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La filleule de Lagardère; I

DEUXIÈME PARTIE L'AVENTURE DES FRÈRES MURPHY

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I DEUX VOYAGEURS

L'express du Havre brûlait Asnières et franchissait à toute vapeur l'enceinte des fortifications.

La machine s'époumonnait à siffler pour annoncer son arrivée.

Bientôt, ainsi qu'un serpent qui se glisse dans son trou, la file des voitures s'engouffra sous la coupole vitrée de la gare Saint-Lazare.

Le mécanicien avait serré le frein. Le train stopa. Des employés ouvrirent les portières:

—Paris! Tout le monde descend!...

Deux voyageurs sautèrent d'un sleeping-car sur le quai.

Avec le suit en cheviot quadrillé et le petit chapeau rond et mou, de même étoffe, qui peut se plier et se fourrer dans la poche comme un mouchoir, ces deux gentlemen portaient, croisés en bandoulière, cette sacoche de cuir de Russie et cet étui à jumelles de fort calibre qui sont la caractéristique de l'étranger en tour.

Ils avaient, en outre, à la main, une couverture de tartan, roulée dans sa courroie, et, sur le bras, un imperméable en gutta-percha gris de souris, «de la maison Perkins and Son, dans Lincoln-Inn's-Fild, à Londres, fournisseurs privilégiés de H. G. M. la reine et de H. S. H. le prince de Galles.»

Ce n'étaient pas des Anglais, pourtant,—encore qu'ils s'exprimassent, avec la facilité que donne une longue et constante habitude, dans cette langue d'outre-Manche contre laquelle nous nous insurgerions de toute l'horreur de notre oreille outragée, si Shakespeare, si Milton, si Pope, Addison, Swift et Sterne ne s'en étaient servis pour écrire leurs impérissables chefs-d'œuvre.

Le Labrador les avait amenés en droite ligne de New-York au Havre.

—Eh bien, dit l'un, nous voici à Paris, captain!

—By God! répondit l'autre, je n'en suis pas fâché: quand ce ne serait que pour vider quelques bouteilles de champagne en l'honneur de la traversée que nous venons d'opérer sans encombre...

—Vous aurez tout loisir de le faire, une fois installé à l'hôtel; et, dans vingt minutes au plus tard...

—Oh! je n'aurai jamais la patience d'attendre jusque-là, ami Dick...

—Comment?...

—Je ne sais si c'est la longueur du trajet,—vos rapides de France ont la vitesse de nos tortues d'Amérique,—la chaleur de la saison ou l'orage que je flaire en l'air, mais je me sens tout mal à mon aise...

Or, quand je suis indisposé, il n'y a rien pour me remettre comme un quartier de bœuf saignant arrosé d'un vin généreux...

Donc, que Satan me torde le cou si je tarde un instant de plus avant de me lester l'estomac et de me gargariser le gosier dans la première taverne venue!...

—Et nos bagages, que faites-vous de nos bagages?

—Nos bagages? Vous en remettez le bulletin à un employé qui les charge sur un cab, et ce cab les transporte à l'hôtel—au Grand-Hôtel, où vous avez télégraphié, je crois, pour nous retenir un appartement convenable...

Dick s'inclina:

—Vous avez réponse à tout, mon cher Sam, déclara-t-il, et il ne me reste plus qu'à me soumettre à votre souveraine volonté.

—All right! s'exclama l'autre joyeusement. Mettons le cap sur un endroit où l'on puisse manger, rire et boire pour son argent. Aussi bien j'aime à penser qu'il ne manque pas, aux environs, d'établissements ouverts aux gais compagnons qui, comme nous, ont la bourse mieux garnie que le ventre. Vous devez en connaître plus d'un, vous qui êtes Français et Parisien...

—Il n'en manque pas, en effet, et, sans pousser trop loin, si j'ai bonne mémoire, nous rencontrerons sûrement de quoi étancher votre soif et satisfaire votre appétit.

Puis, tandis que le reflet d'une allégresse intérieure sillonnait ses traits d'une clarté fugitive qui s'éteignit sans que son interlocuteur ait eu le temps de l'apercevoir:

—Allons, murmura celui que le captain avait appelé l'ami Dick, allons, j'ai réussi... C'est lui qui se livre... Il m'appartient!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le train était arrivé en gare à onze heures quarante du soir.

C'était une de ces lourdes nuits d'été qui chassent les Parisiens hors de leurs logis étroits.

Il faisait une chaleur étouffante.

Tous les cafés avaient mis dehors un triple rang de tabourets et de guéridons; et il n'y avait pas un tabouret qui ne fût disputé par une demi-douzaine de consommateurs; il n'y avait pas un guéridon qui ne fût couvert de bocks, de grogs, de mazagrans et de sodas.

Nos deux voyageurs débouchèrent de la gare par l'une des baies qui ouvrent sur la rue d'Amsterdam.

Ils s'arrêtèrent un moment sur le trottoir de celle-ci.

Devant eux, c'était le fourmillement de ce Paris éveillé comme un panier de souris, qui détraque l'éternelle horloge du temps et remplit les rues de tapage et de mouvement, à l'heure où la patriarcale province ronfle, la nuque sur l'oreiller,—portes closes, rideaux tirés, bougie éteinte.

L'ami Dick désigna à son compagnon divers établissements illuminés en face:

—Vous voyez que nous n'avons que l'embarras du choix. Cette rue d'Amsterdam est pavée de caravansérails hospitaliers, de cuisines internationales et de vide-bouteilles cosmopolites. Dans lequel vous plaît-il d'entrer?

—Hé! my dear, dans le plus proche.

—Eh bien! que dites-vous de ce bar à la façon anglaise?

—Va pour le bar et sa façon! Je n'aime pas beaucoup les Anglais, mais je ne déteste point, en revanche, leurs sauces aux pickles, leurs hachis d'huîtres, leurs puddings aux groseilles sûres et leurs tartes à la rhubarbe.

Les deux nouveaux débarqués se mirent en devoir de traverser la chaussée.

En ce moment, deux individus sortaient de l'établissement où ils avaient l'intention d'entrer.

II SUR UN SEUIL

Le premier de ces individus abritait sous un sourcil touffu un regard d'une vaillance et d'une pénétration singulières.

Cette pénétration s'aiguisait, par intervalles, jusqu'au point de devenir inquiétante.

Toutefois elle semblait plutôt le résultat d'une habitude que d'une intention.

Vous auriez juré qu'elle était indépendante de la volonté de celui qui l'exerçait sans s'en douter.

Il était évident que ce dernier avait jadis revêtu l'uniforme.

On s'en apercevait à sa manière de se tenir droit, de porter haut, de parler bref, non moins qu'au ruban des médailles militaires d'Italie et de Crimée noué à la boutonnière de sa jaquette de velours vert côtelé.

Le reste de son costume se composait d'un pantalon de coutil gris qui s'enfonçait dans des guêtres de cuir fauve, d'un gilet de drap chamois sur lequel se bouclait le ceinturon d'un couteau de chasse et d'un képi qu'entourait un mince liséré d'argent.

Il avait, en outre, au dos, une carnassière dont le baudrier s'étoilait d'une plaque de cuivre armoriée et, sous le bras, un fusil double dont les canons noircis luisaient comme une peau de serpent.

Son compagnon avait les jambes fluettes, l'échine allongée et le museau pointu d'un lévrier.

Ce n'était point un homme brillant...

Mais quoi! je connais des poètes qui ont des redingotes plus pelées, des «tuyaux de poêle» plus rougissants et des tournures plus minables.

Celui-ci insinuait:

—Mon supérieur, est-ce que nous ne récidivons pas? On ne s'en va pas sur une patte. La chope de l'étrier, pas vrai?

—Grand merci, répondit le personnage au fusil: il se fait tard et je n'ai plus soif.

—Bon! s'exclama gaillardement le particulier au couvre-chef douteux, où serait la différence entre l'humanité et la brute, si l'humanité ne buvait que quand elle a soif?...

Pour ce qui est de l'heure, on s'en flûte!...

Il n'y a pas d'heure pour les braves...

Or, vous êtes le brave des braves, vous, mon ancien brigadier: brave au régiment,—brave chez nous,—brave dans vos nouvelles fonctions de garde général des domaines de M. le marquis de Saint-Pons!...

Que le pousse-bière que nous allons prendre me serve de médecine ou de poison, si l'on en trouve un quarteron de votre acabit dans la douzaine!

