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La fille du ciel

JUDITH GAUTIER & PIERRE LOTI (continued 2)

Reading edition

Mais ... non, dans son palais, là-bas.... Les rites, je ne vous l'apprendrai point, ne lui permettent pas d'en sortir.

Pendant tout ce dialogue, on ne cesse d'entendre, dans les lointains de la ville, le canon de la bataille.

L'IMPÉRATRICE

Les rites, ah! les rites!... Vous voyez ce que j'en fais, des rites, moi qui suis la fille des Ming, la fille du Ciel et l'Invisible.... Je parais au milieu de mes soldats, je me bats comme eux!... Et c'est lui, votre Empereur-fantôme, qui ose m'envoyer un message?

L'EMPEREUR

Un message de grâce, on ose toujours....

L'IMPÉRATRICE

Dites plutôt qu'un message de grâce, c'est ce que l'on devrait oser le moins, lorsqu'on est lui et qu'il s'agit de moi!... Ah! en effet, ils s'y entendent, les Tartares, à faire grâce!... Vous venez de traverser ma ville de Nang-King, et vous avez vu? C'est beau, n'est-ce pas, leur œuvre?...

L'EMPEREUR

Hélas! J'ai vu, oui, avec horreur ... Mais, je puis l'attester sur ma vie, tels n'étaient pas les ordres qu'il avait donnés, mon souverain....

L'IMPÉRATRICE

Ah!... Un souverain alors qui n'a même pas la force de se faire obéir!... D'autres que vous, en effet, me l'avaient dit.... Je le haïssais déjà, de cette indéracinable haine de race que vous savez; à présent le mépris s'y ajoute. Oh! cet Empereur, qui fume l'opium dans son palais de momie, tandis que ses hordes de soldats vont à leur gré, à travers les provinces, laissant des traînées rouges et des charniers pour les vautours!...

Et si, par impossible, je m'humiliais jusqu'à l'accepter, sa grâce, qui me la garantirait après tout, puisqu'on ne lui obéit pas?... Contre cette armée de bêtes fauves, qui était là tout à l'heure, et va revenir hurler la mort derrière cette muraille, qui donc le ferait respecter, l'ordre de grâce de votre Empereur-fantôme?... Mais qui?

L'EMPEREUR

Moi!

L'IMPÉRATRICE

Vous! (Plus douce et plus troublée.) Vous! Peut-être en effet, car vous ne semblez pas de ceux à qui l'on ose désobéir.... Du reste, votre superbe audace, de reparaître à cette heure!... Mais, si elle ne trompe pas, la loyauté que je lis dans vos yeux, cessez le jeu que vous faites, et, cette fois, répondez: Qui êtes-vous?

L'EMPEREUR

Qui je suis? Jusqu'ici rien; inexistant comme une fumée dans de l'ombre; rien, mais demain tout, peut-être si vous vouliez ... demain tout, et rayonnant à vos côtés comme un soleil dans de l'éther bleu....

L'IMPÉRATRICE, reculant.

Ah! vous vous souvenez trop de mon indulgence, naguère, à tolérer vos énigmes. Dans le parfum de l'encens, dans la pompe et les atours, j'avais la faiblesse d'une femme. Aujourd'hui, non, vous me retrouvez plus haute et plus inaccessible, précisément parce que je suis vaincue et que je vais mourir.

L'EMPEREUR, s'inclinant devant elle.

Oh! souveraine, jamais vous ne me fûtes plus sacrée.... Ne vous offensez pas de mes paroles et pour un temps encore laissez-moi mon masque et mon mystère. Écoutez seulement ceci: échappé de ce même palais où, il y a quinze jours à peine, vous m'étiez apparue dans la splendeur impériale, je courais vers Pékin, pour demander à l'Empereur, que vous haïssez tant, d'arrêter l'horrible guerre. En route, j'ai su qu'elles marchaient comme la foudre, nos armées tartares, et j'ai rebroussé, de toute la vitesse de mon navire et de mes chevaux, pour les donner de moi-même, les ordres d'apaisement et de trêve; j'en avais le droit, tenez: voici le sceau qui m'accorde, au nom des Tsin, les pleins pouvoirs. Vous l'avez dit, je ne suis pas de ceux à qui l'on ose désobéir ... du moins en face, quand c'est moi-même qui parle.... J'ai appris maintenant comment on ordonne et comment on impose.... Daignez seulement permettre aux vôtres de faire les signaux qui demandent grâce ... rien qu'un pavillon hissé là sur une tour ... et pas une de leurs têtes ne tombera, je le jure....

L'IMPÉRATRICE

Pour m'offrir cela, prince, il faut que vous ne soyez pas de sang impérial.... La Fille du Ciel n'accepte point la merci d'un Tartare!..

SCÈNE IV

LES MÊMES, PRINCE-FIDÈLE, UN VEILLEUR, puis LE CHEF DES SOLDATS, et LES SOLDATS.

UN VEILLEUR, criant du haut d'un mirador démantelé qui est au faîte des remparts.

Une armée, là-bas, là-bas!... Ils reviennent, les Tartares! Des milliers, des milliers.... Dans le crépuscule, au loin, c'est, comme une traînée noire....

PRINCE-FIDÈLE

La distance?

LE VEILLEUR

Au tournant du fleuve, leur avant-garde arrive.... Ils remontent par la longue avenue de Sitche-Men.

PRINCE-FIDÈLE

Allons, leur dernier assaut.... Au tournant du fleuve seulement.... Donc, il nous reste une demi-heure....

LE VEILLEUR

Ils allument des torches.... Et maintenant j'entends sonner leurs trompes de guerre.

PRINCE-FIDÈLE

C'est bien!... Nous serons prêts ...

L'EMPEREUR, implorant à mains jointes.

Souveraine!

L'IMPÉRATRICE, comme prête à céder.

Pour moi, non!... J'ai dit ma volonté. Il suffit!... (Désignant les soldats.) Mais tous ces braves-là, qui tombent d'épuisement, de faim et de soif.... (A Prince-Fidèle.) Eh bien! oui, pour eux, qu'on les fasse, les signaux qui demandent grâce.

PRINCE-FIDÈLE, avec stupeur.

Les signaux qui demandent grâce?...

L'IMPÉRATRICE

Oui, j'ai bien dit cela, ô mon noble sujet! Je l'ai bien dit!... Ma mort doit suffire aux vainqueurs. Puisqu'il n'y a plus d'espoir, à quoi bon ce carnage de la fin?... Les signaux, qu'on les fasse.

PRINCE-FIDÈLE

Pas un seul des combattants ne se rendra.

L'IMPÉRATRICE

Cependant, si je l'ordonne!... Ne suis-je déjà plus l'Impératrice?

PRINCE-FIDÈLE

Soumis en toutes choses à votre volonté, à cet ordre-là seulement vos soldats n'obéiront pas.

L'IMPÉRATRICE, aux soldats.

Est-ce vrai?... Est-ce vrai?... Mes amis, à présent, je l'exige, vous m'entendez!... Oh! vous m'épargnerez cet excès d'angoisse, vous, mes chers révoltés!... Vous ne voudrez pas que je sois emportée dans l'autre monde sur les flots de votre sang....

Les soldats baissent la tête et restent immobiles, tenant toujours leurs armes.

LE CHEF DES SOLDATS, après un silence.

Majesté, le Prince a déjà répondu pour nous tous! Non, nous ne voulons pas de grâce.

L'IMPÉRATRICE, revenant vers l'Empereur dans une exaltation soudaine de triomphe.

Ah! vous le voyez, me voici comme votre Empereur tartare: on ne m'obéit pas!... Allez le lui dire, à votre maître.... Et en même temps, vous lui conterez comment on sait mourir dans le palais des Ming.... Allez, Seigneur, vous avez votre congé.

L'EMPEREUR, implorant avec plus d'instance.

Souveraine!... Et si c'était moi, à présent, qui l'implorais la grâce ... la grâce de rester ici et de tomber à vos côtés....

L'IMPÉRATRICE

L'honneur de tomber aux côtés de l'Impératrice, je ne l'accorde qu'à ces braves,—qui sont de ma race, entendez-vous,—et qui ont prodigué leur sang pour me défendre. Allez, Seigneur, j'ai dit. (Se rapprochant de lui, parlant très bas et vite, cette fois, comme une affolée.) Un seul mot encore pourtant.... Mon fils, autour de qui l'armée du Sud tient toujours.... Mon fils ... puisque vous semblez tout oser et tout pouvoir ... essaieriez-vous de le délivrer, lui?... Mais non ... quand c'est la mère qui parle en moi, je déraisonne et ne sais plus.... Essayer cela, ce serait trahir le maître que vous devez servir ...

L'EMPEREUR

Je ne sers point de maître, je suis au-dessus des trahisons, libre comme les Dieux et seul devant ma conscience.... J'essaierai.... Je vivrai pour essayer....

L'IMPÉRATRICE

Faites ainsi!... Et, à ce prix-là ... plus tard, dans les nuages où tous les morts se retrouvent et se fondent ... mes Mânes ne seront point hostiles aux vôtres.... Maintenant, allez, Seigneur.... Nos dernières minutes nous sont nécessaires.... (A Prince-Fidèle en lui faisant signe d'emmener l'Empereur tartare.) Prince, l'audience est close.

PRINCE-FIDÈLE, à l'Empereur qui hésite à s'éloigner, comme sur le point de faire quelque révélation décisive.

Venez, Seigneur. Vous avez entendu notre souveraine vous donner congé.

Il veut l'entraîner vers la partie des murailles par où il était descendu.

L'IMPÉRATRICE, désignant la porte de bronze barricadée par des madriers.

Non, ouvrez cette porte: nous en avons le temps. Une dernière fois, je veux que l'on sorte de mon palais comme si j'avais encore la liberté et la puissance.... Ouvrez! (Des soldats se précipitent, font tomber les madriers et ouvrent à deux battants la porte.) Rendez les honneurs au messager de grâce!...

Les soldats mettent un genou en terre, le gong et les trompettes sonnent.

L'EMPEREUR

Oui, messager de grâce, malgré vous et quand même!... (Se retournant sur le seuil et parlant comme un illuminé.) Du haut des nuées de l'orage sombre, le Dragon saura descendre.... Et dans ses serres, il recueillera doucement, malgré lui, le beau Phénix qui avait voulu mourir....

Il sort suivi des quatre guerriers tartares. Les soldats barricadent à nouveau la porte avec des madriers et des pierres.

SCÈNE V

LES MÊMES, moins L'EMPEREUR. et LES TARTARES.

L'IMPÉRATRICE, tandis que les filles d'honneur reviennent l'entourer.

Quel est cet homme ... qui ressemble à un Dieu?

LA PERLE

En tremblant nous le regardions de loin ...

ÉLÉGANCE

Ses yeux rayonnaient d'amour sublime...!

CINNAMOME

Mais Votre Majesté, si bonne envers tous, semblait hautaine envers lui.

L'IMPÉRATRICE, sans répondre, répétant comme en rêve la phrase du sacre.

«Soyez attentive et anxieuse comme si vous portiez dans vos mains un vase trop rempli d'eau, dont pas une goutte ne doit tomber.»

LE VEILLEUR, criant du haut du donjon qui surmonte la porte.

Les torches de leur avant-garde arrivent au tournant de l'avenue de l'Est.... On commence d'entendre rouler les chariots de leur artillerie....

L'IMPÉRATRICE

Déjà, au tournant de l'avenue de l'Est!... Pour venir à nous, la mort a des ailes.... (Elle prend elle-même la coupe emplie de poison que Cinnamome avait cachée derrière une pierre.) Allons, c'est l'heure!... (Aux filles d'honneur qui l'entourent, désignant le bûcher.) Quand le breuvage aura fait son œuvre, vous m'étendrez ici, et, dès que la flamme montera, bien haute et claire, alors, votre service à jamais terminé auprès de votre souveraine, vous viderez aussi le bol d'or, pour me suivre.... (Elle laisse redescendre le bol de poison qu'elle avait commencé d'élever jusqu'à ses lèvres.) Prince-Fidèle ... j'aurais voulu lui dire adieu.... Qu'il vienne!...

Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle, au fond de la scène, une torche à la main, dirigeait un groupe de soldats armés de leviers et de pioches.

CINNAMOME

Là-bas, n'est-ce pas lui?

Prince-Fidèle fait signe aux soldats de déplacer un rocher, qui démasque une étroite porte de bronze.

L'IMPÉRATRICE

Ah! j'ai compris....

LA PERLE

Que fait-il?...

L'IMPÉRATRICE

Ce qui devrait être fait.... Jugeant, lui aussi, que l'heure est venue pour moi de m'endormir, il préparait ma couche; ces galeries souterraines abritent mon tombeau. (La porte de bronze s'ouvre. La Perle se jette à genoux et cache son visage. Lotus-d'Or, restée un peu en dehors du groupe, s'est agenouillée près de Porte-Flèche et lui parle bas, en lui soutenant le front.) Inutile à présent, ce tombeau orgueilleux, dès longtemps édifié dans le mystère.... Là plutôt, là parmi la belle flamme et la tumultueuse fumée, mon âme s'envolera vers les nuages.... Rien de moi ne restera, que les mains d'un Tartare puissent profaner; ils m'auront cernée vainement, je leur échappe dans l'air....

ÉLÉGANCE, s'agenouillant aussi.

Mais, souveraine, puisqu'il est caché, ce tombeau, puisqu'il est inviolable, laissez au moins vos filles vous ensevelir là, dans la magnificence.... Laissez, de grâce, bien-aimée souveraine!... Cette flamme, pourquoi cette flamme?... Non, c'est trop horrible.

L'IMPÉRATRICE

Enfant, ignores-tu donc l'histoire de notre race?... Mon ancêtre, vaincu ici même, vaincu comme je le suis, et qui s'était donné la mort.... Une heure après, sa tombe violée, son corps dans la rue, jeté en pâture aux chiens et aux vautours.... Allons, j'ai dit ma volonté.... Prince-Fidèle, va l'appeler; il s'épuise à d'inutiles besognes; son sang tiens, coule ... inondant sa robe.... Sa blessure s'est rouverte, il n'y prend pas garde. Au moins qu'il ait le temps de recevoir mon adieu.... Va! je le veux....

Élégance se relève et fait quelques pas vers le Prince. Pendant le dialogue précédent, Prince-Fidèle a fait allumer d'autres torches et les soldats qui les portent sont entrés dans le souterrain.

ÉLÉGANCE, s'avançant vers Prince-Fidèle.

Prince!... L'Impératrice....

Prince-Fidèle s'approche aussitôt de l'Impératrice.

SCÈNE VI

L'IMPÉRATRICE, PRINCE-FIDÈLE, LUMIÈRE-VOILÉE, LE CHEF DES SOLDATS, LE VEILLEUR.

L'IMPÉRATRICE, à Prince-Fidèle.

Prince, je voulais vous dire adieu, et que ma dernière parole fût pour vous, avec mon remerciement suprême.

Sa main élève la coupe empoisonnée.

PRINCE-FIDÈLE, avec un geste comme pour l'arrêter.

Non, ma divine Impératrice, non!... L'heure du repos, hélas! n'est pas venue, ni pour vous, ni pour moi.... Non! votre lourde tâche n'est pas achevée encore!...

L'IMPÉRATRICE

Ma tâche, dites-vous, n'est pas terminée?... Mais le palais n'est plus que ruines, les portes cèdent, les murailles croulent ... Cette fois, nous ne tiendrons pas dix minutes.... C'est la fin!...

PRINCE-FIDÈLE

Eh! je ne le sais que trop, qu'il n'y a plus d'espérance!...

L'IMPÉRATRICE

Alors, laissez!... Puisqu'ils reviennent, les Tartares!... Tenez, je commence à les entendre sonner, moi aussi, leurs trompes de guerre!.. Qu'elle soit prise vivante, votre Impératrice, ou seulement qu'on trouve encore son cadavre pour le jeter aux corbeaux, ce n'est pas ce que vous voulez, je pense?

PRINCE-FIDÈLE

Écoutez, de grâce!... (Il fait signe d'approcher à Lumière-Voilée qui venait d'apparaître au fond de la scène. L'Impératrice a déposé la coupe sur une pierre.) L'héroïque et dernier effort que nous comptions vous demander, nous avions différé de vous le faire connaître.... Souffrez que votre conseiller vous le dise, de notre part à tous.

LUMIÈRE-VOILÉE, après avoir ployé le genou.

O Majesté, deux cent mille soldats sont morts pour vous.... Ces quelques centaines, qui restent ici dans nos murs, tout à l'heure vont encore sacrifier leur vie. Voulez-vous donc qu'ils meurent pour une cause perdue. ... (Il fait signe au chef des soldats de s'approcher.) Daignez permettre à leur chef de vous implorer avec nous.

LE CHEF DES SOLDATS, après s'être agenouillé.

Fièrement et sans regret, nous la donnons, notre vie, pour la souveraine ... qu'Elle fasse aussi ce que nous attendons de son courage, plus grand mille fois que celui de ses humbles défenseurs....

LUMIÈRE-VOILÉE

O Majesté, il faut les envier, ces hommes, qui vont mourir si glorieusement et si vite.... Notre devoir, à nous, est autre; il est plus long, il est plus terrible.

L'IMPÉRATRICE

Notre devoir, plus long et plus terrible?... Alors, qu'attendez-vous de moi?... Dites-le, ce qu'il faut faire; l'Impératrice vous obéira, mais dites-le, je ne comprends plus....

Elle repose la coupe d'or.

PRINCE-FIDÈLE

Ce qu'il faut faire, ô ma souveraine bien-aimée, il faut s'enfuir et vivre!...

L'IMPÉRATRICE, avec violence.

Ah! non!... Tout ce que vous me demanderez.... Mais lâchement prendre la fuite, non!

LUMIÈRE-VOILÉE

S'enfuir, hélas! oui.... Échapper à l'ennemi, lui enlever l'enjeu de la guerre.... Et ainsi, la partie qu'il gagne ne lui fait rien gagner; la victoire n'est plus la victoire; bientôt le sang de nos héros enivre d'autres héros; une nouvelle armée se groupe autour de la Fille du Ciel, et la guerre recommence.

L'IMPÉRATRICE

Et le sang coule encore.... Et la Terre désertée peuple le royaume des Ombres.... Non, assez de morts.... J'ai peur, à la fin, peur d'être une souveraine meurtrière et fatale.... Tout ce sang, tout ce sang versé pour moi, il me semble que j'ai les mains rouges....

PRINCE-FIDÈLE

Il est inépuisable, le sang de vos sujets ... et leur dévouement est sans limite....

L'IMPÉRATRICE, tout à coup très douce, et comme implorant.

Mais mon courage est à bout.... (Désignant les soldats, qui entassent toujours le bois du bûcher.) Prince, j'aimerais mourir avec ceux-ci....

PRINCE-FIDÈLE

Vivez, pour que leur mort ne soit point stérile.... Vivez pour ramener notre jeune Empereur, que l'armée du Sud nous garde; vivez pour nous tous et pour lui....

L'IMPÉRATRICE

Mon fils!... Ah! ne prononcez pas ce nom-là.... Pour m'entraîner, n'essayez pas de faire jouer cette corde, c'est la seule que je vous défends de toucher. A l'instant précis où vous me l'avez arraché, j'ai eu la certitude que je ne reverrais jamais, jamais le cher petit visage, jamais les chers yeux.... Je trouve la force de tout entendre, excepté si l'on me parle de lui..., car, alors, voyez-vous, je redeviens une mère, rien qu'une mère, comme les autres femmes ... et je ne peux plus, je ne peux plus.... (Elle détourne la tête, et sa phrase finit par des sanglots.) Oh! ne pas s'appartenir, ne pouvoir même pas laisser sur le chemin le fardeau de sa vie!... Être l'idole impersonnelle, dont tout un peuple dispose à son gré; être le triste fétiche que chacun veille des yeux comme les tablettes de ses ancêtres sur l'autel familial!...

PRINCE-FIDÈLE

Vous êtes la bannière étincelante, la déesse toujours radieuse, vers qui nous tournons les yeux dans la détresse suprême.... Et vous ferez ce que des millions de sujets vous demandent, par la bouche de ces quelques braves qui vont mourir.

LE VEILLEUR, criant du haut du donjon.

Il se jette contre leur avant-garde, l'homme qui était ici tout à l'heure, le messager de grâce.... Avec les trois autres qui l'accompagnaient, il se jette contre leur avant-garde, comme pour les arrêter!... Oui ... il veut les arrêter, c'est bien cela. Et il semble commander en maître, et semer parmi eux l'épouvante....

L'IMPÉRATRICE, au veilleur.

Bien!... Qu'on ne me parle plus de cet homme. Et toi, tu pourras bientôt descendre, pauvre veilleur dont la tâche est finie, et te joindre à tes frères d'armes pour mourir. Que nous importe à présent ce qu'ils font, les Tartares?... Nous ne sommes déjà plus de ce monde.... (A Prince-Fidèle.) Mais encore faut-il que ce soit possible, ce que vous demandez!... De toutes parts investis!... Fuir par où, fuir comment?... Où se cacher? Où?

Les soldats qui ont descellé le rocher sont restés devant la porte de bronze, tenant toujours les pioches et les leviers, et ils ont l'air d'attendre.

PRINCE-FIDÈLE

Là, dans ce tombeau!... Et, sur le ciment tout préparé qui scellera les roches, nous jetterons de la poussière ... quand vous serez entrée....

L'IMPÉRATRICE, après un silence, lentement, soumise et morne.

Dans mon tombeau, murée vivante.... Soit! Et après?

PRINCE-FIDÈLE

Il y a ce couloir souterrain qui passe par les caveaux où dorment votre père et votre époux; vous le savez comme moi, il va déboucher parmi les broussailles, dans la campagne, au pied de la colline des Supplices....

L'IMPÉRATRICE, très vite et haletant.

S'il n'est pas obstrué déjà par la terre, oui!... Et, tout autour de la colline des Supplices, les Tartares sont campés.

PRINCE-FIDÈLE

Nous attendrons qu'ils n'y soient plus ...

L'IMPÉRATRICE

Et de l'air pour nos poitrines, de l'air dans ces caveaux des morts, en trouverons-nous?

PRINCE-FIDÈLE

Je le crois, oui.... Mais emportons toujours ce breuvage, que tout à l'heure vous vouliez boire.

L'IMPÉRATRICE, toujours très vite.

Et s'ils nous prennent là, les Tartares, s'il nous prennent comme des bêtes de nuit forcées dans leur terrier?... Rappelez-vous, ils avaient violé la tombe de mon aïeul....

PRINCE-FIDÈLE

Elle n'était pas cachée comme la vôtre.

L'IMPÉRATRICE, toujours très vite.

Et des vêtements ensuite, pour fuir dans la campagne où l'ennemi rôde. (Touchant sa robe de guerrière.) Pas avec ceux-là?

PRINCE-FIDÈLE

Des dépouilles d'ennemis nous serviront à souhait.... La terre doit en être jonchée....

L'IMPÉRATRICE

Pour vêtir votre Impératrice, des loques arrachées à quelque cadavre qui se décompose.... Soit! même à cela je consens.... Mais, pour vivre, dans ces couloirs de tombeau, pour durer, quand on n'est pas encore des ombres, il faut manger, vous savez bien!... Les derniers grains de riz, je les ai partagés ce matin avec vous et mes soldats!... Alors, quoi?...

PRINCE-FIDÈLE, indiquant le tombeau.

Les gâteaux sacrés, là, sur la table des morts.

L'IMPÉRATRICE

Horreur et sacrilège!

