JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI
Reading edition
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
1911
AVANT-PROPOS
Pour bien comprendre la Chine, il faut savoir qu'elle porte au cœur depuis trois cents ans une plaie profonde et toujours saignante. Lorsque le pays fut conquis par les Tartares Mandchous, l'antique dynastie des Ming dut céder le trône à celle des Tsin envahisseurs; mais la nation chinoise ne cessa ni de la regretter, ni d'attendre son retour. La révolution est donc permanente en Chine; c'est un feu qui couve éternellement, éclate en incendie dans quelque province, puis s'éteint pour se rallumer bientôt dans une autre.
L'Empire Jaune est sans doute trop immense pour que les révoltés puissent s'entendre et, par un effort collectif, briser enfin le joug des Tartares. Plusieurs fois cependant, les Chinois de race furent tout près de la victoire. Ainsi, il y a une vingtaine d'années, des événements que l'Europe n'a jamais bien connus, bouleversèrent la Chine. Les révoltés, victorieux pour un temps, proclamèrent à Nang-King un empereur de sang chinois et de la dynastie des Ming. Il s'appelait Ron-Tsin-Tsé, ce qui signifie: la Floraison définitive, et sa période fut nommée par ses fidèles Taï-Ping-Tien-Ko, ce qui signifie: l'Empire de la grande paix céleste. Il régna dix-sept années, concurremment avec l'empereur tartare de Pékin, et à peine dans l'ombre.
Plus tard, on s'efforça de supprimer même son histoire; les livres qui la contaient furent confisqués et brûlés, et on défendit, sous peine de mort, de prononcer son nom.
Voici cependant la traduction du passage qui le concerne, dans le volumineux rapport adressé par le général tartare Tsen-Kouan-Weï à l'empereur de Pékin:
«Quand les révoltés se soulevèrent dans la province de Kouang-Tong, dit-il, ils s'étaient emparés de seize provinces et de six cents villes. Leur coupable chef et ses criminels amis étaient devenus formidables. Tous leurs généraux se fortifiaient dans les places qu'ils avaient prises, et ce n'est qu'après trois années de siège que nous fûmes de nouveau maîtres de Nang-King. En ce moment, l'armée rebelle comptait plus de cent mille hommes, mais pas un seul ne consentit à se rendre. Dès qu'ils se jugèrent perdus, ils mirent le feu au palais et se brûlèrent vifs. Beaucoup de femmes se pendirent, s'étranglèrent ou se jetèrent dans les lacs des jardins. Je parvins cependant à faire prisonnière une jeune fille et je la pressai de me dire où était leur empereur, «Il est mort, répondit-elle; vaincu, il s'est empoisonné; mais aussitôt après on a proclamé empereur son fils Hon-Fo-Tsen.» Elle me conduisit ensuite à sa tombe, que je donnai l'ordre de briser; on y trouva en effet l'empereur, qu'enveloppait un linceul de soie jaune brodé de dragons. Il était vieux, chauve, avec une moustache blanche. Je fis brûler son cadavre et jeter sa cendre au vent. Nos soldats détruisirent tout ce qui restait dans les murs; il y eut trois jours et trois nuits de tueries et de pillages. Cependant une troupe de quelques milliers de rebelles, très bien armés, réussit à s'échapper de la ville, après avoir revêtu les costumes de nos morts, et il est à craindre que leur nouvel empereur ait pu fuir avec eux.»
Cet empereur Hon-Fo-Tsen, qui, en effet, avait pu s'enfuir de Nang-King, fut considéré par les vrais Chinois comme le souverain légitime, et sa descendance, secrètement, lui succédera vraisemblablement sans interruption.
Il y a quelques années, un homme très remarquable, qui semblait incarner la Chine nouvelle, rêva une réconciliation pacifique et sincère entre les deux races ennemies. (Il avait bien d'autres rêves encore, comme par exemple celui de fonder les États-Unis du monde.) Il conçut le projet, presque irréalisable, de gagner à ses idées l'empereur de Pékin lui-même et, avec son concours, de réformer la Chine, sans verser de sang. Il s'appelait Kan-You-Wey. Pour se rapprocher de l'empereur, il ouvrit une école à Pékin en 1889.
Des rumeurs, mais combien contradictoires, couraient sur la personnalité de cet invisible empereur Kouang-Su, gardé en tutelle, comme captif au fond de ses palais, et si inconnu de tous. Les uns le disaient bienveillant, lettré, curieux des choses modernes. Les autres le représentaient comme faible d'esprit et de corps, livré à tous les excès et incapable d'agir.
Kan-You-Wey ne voulut croire que la version favorable; il savait d'ailleurs ce que valaient les ministres de la Régente, maîtres, avec elle, du pouvoir; il plaignait l'impériale victime, tout son cœur allait vers ce souverain, puisqu'il était malheureux. Mais comment l'atteindre, par delà ses quadruples murailles? Comment éveiller l'attention de la mélancolique idole?... Kan-You-Wey renouvela dix fois la tentative, avec un zèle d'apôtre, et réussit enfin, en 1898, grâce à l'un de ses disciples, à placer sous les yeux de l'empereur un mémoire qu'il avait préparé.
Alors le souverain-fantôme se réveilla; très frappé par ces idées subversives, il voulut qu'elles lui fussent expliquées en détail et accorda une audience au novateur; tout de suite il subit l'influence de ce grand esprit; il fit de lui son ministre, son confident intime, et, soutenu par ses conseils, il parvint à ressaisir le pouvoir.
C'est à ce moment du règne de Kouang-Su que se déroule notre drame; l'empereur lui-même en est le héros, et Kan-You-Wey y figure sous le nom de Puits-des-bois....
JUDITH GAUTIER ET PIERRE LOTI.
PERSONNAGES
L'EMPEREUR DE PÉKIN, de race tartare et de la dynastie des Tsin (30 ans) PUITS-DES-BOIS, conseiller de l'Empereur tartare. PORTE-FLÈCHE } seigneurs chinois de la Cour de Nang-King PRINCE-FIDÈLE } PRINCE-AILÉ. } FILS DU PRINTEMPS, petit empereur chinois de Nang-King (7 ou 8 ans). LUMIÈRE-VOILÉE, conseiller de l'Impératrice. LE GRAND ASTROLOGUE. UN GÉNÉRAL TARTARE. LE PEUPLIER, grand mandarin. LE ROC } PETIT-SAPIN } jardiniers du Palais de Nang-King. LE COURBÉ } LE FORT } DEUX ESPIONS TARTARES. DEUX BOURREAUX TARTARES. UN EUNUQUE. LA FILLE DU CIEL, impératrice de race chinoise et de la dynastie des Ming (24 ou 25 ans). LOTUS D'OR } CINNAMOME } filles d'honneur de l'Impératrice. TRANQUILLE-ÉLÉGANCE } LA PERLE } LA GRANDE MAITRESSE DU PALAIS DE NANG-KING. LA GRANDE MAITRESSE DU PALAIS DE PÉKIN. MARCHANDES DE BONBONS ET DE FLEURS, DES RUES DE PÉKIN. GRANDS MANDARINS ET GENS DU PEUPLE. SOLDATS CHINOIS ET SOLDATS TARTARES.
L'action se passe de nos jours en Chine.
ACTE PREMIER
PREMIER TABLEAU
Les jardins du Palais de Nang-King. A gauche, le pavillon des filles d'honneur, précédé d'une véranda enguirlandée. Entre les arbres et les buissons fleuris, on aperçoit des toitures de faïence jaune, aux angles retroussés et hérissés de monstres. Grands cèdres contournés. Étangs, ruisseaux, ponts courbes en marbre et en laque rouge.
Préparatifs de fête. Au fond, des serviteurs plantent des bannières, des lances, des insignes de toutes formes. Plus près, d'autres nettoient le jardin, balaient la pluie de fleurs tombée des arbres. Soleil levant.
SCÈNE PREMIÈRE
LE ROC, PETIT-SAPIN, LE FORT, LE COURBÉ, JARDINIERS.
On entend dans le lointain une cloche et un tambour.
LE ROC, qui s'arrête de travailler et prête l'oreille.
Entendez-vous la grosse cloche de bronze et le grand tambour?... Encore un prince qui passe sous le portail d'honneur, un de plus qui fait son entrée dans notre palais de Nang-King.
PETIT-SAPIN
J'entends, oui.... Mais j'aimerais mieux voir....
LE FORT
Les beaux spectacles ne sont pas faits pour nous.
LE ROC
Les cérémonies n'ont pas besoin de nos regards.
PETIT-SAPIN
Oui, oui, on sait: notre fonction est de travailler à l'écart, de préparer patiemment la beauté de la fête qui ne sera pas pour nos yeux.
LE FORT
Vas-tu te plaindre?... Chaque être doit accepter la place qui lui échoit dans la vie.
LE ROC
La loi est pour tous. Il y a des animaux fiers et superbes, des oiseaux qui ont un magnifique plumage. Et il y a aussi des rats et d'affreux insectes qui répugnent.
LE FORT
Il se trouve des rois parmi les arbres et des princesses parmi les fleurs.
LE ROC
Et beaucoup de pauvres plantes n'ont ni beauté ni parfum.
PETIT-SAPIN
La pluie les arrose tout de même et le soleil les réchauffe.
LE COURBÉ
Il arrive aussi que le hasard favorise le plus humble.... Tenez, moi, sans avoir mérité pour cela aucun reproche, j'ai vu ce qu'il m'était interdit de voir.
LE FORT
Toi! Tu as vu?
PETIT-SAPIN
Quoi? quoi? Oh! raconte-nous.
LE COURBÉ
Eh bien ... c'était hier, après le coucher du soleil, les autres travailleurs venaient tous de partir; moi, qui n'avais pas fini, j'étais resté à polir un des grands lions de marbre, vous savez, au portail d'honneur. Je travaillais sans me méfier, quand tout à coup voilà que le tambour bat, que la cloche tinte, que les veilleurs descendent de la tour du guet pour ouvrir la grande porte. Des gardes accourent, et des chefs, et des ministres. J'entends dire que celui qui arrive est le plus important de tous les invités, le vice-roi des provinces du Sud. Comment m'échapper au milieu de tous ces beaux personnages?... Impossible!... Je me cache derrière une des grosses pattes, je me fais tout petit, personne ne prend garde à moi ... et j'ai vu, j'ai vu, à travers le globe ajouré, vous savez, que le lion tient sous sa griffe....
PETIT-SAPIN
Toi! tu as vu entrer le vice-roi avec son cortège?...
LE COURBÉ
Oui, moi!... Oh! tant de costumes de soie et d'or! tant de chevaux qui étaient tout brillants de pierreries! tant de bannières! Et des visages terribles, et des regards effrayants d'orgueil!.... Mais quand il parut, lui, oh! comme j'ai compris que tout le reste ne comptait plus.... Pâle, l'air très las, sur un cheval maintenu par deux valets.... Un costume simple, mais qui avait l'air plus riche que ceux des autres.... Il était tellement imposant que mon cœur ne pouvait plus battre dans ma poitrine et il me sembla que si seulement il tournait vers moi ses yeux, qui ne regardaient rien, du coup je tomberais mort.
PETIT-SAPIN
Eh bien! vrai! Si rien que pour un vice-roi c'est à ce point-là, que serait-ce donc, hein! si on était regardé par l'empereur même?
LE COURBÉ
Non, je vous assure, celui qui ne l'a pas vu, ne peut pas....
PETIT-SAPIN
Chut! chut! Un officier du palais.
SCÈNE II
LES MÊMES, PORTE-FLÈCHE, OFFICIER DU PALAIS.
PORTE-FLÈCHE
Alors, c'est cela, votre travail! En vains bavardages, vous dissipez les précieuses minutes qui nous restent.
LE COURBÉ
Le travail s'achève, seigneur.
PORTE-FLÈCHE
Il s'achève? Et moi je vois le sol encore tout jonché de pétales et de fleurs mortes.... Ici, surtout, à l'entour du pavillon des filles d'honneur (à part), là où s'épanouit la fleur vivante que j'aime.
LE COURBÉ
A peine a-t-on fait la place nette que le vent malicieux secoue les branches, et c'est à recommencer.
PORTE-FLÈCHE
Enlevez au moins là, sur la mousse..., on dirait des taches, toutes ces fleurs fanées....
SCÈNE III
LES MÊMES, LOTUS-D'OR, CINNAMOME, LA PERLE, TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, FILLES D'HONNEUR.
Elles paraissent, furtivement, sous la véranda du pavillon. Lotus-d'Or s'avance lentement et s'accoude à la balustrade. Porte-Flèche la contemple avec émotion.
CINNAMOME, à demi-voix
J'ai cru reconnaître la voix du seigneur Porte-Flèche....
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
Lotus-d'Or l'a reconnue avant toi.
LA PERLE
Toujours ce jeune homme rôde par ici.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
On sait pourquoi.
CINNAMOME
Voyez, il salue notre compagne comme on salue une reine.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
N'est-elle pas la reine de son cœur?
PORTE-FLÈCHE
La brise du printemps m'effleure et me grise du parfum des lotus.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
L'allusion est transparente....
CINNAMOME
On sait que «brise du printemps» signifie amour....
LA PERLE
Et elle s'appelle: Lotus-d'Or!...
LOTUS-D'OR, à Porte-Flèche.
Seigneur! j'ai entendu que vous commandiez d'enlever ces fleurs.... Me suis-je trompée?...
PORTE-FLÈCHE
J'ai osé élever la voix pour donner cet ordre ... peut-être vous ai-je déplu?
LOTUS-D'OR
Oh! non!... mais je veux vous demander grâce pour ces mortes charmantes: laissez-les quelque temps encore former un tapis au pied de notre pavillon. Arrachées de leurs tiges elles sont belles cependant, et embaument.
PORTE-FLÈCHE
Quelle gloire pour moi de vous obéir! J'envie ces fleurs qui seront foulées par vos petits pieds.
Il fait signe aux jardiniers de s'éloigner.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, tirant Lotus-d'Or par la manche.
Assez! Lotus-d'Or! Ce n'est pas convenable d'écouter de tels propos.
PORTE-FLÈCHE
N'avez-vous plus rien à me dire?
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
Allons! viens! Rentrons!
LOTUS-D'OR, à Tranquille-Élégance.
Non, attends un peu.... (A Porte-Flèche.) Seigneur, vous le savez, les nouvelles sont lentes à parvenir dans le quartier des femmes ... et ma curiosité est bien impatiente, en ce jour solennel entre tous, où notre impératrice va restaurer le trône de la lumineuse dynastie des Ming et prendre la régence de l'Empire. A quelle heure exactement commence la fête?... Savez-vous l'ordre des cérémonies?