—Impossible, répliqua l'autre en consultant sa montre: ce sera pour la prochaine fois. On m'attend à Carrières-sous-Bois. Si je tardais trop à y rentrer, ma ménagère serait inquiète.

—Ah! oui: cette jolie petite femme avec laquelle je vous ai rencontré, un jour, sur le boulevard... Mazette! vous ne vous refusez rien, monsieur Jacques!... Un amour de jeunesse, qu'on s'en lécherait les mandibules jusques et par delà les cartilages auriculaires!

M. Jacques fronça le sourcil.

—Mon garçon, fit-il sévèrement, la personne que je vous engage à traiter avec moins de légèreté est ma fille,—ma fille d'adoption...

—Hé! une fille qui ne demande qu'à être mariée!...

La physionomie du garde général se rembrunit davantage:

—Pour se marier, il faut de l'argent, répondit-il avec humeur; et, quoique M. le marquis me rémunère plus que généreusement de mes services, je n'ai pas encore achevé d'amasser la dot de ma Florette.

Son interlocuteur eut un sourire malin:

—Eh bien, épousez-la vous-même!

—Moi!

—Dame! ce sera double économie: d'abord, plus de monacos à débourser pour l'établir; ensuite, puisqu'elle est déjà à la tête de votre maison, plus de dépenses subséquentes à faire pour appointer sa remplaçante...

M. Jacques haussa les épaules:

—Trêve de plaisanterie, mon camarade! A mon âge, oserais-je prétendre...

—A votre âge?... Ne dirait-on pas que vous êtes le frère de lait de Mathusalem?...

Vous êtes solide comme l'obélisque; vous possédez bon pied, bon œil, bon estomac, bon appétit; si vos cheveux frisent la cinquantaine, votre cœur a toujours vingt ans...

Si la demoiselle vous rabrouait, elle serait fièrement difficile...

A moins, pourtant, qu'elle n'ait une inclination...

—Une inclination!...

En répétant ce mot, M. Jacques porta brusquement la main à sa poitrine, comme s'il eût ressenti une soudaine et vive douleur.

Ensuite, d'une voix agitée:

—Non, non, je ne puis le supposer. Florette est un ange de sincérité et d'innocence... J'ai toute sa confiance, et elle m'eût avoué...

Son interlocuteur continua avec une insistance paisible:

—Après cela, peut-être est-ce qu'elle ne vous convient pas... Saperlotte! vous êtes dégoûté!... Une bouche fraîche comme un brugnon; des joues d'api qui donnent envie de mordre dedans; une taille fine, ronde et souple comme un jonc, avec une mignonne paire de bossoirs à tribord et à bâbord!...

Le garde général allait sans doute protester avec véhémence contre cette appréciation erronée de ses sentiments, lorsqu'un incident—en lui-même fort ordinaire—vint changer inopinément le tour de la conversation.

En dialoguant de la sorte, les deux compères stationnaient—à leur insu—devant la porte de l'établissement dont ils venaient de sortir.

Or, c'était cet établissement—on s'en souvient—qui formait l'objectif du couple de voyageurs que nous avons mis en scène précédemment.

Obligé de déranger les causeurs pour entrer, le captain toucha du doigt le bord de son chapeau en murmurant la formule de politesse:

—If you please, gentlemen?

Les deux Français s'écartèrent en rendant le salut.

Sam passa.

L'ami Dick venait derrière lui.

Il imita le geste et répéta la phrase.

Ensuite il passa à son tour.

Tous les deux disparurent à l'intérieur de la taverne.

III TENTATIVE DE RECONNAISSANCE

M. Jacques les avait—machinalement—effleurés du regard au passage.

En se posant sur le captain, ce regard était demeuré d'une indifférence absolue.

Il n'en avait pas été de même lorsqu'il s'était arrêté—par hasard—sur le second voyageur.

Vous eussiez dit d'un réveil en sursaut.

Le garde général avait tressailli. Une flamme subite avait jailli de sa prunelle. Puis il s'était penché vers son interlocuteur:

—Fil-en-Quatre?

—Brigadier?

—As-tu remarqué?...

Il paraît que le «brigadier» ne tutoyait que dans les grandes occasions le propriétaire de la redingote inavouable; car celui-ci interrogea avec un soubresaut de surprise:

—Remarqué qui?... Remarqué quoi?...

—Ces étrangers...

—Ces Angliches?... Deux casse-noisettes qui sont arrivés en retard quand le bon Dieu distribuait les grâces, le chic et l'élasticité... Le premier surtout: un nègre blanc avec sa tignasse de crin végétal, sa barbe en copeaux de menuiserie et ses lèvres en rebords de potiche nocturne!...

M. Jacques secoua la tête:

—Il ne s'agit pas de celui-là... Il s'agit de l'autre... Il s'agit de ses yeux...

—Ses yeux?...

—Est-ce que tu ne les as pas reconnus?

Fil-en-Quatre considéra le questionneur avec un étonnement croissant:

—Reconnus?... Les lampions du John Bull?... Pas plus que mon père naturel ne m'a reconnu à ma naissance...

M. Jacques affirma:

—Eh bien! moi, je suis certain d'avoir aperçu ces yeux-là quelque part.

—Bah!...

—Lorsqu'ils se sont croisés avec les miens, tout à l'heure, il m'a semblé que ce n'était pas la première fois qu'ils me heurtaient. J'ai éprouvé la sensation de l'homme qui, sur le terrain, reconnaît, en tâtant le fer, que le jeu de son adversaire n'est pas pour lui chose nouvelle. Assurément je me suis déjà mesuré avec ce voyageur, avec cet étranger. Maintenant, où, quand et dans quelles circonstances? C'est ce que je cherche à me rappeler...

Fil-en-Quatre se gratta l'appendice nasal:

—Pour lors, ce goddam prétendu serait un de nos anciens clients... Ça se pourrait bien tout de même... Dans la partie, on a affaire à tant de monde...

—J'en jurerais, et il me suffirait de deux ou trois minutes d'un examen plus attentif pour fixer les souvenirs qui flottent dans mon esprit...

Ce disant, le garde chasse avait fait un mouvement pour rentrer dans la taverne...

Puis, se ravisant brusquement:

—Ah çà! s'écria-t-il, que m'importe, après tout, et de quoi vais-je m'occuper?... J'oublie que je ne suis plus de la partie, et que les braconniers, les maraudeurs, les vagabonds qui exploitent les bois de mon maître sont désormais les seuls clients auxquels je doive m'intéresser... Au diable cette stupide manie de toujours vouloir lire dans le passé et sous la frimousse des autres!...

Il jeta son fusil sur son épaule:

—Et l'heure qui me talonne!... Et le train qui va me brûler la politesse!... Et Florette qui serait en peine!...

—Sans vous commander, proposa son compagnon, on vous fera un bout de conduite.

—Je ne demande pas mieux, mon garçon.

M. Jacques reprit, en se dirigeant vers la gare:

—C'est l'histoire du vieux cheval de réforme qui, attelé à un tombereau, dresse l'oreille, piaffe et hennit quand il entend la trompette de l'escadron...

Ah! l'habitude est une maîtresse dont il n'est pas facile de se débarrasser...

Quand on a consacré dix années de sa vie à deviner, à poursuivre, à combattre le crime, est-ce qu'on ne s'imagine pas toujours avoir le crime en face de soi?

—Ça, brigadier, déclara l'autre, c'est censément le mal du métier.

—Comment?

—Hé! parbleu! vous le constatez: on n'a pas été le célèbre, le redoutable, l'illustre Patte-de-Fer, le malin des malins, le Vidocq des Vidocq,—la terreur des grinches et des escarpes de la haute et de la basse pègre; on n'a pas été l'œil qui déchiffrait les coquins sous leurs déguisements, sous leurs ruses les plus habiles, et la poigne qui les happait, qui les broyait sur leurs méfaits; on n'a pas été tout cela sans qu'il en reste quelque chose...

Vous avez lâché la boutique: la boutique ne vous a pas lâché...

Vous travaillez sans y penser...

Il y a de pauvres diables à qui l'on a coupé le bras ou la jambe, et qui n'en ressentent pas moins des douleurs à la place qu'occupait le membre amputé...

Vous, c'est tout comme. L'œil et la poigne vous démangent. Vous n'êtes plus de la police,—et vous êtes demeuré le pape, le modèle, le phénix des policiers.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On peut, à la rigueur, découvrir des personnes qui ne boivent pas entre leurs repas.

M. Jacques était de ce nombre.

J'ai même coudoyé des gens qui ont su résister à la contagion du cigare.

