DOSIA (continued 2)
Reading edition
C'était rigoureusement vrai. Pierre s'inclina respectueusement devant Dosia, qui lui fit une inclination de tête à la fois sèche et cérémonieuse. Platon, adossé au chambranle de la porte, les regardait avec un certain malaise.
Pierre prit bravement son parti, s'assit sur une chaise qui se trouvait près de la jeune fille et entama la conversation.
--Vous vous êtes toujours bien portée, cousine, lui dit-il, depuis que j'ai eu le plaisir de vous voir?
--Je vous remercie, mon cousin, répondit-elle. J'ai attrapé un rhume.
Elle toussa deux ou trois petites fois, puis continua de feuilleter un album.
--Et mon excellente tante n'a pas été malade! reprit Pierre sur le même ton.
--Non, nom cousin, je vous remercie: pas plus qu'à l'ordinaire.
Pierre ne put y tenir. Sa malice naturelle l'étouffait depuis un instant; le cercle bête et compassé qui les entourait lui inspirait la plus véhémente envie de faire quelque sottise.
--On ne vous a pas mise en pénitence pour votre dernière escapade?
--Non, mon cousin! Et j'ai gardé mon cheval, et mon chien couche sur le pied de mon lit, et j'ai une chambre à coucher pour moi toute seule!...
--Ça ne m'étonne pas, riposta Pierre, si vous avez pris votre pour camarade de chambrée...
--Et je fais tout ce que je veux à présent! conclut-elle avec un regard de colère.
--Ça toujours été un peu votre habitude, répliqua son cousin sans se troubler. Je suis bien aise d'apprendre que vous avez fait des progrès... Et le piano?
La princesse, qui les étudiait du coin de l'oeil, vit que la querelle allait s'engager et se hâta d'appeler Pierre à son côté, pendant que Platon prenait la place restée vacante. Dosia redevint aussitôt grave et posée; la rougeur que la colère avait appelée sur ses joues tomba, et son délicieux visage reprit l'expression de malice enfantine et tendre qui la rendait si séduisante.
--Là, monsieur Pierre, dit Sophie, qui ne pouvait s'empêcher de rire, attendez que nous ayons pris une tasse de chocolat. Ne renouvelez pas les hostilités avant la fin de l'armistice. Vous aurez le temps de vous quereller; la journée est longue.
--Elle est intolérable avec son aplomb, murmura Pierre encore ému.
--C'est vous qui avez commencé.
--Je l'avoue. Mais elle n'aura pas le dernier mot...
--N'oubliez pas qu'elle est mon hôte, monsieur Mourief. Pour l'amour de moi, soyez patient.
--Pour l'amour de vous, princesse, je ferai tout ce que vous voudrez! dit spontanément Pierre en levant les yeux vers le beau visage qui se penchait vers lui.
--Je vous remercie et je compte sur votre parole.
La princesse s'éloigna, et l'on servit le chocolat, après quoi la société se dirigea vers le lac où les régates devaient avoir lieu.
XII
La flottille de Tsarkoé-Sélo est une chose bien curieuse. Elle a son amiral,--non pas un amiral d'eau douce, s'il vous plaît! Ce service est d'ordinaire confié à quelque officier de marine, en récompense d'une action d'éclat où il a été blessé assez grièvement pour être exclu du service actif.
La flotte de Tsarkoé-Sélo se compose de tus les modèles d'embarcations légères employées dans l'étendue de l'empire. Tout s'y trouve, depuis la périssoire en acajou, le podoscaphe élégant, depuis la péniche réglementaire, le youyou, la simple barque plate où les mamans ne craignent pas de s'embarquer, jusqu'à la barque des Esquimaux, en peau de veau marin, jusqu'à la jonque chinoise, qui s'aventure dans les eaux de l'Amour, jusqu'à l'embarcation kamtchadale, étroite et baroque, jusqu'à la longue pirogue, maintenue en équilibre par des perches transversales. Les modèles originaux, amenés à grands frais des plus lointaines extrémités de l'empire, sont conservés dans une sorte de musée auquel a été assigné pour demeure une espèce de château assez laid, en briques brunes, flanqué de deux pseudo-tours rondes; mais les copies de ces modèles sont à la disposition des amateurs. On peut, à toute heure du jour, s'embarquer seul sur le navire de son choix, ou se faire promener pendant une heure sur les flots limpides du lac; tout cela gratis; libre au promeneur généreux de récompenser le matelot qui lui présente la gaffe et l'amarre, ou qui rame pour lui sous les ardeurs du soleil pendant qu'un dais de toile protège les belles dames ou les élégants officiers.