LUMIÈRE-VOILÉE

Il n'y a pas de sacrilège, quand il s'agit de sauver la Dynastie Lumineuse.... Les Mânes augustes viendront eux-mêmes vous convier au repas; notre sacrifice nous les rendra indulgents et favorables.

L'IMPÉRATRICE, lente, tout à coup.

Ainsi, je serai celle qui vivra dans les froides ténèbres, avec l'incertitude d'en sortir jamais; je serai celle qui se traînera comme une larve dans les souterrains peuplés de fantômes, mangeant à tâtons les offrandes pieuses qui se dessèchent sur les autels des morts.... Oh! oui, c'est plus épouvantable que de mourir ici.... Alors, j'accepte.... Emmenez-moi, je suis résignée!...

LE VEILLEUR, du haut du mur.

Ils ont arrêté leur marche, les Tartares.... Un petit groupe seul s'avance en courant, sans armes, portant des écriteaux sur des hampes.... Malgré l'obscurité, on dirait les signes qui accordent grâce.

L'IMPÉRATRICE

Ah! la grâce imposée ... serait plus insultante encore.... Dans ma tombe emmurez-moi, prince, avant qu'ils soient ici!...

PRINCE-FIDÈLE, désignant Lumière-Voilée.

Votre conseiller et moi-même, nous vous suivrons dans ces demeures (Désignant les filles d'honneur), et peut-être deux de ces jeunes filles, si elles se sentent assez fortes pour l'épreuve.

SCÈNE VII

LES MÊMES, LES FILLES D'HONNEUR.

L'IMPÉRATRICE

C'est cela ... Ma suite, ma funèbre cour et sans doute mon dernier cortège: quatre personnes.... (Aux filles d'honneur.) Quelles seront les deux d'entre vous, mes filles, qui auront le courage de me suivre dans les noirs sentiers, là-bas?...

LES FILLES D'HONNEUR, s'inclinant.

Toutes, nous sommes prêtes.... Que Votre Majesté daigne prononcer deux noms.

L'IMPÉRATRICE, après un silence.

Elégance, Cinnamome.... (Elégance et Cinnamome s'approchent de l'Impératrice.) Toutes, vous m'êtes chères, mais j'ai appelé celles qui, dans l'adversité, m'ont montré un cœur plus viril. (Aux autres.) Et vous, mes fraîches fleurs si tôt fauchées, que l'eau de la Grande Délivrance vous mène hors de ce monde, très doucement, à travers la paix d'un sommeil.

LA PERLE

Aux blessés nous l'avons toute versée.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Nos buires sont vides.

LA PERLE

Le bûcher nous effraie.... Mais nous savons comment mourir, bonne souveraine.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Le lac du jardin est profond, au pied de l'île des Jades.

LA PERLE

Quand nous aurons conduit Votre Majesté jusqu'au seuil du sentier noir, en nous donnant la main, nous irons au bord du lac.

UNE AUTRE FILLE D'HONNEUR

Sur la vase où nous dormirons tranquilles, les lotus nous enlaceront de leurs racines, et nous revivrons dans leurs fleurs....

L'IMPÉRATRICE, à Lotus-d'Or qui est assise un peu à l'écart, tenant toujours sur ses genoux la tête mourante de Porte-Flèche.

Et toi, Lotus-d'Or?

LOTUS-D'OR

O Majesté, acceptez ici même mon suprême salut.... M'éloigner de lui, laisser retomber son front, pardonnez-moi si je n'en ai pas le courage....

On commence d'entendre au dehors les trompes des Tartares, leurs gongs et une clameur qui se rapproche.

L'IMPÉRATRICE, à Porte-Flèche et à Lotus-d'Or.

Tenez, pauvres fiancés sans lendemain, voici le cadeau de noces de votre Impératrice. (Elle verse du breuvage empoisonné plein sa coupe d'or et le leur donne.) Adieu! Soyez unis par delà les nuages.... (A Prince-Fidèle.) Allons, Prince, montrez-moi le chemin.... Me voici tout à fait prête.

LE CHEF DES SOLDATS, s'avançant, à Prince-Fidèle.

Prince, parlez pour nous.

PRINCE-FIDÈLE

Vos soldats, Majesté, implorent une dernière grâce....

L'IMPÉRATRICE

Il est donc encore en mon pouvoir d'accorder une grâce.... Oh! tout, tout ce qu'ils voudront.

PRINCE-FIDÈLE

Vous demandiez pourquoi tant de bois qu'ils accumulaient: c'était pour eux-mêmes. Ils veulent mourir là avant l'entrée des Tartares.... Et cette grâce suprême qu'ils implorent, c'est que vous allumiez vous-même leur bûcher.

Le chef des soldats s'agenouille et tend à l'Impératrice une torche enflammée.

L'IMPÉRATRICE, aux soldats, acceptant la torche.

O mes bien-aimés soldats! Sachez tous que votre Impératrice vous suivra bientôt dans la mort! Elle n'accepte de vous l'ordre de fuir que pour essayer de vous venger; mais si des temps meilleurs surviennent pour la Dynastie Lumineuse, elle refusera de les vivre; devant vous tous, elle en fait ici le serment: sa tâche implacable une fois terminée, elle se hâtera de vous rejoindre chez les Ombres....

O victimes surhumaines! O vaincus auréolés de gloire! O mon héroïque armée!... Un jour viendra où l'histoire de votre fin sublime sera gravée dans le jade impérial, en lettres d'or, pour que la postérité pleure sur vous. (Elle jette la torche dans le bûcher) et que l'éclat de votre bûcher éblouisse le monde, éternellement!...

Le bûcher prend feu. Les soldats se jettent en chantant dans les flammes.

LES SOLDATS, chantant:

Qu'il vive, notre Roi! Qu'il vive heureux et longtemps!

Un nuage de fumée noire commence de les envelopper. On entend se rapprocher un gong qui résonne à coups espacés et la voix d'un héraut tartare.

LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE, du dehors et de très loin.

Ordre de l'Empereur. Respectez ceci!

PRINCE-FIDÈLE, en hâte, au chef des soldats.

Le rocher, replacé comme nous avons dit! Murez vite! Et beaucoup de terre jetée sur le ciment frais, beaucoup de poussière....

Le chef des soldats va rejoindre les quelques hommes qui attendent devant le tombeau, tenant les pioches et les leviers. L'Impératrice, Prince-Fidèle, Lumière-Voilée, Elégance et Cinnamome se dirigent vers la porte de bronze. Les autres filles d'honneur suivent en se donnant la main, elles s'agenouillent en arrivant près de la porte.

L'IMPÉRATRICE, arrivée à la porte du tombeau, aux quatre personnes qui doivent y entrer avec elle.

Entrez d'abord. Je passe la dernière: ce sont mes funérailles!... Et puis, je veux encore une fois les regarder, mes héros, et là-bas, mon beau palais qui se dessine toujours. (Aux filles d'honneur agenouillées.) Vous, mes filles chéries, relevez-vous, ne vous attardez pas, le lac où vous allez n'est pas proche d'ici....

Les filles d'honneur s'en vont, en se donnant la main, et on entend leurs sanglots. L Impératrice franchit la porte et puis se retourne sur le seuil comme une hallucinée, regardant la flamme du bûcher qui commence de monter, et levant les bras en grands gestes extasiés.

Ah! la belle flamme rouge!... Ah! la belle fumée qui tourbillonne!... Il fait clair dans mon palais, pour le dernier soir. Et je les vois, leurs nobles âmes, qui montent, qui montent, dans le tournoiement des spirales brunes!...

LES SOLDATS, chantant dans la flamme.

Dix mille années! Dix mille années!

L'IMPÉRATRICE, aux soldats.

Allez, mes braves!... Montez, montez, volez, vers le ciel des ancêtres, planez là-haut chez le Dieu des nuages!...

LES SOLDATS, plus faiblement.

Dix mille années! Dix mille années!

On entend plus proches les coups de gong des Tartares au dehors.

L'IMPÉRATRICE, aux soldats.

Et moi, je suis une morte comme vous, sachez-le bien! C'est plus tard seulement que je prendrai mon essor; mais déjà je suis une morte,—morte à tout ce qui ne sera pas vengeance, fureur de bataille, haine sans merci!... Et je referme sur moi ma porte de bronze! (Aux soldats proches qui tiennent les leviers.) Scellez-la bien, mes amis, sur votre Impératrice! Roulez le grand rocher!... Murez-la bien dans son tombeau, la morte vivante!...

Elle referme sur elle-même le battant de la petite porte de bronze. Le chef des soldats, avec quelques hommes qui restent, replacent le rocher, jettent en hâte le ciment et la poussière.

LA VOIX CHANTANTE DU HÉRAUT TARTARE,

arrivé au pied de la muraille.

Ordre de l'Empereur! Respectez ceci: à tous, sans condition, grâce de la vie et de la liberté!...

Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous l'Empereur fait grâce!...

UN DES SOLDATS qui cimentent le rocher.

Trop tard, l'insulte de votre pardon!... Avant que vous ayez enfoncé nos portes, il n'y aura plus ici que des morts!

LA VOIX DU HÉRAUT TARTARE, chantant au dehors.

Ouvrez et n'ayez point de crainte!... A tous, notre Empereur accorde la vie.

UN AUTRE DES SOLDATS

Non, pas même des morts pour la recevoir votre grâce! Plus rien que des cendres.

LE CHEF DES SOLDATS, achevant de cimenter le rocher sur la porte du tombeau impérial.

Et notre beau Phénix, faute de pouvoir déployer ses ailes, se sera dérobé à vous sous la terre!...

LA VOIX DES SOLDATS, s'affaiblissant toujours dans la flamme et la fumée.

Dix mille années à la Dynastie Lumineuse!... Dix mille années!

La flamme et la fumée envahissent tout.

ACTE QUATRIÈME

PREMIER TABLEAU

Avant le lever du rideau, on a commencé d'entendre les vociférations de la foule, mêlées à des bruits de gongs et de sonnettes.

Le lieu des exécutions au pied des remparts de Pékin. Une colossale muraille grise, à créneaux, occupe tout le fond de la scène, et, vers la gauche, s'en va à perte de vue dans le lointain. Le long de cette muraille, les prisonniers chinois sont attachés à des poteaux, d'autres sont à la cangue, sous un écriteau rouge. Çà et là des têtes coupées et saignantes sont pendues à des clous. Il y a des taches de sang partout sur le sol. Une foule loqueteuse se presse sur le devant de la scène; les gens portent le costume de Pékin de nos jours, longue natte, robe de coton bleu, savon de peau de bique; des femmes tartares, du peuple aussi, sont coiffées de deux cornes de cheveux, avec de grossières fleurs artificielles. En avant et à gauche, la grande tente, largement ouverte, d'un général tartare: elle est en cuir verdâtre, avec toiture jaune, surmontée d'un clocheton d'argent; l'intérieur est tapissé de peaux de bêtes; autour du mât central, une table circulaire: tapis, pliants, petite table, un drapeau carré avec le nom du général. Gardes, soldats, sabre au clair. Des chameaux sont couchés alentour, parmi des ballots et des armes. Voitures, palanquins.

Au lever du rideau, la foule continue de vociférer tumultueusement. Des marchands de boissons chaudes se promènent avec des urnes de cuivre sur le dos; des barbiers agitent des sonnettes; des sorciers aveugles jouent de la flûte; des marchands de bonbons frappent sur des gongs. Des bourreaux, au premier plan, essuient les lames saignantes de leurs sabres.

SCÈNE PREMIÈRE

LES BOURREAUX, LA FOULE.

PREMIER BOURREAU, essuyant son sabre, à deux jeunes femmes qui l'entourent.

C'est que nous avons les bras fatigués, mes petites belles....

UNE DES FEMMES

Ah!... Ils ont pourtant l'air solides, vos bras, monsieur le bourreau.

LE BOURREAU

Solides, je ne dis pas. Mais tout de même....

UN MARCHAND DE FLEURS

Pivoines impériales, lotus variés, toutes les Heurs de la saison!