Mais jamais je n'en ai rencontré qui résistassent à un petit verre de gloire.

L'ex-brigadier avait décliné le «pousse-bière» de son ancien subordonné...

Sa physionomie s'égaya aux compliments de ce dernier.

—Inspecteur Fil-en-Quatre, fit-il en lui pinçant cordialement l'oreille, inspecteur Fil-en-Quatre, vous n'êtes qu'un flatteur!

Puis, avec une indifférence affectée:

—Ainsi, l'on se souvient encore de moi, là-bas?

—Si l'on s'en souvient! C'est-à-dire que l'on vous pleure, que l'on ne vous a pas remplacé, et que le patron crie sur les toits qu'il n'y a pas dans toute la boîte un lapin digne de dénouer les cordons de vos ripatons!... Vous, le héros de l'affaire Troppmann, de l'affaire du puits de Châtillon, de l'affaire...

—En voiture pour Saint-Germain!

A cet appel, l'ex-brigadier serra vivement la main de l'inspecteur:

—Il faut que je vous quitte... Au revoir.... Souvenez-vous qu'il y aura toujours un couvert mis pour vous recevoir et une vieille bouteille de derrière les fagots pour fêter votre bonne visite au pavillon de la Faisanderie,—rond point du Roi,—au bout de la terrasse de Saint-Germain.

Il monta rapidement l'escalier qui conduit à la salle d'attente, traversa celle-ci en courant et sauta, du quai, dans le premier wagon où il n'aperçut personne.

Il avait, en effet, besoin d'être seul pour songer...

Songer à qui?...

A quoi?...

A la jeune fille qui l'attendait, penchée à la fenêtre du logis, tandis que, sur la nappe blanche, la collation, préparée par ses soins, étalait ses appétissantes victuailles près du vin favori riant dans le flacon?...

Ou bien à la douleur aiguë qui l'avait mordu au cœur, alors que Fil-en-Quatre avait émis cette hypothèse—ridicule et inadmissible, parbleu!—d'une inclination que lui cacherait celle qu'il ne voulait considérer que comme son enfant d'adoption?...

Non: une autre pensée,—une pensée tenace,—occupait l'esprit du policier émérite...

Et ce qu'il se demandait avec une persistance dominatrice de tous ses sentiments et de toutes ses facultés, c'était ceci:

—Où ai-je vu les yeux de cet homme?

IV ENGLISH SPOKEN HERE

Ce n'était pas seulement cette indication, incrustée en lettres de cuivre dans le vitrage de la devanture, qui ressuscitait Londres en plein cœur de Paris.

C'étaient l'aménagement intérieur et le personnel de ce véritable coffee-house, où tout était anglais, depuis le patron, le sommelier et les garçons avec leurs favoris en côtelettes d'acajou, leur costume noir et leur mine discrète d'employés aux pompes funèbres, jusqu'aux boxes dont la double rangée s'alignait autour de la salle commune.

Ces boîtes, assez semblables aux confessionnaux collés aux murailles des églises, remplacent les cabinets particuliers chez nos voisins des Trois-Royaumes. Le captain s'était déjà casé dans l'un de ces cercueils de société, et on l'entendait demander:

—God me bless! ami Dick, où êtes-vous passé?... J'ai besoin de vos lumières, ou la foudre m'écrase!... Dans ce pays commence-t-on par le porto ou le madère?

L'ami Dick était debout près du comptoir et rédigeait le menu du festin.

S'adressant au landlord (patron) et au sommelier:

—Ainsi, questionnait-il, vous m'avez bien compris?

—Oui, Votre Honneur: médoc et chambertin pour débuter; ensuite le champagne; puis le café et les liqueurs....

—Very good.

Sam reprit, de sa boîte:

—Avez-vous donc juré de me laisser boire seul?

—Une minute, pour Dieu, mon cher maître! Je m'occupe de vous et de moi.

Interpellant le sommelier, le compagnon du captain commanda:

—Apportez une bouteille de vieux kirsch et une carafe d'eau frappée.

Le subalterne obéit.

L'autre continua en baissant le ton:

—Versez où vous voudrez l'eau que contient cette carafe et remplacez-la par la totalité du kirsch qui remplit la bouteille.

—Voilà qui est fait, Votre Honneur.

—Bien; maintenant, écoutez-moi, si vous avez envie d'encaisser une honnête aubaine:

J'ai gagé avec le gentleman qui est là qu'il ne s'apercevrait pas de la substitution...

Aidez-moi à gagner mon pari et il y a deux livres pour vous. Je paye moitié d'avance. Prenez...

—Comment puis-je me rendre utile à Votre Honneur? s'empressa de demander le sommelier en empochant la pièce d'or.

—Oh! de la façon la plus simple: lorsque mon compagnon demandera de l'eau glacée, vous aurez soin de placer devant lui cette carafe ainsi préparée, en vous gardant d'un mot, d'un signe qui lui permettent de supposer le changement de liqueur que vous venez d'opérer.

Un Français y eût regardé à deux fois avant de se prêter à cette tentative d'alcoolisation déguisée en manière de «farce de fumiste».

Une loi, dont les dispositions sont affichées dans tous les débits de boissons, punit chez nous non seulement l'ivresse manifeste, mais encore quiconque a fourni les moyens de la déterminer.

Il est évident, par exemple, que cette loi ne concerne que nos nationaux et que les étrangers ont le droit de s'enivrer jusqu'à rouler sous la table.

Et puis, il s'agissait d'un pari: or, de l'autre côté du détroit, un pari est chose sacrée.

Le sommelier s'inclina profondément:

—Votre Honneur sera content de moi, répondit-il.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il y avait sur la table, en dépit de la saison qui interdit l'usage de ces mollusques, pendant les mois sans r, aux palais fins et délicats,—il y avait des montagnes d'huîtres dans des plats de métal blanc, que flanquaient des poivrières à compartiments renfermant quatre espèces de sauces diaboliques à base de kari.

Il y avait un rumpsteack monstre, dont la chair presque crue saignait sous le couteau; un saumon bouilli, lardé de jambon et d'anchois; des tranches d'esturgeon sur un lit de crevettes hachées, et des puddings qui n'attendaient qu'une allumette pour transformer en flammes bleuâtres le rhum dans lequel ils nageaient.

Il y avait des vins de toutes les couleurs: le sauterne qui ressemble à de l'ambre en fusion; le madère, le porto, plus sombres que de l'or bruni; le bourgogne, le bordeaux d'un rouge de pourpre, et l'aï rosé, impatient d'envoyer au plafond son casque d'argent.

Nos deux nouveaux débarqués étaient assis en face l'un de l'autre devant ce plantureux festin.

Profitons du moment où, la bouche pleine, ils n'échangent guère que de fréquentes et fraternelles santés,—profitons, dis-je, de ce moment pour les présenter plus amplement à nos lecteurs.

Sam—ou le captain—était un grand, gros, large et solide gaillard de quarante-cinq à cinquante ans, avec une encolure de taureau, une tête puissante et crépue, des mains énormes et des pieds immenses.

Quoique les tons foncés de ses traits fussent bien plutôt le résultat d'une vie exposée aux soufflets de tous les éléments que la réflexion du sang africain qui circulait sous son épiderme, il était impossible de ne pas reconnaître en lui le type de la race noire, réfractaire à plusieurs générations de croisements.

Ses pommettes saillaient des deux côtés de son nez épaté; ses lèvres se renflaient en bourrelets, découvrant des dents étincelantes et pointues, et c'était une laine blondâtre qui moutonnait sur ses joues et sur son menton, et qui tapissait son crâne d'une sorte de broussaille.

Son œil, en retrait sur un front bombé, dégageait une remarquable dose de sagacité, jointe à une somme presque égale de naïveté enfantine.

Partout où il y a du nègre,—fût-ce à l'état latent et en quantité infinitésimale,—il y a, en effet, du baby.

Son compagnon, l'ami Dick—Dick est en anglais l'abréviation du prénom Richard—ne lui ressemblait guère sous ce rapport.

Il n'avait point l'air naïf.

Dans sa prunelle vert de mer, veinée de noir, il y avait l'audace, la cruauté du fauve en chasse, et la mobilité farouche, fureteuse, du fauve inquiet.