C'est cette flottille étrange et variée qui devait concourir aux régates. Parmi tant d'embarcations différentes, on avait fini par établir une sorte de classification, tant à la voile qu'à la rame.
Les grands-ducs étaient les premiers à concourir, à la voile, avec les grandes péniches hardiment cambrées; les simples mortels se contentaient de la rame; de jeunes officiers s'étaient fait inscrire pour les courses en podoscaphe et en périssoire, courses qui offrent toujours un élément comique en raison des accidents inévitables et du maniement bizarre de la pagaie.
Lorsque la société de la princesse arriva au bord du lac, une foule parée, composée de tout ce que Tsarkoé-Sélo et sa voisine Pavlovsk avaient de plus élégant et de plus riche, se pressait sur les bords de cette immense coupe de cristal.
Pétersbourg et les environs avaient aussi envoyé leur contingent de spectateurs. Les gens du peuple, peu nombreux, se groupaient instinctivement dans les endroits peu favorisés, d'où l'oeil n'embrassait qu'une étroite partie du parcours, tandis que la noblesse et la haute finance se rapprochaient de l'embarcadère impérial, où la famille du souverain présidait à ces jeux.
Des tapis et des sièges de velours couvraient le large espace dallé de marbre. Sur les marches énormes qui descendaient jusque dans le lac, s'étageait la gracieuse guirlande des demoiselles d'honneur, des pages, des officiers de service, tous en pimpant uniforme, en fraîche toilette d'été. Les gros généraux massifs soufflaient un peu plus loin sous le poids de l'uniforme trop juste et des lourdes épaulettes.
C'était la cour encore, mais en villégiature, avec une étiquette bien restreinte, la cour, pour ainsi dire, en famille.
La princesse Sophie s'était fait garder quelques places non loin de l'embarcadère, et ses amis lui formèrent une garde d'honneur compacte.
Le signal fut donné, les gracieuses embarcations s'élancèrent, les voiles de toutes formes découpèrent sur le ciel des courbes élégantes, puis disparurent derrière l'île qui occupe le milieu du lac. On les aperçut à travers une clairière, puis elles disparurent encore.
Les yeux se fixèrent avec avidité sur la pointe de l'île où devaient apparaître les voiles rivales.
Une péniche blanche sortit la première de la verdure et se dirigea vers le rivage; par une manoeuvre audacieuse, le grand-duc A..., qui tenait la barre, vira de bord presque auras du cap et obtint une avance considérable sur les autres, qui avaient sorti du champ pour doubler la pointe.
Un cri d'admiration partit de toutes les bouches, aussitôt contenu par le respect, et, une demi-minute après, un coup de canon--canon de poche, s'entend,--annonça que le jeune vainqueur recevait, au son des fanfares, le prix de sa hardiesse.
--Ce n'est pas étonnant, grogna un pessimiste, quand on est né grand amiral de Russie...
--Encore faut-il le devenir répondit un optimiste.
La musique militaire exécuta une marche joyeuse, et la seconde course commença.
Il faisait beau, trop beau, car le soleil réverbéré sur le miroir du lac, était aveuglant malgré les ombrelles de soie. Dosia seule avait l'air de ne pas s'en apercevoir; elle absorbait le spectacle qui lui était offert, avec toute l'avidité d'une jeune plante qu'on arrose.
--Je voudrais bien avoir gagné le prix! dit la jeune fille à la princesse, sa voisine.
--Pour avoir la coupe d'argent? lui demanda celle-ci.
--Non; pour avoir eu à donner ce coup de barre. C'était un joli coup de barre, droit comme un I. Ce doit être amusant: il faudra que j'aie une péniche à la campagne.