PORTE-FLÈCHE
Quelle joie pour moi de pouvoir vous répondre. Les crieurs du Ministère des Rites ont proclamé hier au soir l'ordre de la solennité. J'ai noté ce que j'entendais.
Il tire de sa manche un petit rouleau de soie.
Je compte en écrire plus tard quelques poèmes. C'est une date si unique dans les annales de la Chine!...
LOTUS-D'OR
Oh! lisez-nous, seigneur!
Les jeunes filles, curieuses, se rapprochent.
PORTE-FLÈCHE, lisant.
«En cette journée magnifique, où notre Impératrice, quittant le deuil de son illustre époux, va prendre le pouvoir au nom de son fils, en dépit de l'usurpateur qui, depuis trois cents ans, tient la Chine sous le joug:
»Ordre à tous les hauts fonctionnaires du palais, aux maîtres des cérémonies, aux grands secrétaires d'État, aux ministres, aux guerriers, aux princes, aux gardiens du Sceau Impérial, de se tenir prêts avant la dernière veille de la nuit et de réunir les objets précieux dont ils ont la garde, afin de les disposer selon les rites, sur les six tables d'or, dans le Palais de la Grande Pureté. L'intendant de la musique placera les orchestres et les chanteurs sur les galeries et dans la salle du trône. Dès que la dernière veille aura sonné, l'astrologue ira avertir l'Impératrice que c'est l'heure choisie où elle doit monter au temple de ses ancêtres pour faire aux Mânes augustes les offrandes prescrites. Sa Majesté ne sera accompagnée que des princesses et des filles d'honneur.»
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
Nous!... Alors, rentrons, il faut nous préparer bientôt.
LOTUS-D'OR
On nous préviendra quand il sera temps.
PORTE-FLÈCHE, continuant de lire.
«Du temple des ancêtres au palais de la Grande Pureté, tous les fonctionnaires, officiers, gardes, secrétaires, feront la haie sur le passage de l'Impératrice, qui sera portée dans un palanquin orné de dragons et de phénix, jusqu'au pied de l'escalier conduisant à la salle du trône, où aura lieu, la grande cérémonie de l'investiture.»
LOTUS-D'OR
Est-ce que les femmes y assisteront?
PORTE-FLÈCHE
Oui; les princesses et les filles d'honneur forment le cortège de l'Impératrice et se groupent autour d'Elle.
LOTUS-D'OR
Ah! je n'étais pas bien sûre.... C'est cela surtout que je voulais savoir....
PORTE-FLÈCHE
Le jeune empereur sera auprès de sa courageuse mère qui va régner en son nom.... Régner, vous savez comment! Régner dans le mystère, dans l'angoisse, à travers d'inextricables obstacles....
LOTUS-D'OR
Tant de cœurs battent pour elle, tant de bras voudraient la défendre....
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
Tous les invités sont-ils arrivés au palais?...
PORTE-FLÈCHE
Je le crois.... On a logé le plus puissant d'entre eux, le vice-roi du Sud, pas bien loin d'ici, dans le pavillon des Sources Claires. Si les buissons n'étaient pas si touffus, de votre demeure on verrait l'angle de son toit.
CINNAMOME, à demi-voix.
J'aimerais apercevoir le prince!...
LOTUS-D'OR
Une question encore, seigneur: un danger prochain ne nous menace-t-il pas? Des rumeurs viennent sourdement jusqu'à nous.... Nos provinces reconquises sont-elles sûrement gardées?...
PORTE-FLÈCHE
Hélas! même pendant les heures de joie l'inquiétude nous mord; hélas! quand l'arôme délicieux d'une fleur nous caresse, il nous faut redouter l'orage qui toujours gronde à l'horizon!... La gazelle avait un peu de répit parce que le tigre était blessé. S'il guérit, il se rejettera aussitôt à la poursuite de sa proie.
LOTUS-D'OR
Quel est le sens de cette image?
PORTE-FLÈCHE
C'est que l'empereur tartare, celui qui règne à Pékin, et nous considère, nous Chinois dépossédés, comme des rebelles, vient d'être vaincu dans une guerre que lui ont faite les barbares formidables de l'Occident; à grand'peine il a obtenu la paix et n'est pas tout à fait remis de sa défaite.
LOTUS-D'OR
Ah! oui, le bruit de cette guerre nous était venu; mais quelle en fut donc la cause?
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
Comme la politique l'intéresse....
LA PERLE
Quand c'est ce jeune homme qui renseigne....
PORTE-FLÈCHE
La cause en est singulière: un prince, parent de l'usurpateur tartare, a eu la folle idée de réunir une troupe de bandits, sous prétexte de la jeter contre les sujets chrétiens en exécration dans le nord de la Chine. Mais, la horde déchaînée, on n'a pu la retenir; elle s'est ruée aussi contre les barbares étrangers, dont la présence était depuis longtemps tolérée autour des palais. Alors les armées des nations d'Occident sont venues saccager Pékin, d'où l'empereur tartare, avec toute sa cour, s'était enfui.
LOTUS-D'OR
Sans doute, il est malheureux pour nous que l'usurpateur ait obtenu la paix....
PORTE-FLÈCHE
Qui sait? La Chine serait tombée peut-être sous une domination plus funeste encore....
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
La leçon n'est pas finie?...
LOTUS-D'OR, se retirant.
Il est temps, seigneur, de nous parer pour la fête.
PORTE-FLÈCHE
C'est vous qui embellirez la parure.
LOTUS-D'OR
Ne vous moquez pas.... Au revoir, seigneur.
PORTE-FLÈCHE, qui voit venir quelqu'un vers la droite.
Oh! rentrez vite!... Votre illustre voisin, le vice-roi du Sud, se promène dans les jardins et vient de ce côté-ci.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, baissant un store de bambou.
Si nous pouvions l'apercevoir à travers les stores!...
PORTE-FLÈCHE
Adieu! Je dois céder la place à un aussi noble promeneur.
Les jeunes filles rentrent, Porte-Flèche sort rapidement.
SCÈNE IV
L'EMPEREUR TARTARE, déguisé en vice-roi du Sud, PUITS-DES-BOIS, son ministre.
PUITS-DES-BOIS
Je ne vois personne.... Votre Majesté peut s'avancer.
L'EMPEREUR
«Votre Majesté».... Tu veux donc me perdre?
PUITS-DES-BOIS
Oh! Sire!
L'EMPEREUR
Encore!
PUITS-DES-BOIS
Quand nous sommes seuls, je ne peux m'empêcher....
L'EMPEREUR
Il le faut.... Derrière ces stores, très probablement, des espions nous surveillent.
PUITS-DES-BOIS
Des curieuses plutôt: c'est le pavillon des filles d'honneur.
L'EMPEREUR
Le pavillon des filles d'honneur!... Alors, il y a aussi des filles d'honneur! Non, vraiment, je crois rêver! Je savais pourtant ce que je venais chercher ici. Qu'en trois siècles de règne, les empereurs de ma dynastie n'ont jamais dompté la sourde révolte des vaincus, je le savais! Que dans les provinces du Sud les rebelles n'ont jamais courbé la tête, oui, je le savais. Que Nang-King est leur centre et qu'ici même un descendant des Ming a régné pendant plus de dix-sept ans avant d'être anéanti par nos armées, je n'ignorais rien de tout cela.... Mais je croyais que ce simulacre d'empire était plus mystérieux, plus dans l'ombre.... Et voici que je trouve un palais aussi beau que le mien, des gardes, des fonctionnaires, des ministres, un cérémonial réglé comme dans ma propre cour.... Notre empire est trop grand, vois-tu pour être gouverné par une seule tête.... J'ai voulu voir par mes yeux. J'étais préparé à toutes les surprises et, cependant, ceci me dépasse!
Il s'assied sur un banc, au pied d'un arbre en fleur.
PUITS-DES-BOIS
Ce qui est plus surprenant encore, c'est que vous soyez ici, vous, à l'insu de tous; ici, chez vos implacables ennemis, et vêtu à la mode d'il y a trois cents ans!...
L'EMPEREUR
Il est heureux que ce vice-roi du Sud, dont j'ai pris la place, soit de ma taille.... Que peut-il penser de cette aventure, dans le navire où on me le garde prisonnier? Que se figure-t-il, hein?...
PUITS-DES-BOIS
Tout, plutôt que la vérité.
L'EMPEREUR
S'il s'échappait pourtant, serais-je assez perdu?
PUITS-DES-BOIS
Mon cœur est comme pris dans un étau.... Ne l'êtes-vous pas, de toutes façons, perdu?...
L'EMPEREUR
Tais-toi. Après tout, qu'est-ce que j'ai donc à risquer, moi? Ma vie? A l'ombre de ce trône, dont on m'écarte, n'est-elle pas une interminable agonie? Ah! de quel poids m'écrasent les heures lentes qui tombent!... Qui dira l'horreur de cette stagnation molle, de cette solitude oisive? Oh! la rage qui dévaste l'âme, quand on est le Maître, et que l'on n'a aucun pouvoir!... Si je trouve ici la mort, je serai encore heureux mille fois d'être venu! Toute ma triste existence antérieure ne vaut pas ces quelques jours de fuite et de voyage, l'ivresse de m'être échappé, d'avoir rompu, pour un temps, toute cette trame grise et soyeuse qui m'emprisonnait. Oh! agir! Agir au soleil, agir comme un homme, entreprendre une action téméraire qui, si je meurs, au moins, restera pour honorer ma mémoire!
PUITS-DES-BOIS
Vous êtes grand, vous êtes noble, vous êtes intrépide; mais moi, qui ne suis rien, j'ai le droit de trembler!...
L'EMPEREUR
C'est toi, pourtant, qui as éveillé mon esprit, qui l'as tiré de sa torpeur mortelle; c'est toi qui m'as insufflé la volonté et la force. N'as-tu pas approuvé mon projet? N'as-tu pas trouvé noble, et digne d'un sage, le rêve dont je m'enivrais?
PUITS-DES-BOIS, s'agenouillant auprès de l'Empereur.
J'ai crié d'enthousiasme, j'ai pleuré d'émotion, quand j'ai compris votre sublime pensée.... Mais c'est un rêve impossible et, vouloir le réaliser, est une folie, généreuse autant que vaine! J'ai peur pour vous, Sire, mon bien-aimé maître, j'ai peur!...
L'EMPEREUR
Peur de quoi?... Jusqu'à ce jour, tout ce que j'avais imaginé ne s'est-il pas accompli comme par enchantement?
PUITS-DES-BOIS
Jusqu'à ce jour, oui, je ne dis pas non!
L'EMPEREUR
Ma sortie du palais, qui semblait si périlleuse: aucun obstacle!... Toi, mon cher ministre, dans ton palanquin officiel, moi à tes côtés sous le costume de ton secrétaire! Je souriais, t'en souviens-tu? comme un écolier qui prend la clef des champs; j'avais l'air trop joyeux, cela te faisait peur.... Et lui, ton pauvre petit secrétaire, ton élève, presque ton fils, consentant à prendre ma place, dans mon lit aux soies funèbres, au fond de ma chambre sépulcrale, grillée, murée, remurée, où l'on étouffe à respirer des parfums trop suaves!... Si j'en réchappe, que pourrai-je bien faire pour reconnaître ce dévouement prodigieux: s'être substitué au martyr que j'étais, être entré dans la momie d'un Empereur de Chine!
PUITS-DES-BOIS
Ce rôle, saura-t-il le tenir?
L'EMPEREUR
Ah! c'est un rôle aisé, que celui de souverain, dans ma triste chambre close: dormir, lire ou méditer; se garder de rien faire de plus.... J'ai employé l'arme dont on se sert si souvent contre moi: on m'accuse d'être malade, quand je ne le suis pas; cette fois je prétends l'être, qui osera ne pas le croire?
PUITS-DES-BOIS
Et le médecin, qui soigne ce faux empereur, êtes-vous sûr au moins de sa fidélité?
L'EMPEREUR
Mon médecin? quel intérêt aurait-il à trahir? Il croit à quelque expédition galante et je lui ai promis une province si mon absence n'est pas découverte. Il veille sur son malade et interdit sévèrement à quiconque de l'approcher.
PUITS-DES-BOIS
C'est admirable!...
L'EMPEREUR
Même dans ma ville de Pékin, qui donc risquait de me reconnaître, puisque aucun de mes sujets n'a jamais aperçu mon visage.... Ah! cela rend la fuite aisée, d'être un empereur invisible!... Et une fois sur le vaisseau, frété par tes soins, te rappelles-tu, quelle ivresse de s'envoler dans l'espace, légers comme les nuages de fumée que déroulait notre course!...
PUITS-DES-BOIS
C'est vrai, l'enlèvement du vice-roi et de ses compagnons était un point plus dangereux encore, mais nos matelots s'en sont tirés comme à miracle! Les immortels sont avec vous, Majesté!
L'EMPEREUR
Pauvre petit vice-roi! Et l'escorte qui venait à sa rencontre, ne l'ayant jamais vu non plus, rien d'aussi simple que d'être pris pour lui. Je te dis, Puits-des-Bois, tout cela ne pouvait qu'être d'une facilité enfantine!
PUITS-DES-BOIS
Sire, vous auriez composé des romans d'aventure mieux encore que l'illustre Lo-Kouan-Tson.
L'EMPEREUR
Que veux-tu! on ne m'a laissé que deux choses dans ma solitude magnifique: l'amour et l'opium. L'opium exalte l'imagination, et j'ai eu tout le loisir d'échafauder des projets.
PUITS-DES-BOIS
Moi, je construis l'avenir dans des écrits, prophétiques peut-être, mais je laisse aux générations prochaines le soin d'accomplir l'œuvre. Tandis que vous, c'est votre propre sang que vous offrez en sacrifice, pour fléchir la haine invincible. Les immortels se pencheront vers vous, comme vers leur égal; mais ceux-là mêmes que vous voulez combler de vos bienfaits, vous serez déchiré par eux!
L'EMPEREUR
Qui sait! La haine souvent cède à l'amour....
PUITS-DES-BOIS
Pas celle-là, pas cette haine séculaire, que rien n'a pu amollir et qui, pendant ces trois cents ans, n'a pas connu même une faiblesse amoureuse: jamais un Tartare ne s'est uni à une Chinoise, jamais un Chinois n'a aimé une femme tartare et, voyez, depuis trois ans, que, par un décret, vous avez autorisé les mariages entre les deux races, personne n'a usé de la permission.
L'EMPEREUR
Si! Il y a eu un mariage....