Sans cette expression oculaire, qu'il dissimulait le plus souvent sous l'abat-jour de la paupière, son masque froid et régulier, ses longs favoris blonds en nageoires de requin et, surtout, la facilité avec laquelle il se servait de la langue anglaise, l'eussent fait prendre volontiers pour l'un des sujets—ils prononcent seudjets—de Sa Très Gracieuse Majesté, ou pour l'un des concitoyens de ce président qui, là-bas, de l'autre côté de l'Atlantique, gouverne les cinquante millions d'individus dont se compose la population des Etats-Unis d'Amérique sans que neuf Européens sur dix sachent la première lettre de son nom.

Avec la révélation de son regard, pour un lynx comme M. Jacques, ce n'était pas seulement un Français:

C'était encore un Parisien.

Un Parisien du boulevard.

Il y en a de plus dangereux que les Pavillons-Noirs des plaines de l'Indo-Chine ou que les pirates malais des îles de la Sonde.

V FORTUNE AMÉRICAINE

Williams-James et Tomy-Samuel Murphy étaient deux frères originaires de l'Etat de Kentucky.

Leurs parents, qui avaient du sang «bleu» sous les ongles, leur avaient laissé en mourant un petit bien dont l'exploitation eût pu suffire amplement aux besoins de deux sages garçons, mesurés dans leurs goûts comme dans leurs dépenses.

Mais nos jeunes gens étaient ambitieux.

Ils n'eurent rien de si pressé que de vendre au plus offrant l'héritage paternel et de s'en partager le prix.

Celui-ci, il est vrai, ne pesait pas beaucoup au fond de leur pockett...

Par exemple, pour le faire valoir, Will et Sam possédaient, mêlées, les qualités particulières aux deux races—blanche et noire—dont ils étaient issus: l'énergie, l'activité, le flair, la persévérance et le bon sens.

Le premier, qui était l'aîné, s'embarqua pour l'Angleterre, où il avait l'intention de «jouer sur les cotons.»

Le second préféra ne pas quitter le sol natal.

A quinze ans, il était apprenti waterman (matelot) à New-York.

A dix-sept, il avait acheté—sur ses économies—l'une des plus grosses gabares qui fussent dans le port.

A vingt, il devenait capitaine d'un steamer à lui appartenant,—d'où ce titre de captain qui lui resta comme un surnom,—et, du pont de ce bâtiment, il trouvait moyen d'entreprendre toute sorte d'opérations, dont la moins avantageuse ne fut pas le trafic avec les Indiens des peaux de buffles et de bisons.

La Californie venait d'être découverte:

En 1849, Tomy-Samuel Murphy perçait—à ses frais—une route qui traversait le Nicaragua et abrégeait considérablement pour les voyageurs la distance entre la Nouvelle-Orléans et la baie de San-Francisco.

Hâtons-nous d'ajouter que notre spéculateur était propriétaire d'un quartier tout entier de cette dernière ville. Dans ce quartier, il y avait une douzaine d'hôtels meublés, de maisons de jeu, de music-halls et d'autres tralalas de plaisir. Pour amasser la poudre d'or à pleines tonnes, le Yankee n'avait pas besoin de se courber, le pic au poing, sur la terre brûlante des placers ou de procéder au lavage des sables pailletés du Rio-Santo.

James-Williams, de son côté, avait prospéré dans Piccadilly, à Londres.

Pendant des années, en effet, il y avait eu une hausse énorme et persistante sur les cotons.

Lorsque l'Américain liquida sa situation à Royal-Exchange-Office, pour retourner dans son pays, il avait réalisé un bénéfice net de quatre cent mille livres sterling,—c'est-à-dire de dix millions de francs.

Survint la guerre de la Sécession.

Les deux Murphy y prirent—dans les fournitures, transports et approvisionnements—une part non moins lucrative qu'active.

Associant plus tard la double puissance de leurs capitaux, ils firent l'acquisition du New-York-Harlem-Railway, le fusionnèrent avec le New-York-Erié, accaparèrent les actions de chacune des immenses voies ferrées du Far-West et régnèrent en maîtres intelligents, mais absolus, sur toutes les lignes qui relient à l'océan Pacifique l'Atlantique et le Mississipi.

Nous vous avons donné le portrait du captain, ainsi que l'on continuait à baptiser Sam depuis son commandement maritime.

C'était un gars franc du collier, d'aspect et de caractère également joyeux.

Une table qui eût effrayé dix dîneurs ordinaires, une besogne qui eût épouvanté une douzaine d'industriels européens ne l'intimidaient point.

Plus gourmand que gourmet, il prenait indistinctement le menton à toutes les filles,—jolies ou laides,—qu'il rencontrait sur son chemin.

Mais ses velléités de conquête s'arrêtaient à ce badinage.

Non pas que l'envie lui manquât de pousser plus loin, ah! mais non!

Mais le loisir lui faisait défaut:

Times is money!

Toujours par monts et par vaux, on ne le voyait faire que de courtes et rares apparitions à New-York et dans les grands centres où, du reste, malgré ses dollars, la gentry ne l'eût point volontiers «accepté» à cause de son origine nègre.

Ajoutons qu'il n'avait jamais eu le temps de faire un voyage en Europe, et qu'il ne parlait que l'anglais ou que les différents idiomes des peuplades sauvages avec lesquelles il s'était trouvé en relations.

En revanche, il savait compter et sacrer dans toutes les langues.

Son aîné ne lui ressemblait point.

Celui-ci avait été beau, autrefois, dans sa jeunesse: beau, par la correction des traits, la «convenance» des manières et l'irréprochabilité de la tenue.

Par malheur, les jours et les nuits passés devant un bureau à aligner sur le papier des chiffres et des combinaisons ne dévorent pas moins la santé que les veilles employées à caresser les pots, les cartes et les tendrons.

A quarante ans, Williams-James était devenu une sorte de spectre, long et pointu comme un paratonnerre, dont la figure coupante était prise entre deux touffes ébouriffées de crins blanchâtres ainsi que la roue de verre d'une machine électrique entre ses coussinets.

Il causait rarement, mangeait peu, buvait moins et baissait les yeux en présence des dames.

Sa fonction favorite était de morigéner le captain:

—Vos excès vous mèneront à mal, lui disait-il dogmatiquement. L'intempérance est un ennemi. Vous verrez, Sam, que vous me placerez dans la douloureuse nécessité de vous pleurer.

Le digne Américain se trompait sur ce dernier point.

Un soir, comme il venait de se coucher, il se rappela qu'il avait oublié de vérifier si le «mot» de la caisse avait été changé.

Aussitôt, il sauta du lit, et, sans prendre le soin d'endosser un vêtement, il courut, à travers une enfilade de pièces glacées, réparer cette omission.

Le froid le saisit. Une fluxion de poitrine se déclara le lendemain. Vingt-quatre heures plus tard, le malade était à toute extrémité.

Le captain larmoyait à son chevet. Les deux frères s'aimaient sincèrement. Williams murmura:

—Mon frère, j'ai à m'accuser d'une grave erreur...

—Une erreur! sanglota Sam. Expirez en paix, mon cher Will. Nos commis la découvriront dans la balance de fin d'année. Est-ce à l'actif ou au passif?

Le malade secoua la tête:

—Il n'est pas question de nos livres. Ceux-ci sont en règle avec les hommes. S'il en était seulement ainsi de ma conscience avec le ciel, avec la terre!...

L'autre se trémoussa sur sa chaise:

—Que signifie?... Expliquez-vous... Le diable m'emporte si je comprends ou si je soupçonne...

—Il s'agit d'une erreur d'un printemps agité: mon excellent Sam, j'ai une fille...

Le captain bondit:

—Vous avez une fille! Je suis oncle! Et vous ne m'en en aviez rien dit!...

—Je n'ai pas trouvé le moment.. Les affaires m'absorbaient... Pardonnez-moi...

Samuel baissa le front:

—C'est vrai. Vous avez raison. Ces triples coquines d'affaires... Et où est-elle, mademoiselle ma nièce?...

—En France, je crois: à Paris...

—Vous croyez...

—C'est dans cette ville de perdition que j'ai commis le péché de la chair, lors d'une excursion que j'y fis au commencement de mon séjour à Londres. Une innocente créature est résultée de cette faute. C'est, du moins, ce dont m'a informé ma complice dans cette œuvre d'impureté criminelle...

—Et cette enfant, sa mère, que sont-elles devenues?...

—Je l'ignore...

—Comment! depuis quinze ans, vous ne vous êtes pas renseigné sur le sort de deux personnes qui vous touchent de si près?