--Pourquoi pas un bateau à vapeur? murmura Pierre à l'oreille de sa cousine.
Celle-ci se retourna, les yeux pleins d'éclairs, et fit un imperceptible mouvement. Certes, trois mois plus tôt, Pierre n'aurait pas évité l'affront d'un soufflet public:--mais Dosia semblait s'être modérée depuis leur dernière et orageuse entrevue. Il en fut quitte pour la peur, et un petit mouvement de recul qu'il n'avait pu retenir;--ce que voyant, Dosia se mit à rire, suffisamment vengée.
Les régates se succédèrent et finirent par se terminer à la satisfaction générale. Aussitôt, pendant que la famille impériale retournait au palais, le lac se couvrit de promeneurs; les embarcations, délaissée pendant l'été, redevenaient à la mode, à partir des régates, et l'on se les serait disputées, sans l'extrême courtoisie de ce bonde bien élevé.
La princesse se procura pour elle et sa compagnie la grande pirogue, qui contient une douzaine de personnes; les jeunes gens prirent les rames, la princesse et Dosia les imitèrent, et la joyeuse société se promena bientôt et à travers sur les ondes ridées par une aimable brise.
--Mon Dieu Pierre, que tu rames mal! s'écria Dosia impatientée.
S'apercevant que, fidèle à son habitude d'enfance, elle avait tutoyé son cousin, elle se troubla légèrement.
--Que vous ramez donc mal, mon cousin! reprit-elle en contralto, avec une gravité qui fit rire toute l'assistance.
--Très-chère et très-honorée cousine, repartit Pierre, tout le monde n'a pas comme vous, des dispositions aussi brillantes que naturelles pour les exercices spéciaux aux jeunes garçons.
Dosia le regarda de travers, et, remettant la pirogue dans sa route d'un vigoureux coup de rame:
--C'est vrai, dit-elle j'aurais dû être un garçon! Comme ç'aurait été amusant! Quand je pense qu'on m'aurait ordonné tout ce qu'on me défend! Ça n'est pourtant pas juste!
L'hilarité reprit de plus belle. Malgré un grand mal de tête qu'il avait attrapé à regarder le soleil sur le lac, Platon lui-même ne put réprimer un sourire. Dosia se pencha sur don aviron et fit voler la pirogue de façon à rendre sérieuse la tâche de ceux qui la secondaient.
--Halte! dit-elle au bout d'un moment.
Et les rameurs se reposèrent sur leurs avirons. Le spectacle qui les environnait était réellement unique. Le chemin de sable qui fait le tour du lac fourmillait littéralement de promeneurs. Tous les bancs étaient occupés. Les toilettes les plus diverses les teintes les plus douces comme les plus éclatantes ressortaient sous la verdure, déjà légèrement touchée par les premières atteintes de l'automne. L'air était incroyablement pur, et pourtant la mélancolie des premiers brouillards se faisait sentir sous la sérénité de ce jour ensoleillé.
Mais la princesse et son frère échangèrent un regard où se lisait cette même pensée. Dosia n'était pas à l'âge où l'on pense à l'automne, ni même au lendemain. Elle regardait la rive, le bain turc près duquel la pirogue passait lentement, emportée par la vitesse acquise, les buissons de roses du Bengale, les cascatelles qui alimentent le lac, le joli pont de marbre qui plane au-dessus des misères de ce monde avec sa colonnade rosée et ses balustres à jour, tout cet ensemble gracieux, harmonieux, non dépourvu de grandeur, qui caractérise Tsarkoé-Sélo;--elle regardait la foule élégante et distinguée, les saluts échangés, les signes d'amitié, les arrêts pour une courte conversation;--et ses impressions confuses se traduisirent en une seule phrase:
--C'est ça le monde? c'est joli, je voudrais bien y aller!
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
--Il faut d'abord être bien élevée à la maison, pour aller dans le monde, lui dit à demi-voix Pierre, qui était assis devant elle.
Il s'attendait à une verte réplique: à son extrême surprise, Dosia poussa un soupir,--un soupir de regret plutôt que de contrition, mais il ne faut pas tout demander à la fois,--et reprit son aviron sans répondre.