PUITS-DES-BOIS
Un mariage! Un de vos courtisans pour vous plaire a épousé la fille d'un de vos ministres, et rappelez-vous de combien de faveurs vous avez dû payer un acte aussi méritoire.
L'EMPEREUR
Toi, pourtant, tu es Chinois et je veux croire que tu m'aimes un peu.
PUITS-DES-BOIS
Pour moi seul, vous avez laissé rayonner la lumière de votre âme, et j'ai d'ailleurs rejeté tous les préjugés qui entravent la vie: je vous aime et je vous admire.
L'EMPEREUR
Eh bien! c'est déjà ma récompense....
PUITS-DES-BOIS
On vient par là! Prenons garde....
SCÈNE V
De légers palanquins, portés chacun par deux hommes, s'arrêtent devant le pavillon. Deux intendants les accompagnent et montent l'escalier.
PUITS-DES-BOIS
Des eunuques qui, sans doute, viennent chercher les filles d'honneur.
L'EMPEREUR
Je croyais qu'il était interdit d'employer des eunuques, hors de mon palais de Pékin.
PUITS-DES-BOIS
On se permet tout, dans le palais de Nang-King.
Ils s'écartent un peu, tandis que les jeunes filles descendent.
SCÈNE VI
LES MÊMES, LOTUS-D'OR, TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, LA PERLE, CINNAMOME, LES EUNUQUES.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE, bas à Lotus-d'Or.
Ces seigneurs sont là encore.
LOTUS-D'OR
Ils ont grand air.
LA PERLE
Ils nous regardent à la dérobée.
CINNAMOME
Feignons de ne pas les voir.
L'EUNUQUE
L'Impératrice va sortir de son palais. Vous bavarderez demain.
TRANQUILLE-ÉLÉGANCE
Si nous sommes en retard, c'est ta faute.
LA PERLE
Il fallait nous prévenir plus tôt.
L'EUNUQUE
Vite, vite; la dernière veille va sonner....
Elles montent dans les palanquins, qui s'éloignent à la file, précédés et suivis d'un eunuque.
SCÈNE VII
L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.
PUITS-DES-BOIS
Elles sont gentilles.
L'EMPEREUR
Et si gracieusement vêtues! Cela me donne à regretter que mes ancêtres conquérants aient imposé au peuple le costume tartare. Ces vêtements chinois sont tellement plus jolis!
PUITS-DES-BOIS
Ils rendent la femme plus souple et plus fine.
L'EMPEREUR
Est-ce que dans la ville tous les habitants ont repris la mode antique?
PUITS-DES-BOIS
Dans leurs maisons, c'est très probable; en public, dans les rues, ils dissimulent encore.
L'EMPEREUR
Le vice-roi, que j'entretiens ici, ne doit rien ignorer de tout cela; comment ne sommes-nous pas mieux avertis?
PUITS-DES-BOIS
Votre vice-roi, Sire, n'est pas un Tartare, mais un Chinois, autant dire qu'il fait cause commune avec les rebelles. Cependant à Pékin, en dehors de votre palais d'éternel silence, on sait à peu près ce qui se passe. Tandis que vous rêvez la paix définitive, on prépare la guerre.
L'EMPEREUR
Hélas!...
On entend sonner, alternativement, la trompe, le claquebois et le gong, frappant chaque fois cinq coups. Bientôt les sonneurs passent, lentement.
PUITS-DES-BOIS
La cinquième veille.
L'EMPEREUR
Faut-il rentrer?
PUITS-DES-BOIS
Pas encore. L'Impératrice va se rendre au temple de ses ancêtres, cela nous donne du temps.
L'EMPEREUR
L'Impératrice!... Dans quelques instants je la verrai! L'image que je m'en suis faite sera détruite par la figure réelle.... Ah! elle ne se doute guère, cette femme, pour qui je dois être l'épouvantail suprême, elle ne se doute pas que, depuis des mois, elle emplit toutes mes pensées, qu'elle seule hante mes veillées solitaires. Oh! si elle savait que l'Empereur-fantôme, séquestré là-bas dans le palais de Pékin, écrivait chaque nuit des poèmes en son honneur....
PUITS-DES-BOIS
On la dit belle et charmante; mais ce sont, peut-être, paroles de courtisans.
L'EMPEREUR
Si elle ne l'est pas, mon sacrifice n'en deviendra que plus méritoire....
PUITS-DES-BOIS
Oh!... Venez là, c'est elle! Elle traverse les jardins et, comme il n'y a personne, son palanquin est grand ouvert.
L'EMPEREUR
Ah! (A travers les buissons en fleurs il regarde ardemment. On entend la musique d'une marche.) Mais je la reconnais, ami, cette femme!... belle et touchante, majestueuse et fragile, fleur rare, fleur impériale.... Ami, que penses-tu de ce présage: elle est telle, absolument, que je l'avais vue, reflétée dans le miroir des songes....
PUITS-DES-BOIS
Les regards du dragon traversent l'espace.
L'EMPEREUR regagne le banc, appuyé sur Puits-des-Bois, et s'y laisse tomber, presque défaillant.
Vois comme l'émotion brise mes forces....
PUITS-DES-BOIS
Vous êtes comme la lyre sacrée dont les cordes frémissent au moindre souffle.
SCÈNE VIII
LES MÊMES, LE PETIT EMPEREUR DE NANG-KING, un enfant de sept à huit ans, qui entre en jouant au volant avec ses mains, ses pieds, ses coudes, en de très gracieux gestes. Des femmes suivent. Deux serviteurs restent au fond.
PREMIÈRE FEMME, qui veut reprendre le volant.
Sire, prenez garde de trop vous échauffer.
L'ENFANT
Non, non, donne! Je veux jouer encore!
DEUXIÈME FEMME, s'approchant respectueusement de l'Empereur tartare.
Seigneur, il n'est pas convenable de demeurer en la présence de Sa Majesté, notre jeune Empereur.
L'EMPEREUR
C'est lui!...
Le volant du petit Empereur de Nang-King vient tomber sur les genoux du grand Empereur, qui le prend entre ses doigts.
L'ENFANT, à la deuxième femme.
Laisse-le assis là, je le veux. Tu vois bien qu'il est malade! (A l'Empereur.) Pourquoi es-tu si pâle? Tu t'es fait mal?
L'EMPEREUR
Non.... Sire.... C'est une émotion qui m'a fait pâlir.
L'ENFANT
Laquelle?
L'EMPEREUR
Celle de vous voir, peut-être.
L'ENFANT
C'est pour rire.... Trouves-tu que je joue bien au volant?
L'EMPEREUR
Avec une grâce infinie.
L'ENFANT
Tout à l'heure, pendant la cérémonie, il va falloir se tenir bien tranquille; alors je me remue beaucoup, pour avoir de la patience après.... Tu comprends?
L'EMPEREUR, lui tendant le volant.
Voulez-vous continuer le jeu?
L'ENFANT
Non, garde-le. Tu le donneras, de ma part, à ton fils.
L'EMPEREUR
Je n'ai pas de fils.
L'ENFANT
Oh! que c'est triste! Eh bien! garde-le tout de même, en souvenir d'un enfant qui, lui, n'a plus de père....
L'EMPEREUR
Merci! (Détachant un bijou de sa ceinture.) Prenez, en échange, ce bijou, en mémoire d'un homme dont le plus grand désir serait de vous avoir pour fils....
L'ENFANT
Oh! merci!...
PREMIÈRE FEMME
Venez, Sire, il est temps.
L'ENFANT
C'est un petit dragon, un dragon impérial, je le connais mal.... Mais comment l'avais-tu sur toi? Tu n'as pas le droit de le porter?... Sois tranquille, je ne dirai rien. Au revoir!...
L'EMPEREUR
Au revoir!...
L'enfant s'en va en courant, suivi des femmes. L'Empereur remonte un peu, pour le voir plus longtemps.
SCÈNE IX
L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.
PUITS-DES-BOIS
Vous voilà encore tout vibrant....
L'EMPEREUR
C'est un trouble plein de douceur.... Ne dirait-on pas que le ciel m'approuve et veut me seconder? Cet enfant, qui vient à moi, prend ma défense, s'inquiète de ma pâleur, qui me donne son jouet!... Ah! qu'il m'est précieux, ce léger cadeau!...
PUITS-DES-BOIS
Oui, je l'ai subie comme vous, l'émotion imprévue de cette rencontre.... Mais laissez le calme descendre dans votre âme. Vous avez besoin de tout votre sang-froid, pour ne pas vous trahir, pendant cette cérémonie de l'investiture, où, cette fois, vous ne jouez pas le premier rôle. Songez aux trois agenouillements, aux neuf prosternations; vous n'êtes guère accoutumé à vous y soumettre.
L'EMPEREUR
Mais j'en connais les nuances mieux que personne, moi qui suis condamné à voir toujours l'homme prosterné à mes pieds, et battant le sol du front....
Des officiers, des gardes, des hérauts d'armes, commencent à s'agiter, au fond de la scène, et à se ranger en haie. On déploie les bannières. Les chefs crient des ordres.
PUITS-DES-BOIS
Rentrons! Il est temps, puisque vous voulez repasser votre discours.... Surtout, Sire, n'y changez rien; je crains tant que vous vous trahissiez par quelques paroles imprudentes.
L'EMPEREUR
Je le trouve trop banal, ce discours ... depuis que je l'ai vue, Elle!... J'en improviserai un autre....
PUITS-DES-BOIS
Oh! non, je vous en supplie! Vous pourriez vous troubler, rester court, ou plutôt vous laisser entraîner plus qu'il ne serait raisonnable....
L'EMPEREUR
Tu me prépareras une pipe d'opium, alors tout sera clair et facile pour mon esprit.
PUITS-DES-BOIS
Oh! vous aviez promis de renoncer à ce poison! Vous pavez pourtant qu'il a été le grand destructeur de vos énergies et de votre volonté! L'exaltation qu'il vous communique, vous savez bien de quel accablement il faut la payer après!
L'EMPEREUR
Viens, viens! Une bouffée seulement. Je te jure que ce sera la dernière.
Ils s'éloignent. Des appels de trompettes, des cris de commandement, tandis que le rideau se ferme.
DEUXIÈME TABLEAU
La salle du trône, au palais de Nang-King, vue de biais. L'Impératrice et le trône, sur lequel elle est assise, se présentent de profil. Le petit Empereur est assis près d'elle. Le trône est surélevé de plusieurs marches; les filles d'honneur sont derrière l'Impératrice, tenant au bout de hampes les grands écrans de plumes. Les gardes du corps sont rangés sur les marches du trône et portent des encensoirs où fume de l'encens du Thibet. Tous les mandarins, tous les dignitaires et officiers sont rangés en ordre et debout. Au fond de la scène, à travers une colonnade, on aperçoit, sur des galeries extérieures, des instruments de musique, des musiciens et des choristes; on aperçoit aussi le palanquin à dragons d'or de l'Impératrice. Au dehors, des foules que l'on doit deviner et vaguement apercevoir. En face du trône, sur une estrade, des danseurs, costumés en guerriers et armés, se tiennent immobiles. Toute l'assistance est debout, sauf l'Impératrice et le petit Empereur son fils.
SCÈNE PREMIÈRE
LA FOULE, L'EMPEREUR TARTARE et PUITS-DES-BOIS, déguisés toujours, mais en grand costume. PRINCE-FIDÈLE.
LA FOULE, cri chanté.
Dix mille années! Dix mille années! Qu'il vive heureux notre roi! Qu'il vive heureux et longtemps! Dix mille années! Dix mille années!
La musique continue au fond de la scène.
L'EMPEREUR TARTARE, sur le devant de la scène, bas à Puits-des-Bois.
Ce vieux palais est infiniment plus joli que le mien, d'un art plus exquis et plus pur.
PUITS-DES-BOIS, bas aussi.
Notre art chinois, Sire, dans toute sa pureté ancienne.
L'EMPEREUR, souriant.
Vous êtes restés nos maîtres en toutes choses; auprès de vous, nous ne sommes toujours que des barbares, nous les conquérants et les envahisseurs.... Que ce soit l'unique gloire de mon règne, de restaurer la noble tradition chinoise, en fusionnant nos deux peuples pour jamais....
PUITS-DES-BOIS
Ne parlons pas trop, ô mon bien-aimé maître; on nous observe.... Et puis n'oubliez pas qu'il va falloir vous prosterner....
L'EMPEREUR
Devant Elle! Oh! cela me sera bien facile.
PUITS-DES-BOIS
Et votre discours, de grâce, faites-le tout à l'heure correct et banal.... Le charme, qu'Elle semble exercer sur vous, déjà m'épouvante....
CHŒUR, chanté au fond de la scène.
Du haut du ciel tournez les yeux[1], Vers ce palais, ô mes aïeux! Moi, votre fils, élu des dieux, Je monte au trône glorieux.
Les danseurs exécutent trois évolutions de la danse rituelle dite: danse de la plume et de la flûte.
CHŒUR, chanté au fond de la scène.
Que votre esprit, votre valeur Et vos vertus guident mon cœur! Je triompherai du malheur Et des méchants serai vainqueur.
Les danseurs évoluent encore trois fois.
CHŒUR, chanté au fond de la scène.
Sur l'étendard, dans le ciel pur, Le dragon d'or baigne en l'azur, Sous son abri, puissant et sûr, Je ferai grand le temps futur!
Les danseurs exécutent les trois dernières évolutions.
Musique.
Le maître des cérémonies s'approche du garde des Sceaux, le salue et du geste l'invite à le suivre. Il le conduit à une table d'or placée au fond. Le garde des Sceaux, après avoir ployé le genou, prend sur cette table, posé dans un plateau, le grand sceau de l'Empire. Le maître des cérémonies le conduit jusqu'au pied du trône, puis se retire. Le garde des Sceaux ploie un genou et offre le sceau à Prince-Fidèle. Quand Prince-Fidèle l'a pris, le garde des Sceaux s'agenouille devant le trône, fait trois prosternements, se relève et se retire à reculons. Prince-Fidèle ploie un genou et élève à deux mains vers l'Impératrice le grand sceau d'or, puis il se relève.
La musique cesse.
PRINCE-FIDÈLE, à l'Impératrice.
Au nom de tous les princes ici assemblés, au nom du peuple fidèle et de l'armée prête à mourir pour la Dynastie Lumineuse, je présente à Votre Majesté le trésor sacré entre tous, le dépôt sans prix que vos ancêtres se sont transmis de génération en génération, le symbole de la Toute-Puissance, le grand Sceau de l'État. En vous le remettant, nous vous reconnaissons comme souveraine de l'Empire, pendant la minorité de votre fils bien-aimé. Acceptez le mandat du ciel avec recueillement et piété....