VI RECOMMANDATIONS ET PRÉDICTIONS

—Mon frère, repartit le moribond sèchement, je vous répète que mon temps ne m'appartenait point. Mon temps appartenait aux affaires. Les affaires avant toute chose...

Le temps est une pierre plus précieuse que les diamants qui ornent la couronne des rois. En détacher une parcelle pour l'appliquer à des intérêts purement privés, en dehors du cours des cotons et de toute opération commerciale ou financière, m'eût paru un vol,—oui, un vol,—au préjudice de mon avenir et, par la suite, de notre association à tous deux...

D'ailleurs, je me réservais de m'occuper d'Eva,—c'est ainsi que l'enfant s'appelle,—lorsque l'heure du repos aurait sonné pour moi...

Cette heure va sonner dans un moment prochain...

Mais ce ne sera pas celle du repos que j'espérais...

Ce sera le glas qui m'ouvrira les portes de l'éternité...

C'est vous, Sam, qui accomplirez le projet que j'avais formé...

Vous irez en Europe, en France, à Paris; vous vous mettrez en quête d'Eva; vous la retrouverez,—dussiez-vous, pour cela, dépenser la moitié de ma fortune...

Il y a là, sous mon oreiller, un portefeuille contenant toutes les indications qui seront de nature à vous guider dans vos recherches...

Ce portefeuille renferme, en outre, deux actes également importants:

Par le premier, je reconnais solennellement pour ma fille l'enfant née à Paris le 2 juin 1856 et déclarée à l'état-civil du neuvième arrondissement sous les nom et prénoms d'Eva-Flore Ferrand, de même que je l'institue légataire de tout ce que je laisse après moi...

Le second vous constitue exécuteur unique de cette suprême volonté et vous confie la tutelle de votre nièce...

Vous êtes assez riche, mon frère, pour vous passer de mon héritage, et je ne puis penser que vous me teniez rancune d'avoir essayé de réparer par une mesure de justice tardive...

—Tempêtes et massacres! pas un mot de plus, Williams! interrompit le captain avec une véhémente indignation. Jugez-vous que je sois une assez vile carcasse pour frustrer de sa légitime fortune la progéniture de mon plus proche parent?...

La jeune miss sera votre héritière, ou que la maladie me ronge!...

Elle sera la mienne aussi; car je consens à être pendu si je m'accroche jamais au cou la cravate de chanvre du mariage!...

Partant, dormez tranquille jusqu'aux trompettes du jugement dernier. Ce que vous désirez sera fait. Je vous engage ici la foi d'un gentleman, qui, de sa vie, n'a eu un bout de traite en souffrance...

Et vous savez bien, my dear, que, lorsque l'un de nous a donné sa parole, c'est comme si tous les sollicitors, tous les shérifs, tous les attorneys et tous les barristers avaient visé, légalisé et paraphé la signature...

—Merci! vous êtes un cœur honnête, loyal et dévoué.

Et l'aîné des Murphy tendit à son frère une main qui tremblait les affres de l'agonie.

Samuel reprit avec ardeur:

—Je m'embarquerai, s'il vous plaît, le lendemain de l'enterrement...

L'autre le modéra:

—Non, Sam. Il est urgent que vous procédiez à la liquidation de notre société. Un semblable travail ne s'improvise pas. Ma fille attend, depuis des années, que je me déclare son père: elle attendra bien encore—autant qu'il sera nécessaire—que l'inventaire, qui fixera le chiffre de sa fortune, se termine dans des conditions de saine comptabilité.

La voix du malheureux s'affaiblissait de plus en plus; son souffle s'embarrassait dans sa poitrine haletante; son regard s'obscurcissait et s'égarait.

Il se souleva sur le coude et poursuivit péniblement:

—Ce Français que vous vous êtes attaché...

—Richard Vautier... Eh bien?...

—Vous l'installerez à ma place comme chef de la correspondance...

—Caramba! je ne demande pas mieux: c'est un garçon adroit, actif, infatigable,—d'humeur enjouée et commode...

Le voile, qui recouvrait les prunelles du mourant, se déchira brusquement pour livrer passage à une lueur fugitive...

Et cette prophétie siffla hors de sa gorge:

—Ce garçon vous tuera, mon frère.

Le captain tressauta comme s'il eût reçu une décharge de la pile électrique:

—Sang du Christ! s'exclama-t-il, qu'est-ce que vous me chantez là, Will?

—Je dis, répondit l'autre avec un accent d'outre-tombe, je dis que cet étranger vous sera fatal, si vous continuez à vous abandonner à l'étrange influence qu'il prend sur vous de jour en jour...

—Vous croiriez...

—Je ne crois pas. Je suis sûr. Je suis sûr que ce Dick fera la fin de votre corps et la damnation de votre âme, s'il vous arrive jamais de le traiter différemment que comme un simple subalterne...

—Oh! mais alors je vais le renvoyer de la maison!...

—Pourquoi cela? C'est un employé précieux. Vous auriez tort de vous priver de ses services... Seulement, vous voilà prévenu... Défiez-vous!

L'agonisant s'arrêta, épuisé.

Sa tête retomba lourdement sur l'oreiller.

Ses yeux battirent et se fermèrent.

Mais la nuit éternelle qui montait, l'enveloppant, se peuplait sans doute de visions terribles et de fantômes menaçants...

Car le pauvre diable s'agitait convulsivement sur sa couche; son visage émacié, qui, à chaque instant s'amincissait davantage, s'inondait d'une sueur jaunâtre et glacée; sa bouche hoquetait des phrases qui paraissaient dictées par l'obsession d'une idée fixe:

—Défiez-vous... Il faut se défier... Défiez-vous des surprises du cœur et des perfidies de la boisson...

Le captain pensa:

—C'est le délire.

Et il ouvrit sa Bible au chapitre des dernières prières.

L'autre bégaya:

—Défiez-vous du serviteur qui, au lieu de l'eau bienfaisante, vous verse le poison abrutissant de l'ivresse...

Samuel essaya de le calmer:

—Mon frère, mon bien-aimé Will, revenez à vous, au nom du ciel!

Un spasme secoua le moribond. Le râle l'étranglait. Il porta ses mains à son cou:

—J'étouffe!... A moi!... Pitié!... De l'air, mon Dieu, de l'air!

Sam, épouvanté, appela.

Le physician (médecin) et plusieurs domestiques accoururent.

—C'est le summum de la crise, déclara le docteur, tout sera fini dans deux minutes.

Une autre personne ajouta:

—Il serait humain d'arracher mister Samuel à ce spectacle.

Celui qui émettait cet avis charitable était ce Richard Vautier dont il venait d'être question.

Au son de la voix du Français, les paupières de l'agonisant se relevèrent soudain,—comme sous l'action d'un ressort,—démasquant les orbites caves au fond desquelles ses prunelles achevaient de s'éteindre.

Quelque chose s'enflamma dans cette nuit.

Tout ce que conservait d'intelligence ce cerveau déjà rempli d'ombre, tout ce que conservait de force ce corps à moitié dans la bière se ranima comme par enchantement.

James-Williams repoussa ses couvertures. Il mit hors du lit ses jambes décharnées. Ses pieds nus se posèrent sur le carreau,—et il gronda entre ses dents qui cliquetaient affreusement:

—C'est l'homme!... Je le vois!... Le Seigneur tout-puissant permettra que je l'écrase avant qu'il ait touché aux miens!...

Il brandit ses poings dans le vide et fit un pas sur le parquet...

Mais il n'en fit pas deux...

Ses bras tombèrent le long de ses flancs; sa tête oscilla sur ses épaules; il se renversa en arrière et s'affaissa sur le lit, tout d'une pièce...

Le médecin consulta son chronomètre et rendit cet arrêt:

—J'avais dit deux minutes. On peut vérifier. L'aiguille vient d'atteindre à la cent vingtième seconde et notre intéressant malade de rendre le dernier soupir.

VII CAPTAIN SAMUEL ET AMI DICK

C'était six ou huit mois avant ce triste événement que Samuel Murphy et Richard Vautier avaient fait connaissance dans un bar de San-Francisco.

Le hasard les ayant réunis à la même table, le Français avait trouvé moyen de captiver l'attention et l'intérêt de l'Américain en lui racontant son histoire,—authentique ou apocryphe.

Parisien et fils de famille, il était venu essayer de «se remplumer» au pays de l'or vierge, après avoir mangé l'héritage de ses pères à tous les râteliers du boulevard.

Par malheur, il n'y avait réussi que peu ou prou, et l'heure allait sonner où, pour ne pas mourir de faim, il lui faudrait se faire trappeur ou flibustier.