--Est-ce vrai, princesse, dit tout à coup la jeune indisciplinée, sans discontinuer son exercice; est-ce vrai que je suis si mal élevée?
Elle n'avait pas parlé haut, la princesse était sa voisine, on ne l'avait pas entendue. Sophie lui répondit sur le même ton:
--Non, mon enfant, pas si mal que vous croyez: assez mal, à la vérité.
--C'est dommage... soupira Dosia. Mais est-ce que ça m'empêchera de m'amuser dans le monde? Vous savez que maman me présente cet hiver?
--Cela vous empêcherait certainement de vous amuser, si vous ne deviez pas changer; mais, soyez sans crainte, d'ici à trois mois vous serez beaucoup plus...
--Convenable! souffla Pierre qui se mit à ramer avec conviction.
Dosia ne releva pas cette nouvelle impertinence, et son cousin commençait à être inquiet de cette réserve inusitée, quand on aborda.
Le débarquement s'opéra sans encombre. Platon descendu le premier, offrit la main aux dames et les déposa toutes sur le chemin. Dosia seule était restée en arrière avec Mourief, qui retirait une rame de l'eau non sans quelque difficulté, car, n'étant né amiral, lui, il la soulevait par le plat au lieu de la retirer par le travers.
--Savez-vous nager, mon cousin? lui dit-elle tout doucement, en retenant de la main gauche les plis de sa robe.
--Mais oui, ma cousine.
--Eh bien, nagez maintenant! s'écria-t-elle en franchissant d'un bond le bord de la pirogue sans toucher à la main que lui offrait Platon.
Elle se retourna avec un mouvement de chat qui court après sa queue et repoussa vivement la pirogue loin du rivage.
Pierre avait roulé au fond de la frêle embarcation, et, n'était le mouvement instinctif qui l'avait fait se cramponner au banc, il eût passé par-dessus bord. Sans se troubler, il se releva et chercha les avirons, mais n'en trouva qu'un: les autres avaient été remis au matelot de service et gisaient sur l'embarcadère.
Il se croisa les bras et regarda dédaigneusement le rivage.
--Eh bien! lui cria Platon, est-ce que tu vas passer la nuit sur le lac? Veux-tu une mandoline?
--Envoie-moi plutôt un remorqueur, lui cria Pierre, qui leva en signe de détresse son unique aviron.
Dosia, la tête un peu de côté, contemplait son ouvrage avec une satisfaction évidente. La princesse était contrariée; les autres riaient de bon coeur.
Platon regardait Dosia, et la conviction pénétrait en lui, de plus en plus profonde, que Pierre n'avait rien caché, et que cette enfant n'était qu'une enfant.
--Il n'est pas possible qu'elle joue ainsi avec un homme qui aurait fat battre son coeur, se disait-il; ce serait le dernier degré de l'imprudence!
Et une satisfaction réelle entra en lui, absorbant peu à peu son mal de tête. A mesure que ses doutes s'évaporaient, sa souffrance diminuait, et il se sentit soudain léger comme une plume.
Il n'y avait aucune barque disponible pour remorquer le promeneur solitaire, qu'un courant presque insensible emportait vers l'île,--déserte, hélas!--lorsque fort heureusement un podoscaphe monté par un de ses camarades de régiment vint le reconnaître.
--Es-tu un navigateur audacieux ou une simple épave? demanda le nouveau venu.
--Tout ce qu'il y a de plus épave, mon cher. Ramène-moi au rivage, il y a une récompense.
--Comme pour les chiens perdus alors? s'écria le joyeux officier. Tiens, prends le bout de mon mouchoir de poche et je te remorque.
Ils arrivèrent ainsi au débarcadère, non sans une série de fausses manoeuvres qui firent la joie des assistants.
En touchant le sol, Pierre, Pierre salua sa cousine avec toute la connaissance qui lui était due.
--Bah! lui dit celle-ci en haussant les épaules, qu'est-ce que cela prouve?
--En effet, répliqua Mourief, je me demande ce que cela prouve!
