DOSIA (continued 3)
Reading edition
--Pas trop, fit la princesse riant toujours.
--C'est toujours aussi clair que son discours à lui! "Mademoiselle, les liens du mariage sont aussi sacrés qu'insolubles. Heureux celui qui trouve dans ce désert du grand monde l'épouse qui doit couronner son foyer et embaumer sa vie! Si je pouvais être celui-là, je m'estimerais è jamais heureux."
--Voyons, Dosia, il ne t'a pas dit cela! s'écria la princesse.
--A peu près! Si je me trompe, ce n'est pas de beaucoup. Tu vois qu'à une demande aussi amphigourique je ne pouvais pas faire d'autre réponse.
--Mais il m'a demandé si ta mère accueillerait sa demande; donc, c'est sérieux. Veux-tu que j'écrive à ta mère?
--Non, non! s'écria Dosia. Ne réveillons pas le chat...
--Chut! fit la princesse en mettant son doigt sur ses lèvres d'un air de reproche.
--Soit, je n'achèverai pas! fit Dosia. Je suis bien sage, à présent, tu vois! Je laisse mes phrases à moitié. Je voulais dire qu'il y a six mois que maman ne m'a grondée, et que cette habitude m'a été très-douce à perdre... Donc, quand je voudrai me marier, avec l'aide de la sage Sophie, mon mentor, je n'aurai pas besoin de maman pour me décider.
--Minkof est riche, il est jeune, bien apparenté, il a une belle place.
--Il est bête comme une oie! murmura Dosia, les yeux levés au plafond.
--Pas comme une oie, corrigea la princesse.
--Come un oison en bas âge, rétorqua Dosia; mais je crois qu'il n'est peut-être pas pire que les autres...
--Celui qu'on aime, dit la princesse, ne ressemble pas aux autres...
--C'est vrai! murmura Dosia, mais ce ne sera pas lui.
Sophie le regarda non sans quelque surprise. La jeune fille rougit et se mit à jouer avec les flacons de la toilette.
--Que décides tu à propos de Minkof? demanda la princesse qui avait achevé de natter ses cheveux.
--Je ne sais pas, je demanderai è ton frère ce qu'il en pense, dit Dosia, qui devint toute rouge: il est de bon conseil.
Elle embrassa la princesse et disparut.
Le lendemain, Platon fumait paisiblement une cigarette, lorsqu'il vit apparaître Dosia dans l'écartement des rideaux de la salle à manger. La princesse s'habillait pour sortir; l'heure était bien choisie.
--Mon Dieu! dit Platon en souriant, que vous êtes donc sérieuse, ma cousine.
Depuis les fiançailles de Pierre avec Sophie, il traitait moins cérémonieusement la jeune fille et l'appelait souvent ma cousine, en plaisantant.
--C'est qu'il s'agit de chose sérieuses répondit Dosia.
Elle s'assit en face de lui. La table les séparait. Un rayon doré de soleil d'avril glissait à travers la triple armure des rideaux et caressait la jeune fille, s'arrêtant sur une boucle de cheveux, sur un pli de la jupe lilas tendre... Elle était elle-même avril tout entier,--pluie te soleil, caprices, promesses, grâce mutine et parfois rebelle... avril qui s'ignore et se laisse mener par le baromètre.
Le baromètre allait être Platon.
--Voyons! dit-il en reposant son verre vide sur la soucoupe.
Plus d'une fois le jeune homme avait été appelé à décider de graves questions de toilette ou de convenances. Il s'attendait à quelque ouverture de ce genre.
--Me conseillez-vous de me marier? dit Dosia toute rose et les yeux baissés.
La surprise était forte. Tout aguerri qu'il fût aux fantaisies de mademoiselle Zaptine, Platon n'avait pas songé à celle-là. Et pourquoi pas? N'était-elle pas en âge de se marier?
Il repris son sang-froid, et sans autre signe d'émotion qu'un peu de rougeur à ses joues ordinairement pâles:
--Cela dépend, répondit-il.
--De quoi? fit Dosia.
--De bien des choses. A qui avez-vous l'intention de vous marier, s'il n'y a pas d'indiscrétion?
--Je n'ai pas l'intention de me marier, riposta Dosia en frappant un petit coup sec sur la table avec la cuiller à thé.
Platon se mordit la lèvre inférieure.
--En ce cas, pourquoi m'avez-vous fait cette question sérieuse? dit-il après un court silence.
--Parce que je pourrais avoir l'intention de me marier, répondit Dosia en cassant méthodiquement un petit morceau de sucre avec le manche d'un couteau.
--Quand vous aurez cette intention, je crois que le moment sera venu de débattre l'opportunité de votre résolution.
Dosia coupa court à l'extermination de son morceau de sucre, et regardant Platon du coin de l'oeil:
--Vous m'avez enseigné vous-même, dit-elle, la nécessité de ne rien résoudre avant d'avoir réfléchi longtemps à l'avance et hors de la pression des circonstances extérieures.
Platon s'inclina sans rien dire, possédé soudain de l'idée assez peu raisonné de tirer l'oreille à cette excellente écolière qui répétait si bien sa leçon.
--Je suis à vos ordres, dit-il enfin; veuilles vous expliquer.
Dosia se remit à casser du sucre.
--M. Minkof a demandé ma main, dit-elle; ferais-je bien de l'épouser?
Platon s'absorba dans la contemplation de la nappe, et toute sa colère se tourna contre le prétendant.
--Cet imbécile? proféra-t-il sans ménagement aucun.
--Oui, répondit Dosia d'un ton plein d'innocence.
Le sucre grinçait sous le couteau.
--Pour l'amour de Dieu, s'écria Platon, cessez d'écraser ce sucre; vous me faites mal aux nerfs!
--Je ne suis pas nerveuse, répondit Dosia d'un air plein de commisération pour les gens nerveux.
Elle se leva pourtant, de peur de tentation, et recula sa chaise, abandonnant le sucre à une mouche, précoce éclose entre les rideaux.
Mais en quittant sa place, elle perdit la parure de son rayon de soleil, et l'appartement sembla devenir sombre.