Comme il achevait son récit:

—Vous me paraissez un luron déterminé, lui avait dit Sam brusquement. Je pars demain pour le Far-West. Vous sied-il de m'accompagner?

—Moi?

—J'ai besoin d'avoir à mes côtés un garçon actif, intelligent et dévoué. Je ne doute pas de votre intelligence et j'ai confiance en votre activité. Pour votre dévouement, je suis prêt à le payer au taux que vous l'estimerez. Qu'en pensez-vous? Je vous accorde cinq minutes pour réfléchir.

—Inutile. J'ai réfléchi en vous écoutant. J'accepte.

—Songez que je prends le train à midi précis.

—Je serai là à midi moins cinq.

—All right... A demain donc... A propos, comment vous appelle-t-on?

—Richard Vautier.

—Alors, à demain, Dick!

—A demain, patron!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

C'était de cette façon—expéditive et succincte—que le Français était devenu le secrétaire intime du riche Américain.

Nous croyons avoir constaté qu'en dehors de ses grandes combinaisons industrielles et financières, dans lesquelles il déployait presque du génie, et que sous les apparences d'une raideur purement nationale, Tomy-Samuel Murphy était ce que nous appelons un bon vivant,—très susceptible d'attachement,—très facile à apprivoiser, à amuser, à séduire, et, en même temps, très primitif, très prompt à s'étonner de tout ce qui ne touchait pas directement à ses opérations et très ignorant du monde qui s'agitait à l'extérieur de ses comptoirs et des bureaux.

Nous ajouterons que du nègre il avait conservé l'amour puéril du clinquant physique et moral, avec la gourmandise de tous les choses capiteuses et sucrées: parmi celles-ci, le tafia de la flatterie—encore qu'il affectât de le mépriser souverainement—n'était pas la liqueur, fermentée et savoureuse, dont il s'enivrait le moins souvent.

Or, Richard Vautier était brillant et caressant.

Ondoyant et multiple, il mêlait les allures de l'homme qui a fréquenté une société d'un certain choix au sans-gêne de procédés et à la morale élastique d'un véritable coureur d'aventures.

Tout en lui commençait par surprendre et finissait par charmer. Son caractère, souple et insinuant, se pliait à toutes les exigences et se glissait dans toutes les sympathies. Il avait conquis, de prime abord, le Yankee par sa belle humeur: il acheva de le subjuguer par la finesse de son esprit et les cajoleries de son langage.

Par contre, l'aîné des Murphy ne lui témoigna jamais qu'une bienveillance fort restreinte.

On eût pu penser que la scène qui encadra les derniers moments de celui-ci ruinerait le crédit—toujours croissant—du favori, en effrayant le digne captain sur le rôle que cet étranger était appelé à jouer dans sa destinée, si l'on en croyait les prédictions du mourant.

Il n'en fut rien.

Les «songes creux» qui avaient tourmenté l'agonie du malheureux Will et les «incohérences» qui s'étaient échappées de ses lèvres avec le souffle suprême ne devaient être considérés,—d'après l'avis du médecin,—que comme des accidents fort ordinaires, inhérents au trouble cérébral déterminé par la maladie et au passage si terrible de la vie à la mort.

Ils n'avaient donc exercé sur Samuel qu'une impression assez fugitive.

Devenu plus seul après le décès de son aîné, l'Américain avait subi davantage l'ascendant d'un compagnon aimable, prévenant et enjôleur, qui s'ingéniait à le distraire.

Quelques mois après les funérailles de James-Williams, Richard Vautier occupait non seulement le poste important de chef de la correspondance de la maison Murphy and Brother, pour lequel l'aîné des deux frères l'avait désigné à son lit de mort; mais il était encore le bras droit, le factotum et comme l'alter ego du survivant.

Pendant ce temps, la liquidation de la société, rompue par le décès de Will, suivait son cours.

Elle ne dura pas moins d'un an, eu égard à la somme énorme des intérêts et des capitaux engagés.

En revanche, elle donna ce fabuleux résultat: près d'un milliard à partager entre les deux associés,—c'est-à-dire entre Tomy-Samuel et «la succession» du défunt.

Or, «la succession» du défunt, c'était la fille de ce dernier,—Flore-Eva Ferrand,—l'enfant abandonnée sur le pavé de Paris.

Le captain songea à se mettre en quête de celle-ci.

Un beau matin, il fit appeler son secrétaire:

—Dick, lui annonça-t-il, nous partons pour la France...

—Pour la France?...

—Oui, il y a longtemps que je nourris le projet de visiter la vieille Europe...

Et, si j'ai autant tardé à satisfaire cette fantaisie, c'est que j'attendais que la liquidation de mes affaires me laissât, à cet endroit, toute liberté d'esprit et de corps...

D'ailleurs, ce n'est pas seulement la curiosité de voir du pays; l'envie de me frotter à des mœurs nouvelles; le désir de me rajeunir au contact de votre joie, de votre printemps éternels, à vous autres Français, après tant d'années sacrifiées à l'outrance d'une besogne ennuyeuse: ce n'est pas tout cela seulement qui me pousse à entreprendre ce voyage...

Il y a encore un autre motif: j'ai juré...

Vous vous rappelez: j'ai juré à mon frère mourant de retrouver sa fille, son héritière, ma nièce...

Le moment est venu de tenir ma promesse...

J'ai donc fait retenir deux cabines sur le Labrador qui appareille demain matin...

Car il est entendu que vous ne me quittez pas...

—Comment?...

—Je vous répète que je vous emmène... Est-ce que je puis me passer de vous?... N'êtes-vous pas mon secrétaire?

Et puis, j'aurai besoin de votre aide...

Cette pauvre enfant perdue dans ce Paris immense, comment arriverai-je jamais à remettre la main dessus si vous ne me prêtez assistance?

—Moi?

—Eh oui! n'êtes-vous pas Parisien?...

Et ne possédez-vous pas sur le bout du doigt cette Babel, cette Babylone où je vais me trouver aussi isolé, aussi désorienté, aussi désarmé que le pionnier qui s'engage dans une forêt vierge pleine de labyrinthes et de halliers, de fondrières et de précipices; pleine de fauves à l'affût; pleine d'ennemis embusqués...

Eh bien, vous me piloterez, vous me conseillerez, vous me protègerez...

Je suis riche, et c'est ce qui m'inquiète: on ne trompe pas, on ne dépouille pas les indigents...

Pauvre, je n'aurais rien à craindre...

Riche, j'ai tout à redouter...

Ma fortune ne me donnera que des flatteurs, des parasites et des valets...

Or, c'est un camarade qu'il me faut; c'est un associé; c'est un ami...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le Français lui tendit la main:

—Maître, prononça-t-il d'un ton et d'une mine pénétrés, je ne suis pas de ceux qui oublient. Disposez de moi sans restriction. Je vous appartiens corps et âme.

VIII RETOUR A LA RUE D'AMSTERDAM

Le lendemain, les deux voyageurs s'embarquaient sur le Labrador, qui, après une traversée dénuée d'incidents,—mais pendant laquelle Richard Vautier s'était appliqué à devenir plus que jamais indispensable à son compagnon,—les déposait au Havre, son port de destination.

Vous avez assisté à leur arrivée dans la capitale.

Vous les avez suivis, à la descente du train, jusque dans un boxe de taverne, où vous les avez laissés en mesure de procéder à un lunch abondant et copieusement arrosé.

C'est là que nous allons les retrouver, ayant à peu près fini de manger,—mais n'ayant pas fini de boire.

A demi renversé sur sa chaise, sur laquelle il se balançait ainsi que sur un fauteuil à bascule; le nez et les jambes en l'air; les deux pieds appuyés au rebord de la table, ainsi qu'il convient à tout bon Yankee qui digère; lançant au plafond les tourbillons de fumée d'un cigare qui semblait une cheminée d'usine, Sam Murphy mêlait le grave au doux,—sinon le plaisant au sévère,—et passait indifféremment du porto-wine au stout, du soda-water à l'oldbrandy et de notre champagne français au sherry-cobbler national.

En des circonstances ordinaires, notre Américain pouvait boire jusqu'à en crever,—mais non point jusqu'à perdre la raison.

En cette nuit, par exemple, il n'en était pas de même:

On étouffe, chez nous, dans nos wagons fermés...