Deux filles d'honneur descendent les marches du trône, viennent prendre le plateau et vont le déposer sur une autre table toute proche de l'Impératrice.
PRINCE-FIDÈLE
O fille du Ciel, que nous jurons de fidèlement servir! Pour achever l'œuvre de vos ancêtres déifiés, n'oubliez jamais les dix préceptes, qui sont la règle de conduite des souverains. Tels qu'ils furent gravés, ici, dans le jade précieux, mon devoir est de vous les relire en ce jour et devant tous.
Lisant sur un bloc de jade qu'on lui présente.
Craindre le ciel. Aimer le peuple. Élever l'esprit. Cultiver les sciences. Honorer le mérite. Écouter les conseils. Diminuer les impôts. Adoucir les lois. Épargner le trésor Fuir l'entraînement des sens.
En obéissant à ces commandements, on est assuré de suivre la voie droite; mais il faut s'y avancer sans distraction ni défaillance. O notre souveraine, soyez attentive et anxieuse, comme si, à toutes les heures de votre vie, vous portiez une coupe trop emplie d'eau, dont pas une goutte ne doit se perdre. Faites ainsi, alors votre œuvre sera juste et votre dynastie ne finira jamais....
TOUS
Dix mille années! Dix mille années!
L'orchestre joue. Prince-Fidèle s'agenouille, fait trois prosternements, se relève, puis retourne à sa place. La musique cesse, un grand silence s'établit, l'Impératrice se lève.
SCÈNE II
L'IMPÉRATRICE, LA FOULE.
L'IMPÉRATRICE
Éclaire-moi, ô divine Raison! Esprits de mes ancêtres, descendez en mon esprit, soutenez ma faiblesse, fortifiez mon cœur!...
Ce sceptre, trop lourd encore pour les mains frêles de mon bien-aimé fils, mes mains de femme auront-elles la force de le porter assez haut?... Du moins elles ne trembleront pas; elles le tiendront d'une étreinte constante, que la mort seule pourra desserrer. Et vous m'aiderez, tous, mes fidèles, vous m'aiderez de vos conseils, de vos sagesses et de vos courages.
Le nom indiqué par le Livre des Siècles pour le règne du dernier descendant de la Dynastie Lumineuse est: la Grande Concorde définitive. Mais qu'elle semble encore lointaine, hélas! cette concorde, annoncée depuis les vieux temps de notre histoire, et que nos cœurs meurtris appellent de tous leurs vœux! Au lieu de ce rêve de l'avenir, nous avons le présent terrible, l'incertitude, l'instabilité, la guerre! Et cet Empire dont vous me proclamez souveraine, il faudra, chaque jour, en refaire la conquête; lambeau par lambeau, l'arracher au ravisseur....
Oh! que de sang, depuis trois siècles! C'est un flot empourpré de sang, qui soutient le navire chargé de nos nobles espoirs!... Il est ballotté, il fuit devant la tempête, ce navire aux flancs rougis, mais il ne peut pas faire naufrage, car il porte la justice et le droit; un jour, il jettera l'ancre dans le port pacifique, la Dynastie Lumineuse sera rétablie à jamais,—et tous nos morts, dont les débris jonchent la terre, dont les âmes emplissent au-dessus de nous les nuages, nos innombrables morts auront ainsi leur vengeance magnifique et recevront le prix de leur martyre.
Comme vous tous qui êtes ici, je voue ma vie à cette cause sacrée; mais il ne suffit pas de mourir sans regret, il faut combattre à outrance, nous défendre jusqu'au dernier souffle, afin que notre mort soit féconde.
Pour reconquérir notre patrie, pour briser le joug qui la déshonore, faisons notre cœur intrépide, notre âme implacable. Ni pitié, ni merci pour le Tartare; que jamais ne s'apaise notre héroïque colère, notre sainte haine!...
Envers tous les autres vivants, nous connaissons nos devoirs: bienveillance, compassion, charité. Quels que soient les hommes, d'où qu'ils viennent, du Midi, du Nord, de l'Occident avide, à tous ceux qui se diront amis, tendons des mains fraternelles, selon l'immémoriale tradition que, seuls, nos envahisseurs ont violée!
Je jure, devant vous, ô Mânes de mes ancêtres, et devant vous, ô mes sujets bien-aimés, je jure de veiller sévèrement sur moi-même, de m'appliquer à ne manquer à aucun de mes devoirs, d'être attentive et anxieuse comme si je portais entre mes mains une coupe trop remplie, dont l'eau ne doit pas être renversée; je jure d'affronter la tête haute les menaces de l'avenir, de subir avec résignation la destinée cruelle et de ne pas ciller des paupières même devant le glaive levé sur moi!
Elle se rassied sur le trône.
TOUS
Dix mille années! Dix mille années!
La musique reprend au fond de la scène. Sur un signe du maître des cérémonies, les mandarins quittent leurs places et viennent se ranger en plusieurs lignes au pied du trône.
DEUX HÉRAUTS
Agenouillez-vous!
D'AUTRES HÉRAUTS, sur les portes, répétant le même ordre à la foule qui est sur les terrasses et dans les cours
Agenouillez-vous!
Tous les mandarins s'agenouillent en même temps.
LES HÉRAUTS
Prosternez-vous!
LES HÉRAUTS DES PORTES
Prosternez-vous!
Tous les mandarins se prosternent par trois fois en approchant leur front du sol trois fois par chaque prosternement.
LES HÉRAUTS
Relevez-vous!
LES HÉRAUTS DES PORTES
Relevez-vous!
Tous les mandarins se relèvent et regagnent leur places.
UN HÉRAUT
Que le vice-roi du Sud, au nom de tous, réponde à Sa Majesté.
Le maître des cérémonies s'approche de l'Empereur tartare et le guide vers le trône. Le petit Empereur de Nang-King échange des signes avec l'Empereur tartare; il lui montre le dragon d'or, suspendu à son cou, tandis que l'Empereur tartare lui fait voir un coin du volant, caché sur sa poitrine. L'Impératrice, surprise, interroge son fils du regard. L'enfant sourit mystérieusement, et se presse contre elle. L'Empereur tartare contemple d'abord l'Impératrice, puis, lentement se prosterne. Il se relève. La musique cesse.
L'EMPEREUR
O divine Majesté! Moi, votre esclave, et en ce moment l'un des premiers dignitaires de votre cour, pourquoi donc suis-je si peu de chose? Pourquoi est-elle stérile, ma volonté fervente de créer sous vos pas une route unie et triomphale?... Oh! devant mon impuissance à dompter le sort menaçant, quel tumulte de désirs et de colère bouleverse mon âme!...
Et pourtant, voici que le céleste rayonnement de votre présence m'illumine et m'inspire. Une lumière éclatante, qui émane de Votre Majesté, semble traverser les nuages des horizons, percer les ténèbres ... et je vous vois, là-bas, dans la grande ville des Tsins!... je vous vois assise et toute-puissante, sur le trône même de l'Empereur tartare; l'immense empire, indivis et calmé, étendu sous vos pieds comme un tapis de gloire!...
Non, la destinée ne pourra pas vous être cruelle; devant votre personne sacrée, ses armes se briseront. Pour certains êtres, à ce point supérieurs au niveau commun, les lois du ciel et du monde ne semblent-elles pas toujours fléchir?... Souvenez-vous de cette favorite, si belle, qui jadis subjugua l'un des souverains vos aïeux: quand vint le jour où, déchue de la faveur impériale, elle fut livrée aux bourreaux, tranquille, elle les regarda, et dès qu'ils brandirent leurs sabres, pour toute défense elle sourit. Alors, ils jetèrent leurs armes à ses pieds, car aucun ne se sentit le courage d'éteindre ce radieux sourire.
Une rumeur d'étonnement contenu parcourt la foule qui s'agite.
Ainsi vous désarmerez le destin, et vos plus redoutables adversaires ploieront le genou devant vous....
Ce disant, il s'agenouille.
L'IMPÉRATRICE, après un instant de stupeur et de silence, sans se lever du trône.
Merci, mon noble sujet. Vos paroles audacieuses nous ont surprise, mais nous ont aussi charmée. Les tragiques circonstances de notre investiture excusent d'ailleurs les pensées ardentes, les discours exceptionnels; et votre vision prophétique nous a émue ... très profondément.... Merci à vous, merci à tous!
L'Empereur tartare se relève et regagne sa place. Musique. Marche. L'Impératrice descend lentement de son trône, le cortège se forme à sa suite et traverse la scène; Elle atteint l'ouverture de la terrasse où l'attend son palanquin à dragons d'or. Tous les assistants, sans quitter leurs places, s'agenouillent et se prosternent.
CHŒUR, chanté au fond de la scène.
Que le bonheur et la paix[2]. Ici règnent à jamais O ciel, exauce nos souhaits! Accorde-nous tes bienfaits: La douce pluie, le vent frais. Que jusqu'au séjour des dieux S'élèvent nos chants pieux....
TOUS, interrompant le chœur chanté.
Dix mille années! Dix mille années!
Le grand tambour et la cloche sonnent alternativement. Le rideau tombe.
ACTE DEUXIÈME
Décor tout en blancheurs de marbre, au clair de lune. Au milieu de la scène, très en recul et surélevé par des terrasses de marbre blanc, le pavillon de l'Impératrice: toits courbes, ornés de monstres et de clochettes. On monte à ces terrasses par un «sentier impérial» qui occupe le centre du décor et qui se compose d'un plan incliné en marbre blanc sur lequel un immense dragon est sculpté en bas-relief. On y monte aussi par deux escaliers de marbre blanc, symétriques de chaque côté du sentier impérial; ces escaliers sont bordés de bêtes en bronze et en jade, et de grands brûle-parfums sur des socles de marbre blanc. Kiosques latéraux et symétriques de chaque côté de la scène; toits courbes, comme celui du pavillon, ornés de clochettes et de monstres.
Au lever du rideau, la scène est vide; la brise fait tinter les clochettes, suspendues aux angles des toits.
SCÈNE PREMIÈRE
L'IMPÉRATRICE ET QUATRE SUIVANTES.
L'impératrice sort du pavillon et s'avance lentement au bord de la terrasse, les yeux levés à la lune. Quatre suivantes sortent après elle, mais restent en arrière.
L'IMPÉRATRICE, arrêtée en haut du sentier impérial.
O nuit enchantée! Pure lumière! Frais silence!... Étoiles diamantines, enveloppez-moi de vos scintillements, et toi, lune pâle, prends-moi dans tes rayons bleus; calmez mon âme, éteignez ma fièvre!... (Elle commence de descendre par le sentier impérial deux des suivantes descendent aussi, l'une par l'escalier de gauche, l'autre par l'escalier de droite, réglant leur marche sur l'Impératrice, qui reste isolée au milieu.) Le rêve, l'étrange rêve qui me chasse de ma couche j'en subis encore l'épouvante ... (Baissant la voix.) l'épouvante et le charme. (A ses suivantes.) Qu'on éveille en hâte l'astrologue, qu'il découvre le sens d'un tel songe, et l'explique sans rien feindre. Écoutez bien mes paroles: j'allais être la proie d'un serpent aux écailles brillantes; déjà il m'enlaçait, m'étouffait lentement de ses anneaux froids. Et, fascinée par ses yeux fixes, je n'avais pas la force de lutter; engourdie, inerte, je m'abandonnais, sans redouter de mourir; à la terreur et à la souffrance, une langueur presque délicieuse était mêlée.... Un effort suprême de volonté cependant me dégagea de l'étreinte, et, rejetée soudain hors du rêve, hors du sommeil, je me pris à regretter ces anneaux mortels qui m'enserraient.... Quel peut être ce présage? (Aux femmes.) Rapportez ce que j'ai dit à l'astrologue: qu'il interroge l'inconnu, et, sans tarder, qu'il me donne sa réponse, ici même. Allez! (Deux des suivantes sortent à ce commandement. L'Impératrice continue de lentement descendre. Elle est seule au milieu du sentier impérial, qui est très large et dont la blancheur est comme semée de petites paillettes brillantes.) Comme la rosée brille sur le sentier de marbre! Il me semble fouler un tapis d'étoiles. Mais mon passage éteint leur lumière, et mon vêtement qui traîne change les gouttelettes étincelantes en un peu d'eau quelconque, dont le bas de ma robe est trempé. (Elle descend encore.) Pourquoi est-elle toujours devant mes yeux, l'image de cet homme que j'ai vu ce matin pour la première fois?... Pourquoi, de cette journée, où de si lourds devoirs sont échus à ma faiblesse, n'ai-je retenu qu'un regard ardent et profond, plongeant dans le mien avec une audace souveraine? Comment n'étais-je pas offensée par ce regard-là, pas plus que par les rayons du bienfaisant soleil, lorsqu'ils violent ma demeure?... Il me trouvait belle, et son admiration fut, pour moi, une parure plus précieuse que le phénix impérial de ma coiffure. Ah! j'ai bien compris, quand il s'est enfin prosterné, quel sentiment le jetait à mes pieds.... Et mon fils, qui échangeait avec lui des signes d'intelligence! D'où le connaît-il donc? Et pourquoi n'ai-je même pas osé le lui demander, comme si, de moi à mon enfant, parler de cet homme était déjà criminel?... O Puissances bienfaisantes de la nuit, Esprits des ancêtres déifiés qui m'entourez dans l'air, Mânes augustes à qui j'ai rendu hommage au fond de vos temples d'or, descendez sur moi, assemblez-vous autour de votre fille indigne et défaillante!... Cet homme, cet étranger sur ma route, en un tel jour!... O divinités dont je suis descendue, écartez de mon âme jusqu'à son souvenir. Dans un serment solennel, j'ai dépouillé ma personnalité terrestre. Rien de moi n'est plus à moi. Fille du Ciel, impératrice et régente, j'appartiens toute à ma mission surhumaine.... Faites que je triomphe des faiblesses qui étaient le charme de la vie. Faites que je ne sache plus qu'il y a des fleurs, des perles et des parfums; accordez-moi d'oublier à jamais que l'amour est l'unique royaume de la femme, et la beauté sa vraie puissance. Que ma poitrine désormais ne soit que la prison de marbre de mon cœur glacé; s'il se révolte et veut battre encore, que ma volonté lui devienne un geôlier inflexible!... Aidez-moi, descendez, purs Esprits de l'air! Faites-moi rigide comme les déesses de jade, qui tiennent les paupières baissées pour ne rien voir des choses de ce monde!...
Les deux suivantes reviennent par le jardin au bas du sentier impérial, et se prosternent.
PREMIÈRE SUIVANTE
L'astrologue est prêt à répondre à Votre Majesté.