--En général, reprit Dosia, se décidant enfin à s'expliquer, croyez-vous que je doive me marier, que je sois assez raisonnable pour entrer en ménage?
Platon ne put s'empêcher de rire.
--Assez raisonnable? dit-il Cela dépend. Quand vous n'écrasez pas de sucre, vous êtes fort acceptable.
Un sourire furtif glissa sur les lèvres de la malicieuse. Elle trempa l'extrémité de ses doigts sucrés dans le bol à rincer les tasses, puis les essuya à son petit mouchoir, et... garda le silence.
Platon se vit obligé de continuer:
--Le mariage, dit-il est certainement une chose fort sérieuse; chacun y met du sien... Si le mari est très-raisonnable, la femme l'étant moins... il peut s'établir néanmoins une sorte d'équilibre qui...
Il vit sur le visage de Dosia quelque chose,--je ne sais quoi,--qui l'arrêta court. Elle leva sur lui ses grands yeux innocents.
--Alors, il me faut un mari très-sage? fit-elle en toute candeur.
Platon, agacé, ne répondit pas.
--A cette condition, continua-t-elle, je puis me marier?
Soudain la vision du mess, du camp, le bol de punch, le récit de Pierre, tout cet ensemble de souvenirs odieux se dressa devant Platon et rompit le charme qui l'enlaçait.
Cela dépend, répondit-il rudement. Chacun se connaît. Faites ce que votre conscience vous conseillera.
Là-dessus, il quitta la salle à manger.
Le rayon d'avril avait disparu, une giboulée battait furieusement les vitres. Dosia resta immobile. La grande pièce était presque obscure; les rideaux interceptaient le peu de lumière que laissaient filtrer les gros nuages noirs poussés par un vent violent. Une larme roula sur la jeune fille, puis une autre; les gouttes brillantes se suivaient de près, dessinant un filet sombre sur le corsage lilas...
Le nuage s'envolé, portant ailleurs la grêle et la dévastation; un pâle rayon jaune se glissa obliquement dans la salle à manger, puis le ciel, redevenu bleu, apparut en haut de la fenêtre; le soleil d'or mit une paillette à chaque plat d'argent du dressoir, à chaque clou doré de la haute chaise de maroquin ou Dosia siégeait en cassant du sucre... la mouche revint se poser sur la nappe... la jeune fille n'avait pas remué.
--Eh bien! où donc es-tu Dosia? fit la voix de la princesse; il ne pleut plus, nous sortons.
La jeune fille disparut par une porte au moment où Sophie entrait par l'autre. Une minute après, elle reparut, coiffée, gantée, voilée... et personne ne sut qu'elle avait pleuré.
Le printemps s'avançait. Madame Zaptine réclamais sa fille; Sophie promit de la lui conduire avant la Pentecôte, c'est-à-dire avant son mariage, car les nouveaux époux se promettaient de voyager pendant la lune de miel. Madame Zaptine invita les trois amis à passer huit jours chez elle avant la noce. Pressée par les instances de Dosia, la princesse y consentit.
--Que veux-tu que je devienne quant tu ne seras plus là? disait tristement la jeune fille.
--Tu reviendras l'hiver prochain, répondait la princesse.
Dosia secouait tristement la tête. Quand on a dix-huit ans, l'hiver prochain est synonyme des calendes grecques.
Depuis les bourrasques d'avril, elle était devenue toute différente d'elle-même. Si la princesse n'avait pas été absorbée par les préparatifs de son mariage, elle eût certainement remarqué cette métamorphose si rapide et si importante; mais elle n'y songeait guère. Pierre ne songeait qu'à lui-même, et pendant qu'il bataillait avec sa conscience te sa philosophie, la cause de ses soucis dépérissait étrangement. Le soir de leur arrivée chez madame Zaptine, ils furent tous à la fois frappés de cette vérité, jusque-là méconnue.
Le cri de la mère leur ouvrit les yeux.
--Mon Dieu! s'écria madame Zaptine, il faut que tu sois bien malade, Dosia, pour avoir maigri comme cela!
Les dix paires d'yeux qui se trouvaient dans la pièce se tournèrent aussitôt vers la jeune fille qui rougit. L'incarnat de la confusion lui rendit un éclat passager.
--C'est la sagesse, maman! dit-elle d'une voix qui voulait être joyeuse, mais qui s'éteignit dans un sanglot.
Elle s'enfuit dans le jardin.
Elle regrette beaucoup de vous quitter, à ce que je vois, dit la bonne madame Zaptine, cherchant à atténuer ce que sa première remarque pouvait avoir de désobligent pour l'hospitalité de la princesse.
--Oui, répondit celle-ci lentement et en réfléchissant; je ne croyais pas que ce regret fût si vif... Je voudrais bien leu lui épargner, et pourtant je ne vois guère...
--Bah! dit une soeur aînée, il faut bien qu'elle s'accoutume à rester à la maison. Nous n'en sommes par sorties, nous autres et cela ne nous empêche pas de nous porter à merveille.
Platon regarda d'une façon peu sympathique celle qui parlait et lui tourna le dos.
--Pauvre petit oiseau! pensa-t-il, la cage va se refermer et lui meurtrir les ailes!
Le lendemain, dès l'aube, Dosia descendit au jardin. Comme tout lui parut changé! C'était pourtant le même jardin; la planche flexible où elle avait séduit son cousin était un peu plus déteinte que l'année précédente, mais les chenilles tombaient avec la même profusion. Dosia évita la balançoire et prit à gauche, dans les taillis de lilas en fleur.
De son côté, Platon n'avait guère dormi: il avait passé la nuit à se demander si c'était bien le changement d'air et la vie mondaine qui avaient amaigri et pâli les joues de mademoiselle Zaptine.
Un secret désir de connaître la topographie du jardin, de s'assurer que Pierre, matériellement au moins, n'avait pas altéré la vérité, poussa Sourof à sortir de sa chambre.
Pierre n'avait pas menti: le tableau de sa folle équipée était fidèle,--en ce qui concernait le cadre; la balançoire, l'escalier périlleux, la pelouse où l'on jouait aux gorelki, toue était bien à sa place. La grosse tête noire du chien de Dosia s'était montrée à l'entrée d'une niche dans la cour... Platon s'enfonça au hasard dans le jardin pour boire jusqu'au bout la coupe d'amertume et trouver le pavillon en ruine où Dosia avait demandé à son cousin de l'enlever.
