Troisième partie
Reading edition
I
Ils n'avaient eu besoin que de se revoir trois ou quatre fois, depuis leur soirée au Napolitain… L'aube trouble du désir entre eux se leva, vite incendiée en brusque aurore.
D'abord le déjeuner avec M. Vignabos dans le ravissant entresol de la rue de la Boëtie. Aux yeux de Boisselot, Monique, à travers la sobre élégance de ce décor, où éclatait à tous les riens son goût si personnel, était apparue nouvelle. Sorte de fée moderne, dans le palais de sa fantaisie!
Elle n'y exerçait pas seulement cet empire d'élégance, et d'attrait charnel, auquel l'écrivain renfrogné restait sensible, et d'autant plus qu'il le voulait moins paraître. De petite origine, et gardant de ses débuts pénibles, longtemps traînés dans la bohème de Montmartre et les ateliers de Montparnasse, un arriéré d'appétits sous sa moue dédaigneuse, Monique l'avait impressionné, par tout ce que son luxe comportait, en nouveauté, d'appréciables agréments. Mais elle avait, en même temps, achevé de le séduire par sa finesse d'intelligence et, aussi, par l'étendue de culture qu'elle avait révélée, aux tournants de la conversation…
Bien que Régis Boisselot jugeât l'esprit d'une femme suffisant, si, belle, elle était capable de volupté, et qu'il eût même une prévention secrète contre celles qui se piquaient d'autres soucis, il avait trouvé, à l'individualité de Monique, un charme de plus… Le fait qu'elle pratiquait un métier, différent du sien, et y avait réussi, avait même donné dès l'abord à leur camaraderie un plain-pied propice à l'entente. Décoratrice, elle l'amusait, autant sans doute que, romancière, elle l'eût agacé…
Ainsi, respectant en elle une équivalente, et sur un plan où leur développement réciproque ne se contrariait pas, Boisselot, aussitôt agréé, était bientôt devenu Régis, ami quotidien. Elle avait devant lui ouvert, vidé son cœur. Bientôt il avait tout su d'elle, et la tendresse en lui était née, de la pitié.
Ils n'étaient pas sortis ensemble une semaine, qu'un soir—où, ayant dîné avenue Frochot chez le peintre Rignac, il la reconduisait à pied, comme d'ordinaire,—l'inévitable s'accomplit.
Il n'avait pas eu besoin de lui dire qu'elle lui plaisait,—et comment! Son silence et ses rougeurs parlaient si cru que Monique,—elle-même touchée par cette sympathie imprévue, si vite grandie,—avait été attirée vers ce qu'elle devinait de plus en plus, sous la rude enveloppe: une âme neuve, et un cœur tendre… Elle l'appelait gentiment: «Mon ours!» Elle se disait: «C'est un enfant!» Et elle souriait en songeant, sans déplaisir, à sa robuste musculature…
Ce soir-là, comme ils passaient, rue Pigalle, devant les fenêtres aux volets clos de sa garçonnière, Monique instinctivement avait ralenti le pas. Il savait qu'elle possédait, dans ces environs, un petit logis personnel, réservé à son vice: la fumerie…. Aux yeux de Boisselot c'était la seule tare de Monique, celle qui dégrade, parce qu'elle abrutit. Le reste: sa liberté de mœurs, il ne s'en préoccupait pas… C'était son affaire! Même, commençant à en escompter quelque bénéfice pour lui-même, il l'eût plutôt approuvée…
Il avait immédiatement deviné, ayant surpris le coup d'œil qu'elle avait jeté sur le rez-de-chaussée… Et ricanant:
—Ah! ah! c'est là?…
L'envie de s'arrêter l'avait tenaillé, et celle aussi de fuir. L'opium, et tout ce qui s'ensuit: son excitation artificielle, sa débauche à froid, lui répugnaient comme une chose pauvre, un divertissement d'impuissants, à côté de la beauté, de la santé du rut. En même temps l'image de Monique dévêtue, abandonnée, surgissait. Il avait hésité, immobile. Ses semelles étaient de plomb.
Ils n'échangèrent pas un mot. Ils se regardaient, complices. Et brusquement il la suivit, comme un toutou. Mais, à pénétrer dans la grande pièce où le lustre voilé ne donnait qu'un jour de cave, à respirer l'âcre relent de la drogue, Boisselot, maussade, avait senti ses obscurs griefs l'emporter sur son désir.
—On dirait un catafalque, grommela-t-il en désignant les tentures noires aux entrelacs d'or, et le divan semblable à un immense drap mortuaire, avec son plateau d'accessoires votifs.
Elle avait voulu lui démontrer la vertu du philtre imaginaire: «Une petite pipe! Rien qu'une!…» Mais il refusait le kimono dont elle l'invitait à se revêtir, tandis qu'elle-même, derrière le haut paravent de laque, se mettait à l'aise. Pourtant il flaira le vêtement léger qui gisait, comme une dépouille, sur le dossier d'un fauteuil bas… A combien de partenaires, hommes ou femmes, avait-il déjà servi? Il ne sut pas si l'idée l'écœurait, ou l'excitait; finalement il se décida pour le dégoût, et rageur alla s'étendre, attendant Monique.
Elle vint, drapée d'une robe prune, où des ibis blancs becquetaient des roses. Mais il ne voyait sous l'étoffe molle que le jeu souple de son corps. Silencieux, il suivait les gestes méthodiques, accomplis avec une gravité qui l'irritait. Il détesta Monique, son air absent, la distante impassibilité qu'avait pris son visage d'idole, en aspirant, longuement, la première pipe.
Elle s'était aussitôt renversée avec une si étrange expression d'extase, qu'il avait cru voir passer, dans ses yeux enivrés, le cortège lubrique de toutes ses jouissances passées. Une haine sourde l'avait alors soulevé, qui éclata lorsque, obligeamment, elle voulut cuire, pour qu'il y goutât, une seconde boulette.
Il lui arracha brutalement l'aiguille, la jeta sur le plateau, qu'il bouscula d'un poing colère, en l'envoyant promener au milieu de la pièce. Les pipes roulèrent, la lampe s'éteignit.
Elle n'eut que le temps de murmurer: «Qu'est-ce que vous faites!»
Il était sur elle, l'injuriait, à mots hachés: «Espèce de folle! Vous n'avez pas honte! Est-ce que vous me prenez pour un de vos chiens lèche-c…?» Mais, insensible à l'outrage, et presque heureuse de l'outrance, où elle lisait plus de jalousie et de convoitise que d'indignation, elle s'élait bornée à lui poser une main sur la bouche.
Surpris, il s'était tu, et avait baisé machinalement les doigts odorants… Il sentit que de l'autre main elle l'attirait, vit sous la robe qui s'entrouvrait les seins blancs se gonfler… Alors, comme un fauve, il s'était abattu.
Secondes de vertige, où ils ne faisaient plus, lèvres jointes, qu'un seul être, emporté d'une même frénésie, au découplement, à l'accouplement de l'instinct…
La secousse et la révélation voluptueuse, pour l'un comme pour l'autre, avaient été trop fortes. La passion s'en trouva déchaînée. Imprévue, chez tous deux, et d'autant moins raisonneuse, surtout en Monique:
Elle n'eut pas besoin que Régis lui reparlât, le lendemain de quoi que ce soit, pour se résoudre à balayer, résolument, tous les mauvais souvenirs…
—Si on louait la maison de Rignac, à Rozeuil, au bord de l'Oise? On irait y passer une quinzaine… Claire n'a pas besoin de moi pour tout diriger à ma place, et tu serais bien tranquille pour corriger les épreuves de ton prochain bouquin?
—Ça va!
Sitôt dit, sitôt fait. Monique avait enlevé «son ours», après de longues recommandations faites en secret à Mlle Tcherbalief. Surtout, avait-elle spécifié: «Qu'il ne se doute de rien!»
Son ours! Depuis la veille elle donnait à l'appellation un sens multiplié, à la fois possessif et reconnaissant. Elle se sentait presque une personne nouvelle. La soudaineté de l'attaque avait porté un tel coup à l'ancienne Monique, dispersée et morne, que celle-ci, vaincue, avait touché terre.
L'indifférente aimait. Elle aimait quelqu'un de sain, de digne, de fier. Elle aimait moralement autant que physiquement. Elle avait du coup repris pied, sur le sol ferme. L'amour, seul champ fécond de l'existence!
Les quinze jours qu'ils avaient passés à Rozeuil, n'avaient été qu'un ravissement. La petite maison basse, enfouie, dans le pré, sous les hauts peupliers… le jardin paysan, mais secret derrière ses épaisses haies… la berge propice aux après-midi de siestes amoureuses… l'Oise herbue, bordant la terrasse aux bateaux… les promenades en yole dans les bras des petites îles, leur enlacement de fraîcheur verte au matin, de tiédeur bleue la nuit,—la nuit où plus encore que le jour ils savouraient le délice de leur solitude… Et, sur ce divin séjour, hors du monde,—comme un enveloppement magique, du crépuscule à l'aube,—la lumière amie de la lune… Une lune énorme et dorée… Une lune de miel.
L'ours, à force d'être léché, baigné, caressé, était devenu mouton. Monique, bergère, retrouvait l'âme de son enfance, une extase innocente, au contact de la campagne, au creuset de la nature. Les déjeuners à l'auberge et les dînettes «chez nous»,—les pêches miraculeuses où, pour toute friture, il avait hameçonné un vieux soulier, elle une racine aquatique,—les jeux laissés par Rignac, croquet et badmington—tout les émerveillait, comme autant de découvertes. Chaque heure, un peu plus, les dévoilait à eux-mêmes.
Enfin, au retour, elle s'était amusée comme une gosse de la grande surprise ménagée, avec l'aide de Claire, à la mauvaise humeur de Régis que la rentrée à Paris, et sa séparation forcée, empoisonnaient: il habitait, avec sa mère, un petit appartement. Où se revoir?
La banalité des chambres d'hôtel lui répugnait, et plus encore le rez-de-chaussée-fumerie, témoin d'un passé auquel,—épris bien plus qu'il ne se l'avouait,—il ne songeait pas sans une rancune haineuse. La garçonnière-catafalque, non, merci!
Quant à l'entresol de la rue de la Boëtie, où, hardiment, elle lui proposait de vivre désormais avec elle, l'affichage lui avait paru gênant. Pauvre, il n'entendait pas vivre chez sa maîtresse.
Aussi n'avait-ce pas été sans grognements qu'elle était parvenue, le soir même de leur retour, à le déterminer à revenir, une fois encore, rue Pigalle. Ensuite on chercherait, on verrait… Il s'était laissé convaincre, lâche devant son plaisir, devenu besoin. Monique jouissait d'avance de l'effet de sa surprise.
Quand ils avaient pénétré, du petit vestibule entièrement transformé, dans la grande pièce où de l'ancien décor de Chine nocturne aucune trace ne restait, il n'avait pu retenir une exclamation.
—Ça, c'est épatant! Tu as trouvé quelque chose d'autre à louer? Il y avait donc un second rez-de-chaussée dans la maison?
—Non, c'est le même. Seulement Claire a, sur mes indications, tout modifié. Ça te plaît?…
Il avait contemplé, flatté, cette transformation que d'un coup de baguette la fée avait réalisée, pour lui. Table rase des suggestions anciennes. Silence imposé au chuchotement des vilaines heures auxquelles, malgré lui, son investigation rétrospective n'avait que trop de tendances à prêter attention… Il voyait, dans le geste délicat de Monique, une soumission préventive, une volonté aussi d'effacement, spontanée et complète… Elle chassait le spectre.
«Qu'il n'en soit plus question!» semblaient dire les murs retendus d'une toile ocre couleur des voiles marines, où des Rignac et des Marquet suspendaient, tranchant sur le fond orangé, leurs ciels méditerranéens.—«Ici l'on aime, et l'on oublie», ajoutaient le divan étroit pour deux et les profonds sièges couverts de velours bleu, les tables basses chargées des livres préférés, les étagères fleuries. Du maryland, dans un pot de Delft, attendait les doigts du maître. Et de courtes pipes amoncelaient dans une coupe d'onyx leur collection, au choix…
Si ours qu'il fut, et qu'au fond il restât, il avait été touché, jusqu'au fond du cœur. Après tout, de quoi se mêlerait-il, en s'érigeant reprocheur d'actes qui ne concernaient qu'elle? Il n'avait pas à juger le passé de Monique. Savoir jouir du présent, c'est à cela que l'intelligence commandait de se limiter…
Il l'avait attirée contre lui, avait baisé longuement ses paupières bombées comme des pétales, sur les yeux clos. Tout le visage souriait, joyeux, dans cette offrande de la chair qui s'abandonne. Il l'avait regardée, triomphalement. Les pétales roses se rouvraient, les prunelles élançaient vers l'amant leurs feux d'appel. Une prière, un espoir!… Prière ardente, espoir infini. Monique, de tout son être, se haussait vers le renouveau…
Don définitif d'elle-même, croyait-elle à cette minute où tout symbolisait une existence ressuscitée, chantait l'hymne de la métamorphose. Don solennisé par tout ce que l'un et l'autre sentaient, et ne disaient pas, dans leur fièvre grandissante, l'irrésistible aimantation qui les poussait, les plaquait, corps à corps.
Déshabillés d'un même mouvement, ils s'étaient repris, tombaient enlacés, sur le divan nuptial.
Boisselot, penché sur Monique, la regardait dormir après l'épuisante nuit. Dans cette chair qu'il savait sienne jusque dans l'isolante reprise du sommeil, il eût voulu pouvoir lire, percer l'énigme, au fond mystérieux de l'être.