--Cela prouve que vous ne savez pas vous tirer d'affaire. On se jette à l'eau, on nage d'un bras, et l'on ramène son embarcation.
--Grand merci, cousine! c'est bon pour vous, ces amusements-là! Je n'ai pas de goût pour les bains forcés, repartit le jeune homme, piqué de ce dédain.
--Voyons, mes enfants, faites la paix, dit la princesse; faut-il qu'on soit toujours à vous réconcilier.
--Oh! nous réconcilier! c'est impossible, s'écria Dosia. Nous somme brouillés de naissance. Nous n'avons jamais pu nous entendre...
Un éclair de malice glissa obliquement des yeux de Pierre à ceux de sa cousine, qui rougit soudain et se hâta d'ajouter avec l'honnêteté de sa nature hostile au mensonge:
--Nous entendre pour longtemps!
Et Platon sentit son mal de tête revenir avec une nouvelle violence.
XIII
On avait dîné depuis une heure, et les conversations languissaient; la princesse proposa de retourner au parc, son offre fut acceptée avec empressement. Les dames qui étaient venues de Pétersbourg furent reconduites jusqu'au chemin de fer, et les quatre promeneurs, livrés à leurs propre ressources, se dirigèrent vers les grands tilleuls qui sentent si bon au mois de juillet, et dont l'ombre est si douce les soirs d'été.
Platon marchait devant, à côté de Dosia; celle-ci trouvait toujours moyen de se tenir le plus loin possible de son cousin, que pour l'heure elle détestait cordialement.
--Mademoiselle Théodosie dit le jeune capitaine, comment trouvez-vous notre Tsarkoé?
--Charmant, répondit la jeune fille; mais, si vous ne voulez pas que je modifie mon opinion, ne m'appelez pas Théodosie. Ce n'est pas ma faute si j'ai reçu ce vilain nom au baptême, et je ne vois par pourquoi c'est moi qui serais punie d'une faute qui n'est pas la mienne.
--Ce n'est pas un vilain nom répliqua poliment Platon.
--C'est un nom de femme de chambre. Enfin je n'y puis rien. Appelez-moi Dosia.
--Eh bien! mademoiselle Dosia, vous plaisez-vous ici!
La jeune émancipée hésita un instant.
--Oui... non, répondit-elle enfin;--décidément non: il n'y a pas assez de liberté.
--Et vous voulez aller dans le monde! C'est bien pis!
--Vous croyez? Mais il y a des compensations?
--Bien peu! vous le verrez vous-même. D'ailleurs, j'ai tort de vous enlever vos illusions d'avance; vous le perdrez assez vite quand le moment en sera venu.
--C'est ce que me disait ma gouvernante anglaise... Vous savez que j'ai eu une gouvernante anglaise?
--Je l'ignorais. Que vous disait cette demoiselle?
--Oh! ma chère mis Bucky! je n'ai jamais rien vu de plus drôle! Imaginez-vous, monsieur Platon, une longue perche, sèche, anguleuse, avec des robes neuves qui avaient l'air d'être vieilles, des cheveux qu'elle faisait onduler de force et qui désondulaient sur-le-champ, de longues oreilles rouges avec de longues boucles d'oreilles en lave du Vésuve,--et de longues dents blanches, encore plus longues que ses boucles d'oreilles. Ma chère mis Bucky, je l'ai adorée!
--Longtemps?
--Deux étés. Maman la prenait pour l'été. Elle devait nous enseigner l'anglais, pour la conversation, vous savez? mais comme elle avait pour idée fixe d'apprendre le français, je lui ai appris la langue des diplomates.
--A-t-elle fait des progrès, au moins?
--Immenses, répondit Dosia avec un joli éclat de rire.
--Que lui avez-vous appris spécialement?
--Des chansons que ma gouvernante française m'avait laissées: Le Petit Chaperon rouge, Maître Corbeau et le Petit Oiseau.--Mais J'avais changé les airs: elle chantait Petit Oiseau sur l'air de Maître Corbeau, avec des yeux levés au ciel et une expression sentimentale... C'était bien amusant!
Dosia fit entendre le petit rire contenu qui était chez elle l'indice d'une joie délirante.