UN MARCHAND DE FRUITS

Doux comme le miel, le fruit rouge des montagnes!

UN ENFANT TARTARE, s'approchant du bourreau.

Dites, monsieur le bourreau, il faut frapper fort pour couper?

Des hommes, portant un baquet plein d'eau pendu à l'épaule, arrosent le sol avec une grande cuiller de bois.

LE BOURREAU

C'est de l'adresse, mon petit agnelet ... trouver juste la place ... de l'adresse et de la force aussi, bien entendu... Ah! ça n'est pas en un jour, tu penses, que notre métier s'apprend....

UN MARCHAND DE BONBONS, frappant sur un petit gong.

Elle a le goût de la canne à sucre, la gourmandise que je vends!

UN MARCHAND DE FRUITS

Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon frais!

DES MENDIANTS, jouant de la guitare.

Écoutez la légende du roi des Dragons:

Ils chantent d'une voix suraiguë.

Auprès du lac des bambous, Trois hiboux, hiboux, hiboux!

DEUXIÈME BOURREAU, à d'autres femmes, désignant des gens attachés aux poteaux.

Le deuxième groupe, là?... Tout à l'heure, son tour. Le maître des exécutions nous accorde un temps de repos, et nous l'avons bien gagné, hein?...

Il appelle un marchand de boisson chaude et se fait servir.

UNE MERCIÈRE, frappant sur un timbre.

Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage.... Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!

UNE FEMME TARTARE, à une autre.

Oh! regarder couper les têtes, moi je ne suis pas de celles qui s'y complaisent.... Et puis, n'est-ce pas un spectacle toujours pareil?... Non, mais c'est leur Déesse que j'aurais désiré voir....

DEUXIÈME FEMME TARTARE

Leur Déesse?... Leur Impératrice?... Tiens, et moi de même, et nous toutes aussi; voir leur Déesse, c'est cela qui nous intéresserait le plus!...

TROISIÈME FEMME TARTARE

Et on va te la montrer, comptes-y!

DEUXIÈME FEMME TARTARE

Pourquoi donc pas?... On nous montre bien leurs généraux, et leurs princes, et tous les autres.... Les prisonniers, c'est fait pour être vus, c'est pour ça d'ailleurs qu'on nous les a amenés jusqu'à Pékin.

TROISIÈME FEMME TARTARE

Oh! mais elle.... Il paraît que, pour nous la conduire ici, c'était tout le temps des égards en route comme pour une reine.... Et l'Empereur l'a fait mettre dans la Ville Interdite, vous savez, dans son palais même....

PREMIÈRE FEMME TARTARE

On dit qu'elle a des yeux, des yeux dont les petites gens comme nous ne peuvent pas supporter le regard....

FLEUR-DE-JASMIN

Oh!... Et puis, j'aurais peur, moi!... Une femme qui a été morte ... car elle a été morte la durée d'au moins deux lunes, vous savez!...

DEUXIÈME FEMME TARTARE

D'abord Fleur-de-Jasmin croit tout ce qu'on lui dit.

FLEUR-DE-JASMIN

Dame! chacun le sait bien, qu'elle a été morte.... Deux lunes, je vous dis, elle est restée pendant deux lunes dans son tombeau....

LE MARCHAND DE FRUITS

Ay! Ay! Blanc comme la graisse, blanc comme le jade, le melon nouveau!

PREMIÈRE FEMME TARTARE

On sait bien aussi que les balles, la mitraille, tout cela passait au travers d'elle, comme au travers d'une ombre.... (Avisant un chef des soldats qui est là.) Tenez, demandez plutôt à Lee-Phuang, qui était là quand on l'a prise; n'est-ce pas, Lee-Phuang?

LEE-PHUANG

Ah! pour ça oui, et j'en ai été témoin.... Les balles ne l'arrêtaient guère, leur Déesse....

DEUX SOUS-OFFICIERS, amenant au supplice un nouveau groupe de prisonniers chinois, les mains liées de cordes, parmi lesquels, et fermant la marche, Prince-Fidèle, en vêtements souillés et déchirés.

Place!... Faites place!...

Les prisonniers passent pour aller rejoindre les autres, qui attendent déjà leur tour d'exécution au pied de la muraille.

LEE-PHUANG, aux femmes qui l'avaient interpellé.

Le dernier qui arrive là! Regardez! regardez!... Celui qui marche la tête si fière: le plus grand chef des rebelles de Nang-King. Il se nomme Prince-Fidèle, c'était le bras droit de la Déesse; au milieu de la bataille, tout le temps à ses côtés....

LA MERCIÈRE, frappant sur son timbre.

Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage! Voyez, jeunes femmes voyez, jeunes filles!...

SCÈNE II

PRINCE-FIDÈLE, LE GÉNÉRAL TARTARE

LE GÉNÉRAL TARTARE, sortant de sa tente et saluant Prince-Fidèle, qui passe et ferme la marche du dernier groupe des condamnés.

Entrez ici, noble vaincu. Ne regardez pas là-bas. Chaque homme ne doit mourir qu'une fois, et vous, vous mourrez à chaque tête qui tombera. Ce supplice ne vous suffit donc pas, de devoir être la dernière victime?...

PRINCE-FIDÈLE

Ma présence, peut-être, les soutient, mes pauvres soldats, si simplement héroïques.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Plutôt votre souffrance s'ajoute à leur peine.... Accordez l'honneur à un loyal ennemi de passer sous sa tente les dernières minutes de votre vie glorieuse.... Vous êtes déjà au-dessus des petitesses du monde et des rancunes implacables.

PRINCE-FIDÈLE

Le glaive n'est pas responsable, ni même bourreau.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Pas même le général.

On attache les nouveaux prisonniers à des poteaux.

PRINCE-FIDÈLE

Je n'ai pas de rancune....

Il entre sous la tente avec le général tartare.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Et moi, je n'ai pas d'orgueil. Je sais que les sages réprouvent la guerre et estiment que l'œuvre du vainqueur se résout en la poussière de dix mille squelettes....

PRINCE-FIDÈLE

Et qu'on ne doit, aux triomphateurs, que des honneurs funèbres.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Oui, la gloire des armes n'est, vraiment, que la fumée d'un incendie....

Ils se sont assis sur des pliants, et on leur sert du vin de riz. Pendant le dialogue suivant, les exécutions recommencent au fond de la scène, au milieu d'un remous de la foule. A chaque minute, on voit le sabre d'un bourreau décrire une courbe en l'air, et aussitôt après une nouvelle tête coupée, saignante, est accrochée à la grande muraille de Pékin qui ferme le tableau. Cris et tumulte, un peu assourdis, pendant la conversation des deux hommes sous la tente.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Avant de quitter ce monde, n'avez-vous pas quelque mission, envers vos proches, qu'il vous serait précieux de voir accomplir?... Je m'en chargerais avec respect.

PRINCE-FIDÈLE

Ils ont péri, sans nul doute, tous ceux qui m'étaient chers. Je vous remercie de votre offre bienveillante.

LE GÉNÉRAL TARTARE

N'avez-vous pas quelque désir?...

PRINCE-FIDÈLE

Un seul: celui de connaître le sort de notre Impératrice. Dans cette bataille funeste où j'ai été fait prisonnier, elle combattait aussi. Est-elle vivante ou morte, libre ou captive?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Elle est vivante, captive depuis une demi-lune seulement et, depuis hier, gardée à Pékin, non loin d'ici, dans la Ville Interdite.

PRINCE-FIDÈLE

Non loin d'ici, ma souveraine!... Ah! si les Dieux, las de nous frapper, pouvaient permettre.... Savoir qu'elle est là tout près!...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Sur la fin de ce combat, qui fit tant d'honneur aux vaincus, elle a pu s'échapper avec un millier de soldats. Mais la retraite était coupée et depuis longtemps l'impériale guerrière aurait été prise, si des ordres contradictoires, entravant nos mouvements comme à plaisir, ne lui avaient donné la faculté de retarder de jour en jour sa captivité. On eût dit que quelqu'un de puissant veillait sur elle avec une singulière sollicitude, l'avertissait des dangers ou s'efforçait de les écarter de sa route.

PRINCE-FIDÈLE

Que celui-là vive de longs jours heureux et que sa renommée soit impérissable!...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Ah! quand donc finira cette guerre toujours renaissante qui imprègne le sol de la patrie du sang de ses fils?

PRINCE-FIDÈLE

Elle ne finira, je le crains bien, que par l'extermination d'une des deux races.... Pourtant la haine serait moins farouche peut-être, si les vainqueurs, après la victoire, traitaient les vaincus avec plus de clémence.... Pas tant d'exécutions! Pas tant de sang!... Tout soldat qui ne peut plus défendre sa vie devrait être sacré.

LE GÉNÉRAL TARTARE

On offre aux vôtres la vie sauve, s'ils se soumettent; tous refusent.

PRINCE-FIDÈLE

Leur héroïsme devrait être une raison de plus de les épargner.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Que faire?... Notre devoir est d'obéir.

PRINCE-FIDÈLE

Pas jusqu'au crime. Une petite pierre peut quelquefois enrayer un lourd chariot. Nous, les chefs, en sacrifiant seulement notre vie, nous pouvons sauver des foules.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Comment cela?...

PRINCE-FIDÈLE

En résistant à l'iniquité.... Vous souvenez-vous?... Une autre guerre, toute pareille à celle-ci, le sac d'une ville, l'ordre au bourreau de faucher toutes les têtes comme à présent; alors, un jeune chef, fou de douleur à l'idée d'un pareil carnage, trouve de tels accents pour supplier le général de faire grâce, ou tout au moins de restreindre les exécutions, que celui-ci consent à limiter la tuerie au temps que pourra mettre à se consumer une baguette de parfum. Le parfum s'allume, la première tête va tomber; mais le jeune chef, frémissant d'horreur, saisit la baguette, la réduit en poussière, et court au bourreau en criant: «C'est fini! c'est fini! on fait grâce!» Puis, comme il a désobéi, il va se briser la tête contre un rocher.... A ce héros, le peuple éleva un temple, qui se dresse aujourd'hui encore sur une haute colline et dont les marches, depuis des siècles, n'ont cessé d'être jonchées de fleurs fraîches.

LE GÉNÉRAL TARTARE, rêveur.

A ce héros, le peuple éleva un temple!...

SCÈNE III

LES MÊMES, LA FOULE, puis UN OFFICIER.

Depuis quelques instants, la foule, plus turbulente, commence à murmurer contre le carnage. Devant une nouvelle troupe de condamnés que l'on amène, des cris éclatent.

LA FOULE

Oh! oh! assez! assez!

UNE VOIX

Les ministres de l'Empire sont des bouchers!

UN HOMME, montant sur les épaules de ses voisins.

Assez! assez!... Mort aux tigres!...

PRINCE-FIDÈLE, sous la tente, voyant que le général tartare se lève.

Sans doute, c'est mon tour?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Non, non. Restez encore, nous serons avertis.

UN AUTRE HOMME, sur la place.

Oui! Mort aux tigres!... (Il se baisse et trempe le bout de sa ceinture dans le sang.) Et je vais l'écrire, moi, tenez, sur cette muraille: Mort aux tigres!

Il monte sur une pierre et commence, avec le bout de sa ceinture, à tracer des caractères sur un pan de muraille. Le général est sorti de la tente.

UN OFFICIER

Des hommes par ici!... Qu'on disperse cette foule insolente!... Arrêtez celui qui écrit ...

LE GÉNÉRAL TARTARE, s'avançant précipitamment.

Qui donc commande sans mon ordre?...

L'OFFICIER

Seigneur, un commencement d'émeute ... n'est-ce pas mon devoir?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Vous n'avez d'autre devoir que d'obéir.... (Il renvoie d'un geste les soldats qui s'étaient avances pour saisir l'homme.) Les bourreaux doivent être las: une seconde fois, que le chef des exécutions leur donne l'ordre de se reposer.

L'OFFICIER

Pendant combien de minutes?