La fatigue du trajet accompli dans de telles conditions; la satisfaction de se sentir arrivé; l'atmosphère alourdie par l'orage qui grondait au dehors; le manque d'espace du boxe; le calorique du gaz restreignant l'oxigène,—tout cela déterminait, chez le captain, à défaut d'une ivresse réelle, une surexcitation visible qui allait sans cesse augmentant.

Sa face, cardinalisée par la flamme des divers breuvages entonnés, rougeoyait à l'égal d'un coucher de soleil de Ziem ou de Marilhat. Son œil papillotait. Sa langue avait besoin de s'humecter souvent pour tourner sans difficulté dans sa bouche pâteuse et contre son palais en feu.

—Vive la France! répétait-il en décoiffant une quatrième fiole de cliquot grand-mousseux: vive la France, mon camarade!...

C'est le paradis sur la terre,—la patrie des gais compagnons, des vins de prix et des jolies femmes,—le cabaret de l'univers!...

Mais c'est, surtout et avant tout, la contrée bénie,—exempte de préjugés,—où l'on a davantage souci de ce qui tinte dans votre poche que de ce qui coule dans vos veines, et où la rosée de dollars, qui glisse entre vos doigts faciles, n'a pour celui qui la reçoit ni opinion, ni caste, ni couleur, ni odeur...

Je porte un toast en son honneur avec le premier de ses produits...

A la France!... Hurrah!... Buvons!

—Morbleu! pensait son vis-à-vis, le voilà qui devient lyrique. C'est signe qu'il se grise. A merveille!

Puis, tout haut et faisant raison:

—A la France et à l'Amérique! Ce sont deux grandes nations. Elles sont dignes de se comprendre, de s'estimer et de s'aimer!

Les verres se choquèrent cordialement.

L'Américain avait quitté la position horizontale.

Il reprit, en mettant les coudes sur la nappe et en passant—sans transition—d'un sujet à un autre:

—Ah! votre satané Paris, nous allons l'explorer, le battre, le fouiller!... Car il ne s'agit pas seulement de prendre du bon temps... Il faut songer aux choses sérieuses...

Or, j'ai un devoir à remplir...

Un devoir sacré,—ou que la peste m'étouffe!...

—J'entends, fit le Français: la fille de votre frère... Eh bien, nous la retrouverons... Me voici prêt à vous seconder.

—A la bonne heure, Richard, mon fils: je n'attendais pas moins de vous... Un coup de sherry par là-dessus, hein?... Pour chasser ce diable de champagne?

—Deux si vous voulez, captain.

On trinqua derechef.

L'ami Dick poursuivit:

—Permettez-moi de vous dire, mon excellent ami, que la clé des opérations que nous nous proposons d'entreprendre réside tout entière dans les indications à vous fournies par le défunt... Ces indications, quelles sont-elles?... C'est sur elles, et sur elles seules, que nous devons baser notre plan de campagne.

Le Yankee se pressa la tête des deux poings:

—Les indications?... Ah! oui, je comprends: les renseignements consignés sur l'un des papiers que renfermait le portefeuille...

Le portefeuille que le pauvre Will me remit avant de mourir et qui est là, dans ma poche, en compagnie du mien...

Eh bien, il résulte de ces documents que la personne avec laquelle mon heureux chenapan d'aîné,—vidons ce verre à sa mémoire et qu'il nous bénisse de là-haut!—entretint des relations charnelles, était d'une beauté peu commune, qu'elle avait nom Hélène Ferrand et qu'elle donnait des leçons d'anglais et de piano dans ce que vous appelez le faubourg Saint-Germain...

—Tout cela, opina le Français après une minute de réflexion, tout cela me semble, jusqu'à présent, assez incomplet et assez vague; mais l'enfant, mon cher maître, arrivons à l'enfant...

—L'enfant fut confié à une femme d'une localité des environs de Paris...

—Et vous connaissez le nom de cette femme?... Vous connaissez le nom de cette localité?...

Au lieu de répondre, Sam Murphy déboutonna son gilet et desserra sa cravate:

—Cornes du diable! murmura-t-il, je ne sais ce que j'ai... Mes jambes battent le branle-bas... Et l'on dirait que la maîtresse cloche de Metropolitan-Church me carillonne dans le cerveau...

Richard Vautier suivait d'un œil attentif et sournois les progrès rapides de cette alcoolisation qui allait envahissant la personne de son compagnon avec d'autant plus de violence qu'elle avait mis un laps de temps plus long à couver et à éclater.

Le captain étendit la main vers une fiole au col de cigogne étiquetée Fine champagne:

—Une gorgée de ceci me remettra... Médecine homéopathique... Similia similibus, comme rabâchait cet âne bâté de savant qui a enterré le pauvre Will...

Le Français l'arrêta:

—Maître, ménagez-vous, de grâce...

—Je me ménagerai quand je n'aurai plus soif...

—Eh bien, insinua Richard, que n'étendez-vous ce cognac dans une certaine quantité d'eau?...

—De l'eau?...

—De l'eau frappée, par exemple, ce serait le plus sûr moyen de vous désaltérer...

Le Yankee jeta au flacon un regard empreint de regrets cuisants et de protestations muettes:

—Noyer ce nectar divin!... Vous êtes un bourreau, ami Dick!... Mais, enfin, puisque vous le voulez absolument...

L'autre appuya avec sollicitude:

—Je l'exige et je vous en prie.

Puis il appela:

—Sommelier!

Celui-ci entr'ouvrit la porte du boxe.

L'ami Dick commanda:

—Une carafe frappée!

IX CARAFE FRAPPÉE

—Décidément, Richard, grommelait le captain, vous êtes un garçon précieux pour le conseil non moins que pour l'action... Et quand je pense que, si j'avais écouté les sornettes dont feu mon aîné me rabattait les oreilles, alors que la crise décisive se préparait à l'emporter, je me serais défié de vous... Par bonheur, il y a beau temps que j'ai donné à ces propos d'illuminé la volée hors de mon esprit!

Le sommelier rentra, portant sur un plateau, qu'il déposa sur la table, la carafe que nous lui avons vu remplir de kirsch précédemment.

Dick lui fit signe de sortir.

Ensuite il versa dans une haute chope à bière deux doigts de cognac environ et combla jusqu'aux bords le vide du récipient avec le contenu de la carafe.

Pendant qu'il remuait ce mélange à l'aide d'une grande cuiller à grog:

—Que je sois à jamais rayé du nombre des élus du Seigneur, maugréait son compagnon, s'il ne faut pas que je vous aime terriblement pour consentir à avaler cette médecine!

—Et moi, repartit le Français, soyez persuadé que c'est dans votre intérêt, dans votre intérêt seul que j'insiste.

Il lui présenta le breuvage:

—Allons, buvez. C'est un élixir de santé qui vous dégagera le cerveau, vous éclaircira les idées et vous dérouillera les muscles.

Sam Murphy prit le verre avec un mouvement et une grimace de résignation.

Puis il l'éleva vers ses lèvres en fermant les yeux et l'ingurgita d'un trait.

L'effet ne se fit pas attendre de cette forte dose d'alcool absorbée:

La face de l'Américain devint couleur de brique; ses prunelles roulèrent sur le blanc de la cornée comme un canot à la dérive; sa poitrine se gonfla, soulevée par le brûlot qu'il venait d'entonner...

Un chapelet de jurons internationaux se défila de sa gorge embrasée:

—Der Teufel!... Vinte dios!... Goddam!...

Le boxe tournait et l'entraînait...

Une subite expression d'inquiétude envahit les traits de Richard Vautier:

—Misère de moi! pensa-t-il, est-ce que je lui en aurais fait trop prendre?... S'il allait succomber à une congestion?... Il ne faut pas qu'il meure dans ce lieu public...

Et, se rapprochant vivement du Yankee:

—Vous sentez-vous indisposé? demanda-t-il.

Par un effort surhumain, Sam était parvenu à dompter—pour un moment—les effets de cette véritable eau-de-feu.

Il s'administra sur la poitrine un coup de poing à défoncer une futaille:

—Allons donc! la cale est solide!... Chevillée de cuivre comme un bâtiment de guerre!... Et capable de jauger cinq cents tonneaux!

Puis, tendant son verre:

—Seulement, versez encore!... Versez toujours!... On dirait qu'un millier d'épingles a pris mon gosier pour pelote!

Le Français s'empressa de se rendre à ce désir qui servait si bien ses projets, et, tandis que son compagnon buvait avec avidité:

—Maintenant, reprit-il, revenons à miss Eva...

—Miss Eva?...

—Votre nièce...