--Je vois bien ce que miss Bucky a appris chez vous, dit Platon en souriant, mais je ne saisis pas ce qu'elle vous a enseigné?
--Oh! reprit Dosia devenue sérieuse, bien ces choses! La Ballade de sir Robin Gray, l'art de faire des paysages avec de la sauce et une estompe..., vous savez? on barbouille tout le papier, et puis on enlève les blancs avec de la mie de pain. Il n'y a rien de plus drôle.
--Et puis?
--Et puis la morale et la philosophie, et les synonymes anglais. Voilà!
--C'est quelque chose, répondit Platon en s'efforçant de garder son sérieux. Et à votre gouvernante française, que lui devez-vous?
--Celle-là, répondit Dosia en secouant la tête d'un air capable, c'était une révolutionnaire. Elle m'a enseigné l'histoire, la broderie sur filet,--mais j'aime mieux la tapisserie, c'est plus amusant,--les vers de Victor Hugo et les principes immortels de 89. Ça, je l'ai compris tout de suite. Nous avons lu les Girondins. J'ai pleuré. C'était superbe. Je ne rêvais plus que déesse de la liberté, bonnet rouge et révolution.--Elle faisait aussi très-bien les conserves et n'avait pas sa pareille pour amidonner le linge fin. Mais je ne l'ai pas eue très-longtemps; maman a prétendu qu'elle me rendait intraitable.
--Comment cela?
--Vous comprenez que, d'après nos principes, quand maman me défendait quelque chose sans m'expliquer pourquoi, naturellement je faisais ce qu'elle m'avait défendu; de là des orages.
--Et votre gouvernante, que disait-elle alors? fit Platon.
--Elle me disait qu'il fallait obéir à maman, que les enfants doivent la soumission absolue à leurs parents et à leurs instituteurs; et quand je lui résistais, elle me mettait en pénitence. Alors je me suis dit qu'il y a évidemment principes et principes; il y en a qui sont bons pour les gouvernants et d'autres qui sont meilleurs pour les gouvernés, et j'ai pensé que lorsque ce serait à mon tour d'être dans les gouvernants, de serait beaucoup plus agréable.
--Parfait! conclut Platon.
--Aussi depuis ce temps-là je n'aime pas les théories; sur le papier ça fait très-bien, mais quand on a une élève têtue, il n'y a pas de principes immortels qui tiennent, on la met en pénitence.
--Bravo! dit Platon; voilà un raisonnement pratique. Avez-vous eu longtemps votre révolutionnaire?
--Deux ans, et je l'ai bien regrettée. C'était pourtant la meilleure de nos gouvernantes. Elle était si bonne quand ses théories lui étaient sorties de la tête! Je crois qu'elle était un peu...
Dosia frappa légèrement son joli front du bout de son index et prit un air entendu.
--Mais, reprit-elle avec vivacité, c'était une personne admirable! Elle avait un coeur généreux, une charité sans bornes; elle donnait tout ce qu'elle possédait à nos pauvres paysans, qui n'étaient pourtant ni de son pays ni dans ses principes. Je l'aimais bien mieux que la gouvernante allemande qui lui a succédé.
Platon s'amusait fort de ce bavardage; il se retourna; derrière lui, sa soeur et Pierre marchaient d'un pas régulier, assez rapide, et causaient avec animation. Il revint à Dosia, qui méditait.
--A quoi pensez-vous? lui dit-il doucement.
--Je pensais à ma gouvernante allemande. Elle était bien drôle, allez! Elle avait sa grande bouche toute pleine de beaux sentiments, à la place des dents qui lui manquaient: Sallenstein, Die Roeber, Ich habe genossen das erdische Gluck; tout y passait. Elle me faisait jouer du Schumann à quatre mains, ça m'ennuyait horriblement;--et puis, quand il s'est agi de compter avec maman, elle s'est montrée aussi intéressée qu'un vieux juif. C'est ça qui m'a fait souvenir de la soupe au mysotis!
--Quel est le potage que vous désignez sous ce nom? fit Platon quelque peu surpris.