LE GÉNÉRAL TARTARE

Aussi longtemps que mon sabre restera fixé ici.

Il l'enfonce dans le sol.

PRINCE-FIDÈLE, bas au général.

Prenez garde, mon généreux ennemi! Peut-être va-t-on croire que vous avez peur.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Des vivants, non.... Mais des spectres, c'est vrai oui, j'ai peur des spectres....

Ils entrent ensemble sous la tente. La foule, dont la rumeur va croissant, s'écarte de la place des exécutions, laissant voir les corps sans tête qui gisent à terre, et les mares de sang. Les marchands reprennent leurs cris et leurs musiques.

LE MARCHAND DE FLEURS

Pivoines royales, lotus variés, toutes les fleurs de la saison!

LE GÉNÉRAL TARTARE, dans la tente, à Prince-Fidèle.

Vous le voyez, je me compromets, comme le héros de votre légende, et cependant on ne m'élèvera point de temple.

PRINCE-FIDÈLE

Mais vous n'espérez pas les sauver, ceux des miens qui restent encore?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Qui sait!... Tant que les têtes ne sont pas détachées des épaules.... Vous entendez dehors: le flot du peuple irrité grossit toujours.... Souvent une courte émeute a délivré bien des victimes.... Je puis être débordé, avoir la main forcée: le ciel le veuille!...

PRINCE-FIDÈLE

Votre noble générosité m'encourage à vous demander une grâce.

LE GÉNÉRAL TARTARE

Ce sera une joie pour moi de l'accorder.

PRINCE-FIDÈLE

Avant de m'agenouiller là-bas, contre la muraille sanglante, je souhaiterais obtenir une heure de liberté, sur ma parole....

LE GÉNÉRAL TARTARE

La parole d'un homme tel que vous est plus solide qu'une chaîne de fer à ses jambes ou qu'une cangue de bois de cèdre à ses épaules.... Une heure oui, même une heure et demie, nous pouvons attendre.... L'emploi que vous voulez en faire, peut-être le deviné-je: c'est la grande captive, n'est-ce pas, que vous rêvez de revoir.... Là, je ne puis, hélas! en rien vous servir.... Les Dieux vous viennent en aide!... (Présentant une robe brodée d'or qui est accrochée au mât de la tente.) Une seule chose: consentez à revêtir une de mes robes; elle vous sera toujours une sauvegarde.

PRINCE-FIDÈLE

Comment oserais-je?...

LE GÉNÉRAL TARTARE

Je vous en prie.... Ce vêtement me deviendra précieux, au contraire, pour vous avoir protégé. (Il passe la robe à Prince-Fidèle, qui ne résiste plus, et puis il soulève une portière au fond de la tente.) Par là, Prince, fuyez!...

Exit Prince-Fidèle.

SCÈNE IV

LE GÉNÉRAL, UN COURRIER DE L'EMPEREUR, UN OFFICIER, LES PRISONNIERS, LA FOULE.

Un grand mouvement dans la foule, qui vociférait toujours. Et on entend, au fond de la scène, les trompettes sonner.

LE GÉNÉRAL TARTARE, sortant de sa tente, à un officier qui est là.

Qu'est-ce donc?... Le salut rituel!... Qu'arrive-t-il encore?

L'OFFICIER

Un courrier de l'Empereur.

Des soldats se rangent en haie sur le passage du courrier et mettent un genou à terre. Le courrier est à cheval et porte sur l'épaule un petit paquet enveloppé de soie jaune.

LE COURRIER, mettant pied à terre.

Ordre de l'Empereur.

Deux soldats apportent aussitôt une table sur laquelle on pose la lettre, puis on allume des parfums: le général met en hâte sa veste de cérémonie, salue trois fois le message et le prend enfin.

LE GÉNÉRAL TARTARE, au courrier, après avoir examiné l'enveloppe.

Pourquoi cet ordre arrive-t-il si tard? il est parti au point du jour de la Ville Interdite, et la distance n'est pas longue.

LE COURRIER

C'est vrai; seigneur, mais des gens malintentionnés étaient postés à plusieurs endroits sur ma route. J'ai dû faire un détour, et mon cheval a renversé bien du monde avant de dépasser les obstacles.

LE GÉNÉRAL TARTARE, à demi-voix.

Que le ciel délivre notre Empereur des méchants qui oppriment sa volonté!

LE COURRIER, de même.

Que le ciel vous exauce pour le bonheur du peuple!...

LE GÉNÉRAL TARTARE. Il ouvre la lettre. A part, après l'avoir lue.

Voilà qui sauve bien des existences, sans compter la mienne.... (A la foule.) Ordre de l'Empereur, écoutez tous: «Telle est mon expresse volonté; je fais grâce de la vie, sans condition, à tous les captifs de la guerre, chefs et soldats, et je leur accorde la liberté entière. Respectez ceci.»

Il montre le sceau de l'Empire.

LA FOULE

Dix mille années! Dix mille années à notre Empereur!

On commence à détacher les prisonniers.

LE GÉNÉRAL TARTARE, à la foule.

Écoutez encore. L'ordre devait arriver à temps pour sauver tous les condamnés. Des obstacles, semés sur la route du messager, sont la cause d'irréparables malheurs dont le maître, mal obéi, n'est pas responsable.

LA FOULE

Malheur aux ministres infidèles! Mort aux tigres!

Les femmes s'empressent aussi à détacher les prisonniers qui s'approchent du général.

L'OFFICIER, bas à un autre.

Notre général laisse pousser de tels cris séditieux....

DEUXIÈME OFFICIER

Dites même qu'il les provoque!

LE GÉNÉRAL TARTARE, aux prisonniers.

Mes amis, écoutez un sage conseil: ne vous attardez point en ce lieu maudit. Autour du grand Dragon qui fait grâce, hurlent des fauves, toujours exaspérés de lâcher leur proie.... Allez! ne perdez pas une minute. Mais ne fuyez point par la campagne; trop facilement on vous rejoindrait. Dispersez-vous, égarez-vous dans la ville immense, dans les quartiers purement chinois où la foule ne saurait vous trahir....

LES PRISONNIERS

Nous suivrons vos avis. Le ciel épande sur vous ses faveurs....

Ils saluent et se dispersent. Le général reprend son sabre, fiché en terre, et le remet lentement au fourreau.

LA FOULE

Mort aux tigres! Dix mille années à notre Empereur!...

Pendant que le rideau descend, ou que la nuit se fait sur le théâtre pour un changement instantané, on entend encore les cris des marchands.

LE FLEURISTE

Pivoines royales! Lotus variés, toutes les fleurs de la saison!

LA MERCIÈRE

Tous les caprices de la coquetterie dans mon étalage! Voyez, jeunes femmes; voyez, jeunes filles!

DEUXIÈME TABLEAU

La grande salle du trône au Palais de Pékin, immense, entièrement rouge et or: le trône, au milieu sur une estrade où l'on monte par trois escaliers bordés de brûle-parfums et d'emblèmes. Colonnes de laque rouge, soutenant un plafond très élevé, où d'énormes dragons d'or se tordent parmi des nuages rouges; le plus grand, comme détaché, prêt à tomber du ciel, tient dans sa gueule une boule d'or, juste au-dessus du trône. Par terre, tapis jaune où se contournent des dragons de vingt mètres de longueur. Sur le côté de la scène, un carillon: il est fait de plaques de marbre alignées et suspendues par des chaînes d'or à un immense châssis dont les pieds d'or représentent des monstres, et dont les angles supérieurs sont ornés de phénix d'or déployant leurs ailes vers le plafond. Près de l'entrée principale, deux eunuques tiennent des chasse-poussières en queue de rhinocéros. On prépare une grande audience solennelle, à l'occasion du triomphe des armées tartares. Des blocs de porcelaine, représentant des monstres, sont posés en rang sur les tapis; ils marquent les places où doivent se tenir et se prosterner les différents groupes de dignitaires. Des personnages en robe de gala vont et viennent avec agitation. On parle bas, on marche en silence. Attitude respectueuse. On s'incline en passant devant le trône.

SCÈNE PREMIÈRE

OFFICIERS DU PALAIS, DIGNITAIRES, ET MAITRES DES CÉRÉMONIES.

PREMIER MAITRE DES CÉRÉMONIES, mettant en ligne un des derniers blocs de porcelaine.

Là; le dix-huitième groupe des grands lettrés s'arrêtera là, face au trône, mais tourné un peu de biais.

DEUXIÈME MAITRE DES CÉRÉMONIES.

Tout me semble ainsi réglé pour le mieux.... Nous serons prêts.

UN OFFICIER

L'Empereur, prétend-on, est extrêmement fébrile depuis ce matin....

DEUXIÈME OFFICIER

On l'affirme en effet.... Lui si sombre et abattu depuis quelques jours ... tellement que chaque victoire de ses armées paraissait l'accabler comme un désastre.

TROISIÈME OFFICIER

Oui, qui eût dit qu'il exigerait un tel apparat pour célébrer son triomphe?...

QUATRIÈME OFFICIER

Et vous savez la nouvelle?... La prisonnière doit y paraître.

TROISIÈME OFFICIER

Laquelle?...

QUATRIÈME OFFICIER

Laquelle!... Voyons, est-ce que cela se demande? La grande, bien entendu, l'unique, celle dont tout le monde ... l'ex-impératrice des rebelles.

CINQUIÈME OFFICIER, ironiquement.

Ah! la Déesse!... Alors on va la voir.

SIXIÈME OFFICIER

Et on pourra juger de sa puissance surnaturelle, à moins qu'elle l'ait perdue.

QUATRIÈME OFFICIER

Oh! pour de la puissance, elle en a toujours.... Hier au soir, par ordre de l'Empereur, on a décapité deux eunuques, coupables seulement de lui avoir annoncé la mort de son fils, sans y mettre les formes....

TROISIÈME OFFICIER

Et moi, je sais des détails, par la Grande Maîtresse.... Ce matin, elle a daigné parler, la Déesse, pour demander des vêtements de deuil.... Alors, dans les réserves de feu l'impératrice-mère on est allé chercher ce qu'il y avait de plus magnifique, en fait de robes blanches et de souliers blancs.

SCÈNE II

LES MÊMES, LE GRAND CHAMBELLAN.

LE GRAND CHAMBELLAN, entrant par une porte du fond.

Ordre de l'Empereur!... (Tous écoutent en courbant la tête.) Que les membres du conseil privé, les ministres, les dignitaires, revêtus de leur costume d'apparat, se réunissent en silence dans les galeries voisines de la salle du trône, prêts à entrer quand Sa Majesté frappera TROIS FOIS sur ce gong. (Il désigne le grand gong placé au pied des marches du trône.) Personne ici. Et des gardes à toutes les portes.

Tous saluent et s'apprêtent à sortir.

SCÈNE III

LES MÊMES, UN HÉRAUT ET LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.

LE HÉRAUT, paraissant à une porte et tenant à la main un grand écriteau de laque au bout d'une hampe d'or.

Faites silence.

LE GRAND MAITRE, entrant avec Puits-des-Bois.

Sortez tous! Fermez les portes! Voici l'Empereur!

Tous sortent effarés. Le grand maître et Puits-des-Bois restent seuls; ils se prosternent, et l'Empereur paraît.

SCÈNE IV

L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS, LE GRAND MAITRE DES CÉRÉMONIES.

L'EMPEREUR, sombre, en grand costume.

Combien de têtes, dites-vous, étaient déjà tombées?

LE GRAND MAITRE

Cinquante à peine, sire!... Votre général, comme par un pressentiment de la clémence de Votre Majesté, avait mené les choses avec une audacieuse lenteur....

L'EMPEREUR

Il en sera récompensé par le ciel et par moi.... Quant aux grands de ma cour qui osèrent arrêter mon courrier de grâce, ceux-là, oui, qu'on me les trouve, et que le bourreau les fauche demain.... Comment les Dieux permettent-ils qu'au sommet où je suis, le bien soit presque irréalisable, tandis que le meurtre est si aisé!... Maintenant, allez!... (Indiquant Puits-des-Bois.) J'ai besoin de m'entretenir avec mon conseiller....