L'IMPÉRATRICE
Qu'il vienne. (Les suivantes se relèvent et s'éloignent.) Ce serpent qui m'enlaçait. Ah! ce ne peut pas être lui!... Son regard dominateur, rivé au mien, restait noble et clair, pourquoi me serait-il apparu sous cette forme hostile et affreuse? Non, dans une âme qui a ces yeux-là, aucune trahison ne saurait germer.... Ce ne peut pas être lui.... Et cependant ... je m'enivrais de cette étreinte glacée: alors, quel autre au monde?...
SCÈNE II
LES MÊMES, L'ASTROLOGUE.
Il a cent ans. Il a une barbe blanche, raide et ébouriffée. Il est aveugle et conduit par un jeune garçon. Il veut se prosterner, mais l'Impératrice l'arrête.
L'IMPÉRATRICE
Reste debout, vénérable vieillard; ton âge et tes yeux éteints te dispensent des formules.
L'ASTROLOGUE
Mes yeux éteints voient dans l'invisible; mon esprit, qui médite depuis tant de jours obscurs, est clairvoyant et prophétique.
L'IMPÉRATRICE
Comment explique-t-il le mystère de ce rêve qui m'obsède?
L'ASTROLOGUE
Sous l'apparence d'un serpent, le Dragon lui-même est venu vers le Phénix pour l'enlever et lui livrer des trésors; mais le Phénix n'a pas compris, il a battu des ailes et s'est échappé. Qu'il s'abrite à présent de l'orage terrible que, sans le vouloir, le Dragon traîne à sa suite.
L'IMPÉRATRICE
Ces paroles sont plus impénétrables encore que le songe.
L'ASTROLOGUE
C'est cela que les chiffres ont répondu.
L'IMPÉRATRICE
Ne peux-tu éclairer ces ténèbres?
L'ASTROLOGUE
Le voile qui couvre l'avenir ne saurait être arraché! En soulever un coin, tout au plus, nous est permis.
L'IMPÉRATRICE
Mais par là, du moins, devrait-on entrevoir quelque lueur.
L'ASTROLOGUE
Que l'on s'abrite de l'orage terrible; que le précieux flambeau, qui éclairera l'avenir, soit mis hors des atteintes du vent. Tel est l'arrêt. Rien de plus.
L'IMPÉRATRICE
C'est bien. Je méditerai ces énigmes. Va en paix, noble vieillard.
L'ASTROLOGUE
Que le ciel propice verse tous ses bienfaits sur la dynastie lumineuse.
Il se retire. Le jour commence à paraître. Les plates-bandes de fleurs qui sont au premier plan, près de la rampe, déjà s'éclairent: ce sont des fleurs jaune impérial.
L'IMPÉRATRICE, aux suivantes.
Par grâce, une fois dans ma vie, qu'on me laisse seule; aucun soin ne m'est nécessaire. Allez!
Les servantes remontent et rentrent dans le pavillon.
SCÈNE III
L'IMPÉRATRICE, seule.
L'IMPÉRATRICE, au bas du sentier impérial, appuyée aux balustres de marbre.
L'«orage» a dit le vieillard.... L'orage, il viendra du Nord comme toujours.... Nuées noires à l'horizon, les armées qui s'avancent contre mon simulacre d'empire; nuées noires, les armées de l'Empereur tartare.... Mais ce «flambeau qui éclairera l'avenir», quel est-il?... Ah!... Mon fils sans doute!... Oui, c'est cela: mon fils.... L'«abriter», a-t-il dit, le cacher, l'éloigner, peut-être, de ce palais menacé de toutes parts; me séparer de lui, dans le danger suprême: c'est cela qu'on me demande encore.... Toujours l'angoisse, toujours le sacrifice.... Et c'est à moi de guider tout un peuple, quand la force me manque pour me guider moi-même.... Oh! celles qui peuvent s'appuyer sur un bras robuste! Oh! celles qui ont pour les aider les conseils d'un esprit viril et clairvoyant! Oh! les épouses qui trouvent dans le cœur de l'époux un refuge à leur faiblesse!... Mais je suis l'Impératrice, moi, et l'Impératrice veuve, seule et trop haute, n'ayant même plus d'égal à qui confier mes anxiétés et mes défaillances.... (Elle s'avance au milieu des fleurs du parterre.) Eh bien! entendez la confession qui m'étouffe, ô vous fleurs du matin, humides de rosée fraîche!... Esprits légers qui planez sur les parterres à l'aube du printemps, écoutez-moi, puisqu'il faut que je parle et que quelqu'un m'entende: cet homme, vous savez, celui d'hier, dont le regard tyrannique et caressant ne ressemble à aucun autre, il a troublé la triste souveraine, et voici qu'à l'heure du grand péril, elle ne s'appartient plus.... Il n'est qu'un de ses sujets, et elle aimerait lui obéir....
SCÈNE IV
LES MÊMES, LA GRANDE MAITRESSE DES CÉRÉMONIES, DEUX SUIVANTES.
LA GRANDE MAITRESSE, se prosternant.
Je dois avertir Votre Majesté que l'heure matinale, fixée pour les audiences de congé, est proche.
L'IMPÉRATRICE
C'est bien. Je rentre.
LA GRANDE MAITRESSE
Tout est prêt pour la toilette de l'Impératrice. Quels sont les ordres?
L'IMPÉRATRICE
Je recevrai ici et en simplifiant, le plus possible, le fastidieux cérémonial.
LA GRANDE MAITRESSE, toujours prosternée.
Les devoirs de ma charge m'obligent à faire observer à Votre Majesté que ceci est contraire aux rites: les audiences doivent avoir lieu dans la salle du trône, et s'accomplir d'après toutes les règles de l'étiquette séculaire.
L'IMPÉRATRICE
Nous sommes au-dessus des rites et des règles: j'ai dit ma volonté.
LA GRANDE MAITRESSE
Les ordres de Votre Majesté vont être transmis aux officiers du palais, qui aviseront les princes et les grands.
L'IMPÉRATRICE
C'est bien.
La grande maîtresse se relève et sort.
SCÈNE V
L'IMPÉRATRICE.
Sortie du parterre, elle s'arrête avant de monter par le sentier de marbre, et se retourne vers les fleurs.
Gardez-le-moi, ô fleurs du matin, ce secret que je vous ai confié. Maintenant il s'est échappé de mon âme!... Pour qu'il n'y rentre jamais, enfermez-le, ô fleurs, dans vos calices. (Elle monte de quelques pas.) Et vous, Ombres ancestrales, que j'implore une dernière fois, secourez votre fille impuissante à triompher de soi-même. Rendez invulnérable mon cœur, puisque vous m'avez appelée à la mission souveraine; donnez-moi la force de repousser tout ce qui n'est pas ma noble tâche. Oh! faites que je ne songe plus qu'à «la coupe trop pleine qu'il faut porter sans qu'elle déborde!»
Elle continue de remonter.
SCÈNE VI
PORTE-FLÈCHE, DES SERVITEURS.
Ils entrent précipitamment par le parterre qui est au pied des escaliers. Porte-Flèche, levant la tête, reconnaît l'Impératrice qui s'éloigne par le sentier impérial; il fait un signe d'alarme à ceux qui le suivaient, et tous se jettent terrifiés la face contre terre. Dès qu'Elle a disparu, Porte-Flèche fait signe aux serviteurs de se relever
PORTE-FLÈCHE aux serviteurs.
Mettez le trône ici, et placez ce siège tout auprès, pour le cas où l'Impératrice accorderait à quelque privilégié la faveur de s'asseoir. (A d'autres.) Disposez les parfums dans les cassolettes et que les filles d'honneur n'aient plus qu'à les allumer.
Entrent les gardes. Il les place au pied des escaliers
SCÈNE VII
LES MÊMES, PRINCE-FIDÈLE, ministre et général en chef, PRINCE-AILÉ, général et grand secrétaire, LE PEUPLIER, ministre, LUMIÈRE-VOILÉE, conseiller, CHAMBELLANS, CONSEILLERS, MANDARINS, etc. Ils entrent successivement, puis L'EMPEREUR TARTARE et PUITS-DES-BOIS.
LE PEUPLIER, à Prince-Fidèle.
Si Votre Excellence voulait dire un mot pour moi à l'Impératrice, mes désirs seraient comblés et j'obtiendrais le globule rouge, que j'ai gagné par mes services.
PRINCE-FIDÈLE
Je connais vos mérites et je sais ce que vous valez. Mais, croyez-moi, la vraie grandeur est au-dessus des grandeurs. Nous vouons notre vie à une noble cause, pour la joie de la voir triompher, et non dans l'espoir d'un salaire. Si nous mourons à la tâche, notre nom brillera d'un éclat plus durable, je vous assure, que celui d'un rubis au sommet de votre chapeau.... Cependant, soyez tranquille, je m'emploierai à vous le faire obtenir, puisque vous l'ambitionnez.
LE PEUPLIER
Je vous en serai reconnaissant jusqu'à mon dernier jour.
Il salue et s'éloigne.
PRINCE-AILÉ, à Prince-Fidèle qui salue.
Puis-je m'enquérir de votre santé si précieuse?
PRINCE-FIDÈLE, saluant.
Que vous êtes bon de vous inquiéter d'une si négligeable chose! Ma santé est bonne, merci. J'ose espérer que la vôtre, d'un prix infiniment, supérieur, se maintient excellente, pour notre joie à tous.
PRINCE-AILÉ, resaluant.
Vous me voyez confus d'une sollicitude que je mérite si peu. Merci, je suis bien. J'atteins sans trop de peine le chiffre, encore bien misérable, il est vrai, qui marque le nombre de mes années.
PRINCE-FIDÈLE
Avez-vous pu voir ce serviteur de nos ennemis, qui est le vice-roi de Nang-King?...
PRINCE-AILÉ
Je l'ai vu et je lui ai dicté le rapport qu'il convenait d'envoyer à Pékin, mais j'ai dû payer chèrement sa discrétion.
PRINCE-FIDÈLE
Si nous gagnons par là quelques jours de répit, il ne faut pas regretter l'appât jeté dans la gueule du Tigre: les trésors des Ming, heureusement, sont loin d'être épuisés et les souterrains, inconnus des Tartares, en recèlent encore, plus qu'il n'en faut pour soutenir la guerre.
Ils s'éloignent en causant.
LUMIÈRE-VOILÉE, causant avec un conseiller.
C'est la manière d'obtenir des calebasses d'un rouge magnifique: on greffe le jeune plant avec des crêtes de coq....
UN CONSEILLER
Des crêtes de coq!... Se peut-il?
LUMIÈRE-VOILÉE
On les enfouit à côté des racines et il faut faire passer les tiges à travers la chair....
UN SECRÉTAIRE
Je connais aussi un procédé pour obtenir des courges d'un bleu céleste.
LE CONSEILLER, à Lumière-Voilée.
D'où tenez-vous la recette?
LUMIÈRE-VOILÉE
Je l'ai lue dans le Tou-Tien-Chan, un ouvrage en vingt volumes qui contient vraiment les plus curieux secrets de l'horticulture.
Ils passent.
UN OFFICIER
Que notre Impératrice est bonne de nous donner audience en plein air, au milieu des fleurs!...
UN GROS MANDARIN
Et de nous dispenser des prosternements; à mon âge, avec ma corpulence, cet exercice est très pénible, et l'on est, vous ne l'ignorez pas, si facilement ridicule!...
PRINCE-AILÉ, à Prince-Fidèle, en regardant de loin l'Empereur Tartare et Puits-des-Bois.
J'ai rencontré une fois le gouverneur du Sud, mais je dois le confondre avec un autre, car je me souviens d'un personnage tout différent de celui-ci. Cependant, si j'avais déjà vu ces yeux-là, il me semble qu'ils seraient restés dans ma mémoire.
PRINCE-FIDÈLE
En effet, il a une expression de visage et une dignité peu ordinaires.
L'EMPEREUR, à Puits-des-Bois.
Pourquoi sembles-tu si inquiet?
PUITS-DES-BOIS, bas.
Pourquoi?... Je suis certain d'avoir reconnu, ici, dans le palais, deux officiers de Pékin, déguisés, comme nous le sommes nous-mêmes.
L'EMPEREUR
Vraiment?... Sans doute des espions lancés à ma poursuite.
PUITS-DES-BOIS
Je ne le crois pas.... Plutôt les chefs d'un complot, dirigé contre Nang-King peut-être pour surprendre la ville.... Il faut la quitter au plus vite. Tout est prêt, les chevaux sellés, le navire sous vapeur.... Vous vouliez vous rendre compte par vos propres yeux; vous avez réussi, maintenant partons.
L'EMPEREUR
Partir avant d'avoir revu une dernière fois l'Impératrice! Oh! non, rien ne pourrait me faire renoncer à cette faveur, qui est devenue, pour moi, la chose la plus enviable qui soit au monde.
PUITS-DES-BOIS
A chaque minute, ici, nous jouons notre tête.... Au moins, dès que vous aurez votre congé, je vous en supplie, ne vous attardez pas un instant....
L'EMPEREUR
Je te le promets.
PUITS-DES-BOIS
Le Prince-Fidèle a tourné plusieurs fois ses regards vers nous, et vous ne pouvez vous dispenser de le saluer. Il est premier ministre et général en chef, le plus important personnage d'ici: un grand cœur et un beau caractère. Son grade le place au-dessus d'un Vice-Roi.
L'EMPEREUR
Que pourrai-je bien lui dire?
PUITS-DES-BOIS
Quelques banalités courtoises.
L'EMPEREUR
Saurai-je?... (Il s'approche de Prince-Fidèle et le salue.) Illustre Prince! puissiez-vous vivre de longs jours heureux!... C'est une largesse du ciel que d'être admis à contempler votre noble face, et à croiser du regard le feu de vos yeux....
PRINCE-FIDÈLE, rendant le salut.
En vérité, je pourrais vous dire de même.... Mais, je vous en prie, laissons les compliments. Êtes-vous satisfait de votre gouvernement du Sud.
L'EMPEREUR
Cette région est la plus fidèlement rebelle de tout l'empire et elle est si lointaine que les ordres de répression se perdent en route. Les habitants refusent de payer l'impôt aux Tartares et le versent spontanément dans nos caisses.
PRINCE-FIDÈLE
Vous n'omettez pas de n'en accepter que la moitié, et de le refuser complètement, dans les mauvaises années?...
L'EMPEREUR
Je n'ai garde de négliger ce soin, qui porte à son comble notre popularité.
PRINCE-FIDÈLE
Peut-être aimeriez-vous à vous rapprocher du trône, à obtenir un grade supérieur, plus digne de vos mérites. Usez de mon crédit, pour appuyer votre demande....