--Comment, vous ne savez pas? On voit bien que vous n'avez pas eu de gouvernante allemande! fit Dosia avec un petit éclat de rire. Les belles paroles, les belles pensées,--les grandes, celles qui viennent du coeur, ajouta-t-elle en clignant de l'oeil avec une indicible raillerie,--l'éther et les étoiles, et les anges que emportent les âmes, les désillusions et les enchantements, l'idéal du devoir, le désintéressement des biens de ce monde, l'abnégation du moi, et le revoir dans une vie meilleure, et les lotus au bord du Gange... Ouf!!
Dosia termina cette nomenclature par un soupir et ajouta tranquillement:
--Tout ça, c'est de la soupe de mysotis.
--Je comprends! dit Platon. Vous avez une limpidité d'élocution qui ne laisse pas de place à l'erreur.
Dosia le regarda un instant, prête à se fâcher de la raillerie, puis elle sourit d'un air content.
--La meilleure de toutes, reprit-elle, a été ma gouvernante russe: mais je ne l'ai eue que trois jours. Elle portait les cheveux courts, elle avait des lunettes bleues, et elle était nihiliste. Quand maman a vu apparaître sur la table d'études: "Force et matière", vous savez? elle lui a dit tout doucement de sa voix fatiguée:
--Mademoiselle, vous pouvez faire vos malles.
Et les lunettes bleues ont disparu pour jamais de notre horizon.
--Vous avez eu une éducation assez variée, à ce que je vois, dit Platon, non sans quelque pitié pour cette vive intelligence si mal cultivée.
--Oui... mais cela ne m'a pas fait de mal; j'ai appris à juger les choses!...
Cette idée parut si bizarre au jeune capitaine, que, pris d'un fou rire, il s'arrêta et s'assit sur un banc. Dosia, peu flattée, mit ses deux mains mignonnes derrière son dos et pencha un peu la tête de côté pour lire sur le visage de cet interlocuteur trop gai.
Pierre et Sophie s'approchèrent aussitôt, prêts à partager l'hilarité du jeune homme. Mourief n'eut pas besoin d'explication: l'attitude de sa cousine lui parut suffisamment éloquente.
--Dosia a dit une bêtise! fit-il d'un air charmé. Enfin! j'attendais ça depuis ce matin.
La riposte de Dosia partit comme un coup de pistolet.
--On n'attend pas les tiennes si longtemps!
--Bravo! s'écria Platon, lorsque, non sans peine, il eut repris son sérieux. Tu est touché, Pierre.
Celui-ci s'inclinait gravement, chapeau bas.
--J'ai trouvé mon maître! dit-il à Dosia. Très-honorée cousine, à partir de ce jour je dépose les armes devant vous. Je ne suis pas de force. Vous m'avez trop malmené depuis midi...
--C'est bien! fit Dosia enlevant la tête d'un air de reine. Vous avez grandement raison: cette conduite indique chez mon cousin une crainte salutaire, qui est le commencement de la sagesse.
Ils étaient dans un espace découvert, au bord du lac, non loin de l'endroit; la lune s'était levée et les éclairait d'une lumière blanche si intense, qu'elle faisait mal aux yeux sur le gravier blanc.
--Quelle belle soirée, murmura la princesse en s'asseyant auprès de son frère.
--Un temps fait à souhait pour les amoureux, répondit Platon. Nous autres profanes, nous devrions rester chez nous indignes que nous sommes.
Son oeil glissait sur Dosia, épiant l'effet de ces paroles. Mais la jeune fille, le nez en l'air étudiait sérieusement les taches de la reine des nuits.
--Où est le temps, soupira-t-elle, où je croyais à l'homme dans la lune? C'était le bon temps.
--Quel âge pouviez-vous avoir?
--Neuf ans.
La société se remit à rire; mais Dosia n'était pas d'humeur à s'en formaliser ce jour-là.
--Oui, reprit-elle, c'était le temps où mon père m'apprenait à monter à cheval sur son beau Négro, qu'il avait ramené de Caucase; un cheval qui avait appartenu à une princesse géorgienne, et qui ramassait un mouchoir jeté à terre sans interrompre son galop. La belle et bonne bête. Je n'ai jamais été si heureuse. Nous nous promenions à cheval le soir, papa et moi, et nous regardions la lune. Papa me disait qu'il y avait une porte et que de temps en temps l'homme de la lune l'ouvrait pour voir ce que nous faisions. Mon Dieu, que de fois, en marchant dans nos allées, je suis tombée à quatre pattes pour avoir regardé en l'air.