Il marcha quelques minutes à l'aventure. A travers le jeune feuillage, les paillettes étincelantes de la rivière lui indiquaient de temps en temps le chemin; au bout d'une longue allée de tilleuls il vit apparaître le toit bleu de ciel du petit kiosque et se dirigea vers son but à travers les méandres peu compliqués d'un labyrinthe classique.
Mourief avait décrit exactement jusqu'aux colonnes dépouillées de plâtre où la brique apparaissait comme la rougeur d'une plaie. Sourof entra sous la coupole; les bancs de pierre rongés par la mousse étaient à la place indiquée; une grosse grenouille douairière regarda fixement Platon, puis sauta de tout son poids dans l'herbe qui envahissait les degrés de ce baroque lieu de repos.
Le jeune homme s'assit sur un des bancs humides et réfléchit.
Tout était donc vrai! Pourquoi Mourief n'avait-il pas eu la charité de se taire? Au moins le supplice du doute et la torture de la méfiance eussent été épargnés à son ami.
--Je devais l'aimer! se dit Platon avec cette sorte de fatalisme qui est une des originalités du caractère russe. Puisque je devais l'aimer, que n'ai-je pu l'aimer aveuglément.
Dans l'affaissement complet du désespoir, il laissa aller sa tête sur sa poitrine et resta péniblement absorbé... Un bruit léger attira son attention: de l'autre côté du pavillon, encadrée dans un bosquet de lilas, Dosia le regardait douloureusement, les mains jointes et abandonnées sur sa robe. Comme il levait les yeux, elle lui fit un signe de tête sérieux, presque solennel, et glissa entre les deux murailles de feuillage.
Platon n'essaya pas de la rejoindre et resta tristement préoccupé jusqu'au moment où la cloche l'appela pour le déjeuner.
La maison Zaptine était le temple du brouhaha. Si ce dieu a jamais eu des autels, l'encens qu'on brûlait pour lui dans cette demeure devait lui être particulièrement agréable, car il y séjournait de préférence.
Pendant deux grandes heures le déjeuner rassembla tour à tour les membres de la famille et les visiteurs. Par une de ces faveurs spéciales que la Providence met en réserve pour les gens indécis, ceux qui avaient quelque chose à se dire ne parvenaient pas à se rencontrer, les uns entrant, les autres sortant toujours mal à propos. On finit pourtant par se réunir au complet, ou à peu près.
--Qu'allez-vous faire aujourd'hui? dit madame Zaptine. Il faudrait aller vous promener.
Une partie de plaisir fut vite organisée. On devait prendre le thé dans la forêt, puis revenir le long de la rivière, alors haute et superbe, qui baignait des prairies magnifiques. Un fourgon partit en avant avec le cuisinier, le ménagère, le buffetier et toute les friandises imaginables.
Vers quatre heures, la compagnie se mit en route: les uns en calèche, les autres en drochki de campagne,--longue machine roulante où l'on ne peut guère tenir en équilibre qu'à condition d'être très-tassé, en vertu sans doute de l'attraction moléculaire. Dosia avait voulu monter son cher Bayard, qui, en l'absence de sa jeune maîtresse s'était encore perfectionné dans l'art de défoncer le tonneau. L'inspection des remises ayant prouvé l'impossibilité absolue de se servir des selles d'hommes, mises hors d'usage par un trop long abandon, force fut aux jeunes gens de monter dans les équipages.
Dosia, vêtue d'une longue amazone en drap bleu foncé, coiffée d'un large feutre Henri IV orné du classique panache blanc, maniait sa monture avec une aisance parfaite. Pendant cinq minutes elle trotta paisiblement à côté de la calèche où sa mère faisait à ses hôtes les honneurs du domaine, mais cette sagesse forcée l'ennuya bientôt; elle cingla d'un coup de cravache Bayard qui fit feu des quatre pieds, s'enleva, rua, couvrit la calèche de poussière et partit comme une flèche dans la direction de la forêt. On ne vit bientôt plus qu'un tourbillon confus sur la route poudreuse.
--Elle va se casser le cou! s'écria la princesse.
--Non! soupira mélancoliquement madame Zaptine; c'est toujours comme ça, et il ne lui arrive jamais rien!
XXIII
En arrivant sous les ombrages de la haute forêt, la compagnie trouva le thé préparé dans une clairière. Le gazon, semé de petits oeillets roses, offrait le plus moelleux tapis; une grande nappe damassée brillait comme une pièce de satin blanc sur le vert de la pelouse; des jattes de crème douce, des pyramides de gâteaux, de larges terrines en verre contenant du lait caillé recouvert de sa crème épaisse et jaune, entourées de glace pilée pour garder plus de fraîcheur, retenaient les coins de la nappe; d'ailleurs, l'air était parfaitement calme et la chaleur fort supportable, même sur la route. Mille fleurettes odorantes se cachaient dans les taillis, à l'abri des grands parasols de la fougère. En haut dans les panaches des bouleaux, dans le feuillage bruissant des aunes, un merle jaseur jetait parfois sa fusée moqueuse par-dessus les gazouillis confus des oiseaux du bois; de lin en loin on entendait l'appel du coucou résonner avec opiniâtreté, forçant l'attention de l'oreille distraite, pour se taire tout à coup, laissant une sorte de vide dans l'orchestre de la forêt.
Dosia vint à la rencontre des équipages. Elle avait mis pied à terre. Son chapeau à la main, sa traîne sous le bras, elle marchait aussi à son aise que dans le salon de la princesse; mais son joli visage avait perdu la mutinerie caressante qui semblait demander grâce d'avance pour l'épigramme prête à jaillir. Ses cheveux, toujours rebelles, ne flottaient plus en boucles dans un filet sans cesse débordé. Depuis qu'elle avait dix-huit ans, Dosia nattait son opulente chevelure; mais les tresses trop lourdes avaient entraîné le peigne et retombaient bien bas sur sa jupe sans qu'elle en prit souci. C'est ainsi qu'elle apparut à Platon, sérieuse, presque hautaine, triste, avec une nuance d'amertume dans le pli de sa bouche... Non, ce n'était plus Dosia: c'était une femme qui souffrait et qui voulait souffrir en silence.