—Ah! c'est vrai... Nous parlions de ma nièce... Et qu'en disions-nous, de cette fille de mon frère?...

—Vous me disiez qu'elle avait été confiée à une paysanne des environs de Paris...

—Oui, à une paysanne nommée Françoise Mauclerc... Dans une localité qui s'appelle Chatou... C'est écrit dans les papiers de Will...

—Bon: pour retrouver cette femme,—si, toutefois, elle existe encore,—nous n'avons qu'à étendre la main... Chatou est à peine à vingt minutes d'ici... Et demain matin, s'il nous convient...

—Pourquoi attendre à demain matin? interrompit l'Américain. Partons de suite. Lançons-nous en chasse!...

Il se mit péniblement sur ses pieds:

—Away! away! Le temps perdu est une non valeur. Payons la dépense, et en route!

Pas un muscle du masque de l'ami Dick ne broncha.

Seulement on vit poindre à nouveau—pour s'éteindre aussitôt qu'allumée—la clarté cauteleuse que nous avons déjà signalée sous l'abat-jour prudent de sa paupière.

Ce que proposait le Yankee était ce à quoi il tendait à l'amener.

Il eut l'air, cependant, de faire des objections:

—Eh! vous n'y songez pas, captain! Il est près de deux heures du matin. Or le premier train du railway qui nous conduira à Chatou ne part pas avant cinq ou six...

Samuel frappa sur la table:

—Dans toutes les républiques du monde, l'argent est empereur et roi. Il commande et l'on obéit. On chauffera un train expressément pour nous...

L'autre eut un sourire:

—Ces choses-là, mon cher maître, ne se font pas en France aussi vite et aussi facilement que vous croyez,—et, avant que nous n'ayons obtenu de qui de droit l'autorisation de recourir à ce moyen de locomotion, nous aurions eu dix fois le temps d'arriver à pied...

—Alors, envoyez chercher une voiture!... Et qu'on se hâte!... J'étouffe dans l'infernale chaleur de cette boîte!...

—Désirez-vous encore quelques gouttes d'eau frappée?...

—Oui, certes!... Donnez... Donnez vite!...

Le reste de la carafe y passa.

L'Américain se cramponnait à la table pour ne pas tomber.

—Une voiture, soit, reprit Dick; encore je doute qu'à cette heure nous puissions rencontrer un cocher qui consente...

Murphy lui coupa la parole:

—Le coachman, je l'achète, lui, son cab et ses chevaux...

—Mais il fait un temps horrible... Entendez-vous le tonnerre?... Entendez-vous la pluie?

Le Français connaissait à fond son compagnon.

Il savait qu'une fois déséquilibré par l'ivresse, celui-ci se montrait aussi têtu qu'une mule, et que, plus on essayait de le dissuader de faire une chose, plus il s'opiniâtrait à la faire.

Le captain frappa du pied:

—Saints du ciel! restez ici, si bon vous semble... Moi, je dérape... Et je cingle sur Chatou, toutes voiles dehors, à travers la foudre et le déluge!

—Tout beau, Sam! ne vous fâchez pas! Je règle l'addition et je vous accompagne.

Et le Français sortit du boxe pour se rendre au comptoir.

Le Yankee le suivit d'un regard hébété:

—Dieu me damne, bégaya-t-il, si ce brave Richard ne marche pas de travers!... Il se sera grisé abominablement avec toutes ces liqueurs maudites... Moi, qui n'ai bu que de l'eau, je suis ferme sur mes jambes...

Puis, hasardant un pas et manquant de tomber:

—J'ignorais que mon secrétaire eût l'habitude de se livrer à la boisson... Une détestable habitude... L'intempérance est un péché...

Puis encore, éclatant d'un rire lourd et épais:

—Je parle comme un clergyman... Il est vrai que j'en ai le droit... Car celui-là, qui prétendrait que j'ai une légère pointe, serait un stupide animal.

X A TRAVERS L'ORAGE

Nous avons dit que, depuis le coucher du soleil, la masse du ciel sans étoiles n'avait cessé de peser sur Paris comme une immense calotte de plomb.

Vers une heure du matin, une suite de coups de vent, précurseurs du grain qui approchait, avait pris la ville en écharpe, soulevant des trombes de poussière et mettant en déroute la foule qui grouillait dehors sous prétexte de «prendre le frais».

Vingt minutes plus tard, l'orage éclatait avec une singulière violence.

Le pavé sonnait sous le choc retentissant d'une averse de grêle...

Bientôt ce large bruit de la grêle battant le sol de tous côtés était traversé par un craquement sec et déchirant, contemporain d'une illumination blafarde...

Puis les échos du ciel et de la terre, transformant cette explosion, la renvoyèrent de toutes parts en un formidable roulement.

A dater de cet instant, l'orgie de l'ouragan grandit, exagérant sa turbulence et ses tumultes.

La nuit poussa des cris surhumains.

Le ciel, éventré dans tous les sens, montra l'incendie de ses entrailles en un désordre splendide jusqu'à l'horreur.

Au plus fort de la tourmente, Richard Vautier et Sam Murphy montaient la rue d'Amsterdam dans la direction du boulevard extérieur.

On ne rencontrait plus personne.

Ce véritable déluge avait forcé les gardiens de la paix, qui s'échelonnent dans ces parages, à se réfugier dans l'encoignure des portes.

On n'entendait que le fracas des éléments déchaînés,—et, à de rares intervalles, le roulement d'une voiture qui fuyait, emportée par un cheval au galop.

Les deux compagnons cheminaient lentement sous la cataracte qui les trempait des pieds à la tête.

L'Américain s'accrochait à l'épaule du Français. L'ivresse, chez lui, produisait tous ses effets. Ses jambes partageaient la lourdeur de son crâne. Il les soulevait avec peine, titubant et butant de ci, de là...

Il achevait de s'étourdir en bavardant:

—Go ahead! Nous marchons à la conquête d'une héritière... D'une héritière qui vaut la moitié d'un milliard... Saluez, Richard, mon garçon: on n'en égare pas tous les jours de ce calibre par le monde.

L'autre ne répondait rien.

Son visage avait revêtu une sinistre expression de résolution et d'ironie.

Mais le Yankee ne le voyait point.

Dans les ténèbres épaisses, l'éblouissement des éclairs ne lui montrait que les hautes maisons de la rue et que le pavé ruisselant sur lequel il glissait à chaque pas.

—Et, quand nous l'aurons découverte, poursuivait-il, oui, quand nous l'aurons découverte, savez-vous ce que j'en ferai?... Dites, le savez-vous, compère?... Eh bien, je l'épouserai, carajo!

—Vous! s'exclama Richard en tressaillant.

—Pourquoi non, en obtenant les dispenses exigées par l'Eglise?... D'ailleurs, ce n'est pas un oncle qui convole avec sa nièce... C'est une montagne de dollars qui s'unit à une autre montagne de dollars.

Ils étaient parvenus à une rue transversale.

—Tournons à gauche, fit le Français.

—Tournons, répéta le captain.

Il ne se gouvernait plus et se trouvait dans l'impossibilité absolue de résister à son guide.

Sa raison l'abandonnait comme fuient les habitants d'une maison que l'incendie dévore.

—All right! balbutiait-il, nous sommes en voiture... Nous courons... Plus vite, cocher!... Plus vite encore!... Crève tes chevaux!... On les payera... Souviens-toi que tu conduis un homme de cinq cents millions à une fiancée qui représente exactement la même somme!...

Puis, portant la main à sa poitrine avec un cri de douleur:

—Oh! cette eau!.... Cette eau de France!... Sa glace est une flamme!

Il s'arrêta.

Un éclair, qui l'enveloppa de pâles lueurs, lui fit voir un espace vide, qu'étoilaient une demi-douzaine de rues aboutissantes,—moitié place et moitié pont,—avec, au lieu de maisons en bordure, de hauts parapets qui semblaient faits de poutres croisées.

Au-dessous de ces parapets, une sorte d'abîme d'une profondeur sombre se piquait de mouches de lumière blanches ou rouges.

Quelques-unes de ces mouches couraient, avec un grondement sourd qui se mêlait aux éclats du tonnerre et des stridences de sifflet qui trouaient le crépitement de l'ondée.

Les autres demeuraient immobiles.

—Où sommes-nous? interrogea Sam.

—Nous sommes arrivés, répondit l'ami Dick.

Le lendemain paraissait dans les journaux du soir l'article qui forme le prologue de ce récit.

FIN DE LA SECONDE PARTIE

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