vestiges rouges et blancs qui me rappelaient de tristes aventures. Convaincu que ce prêtre des idoles était parmi ces fervents de Kali qui m’avaient poursuivi sans pitié dans le temple maudit, je lui administrai un soufflet de telle vigueur qu’il dut voir briller au moins trente-six lampes de sa déesse. Sous ce soufflet, appliqué avec une tranquille aisance qui aurait valu d’être admirée par les connaisseurs, le brahme, vêtu de lin blanc, tomba assis par terre. Puis il roula jusque entre les pieds d’un éléphant, à la joie de mes musulmans dont l’impassibilité fléchit devant ce spectacle. Et je déclarai que j’agissais ainsi, mû par un sentiment d’équité.
— Ceci, pour ne m’avoir point souhaité la bienvenue quand j’ai débarqué parmi vous ! Allez, vilain serviteur d’un puissant monarque, allez présenter mes hommages au roi votre maître, et priez-le de vous empaler ou de vous rôtir à petit feu, pour l’amour de moi !
Le brahme, avec un désintéressement qu’on ne saurait assez louer, répondit :
— Seigneur étranger, digne de ceindre le glaive de l’invincible Rama ! Vous dont la face est plus éclatante que le soleil, daignez m’entendre ! Le rajah sans égal, notre maître, savait ce qu’il faisait en vous imposant les épreuves dont vous êtes sorti victorieux par cette intrépidité que seuls les dieux ont en partage. La joie sans mélange dont tressaillirent nos cœurs, à vous revoir, paralysa, il n’est que trop vrai, nos faibles moyens. Pardonnez donc…
Ainsi parla ce brahme artificieux après s’être relevé noblement et avoir réparé le désordre de son vêtement. Il me harangua, en plein soleil, sous son parasol, sans m’inviter même à me mettre à l’ombre sous la porte. Puis il tourna le dos prudemment, se guinda sur son éléphant et s’en fut. L’escorte le suivit, et seuls demeurèrent les soldats musulmans, le second éléphant et le juif Azer. Il m’expliqua, sans tarder, ce qu’on attendait de moi :
— Les ordres du rajah sont tels : Que le seigneur Gianbattista s’éloigne aussitôt sous la garde de ses fidèles cavaliers. Je les replace sous son obéissance et l’en établis commandant. Ainsi escorté, il conduira la princesse au grand temple des Serpents, à Nagapouram, sur les confins du Travancore. La gardienne fugitive, sur qui s’étend notre miséricorde, lui servira de guide. C’est au temple des Serpents que la purification lavera les péchés de Souriadévi et de ma fille Mangamalle. La récompense dudit seigneur Gianbattista lui sera comptée dans ce lieu saint, pas ailleurs, car, depuis la mort des Brahmes tués dans la pagode de Kali la Noire, aucun trésorier ne consentirait à verser voire une pièce de cuivre entre les mains de l’étranger. Ainsi parle le rajah. Et, à ce propos, n’oubliez pas, protecteur du pauvre, cette petite dette sacrée de neuf mille cinq cent et onze roupies que vous…
— Je ne sais ce qui me retient de te rompre les os, Azer, usurier sans pudeur, dont l’avidité surpasse celle du chacal !… C’est bien, je ne t’oublierai pas !… Mais qui m’est garant de la bonne foi du rajah ? Qui me prouve que je ne vais pas donner, tête baissée, dans son piège ? Une fois la princesse en sûreté dans cet antre des serpents, je serai assassiné, peut-être, et…
— N’entretenez point de pareilles idées, seigneur Gianbattista ! Aussi vrai que vous me devez… Non, pitié ! Je baise l’empreinte de vos pas ! Vous êtes mon père, vous êtes ma mère, mon bienfaiteur sur cette terre !… Le rajah vous aime et vous veut du bien, rien n’est plus sûr. Mais il doit ménager les brahmes… Et… entre nous… la conduite que vous tîntes cette nuit… Pardon ! protecteur du pauvre, ma lumière en ce monde, que votre colère ne foudroie pas votre esclave !… Enfin, pour tout dire, le rajah m’a honoré, moi chétif, en me confiant cette lettre et en me chargeant de la transmettre à votre seigneurie. Voyez ! Touchez ! Ouvrez ! Son enveloppe est de brocart persan et ses liens d’or tressé du Bengale !