Les bras croisés derrière la nuque, elle respirait d'un souffle égal, toute rose dans la touffe cuivrée de ses cheveux. Elle s'éveilla lentement sous le fluide qui l'enveloppait, aperçut au-dessus d'elle le visage méditatif, et sourit.
Ils étaient couchés à côté l'un de l'autre, nus sous le drap qu'au matin elle avait ramené, d'un geste frileux. Le grand jour filtrait à travers les rideaux fermés, nuançait, d'un bleu plus tendre, le sombre bleu du rideau de velours. Un rais de soleil y cousait sa broderie d'or.
—Il fait beau! murmura-t-elle, et enlaçant de son bras frais le cou trapu, elle attira jusqu'à sa bouche les chères lèvres.
Puis, le repoussant avec mollesse, elle murmura:
—Tu m'épiais, misérable?
—Je t'admirais.
Il avait eu une spontanéité si sincère, un tel accent de ferveur, qu'elle sentit sur sa peau les mots courir, comme une caresse. Alors, d'un geste câlin, elle l'enserra, blottit contre la poitrine velue sa tête bouclée.
Ils savourèrent, en silence, l'heure douce. Elle sans penser à rien, qu'au reposant abandon, et à ces fleurs de nénuphar, dont hier à Rozeuil leurs rames frôlaient encore, sur l'Oise, les larges feuilles flottantes… Monique se laissait bercer, comme elles, au courant ensoleillé…
Lui respirait les cheveux d'or sombre, avec enivrement. Elle leva les yeux, quêta la réponse à sa question muette: «Tu m'aimes?» Mais il se borna à déclarer:
—Si tu laissais repousser tes cheveux sans les teindre? Leur vraie nuance, à la racine, est ravissante.
—Je le ferai, si tu le préfères.
Il se tint pour satisfait de la promesse. S'il eût dit toute sa pensée, il eût insisté pour qu'en renonçant au henné, elle modifiât sa coiffure de jeune page. Une femme devait porter les cheveux longs…
Bourgeois sous ses apparences de sauvage, il était ainsi choqué par de menus détails. Symboles de l'indépendance d'allure à propos de laquelle il se plaisait, souvent, à taquiner Monique, sans vouloir s'avouer le sentiment dont ces reproches détournés étaient l'indice.
Jaloux, pourquoi? Ce serait trop bête! Qu'avaient-ils associé, sinon la sympathie de leur caprice et le plaisir de leurs sens?… Loyalement,—avant d'être à lui, et lorsqu'ils se découvraient seulement amis,—ne lui avait-elle pas avoué, comme à un confident fraternel, toutes ses aventures?
Ils s'étaient pris en connaissance de cause, librement, allègrement… Jaloux aujourd'hui? de quel droit? Il n'était pas une brute, voyons!… Jamais, avant d'avoir rencontré Monique, il n'avait connu l'ivresse d'un durable amour partagé. Franc à l'excès, et jusqu'à la violence, il n'avait pu retenir longtemps celles qu'eût pu fixer peut-être son talent généreux,—et surtout sa vigueur de mâle,—s'il ne les avait une à une éloignées, par une tyrannie maladroite…
Aucune, il est vrai, ne l'avait conquis plus rapidement et plus complètement que «cette sacrée fille» dont la possession l'émerveillait, trois mois après, comme au premier jour.
Elle releva le front, secoua ses boucles drues. Elle avait tant de cheveux que, bien qu'ils ne dépassassent pas la nuque, elle eût pu, si elle l'eût voulu, les masser en chignon.
—Au fond, dit-elle, c'est ma coiffure que tu n'aimes pas? Sois franc.
—Elle te va très bien.
—Mais…
Il avoua:
—Eh bien! oui, cela te donne un air masculin, que tout le reste dément.
—Ça te choque?
—Non… oui… ça me choque comme un manque d'harmonie, voilà tout.
Elle sourit, sans répondre.
—Pourquoi souris-tu?
—Pour rien.
Il observa, en se mettant sur son séant:
—Qu'est-ce que tu te figures? Je ne suis tout de même pas assez borné pour trouver mauvais que Monique Lerbier ait un genre, même masculin, si ce genre lui plaît.
Elle le taquina:
—Si. Tu es un homme des cavernes. La preuve!
Elle caressa le torse aux poils roux. Il concéda:
—Je ne suis pas un gigolo à la margarine, évidemment.
—Tyran, qu'est-ce que cela peut te faire que je me coiffe d'une manière ou d'une autre, si celle-ci me va bien?
—Elle allait mieux à la Monique d'hier.
Elle pâlit. Il eut voulu, soudain anxieux, rattraper le mot. Pierre jetée à pic, dans un puits: déjà elle y avait remué, sous le rejaillissement de l'eau pure, le fond de vase…
Monique à son tour s'était soulevée. Elle eut une sensation de gêne à se sentir nue devant ce regard qu'assombrissait, involontairement, l'évocation brutale… Elle allongea le bras, saisit un saut-de-lit, dont machinalement elle se couvrit.
Il voulut se faire pardonner sa maladresse, attesta:
—Crois-tu que je me soucierais des moindres choses qui te touchent, tiens… et jusqu'à ce qu'on peut penser de toi, si je ne t'aimais pas tout entière?
—Il n'y a pour moi qu'une chose qui compte: ce que tu penses, toi… Et de la Monique d'aujourd'hui. C'est la seule qui existe.
Il hocha la tête:
—Une femme ne peut se couper en deux, comme un fruit. D'un côté passé, de l'autre présent… Vois-tu, quand on aime, et dès qu'on aime, l'être désiré forme un tout, inséparable. Ce qu'il est ne se détache pas, par une section nette, de ce qu'il a été. Tous les moments d'une existence s'enchaînent… C'est parce que je t'aime uniquement, et uniquement parce que je t'aime, que je ne peux m'empêcher de songer à celle que tu as été, avant d'être à moi. Celle-là je la hais.
—Si tu m'aimais autant que tu le dis, tu ne la haïrais pas, tu me plaindrais…
Elle était debout; il l'imita, gêné à son tour par sa nudité, et le sentiment qu'ils venaient de redevenir deux pauvres êtres tourmentés par le besoin de se voiler, corps et âme, l'un vis-à-vis de l'autre…
Fallait-il donc, le désir tombé, qu'ils se retrouvassent ainsi que deux adversaires, après la trêve?… La franchise lui brûlait les lèvres. Il eut l'adresse de se maîtriser… Lui faire de la peine? Non, ce serait muflerie pure… De là à la plaindre!
Il sentit gronder en lui une irritation, la jalouse souffrance que jusque dans cette pièce pimpante, où venait de haleter leur bonheur, les murs repeints lui causaient. L'étroit divan disparaissait: à sa place il y avait le drap mortuaire de la fumerie, où Monique, râlant sous d'autres étreintes, avait roulé, avec les mêmes soupirs, son corps énamouré.
Et là, derrière la cloison, il y avait la salle de bains, immuable, elle, avec son bidet chevauché par combien, avant lui!… Il s'habillait en silence, peu soucieux de s'attarder. Il avait une hâte instinctive de se retrouver seul, de contrôler ses idées en tumulte…
Elle devina le drame qui naissait en lui, après la quinzaine d'isolement, leurs vies transplantées, dans le paradis de Rozeuil… oui, le paradis! Elle ne l'aurait donc atteint que pour le perdre?
L'instinct en elle cria, plus haut que l'orgueil. La peur plia, fut adresse. Il lui tournait le dos, nouant ses lacets de bottines. Elle l'entoura de ses bras. Et, sans paraître s'apercevoir de sa bouderie, tenta la diversion:
—N'oublie pas de dire à ton éditeur qu'il aura demain les fleurons, pour tes fins de chapitre, ils seront gravés et clichés aujourd'hui. Je veux qu'il y ait quelque chose de moi, dans ton livre…
Il promit. Il était touché, réchauffé par ce qui brûlait de tendresse, sous les cendres de ce cœur. Mais, malgré lui, l'obsédante pensée le lui montrait comme un foyer calciné, noirci par tous les feux d'autrefois. Il ne savait pas, aveuglé par son possessif égoïsme d'homme à quel point l'amour, dans une âme comme celle de Monique, consume d'une seule et dévorante flamme toutes scories, fait place nette.
Pour elle, de l'heure où ayant connu Régis elle l'avait élu, rien ne subsistait, plaisir ou peine, de ce qu'elle avait pu, à travers d'autres, ressentir. De sa halte à Rozeuil, elle était repartie, renouvelée. Une Monique heureuse, et qui, sachant le prix du bonheur, le voulait garder.
Une autre femme…
II
Les jours, les semaines passèrent.
Ils avaient acheté, à mi-frais, une auto. Ils connurent l'ivresse des départs à l'improviste, l'évasion d'eux-mêmes à travers l'élargissement des horizons. Elle eût voulu une voiture plus spacieuse et plus vite. Il s'y était opposé, tenant à conserver l'indépendance de sa quote-part. Il rageait assez, d'être forcé de la laisser conduire.
Myope et distrait, il s'était résigné à la voir au volant. Quelques leçons avaient suffi pour faire d'elle une chauffeuse adroite, et, de lui, un mécano consciencieux. Rôle inférieur dont il était le premier à plaisanter, pipe aux dents, mais qui au fond, sans qu'elle s'en doutât, l'humiliait.
Monique éprouvait de plus en plus à quel point,—satisfaits dans leur chair,—ils eussent pu vivre en communion d'esprit. Il était si simple compagnon. Il avait sur les événements, les êtres, une vue si haute! Il était pitoyable, malgré ses emportements… Elle appréciait, sous les crocs toujours montrés, la faiblesse d'une vraie bonté.
Même leurs premiers dissentiments,—cette hargne qui le rendait sauvage au moindre rappel de la jalousie,—n'était-ce pas une preuve d'exclusif attachement, touchante, presque flatteuse?
Lorsqu'elle avait souffert du grief de ses silences, du reproche de ses allusions, de toute cette guérilla sournoise et harcelante, elle se persuadait: «comme il m'aime!»
Elle pensa même, un moment, qu'il serait doux d'unir plus étroitement leurs vies. S'il prenait un appartement, où elle pourrait partager davantage son temps? Il irait déjeuner tous les jours chez la vieille Mme Boisselot… Mais il redoutait pour l'infirme, à son âge, ce demi abandon.
Monique se contentait mal de cette existence en partie double, coupée, hachée par ses affaires, et surtout par l'obligation où se croyait Régis de ne pas sacrifier sa mère en s'installant seul.
La précarité et la brièveté de leurs rencontres,—hors les nuits où ils se retrouvaient rue Pigalle,—leur laissaient une soif de se retrouver que leur réunion amoureuse altérait, quotidiennement, au lieu de l'apaiser. Soif amère et tourmentée.
Comme un cadre rétrécissant, redoré en vain, l'ex-fumerie restée garçonnière contraignait leur amour à un reploiement funeste, tournait sans cesse, vers une hostilité involontaire, leurs pensées en défiance. Alors elle déchanta.
Elle commençait à s'irriter de cette dissonance, où elle ne pouvait mais. Elle lui en voulut. Elle lui répétait: «Le passé est le passé. Ni toi, ni moi n'y pouvons rien… Puisque je t'aime! Qu'est-ce que cela peut te faire?…» Il en tombait d'accord, avouait son absurdité, et presque aussitôt revenait à la charge.
Une curiosité un peu maladive le poussait à un incessant besoin d'inquisition. Ne trouvant pas à s'exercer sur le présent, sa hantise le ramenait sans relâche à fouiller les souvenirs. Le plus douloureux de tous était celui de Peer Rys.
Régis avait lacéré, jeté au feu le Samain, ne pardonnant pas au Jardin de l'Infante son brin de lavande séchée, toute odorante encore de l'érotique aveu.
Non content d'exécrer ceux qu'il savait avoir joui de Monique, il eût voulu connaître tous les noms des autres qui, avant lui, l'avaient possédée dans sa chair. Il avait beau sentir qu'il en était le maître. Il ne pouvait tolérer qu'elle eût avant lui tressailli, sous tant de bouches.
Visions dont sa raison lui conseillait en vain d'écarter l'image. Elles le poursuivaient de visages précis, et de faces imaginaires. Elles déroulaient leurs tableaux vivants. Toute une lubricité qui, en exaspérant son désir, le gangrenait.
Mais elle, avec un sens profond de tout ce qui pouvait préserver leur amour, opposait—trop tard!—à ces interrogatoires de maniaque la volonté de se taire, la diversion de la douceur.
Elle chercha, pour y aimer, des gîtes nouveaux. Ils connurent l'amusement des petits voyages imprévus, et, fuyant la banalité luxueuse des palaces, le charme des auberges de campagne et des hôtels provinciaux. Mais toujours, aux yeux d'inquiétude, elle lisait, quand s'étaient dénoués leurs bras, l'idée fixe.
Au bout de six mois, un grand chagrin frappa Régis. Sa mère mourut. Trêve mélancolique, où Monique sut être la consolatrice. Et puis ils allaient pouvoir réaliser le projet qu'elle avait caressé, au début. S'appartenir davantage, dans la tiédeur d'un nid où rien ne rappellerait les jours anciens.
Ils se divertirent à rajeunir le modeste appartement, par des toiles à carreaux, des étagères aux couleurs crues, des poteries rustiques. Elle fit elle-même un grand rangement des livres, lui trouva pour table à écrire un monumental meuble de ferme normande, au chêne jaune, à peine piqué par trois siècles. Tous les soirs elle venait dîner, coucher là. Elle partait le matin à onze heures. Il déjeunait seul, en travaillant. Une suite aux Cœurs sincères, intitulée: Possession?… Car il était de ces romanciers qui ont moins d'imagination que d'observation, et se peignent, malgré eux, dans tous leurs livres.