Le grand maître sort.

SCÈNE V

L'EMPEREUR, PUITS-DES-BOIS.

L'EMPEREUR, à Puits-des-Bois, toujours prosterné.

Relève-toi, ami, nous sommes seuls.... Mon projet, n'est-ce pas, tu l'as deviné: je veux qu'elle vienne là, elle, auprès de moi. (Montrant le trône.) Pâle et dans la blancheur de son deuil, peu importe, je veux qu'elle vienne là, à mes côtés, sur ce trône.... Aujourd'hui, la faire reconnaître par mon peuple comme mon épouse; que les grands de ma cour se prosternent devant leur Impératrice, en même temps que devant leur Empereur.... Sans elle, vois-tu, il n'y a pour moi ni empire ni triomphe ...

PUITS-DES-BOIS

Elle a consenti?...

L'EMPEREUR

Hélas! le sais-je, si elle acceptera?... Je me suis dérobé jusqu'ici à cette entrevue de charme et d'épouvante.... C'est maintenant, c'est ici même, que nous nous reverrons pour la première fois.... Le ciel me soit en aide!... Tu diras que je suis toujours un enfant: j'ai voulu entourer de magnificence notre heure décisive.... Ah! s'il n'y avait pas entre nous cette mort de son fils, je tremblerais moins....

PUITS-DES-BOIS

Son fils! Mais vous avez fait tout au monde pour le sauver.... Puisque votre conscience ne vous reproche rien, Sire, il convient mieux à vos projets que cet enfant soit en paix chez les Ombres.... L'imposer à vos Tartares eût été bien dangereux.... Tandis qu'une dynastie mêlée, un autre fils qui naîtrait de votre sang et du sien....

L'EMPEREUR

Un fils qui me viendrait d'elle!... Oh! ami, tais-toi!... Les rêves trop beaux, il ne faut pas les formuler.... (Il frappe sur le gong un seul coup léger.) Allons, va!... Voici l'instant terrible de la revoir.... Va!... (A un officier qui se présente, appelé par le gong.) Qu'on amène ici la captive, avec les égards que j'ai commandés. Allez! (Rappelant l'officier qui s'en va.) Attendez encore.... (A Puits-des-Bois qui s'en allait aussi.) Non, sa fierté pourrait s'offenser d'être ainsi amenée en ma présence. Plutôt, qu'elle soit ici la première au rendez-vous; et c'est moi ensuite qui aurai l'air de comparaître devant elle, comme un vaincu demandant grâce. (A l'officier qui attend.) Dès que je serai sorti, faites introduire ici l'Impératrice, et qu'on la laisse seule.... Allez, cette fois!...

L'officier sort par le fond.

PUITS-DES-BOIS, en s'en allant avec l'Empereur.

Elle vous aime, sire!... Ayez confiance.... Quelle est la femme, même presque déesse, qui ne céderait pas?

L'EMPEREUR

Elle, justement!... Elle seule.

PUITS-DES-BOIS

Mais puisqu'elle vous aimait....

L'EMPEREUR

Et aujourd'hui, ne doit-elle pas me haïr?... Tant de sang, que des traîtres ont fait couler malgré moi.... Partout, mes ordres de grâce, interceptés ou changés en arrêts de mort.... La haine, l'implacable haine de nos deux peuples, toujours triomphante....

PUITS-DES-BOIS

Mais vous avez cependant sauvé tant d'existences.... Et elle doit le savoir....

L'EMPEREUR, en s'éloignant.

Oh! cette heure, dont le souvenir encore enchante ma vie!... Cette heure, là-bas, dans le jardin de son palais, au milieu de cette foule ou nous étions si seuls, quand elle m'avait pris dans son regard, et que nos âmes se sont unies en une étreinte souveraine.... Mais maintenant, voici qu'à l'idée de la revoir, je tremble comme un coupable.

L'Empereur sort avec son conseiller par une porte latérale. Deux eunuques et deux suivantes amènent aussitôt l'Impératrice, jusqu'au pied du trône, et, après s'être prosternés, se retirent, la laissant seule. Elle est en grand deuil tout blanc, les mains liées par une corde de soie.

SCÈNE VI

L'IMPÉRATRICE, puis PRINCE-FIDÈLE.

L'IMPÉRATRICE, bas à elle-même.

Tant d'égards dont ils m'entourent ... m'épouvantent ... plus que le supplice et la mort. Pourquoi son palais, à lui, au lieu d'un cachot.... Lui, lui, qu'ose-t-il espérer? Lui, que me veut-il?...

PRINCE-FIDÈLE, vêtu de la robe du général tartare, entre en courant par une porte du fond et se prosterne aux pieds de l'Impératrice.

Oh! le ciel est encore clément, puisqu'il permet qu'avant de mourir je me prosterne une dernière fois devant mon Impératrice adorée.

L'IMPÉRATRICE, avec calme et égarement.

Vous? C'est vous qui êtes ici?... Cher prince!... Alors, sommes-nous donc partis de la Terre, est-ce déjà notre réunion plus haut que la vie?... Sans cela, par où seriez-vous venu, comment, par quel sortilège, à travers tous ces murs qui font peur?...

PRINCE-FIDÈLE, toujours prosterné.

L'audace ne coûte pas, quand on n'a plus rien à perdre.... Et puis les Dieux, sans doute, étaient avec moi.... Oui, j'ai passé, comme par sortilège, ainsi que vous dites, j'ai passé les murs, les portes gardées.... Un de ses soldats, à lui, m'a guidé aussi, pour ce qui me restait d'or.... Pardonnez-moi, voici que je pleure: est-ce de joie ou de détresse, je ne sais plus.... De joie, oui ... car je ne souhaitais que cette grâce: avoir revu Votre Majesté, lui avoir dit une fois, à genoux, ma vénération passionnée ... qui, si près de la mort, n'offense plus, n'est-ce pas.... Et surtout, lui offrir le présent magnifique, le présent qui délivre de tous les outrages du vainqueur.... Elle est donc accomplie jusqu'au bout, ma mission de sujet fidèle, car ce présent, je l'ai apporté à mon Impératrice.

L'IMPÉRATRICE

Le poison! (Comme un cri de délivrance et de triomphe.) Ah!...

PRINCE-FIDÈLE, offrant un poignard.

Le poison.... Hélas! je n'ai pas pu.... Rien que cela, tenez.

L'IMPÉRATRICE

Eh bien! mais cela suffit.... Frappez-moi, avant qu'il paraisse, lui!

PRINCE-FIDÈLE, se relevant et se jetant en arrière.

Oh! ma bien-aimée souveraine!... Ne commandez point à votre serviteur, qui vous a toujours obéi ... ne lui commandez point ce qui est trop au-dessus de ses forces....

L'IMPÉRATRICE

Non, vous ne voulez pas?... Alors donnez!... Je frapperai moi-même.... J'essaierai.... Je pourrai....

PRINCE-FIDÈLE, apercevant les mains attachées.

Mais, vos mains.... Oh! moi qui n'avais pas vu!...

L'IMPÉRATRICE

Ah! c'est vrai....

PRINCE-FIDÈLE

Dois-je les délier? Avons-nous le temps?

L'IMPÉRATRICE

Non, trop long.... Là, dans les plis de ma robe, cachez l'arme.... (Le Prince hésite encore.) Vous n'osez pas?... C'est vrai, toucher la souveraine!... Oh! vous pouvez; c'est comme une morte à présent, votre Impératrice.

PRINCE-FIDÈLE, cachant le poignard dans le corsage.

Mais, avec ces liens, comment?...

L'IMPÉRATRICE Ah! il les fera délier, celui devant qui je vais comparaître.... Et puis,—on est excusable, n'est-ce pas, de changer d'idée, si près de la mort,—je voulais que vous me frappiez avant qu'il vienne.... A présent, j'aime mieux le revoir, lui, l'Empereur.

PRINCE-FIDÈLE

Le revoir?... Vous le connaissez donc?

L'IMPÉRATRICE

Oui ... Restez jusqu'à ce qu'il soit là.

PRINCE-FIDÈLE

Oh! non, que l'on ne me trouve pas ici!

L'IMPÉRATRICE

Qu'importe? au point où nous en sommes....

PRINCE-FIDÈLE

C'est que.... Là-bas, les dernières têtes tombent.... On fait l'appel de ceux qui restent.... Il est temps ... mon tour vient.... Ils m'avaient laissé libre une heure sur ma parole.... Je ne voudrais pas avoir eu l'air de fuir....

L'IMPÉRATRICE

Alors, oui, partez, prince.... Adieu ... Je vous rejoindrai bientôt, tous, mes fidèles!... A ceux qui restent dites-le, que je vais vous rejoindre....

Prince-Fidèle part en courant.

SCÈNE VII

L'EMPEREUR, L'IMPÉRATRICE.

L'Empereur entre et s'approche. L'Impératrice demeure impassible les yeux à terre.

L'EMPEREUR

Fille du Ciel, daignez lever les yeux vers le vainqueur désolé qui s'incline devant vous; daignez le regarder et vous souvenir; sans doute, vous le reconnaîtrez, mais puissiez-vous le regarder sans haine!

L'IMPÉRATRICE, comme absente et les yeux toujours baissés.

Pour le reconnaître, je n'ai besoin ni de réentendre sa voix, ni de revoir son visage. Dans mon esprit, la lumière s'est faite pendant les heures de ma captivité: avant d'entrer ici, je savais en quelle présence j'allais être amenée.... (Un silence pendant lequel l'Empereur reste incliné.) A la fille des Ming, que peut avoir à dire l'empereur des Tartares?...

L'EMPEREUR, regardant les mains de l'Impératrice, qu'attache une corde de soie.

Oh! vos mains liées!... C'était pour vous défendre contre vous-même, que j'avais ordonné cela.... Mais, à présent.... (Il s'approche, mais avec hésitation, pour les délier. L'Impératrice recule, en le regardant pour la première fois.) Oh! pardon.... Devant vous, dans mon trouble infini, je ne sais plus.... C'est vrai, j'allais oser les toucher, vos mains meurtries.... Et cependant vous m'êtes plus sacrée encore, ici, que là-bas, dans la splendeur.... (Il frappe un coup léger sur le gong. Un officier paraît. A l'officier.) La grande maîtresse! Qu'elle vienne à l'instant même. (A la grande maîtresse, qui entre aussitôt et se prosterne.) Déliez les mains de l'Impératrice, et laissez-nous. (La grande maîtresse obéit et sort. Un silence.) Votre voix n'est plus votre voix. Vos yeux ne sont plus vos yeux. Vous êtes devant moi, et votre âme semble restée dans l'inappréciable lointain. Je ne vous attendais pas ainsi et vous me faites peur. La majesté de la mort est en vous.

L'IMPÉRATRICE

On m'appelle au pays des Ombres. Permettez-moi bientôt d'en franchir le seuil; de vous, je ne puis accepter d'autre grâce. Mes fidèles, mes guerriers s'étonnent que je tarde à les rejoindre, et mon fils écoute s'il n'entend pas derrière lui dans le sentier obscur, venir le bruit de mes pas.

L'EMPEREUR

Votre fils!... Oh! votre fils!... Qui donc, après vous, l'a pleuré comme moi?... Dix courriers ont été lancés, mes plus rapides cavaliers, nuit et jour au galop, crevant leurs chevaux, jalonnant les routes de cadavres époumonés, pour essayer d'arriver à temps, de détourner l'irrémédiable malheur....

L'IMPÉRATRICE

Qu'en a-t-on fait?... Le corps de mon fils, où est-il?...

L'EMPEREUR

A cette heure, dans un grand char impérial, il s'achemine lentement vers le Nord, précédé de musiques funèbres, suivi de mille dignitaires en vêtements de gala, avec tout le faste d'un jeune souverain.

L'IMPÉRATRICE

Et où le conduit-on, mon fils?