L'EMPEREUR
Je suis l'esclave de Sa Majesté, prêt à la servir dans le poste où elle voudra bien m'employer, mais je ne demande rien, et la bonne opinion que Votre Excellence a de mes mérites est pour moi la plus belle récompense.
PRINCE-FIDÈLE
Je vous félicite d'être sans ambition et de ne pas fixer le prix de votre dévouement.... Notre souveraine va paraître.
L'EMPEREUR, à Puits-des-Bois.
M'en suis-je bien tiré?
PUITS-DES-BOIS
Avec des mots bien dangereux. Ah! que je voudrais vous voir hors d'ici.
L'EMPEREUR
Que ne puis-je y rester toujours!... Elle vient!
SCÈNE VIII
LES MÊMES, L'IMPÉRATRICE, maintenant en costume d'apparat.
Dès qu'Elle paraît en haut de la terrasse, les parfums fument dans les cassolettes. Les gardes déploient les bannières qu'ils tenaient à la main. Les chambellans et les grands écuyers font la haie sur les marches de l'escalier en ployant un genou. Devant Elle on porte le parasol jaune à trois volants, à manche courbé en cou de cygne; derrière, deux suivantes tiennent les hauts écrans de plumes, emblèmes de la souveraineté.
TOUS LES ASSISTANTS, à voix basse et les yeux baissés.
Dix mille années! dix mille années! dix mille fois dix mille années!...
L'IMPÉRATRICE
Le bonheur avec vous, mes fidèles: puissiez-vous vivre de longs jours!...
Elle descend, Prince-Fidèle et Prince-Ailé la reçoivent au bas des marches.
PRINCE-AILÉ
Les fleurs pâlissent d'envie à l'approche de notre souveraine.
PRINCE-FIDÈLE
Sa présence double l'éclat du jour.
PUITS-DES-BOIS, bas à l'Empereur.
Il est vrai qu'elle est aussi belle que la pivoine rose.
L'EMPEREUR
Dis plutôt que la fleur est à peine jolie comme elle.
L'IMPÉRATRICE, s'arrêtant aux dernières marches, entre les deux princes agenouillés.
Il est des heures où la nature paraît plus splendide, la lumière du ciel plus rayonnante, où toutes les choses de ce monde semblent transfigurées et nouvelles, et l'âme alors se dilate comme dans la joie d'exister.... Oh! mes fidèles, malgré nos lendemains chargés de menaces, l'heure présente est, pour votre souveraine, une de ces heures si rares.... (Plus à part et plus bas.) En moi la vie tout à coup est comme doublée: les ivresses et les espoirs inconnus emplissent éperdument mon cœur.
L'EMPEREUR, à Puits-des-Bois.
Ce que j'éprouve moi-même, elle vient exactement de l'exprimer.... Avant cette heure qui rayonne, ami, je ne savais pas ce que c'était que vivre....
L'IMPÉRATRICE s'avance avec lenteur, s'arrêtant pour dire quelques mots aux personnages inclinés sur sa route;—à Lumière-Secrète.
Vous désiriez le gouvernement de la forteresse de Tang-Men. L'Empereur vous accorde ce titre, et les apanages qu'il comporte.
LUMIÈRE-SECRÈTE, s'agenouillant.
Je redoublerai de zèle pour être digne d'une telle grâce.
L'IMPÉRATRICE
Faites ainsi.... (Elle passe. Le Grand Écuyer remet un rouleau de satin jaune à Lumière-Secrète qui le reçoit toujours à genoux. A un officier.) L'Empereur vous nomme au grade supérieur, que vous avez su mériter si bien.
L'OFFICIER
Ma vie appartient à Vos Majestés, mon seul désir est de pouvoir la sacrifier utilement.
L'IMPÉRATRICE
Conservez-la pour notre service. (On donne à l'officier un rouleau jaune.) J'offre à chacun de vous un léger cadeau, comme gage de ma bienveillance et souvenir de mon avènement....
TOUS
Dix mille années! Dix mille fois dix mille années!
Des pages distribuent les présents.
PRINCE-FIDÈLE, présentant Le Peuplier.
Votre serviteur dévoué ambitionne de voir le corail de sa coiffure se changer en rubis. J'ose appuyer sa requête auprès de Votre Majesté.
L'IMPÉRATRICE
Recommandé par vous, le mérite est certain. J'accorde le grade avec plaisir.
LE PEUPLIER
Mon cœur déborde de reconnaissance.
L'IMPÉRATRICE, à l'Empereur Tartare.
Et vous, Prince, ne désirez-vous rien? Êtes-vous trop fier, pour désigner la faveur qui vous plairait?
L'EMPEREUR
Oh! j'en demande une au ciel, une seule! C'est qu'il retarde la fuite du temps et prolonge cette heure enivrante.
L'IMPÉRATRICE, d'abord surprise et comme blessée, le regarde longuement. Mais son regard s'attendrit et s'achève dans un sourire.
Est-ce que cela dépend uniquement du ciel?
Elle s'assied sur le trône.
UN HÉRAUT, criant.
L'Impératrice accorde le thé!
TOUS
Dix mille années!...
Des échansons servent le thé, les fruits et les gâteaux. Chacun reçoit la tasse en ployant le genou.
L'IMPÉRATRICE, faisant signe à l'Empereur tartare de s'asseoir sur le tabouret, auprès du trône.
Venez là, Prince: il y a aussi un présent pour vous.
UN GRAND SECRÉTAIRE, bas à un conseiller.
D'un mot, elle l'a créé Prince, et maintenant, elle lui permet de s'asseoir!...
LE CONSEILLER
Il n'a pas l'air surpris d'un tel honneur.
LE GRAND SECRÉTAIRE
C'est le favori de demain.... Il va falloir compter avec lui.
L'IMPÉRATRICE
Vous avez donné à mon fils un bijou merveilleusement ciselé: un dragon, emblème du pouvoir impérial. Il en est ravi, et veut que je vous offre, en son nom, l'emblème des impératrices: un Phénix, aux ailes de saphirs et de rubis,
Lotus-d'Or s'approche et présente l'écrin sur un plateau.
L'EMPEREUR
Je veux le recevoir à genoux, et jurer qu'il ne me quittera jamais.
Il ploie un genou.
L'IMPÉRATRICE, à Lotus-d'Or.
Lotus-d'Or, as-tu fait mettre, comme je te l'avais recommandé, un anneau pour le suspendre.
LOTUS-D'OR
Oui, Majesté!
L'EMPEREUR,
Jusqu'à ce jour je n'avais vu que des nids d'oiseaux vulgaires, et l'oiseau incomparable, le Phénix, je n'y croyais pas. C'est aujourd'hui seulement que son existence m'est révélée par le témoignage de mes yeux charmés.
Il suspend le bijou à sa ceinture.
L'IMPÉRATRICE
Hélas! le Phénix et le Dragon portent aujourd'hui des chaînes et ne peuvent s'élever aussi haut qu'ils le voudraient dans les nuées, dans les airs....
L'EMPEREUR
Ah! que je souhaiterais être l'Empereur tartare qui règne à Pékin!...
L'IMPÉRATRICE
Quelle sombre et étrange idée! Vous souhaiteriez être mon plus mortel ennemi? Pourquoi donc?
L'EMPEREUR
Pour tenter de mettre la Chine entière à vos pieds, vous rendre votre bien, et devenir, après, votre sujet le plus fidèle.
L'IMPÉRATRICE, souriant.
Quel rêve!... Mais de cet Empereur-là, je ne pourrais rien accepter ... que la mort. Ne désirez pas être un autre que vous-même, car nul, jamais, ne m'a inspiré une aussi subite et profonde sympathie. Ne quittez pas encore le palais.... Attendez mes ordres: puisque vous n'avez pas d'ambition, je veux en avoir à votre place, et vous garder, peut-être, plus près de moi.... Au revoir.
L'EMPEREUR se lève et s'incline.
De près ou de loin, ma pensée demeure prosternée aux pieds de Votre Majesté. (Il s'éloigne, bas à Puits-des-Bois.) Ami, sous mon déguisement, je triomphe! Pour la première fois, depuis trois cents ans, une Chinoise donne son amour à un Tartare!
PUITS-DES-BOIS
Oui, emportez-la, cette glorieuse joie; mais, de grâce, partons vite!...
On offre le thé à l'Empereur; peu à peu il se dérobe, entraîné par son ministre.
LE CONSEILLER, au secrétaire.
Il ne s'agenouille même pas pour recevoir le thé impérial.
LE SECRÉTAIRE
Il comprend qu'il peut déjà tout se permettre.
L'IMPÉRATRICE, à part, rêveuse.
Je ne suis plus maîtresse de ma volonté.... Les mots s'envolaient de mes lèvres, comme des oiseaux captifs qui retrouvent le ciel.... Je me suis trahie ... avec bonheur!...
Une rumeur, des cris, tous les assistants effrayés. Des officiers du palais entrent précipitamment. La main sur la garde de leur sabre, Prince-Fidèle et Prince-Ailé s'approchent, comme pour la défendre, de l'Impératrice qui s'est levée du trône.
SCÈNE IX
LES MÊMES, moins L'EMPEREUR et PUITS-DES-BOIS, DES OFFICIERS DU PALAIS, PORTE-FLÈCHE.
L'IMPÉRATRICE
Qu'y a-t-il?
UN OFFICIER
Un complot!
UN AUTRE
Il est déjoué!
PORTE-FLÈCHE, s'agenouillant.
Notre jeune Empereur est sauf!
L'IMPÉRATRICE, avec un cri.
Mon fils!... C'était contre mon fils!... Où est-il, mon fils?...
SCÈNE X
LES MÊMES, L'ENFANT, avec ses femmes et ses gardes.
L'ENFANT, court vers sa mère et ploie le genou.
Me voici, mère!...
L'IMPÉRATRICE
Ah!... toi!... (Elle le relève et l'entoure d'un de ses bras.) Maintenant j'ai la force d'entendre.... Parlez!
PORTE-FLÈCHE
Divine souveraine, deux espions tartares se sont introduits dans le palais avec le monstrueux dessein d'enlever notre jeune empereur. Comme des tigres aux aguets, ils s'étaient cachés dans les buissons. Ils en sont sortis, à l'improviste, et ont osé porter la main sur la personne sacrée de votre fils.
L'ENFANT
Mère! ils m'ont jeté un voile sur la tête, en me serrant la gorge....
L'IMPÉRATRICE
Oh!...
L'ENFANT
Je ne pouvais pas crier, mais je me suis bien débattu. Oh! c'est que je suis fort, moi!...
PORTE-FLÈCHE
Nous faisions bonne garde. Les femmes, avec des cris d'horreur, ont appelé au secours; nous sommes accourus et nous avons saisi les criminels.
L'IMPÉRATRICE
Ah! vous les tenez!... Qu'on me les amène!
Porte-Flèche se relève et s'éloigne. L'Impératrice se rassied.
PRINCE-AILÉ
Leur procès ne sera pas long.
PRINCE-FIDÈLE
Le ciel veillait sur son jeune fils, et l'a sauvé.
TOUS
Dix mille années, dix mille fois dix mille années.
SCÈNE XI
LES MÊMES, DEUX ESPIONS, les mains attachées, chacun tenu par deux gardes. On les précipite à genoux devant le trône.
PRINCE-AILÉ
Qui êtes-vous?
PREMIER ESPION
Les serviteurs fidèles de la dynastie des Tsin.
PRINCE-AILÉ
D'où venez-vous?
DEUXIÈME ESPION
De l'unique capitale du grand et pur Empire.
PRINCE-AILÉ
Votre crime est flagrant, et n'a pas besoin de preuves, qu'avez-vous à dire?
PREMIER ESPION
Rien.
DEUXIÈME ESPION
Eh bien, oui! Nous voulions enlever l'enfant pour avoir un otage et vous tenir mieux à notre merci. Nous ne dirons rien de plus. Bouche close.
PRINCE-AILÉ
Nommez vos complices.
DEUXIÈME ESPION
Nous ne parlerons pas.
PRINCE-AILÉ
Oh! oh! oh! on en a fait parler d'autres, (A l'Impératrice.) La torture, tout de suite, n'est-ce pas?
L'IMPÉRATRICE
La torture, non. La mort. Qu'ils meurent à l'instant.
PRINCE-FIDÈLE, à l'Impératrice.
J'ose faire observer à Votre Majesté qu'il vaudrait mieux, peut-être, garder ces hommes dans un cachot. Nous ne savons pas qui ils sont, ni de quelle importance aux yeux de l'ennemi. Quels secrets, sans doute, on pourrait tirer de ces deux têtes!...
L'IMPÉRATRICE
Quoi! après ce qu'ils ont fait, vous voulez qu'ils voient encore la lumière du jour?... Songez qu'ils ont porté la main sur l'être sacré en qui vit tout votre espoir; qu'ils ont meurtri ce cou frêle comme la tige d'une fleur. L'enlever comme otage, disent-ils! Est-ce que je sais, moi, s'ils n'allaient pas plutôt tuer mon enfant!
TOUS
Oh! oh! à mort! à mort!...
L'IMPÉRATRICE
Oui! à mort! Et qu'ils soient jetés aux bêtes mangeuses de cadavres; pour sépulture, le ventre des corbeaux et des chiens! Faites!
Prince-Fidèle fait un signe, on relève les condamnés.
PREMIER ESPION
Nous avions joué notre vie, nous avons perdu, nous acceptons la mort.
DEUXIÈME ESPION
Nous serons promptement vengés par l'armée formidable qui marche contre vous et sera demain sous vos murs.
TOUS
A mort! à mort!
On entraîne les condamnés.
SCÈNE XII
LES MÊMES, moins LES ESPIONS, PORTE-FLÈCHE ET LES GARDES.
L'IMPÉRATRICE, à l'enfant.
O mon bien-aimé! O vous, qui portez le doux nom de Fils du Printemps, j'ai donc failli vous perdre?...
L'ENFANT
Dis; on va faire mourir ces hommes?
L'IMPÉRATRICE
C'est la moindre punition qu'ait mérité leur crime.
L'ENFANT
Non, c'est trop, puisqu'ils ne m'ont pas tué.
L'IMPÉRATRICE
Mais ils voulaient votre mort: la peine est trop douce. Et voyez, je leur ai pourtant épargné la torture.... Maintenant, je n'oserai plus m'éloigner de vous; non, même pour une minute, ô mon diamant sans prix, vous ne serez plus jamais hors de ma vue.