Monique, quelque temps, respira. Elle s'était, sous l'influence de Boisselot, et dès les premiers temps de leur liaison, remise à son métier, où il voyait un dérivatif à toutes les tentations dangereuses qu'eussent pu apporter, aux heures où elle lui échappait, le vieux cercle coutumier: relations, habitudes.
Elle avait repris,—en gardant Mlle Tcherbalief, et en l'y associant plus complètement encore,—la direction de sa maison. Elle lui avait du même coup fait cadeau, en toute propriété, de son ancienne garçonnière. Qu'on n'en parlât plus!… L'installation que «Mlle Claire» avait faite, de l'hôtel de Plombino, avait promu celle-ci hors rang: même, ayant accepté les hommages du baron dépité, elle disposait de capitaux inattendus. Mais, reconnaissante à Monique d'avoir ainsi achevé d'édifier sa fortune, la Russe préférait demeurer seconde en titre, et sans risques, dans une entreprise où elle était, en réalité, première.
Monique, lui laissant le souci de la conduite générale, avait retrouvé avec plaisir ses crayons et ses pinceaux… Réintégration partielle, mais suffisante de personnalité, pour que le calcul intéressé de Régis donnât le contraire du résultat attendu. En se retrempant dans le salubre courant du labeur, Monique y repuisait à mesure une énergie dont elle sortait comme d'un bain, la pensée nette et le regard clair. Après l'épanouissement physique, elle recouvrait, peu à peu, la santé morale.
L'occupation où son amant n'avait vu qu'un moyen de préserver, en se le réservant, un monopole d'autorité, rendait à l'âme qu'il eût voulu assujettir la conscience de sa valeur. Sentiment qui, au sortir de sa déchéance, exaltait Monique d'un réconfort.
Elle supporta moins facilement le despotisme dont Régis, involontairement, faisait abus. Une révolte grondait en elle, chaque fois qu'il la forçait à réaborder aux rivages d'où lui-même, cependant, l'avait arrachée.
Tout servait de prétexte à ses maladroites observations. L'incident le plus futile déchaînait en lui le fauve tapi sous le civilisé… Suivies de rémissions passionnées, les scènes se succédaient, de plus en plus pénibles. Nulle pourtant n'avait encore atteint en violence celle qu'un hasard inopiné causa: la réapparition du danseur nu.
Ce fut à une représentation de gala, organisée par Ginette Hutier, au bénéfice de l'Œuvre des Mutilés Français, dont après six ans d'existence l'Hospice voyait sa caisse vide. Les malheureux mettaient trop longtemps à mourir.
Peer Rys, au dernier moment, avait été ajouté au programme. Une annonce d'Alex Marly—régisseur pour la circonstance—avait fait, en même temps que Régis, tressaillir Monique. Dans le murmure de satisfaction générale qui s'élevait, achevé en bravos, il s'était penché vers elle, la poignardant du regard:
—Vous êtes contente?
—Tu es fou!
Jamais elle n'avait regretté à ce point les confidences auxquelles elle s'était laissée aller, aux premiers jours de leur amitié, avant le coup de foudre du désir assouvi. Sans attendre que le rideau se relevât, il avait quitté sa place, en lui enjoignant de le suivre. Blessée, elle avait refusé.
Mais quand elle le vit gagner, résolument, la porte contre laquelle se trouvaient leurs fauteuils, elle fut faible. Il souffrait, à cause d'elle. Et bien que ce fût d'une souffrance injustifiée, cela l'émouvait parce qu'elle l'aimait encore, presque aussi vivement qu'aux beaux jours de Rozeuil.
Ils ne se dirent pas un mot, dans le taxi qui les ramenait. Rencognés chacun de leur côté, ils remontaient la pente de leurs pensées, ramassaient, l'un contre l'autre toute une glane d'amertumes. Pourtant, quand ils furent dans la petite chambre à coucher et qu'il la regarda, avec haine, jeter son manteau et surgir, épaule et bras nus, de sa robe perlée, elle ne put supporter plus longtemps son insultant silence. Elle vint à lui, conciliante:
—Chéri, je ne parviens pas à t'en vouloir, puisque tu es malheureux… Moi-même je souffre plus que toi. Quelque mal que tu me fasses sans raison,—tu vois bien, je souffre, avec toi, du tourment que seul tu te causes…
Il l'écarta rudement:
—C'est moi, n'est-ce pas, qui ai couché avec Peer Rys?
Elle haussa les épaules.
—Est-ce la peine d'avoir écrit Les Cœurs sincères pour me reprocher aujourd'hui ma franchise? N'ai-je pas eu, avant d'être à toi, la loyauté de te confesser toute la triste vérité de ma vie?
—Je ne te l'avais pas demandé.
—Régis! Ce n'est pas possible, ce n'est pas toi qui parles!… Cet aveu échappé à ma confiance, à ma tendresse, et dont tu abuses pour nous torturer aujourd'hui, tu préférerais que je ne l'eusse pas fait?… Oublies-tu que c'est cet élan qui nous a rapprochés l'un de l'autre? Aurais-tu préféré que je me taise, et que, devenus amants quand même,—car cela aussi c'était écrit,—nous restions masqués?
—Peut-être.
—Non, non! Ni toi ni moi nous n'aurions pu! Ou alors nous ne serions ni toi ni moi, et nous ne nous aimerions pas, vraiment. Est-ce qu'on peut avoir quelque chose de caché, l'un pour l'autre, quand on s'aime? Et peut-on s'aimer, vraiment, sans se connaître? Sans se connaître l'un et l'autre à fond, tout entiers?
—Non.
—Tu t'imagines me cachant de toi, même quand tu m'interroges, au risque de me trouver un jour démentie?… Car, maintenant, c'est toi qui m'interroges!
—C'est plus fort que moi.
—Oui, et c'est pour cela que j'ai bien fait de tout te dire, avant. Réfléchis! Un peu plus tôt, un peu plus tard il aurait fallu que tu saches… Tu n'aurais pas moins souffert.
—C'est vrai.
—Tu me reproches mes aveux. Que serait-ce d'une dissimulation?
—C'est vrai. Et pourtant!…
—Pourtant quoi? Tu aurais voulu que je réponde à tes questions par de fausses assurances? Que je me parjure?… Car tu ne te serais pas contenté de mes paroles, tu aurais exigé mes serments!… Mon chéri, mon chéri, ne sens-tu pas que ton amour a consumé, anéanti tout cela?… Que je ne suis heureuse que parce que je sens que nous sommes dans la vérité? Parce qu'il n'y a que la vérité qui efface, qui rachète, qui soit belle, qui soit bonne!…
Il avait baissé le front, se taisait d'un air sombre. Elle le prit aux épaules:
—Tu n'as pas honte d'être méchant, d'être injuste?… Regarde-moi, si tu m'aimes.
Il eut un regard désespéré, murmura:
—Tu le sais bien! Haïrais-je ceux qui t'ont possédée avant moi, si je ne t'aimais pas? Uniquement! Absolument!
Elle s'exclama:
—Moi aussi je t'aime uniquement, absolument! Que dirais-tu, cependant, si je te torturais, avec le souvenir de tes maîtresses? Tu en as eu, avant moi.
Il la dévisagea, si rudement qu'un froid la pénétra, jusqu'au cœur.
—Aucun rapport.
—Par exemple!
Il avait tourné le dos, commençait à se déshabiller, en sifflotant. Indignée, elle jeta:
—Aucun rapport? Explique-toi!
Il enleva son gilet, et buté:
—Ce serait trop long.
Elle s'écria:
—Tu m'aurais ramassée sur le trottoir que tu ne me traiterais pas autrement! Je ne suis pas une fille.
—Non. Si tu étais une fille, une pauvre fille qui couche parce que c'est le seul métier que la société lui ait appris, je ne te tiendrais pas ce langage. On n'a pas envie d'épouser une fille.
Elle eut un geste de surprise. Mais il continuait:
—On a envie d'elle, simplement, comme on a envie d'un tranche de viande, ou d'un livre à feuilleter. On se la paye, comme elle est. Et si d'aventure on se mettait à l'aimer… pourquoi pas?… il faudrait être fou pour être jaloux des amants qu'elle a eus, et qu'elle ne pouvait pas ne pas avoir! D'abord on ne les connaît pas. S'en souvient-elle elle-même! Ils sont trop! La foule, c'est anonyme… Mais toi, toi…
Elle l'écoutait douloureusement.
—Qui te forçait à te donner, comme une folle, aux premiers venus?… A t'amouracher, pour sa belle gueule, d'un crétin comme ton danseur nu?… Sans parler des autres, ceux que tu as eu la forfanterie de me nommer et ceux que tu as eu honte d'étaler, parce que tu sens bien que c'est du linge sale, et qu'il vaut mieux l'enfouir, dans le tiroir à clef!…
Elle mit ses mains sur son visage, pour en couvrir le rouge. Il criait:
—Tu n'avais pas le droit! Tu aurais dû penser que tu pouvais rencontrer un jour un brave bougre,—absolu comme moi… Que vous pouviez vous aimer, et qu'en te galvaudant comme une putain, pis qu'une putain, toi qui étais une privilégiée par la naissance et par l'éducation, tu ferais son malheur et le tien!
Elle ne répondit pas. Elle cherchait à démêler ce qui, en elle, frappait juste, et frappait faux. Certains mots la traversaient à vif, parce qu'ils correspondaient à la meurtrissure d'un regret. D'autres la blessaient plus profondément encore, tant ils lui semblaient immérités. Elle dit enfin:
—Ne parlons plus de moi, puisque tu ne veux pas voir ce que j'ai été avant de te connaître, et avant tout! Une malheureuse… Et puisque tu as enfin commencé d'être franc, sois-le jusqu'au bout!
—Va…
—Tu viens de me dire: on n'épouse pas une fille!… Admettons! Bien que cela se voie, en somme, tous les jours. Mais une veuve, ou une divorcée?… Réponds.
Il prévit l'argument, grommela:
—Ça dépend!
—Non! Biaiser ne te ressemble pas. Réponds… Si tu aimais, comme tu m'aimes, une veuve ou une divorcée, l'épouserais-tu?
—Tu n'es ni veuve ni divorcée. Avec des si, tous les raisonnements sont faciles.
—Je te répète qu'il n'est pas question de moi. Une veuve ou une divorcée, qui aurait pu faire les quatre cents coups, et dont tu ne saurais rien, sinon que tu l'aimes, l'épouserais-tu?
—Bien sûr…
—Je ne comprends plus.
Ils étaient face à face, scrutant leurs yeux, comme des miroirs. Il ajouta:
—Une veuve, une divorcée ont généralement subi leur destinée. Elles en sont moins responsables que toi, de la tienne. Elles ont obéi à la loi.
—Quelle loi?
D'avance il l'entendit rire, trancha:
—Eh bien! oui, ne t'en déplaise, la loi. Celle des hommes et celle de la nature.
—De la nature? Hymen, ô Hyménée!… C'est cela, n'est-ce pas?
—Eh bien! oui, c'est cela.
Elle éclata d'un rire moqueur:
—Quand je te le disais que tu étais un homme des cavernes! La petite membrane, hein? La tache rouge sur le drap de noces! Et autour du lit les sauvages célébrant le sacrifice de la virginité!… Va donc parler de ça aux jeunes filles d'aujourd'hui!… Il court, il court, le furet, Mesdames! Tu retardes, Régis. Ah! ah! Le mari propriétaire! Le seigneur et maître!
Il la prit par le bras:
—Non! Mais celui qui, mari ou amant, empreint votre chair à toutes d'une marque si profonde qu'ensuite c'est fini, vous demeurez, jusque dans les bras d'un autre, sa créature, sa chose!
—Ah! oui, l'imprégnation! L'enfant d'un second mariage ressemblant au premier mari? Littérature. En tout cas, moi, tu sais!… Non, Régis, non. D'abord je ne t'épouserai jamais, sois tranquille! Même m'en supplierais-tu!… Et quant aux enfants, si je devais en avoir, je ne voudrais pas qu'ils te ressemblent.
—Merci.
Elle eut un geste las:
—A quoi bon discuter, d'ailleurs? C'est tellement individuel, tout ça! Il y a des mères qui mourront sans avoir connu l'amour… La femme ne s'éveille à la vie qu'après s'être ouverte au plaisir.
Il ricana:
—Peer Rys!
—T'ai-je dit que le plaisir était toute la vie? La mienne n'est-elle pas là pour te crier le contraire? On n'est heureux que quand on s'aime, corps et âme.
Il détourna la tête. Elle soupira:
—C'est toi qui me l'as appris, Régis! On n'est heureux qu'à cette condition… Ou plutôt on devrait l'être…
Ils se tenaient immobiles à côté l'un de l'autre. Elle eut un bon mouvement, se rapprocha. Alors elle vit qu'il pleurait. Elle en fut émue.
—Pourquoi nous supplicier de la sorte? Il n'y a rien de plus dégradant qu'une douleur médiocre. Et c'est si inutile!
—On ne raisonne pas quand on souffre.
Il eut honte, et s'effondra, à ses genoux:
—Pardonne-moi, je suis une brute!