L'EMPEREUR

Vers les forêts inviolables où reposent les Empereurs tartares. Là, dans une vallée où jamais l'homme n'a creusé la terre, deux lieues de cèdres sombres jetteront leur silence autour de son mausolée de porcelaine....

L'IMPÉRATRICE

M'accorderez-vous de dormir auprès de lui?

L'EMPEREUR, très doux, comme un enfant.

Mais ... suivant l'usage des Impératrices, c'est vous-même qui, dans la forêt, choisirez le site, les perspectives, et tracerez les longues avenues de marbre ... pour quand votre heure sonnera....

L'IMPÉRATRICE

Elle a sonné, mon heure, et depuis bien des jours.... Je l'ai entendue, mais j'avais les mains liées, et vos gardes, sans trêve, autour de moi.... A présent, vous me la donnez, n'est-ce pas, ma liberté suprême, et je m'en vois rejoindre tous ces morts qui m'attendent? Me retenir, serait indigne de vous, mon noble ennemi, vous ne ferez pas cela!...

L'EMPEREUR, après un silence.

Vous retenir?... Oh! moi, non ... mais, le devoir.... Fille des Ming, au devoir vous êtes incapable de faillir ...

L'IMPÉRATRICE, s'animant enfin.

Le devoir!... Quel devoir?... Ah! déjà une première fois on m'a leurrée avec ce mot-là, et on m'a conduite à fuir, comme une femme vulgaire que la peur talonne; pendant qu'ils savaient mourir comme des braves, tous, mes guerriers, mes princes, jusqu'à mes filles d'honneur, je m'en allais, moi, lâchement, par les souterrains de mon palais ... pour obéir au devoir!... Tenez, c'était à l'heure où mes soldats tombaient par milliers, frappés par les vôtres, où mes murailles croulaient sous le heurt de vos armées ... on m'avait apporté, dans une coupe d'or, le breuvage de la Grande Délivrance ... et j'étais là, tranquille comme en ce moment ... plus souriante toutefois, prête à porter la coupe à mes lèvres; j'allais échapper à tout, m'en aller fière et intangible, dans ma parure impériale; les demeures souterraines où dorment mes ancêtres s'ouvraient là tout près, non connues de vos Tartares, et on avait le temps encore de m'y emporter.... Mais le devoir!... Oh! le devoir, paraît-il, était de fuir, et j'ai cédé.... Et, jusqu'au jour où vos soldats m'ont prise, j'ai traîné longuement dans la campagne, aux avant-gardes de mes armées toujours vaincues, moi, l'Impératrice et l'Invisible, me profanant au milieu des hommes, marchant devant eux comme une sorte de fille exaltée!...

L'EMPEREUR

Dites que vous avez été l'héroïne sublime, la grande impératrice guerrière, la déesse des combats qui défiait les flèches et la mitraille, celle qui revivra éternellement dans les poèmes et l'histoire!

L'IMPÉRATRICE

J'ai cherché à racheter ma fuite, voilà tout; j'ai fait ce que j'ai pu, mais une action lâche ne se rachète pas. C'était dans mon palais qu'il fallait mourir, dans l'autodafé allumé de mes mains et qui a consumé tant de braves.... Ma cendre mêlée aux leurs, c'était cela qu'il fallait.... Le devoir, dites-vous?... Mais, j'appartiens donc encore à la Terre, vous croyez?... Mes villes sont détruites, mes armées sont anéanties, mon fils est mort.... Et à cette heure, tenez, je le sais, là, au pied de votre grande muraille tartare, les têtes une à une tombent dans la poussière, les têtes de mes derniers fidèles.... Alors, quel devoir je vous prie?... (Elle retire le poignard de sa robe et tend le bras pour se frapper.) Celui-ci, rien que celui-ci.... (L'Empereur se jette sur elle avec un cri, l'arrête en lui saisissant le poignet et jette le poignard à terre.) Ah! vous portez les mains sur moi, à présent!

L'EMPEREUR, incliné, très bas.

Pardon!... Écoutez-moi seulement; vous mourrez après si vous voulez, je vous le promets ... mais d'une façon plus douce..., pas comme cela avec du sang.... Même je vous en fournirai les moyens, si vous voulez toujours....

L'IMPÉRATRICE, avec douceur tout à coup.

D'une façon plus douce!... Cela, je le veux bien.... Le breuvage de la Grande Délivrance, nous autres souverains, nous n'allons point sans cela. Vous l'avez aussi, n'est-ce pas?

L'EMPEREUR

Nuit et jour à portée de main, depuis surtout que vous avez commencé de jouer votre vie à chaque heure, au plus fort des batailles. J'avais tant de crainte de ne pouvoir le prendre vivant, mon beau phénix de guerre!... Soyez rassurée, nous l'avons avec nous, la Délivrance: parmi les bijoux de ma ceinture, là, dans cet étui d'or.

L'IMPÉRATRICE

Et vous m'en donnerez?

L'EMPEREUR

Oui.

L'IMPÉRATRICE

Vous le jurez?

L'EMPEREUR

Oui! Après que vous m'aurez écouté, j'aurai ce suprême courage. Vous le refuser serait indigne de vous et de moi.... Mais, après que vous m'aurez entendu, seulement après....

L'IMPÉRATRICE

Eh bien! parlez, sire. En échange de votre serment, prenez les dernières minutes où il sera donné à mes oreilles d'entendre, à mes yeux de voir....

SCÈNE VIII

LES MÊMES, UN OFFICIER.

L'EMPEREUR. Il frappe un coup léger sur le gong, un officier paraît. A l'officier.

Doublez les gardes aux portes! Et la mort immédiate à qui, pour n'importe quelle raison, oserait entrer avant que j'aie frappé de nouveau sur ce gong, frappé TROIS COUPS. C'est compris? Allez! (Mouvement de l'officier pour sortir.) Attendez! (Montrant les brûle-parfums sur les marches du trône.) De l'encens, des baguettes, vite, rallumez!... Je veux des parfums dans l'air. (L'homme allume en hâte des faisceaux de baguettes et la fumée monte.) Bien. Sortez!

L'homme sort à reculons et presque prosterné.

SCÈNE IX

L'EMPEREUR à l'Impératrice, appuyée aux rampes des escaliers du trône.

Hélas! je lis dans vos yeux la résolution obstinée.... Vous allez mourir, je le sais.... Je parlerai sans espoir.... Une grâce à vous demander encore me l'accorderez-vous?

L'IMPÉRATRICE

Sans doute, oui.... Mais d'abord, qu'est-ce donc?

L'EMPEREUR, montrant le trône.

Notre entretien suprême, je voudrais qu'il eût lieu là-haut. Une fois dans votre vie, ne fût-ce qu'une seule fois sans lendemain, je voudrais vous avoir vue assise sur ce trône des conquérants tartares.

L'IMPÉRATRICE, très tranquille et détachée.

N'est-ce que cela? S'il vous plaît ainsi, je le veux bien. (Elle commence à monter les marches du trône.) Je monte lentement: je suis brisée et défaillante.... Ce breuvage que vous allez me donner, c'est celui qui endort, n'est-ce pas?... On ne verra point mes traits douloureusement se contracter? Le Phénix, même agonisant, aimerait conserver un peu de grâce.

L'EMPEREUR, de même.

C'est mieux encore que ce que vous souhaitiez; cela vient des Barbares de l'Ouest: des perles brillantes sous une mince feuille d'or.... On passe à néant à travers un sommeil soudain, dans un vertige très doux....

L'IMPÉRATRICE, de nouveau comme absente.

Ah!... dans un vertige.... (Ils sont arrivés en haut. Elle s'assied à demi couchée sur le trône, qui est presque large comme un divan. L'Empereur reste debout.) Eh bien! maintenant, ne tardez plus, parlez....

L'EMPEREUR

Ce n'est pas seulement pour un vain caprice que j'ai voulu vous voir assise là.... Ce que nous avons à nous dire est si solennel! Entretien d'Empereur à Impératrice, de puissance à puissance.... Ici, mieux qu'en bas, abstraits l'un et l'autre de nos personnalités terrestres, nous saurons prendre conscience de nos missions surhumaines.

L'IMPÉRATRICE

De puissance à puissance?... Mais je ne suis plus rien, moi, qu'une captive qui ne compte pas.

L'EMPEREUR

Vous êtes toujours souveraine et doublement souveraine, maîtresse des destinées de la Chine, arbitre de tout.... (L'Impératrice l'arrête d'un regard, comme offensée.) Maîtresse des destinées de la Chine, oui!... Et, ne vous offensez pas, je n'entends point là parler de votre pouvoir sur son Empereur.... Mais, vaincue, captive, peu importe, n'êtes-vous pas toujours la fille des Ming? Des cœurs, par centaines de millions, vous appartiennent secrètement.... La révolte, un moment domptée par mes soldats, renaîtra demain, renaîtra toujours.... Vous seule au monde auriez le pouvoir de l'apaiser à jamais ... et cela ne vous laisse plus le droit de mourir....

L'IMPÉRATRICE, interrompant.

Les morts m'attendent.... Je suis des leurs, maintenant.... J'entends leurs voix qui me pressent de venir....

L'EMPEREUR

Je voudrais vous dire en peu de mots.... Je vous sens déjà partie, déjà glacée.... Je me hâte et je me perds.... Il me semble que je parle à la pierre d'une tombe.... Des puissances, vous et moi, disais-je, oh! oui, de grandes puissances!... Deux lignées rivales d'empereurs fabuleux, de héros déifiés, qui allaient s'étiolant depuis des siècles, sous l'oppression des rites et des formules, dans des prisons trop magnifiques; deux dynasties qui semblaient vouées à la durée poussiéreuse des momies, ont par miracle abouti à vous et à moi, qui sommes vivants et jeunes; de notre union pourrait surgir une Chine nouvelle, qui serait vivante aussi et dominerait le monde; ensemble nous accomplirions cette tâche sainte, pour le bonheur de nos peuples et la gloire éternelle de nos deux noms unis.... Mais sans vous, non, je ne puis plus rien, je retombe dans l'isolement doré, l'oisiveté maladive, les fumeries endormeuses.... Si vous saviez ce qu'a été mon enfance, enfermée, solitaire, au fond d'un appartement d'ébène noire!... Dans l'obscurité de ce palais, j'ai ébauché, comme un enfant qui rêve, ce projet de m'unir à vous, dont mon imagination était hantée ... et votre fils eût été mon fils.... C'est comme un enfant encore que je suis parti pour cette aventure, d'aller vous voir dans votre palais de Nang-King. Et je vous ai vue, et ma volonté d'homme, qui flottait encore dans les songes, s'est concentrée soudain vers le but précis et unique.... Oh! tant d'obstacles j'ai déjà surmontés!... D'abord m'échapper de vos palais; rentrer sans encombre ici, entre ces terribles murs de la Ville Jaune,... et puis arracher le pouvoir aux mains des sombres malfaiteurs, qui avaient été longuement les tortionnaires de ma jeune volonté et de ma raison.... La guerre déjà battait son plein; les haines déchaînées, l'odeur de sang dans l'air, Chinois et Tartares hurlaient comme des fauves.... Tout cela, vous le savez bien, je ne pouvais plus l'arrêter....

L'IMPÉRATRICE

Je le sais.

L'EMPEREUR

Que j'aie fait tout au monde pour sauver votre fils, le croyez-vous?

L'IMPÉRATRICE

Maintenant, je le crois.

L'EMPEREUR

Si je dis ces choses, c'est pour qu'au moins vous ne me haïssiez pas.

L'IMPÉRATRICE, toujours calme et absente.

Je n'ai contre vous aucune haine.

L'EMPEREUR

Les têtes de vos fidèles, qui tout à l'heure tombaient encore là, près de nous, c'est contre ma volonté: j'avais donné l'ordre de grâce. Quant à celui qui sort d'ici (souriant),—car je vois tout, moi, l'Empereur-fantôme, comme vous m'appeliez,—oui, celui qui vous parlait à cette place même et qui, si héroïquement, se figure courir à la mort, il aura la vie sauve, et vous le reverrez!