Cette apparition resta profondément gravée dans le coeur de Sourof. Il sentait que le cerveau de Dosia travaillait.--Qu'allait-il en sortir? Sagesse ou folie? La sagesse mondaine aura-t-elle le dessus? Ou bien une Dosia nouvelle allait-elle se révéler, plus sérieuse et plus digne d'être aimée?
D'un joli mouvement de tête, la jeune fille secoua ses tresses en arrière, et sa gravité parut s'envoler.
On s'assit par terre, et mille folies commencèrent de toutes parts.
Les tasses qui se renversent, les jattes de crème qui ne veulent pas garder l'équilibre, les assiettes passées pleines qui reviennent vides, sans que personne puisse ou veuille dire comment cela s'est fait, toute cette joie folâtre des repas en plein air déborda bientôt autour de la nappe. Les soeurs de Dosia étaient fort aimables en société; elle réservaient tous leurs défauts pour la vie d'intérieur, sous ce prétexte généralement allégué, qu'en famille il n'est pa nécessaire de se gêner.
Dosia donnait le ton à ce tumulte de bonne société; son petit rire argentin retentissait de temps en temps au milieu des groupes, et Platon écoutait avec une joie mêlée d'angoisse ce rire discret, quoique épanoui,--indice d'un esprit libre et gai.
L'esprit détendu, il se laissa doucement bercer par cette symphonie joyeuse des rires humains mêlés à la gaieté printanière de la forêt.
--C'est fini, s'écria Dosia en se renversant dans l'herbe une main sous la tête. Les pieds perdus dans les plis de sa jupe, elle ressemblait ainsi à ces figures d'anges dont le corps se termine par une longue draperie flottante. C'est fini, Pierre! Maman va me gronder horriblement, mais ça m'est égal, tant pis pour les convenances! Je ne puis dire toi à Sophie, que je ne connais bien que depuis un an, et vous à son mari que j'ai connu toute ma vie. J'ai fait ce que j'ai pu pour obéir à ces convenances... J'y renonce, c'est trop difficile!
Pendant que les fiancés riaient et que madame Zaptine ébauchait une semonce, Platon se leva brusquement. Quelques-uns étaient déjà debout, car le repas touchait à sa fin.
--A moins que la Sagesse en personne ne s'y oppose, dit Pierre, coupant irrévérencieusement la parole à sa tante, ce n'est pas moi qui m'en plaindrai.
Les yeux de Sophie errèrent un instant de son frère à Dosia.
--Je n'y vois point de mal, dit-elle en souriant; mais son regard trahissait une vague inquiétude.
D'un bond elle fut sur pied, et, quittant ce groupe, elle fit quelques pas du côté opposé où Platon portait ses méditations, puis s'approcha d'un tronc d'arbre situé près de la route, à l'extrémité de la clairière. De cette place, elle entrevoyait, au tournant du chemin capricieusement dessiné par la fantaisie des chariots, la masse sombre des équipages et les robes plus claires des chevaux qu'on n'avait pas dételés.
Elle jeta un coup d'oeil de ce côté, puis s'adossa tristement à la vieille écorce rugueuse qui avait reçu les pluies et les neiges de tout un siècle. Elle ne pleura pas... Le matin elle avait dépensé toutes ses larmes; debout, les mains pendantes, elle regardait la terre; une ombre se dessina sur le sentier; elle leva la tête. Platon, revenu, redevenu devant elle, étudiait sa physionomie mobile. Elle ne parut point surprise de le voir.
--Je voudrais être morte dit-elle avec douceur, sans autre expression qu'un peu de fatigue; c'est difficile de vivre!
Frappé au coeur, il garda le silence un instant.
--La vie est longue heureusement, commença-t-il avec un vague sourire. On a le temps de changer....
Le regard de Dosia arrêta sa plaisanterie innocente, qui lui parut sonner aussi faux qu'une cloche fêlée.
--C'est trop difficile de vivre! répéta Dosia en secouant tristement la tête. Il faut pourtant tâcher de s'y habituer! Mais c'est ennuyeux!...
Elle se détacha avec effort du tronc qui la soutenait et s'éloigna. Sa jupe froissait les hautes herbes en passant; toute sa figure délicate et fragile s'élançait svelte et menue comme un des troncs de bouleaux qui l'environnaient... Platon eut envie de l'atteindre, de l'enlever de terre et de lui dire:--Vis pour moi!
--Dosia! cria Mourief de ce ton chantant que les paysans emploient pour s'appeler de lin dans les bois; Dosia, veux-tu que je t'amène ton chevalier français?
--Oui, s'il te plaît, répondit-elle.
Platon retomba dans le gouffre de ses perplexités.
Pierre amena la pauvre bête, douce comme un mouton quand Dosia ne s'en mêlait pas.
--Veux-tu que je lui fasse franchir le fossé? dit-il à sa cousine; tu le monteras sur la route.
--Pourquoi? fit Dosia; il est très-bien ici.
A peine Pierre avait-il eu le temps de vérifier l'étrier que, s'aidant de la main qu'il songeait à peine à lui tendre, la jeune fille était en selle. Il arrangea les plis de sa jupe autour de ses pieds mignons, pendant que Platon, en proie à toutes les rages de la jalousie, se demandait s'il fallait ouvrir les yeux à sa soeur.
Mourief tourna vers lui son visage honnête.
--Elle va se casser le cou! dit-il à Platon en clignant de l'oeil.
Dosia lui allongea un léger coup de cravache qui fit tomber sa casquette blanche dans l'herbe, et rit une seconde; puis, rassemblant son cheval sans prévenir personne, elle sauta le fossé, large de quatre pieds, et arrêta sur place Bayard frémissant d'un si bel exploit.
--Ce ne sera pas encore pour cette fois, dit-elle en flattant le cou de son cheval. Nous ne périrons pas ensemble. N'est-ce pas, mon ami?