Elle avait posé une main sur sa tête, et le regardait, avec plus de compassion que de tendresse. Il se releva d'un saut, l'étreignit… Que de fois avaient ainsi fini, en roulant au lit réconciliateur, leurs disputes précédentes! Mais cette fois Monique déclara, tristement:
—Non, Régis! Non. J'ai besoin que tu me laisses, ce soir. Tu as brisé un lien entre nous… Demain… Quand nous serons calmés, quand tu auras…
Mais il la violentait, une fois de plus. Elle tomba, à son corps défendant. Et quand, sous la frénésie qui la gagnait, ils eurent achevé en cris de bête leur lutte spasmodique, une grande tristesse les envahit. Ils ne s'endormirent qu'au matin, membres entremêlés, pensées distantes.
Dès lors une vie agitée emporta Monique. Elle pensait, avec mélancolie, aux heures paisibles de leur amour, quand il était encore semblable à la nappe d'eau ensoleillée, avec ses fleurs d'oubli. Paradis de Rozeuil, d'où le démon les avait chassés… Oui, le démon qui maintenant s'était emparé tout entier de Régis! Le mal l'avait happé, l'hypnotisait. Il n'essayait même plus de raisonner, partant de dominer sa jalousie. Elle débordait du passé sur le présent, enfiellait tout.
Si inattendue que fût pour elle la déconvenue, et si amèrement que son orgueil souffrît d'avoir trouvé, en celui de qui elle attendait la libération, une nouvelle forme d'esclavage,—Monique s'y rattachait, de toute l'habitude charnelle, de tout le regret aussi de son erreur… Peut-être s'amenderait-il? Les pires maladies se guérissent à la longue. Ce que Régis avait d'intelligent et de bon finirait par atténuer en lui, qui sait? éliminer le venin?…
Amour et amour-propre se trouvaient ainsi d'accord pour l'incliner à la patience. Par crainte d'exaspérer le maniaque, maintenant enclin à tout suspecter, elle consentit à ne le presque plus quitter. Elle renonça à la plupart de ses relations, de ses occupations. Elle se laissa accaparer, chaque jour un peu plus.
Il s'implanta en souverain, la relégua dans son ombre. Elle fut la gardienne de son travail. Elle l'accompagnait, lorsqu'il voulait sortir. Elle ne vit plus que ses amis, quelques peintres, des littérateurs d'avant-garde, rarement M. Vignabos, depuis le jour où y ayant rencontré Blanchet, la conversation avait fini, entre Boisselot et lui, par devenir acariâtre. Il avait suffi que Monique partageât l'avis du professeur. Régis avait, aussitôt, pris le contre-pied, avec une violence rageuse.
A la longue, cet isolement produisit fatalement son effet: Monique étouffait, comme dans une prison. Elle réagit, et leur paix apparente, brusquement, cessa.
—Non! protesta-t-elle, résolument, comme il voulait l'empêcher d'accepter à déjeuner, un dimanche, chez Mme Ambrat… Il y a deux mois que je refuse d'aller à Vaucresson, c'est idiot! Tu finiras par me brouiller avec la terre entière.
—Je ne croyais pas que Mme Ambrat fût la terre entière.
—Tu m'as déjà forcée à semer Vignabos, ça suffit!… Les autres, je n'en parle même pas… Je te les ai abandonnés volontiers. Il y a des tas de badauds et de gêneurs qu'on peut balancer, comme du lest… Oui, je connais ta formule! Toutes tes formules!… «On monte, en s'isolant…» Et cætera! Mais Vignabos, mais Mme Ambrat! C'est trop.
Il fonça:
—Moi, je te dis que c'est assez. Penses-tu que je ne sache pas pourquoi tu veux aller, dimanche, à Vaucresson?
—Pour changer d'air.
—Ce sera toujours la même chanson!
—C'est peut-être drôle. Développe!
Deux coups frappés à la porte de la chambre arrêtèrent la réponse que Monique, prête à la riposte, devinait déjà. Fou! il était fou!… La femme de ménage, Julia, un bandeau sur l'œil, parut. C'était une maritorne replète et poussive, à la pauvre face rongée de vitriol. Un souvenir d'amour! Elle annonça, en tortillant son tablier:
—Le déjeuner est servi.
Ils attendirent, assis devant les hors-d'œuvre, d'être seuls. D'un pas traînard, Julia se décidait enfin à quitter la salle à manger. Elle n'avait d'autre intérêt que de regarder vivre ses maîtres. Elle guettait avec délices, avide des moindres détails, l'heure des querelles. C'étaient ses récréations. D'instinct, elle était toujours du parti de Régis: bête de somme, asservie à l'homme. L'élégance, l'indépendance de Monique au fond la choquaient, dans la nuit de son ergastule…
—Puis-je apprendre, maintenant, ce qui m'attire à Vaucresson?
Il hésita, redoutant de donner corps, en le précisant, au soupçon qui le ravageait.
—Comme si tu ne le savais pas!
Et railleur, il fredonna:
«Parfum d'amour… Rêve d'un jour!»
Elle le considérait avec pitié. Fou, qui soulignait, le premier, des pensées auxquelles jamais, sans lui, elle ne se serait arrêtée!… Il ne put supporter son ironie compatissante, nargua:
—Vaucresson, ou le rendez-vous des amis! Des vrais, des seuls!… Parions qu'on y retrouvera, comme par hasard, non seulement ce bon Vignabos, mais encore cet excellent…
—Blanchet, n'est-ce pas?
Il parodia, avec la voix de Max:
—C'est toi qui l'as nommé.
—Sais-tu ce que tu es?
—Un idiot, c'est entendu. En tout cas, pas un aveugle! Crois-tu que je n'ai pas remarqué votre manège, la dernière fois que nous l'avons rencontré? Je dis nous, parce que je ne sais pas ce que tu peux faire, en dehors de moi!
—Régis!
—Quoi? C'est vrai. J'énonce un fait: je ne sais pas. Voilà tout…
—Peux-tu douter?…
—Il faut toujours douter! Le doute, je ne connais pas d'autre certitude. Prends garde d'achever de faire la mienne, avec ton indignation.
Elle se tut, fièrement. Il en prit avantage:
—Penses-tu que je ne me sois pas aperçu de vos clins d'œil, quand je parlais, et de tes mines, chaque fois qu'il ouvrait la bouche!… Vous auriez été déjà complices que je n'en serais pas autrement surpris!
Julia rentrait, portant un bifteck aux pommes peu appétissant. Elle le posa sur la table, et changea les assiettes, de ses doigts boudinés, aux ongles noirs. Relativité des choses! Monique sentit, plus fortement que de coutume, cette espèce de pauvreté revêche que tout, autour de Régis, exhalait: l'étroitesse des âmes, le cloisonnement des murs.
Machinalement elle découpa, servit. Ils mangèrent, comme deux étrangers à la même table. Il n'y tint plus, et repoussant sa chaise, se leva:
—Tu n'oses pas nier?… J'en étais sûr!
Il allait et venait nerveusement, comme en cage.
—Rassieds-toi, pria-t-elle. Tu me fais mal au cœur… Et maintenant écoute: je ne m'abaisserai pas à vouloir te détromper. C'est si bête, tout cela!… Si indigne de nous…
—Alors, dimanche?
—Nous irons déjeuner chez Mme Ambrat.
—Tu iras!
Elle répéta doucement, mais d'un accent si ferme qu'il ne releva pas le défi:
—Nous irons. Ou tu me donneras cette preuve d'intelligence,—c'est la seule excuse que je te demande,—ou ce sera fini, pour toujours, entre nous.
Il braquait sur elle son regard de chat menaçant, l'incertain de ses prunelles luisantes. Céder?… Oui, peut-être? Pour mieux les espionner, savoir… Elle continua:
—Je ne veux pas devenir la victime de tes lubies. J'entends régler seule, comme il me plaît, ma conduite. Sans respect l'un de l'autre, il n'y a pas d'amour qui dure! Est-ce que tu as assez du nôtre? On le dirait, à te voir t'acharner à le détruire.
Il retomba sur sa chaise, et la tête dans ses mains:
—Non, Monique! Je t'aime. Pardonne-moi! Je guérirai.
III
A mesure qu'ils approchaient du Vert-Logis, Régis évoquait la maison de Mme Ambrat… Le rez-de-chaussée sous bois, à la lisière de Vaucresson, la tonnelle avec son cercle de visiteurs… Blanchet, naturellement! Et, de plus en plus silencieux, il se renfrognait.
Il avait eu beau prendre sur lui, se jurer d'être calme: Monique avait raison, c'était stupide de gâcher ainsi, soi-même, son bonheur!… Que ne jouissait-il tranquillement du miracle que dans sa vie un tel amour réalisait? Jamais il n'avait encore rencontré, et jamais plus il ne rencontrerait un être qui joignit, à plus de réelle valeur morale, une plus séduisante beauté.
Lui reprocher, qu'elle en fût ou non responsable, un passé auquel, logiquement, il était et devait rester étranger? Imbécillité… Lui en vouloir de son indépendance d'esprit? Petitesse. De sa fortune?… Un sentiment trouble, ici, le partageait. Sensible à la parure de son luxe, et pauvre à côté d'elle, il était humilié que sur ce point encore elle échappât à la norme: la femme tributaire, l'homme ordonnant…
—Par là! dit-il, à la croisée de deux chemins.
—Mais non. Voilà les acacias!… Nous sommes sur la bonne route.
L'auto filait, au bourdonneraient régulier du moteur.
Coiffée d'un béret de cuir rouge, le cou nu dans le manteau dégrafé, elle conduisait avec une décision attentive, si joliment garçonnière que Régis ne put s'empêcher, tout maussade qu'il fût, de l'admirer… Oui, tout de même, il y avait là une nouvelle réalisation de la grâce féminine! Un être encore singulier, quoique naissant par milliers d'exemplaires, et avec lequel il fallait dorénavant compter, comme avec un égal… Constatation qui, loin de le satisfaire, l'ancrait dans sa répugnance à tout ce qu'il englobait dans ce mot pour lui malsonnant: «féminisme.»
—Hein? dit Monique… Était-ce ça?
L'auto stoppait, devant le Vert-Logis. Enfouie sous son porche de lierre, où les dernières roses remontantes s'effeuillaient, jaunes et rouges, la petite porte à claire-voie, peinte en blanc, laissait voir au fond d'une pelouse la maison basse, avec son toit de vieilles tuiles.
—C'est gentil, il n'y a pas à dire! s'exclama Monique. Au fond, la sagesse ce serait de vivre comme ça, assez près de Paris pour y venir, quand il faut, et assez loin pour être chez soi, au grand air.
L'après-midi d'automne éployait, sur le taillis, son éclatante sérénité. Ciel léger, à la lumière si douce qu'on ne savait si c'était celle de l'été finissant, ou d'un printemps à sa renaissance.
Ils garèrent l'auto dans une allée, refermèrent la porte. Au bruit de la clochette, Mme Ambrat, sur le seuil de la maison, parut… Elle agitait le bras en signe d'accueil, hâtait sa marche alerte.
—Bonjour, ma chérie! Bonjour, monsieur Boisselot. Nous nous demandions si vous viendriez… Car, sans reproche, vous vous faites rares!… Je ne vous en veux pas. Les amoureux sont des égoïstes.
Elle avait pris Monique par le bras.
—Pourquoi n'êtes-vous pas venus déjeuner? Il y avait un de ces porcs aux haricots blancs!… et le petit Vouvray, que M. Boisselot ne déteste pas…
Elle se tourna vers lui:
—Il y a deux bouteilles qui vous attendent, bien rafraîchies! Quoique vous ne le méritiez guère, accapareur!… Venez vite, tout le monde vous attend.
—Qui, tout le monde? s'enquit Monique.
—Votre grand ami Vignabos, M. Blanchet, et les Muroy, que vous connaissez.
Le nez de Régis s'allongea. Il hésita s'il ne ferait pas demi-tour. Mais déjà elles traversaient le salon, centre de la demeure, et dont les portes-fenêtres ouvraient en vis-à-vis sur le jardin d'entrée, et, derrière, sur le bois. Il suivit. Monique, un moment, s'arrêta:
—Comme j'aime cette pièce!
—C'est bien simple, dit Mme Ambrat.
—Justement!
C'était reposant, cette atmosphère intime, avec les anciens meubles provinciaux, luisants de la patine que donne, de génération en génération, l'entretien familial. Monique appréciait particulièrement une vaste armoire aux sobres moulures qui venait des grands-parents tourangeaux de M. Ambrat. Vestige de la maison ancestrale.
Régis en palpa le bois velouté, en passant, et pensa: «Tu peux t'aligner! Ça fiche un coup au style Lerbier!» Comme si elle eût deviné sa pensée, elle déclarait justement:
—Voilà ce qui manque aux plus beaux meubles modernes. Ce que le temps seul apporte. Un fondu, à la dureté des angles,—l'enrichissement de la vie.
Il allait répondre: «La vie! comme c'est malin… Oui, bien sûr! En attendant cent cinquante ans, la nôtre aussi s'arrangera!…» quand,—accourant de la tonnelle où, à leur vue, on se levait,—une fillette vint se jeter dans les bras de Monique.
—Comme tu es belle, Riri! Tu vas bien?
L'enfant leva ses yeux bleu de lin, toute sa frimousse heureuse, aux maigres cheveux châtains noués d'un ruban de la couleur de son regard. Sa personne entière répondait, comme un cri. Monique flatta la tête mutine, et félicitant Mme Ambrat:
—Ce qu'elle a changé!
Le visage maternel s'éclaira, orgueilleusement.
—N'est-ce pas?… Va, Riri, va vite chercher deux verres!