L'IMPÉRATRICE

Je vous tenais déjà pour un ennemi généreux et grand....

L'EMPEREUR

De mon amour, je n'ai même pas osé vous parler.

L'IMPÉRATRICE

Je vous sais gré d'avoir maintenu plus haut que cela notre entretien.

L'EMPEREUR

Chacune de vos paroles tombe sur moi, tranquille et glaciale comme les gouttelettes d'une lente pluie d'hiver.... Et cependant j'aurai la force d'aller jusqu'au bout.... Écoutez bien ceci, c'est la fin, vous serez libre après: malgré cette guerre à outrance que nous nous sommes faite, malgré ce cortège de deuil, qui défile là-bas, emportant votre fils vers les forêts du Suprême Repos, je poursuivais encore ce rêve, d'éteindre les haines séculaires en m'unissant à vous, de fondre en une seule nos deux dynasties rivales, pour laisser le grand empire à jamais apaisé....

L'IMPÉRATRICE, interrompant.

Depuis que vous m'avez fait asseoir là, j'avais compris....

L'EMPEREUR, après silence.

Et votre réponse?

L'IMPÉRATRICE

Ma réponse: ni vivante ni morte je ne permets que l'Empereur des Tartares frôle seulement ma main.... Il est trop tard; entre nous deux, il y a trop de sang qui coule en ruisseau....

L'EMPEREUR

Encore un mot, un dernier.... Nous ne sommes pas seuls, à cette heure solennelle de l'histoire, dans ce lieu qui nous paraît vide et plein de silence.... Des Ombres de guerriers et d'Empereurs des Mânes illustres s'assemblent de tous les points de l'air, descendent autour de nous et prêtent l'oreille, anxieux de la décision que vous allez prendre. Vos morts sont là tous, unis à présent aux miens, dans la concorde haute et céleste; vous vous trompez, ils ne vous appellent pas; ils vous ordonnent avec moi de demeurer quelques années encore, pour m'aider dans cette œuvre de la grande pacification que je rêve et que sans vous, assise à mes côtés sur ce trône, je serais impuissant à accomplir. Vous n'avez pas le droit de vous dérober à la tâche. Au nom de ces milliers d'invisibles qui nous entourent, je vous adjure: Fille du Ciel, restez!... (Un silence.) J'ai dit tout ce qu'il était en mon pouvoir de dire.... J'attends votre arrêt.... J'ai fini de parler.

L'IMPÉRATRICE, de plus en plus glaciale et absente, indiquant de la main le bijou d'or suspendu à la ceinture de l'Empereur.

Alors, maintenant, donnez!

L'EMPEREUR, dans une soudaine exaltation de désespoir.

Non! non!... De mes propres mains, vous donner.... Je ne peux pas!... Ayez pitié!... Je ne peux pas! Je ne peux pas!

L'IMPÉRATRICE, durement.

Ah! votre serment, sire, votre parole impériale.... Donnez, voyons!...

L'Empereur, après un silence encore, s'agenouille devant elle, arrache de sa ceinture la boîte d'or et la lui présente lentement, le visage caché contre terre.

L'IMPÉRATRICE, après avoir ouvert la boîte d'or, parlant doucement, et comme un enfant qui rêve.

En effet ... de très petites perles qui brillent.... Et la mort, c'est cela!... La paix, le néant, c'est cela!... (Elle porte les perles à ses lèvres, puis jette à terre la boîte d'or, et se lève exaltée. Triomphante, debout et dominant la salle, aux Invisibles qui sont dans l'air:) O mes ancêtres, regardez moi tous: ne suis-je pas glorieuse? Me voici à cette place d'où, pendant des siècles, vous avez dominé le monde, et c'est sur le trône, usurpé par le Tartare, que je vais mourir! Votre fille est restée digne de sa race; malgré la tentation surhumaine, elle a tenu sa parole. Ouvrez toutes grandes devant elle les portes funèbres: la voici, elle vient!... (Souriante et douce tout à coup, à l'Empereur resté agenouillé.) Et maintenant que tout est accompli, approchez-vous, sire. (Elle le prend doucement par la main, pour lui indiquer de se relever et de s'asseoir.) Une seconde fois dans sa vie, l'Impératrice vous invite à vous asseoir ... comme jadis là-bas, vous souvenez-vous, un matin, dans mon palais qui n'est plus. ...

Elle se rassied sur le trône.

L'EMPEREUR, en rêve.

Comme jadis là-bas, dans vos jardins, l'inoubliable matinée.... Autour de nous, ces grandes fleurs des lointains climats qui s'ouvraient, humides encore des rosées de la nuit.... Et ce beau Phénix impérial, qui rayonnait dans toute sa gloire....

Il se laisse tomber sur le trône auprès d'elle, la tête cachée contre le dossier.

L'IMPÉRATRICE

Aujourd'hui, sur ces fleurs, la flamme des incendies a passé.... Et il agonise, le Phénix, qui a brûlé ses ailes à tous les feux de la guerre.... Mais, au seuil de la mort, il vous dira son secret le plus profond; à votre tour, entendez-le!... (L'Empereur redresse la tête et la regarde.) Tout à l'heure, vos paroles de noble et magnifique sacrifice ... oh! sous mon masque impassible, avec quel trouble ne les ai-je pas écoutées!... Et j'aurais cédé peut-être, si ce devoir que vous me présentiez n'avait dû être qu'un pénible devoir; mais il m'eût été trop aisé et trop doux ... car je vous aimais.... (L'Empereur se lève.) Et, vivante, je n'ai plus droit au bonheur, puisque ce grand bûcher humain dans mon palais, c'est moi qui....

L'EMPEREUR, interrompant avec exaltation.

O ma souveraine!... O ma belle fleur fauchée!... Entendre cela de vos lèvres, au moment où elles vont se glacer pour jamais.... Oh! être aimé de vous, je n'y croyais plus, moi.... Et pas un secours possible, ni des hommes, ni des dieux, rien!...

L'IMPÉRATRICE

Un secours!... Est-ce que je l'accepterais?... Je n'ai parlé que parce que je vais mourir.... Un secours!... Mais, puisque c'est moi, je vous dis, qui ai allumé le bûcher ... puisque c'est cette main-là, tenez, qui a porté la torche enflammée.... Et, pendant qu'ils se jetaient tous dans la fournaise, mourant pour mon fils et pour moi, je leur criais mon serment: je viens bientôt, au pays des Ombres, je viens, je vous suis.... Après cela, vous me voyez, demeurant vivante à vos côtés, vivante et heureuse.... Je me ferais horreur!... (Près d'elle, toujours assise, l'Empereur se jette à genoux, la tête appuyée sur les coussins du trône.) En pénétrant dans ce palais, c'était de moi-même que j'avais peur, rien que de moi-même ... car l'imposteur étrange, apparu dans mon palais un jour, jamais, même quand je ne savais pas, même quand je ne comprenais pas, jamais je n'ai pu le haïr. Et, dans la litière si close qui m'amenait à Pékin, à chaque étape du lugubre voyage, grandissaient mes épouvantes et mes angoisses ... à mesure que ce pressentiment s'affirmait, jusqu'à la certitude, que l'Empereur, ce serait vous! (Se levant dans un sursaut d'épouvante.) Vous ne m'avez pas trompée, au moins?... C'est bien la mort que vous venez de me donner?... Oh! non, vous n'auriez pas fait cela.... Vous êtes trop noble pour m'avoir tendu ce piège....

L'EMPEREUR

Non, ma souveraine, non, je ne vous ai pas trompée; la mort, oui, elle est bien là, dans votre sein, toute proche et inéluctable....

L'IMPÉRATRICE

Ce sera long?... Combien de minutes encore?

L'EMPEREUR

Des minutes?... Oh! des secondes à peine.... C'est tout de suite que vous allez m'échapper dans le néant.... La frêle enveloppe dorée, qui brillait, vous protège encore.... Dès quelle se dissoudra....

L'IMPÉRATRICE

Je souffrirai!

L'EMPEREUR

Non!

L'IMPÉRATRICE

Comment passerai-je, dites?

L'EMPEREUR

Là, dans vos tempes, vous croirez entendre comme si l'on sonnait pour vous la grande cloche d'honneur.... Et puis, un vertige ... et soudain ce sera l'éternelle paix.... (Il se relève et déchire ses vêtements.) O dieux, si vous êtes capables de miséricorde, abaissez sur moi vos regards, ayez pitié!...

L'IMPÉRATRICE, d'abord très lentement, marchant sur l'estrade du trône, comme en rêve.

Où vais-je?... Qui me dira où je vais, où je serai tout à l'heure?... Les Morts, les Ombres, que peut leur importer l'emploi de ce dernier lambeau de ma vie, qui n'aura pas de durée?... A présent que j'ai tenu ma parole, qu'au moins il m'appartienne, ce suprême instant, qui pour nous vaut l'éternité.... (A l'Empereur.) Qu'il m'appartienne ... et que je vous le donne! (Elle se rassied sur le trône.) Viens près de moi, mon époux, mon maître, mon Dieu.... (L'Empereur s'assied près d'elle, d'abord comme avec une sorte de crainte religieuse.) Viens, je veux appuyer ma tête sur ton épaule, pour mourir.... (L'Empereur l'enlace de ses bras). Vois-tu, nous étions comme deux astres, séparés par l'incommensurable abîme, mais qui se jetaient éperdument leur lumière.... Et à présent, l'abîme est franchi, et mon mortel ennemi pleure d'amour entre mes bras.... Approche aussi ta poitrine, plus près, tout ton être, que je m'en aille comme en toi!

L'EMPEREUR, resserrant l'étreinte.

En moi, et avec moi, car je te suivrai, va, mon beau Phénix qui m'échappe et s'envole....

L'IMPÉRATRICE

Non!... Reste sur la terre, reste pour garder l'amour que je t'ai donné.... Qui donc se souviendrait de moi et rendrait un culte à mes Mânes?... Dans la vallée d'éternel silence, par les avenues de marbre, sous l'ombre des cèdres obscurs, qui donc viendrait rêver aux grâces évanouies de ma forme d'un jour.... Dis, tu resteras.... Mais, viens plus près encore.... Si tu n'as pas peur du dernier souffle d'une mourante, approche aussi tes lèvres, mon époux, que j'aie au moins connu ton baiser....

L'EMPEREUR, appuyant les lèvres éperdument sur les siennes.

Oh! même ta poussière me serait désirable, même la décomposition de ton corps.... Peur, tu demandes si j'aurai peur!... Le respect seul desserrera mon étreinte ... quand je sentirai que tu ne vis plus....

L'IMPÉRATRICE, égarée, se dégageant à demi.

Ah! oui ... je l'entends, la grande cloche qui sonne.... C'est le signal, alors?... Et je sombre.... Retiens-moi, mon époux.... Empêche que je sombre ainsi ... que je m'abîme ... dans le vide....

Pendant un instant de silence, ils restent enlacés. Et puis l'Empereur se rejette en arrière en poussant un cri, et la morte s'affaisse sur le dossier du trône.

SCÈNE X

L'EMPEREUR, seul, puis LA FOULE.

L'Empereur descend les marches en courant et frappe trois profonds coups d'appel sur le gong. Les portes s'ouvrent. Les dignitaires et les officiers paraissent aux seuils.

L'EMPEREUR, montrant la morte à la foule qui entre en habits de fête.

Venez tous, dignitaires, grands de l'Empire!... Des parfums dans les cassolettes, des fumées d'ambre!... Qu'on sonne le Carillon de Marbre ... comme pour les Dieux!... Venez rendre hommage à votre Impératrice!... A genoux! tous, devant la Fille du Ciel!...

Il se jette lui-même à genoux sur les marches. On sonne le Carillon de Marbre.

La foule magnifique envahit la salle et se prosterne devant la morte.—Rideau.

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