Elle prit doucement les devants sans faire de poussière, pendant que le reste de la société s'entassait dans les équipages.
XXIV
Au retour, Dosia ne s'isola point de la compagnie; trottant paisiblement, tantôt à côté du drochki, tantôt auprès de la calèche, elle fit preuve d'une bonne grâce, d'une amabilité que sa mère ne lui connaissait pas.
--Comment! chère princesse, disait madame Zaptine émue jusqu'aux larmes, c'est à vous que je dois ce changement? C'est vous qui avez fait de ma sauvage Dosia cette aimable jeune fille?
--Il est bien resté un peu de l'ancienne Dosia au fond, tout au fond, répondait la princesse en souriant.
Mais madame Zaptine n'entendait pas qu'on dépréciât sa fille; et l'objet de ses commentaires continuai à trotter modestement è l'anglaise et à charmer l'assistance par ses réflexions judicieuses, si bien que ses soeurs, stupéfaites de cette nouveauté, oubliaient positivement d'en être jalouses.
Le chemin de retour suivait le bord de la rivière. A quelque distance, sur l'autre rive, un village étageait ses maisons de bois, les unes noircies par le temps, les autres toutes neuves, rousses et dorées. Le soleil, déjè bas, envoyait au visage des promeneurs des rayons presque horizontaux, et les ombre s'allongeaient démesurément sur le sol.
Dosia s'amusait à trotter dans l'ombre des chevaux de la calèche. Tout le monde était un peu fatigué, et les conversations languissaient.
La rivière coulait assez vite, bleue et profonde. A quelque distance devant eux, deux ou trois perches annonçaient un gué. Beaucoup de rivières, très-hautes au printemps, n'ont plus, en été qu'un filet d'eau: les gués alors sont praticables à pied; mais la saison n'était pas assez avancée pour qu'il en fût ainsi.
Un paysan, conduisant une télègue attelée d'un seul cheval, descendit du village sur la rive opposée et entra dans l'eau, suivant la ligne tant soit peu problématique indiquée par les perches.
Les équipages s'arrêtèrent pour voir comment il opérerait ce passage assez périlleux. Le goût des spectacles est si naturel è l'homme, que nul ne hait un peu d'émotion pour le compte d'autrui.
Le cheval du paysan ne témoignait pas d'un empressement prodigieux à prendre le bain froid que lui préparait son maître; il ne se décida qu'après avoir bien renâclé pour protester de son mieux. Voyant qu'il n'était pas le plus fort, cependant, il avança de quelques pas, puis s'arrêta. Le paysan le laissa souffler un moment.
--L'eau est haute, dit madame Zaptine; il aura quelque peine à s'en tirer.
--Le gué est-il dangereux? demanda Platon.
--Non... Quand on le tient, l'eau ne dépasse guère le poitrail; mais si on le perd, le lit de la rivière descend rapidement, et alors il faut nager.
Le paysan s'était remis en route; le cheval avançait avec méfiance, flairant l'eau; la charrette glissa rapidement... L'homme eut de l'eau jusqu'à mi-corps; le cheval nageait et semblait vouloir se débattre dans son harnais.
--Que Dieu me sauve! cria le paysan avec angoisse.
--Il a perdu le gué! s'écria-t-on tut d'une voix.
Dosia, les sourcils un peu froncés, les narines dilatées, regardait de tousses yeux, mais n'avait pas encore dit un mot.
D'un geste de chasse, serré et rapide, elle ramena sur le devant de la selle les plis traînants de sa jupe d'amazone, cingla Bayard de sa cravache et prit le petit galop.
--Dosia! cria sa mère. Où vas-tu?
Une demi-douzaine de cris effarouchés partirent des équipages; les deux jeunes gens sautèrent sur la route. Mais Dosia était déjà dans la rivière. Bayard connaissait le gué, lui, et n'avait garde de se tromper. Il avançait vaillamment, flairant l'eau non par crainte, mais par précaution.
Quand Dosia fut au milieu de la rivière, une toise environ la séparait encore du cheval en détresse qui battait l'eau de ses pieds; la charrette avait presque disparu; le paysan invoquait tous les saints du paradis. La jeune fille hésita un moment; puis, esquissant un signe de croix rapide, elle quitta le gué; Bayard prit la nage, et ils firent tous deux un plongeon formidable.
Un cri d'effroi retentit sur le rivage. Les deux jeunes gens avaient jeté bas leurs uniformes et s'apprêtaient à entrer dans l'eau.
--Ce n'est pas la peine! cria Dosia. Avec l'aide de Dieu!...
Elle allongea le bras, saisit la bride du pauvre bidet affolé, qui obéit, sentant le salut. Bayard, bien dirigé, retrouva le gué, reprit terre, et, un instant après, les deux chevaux, la charrette et Dosia elle-même, tout ruisselants, arrivaient au rivage, semblables à la cour de Neptune.
Le paysan se confondait en remerciements et en excuses.
--Tu mourras de froid, Dosia! criait madame Zaptine. Il faut avoir perdu la tête! Cette enfant me fera mourir...
Pendant qu'elle gémissait, Dosia était déjà loin. Bayard l'emportait vers la maison, du plus vigoureux galop qui fût dans ses moyens.
Personne ne souffla mot, durant le trajet, dans les deux équipages. Chacun avait trop à faire avec ses propres pensées. Les cochers n'avaient pas eu besoin d'ordres pour mettre leurs équipages ventre à terre, tandis que les yeux des promeneurs suivaient la trace du passage de Dosia marquée par un filet d'eau non interrompu dans la poussière.
Enfin les chevaux hors d'haleine s'arrêtèrent devant le perron.
Malgré la hâte générale, Platon fut le premier dans la salle à manger, et le premier objet qui frappa ses yeux fut Dosia, déjà déshabillée et revêtue d'un grand peignoir de flanelle appartenant à sa mère.
Elle était debout, très-pâle et tremblant de froid. La masse de ses effets mouillés gisait sur le plancher devant elle.
--Je n'ai pas pris la pine de monter, maman, dit-elle en voyant sa mère: on m'a mis vos habits. Voyez comme c'est drôle!