Elles suivaient, d'un œil attendri, le sautillement joyeux des mollets nus, tout le frêle corps dansant, qui se précipitait… Il n'y avait pas plus de deux ans qu'Henriette Lamur,—elle en avait six, à présent—avait été recueillie par les Ambrat.
C'était la fille d'une piqueuse en bottines, morte d'un cancer, à moins que ce ne fût de misère et d'épuisement physique. Le père, ouvrier zingueur, ivrogne et brutal, avait fait à l'Œuvre abandon de la sauvageonne, qu'il battait. Mieux qu'une renonciation écrite de ses droits,—sans valeur effective aux yeux de la loi, qui respecte chez les pires brutes l'autorité paternelle—un remariage, heureusement suivi de l'émigration du poivrot dans les régions libérées, avait permis aux Ambrat d'entreprendre, avec sécurité, le sauvetage définitif. De l'humble victime, deux ans d'éducation sagace et de tendre affection avaient suffi pour faire un autre être. Riri, transplantée, poussait droit.
—Quelle réussite! Vous pouvez en être fière.
Mme Ambrat sourit, modestement:
—Elle est si gentille! Et c'est si réconfortant de voir s'épanouir une âme qui ne demandait qu'à aimer et à vivre. Je crois décidément, de plus en plus, qu'il n'y a de vrais foyers que ceux d'élection, Riri m'aime comme si j'étais sa mère. Mieux, peut-être. La famille n'est qu'un mot, si on la fonde sur le seul préjugé du sang. Oui, chaque jour m'en persuade davantage: la vraie filiation, c'est celle de l'intelligence et du cœur.
—On ne supprime pas l'hérédité, observa Régis.
—Non, monsieur Boisselot. Mais on la corrige à tel point qu'on la transforme. La greffe est une belle invention! Pourquoi ne ferait-on pas d'une sauvageonne un joli arbre à fruits, quand une souche d'amandier amer produit, au bout de deux ans, des pêches exquises?
M. Vignabos, qui s'était emparé de Monique, lui tapotait amicalement les mains. Autour d'elle chacun s'inclinait, avec un empressement dont Régis malgré lui prit ombrage. Il s'accoutumait difficilement d'être ainsi relégué au second plan. Il serra, sans chaleur, la main de Blanchet et reçut, avec amertume, les politesses banales des Muroy. C'étaient des cousins de M. Ambrat; le mari, notaire à Langeais, la femme, ménagère discrètement effacée. Couple de vieilles gens sans grande culture, pour qui, évidemment, le nom de Boisselot n'évoquait rien.
Les Ambrat les recevaient régulièrement une ou deux fois l'an, à chacun de leurs voyages. Ils estimaient en eux une droiture et une tolérance malicieuses, la souriante philosophie d'un de ces ménages d'antan, vieillis dans la paix provinciale, et dont la seule grande douleur, stoïquement supportée, avait été la perte d'un fils unique,—le commandant Muroy, tombé le 20 août 1914, à Morhange.
Le cercle se reforma, élargi, sous la tonnelle. Riri reparut, deux coupes précautionneusement tenues dans ses menottes.
—Voilà, marraine!
M. Ambrat, avec une dextérité de vigneron, débouchait une des bouteilles en train de glacer. Le vin d'or pâle pétilla, dans les verres embués. Les Muroy, ayant attiré Riri, la caressaient: elle ressemblait à leur petite-fille, une enfant naturelle du commandant, adoptée par eux en même temps qu'ils ouvraient leur maison à la mère en deuil. Ils avaient repris avec Mme Ambrat leur grand sujet de conversation,—l'Œuvre, dont à Langeais ils s'étaient faits les propagandistes. Deux garçonnets avaient grâce à eux retrouvé, l'un à Angers, l'autre à Saumur, des parents inattendus.
—Si seulement, regrettait M. Muroy, nos rescapés ne demeuraient pas sous la menace d'être réclamés, un jour ou l'autre, par les auteurs mêmes de leurs maux! Nous continuons à vivre, en ce qui concerne la législation de l'enfance, sous la loi romaine… Le père de famille a tous les droits, et pas un devoir. Comme si l'enfance n'était pas un capital social à protéger, avant tout autre!
—M. Blanchet l'a fait observer avec force, dans son étude du Monde Nouveau, remarqua Mme Ambrat… Si! si! mon cher ami, vous nous avez rendu un grand service! Grâce à vous, nous avons reçu au siège de l'Œuvre quantité de lettres et de demandes… Vous ne vous doutez pas de votre influence!
—Blanchet sera député de Seine-et-Oise quand il voudra, dit M. Vignabos.
—Je ne voudrai jamais. Des conférences ou des articles, tant qu'il faudra… Mais discourir au Palais Bourbon!… Savez-vous à quoi ça me fait penser, Ambrat? A vos moulins à vent, sur les coteaux de la Loire. Leurs ailes s'agitent…
—Et tournent à vide?
—Voilà.
—Et qui refera les lois, demanda le notaire, si ce ne sont les législateurs?
Blanchet ébaucha un geste vague:
—Il viendra bien, et plus tôt peut-être que nous ne pensons, un temps où on se lassera des Moulins à Paroles. Le monde, autour de nous, évolue. Sous peine de suicide, nous ne pouvons échapper à la loi. L'heure des actes sonnera.
—La révolution? dit M. Muroy, sans entrain. Il faut, pour la réussir, plus qu'un état-major et des troupes. Il faut des cadres. Où sont-ils? Sans le Tiers, pas de 89!
—La bourgeoisie de 1922 ignore ou méconnaît la C. G. T. comme noblesse et clergé faisaient du Tiers. Confiance au Peuple!
—Bien dit, Blanchet! appuya M. Vignabos.
Mais le notaire s'inquiétait:
—Une Révolution, c'est l'inconnu, ou plutôt c'est l'éternelle histoire: on dépasse le but, et il faut revenir en arrière! Qu'est-ce que le bolchevisme a apporté à la Russie? Pouvez-vous me le dire?
—Mais, objecta Blanchet, la Russie n'est pas la France. Et au surplus la ruine et la famine russe ont d'autres causes, plus profondes et plus lointaines, que l'utopie communiste. Son échec même milite en faveur des réformistes français. Quoiqu'il arrive cependant, la nationalisation de la terre et de la grande industrie survivra, dans l'ancien empire des tsars, au règne de Lénine. L'humanité tout entière en bénéficiera, avec ce peuple enfant, et géant, que nous allons voir croître, au sortir de ses convulsions sanglantes. Que voulez-vous! Rien de grand ne s'accomplit sans lutte et sans douleur.
Ardemment Monique écoutait la voix généreuse. La conviction donnait, à la résonance du timbre, un charme dont M. Muroy lui-même se défendait mal. Seul Régis enveloppait, dans la même ironique réprobation, le «cabot» et son auditoire… «Barytonne, mon vieux! Ça prend toujours!» Il railla:
—Blanchet a tort de garder ses talents à l'usage interne. Avec une voix comme la sienne, je ne lui donne pas deux ans pour être ministre.
Le professeur sentit le coup de boutoir, sous la boutade.
—Je ne suis qu'un humble professeur de philosophie, mon cher. Et je n'enseigne que ce que je pense.
Le romancier s'excusa perfidement:
—Tiens! je croyais que vous aviez une chaire de rhétorique. Pardon.
—Mais, riposta Blanchet, je ne vois pas ce que cela aurait de désobligeant… La rhétorique a du bon. Et c'est bien en tout cas la première fois que j'entends un littérateur en médire. Vous crachez sur votre pain!
Régis pâlit. Touché! Sous la plaisanterie du ton, les pointes, pour eux seuls démouchetées, poussaient leurs blessures. Duel de mots,—dont personne, sauf Mme Ambrat, ne devinait la gravité,—et dont Monique, juge en même temps que témoin, ressentait tous les coups. C'était pour elle que ces deux hommes croisaient le fer de leurs regards et de leurs propos.
Car elle le percevait avec une netteté soudaine, dont la révélation la saisissait: ce n'était pas absolument à l'aveugle que la jalousie de Régis flairait le rival. Elle s'en rendait compte, moins à l'attitude toujours égale du professeur, qu'à l'échange secret des sympathies. Depuis ses dernières rencontres avec Blanchet, un sentiment nouveau s'était éveillé en lui.
Une curiosité d'abord, puis un attrait, moins banal que celui de la camaraderie, avait succédé à sa cordialité. Elle sentait, avec cette finesse d'instinct qu'ont toutes les femmes, flattées de plaire même quand elles n'y songent pas, le progrès qu'avait fait en lui, chaque fois qu'ils s'étaient revus, la cristallisation.
Ce n'était plus seulement une parenté d'esprit, l'élan de l'amitié intellectuelle qui avait rapproché d'elle, à travers chaque absence, cette âme dont elle avait fini par apprécier, pleinement, la délicatesse. Un plus impérieux aimant l'aiguillait… A son insu peut-être? Car rien, dans les apparences, ne permettait d'y distinguer autre chose qu'un affectueux respect. Il fallait l'œil félin d'un amant, et jaloux, pour y avoir vu immédiatement clair.
En même temps elle s'interrogeait. Prise par Régis, au point que tout ce qui n'était pas leur plaisir n'existait pas, physiquement, pour elle, elle ne se découvrait, pour Georges Blanchet, du point de vue charnel, ni attirance, ni répulsion. Il n'était ni bien ni mal. Indifférent…
Pourtant, à la réflexion, elle s'avouait qu'il gagnait à être connu. La première impression, lorsqu'il lui avait été autrefois présenté, n'avait-elle pas été plutôt désagréable? Maintenant elle prenait plaisir à le revoir. Elle aimait sa largeur de vues, et par-dessus tout, sa foi, qui n'excluait pas la tolérance. Oui, un beau caractère!
Elle se voulut absolument sincère: l'aurait-elle apprécié à ce point si Régis, par son absurde soupçon, par la maladresse de son insistance, ne l'avait contrainte à poursuivre, plus qu'elle n'eût fait d'elle-même, la comparaison?… Non. Si l'image de Blanchet avait pris corps, au point d'occuper souvent ses pensées quand elle était seule, à qui la faute?…
Ce qui, par-dessus tout, dans les grossiers reproches, l'avait ulcérée, c'était moins leur inanité, que leur injustice. Cœur meurtri, et qui avait besoin pour guérir de soins doux et minutieux, Monique n'avait ressenti que plus cruellement la brutalité des mains qui, venant de la panser, avaient arraché, d'un coup, pansement et cicatrice.
La vieille plaie s'était rouverte à vif, envenimée encore par un mal dont jusque-là Monique n'avait pas souffert l'atteinte: déchirement de l'âme qui se détache, et de la chair qu'un lien souillé, mais solide, retient. Chaque jour, maintenant, activait le virus…
Ainsi tous trois touchaient, sans qu'ils s'en doutassent, à l'heure la plus grave.
Régis, inconscient de l'imprudence, fonça sur l'adversaire. Il était de ceux que leur violence emporte, et se croyait, au demeurant, plus sûr de sa conquête qu'il n'était. Eût-il douté de son pouvoir, il ne l'eût pas plus sauvagement défendu.
—Mon pain! grogna-t-il. Vous en avez de bonnes!…
Il attesta leur vieux maître.
—Rhétoricien, moi!… Non, mais! Lequel des deux? S'il y a bien quelque chose que je hais, parce que je ne connais rien de plus dangereux, et—littérairement—de plus méprisable, c'est l'éloquence! Chaque fois que je peux, je suis le conseil de Verlaine: je la prends et je lui tords son cou. L'éloquence? C'est une vieille poule de luxe déplumée, bonne à exciter seulement cet imbécile de coq gaulois! Confiance au Peuple? Mais avec deux sous de boniment, et du creux, le premier ventriloque le possède.
—Il est certain, concéda M. Vignabos, habitué aux truculences de Boisselot, qu'à lire le compte rendu de la séance d'hier!… Il suffit qu'un orateur y aille de son petit couplet; il a beau dire le contraire du précédent, la Chambre applaudit.
Blanchet sourit:
—C'est qu'en général rien ne ressemble moins au peuple que les représentants du Peuple! Un singe habillé n'est pas un homme. Pour un Jaurès, que de Pertout!
Les Muroy, peu intéressés par cette discussion, profitèrent du silence où la remarque se prolongeait, pour prendre congé. Comme la plupart des gens de leur classe, la politique les rebutait. Ils n'y voyaient qu'une grande cuisine alimentaire, dont la desserte, seule, les concernait. Ils s'en allaient à pas menus, escortés par les Ambrat, et Riri, qui tenait sa «marraine» par la main.
—Nous les rasions! constata Monique, en riant.
M. Vignabos hocha la tête:
—Je le crains. Et c'est plus sérieux que cela n'en a l'air, cette désaffectation grandissante d'un pays pour les idées générales, qui, en fin de compte, l'orientent et le dirigent. Les divisions des partis,—et la façon personnelle dont, lorsqu'ils sont au pouvoir, ils l'exercent,—dégoûtent peu à peu de la vie publique les meilleurs. Chacun ne s'occupe plus que de ses affaires. Le sens de la vie nationale se perd.
Régis avait bourré, allumé sa pipe. Il constata:
—Alors, ne parlons plus de révolution! Il n'y a pas que les bourgeois qui s'en battent l'œil, avec leurs plumes d'autruche. Le populo fait comme eux. Il s'en fout! Vous parliez de la G. G. T.? Elle s'est vidée de moitié. On nous a assez bourré le crâne,—tous, avec les principes!… Les principes?
Un rictus l'enlaidit:
—Un escalier de service. Et, à chaque marche, des gens assis dessus!