PRINCE-FIDÈLE
O ma souveraine! Qu'il me coûte d'être contraint de déchirer votre cœur en vous indiquant ce que nous croyons être votre cruel devoir, nous dont Votre Majesté daigne écouter les conseils. Depuis bien des jours, nous avions résolu de parler, et nous reculions devant cette pénible tâche. Mais aujourd'hui, l'heure est trop grave....
L'IMPÉRATRICE
Oh! qu'allez-vous dire?
Elle descend du trône.
PRINCE-FIDÈLE
Hélas! mes paroles vont être comme la bise de neige qui en automne fait tomber les fleurs.
L'IMPÉRATRICE
J'ai déjà froid jusqu'à l'âme.
PRINCE-FIDÈLE
Il faut pour un temps, vous séparer de votre fils!
L'IMPÉRATRICE, baissant la tête.
J'avais compris!
PRINCE-FIDÈLE
L'Espoir de tous, la Victoire future, notre jeune Empereur!... Il doit être à l'abri des hasards de la guerre, en sûreté, loin d'ici dans quelque province inaccessible.
L'IMPÉRATRICE
«Que le précieux flambeau qui éclairera l'avenir soit mis hors des atteintes du vent,» ainsi l'astrologue a parlé. Oui, l'aveugle a vu dans l'invisible. Voici que l'énigme de ses paroles est expliquée!...
PRINCE-FIDÈLE
Il faut obéir à l'oracle: le malheur, lorsqu'il est prévu, peut être évité encore. Prince-Ailé, et vous Lumière-Voilée, sages conseillers, votre avis est-il pareil au mien?
PRINCE-AILÉ
Il est pareil de tous points.
PRINCE-FIDÈLE
Et vous tous, nobles chefs, savants lettrés, dignitaires, votre pensée est-elle aussi qu'il faut éloigner le jeune Empereur? (Tous inclinent la tête en silence.) Et non pas demain, non pas ce soir, hélas! car chaque minute aggrave le péril!... Dès maintenant, si Votre Majesté consent au sacrifice.
L'IMPÉRATRICE
Oh! vous me prenez dans un cercle de fer, que vous resserrez, que vous resserrez trop vite.... Mais où donc sont-elles, les armées du Tartare?... Pas sous nos 'murs encore, nous ne sommes pas investis! Les routes sont ouvertes.... (Elle serre son fils contre elle-même.) Laissez-le moi encore un jour. Au moins, donnez-moi le temps de trouver de la force, pour accepter le désespoir.... Je suis l'Impératrice, oui; mais je suis aussi une mère!... A une mère, on n'enlève pas son enfant comme on arrache une fleur de sa tige.... Attendez!...
PRINCE-FIDÈLE
Attendre, ô ma souveraine! Mais votre chagrin ne serait-il pas infiniment plus affreux si un malheur arrivait par la faute d'une tendre faiblesse? Songez au désordre d'un siège, à l'horreur et aux risques des combats! Remercions le ciel d'avoir le temps encore d'y dérober notre jeune maître. Dès que le danger sera conjuré, il vous reviendra.
L'IMPÉRATRICE
Ah! non, ne parlez pas de retour, pour leurrer ma détresse, comme on fait aux enfants!... Laissons l'avenir, qui est nébuleux et noir ... Mais la sagesse a parlé, et ma révolte est passée, j'aurai la force de me soumettre. (A l'enfant, qu'elle tient toujours serré contre elle-même.) Mon fils! il faut, pour quelque temps, vous éloigner de moi.... Ah! les larmes noient mes yeux à cette idée. Mais si je pense à vous garder en ce palais au milieu de si terribles dangers, l'angoisse broie mon cœur dans ses serres.... Mon bien-aimé, il faut partir....
L'ENFANT, l'entourant de ses bras.
Quoi! A cause des Tartares, partir? Mais je n'ai pas peur, moi!... Est-ce que vous le croyez, que j'ai peur?... Vous restez bien, vous, ma mère, et, où vous restez, je resterai aussi.... A cause des Tartares, quitter ma mère? Je ne veux pas! Vous m'entendez tous: non, je ne veux pas!
L'IMPÉRATRICE
Mon fils!... Votre courage sera plus grand encore de me dire adieu. Et il faut vous montrer digne, déjà, de votre mission haute et surhumaine. Songez que vous n'êtes pas un enfant ordinaire. Sous votre chair de fleur, dans le délicat réseau de vos veines, une sève divine est enfermée; la dynastie de la Lumière aboutit à vous seul. O mon bien-aimé! Vous êtes le Fils du Ciel.
L'enfant, très pensif, baisse la tête.
PRINCE-FIDÈLE
Levez le front, ne le courbez pas devant l'éblouissement du nom lumineux de vos ancêtres. Déjà il vous faut maîtriser vos sentiments. Votre cœur, vous le devez à ce peuple innombrable, qui est vaincu, et opprimé, qui attend de vous sa délivrance; à lui seul appartiennent vos pensées, vos actions, votre vie même.
L'ENFANT, triste et grave. Je partirai.... Je ne pleurerai pas....
L'IMPÉRATRICE
A qui le confierons-nous, notre bien suprême? car vous y avez pensé déjà, je devine que vos plans sont faits.
PRINCE-FIDÈLE
Notre jeune Empereur a montré, sans le connaître, de la sympathie au vice-roi du Sud, qui est justement le mieux situé pour lui offrir un inviolable asile. Mon avis est qu'il lui soit confié.
L'IMPÉRATRICE, à l'enfant.
Cela vous plairait?...
L'ENFANT
Oui.
L'IMPÉRATRICE
C'était aussi ma pensée. Ce vice-roi est certainement encore au palais, attendant mes ordres. (A Porte-Flèche.) Faites-le appeler.
Porte-Flèche sort.
PRINCE-FIDÈLE, aux femmes.
Préparez tout pour un départ immédiat. Vous ne quitterez pas votre maître.
L'IMPÉRATRICE, à l'enfant.
Je les envie. Je voudrais être, aujourd'hui, seulement votre servante.
PRINCE-FIDÈLE, aux gardes.
Une escorte de cinq cents hommes, choisis et bien armés. (Les gardes sortent. A Prince-Ailé.) Prince, vous accompagnerez l'Empereur, et dès qu'il sera en sûreté, vous reviendrez prendre votre place dans nos rangs.
PRINCE-AILÉ
Je m'efforcerai d'être digne de votre confiance; mes préparatifs seront brefs.
Il sort.
PRINCE-FIDÈLE, aux assistants. A vos postes, maintenant, nobles défenseurs des Fils du Ciel. Nous sommes toujours prêts à la guerre, je le sais, mais fortifions-nous encore. Et élevons nos courages, préparons aussi nos âmes.... Que des émissaires soient détachés à l'instant même pour déterminer exactement la position et l'importance de l'armée qui marche sur nous. (L'Impératrice fait un geste.) Vous avez votre congé.
Les assistants sortent successivement, après une génuflexion.
L'IMPÉRATRICE, à l'enfant.
Je vous contemple, pour graver dans ma mémoire vos traits adorés; j'en emplis mes yeux, comme si je n'en connaissais pas intimement la moindre inflexion, la moindre ligne; mais ils vont m'échapper.... Je voudrais les sculpter dans le marbre, et le souvenir est inconsistant comme l'eau....
SCÈNE XIII
LES MÊMES, PRINCE-AILÉ, revient précipitamment.
PRINCE-AILÉ, à Prince-Fidèle.
Un courrier vient d'arriver, qui apporte une singulière nouvelle.
L'IMPÉRATRICE
Qu'y a-t-il encore?
PRINCE-AILÉ
Le vice-roi du Sud envoie dire à Votre Majesté que, s'il n'a pu arriver au palais pour la cérémonie à laquelle il était convié, c'est qu'il a été fait prisonnier au moment où il allait entrer à Nang-King.
L'IMPÉRATRICE
Mais le vice-roi était ici.
PRINCE-AILÉ
Ce n'était pas le véritable.
L'IMPÉRATRICE
Ce n'était pas le véritable!
PRINCE-AILÉ
On l'a gardé sur un navire, mais sans lui faire aucun mal, et même en l'entourant d'égards.... Comment il s'est échappé, sa lettre le raconte....
PRINCE-FIDÈLE
En l'entourant d'égards? Que veut dire encore cela? Les espions des Tsin sont moins généreux!..
PRINCE-AILÉ
Le vice-roi expédie ce courrier en toute hâte; il attend des ordres pour venir se prosterner au pied du trône et demander son pardon.
L'IMPÉRATRICE
Alors, cet homme, qui était ici?... Oh! de quelle trame effrayante sommes-nous donc enveloppés?... Et j'allais moi-même livrer mon fils à cet inconnu!... Je lui avais donné l'ordre de rester encore: courez! peut-être n'est-il pas parti.
PORTE-FLÈCHE, revenant.
Le pavillon est vide: ce rouleau de soie, à l'adresse de Votre Majesté, était placé de façon à attirer les regards.
L'IMPÉRATRICE, vivement.
Donnez!... (Porte-Flèche remet le rouleau à Prince-Fidèle, qui le donne à l'Impératrice. A part.) Dans mon rêve ... ce serpent venu pour m'enlacer.... Alors, c'était lui! (Elle s'écarte un peu pour lire.) Des vers!... Dans mon trouble, j'aurai peine à les lire. Et puis le sens en paraît si mystérieux!... (Aux officiers les plus proches.) Vingt cavaliers, lancés au galop, dans toutes les directions, à sa poursuite ... Et qu'on fouille aussi la ville dans nos alentours. Cent mille taëls à qui me ramène cet homme. Allez! (Deux officiers s'inclinent et sortent en courant. À Prince-Fidèle, en lui tendant le rouleau de soie.) Lisez, vous, Prince-Fidèle.
PRINCE-FIDÈLE, lisant:
Masque inconnu de tous, guettant votre passage. Vous m'avez regardé sans voir mon vrai visage Vous m'avez écouté sans entendre mon cœur; Mais vienne le triomphe, alors jetant le voile, Je vous protégerai comme une sûre étoile, Quand tout s'inclinera sous le Dragon vainqueur.
Le traître est un fin lettré, mais il ne se démasque pas.
PRINCE-AILÉ, à l'enfant.
Votre Majesté ne va plus garder, pendu à son cou, comme une relique, ce présent qu'il tient d'un imposteur.
L'ENFANT, vivement.
Si! je le garderai. J'ai pensé à mon père mort, en voyant cet homme, et, quand il m'a dit qu'il voudrait m'avoir pour fils, il retenait des larmes.
L'IMPÉRATRICE
L'instinct des enfants ne les trompe pas.... Moi, non plus, je ne peux croire que cet inconnu nous voulait du mal.... Attendons encore, pour le haïr....
Elle tend la main et reprend le poème, qu'elle place sur sa poitrine, dans l'entre-croisement de sa robe.
SCÈNE XIV
LES MÊMES, LES FEMMES, PORTE-FLÈCHE.
PREMIÈRE FEMME
Nos préparatifs sont terminés.
PORTE-FLÈCHE
L'escorte est prête.
L'IMPÉRATRICE, attirant son fils.
Oui! Mais à qui maintenant confiez-vous votre Empereur? Prenons le temps de penser, au moins!... Ou alors, pour qu'il y ait une telle urgence, c'est que vous m'avez trompée, nous sommes investis?... Où est-elle, l'armée tartare? Je ne suis pas une idole enfermée dans un tabernacle: qu'on me dise la vérité!... Où est-elle?
PRINCE-FIDÈLE
Tout près, et formidable!... Les émissaires nous fixeront mieux ce soir.... Pour ne pas assombrir le front de Votre Majesté, pendant les journées radieuses de l'investiture, nous avions dissimulé, c'est vrai. Pardonnez-nous.
L'IMPÉRATRICE
C'est bien.... Et maintenant, mon fils, à qui?...
PRINCE-FIDÈLE
Au vice-roi du Sud, toujours, au véritable, nous le confierons; son dévouement de dix années est à l'épreuve de tout. Donc, il s'agit de marcher à sa rencontre, et que, sans perdre une heure, il rebrousse chemin vers le Yun-Nam avec son précieux dépôt. Pour cela, partir à l'instant même, afin que la jonction des deux escortes ait lieu avant la tombée de la nuit. (A Prince-Ailé.) Prince, jusqu'à nouvel avis, restez auprès de l'Empereur. Établissez une communication constante avec la frontière, et, à la première alerte, emmenez l'enfant hors de l'Empire.
L'IMPÉRATRICE
Et que, chaque jour, un courrier m'apporte des nouvelles ... aussi longtemps du moins que les routes seront libres autour de nos murs et nos portes ouvertes.
PRINCE-AILÉ
Je veillerai à tout, ne me fiant qu'à moi-même.
PRINCE-FIDÈLE
Et nous savons tout le prix de votre vigilance....
Un des officiers, qui était parti tout à l'heure sur un signe de l'Impératrice, arrive en hâte.
L'OFFICIER
Les cavaliers sont rentrés.... On les a vus, les deux fuyards, l'homme et son complice; ils avaient des chevaux qui dévoraient l'espace.... Un de ces navires rapides, comme en ont les barbares d'Occident, attendait au bord du fleuve; il les emporte à cette heure, avec la vitesse de la foudre. Toute poursuite serait vaine.
L'IMPÉRATRICE
Je m'y attendais.... Lui, se laisser reprendre comme un fuyard vulgaire!... Non! Je savais qu'il emporterait avec lui le mystère qu'il lui a plu de garder.
PRINCE-FIDÈLE, à l'Impératrice.
Majesté, l'heure est venue, l'heure presse....
L'IMPÉRATRICE
Oui, je suis prête.... Rien qu'un instant, une suprême minute encore. (Elle conduit le petit Empereur jusqu'au trône, où elle le fait asseoir.) Laissez-moi rendre au Fils du Ciel l'hommage qui lui est dû. (Elle s'agenouille.) Que votre vie soit heureuse et longue! Votre règne paisible et prospère. (Elle s'incline trois fois.) Que votre dynastie dure éternellement.
Les hommes et les femmes se sont prosternés.
L'ENFANT, qui retient ses larmes.
J'ai promis de ne pas pleurer.
L'IMPÉRATRICE
Puissent le triomphe et la gloire vous ramener ici bientôt.
Elle se relève. L'enfant descend du trône, s'approche de l'Impératrice et s'agenouille à son tour.
L'ENFANT
Dis, mère, ce n'est pas pour longtemps que je m'en vais?...
L'IMPÉRATRICE, se penchant vers son fils pour l'embrasser désespérément.
Non, mon bien-aimé, non.... Pour peu de jours, s'il plaît à nos Dieux que j'implore!... Aie du courage, chère petite fleur!... (Aux femmes.) Allez, maintenant.