Elle riait, mais ses dents claquaient, quoi qu'elle en eût.
On la coucha sur un canapé; on la roula dans une chaude couverture malgré ses protestations, et le samovar, grâce aux soins des domestiques intelligents apparut aussitôt. Dès la seconde tasse de thé bouillant, Dosia cessa de trembler, et la couleur revient à ses joues.
Alors madame Zaptine, jusque-là fort inquiète, entama un sermon.
--Maman, dit la jeune fille, en lui coupant peu cérémonieusement la parole, mon père m'a enseigné qu'il faut toujours secourir son semblable, même au péril de sa vie; or, il n'y avait aucun péril. Bayard connaît le gué comme pas un;--nous l'avons passé cent fois à nous deux.
--Et la fluxion de poitrine, malheureuse enfant?
--Cela s'attrape aussi au bal, répondit philosophiquement Dosia; et alors cela ne profite à personne. Maman, s'il vous plaît, donnez-moi encore une tasse de thé.
Il fallut bien terminer là cette semonce. Mais Dosia avait une idée, et elle tenait à la mettre à exécution.
--N'est-ce pas, maman, que Bayard s'est bien conduit?
--J'avoue, dit madame Zaptine, que je n'attendais pas cela de lui.
--C'est que vous l'avez toujours méconnu, maman. Il a sauvé son semblable, Bayard. Aussi il mérite une récompense, n'est-ce pas?
--Certainement; veux-tu que je lui fasse donner double ration d'avoine?
--Un picotin d'honneur? Oui, c'est gentil; je vous remercie pour lui, maman, mais je voudrais autre chose.
--Quoi donc?
--Il ne faut plus qu'il traîne le tonneau, maman! C'est un vrai chevalier, vous ne pouvez plus vouloir l'avilir.
Au milieu des rires de la société, madame Zaptine déclara solennellement que Bayard serait désormais dispensé du service domestique. Mais ce n'était pas assez qu'une promesse; il fallut convoquer les cochers et leur intimer l'ordre de ne plus chagriner la bonne bête.
Quand ils furent sortis:
--Je suis très-contente, maman, dit Dosia, je vous remercie. Il me semble qu'à présent je dormirais bien.
--On va te porter dans ta chambre, fit la mère, pleine de sollicitude.
--Me porter! s'écria Dosia en éclatant de rire, me porter comme une corbeille de linge qui revient de la buanderie?... oh! non, j'irai bien sur mes deux pieds!
Elle se leva, rejeta au loin la couverture, dont le pan tomba dans la tasse de sa soeur, et se tirant avec une dextérité merveilleuse de son peignoir deux fois trop long, elle se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna et adressa aux assistants une révérence collective.
--Bonsoir! dit-elle; soupez de bon appétit; moi, je meurs de sommeil.
Son regard évita celui de Platon qui ne l'avait pas quittée depuis qu'il était entré, et l'on entendit son rire dans l'escalier qu'elle avait peine à monter, embarrassée par ses vêtements.
XXV
Dosia dormit tout d'une traite; madame Zaptine eut le cauchemar et Platon ne dormit pas du tout. Le soleil de juin, qui se lève de bonne heure, le trouva assis sur son lit, les yeux ouverts, brisé par une nuit d'insomnie. Ce qu'il avait pensé, souffert résolu cette nuit-là eût suffi pour remplir la vie d'un de ces hommes paisibles qui vont du berceau à la tombe sans avoir connu d'autre souci qu'une heure de retard ou la corvée d'un travail supplémentaire.
Las de son immobilité, il s'habilla et descendit doucement au jardin. Quatre heures sonnaient comme il passait devant le coucou de la salle à manger. Il enjamba deux ou trois domestiques assoupis sur des nattes dans les corridors, suivant la coutume russe immémoriale, ouvrit la porte, fermée patriarcalement d'un simple loquet, et se trouva sur le perron. Sous ses pieds, l'escalier casse-cou descendait vers la pelouse; il s'y aventura, le descendit sans encombre et se mit à parcourir le gazon à grands pas.
Tout était humide de rosée; le soleil envoyait des lames d'or à travers les rameaux et dessinait sur le sable des allées les masses capricieuses du feuillage. L'orchestre entier des oiseaux chantait l'aubade à plein gosier; le bétail, déjà réuni dans les pâturages, donnait de la voix dans le lointain comme une basse continue; parfois une vache laitière, retenue à l'écurie pour les besoins de la journée, répondait à cet appel par un mugissement sourd. Une abeille, éveillée de bon matin frôla la joue de Platon et s'enfonça près de lui dans une grappe d'acacia jaune... Mais le jeune homme n'avait guère souci des séductions d'une matinée de printemps! Dans la feuillée lointaine, le coucou venait de répéter dix-huit fois son appel mélancolique: la superstition veut que le nombre des appels du coucou, quand on l'interroge, soit le même que celui des années destinées à l'être auquel on a songé; Dosia ne quittait pas les pensées du jeune officier;--et, bien qu'il ne fut pas superstitieux, il sentit son coeur se serrer d'une nouvelle angoisse. Devait-elle mourir à dix-huit ans?
Peut-être en ce moment même Dosia se débattait-elle sous l'étreinte de la maladie? Peut-être la mort qu'elle avait appelée la veille planait-elle à son chevet?--Et si elle n'aimait pas la vie "trop difficile", comme elle l'avait dit, Platon n'en était-il pas la cause? N'était-ce pas lui dont le rigorisme outré, la pédante sagesse avaient attristé ce jeune coeur, jadis débordant de joie et de vie? Qu'avait-il besoin d'exiger d'elle une perfection irréalisable?
--Si elle meurt, se dit-il que ferai-je? que sera ma vie! Quels remords! et quels regrets!
Ses pas l'avaient conduit au petit pavillon moisi. Il s'assit sur le banc et regarda la charmille où, la veille, Dosia lui était apparue.
--Comment, se dit-il, n'ai-je pas compris alors qu'elle ne tenait pas à la vie? Comment dans ce regard navré n'ai-je pas lu la fatigue de la lutte incessante?