—Prenez garde, mon cher confrère, railla Blanchet, le paradoxe est lui aussi de la rhétorique.
—Paradoxe! Prétendez-vous qu'on ne vive pas aujourd'hui dans le manoir à l'envers. Partout! Et tous! Hommes, femmes, c'est à qui mieux mieux.
—A qui la faute, messieurs? demanda Mme Ambrat, qui venant de les rejoindre n'avait entendu que la dernière phrase.
—Pas à moi! fit Régis, en tirant sur sa pipe qui brasilla.
—Les présents sont toujours exceptés!… dit-elle, en se rasseyant. Mais enfin si, dans l'anarchie actuelle, il y a quelqu'un de responsable, avouez que—si ce n'est vous, monsieur Boisselot, ni les apôtres que voilà,—(M. Vignabos et Georges Blanchet saluèrent, comiquement)—ce n'est pas non plus nous, pauvres femmes!… S'il ne dépendait que de notre volonté, soyez certain que les choses n'iraient pas si mal. Ce n'est pas nous qui aurions laissé d'abord faire la guerre! Il y aurait aussi, si nous avions voix au chapitre, moins de bistros vendeurs d'alcool, moins de taudis faiseurs de tuberculose, moins de prostituées donneuses de syphilis. Et il y aurait plus de Maternités et plus d'Hospices. Il y aurait surtout plus d'écoles!
Monique se leva et vint embrasser son amie. Régis, d'un jet brusque, expira sa fumée:
—Joli programme! Je le recommande à notre ami Blanchet, pour sa prochaine campagne électorale. Car vous y passerez, mon cher! Cent sous qu'on vous affiche! «Georges Blanchet, socialiste-féministe!» Ça fera riche.
—En tout cas, cela ferait bien. Je partage entièrement l'avis de Mme Ambrat.
—Parbleu!… Une toute petite question, madame? Et vos électrices,—car pour qu'une Mme Ambrat soit élue, il faudra d'abord que les femmes votent…
—Mais oui! Comme en Amérique, comme en Angleterre, comme en Allemagne…
—Et en Suisse, en Belgique, en Autriche, en Tchécoslovaquie, en Finlande, au Danemark! énuméra M. Ambrat. Il faudra bien qu'un jour la France suive!
M. Vignabos murmura:
—La France de la Convention! L'émancipatrice!…
—Revenons à la question, continua Boisselot:
—L'homme responsable de l'anarchie actuelle. Vous me faites rire! Est-ce nous qui avons appris, à vos citoyennes «conscientes et organisées», le branle qu'elles mènent, dans la sarabande générale? Est-ce nous qui conseillons à l'ouvrière de claquer tout son salaire de la semaine, en fourrant ses pieds sales dans des bas de soie, des bottines jaunes ou des souliers vernis? Est-ce nous qui raccourcissons les jupes des femmes du monde, pour les prier de mieux remuer leurs petits derrières bien propres, au dancing? Est-ce nous qui sommes responsables des mœurs nouvelles des jeunes filles, et de l'incurable vanité des occupations féminines?… Mlle Lerbier m'excusera, je ne parle pas d'elle!
Monique ne sourcilla pas. Mais l'injure en elle pénétrait, lancinante. Mme Ambrat répliqua, froidement:
—Permettez à l'agneau d'emprunter le langage du loup, pour lui répondre: «Si ce n'est toi, c'est donc ton frère!» Oui, ce sont les hommes qui ont non seulement cantonné, mais enfoncé encore, dans ses habitudes d'artifice, dans une seconde nature de mensonge et de ruse, la faiblesse féminine! Tous les mauvais exemples viennent de vous, d'autant moins excusables que vous étiez, et que vous êtes encore les maîtres… Cela dit, je vous ferai observer, monsieur Boisselot, qu'il y a dans votre paradoxe autant d'erreur que de vérité. Vous généralisez trop. Les femmes, et même les jeunes filles de France ne sont pas toutes comme celles que vous nous dépeignez. Mme Muroy, si elle était encore là, pourrait vous dire, à mon défaut, qu'il y a en province et même à Paris une foule de familles où la vertu est plus fréquente que le vice. Cela, c'est l'évidence. Et les taches qu'il peut y avoir, jusque sur le soleil, n'empêchent pas que le soleil soit.
M. Vignabos se frotta les mains. M. Ambrat se versait, en souriant d'un air approbateur, un doigt de Vouvray. Il rougit, en s'apercevant que tous les verres étaient vides, et tendant la bouteille:
—Oh! pardon!… Mais si! Mais si! un petit verre, monsieur Boisselot. Vous l'aimez bien. Il y a encore, heureusement, quelques-unes de ces bonnes choses, sur le sol de chez nous!
—Et puis, reprit Blanchet, pourquoi juger d'un temps et d'une société sur un de ses aspects passagers? D'abord, en effet, comme l'observe Mme Ambrat, ce que voit Boisselot n'est que ce que voit Boisselot. Ensuite, qu'est-ce que dix ans, vingt ans, au regard de l'histoire?… Qui sait? Dans l'anarchie même un ordre nouveau s'élabore… Les mœurs nouvelles des jeunes filles, avec les excès que tout apprentissage de liberté comporte, embellissent peut-être le visage de la femme de demain.
Boisselot ricana:
—La Vierge Folle, introduction à la Marche Nuptiale, musique d'Henry Bataille!
—Et après? La virginité, chère aux anciens acheteurs d'épouses, ne me semble pas avoir plus d'importance qu'une dent de lait! Et la superstition que certains y attachent m'apparaît plutôt comme une sorte de sadisme, que comme un preuve d'intelligence. Je suis du parti de Stendhal, pour qui «le pucelage est la source des vices et des malheurs qui suivent nos mariages actuels!»
Boisselot nargua:
—Je ne m'étonne plus de votre indulgence pour les bolchevistes! Le communisme en amour, c'est une opinion.
Blanchet haussa les épaules:
—Il n'est pas question de communisme, mais simplement d'étendre aux jeunes filles notre droit à la liberté, et au choix. Il est absurde de les condamner par milliers à l'abstinence, quand nous vouons, au supplice du plaisir forcé, la morne foule des filles publiques. C'est le célibat des vierges qui enfle le nombre des prostituées. Sans compter qu'à l'heure où la natalité baisse…
—Ma foi, conclut Mme Ambrat, on ne fera jamais trop d'enfants. Vive la vie!
Régis allait répondre, quand il surprit le regard de Blanchet posé sur Monique. En même temps celle-ci levait les yeux. Elle approuvait d'un signe de tête, mais elle acquiesçait de tout l'être. Alors il se dressa, l'air si furieux dans sa barbe rousse, que Mme Ambrat sursauta, comme si un diable avait surgi d'une boîte.
—Vous m'avez fait peur! plaisanta-t-elle.
—Excusez-moi! Avec tous ces radotages, il est tard, et le temps de rentrer… Je regrette, mon cher Blanchet, de vous enlever une admiratrice… Vous venez, Monique?
—Restez! insista Mme Ambrat, outrée par l'inconvenance de la sortie… On finira le porc, avec une bonne salade de légumes… du jardin!… Nos amis ne partent qu'après dîner, au train de dix heures.
Régis sentit que Monique, tentée, hésitait. Il joua le tout pour le tout:
—Impossible! Nos phares sont détraqués!
Il mentait. Mais, sous le coup d'œil asséné comme une sommation, elle céda, par crainte de l'esclandre…
Blanchet lui baisait la main. Elle regarda bien en face Régis, blanc de rage. Et très haut, comme une promesse:
—A bientôt.
IV
L'auto garée, place Saint-Sulpice, Monique et Régis regagnaient, sans se parler, l'appartement rue de Vaugirard.
Elle avait, durant le trajet du retour, refusé d'engager toute conversation. Et maintenant qu'elle sentait se rapprocher l'instant inéluctable, une appréhension la gagnait: s'ils rentraient, la scène habituelle éclaterait, avec son déroulement fatal, l'averse des reproches, la grêle des mots blessants, et puis, après l'orage, l'amollissante chute au fond du lâche plaisir, comme dans une couche de boue dont, chaque fois, elle se relevait plus souillée.
Elle sentit la prendre à la gorge, ainsi qu'une asphyxie, l'atmosphère raréfiée des petites pièces. Plus pauvre et plus vide lui semblait d'avance,—par ce soir de dimanche automnal, dont la splendeur planait sur le Luxembourg vert,—le logis où rien ne l'attendait… Nulle intimité, nulle douceur. Rien que le visage de leurs griefs…
Au tournant de la rue Bonaparte, elle s'arrêta:
—Il fait beau, et il n'y a pas de dîner prêt… Inutile de monter les trois étages, pour ressortir.
—Le temps de se reposer, avant le restaurant?
—Non. Rentre si tu veux. Je préfère aller m'asseoir, dans le jardin. J'ai besoin d'être seule… Tu viendras me rejoindre.
Il secoua la tête:
—Allons nous asseoir.
Ils traversèrent les grands parterres où couples et familles musaient, dans la magnificence du jour apaisé. Elle contemplait avec tristesse les femmes suspendues d'un air tendre, au bras de leurs compagnons, les bandes d'enfants qui jouaient, entre les chaises, autour des groupes de parents, cousant, lisant… Elle envia leur indifférence. Combien de ces promeneurs portaient, comme elle, une âme de tourment? Elle cherchait à lire à travers les faces leur secret… Que d'insoucieux et de résignés! Et comme, au milieu de cette foule, elle était seule!…
Régis marchait à sa hauteur. En étendant la bras, elle l'eût touché. Elle le regarda, surprise de se sentir, si près de lui, comme à cent lieues. Enfin, sous le grand arbre qui ombrage la statue de Mme de Ségur, ils trouvèrent deux fauteuils libres. Elle dit:
—Ici… on ne sera pas trop mal.
Le silence entre eux pesa, un moment encore. Enfin Régis, refoulant sa rancœur, trouva le mot qu'elle n'attendait pas, et qui l'émut:
—Je ne mérite pas que tu m'aimes… si tu m'aimes encore. Je me suis conduit, cet après-midi, comme un goujat.
Il avait levé ses yeux, jusque-là baissés, et humblement l'implorait. Surprise, elle se recueillit… Elle avait été si écœurée par son inqualifiable attitude chez Mme Ambrat, qu'elle s'était tue, depuis. Le silence, plus méprisant que toute récrimination! Attaquer? Il ne valait pas cet honneur! Mais elle se tenait sur ses gardes, prête à toute riposte… Et voilà que cette humilité imprévue la désarmait. A son tour elle l'interrogea, jusqu'au fond de l'âme:
—Es-tu sincère?
—Juge-moi désormais à ma conduite. Depuis une heure, je me dis que je suis en train d'anéantir, définitivement, notre bonheur…. Et j'y tiens plus qu'à ma vie. Sans toi, qu'est-ce que tout le reste m'importe! Je ne peux me passer de toi. Tu m'es plus nécessaire que…
Il parlait, d'une voix basse, le front buté… Il chercha une comparaison dans l'absolu. Elle vint à son secours:
—Que ta pipe!… Comment veux-tu que je te croie, après toutes tes promesses, et le joli résultat d'aujourd'hui?
—Il y a un moyen. C'est de me mettre à l'épreuve. Allons-nous-en, nous le pouvons, tous les deux… Tiens, allons-nous-en à Rozeuil! La maison de Rignac est à louer, pour l'hiver. Il la vendrait, au besoin, si on avait envie de l'acheter.
—Pourquoi faire?
—Pour y vivre.
—Tu n'y penses pas!
—Je ne pense qu'à ça. On dit, dans la colère, des paroles qui ne riment à rien, des choses bêtes, qu'ensuite on regrette…
—Par exemple?
—Non, ce n'est pas du passé qu'il s'agit. J'ai eu tort!… C'est du présent, et de l'avenir, qui ne dépendent que de nous. Si tu étais bonne, tu oublierais tout le mal que je t'ai fait, malgré moi. Oui, malgré moi. Parce qu'au fond je ne suis pas méchant… Nous nous en irions loin de Paris, loin des gens. Rien ne nous retient. Moi, mon encrier, toi tes godets, nous emportons notre métier avec nous…
—Si on n'emportait que ça!… Mais on a beau changer, voyager… On ne traîne pas que son métier, comme une valise: on s'emporte avec soi!
—Nous laisserons ici les mauvais souvenirs. Tout ce qui à Paris me poursuit, m'obsède… Ceux que nous trouverons à Rozeuil sont ceux de notre amour. Ils ne nous rappelleront que des joies. En vivant seuls, l'un pour l'autre, nous serons heureux. Je n'ai plus que cette idée: tout faire, pour oublier!… Oublier! oublier!…
Il avait un accent si douloureux, une telle tension de volonté et d'espérance qu'elle en fut troublée. S'il disait vrai?… Il sentit le terrain plus stable, avança:
—Je ne te demande que cela: essayons!… Si tu pouvais avoir assez d'indulgence pour ne plus penser à mon injustice!… Si tu voulais me donner cette preuve que rien, ni personne, ne te retient à Paris…
L'idée de Blanchet entre eux surgit, aussitôt chassée par l'ardente prière dont il tenta de l'exorciser, voyant le front de Monique se rembrunir.
—Vivre loin de tous, en travaillant, en s'aimant… Cultiver, comme un champ étroit, notre infini!… Peut-être qu'alors, l'épreuve accomplie, tu serais la première à vouloir revenir sur tes paroles… et si je te suppliais, à ce moment, de…
Il hésita, empourpré d'une timidité humiliée.
—Quoi? dit-elle, sans deviner.