Les femmes entraînent le petit Empereur. Il sort, les regards toujours fixés sur sa mère.
SCÈNE XV
L'IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, QUELQUES FILLES D'HONNEUR.
L'Impératrice le regarde s'éloigner, puis monte les marches de la terrasse pour le voir encore et, quand il a disparu, jette un grand cri, en se tordant les bras.
PRINCE-FIDÈLE
Bonne souveraine, prenez courage.
L'IMPÉRATRICE
Ah! non, laissez, je suis à bout de force!... J'ai bien fait ma souveraine, n'est-ce pas, tant qu'il était là, mon enfant?... A présent qu'il est parti, laissez-moi être une femme, laissez-moi être sa mère!... Je ne le reverrai jamais, lui, que vous venez de m'enlever, jamais, entendez-vous!... Je le sens, je le sais!... Puisque nous sommes au-dessus des hommes, que le Ciel pour nous soit juste et nous donne une force surhumaine!... Pourquoi avons-nous un cœur comme les autres et des sanglots qui le brisent?... Ah! celles qui mendient, en haillons, dans les rues, sont moins misérables!... Il ne leur vient pas un bel espion charmeur, pour faire chanceler leur âme, et puis s'enfuir ... et, après, on ne leur arrache pas leur enfant!... Votre Impératrice, tenez, elle voudrait être la mendiante, qui a faim, qui a froid, mais qui serre son petit sur sa poitrine..., oui, la mendiante, je vous dis, qui tend la main aux passants, assise sur les marches d'un temple!...
Elle se jette en sanglotant sur les marches de la terrasse.—Rideau.
ACTE TROISIÈME
Avant le lever du rideau, on a entendu des coups de feu sur la scène. A la tombée de la nuit, l'intérieur de la citadelle impériale de Nang-King à moitié démantelée par les Tartares. Haute muraille à créneaux, derrière laquelle on entend sonner des trompes et hurler des soldats qui s'éloignent. Au fond et à gauche, une porte de bronze dont les battants sont arc-boutés par des madriers, et qui est surmontée d'un donjon noir, à trois étages de toits cornus. Au milieu de la scène, un bûcher en bois de charpente et en fagots. Au fond et vers la droite, la muraille crénelée se prolonge; on aperçoit des terrasses et, tout au loin, la silhouette du palais qui se détache sur le ciel encore jaune du couchant. Du haut de la muraille, au-dessus de la porte, des soldats chinois tirent les derniers coups de feu contre les assiégeants invisibles.
SCÈNE PREMIÈRE
L'IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, PORTE-FLÈCHE, LES FILLES D'HONNEUR, DES SOLDATS CHINOIS.
Des blessés sanglants gisent çà et là parmi les décombres. L'Impératrice est au milieu de la scène, vêtue en guerrière, casquée, tenant une arme dans sa main qui saigne. Prince-Fidèle est sur le haut du rempart avec les soldats. Porte-Flèche, blessé à mort, gît à gauche, sur le devant de la scène.
PRINCE-FIDÈLE, du haut du rempart, arrêtant le feu.
Assez, mes braves amis!... Ne tirez plus sur des fuyards.... Gardons la poudre pour l'assaut suprême. (Les soldats cessent de tirer.) Ils s'en vont!... Une fois encore nous voici délivrés!...
L'IMPÉRATRICE, haletant.
Ah! délivrés, oui!... Délivrés pour quelques minutes du moins ... le temps de nous recueillir avant la mort. (Elle s'assied sur une pierre. Aux filles d'honneur qui s'empressent autour d'elle.) Voyez plutôt à ceux qui souffrent trop, par terre. Je n'ai rien, moi: une main qui saigne, cela ne compte pas.... Voyez ce qu'ils demandent, allez à leur secours.... Le poison, les buires, vous les avez, n'est-ce pas?
LES FILLES D'HONNEUR, montrant des buires d'or qu'elles portaient dans les plis de leurs vêtements, et à chacune desquelles est enchaînée une petite tasse de jade.
Nous les avons, bonne souveraine....
L'IMPÉRATRICE
Ce qu'ils veulent, sans doute, c'est mourir.... Aux plus blessés, vous verserez la liqueur de la Grande Délivrance.... Épargnez-la cependant, car, hélas! nous n'en avons pas pour tous.... Le contenu de la petite tasse de jade enchaînée au flacon, pour un homme, c'est la dose qu'il faut.... Allez, mes chères filles, leur porter le sommeil: là est votre devoir à cette heure.... (A Cinnamome.) Toi, Cinnamome, reste auprès de moi, et tu me verseras de tes mains le breuvage.... Sur cette pierre, ici, tout près, pose ta buire, avec ma coupe impériale.
Cinnamome obéit. Les autres filles d'honneur se répandent parmi les blessés, se penchent sur eux, et à voix basse leur offrent le breuvage. On continue d'entendre au lointain des coups de feu.
LOTUS-D'OR, très douce à Porte-Flèche dont elle s'est tout de suite approchée.
Seigneur, voulez-vous mourir?... Et aussitôt après vous, je viderai moi aussi la coupe.... Voulez-vous mourir, seigneur?
PORTE-FLÈCHE, après un silence, et comme en extase.
Non, ma belle fleur tremblante, ma belle fleur des lacs!... Avant que vous soyez venue là, je le voulais.... A présent, je ne le veux plus.... Laissez-moi rester un peu encore parmi les vivants, pour m'enivrer de cette parole d'amour que vous venez de dire.... Secourez ceux qui souffrent plus que moi, sans une amie ... et puis vous reviendrez, j'appuierai ma tête sur vos genoux, avant de m'en aller chez les Ombres....
LOTUS-D'OR
Qu'il soit fait tout ce que vous commanderez, cher seigneur.... Près de vous, oui, je vais revenir....
Elle va se pencher sur d'autres blessés, suivie des yeux par le mourant. Les soldats, au fond, agrandissent le bûcher, apportant des poutres, des fagots, des branches. Une rumeur à droite, dans la coulisse, par où de nouveaux soldats arrivent.
L'IMPÉRATRICE
Qu'est-ce, là-bas?
LE CHEF DES SOLDATS
C'est notre envoyé Ouan-Tsi, qui a pu se rapprocher de nos murs, et nous rapportera les nouvelles du dehors.... Nous lui avons jeté les cordes, et le voici de retour.
L'IMPÉRATRICE
Ah!... Qu'il vienne!... (Aux soldats qui, derrière elle, chargent toujours le bûcher.) Reposez-vous, mes amis!... C'est bien plus qu'il ne faut, allez, pour consumer mon corps.... Pourquoi donc faire le bûcher si grand?
LE CHEF DES SOLDATS
Pourquoi nous voulons tant de flamme.... Le Prince-Fidèle vous le dira, Majesté, en vous présentant notre requête suprême.
SCÈNE II
LES MÊMES, L'ENVOYÉ OUAN-TSI, qui s'approche de l'Impératrice. Ses souliers, le bas de sa robe sont pleins de sang. Il se prosterne.
L'IMPÉRATRICE, à Ouan Tsi prosterné.
Relève-toi, va!... Plus de prosternements. Nous voici tous égaux. Il n'y a plus qu'une seule et même grandeur, celle que nous donne, pareillement et à tous, la noblesse du sacrifice.... (Ouan-Tsi se relève.) Maintenant, parle.... N'atténue rien.... D'ailleurs, je devine....
OUAN-TSI
Eh bien! oui, c'est fini, ô ma souveraine!... Votre palais seul tient encore.
L'IMPÉRATRICE
Oh! pas pour longtemps ...
OUAN-TSI
Les abords de vos murailles sont évacués.... Jusqu'à la fin de la nuit peut-être, ils nous laisseront vivre....
L'IMPÉRATRICE
Le reste de la ville, les citadelles de l'Ouest?...
OUAN-TSI
Aux mains des Tartares, tout!... Cette défroque d'un ennemi, seule, m'a sauvé.... Dans les rues, on brûle, on pille, on égorge.... Quelques milliers de femmes ont réussi à se jeter dans le fleuve.... Les autres, on les viole, en même temps qu'on les étrangle.... Le sang coule sur les pavés, autant que l'eau du ciel après l'orage.... Chaque ruisseau déverse au fleuve comme un grand éventail rouge.... Tout le long des rues, les morts, les torses encore chauds, se vident de leur sang, par l'entaille du cou tranché.... Bonne souveraine, pour venir, j'ai enjambé mille cadavres.... Mes pieds s'embarrassaient dans les longues chevelures, traînant après elles des têtes coupées.... O Majesté, c'est la fin!... (Il s'agenouille à nouveau.) Et maintenant pardonnez-moi d'être le messager de malheur.
L'IMPÉRATRICE, très calme.
Un brave et fidèle messager, que je remercie.... Relève-toi, t'ai-je dit, et, parmi mes derniers soldats, reprends ton poste suprême.... (Ouan-Tsi se relève et se mêle aux soldats, qui, au fond de la scène, continuent de dresser le bûcher. A Cinnamome, en lui indiquant la buire et la tasse d'or:) Allons, Cinnamome, c'est l'heure.
CINNAMOME
Oh! Majesté, pas encore.
Les autres filles d'honneur, qui étaient disséminées parmi les blessés, ont entendu et reviennent en silence se grouper autour de la souveraine.
L'IMPÉRATRICE
Aimes-tu mieux qu'ils me prennent vivante?... L'homme qui était là, tu as entendu ce qu'il vient de dire.
ÉLÉGANCE
Mais le palais tient toujours!
LA PERLE
L'armée du Sud peut venir nous délivrer.
L'IMPÉRATRICE
Nous venger peut-être ... plus tard.... Mais nous délivrer.... Enfant, qui veux-tu qui nous délivre? (A elle-même.) Ah! le secours mystérieux, que si follement j'espérais.... «L'étoile, avait dit le bel espion trompeur, l'étoile qui devait si bien veiller sur moi, quand tout fléchirait devant le triomphe du Dragon.» Enfant, qui veux-tu qui nous délivre?... Plus de poudre, plus de vivres, plus d'eau, plus rien; nous avons jeté les pierres de nos créneaux; les portes cèdent, les murailles croulent.... (A Cinnamome.) Donne, va, c'est l'heure!...
ÉLÉGANCE
Parfois, quand on croit tout perdu, le destin change.
LA PERLE
O notre souveraine bien-aimée, ne hâtez pas l'irréparable.
L'IMPÉRATRICE
L'irréparable serait de trop tarder. (Elle fait un signe impérieux à Cinnamome, qui verse le poison dans la coupe. Mais on entend une rumeur, au faite du rempart où vient de remonter le Prince-Fidèle, au-dessus de la porte barricadée. Le jour continue de baisser.) Qu'est-ce encore?
PRINCE-FIDÈLE
Un petit groupe de Tartares, venus témérairement sans armes, là, jusqu'au pied des murs.... L'un d'eux, l'air tranquille et superbe, se dit envoyé par leur Empereur.... Une communication suprême à Votre Majesté.... Sur un rouleau de soie jaune, à la lueur d'une torche qu'on vient d'allumer, il montre le sceau impérial des Tsin.
L'IMPÉRATRICE
Une communication? De l'Usurpateur à votre souveraine, une communication?... Mais l'idée seule n'en est-elle pas une insulte? Qu'on leur fasse grâce de la vie, à ces audacieux, mais que, sur l'heure, ils se retirent!
Cinnamome insensiblement s'est reculée avec sa coupe de poison.
PRINCE-FIDÈLE, qui est redescendu de la muraille et s'approche avec un air de mystère.
Celui qui a si haute mine, il me semble l'avoir déjà vu....
L'IMPÉRATRICE
Déjà vu? Où cela donc?
PRINCE-FIDÈLE, plus près et baissant la voix.
Souveraine, il me semble.... Cet inconnu qui vint le jour du sacre.... J'en suis sûr, c'est lui....
L'IMPÉRATRICE, se levant égarée.
Pourquoi parler bas?... Prince, vous m'offensez presque, avec ce ton de confidence, lorsqu'il s'agit de cet homme.... Vous voulez dire celui qui se présenta par imposture comme notre vice-roi du Sud ... celui-là, n'est-ce pas?
PRINCE-FIDÈLE
Oui!
L'IMPÉRATRICE
Eh bien, qu'on l'amène alors.... Jetez-lui les cordes nouées, et qu'il comparaisse ici devant moi.... (On jette du haut du mur les échelles de corde.) Cache le poison, Cinnamome, et la buire d'or.... Il n'a pas besoin de savoir, celui qui arrive.... Est-ce que la fumée n'a pas noirci mon visage?...
CINNAMOME
Votre Majesté est pâle et belle.... Et ses yeux en ce moment resplendissent comme des astres....
Les nouveaux venus émergent au-dessus du rempart, l'Empereur tartare d'abord, ensuite Puits-des-Bois et trois autres personnages vêtus comme eux en guerriers tartares, mais sans armes.
SCÈNE III
L'EMPEREUR TARTARE, L'IMPÉRATRICE.
L'Empereur s'avance tandis que les quatre guerriers de sa suite restent en arrière. Sur un signe de l'Impératrice, les filles d'honneur et les autres assistants reculent jusqu'au fond de la scène.
L'EMPEREUR, ployant le genou devant elle comme le jour du sacre.
O souveraine, ô guerrière! Puissent, un jour, s'éclaircir pour vous les destins noirs!
Il se relève
L'IMPÉRATRICE, tremblante.
Ah! laissons les formules vaines! Les minutes nous sont avarement comptées.... Bas les masques, et parlons vite: qui êtes-vous? Un Tartare, hélas! n'est-ce pas?... Sans cela, vous n'auriez pu franchir leur cercle de fer.... Un Tartare, dites?
L'EMPEREUR
Oui!
L'IMPÉRATRICE
Un espion, alors, quand vous vîntes le jour du sacre? Rien qu'un espion, hélas!
L'EMPEREUR
Non! Un qui jouait sa vie, ce jour-là, comme à présent, pour sauver la vôtre.
L'IMPÉRATRICE
Ah! ma vie n'importe plus, et le droit de la sauver n'appartient à personne.... Auprès de l'Usurpateur qui règne à Pékin, quel rôle est le vôtre?... Ministre secret pour les aventureuses besognes? Non, grand dignitaire plutôt, dites?
L'EMPEREUR
Oui.
L'IMPÉRATRICE
Et prince?
L'EMPEREUR
Eh! qu'importe qui je suis! C'est de Votre Majesté qu'il s'agit, non de moi-même. Daignez entendre ce que l'Empereur....
L'IMPÉRATRICE, interrompant.
Où est-il votre Empereur? A la tête de ses armées?
L'EMPEREUR, avec embarras.