Il resta longtemps à cette place; la rivière brillait non loin d'un bleu froid; il sentit passer sur lui le frisson de l'onde glacée tel qu'il avait dû passer la veille sur Dosia pendant qu'elle entrait si courageusement dans l'eau.
Il s'accabla de reproches, tut en continuant à marcher au hasard pendant longtemps. Lassé enfin, il rentra, se jeta sur son lit et s'endormit.
Il se réveilla à huit heures. Un bruit de ruche remplissait la maison sonore, entièrement construite en bois de sapin. Il se hâte de descendre dans la salle à manger où madame Zaptine préparait le café elle-même en l'honneur de ses hôtes.
--Eh bien? madame, dit-il, prenant à peine le temps de leur souhaiter le bonjour, comment va Do... mademoiselle Théodosie?
--Mademoiselle Théodosie est là, répondit la voix légèrement enrouée de la jeune fille; je me chauffe au soleil sur le balcon, monsieur Platon.
En trois enjambées il franchit la distance qui le séparait de la porte et se trouva en présence de Dosia. Vêtue de laine blanche, elle s'était pelotonnée dans un grand fauteuil; une ombrelle doublée de rose protégeait sa jolie tête un peu pâle contre les rayons du soleil déjà brûlant.
--Vous ne ressentez aucun mal? dit Platon d'une voix aussi rauque que s'il avait subi l'immersion de la veille. Il n'osait avancer la main vers celle de la jeune fille.
--Je n'ai rien du tout! j'ai dormi comme un loir! Il n'est rien de tel qu'in bain froid pour faire dormir!
--Mais à cette époque de l'année...
--Dans quinze jours, tout le monde se baignera par partie de plaisir! J'ai un peu devancé l'usage, voilà tout! Il n'y a pas là de quoi fouetter le plus petit chat.
Elle se tut et baissa les yeux. Il la regardait comme on regarde un trésor perdu et retrouvé soudain.
--Avez-vous pris votre café? dit-elle pour rompre le silence qui se prolongeait.
--Non!
--Faites-vous apporter votre tasse ici, nous déjeunerons ensemble.
Platon obéit. L'instant d'après un petit domestique apportait un guéridon avec le plateau du déjeuner.
La cordialité vient en mangeant. Si cette vérité n'est pas proverbe, elle mérite de le devenir; mieux que tout le reste, le pain et le sel de l'hospitalité établissent promptement la communauté des impressions. Aussi Dosia se mit-elle bientôt à jaser comme autrefois. De temps en temps une ombre passait devant ses yeux, mais elle la chassait d'un geste enfantin, comme on écarte le sommeil en se frottant les paupières.
Quand les tasses furent vides, Dosia émietta sur le balcon le pin qui lui était resté, et les oiseaux arrivèrent de toutes parts pour profiter de cette aubaine.
--Ils me connaissent, dit Dosia en se laissant retomber dans son fauteuil d'un air heureux et fatigué; ils m'aiment bien.
Elle ferma les yeux sur cette parole. Ses cils noirs portaient une ombre foncée sur ses joues pâles, déjà précédemment amaigries. Platon éprouva un vague sentiment d'effroi.
Le petit domestique vint chercher le plateau. Mourief, puis Sophie s'approchèrent tour à tour de Dosia pour prendre de ses nouvelles. Sophie alla rejoindre la famille dans la salle à manger et ferma doucement la porte du balcon...
Platon était seul avec la jeune fille.
--Dosia! dit-il après un moment d'hésitation.
Elle ouvrit les yeux qu'elle avait refermés, et un flot de sang lui monta au visage.
--Dosia! reprit le jeune homme, j'été très dur avec vous... je vous prie de me le pardonner.
Elle étendit sa main comme pour l'empêcher de parler; il prit cette main glacée et la garda dans la sienne.
--J'avais dans l'esprit, continua-t-il, un idéal de perfection chimérique; je voulais vous obliger à lui devenue semblable... J'ai eu tort: toute créature a ses instincts, ses sentiments, ses impressions qui lui sont propres et qui lui font une originalité;--vous ne pouviez pas...
--Etre pareille à Sophie? interrompit Dosia avec un soupir. Oh! non!
Elle retira sa main que Platon essayait timidement de retenir, poussa un second soupir et détourna les yeux.
--Telle que vous êtes, Dosia reprit Platon, vous êtes bonne et charmante; vous méritez l'estime et l'affection de tous... et vous l'avez.
Un regard interrogateur, habitude de malice ou de coquetterie, glissa entre les paupières de la jeune fille, puis retomba. Elle rougit.
--Je tines plus à l'estime de quelques-uns, dit-elle, qu'à l'estime de tous.
--L'un n'empêche pas l'autre, dit Platon. Vous m'avez inspiré un sentiment profond, que j'ignorais avant vous et qui changera ma vie....
Il s'interrompit ému: ses yeux, fixés sur le visage de la jeune fille, en avaient dit plus long que ses paroles. Elle se souleva brusquement dans son fauteuil et s'assit toute droite.
--J'ai honte, dit-elle d'une voix basse, mais ferme, j'ai grande honte, monsieur Platon, d'avoir volé une estime que je ne mérite pas. Vous m'aimez pour ma sincérité, pour ma franchise,--car d'autres qualités, je ne m'en vois guère! Et bien, cela aussi est de ma part hypocrisie et mensonge. J'aurais dû vous le dire il y a longtemps, mais vous étiez parfois sévère; je me disais: A quoi bon parler de toi à quelqu'un pour qui tu n'es rien?... J'avais tort, je le vois aujourd'hui.
Platon l'écoutais indécis. Une lueur de joie indicible filtrait dans son âme, mais il n'osait y croire.
--Vous venez, reprit-elle, de parler de sentiments qui changeront votre vie. Avant qu'il soit trop tard, avant que ces sentiments fassent votre chagrin comme ils ont fait...