—Je n'ose pas te le dire. Pourtant cela me brûle la pensée…
—Parle.
Il avait peur. Ses oreilles résonnaient encore, de la tranchante phrase: «Je ne t'épouserai jamais…» Pourtant, depuis qu'elle les avait prononcés, matérialisant ainsi brusquement un projet auquel il n'avait jusque-là songé que par intermittences, ces mots le poursuivaient, d'un désir accru, en même temps que d'un regret. L'épouser!… Cette idée qu'ils avaient parfois pu avoir, chacun de leur côté, et dont ils n'avaient parlé que pour l'écarter, s'imposait depuis, impérieuse, à ses réflexions. L'épouser! Oui… Seul moyen de l'avoir désormais à lui, bien à lui, rien qu'à lui… Elle comprit et s'écria:
—Devenir ta femme, moi? Nous marier?
—C'est mon seul rêve.
—M'asservir, n'est-ce pas?… Tu crois que tu me tiendrais davantage!
—Qui est-ce que le mariage retient, aujourd'hui?… N'aie pas peur. Le cabinet de Barbe-Bleue, c'est une très vieille histoire. C'est même un conte!… Non. T'épouser pour que, davantage encore, nous ne fassions qu'un, nous nous appartenions sans réserve…
Tout en elle avait beau protester, dans un instinct de défense qui résolument lui faisait rejeter, comme la menace d'un mortel danger, cette proposition inattendue,—elle éprouvait, dans l'incorrigible ingénuité de sa chair et de son cœur, un revirement d'indulgence, à demi crédule… Rozeuil?… qui sait? Et qu'est-ce que cela coûtait d'essayer en effet, une dernière fois?
Elle ne dit pas oui, le soir même. Mais, quelques jours après, touchée par l'effort d'affectueux repentir dont Régis témoignait, elle céda. L'auto les emmena, un matin brumeux, vers la maison de la rivière. Julia les y avait devancés, la veille, avec les malles.
Etait-ce le prisme de la saison? cette chaude clarté de l'été de la Saint-Martin sur le décor renouvelé, et en eux-mêmes? Avec ses peupliers aux feuilles d'or, la nacre des brouillards sur l'eau, les bois rougissants, ils trouvèrent Rozeuil plus émouvant, aux suprêmes soleils de novembre, qu'ils n'avaient fait, au printemps de leur amour.
Régis était redevenu le simple compagnon du début. La première semaine s'envola, emportée en longues randonnées sur les routes, l'air vif aux tempes, les petits villages traversés en vitesse. Le soir, de grandes flambées échauffaient, éclairaient la petite salle à manger où, la table desservie, ils étalaient leurs pages blanches, prolongeaient la veillée, en travaillant avec bonne humeur.
Elle crut à la possibilité du miracle: un côte-à-côte suffisamment agréable pour qu'elle passât sur quantité de défauts, dont malgré sa bonne volonté il ne se pouvait défaire… Et assez de points de contact, en somme, pour qu'ils demeurassent amis, et même amants. Quant au projet que par politique il taisait, mais dont elle sentait bien qu'il gardait l'espoir,—rien que de l'imaginer, la révulsait.
Le mariage! Jamais! Avec Régis moins encore qu'avec tout autre… Libre elle était, libre elle resterait! Aussi bien qu'est-ce que cette légalisation, en soi, pouvait désormais lui apporter?… Qu'ajoutait-elle aux unions heureuses? Rien! Et aux autres? La corde au cou…
Réticences qu'il percevait en elle comme elle les percevait en lui, et qui assombrissaient, malgré eux, leur ciel intérieur. La seconde semaine leur parut plus longue que la première. Les jours raccourcissant, les matins gris, bientôt froids, l'ombre vite tombée sur les après-midi maintenant tramés d'une pluie monotone, les réduisaient au vis-à-vis des heures enfermées, interminables…
Séparés du monde extérieur, ils retombaient, comme un feu que plus rien n'attise, à leur propre aliment. En vain ils s'efforçaient de galvaniser la flamme. Il n'y avait plus que des tisons mal éteints et des cendres.
Monique, seule, avait le courage de se l'avouer, parce qu'elle ne souffrait pas à le constater. Elle croyait avoir épuisé, du fait de Régis, tout ce qu'elle en pouvait attendre, en bien comme en mal. Elle ne tenait plus à lui que par le fil usé de sa liaison même. Aurait-elle tant donné d'elle, tenté cette dernière expérience pour rien?… Blessure d'orgueil, plus que d'affection. Douleur d'avoir cru toucher terre, et de se sentir rejetée au large, comme une barque désemparée.
Cette fois,—à découvrir, dans un être qu'elle avait aimé d'abord pour sa franchise et sa droiture exceptionnelles, la même horreur de la vérité que chez le menteur le plus invétéré,—l'humiliation, l'étonnement avaient été si grands qu'elle en gardait comme une stupeur… Etait-ce donc les autres, Hypocrite et Cie—comme disait Anika,—qui, étant dans le faux, étaient dans le vrai?… Et n'était-elle, elle, qu'une anormale, avec sa soif toujours plus altérée de sincérité et de justice?
Au bout d'une quinzaine de jours, exaspérée par la pluie qui n'avait depuis l'aube cessé de tomber par rafales, elle s'arracha soudain de la fenêtre, où elle regardait la nuit venir, sur le paysage noyé d'eau. Une tempête!
—Sonne! dit-elle, pour que Julia nous donne de la lumière. Sale pays! Pas même d'électricité.
Il fumait sa pipe, sans répondre. Quand Julia eut posé sur la table les deux torchères à bougies qui décoraient la cheminée, ravivé le feu et fermé les volets, il déclara:
—On est bien ici! Tu es difficile.
—Tu trouves?
—Qu'est-ce qui te manque, voyons?… Allons! dis-le?…
Ils se regardèrent. Le vent sifflait contre les fenêtres. D'un coup, comme s'il avait renversé les murs, ce fut, en eux, l'invasion brusque de l'ouragan et des ténèbres. Le frêle échafaudage, tout l'édifice de la quinzaine s'effondrait, dispersé.
—Allons! ordonna-t-il, empressé à consommer la ruine… ou je te le dirai, moi!… Ce qui te manque c'est ton Paris… Et ton…
Blanchet?… Elle tressaillit.
—Tu mens!
—Cette fois on n'a même pas besoin de le nommer!… Monsieur devance l'appel… Présent!… Comme cela se trouve!
Elle dédaigna de se disculper, ouvrit un livre. Il le lui arracha:
—Réponds! Ce n'est pas pour rien qu'il est arrivé, hier, une lettre de Mme Ambrat!… Une lettre si intéressante que tu ne m'en as pas même parlé, et que si je n'avais pas retrouvé l'enveloppe, déchirée en petits morceaux, dans la corbeille à papiers… Oh! rien que l'enveloppe… tiens, la voilà!
Il tira de son sous-main et montra, recollé bout à bout, le puzzle accusateur.
—Compliments! fit-elle.
—Ce qui te manque, et ce qu'elle te propose, n'est-ce pas,—car ce n'est pas seulement une belle, mais une bonne âme,—c'est une petite visite à Vaucresson? Hein? c'est ça?
—C'est ça.
Il se leva, du même élan rageur qu'il avait eu, l'autre dimanche, pour l'entraîner hors du Vert-Logis. Mais cette fois, il la saisit par le poignet et la secoua.
—Brute! brute! gémit-elle… Eh bien! oui! Paris me manque, et Vaucresson… et même Blanchet, si ça peut te faire plaisir!…
Elle comparait, involontairement, à la face bilieuse et barbue, avec son regard assassin et sa mâchoire dure, le visage noble et fin que Régis lui-même avait devant elle campé, et qui, au contraste, dans la nuit où elle se débattait, lui parut lumineux, comme une naissance de jour.
—Lâche-moi!
—Jamais…
Il l'avait poussée loin de la porte, contre le mur. Insensible aux coups dont elle le frappait, il la maintenait par les épaules. Il criait en même temps:
—Tu avoues, hein?… Je le savais… Tu n'as jamais été qu'une roulure.
Elle se dégagea, d'une secousse désespérée. Il la vit déjà partie, perdue. Alors la rage le transporta. Il dégorgea la sanie qui l'étouffait:
—Vous étiez faits pour vous entendre. Une putain et un maquereau!…
Elle le regardait avec une pitié si insultante, qu'il eut envie de se rejeter sur elle, et de l'étrangler.
—Tu peux crâner! Ça n'empêche pas que vous ferez des époux assortis!… Ça ne le gênera pas, lui, ta vie de garçon! Monsieur n'est pas dégoûté, il mange les restes… Oui, oui! c'est un joli cœur, et un bel esprit! Le nez bouché, mais les idées larges!… Non! attends, je n'ai pas fini! Tu as beau prendre ton air impératrice… Tu n'as jamais été qu'une pauvre fille qui n'a jamais rien compris à rien, une détraquée!… Au lieu de commencer par te mettre sur le dos, avec un passant, tout ça parce qu'on avait menti à Mademoiselle,—tu n'avais qu'à faire comme les autres, à te marier sans tant de chichis!… Mais non! Ça voulait réformer le monde!… Si toutes les femmes faisaient comme toi, vrai, ce serait du propre! Et ce qu'il y a de rigolo, c'est que ça se croit honnête!… Honnête, c'est à se tordre! Va, va retrouver le Blanchet, vous faites la paire!…
Son venin jeté, il se tut, farouche. Elle le regardait toujours, droite, blanche, les yeux dans les yeux… Il céda, recula. Lentement elle passa devant lui, ouvrit la porte: au milieu de l'escalier, Julia, tapie, écoutait. A la vue de Monique, elle descendit précipitamment, et, dans le vestibule, s'excusa:
—Je montais pour voir s'il n'y avait pas besoin de bois… J'ai entendu monsieur qui criait… Pauvre petite dame! Y a pas de bon sens de se mettre dans des états pareils!…
—Préparez mes deux malles.
—Madame veut s'en aller!
Le visage de la grosse vieille femme, tout grêlé de cicatrices, s'imprégnait d'un blâme apitoyé. Le corps épais se dandinait, au seuil de la cuisine ouverte.
—J'sais bien que j'ai pas de conseils à donner à Madame… Mais si c'était moi!… S'en aller pour des giries!… Y a pas de bon sens…
Monique endossait son imperméable, et sur le bonnet de cuir, qu'elle venait de décrocher de la patère, rabattait le capuchon. Julia, stupéfaite, observa:
—Ah! bien, s'il fallait qu'on se quitte, chaque fois qu'on se dit ses raisons!… Mais les hommes, c'est comme ça. Faut qu'ils soient les maîtres… Ça se comprend, pisqu'ils sont les plus forts. Moi, tenez, le mien, il m'a fichu du vitriol. Ça n'a pas empêché que quand mon autre est mort, j'suis retournée à la maison. C'était mon mari, s'pas… Le vitriol, c'était son droit… Et puis on n'a pus d'enfants, ils sont morts. Alors on reste ensemble. Il m'bat bien, de temps en temps… Ben quoi? Ça r'mue les idées, un moment… Et pis on s'dit: faudra bien claquer un jour!… Alors, tout ça, qu'est ce que ça fiche!… Restez, allez. C't'homme, il vous aime bien, tout de même… Il a du sang, c'est vrai!… Dame, aussi! c'est un homme!
Monique frissonna, avec autant de mélancolie que de dégoût. Cette acceptation avachie, cette misérable accoutumance! Julia lui parut incarner, soudain, ses milliers de sœurs populaires. Ah! celle-là n'avait pas eu le loisir de s'attarder à la psychologie! L'analyse? bon pour celles qui n'ont rien à faire!… Elle lisait, au visage vultueux et taraudé, des siècles d'humble peine et d'écrasant servage. Quel abîme entre elles! Se comblerait-il, un jour?
—Je vais jusqu'au village commander une voiture. Je partirai par le train de huit heures.
—Avec ce temps!
La porte claquait. Julia, vexée, rentra dans sa cuisine.
Monique s'en alla, sur la route noire. Elle avait peine à rassembler ses idées. Elle marchait comme soulevée, emportée par le vent. Enfin les premières maisons de Rozeuil parurent, l'hôtel montra ses fenêtres éclairées…
Elle avait, devant l'aubergiste surpris, retrouvé toute sa lucidité, donné les ordres d'une voix nette… En revenant, sous la pluie qui lui fouettait les joues, elle respirait. Fini! C'était fini!…
Dès lors elle ne se départit plus de son calme, fit ses malles, tranquillement. Julia l'aidait, avec des soupirs. Derrière la cloison de la chambre, on entendait un pas martelé.
Quand Monique eut achevé de caser elle-même, méthodiquement, son linge, elle alla, comme si de rien n'était, chercher dans la pièce voisine son cartable et sa boîte à aquarelle. Régis se planta devant elle:
—Alors tu crois que tu vas partir, comme ça?
—Oui, je te laisse l'auto. Tu dîneras seul, avec Julia.
Elle rangeait ses godets, ses pinceaux, indifférente à la fureur dont elle le voyait trembler. Soudain il s'élança, écrasa du poing le couvercle de la boîte, qui bascula.
—Penses-tu, que tu me lâcheras, pour aller te foutre de moi, demain, avec l'autre! Tu ne partiras pas. Tu es à moi! Je t'ai, je te garde… Laisse tout ça! Tu restes.