Elle se mordit la lèvre, pâlit puis reprit:
--Je dois vous dire que je ne suis pas ce que vous croyez. L'an dernier, à pareille époque, lasse de la contrainte dans laquelle j'étais tenue ici, j'ai fait une folie qui me coûtera le bonheur de ma vie... Dans un moment d'exaspération, j'ai prié mon cousin Pierre de m'enlever. Il se m'aimait pas. Je crois bien que le le savais, même alors; mais j'avais menacé... peu importe le moyen que j'employai; d'ailleurs j'étais résolue à tout. Il consentit et m'emmena. Mais nous n'avions pas fait quatre verstes que j'avais compris ma faute. Personne n'en avait connaissance, je la regrettais, mon cousin voulut bien me ramener ici, sans me faire les reproches que j'avais mérités. Après cela, monsieur, après une faute qui n'a fait tort qu'à moi, puisque Pierre est innocent, je ne suis plus digne de votre estime... pardonnez moi de l'avoir usurpée si longtemps.
Elle se tut, deux grosses larmes roulèrent silencieusement sur la laine blanche de son peignoir. Elle voulut se contraindre, mais elle n'en eut pas la force; ses sanglots éclatèrent douloureux, brisés comme ceux d'une créature désespérée, pour qui la vie n'a plus de ressources, et elle cacha son visage contre le dossier du fauteuil.
--Dosia, dit la voix de Platon, si près qu'elle tressaillit: Dosia vous êtes un ange... Je le savais!
Elle frémit de la tête aux pieds.
--Vous le saviez! Et vous m'aimiez un peu tout de même?
--Non, je ne vous aimais pas,--pas assez du moins,--pas comme je vous aime à présent. Je me demandais si vous auriez assez de confiance en moi pour parler...
--J'ai voulu le faire cent fois, mais vous étiez si sévère, vous aviez si peu l'air de vous intéresser à moi... j'avais si grand'peur de vous!
--Maintenant, fit Dosia en souriant--ce sourire dans ses yeux mouillés lui donnait une grâce idéale,--j'ai encore un peu peur de vous, mais pas tant! Est-ce que vous m'estimez vraiment? Ah! j'ai bien souffert de cette estime que je croyais volée!
--Oui, je vous estime quelque peu, répondit Platon en souriant aussi. Vous êtes comme Bayard: vous avez sauvé votre semblable.
--Oh! quelle vétille! s'écria Dosia.
--Je n'en ai pas fait autant! mais comme je suis plus sage que vous, cela rétablit un peu la parité. Vous rappelez-vous ce jour où nous sommes tombés d'accord qu'il vous faudrait un mari très-sage?
--J'ai bien pleuré ce jour-là! murmura Dosia.
--Vous ne pleurerez plus. Me trouvez-vous assez sage pour être votre mari?
Dosia le regarda, lui tendit les bras, puis, par un mouvement de pudeur virginale, les replia sur sa poitrine et s'affaissa dans le fond du fauteuil, toute pâle, mais sans le quitter des yeux.
Il l'enleva et l'entraîna,--la porta presque,--jusque dans la maison.
Madame Zaptine eut alors une belle occasion de lever les bras au ciel à cette apparition incongrue, mais elle la manqua. Sophie la prévint d'un mot.
--Je crois, chère madame, dit-elle tranquillement, que mon frère à quelque chose à vous communiquer.
--Madame, dit Platon, veuillez m'accorder la main de mademoiselle Théodosie.
Dosia ressuscitée d'un coup de baguette, monta mettre une robe, et au bout d'un quart d'heure réapparut, coiffée, habillée,--digne, en un mot, de sa nouvelle position de fiancée. On dansa, on joua à colin-maillard; le vieil orgue de Barbarie qui jouait le Calife de Bagdad et Aline, reine de Golconde, fut si bien mis à contribution, que la manivelle en resta dans la main trop zélée de Mourief; enfin, on fit tant de bruit et l'on s'amusa si bien que, jusqu'à l'heure du repos, les soeurs de Dosia n'eurent pas le temps de méditer sur la grande injustice que la destinée leur avait faite ce jour-là.
--Nous nous marierons dans huit jours, dit Platon comme on servait la soupe.
--Comment! comment! cria madame Zaptine, et le trousseau?
--Ce n'est pas le trousseau que j'épouse; nous aurons le trousseau plus tard. Mais nous nous marieront dans huit jours, en même temps que Sophie. N'est-ce pas, Dosia?
--Certainement, fit celle-ci. J'emmène Bayard.
--Quel bonheur! s'écrièrent les soeurs toutes d'une vois.
--Ne vous réjouissez pas trop, fit Dosia en levant l'index d'un air menaçant; sans quoi je vous laisserais mon chien.
On demanda grâce, et il fut convenu que Dosia emmènerait aussi son chien.
En sortant de table, toute la société descendit l'escalier casse-cou, et madame Zaptine, fidèle é une habitude de sa jeunesse, alla s'asseoir sur la balançoire flexible. Depuis trente-huit ans elle venait y faire un peu d'exercice après le dîner pour activer sa digestion.
Elle n'était pas assise depuis une demi-minute que deux de ses filles vinrent l'y rejoindre, puis Dosia, suivie de Platon qui riait, enfin toute la compagnie, è l'exception de Mourief qui, debout, à dix pas, les regardait en fumant sa cigarette.
--Vous avez l'air d'un vol d'hirondelles perchées sur un fil télégraphique, dit-il en se délectant à cette vue; ma tante surtout, par sa diaphanéité.
Madame Zaptine rit de bon coeur; elle était si contente ce jour-là qu'elle avait oublié d'être malade. La balançoire se mit en branle. Mourief les regardait sauter d'un air amusé.
--Dis donc, Dosia, s'écria-t-il, te souviens-tu? l'an dernier...
Il s'arrêta vexé, craignant d'avoir fait une sottise.
--Oui, je m'en souviens, répondit Dosia en regardant Platon. Tu n'étais pas aussi aimable qu'aujourd'hui! Allons, viens aussi faire un tour de balançoire.
Pierre jeta sa cigarette, vint s'asseoir près de Sophie et donna une vigoureuse impulsion à la planche lourdement chargée. Au milieu des rires chacun prit le mouvement.
--Vous allez casser la balançoire, criait madame Zaptine en faisant de vains efforts pour s'arrêter.
--Ça ne fait rien, ma tante, répondit Mourief. Allons! Hop! hop! en famille!