D'un air froidement décidé, elle ramassa les petites bouteilles de couleur, les jeta au feu, et prit tranquillement son cartable. Hors de lui, il lui barra le chemin, ordonna:
—Laisse ça!… tu entends, sinon…
—Sinon, quoi?…
Brusquement cabrée sous la voix cinglante, elle cria:
—Tu ne me fais pas peur! En voilà assez!… Rien ne m'empêchera de partir! Rien. Il faudrait me tuer, pour que je reste!… Moi c'est fini, fini. Laisse-moi passer. Tu te consoleras, avec Julia!… Une femme de ménage, c'est tout ce qu'il te faut.
Il vit rouge, mais elle marchait sur lui avec une telle exaltation qu'il hésita. En même temps le roulement de la voiture les surprit. Le cocher appelait.
Elle se précipita:
—C'est vous, père Brun! Montez!
Vivement elle gagnait sa chambre, suivie par Régis, décontenancé. Mais, à la vue de l'homme qui arrivait, bonasse, il rebroussa chemin, rentra dans le petit salon, en claquant violemment la porte et s'enfermant, à double tour… Presque aussitôt elle entendit les volets s'ouvrir et se rabattre avec fracas.
Vivement elle ferma les malles, que le père Brun descendit l'une après l'autre, avec Julia: elle soufflait, les seins écroulés, sous le caraco. Monique la suivit, talonnant son large dos incliné sur la lourdeur du faix. Une hâte l'élançait: fuir, quitter ces lieux soudain pris en haine, le fauve enfermé, là-haut!
Elle ne prit pas le temps de boutonner son manteau, sauta dans l'omnibus sur le toit duquel le cocher arrimait les malles. Dans la clarté jaunâtre des lanternes, le cheval fumait, sous l'averse. Julia se tenait éberluée, sur le seuil.
Monique se pencha, pour lui dire: «Au revoir» et aperçut, à la fenêtre ouverte du premier, Régis qui se découpait en noir, sur le fond lumineux. Il tétait sa pipe, avec une rage farouche… Elle se rejeta en arrière. La voiture s'ébranlait.
En un instant, la petite maison, Julia, Régis, tout avait disparu. Il n'y avait autour d'elle que l'ombre humide, épaisse, une sensation de fin du monde: le déluge, dans la nuit,—et, en elle, un allégement immense.
Rue de la Boëtie, personne ne l'attendait. Pas de clefs. Elle dut, laissant ses malles au concierge, reprendre un taxi, aller coucher à l'hôtel. Elle était si lasse qu'elle ne réagissait plus. Elle se coucha brisée, comme si elle revenait, en effet, d'un long, long voyage. Elle était si énervée qu'elle ne put fermer l'œil.
Il fallut quelques jours pour qu'elle reprît équilibre. A sa joie d'avoir échappé au dégradant supplice, une fatigue si grande se mêlait que tout, pour rien, l'excédait. Elle ne se trouvait bien qu'étendue. Il lui semblait sortir d'une maladie mortelle et s'éveiller, dans les premières langueurs de la convalescence.
Mlle Tcherbalief,—au courant de l'aventure dont elle devinait à mi-mots ce que Monique, par respect d'elle-même, voulait taire,—lui fut, durant ces heures, de précieuse amitié. Elle monta la garde autour de sa chaise longue, écartant visites et coups de téléphone importuns, veillant aux surprises du courrier… Régis écrivait lettre sur lettre.
Mais, loin de s'émouvoir à la vue de la rude écriture,—dont avec tant de ferveur elle s'était employée, naguère, jusqu'à recopier des pages,—Monique, sans même ouvrir, jetait au feu les enveloppes. Elles s'y tordaient et s'y consumaient, sans qu'un reflet éclairât le morne regard dont elle suivait la dansante flamme.
Il ne se contenta pas d'écrire, se présenta plusieurs fois, toujours éconduit, impitoyablement. Il revenait, de ces infructueuses tentatives, tête basse, si sombre, avec ses airs de méditer un sale coup, que des passants, parfois, se retournaient.
A la fin de la semaine, sur les instances de la Russe, Monique se décida à écrire à Mme Ambrat. Celle-ci, grippée, n'avait pu venir rue de la Boëtie prendre des nouvelles, mais surprise de ne recevoir aucune réponse à sa dernière lettre, adressée à Rozeuil, elle avait, dans son petit mot de reproche affectueux, annoncé à Monique, tout à la fois, et sa courte indisposition et son désir de la revoir bientôt. Que devenait-elle? On l'attendait sans faute, dimanche, à Vaucresson. Pour déjeuner, et, de préférence, seule! Il n'y aurait que Vignabos et Blanchet…
Blanchet?… Non! elle ne voulait pas le rencontrer… Plus tard, peut-être… Elle avait un tel besoin de repos, d'oubli! Bien qu'il songeât sans doute encore moins à elle qu'elle ne pensait à lui, et si sympathique qu'il fût, elle éprouvait une horreur physique de tout ce qui lui rappelait l'amour empoisonné de Régis… Une ombre en restait sur tout, et sur tous.
Tentée néanmoins, Monique, ayant réfléchi, se déroba par un refus catégorique, et une instante prière à sa vieille amie. «—Venez, vous! J'ai tant, tant de choses à vous dire!…» Le lendemain, Mme Ambrat était là.
Et le soir elle ramenait Monique avec elle, à Vaucresson.
V
Le déjeuner finissait. Les coudes sur la nappe, Monique, en face de Mme Ambrat, écoutait ardemment Blanchet, qui, tout en pelant une orange, s'exclamait:
—Voyons, Ambrat! La question n'est pas de savoir si oui ou non, au cas où nous ne serions pas payés intégralement par l'Allemagne, nous sommes en droit d'occuper le Rhin à perpétuité. En droit, c'est une chose. Et la plus incertaine, la plus précaire de toutes!… En fait, c'est une autre. Le droit, qu'il s'agisse des peuples aussi bien que des individus, n'a jamais été qu'une interprétation d'intérêts. Ayez la force, et vous aurez en définitive le droit. Le droit qui change d'aspect, quand la force change de camp! Or, sommes-nous sûrs d'avoir toujours celle-ci? La vie du monde, et la nôtre qui en dépend, devront-elles être toujours subordonnées à cette épuisante chimère? Allez-vous nous condamner à la revanche éternelle des guerres?… Donc, ce n'est pas en droit, c'est en fait que, pour moi, la question se pose. Or quel est en fait l'intérêt de la France, inséparable de celui du monde? La frontière du Rhin ou bien la Paix, gagée sur un emprunt de liquidation internationale? La paix, c'est-à-dire le travail universel, l'Europe solidaire!
—Beau rêve!
—Il suffit de le vouloir. Pas de progrès, sans la croyance au progrès!
La porte du salon, à ce moment, s'ouvrit. C'était Riri, qui, trouvant ces discours et le déjeuner longs, avait, avec la permission de Mme Ambrat, quitté la table en emportant son dessert, et qui jouait à la maîtresse de cérémonie:
—Messieurs, Mesdames, le café est servi!
Et sautant sur place, elle battit des mains, en éclatant de rire.
—Que je t'attrape! dit Monique.
Mais, s'amusant à avoir peur, l'enfant courait autour du salon et, près d'être atteinte, cherchait une protection. Elle se jeta, avec des cris heureux, dans les jambes de Blanchet.
Mme Ambrat sourit:
—Finis, tu ennuies ton oncle Georges!
Il la retint, lui caressa les cheveux. Vieux garçon, et sans famille qu'il aimât, il trouvait une douceur au foyer de ses amis, à cette parenté choisie.
—Oh! pardon, fit-il en prenant la tasse de café que Monique lui tendait… merci.
—C'est sucré… Vos trois morceaux!
—Oh! s'écria Riri, il est trop gourmand! Mme Ambrat la gronda, pour la forme, mais ils rirent, tous les quatre. Il faisait bon dans la pièce claire. Le feu pétillait sur les chenêts. Le soleil hivernal, dehors, dorait les arbres nus, la tonnelle que quelques feuilles de vigne vierge, çà et là, tachaient de rouge.
—Moi, je vais au jardin, déclara Riri, quand elle eut absorbé—dans la tasse de «Marraine»!—son canard.
—Va! ma fille.
Monique, assise près de la grande armoire dont elle regardait amicalement la patine, se sentait bien, blottie dans son fauteuil, comme dans la tranquillité d'un refuge. Elle appréciait la délicatesse que ses amis,—et Blanchet le premier, avec une intuition dont elle lui était reconnaissante,—avaient mise, durant le déjeuner, à détourner sa pensée, de la pente amère.
Cela la changeait, ces aperçus sur un horizon si vaste qu'elle hésitait, au seuil, les yeux encore clignotants des ténèbres dont elle sortait. A force de vivre dans l'égoïsme de sa passion, elle eût fini,—elle s'en rendait compte,—par se désintéresser de tout ce qui n'était pas elle-même,—Elle… et Lui!… Et voilà qu'elle redécouvrait, avec un plaisir dont la vivacité l'étonnait, tout un champ d'idées illimité… Voilà qu'elle respirait, après l'asphyxie de la prison!…
Régis? Elle n'y pensait plus! il était mort pour elle, à l'heure même où il gravait dans sa mémoire la dernière image, cette ombre vindicative, à la fenêtre… Elle l'avait arraché tout entier, de sa chair comme de son esprit. Si bien que libre, quoique endolorie encore, elle se tournait, avec cette intuitive énergie des êtres jeunes, vers le remède par excellence: la volonté de guérir.
Mme Ambrat, tandis que les deux hommes reprenaient leur causerie, couvait, d'un regard affectueux, la méditation de Monique. Elle était heureuse du changement qui, déjà, s'était opéré en elle… Pauvre petite qui avait été chercher si loin le malheur, quand le bonheur était là, peut-être, sous sa main! N'étaient-ils pas faits, Blanchet et elle, pour s'entendre? Au lieu de s'amouracher de Boisselot! Elle ne connaissait pas d'être plus antipathique…
Elle avait rapproché sa chaise du fauteuil de Monique, et lui prenant les mains:
—Vous avez bonne mine, mon petit! Je suis si contente que vous vous plaisiez ici.
—Il fait si beau! dit Monique en regardant, par delà Blanchet et M. Ambrat, l'azur laiteux où rayonnait un soleil doux.
—C'est vrai, s'écria Blanchet. Que diriez-vous d'un tour dans le jardin? Riri nous fait signe!
—Mettez au moins vos manteaux, conseilla Mme Ambrat.
Un air vif entra par la porte-fenêtre que Blanchet venait d'ouvrir.
—On est très bien comme cela! fit-il.
Déjà, ils avaient descendu les deux marches, foulaient le gravier sec…
—Attendez, Monique! recommanda Mme Ambrat, je vais chercher un châle.
Seule, elle s'avançait jusqu'au degré, suivait d'un œil amical Blanchet gesticulant, élégant et preste, à côté de M. Ambrat, un peu voûté… Soudain elle se retourna vivement, percevant, au fluide qui la parcourait, une présence. La porte-fenêtre qui donnait sur la pelouse d'entrée venait de s'ouvrir. Un homme se découpait, en noir, sur le fond lumineux. Elle fut si stupéfaite, que le cri, à sa bouche, expira. Le chapeau sur la tête, une main dans la poche de son pardessus, Régis était devant elle. Maigri, les yeux caves, il la contemplait d'un air hagard. Elle ne sut que balbutier:
—Comment… êtes-vous… là?
—Je vous guette à la fenêtre, depuis que vous êtes sortie de table… Je viens vous chercher. Venez.
—Vous êtes fou!
Il avança, menaçant, en étendant sa main libre:
—Venez!
Elle comprit, à son regard de meurtre. Et, bouleversée, elle poussa un «Ah!» si perçant que Régis, interdit, s'arrêta.
—Vous ne voulez pas? murmura-t-il. C'est bien.
En même temps, il sortit de sa poche la main armée du browning et braqua le canon. Mais, accouru au cri de Monique, Blanchet venait de se jeter devant elle, la couvrant de son corps. Le coup partit…
Stupide, Régis vit Blanchet chanceler, et Monique, le cou balafré de sang, se pencher pour le retenir. M. et Mme Ambrat qui, chacun de leur côté, s'étaient précipités, firent irruption. L'ingénieur se rua sur Boisselot, qui, comme un enfant, se laissa désarmer. Mme Ambrat aidait Monique à étendre Blanchet sur le canapé… Riri pleurait, bruyamment, suspendue au tablier de la cuisinière, attirée par le bruit.
Le premier, M. Ambrat eut une conscience nette de la situation.
—Marie, ordonna-t-il à la servante, qui tournait comme un toton, allez vite chercher le docteur Lumet. Emmenez Riri avec vous. Il vient d'y avoir un accident.
Auprès de Blanchet, évanoui, Monique sanglotait, en proie à une crise nerveuse. Mme Ambrat revenait de la salle à manger, où elle avait été prendre du vinaigre et une serviette, pour bassiner le visage du blessé. Col et gilet défaits, on voyait à travers sa chemise entrouverte la mince blessure, près de l'aisselle. Monique, anxieuse, guettait le souffle, sous la poitrine.
—Mais vous aussi, vous êtes touchée! s'exclama M. Ambrat. Vous avez le cou en sang… Montrez…
—Moi, ce n'est rien!
—Montrez!
La balle, après avoir traversé l'épaule de Blanchet, en séton, avait éraflé le sommet de celle de Monique. Déchirure superficielle, dont elle n'avait même pas, dans son émotion, ressenti la douleur…
—Quelle brute! enragea M. Ambrat.
Et seulement alors, il pensa à se retourner, justicier, contre l'assassin… Plus personne! Rien que la chaise où Régis, une minute avant, s'était affalé… Boisselot, reprenant brusquement conscience, s'était enfui.