--Que d'autres ont fait comme vous, dit Platon à demi-voix, presque pour lui seul.
Dosia le regarda; son visage enfantin changea d'expression, et elle répondit soudain d'une voix plus grave:
--Il est beau de tomber pour avoir trop regardé le ciel.
Platon, surpris, leva les yeux à son tour; le visage de Dosia, sérieux et doux lui parut transfiguré.
--Le croyez-vous? dit-il sans élever la voix.
Sa soeur expliquait à Mourief un mécanisme très-compliqué de batteuse automobile pour ls travaux des champs.
--Mon père me le disait, et j'ai toujours cru aveuglément à ce que me disait mon père, répondit la jeune fille. Il m'a répété cent fais: Ne te laisse jamais décourager par les obstacles; ne t'arrête jamais à une pensée mesquine; lève toujours les yeux plus haut....
Dosia posa doucement sa main gantée sur la main du jeune homme et la pressa fortement comme pour lui dire merci.
Ils restèrent silencieux pendant un moment.
--Je parle bien rarement de mon père, reprit Dosia très-bas. A la maison, je n'ose pas... ma mère se met à pleurer... mes soeurs ne s'en soucient pas... J'étais sa Benjamine...
--Nous parlerons de lui tant que vous voudrez, répondit Platon. Je serai heureux de connaître un homme de coeur par la trace qu'il a laissée dans la mémoire de son enfant préférée.
Ils s'enfoncèrent dans les souvenirs de Dosia.
Pendant ce temps, Pierre était le plus heureux des hommes. Assis auprès de la princesse, il l'écoutait décrire les machines de son exploitation agricole, et le nombre de vis et des boulons prenait pour lui une importance extraordinaire.
Il était pénétré d'admiration pour ces belles vis et ces heureux boulons qui tenaient les pièces ingénieuses de ces superbes machines. Il se sentait fondre de tendresse à l'idée que ces chefs d'oeuvre de l'industrie avaient l'inestimable bonheur de fonctionner sous les yeux de la princesse quant elle allait dans ses domaines; et soudain l'idée qu'elle allait partir pour un de ces voyages vint le glacer.
--Partez-vous bientôt? dit-il au milieu de la description d'un système de ventilation perfectionné.
--Dans cinq jours. Je ramènerai votre cousine chez sa mère et, de là, j'irai dans mon bien.
--Pour longtemps? demanda Pierre consterné.
--Pour un mois.
--Un mois? Mon Dieu! que ferai-je pendant tout ce temps-là?
--Que faisiez-vous au temps chaud? dit la princesse avec une douce raillerie.
--Dans ce temps-là, répondit Pierre, je ne vous connaissais pas; je n'étais bon à rien.
--Je vous laisserai des livres.
La voix de la princesse avait imperceptiblement baissé pour dire ces mots... Le silence régna un moment sur le banc.
Il est tard! dit tout à coup la princesse. Allons! messieurs, il est temps de rentrer.
Les jeunes gens accompagnèrent les dames jusqu'au logis de Sophie. On prit gaiement une tasse de thé, et l'on se sépara.
--Platon, dit tout à coup Pierre pendant qu'ils regagnaient la caserne, ta soeur est admirable. Je n'ai jamais vu de femme pareille, si sensée, si pratique et si bonne.
--Il n'y en a qu'une au monde, répondit Platon en souriant, comme il n'y a qu'une Dosia Zaptine. Seulement, ma soeur n'a pas de prophète, elle n'a que des adorateurs.
Pierre baissa la tête comme s'il avait reçu une semonce et ne dit plus rien.
XIV
Quelques jours après, la dormeuse de la princesse déposait les deux voyageuses sur ce fameux perron où Pierre avait ramené Dosia à sa famille ébahie.
La même famille, parfaitement calme cette fois, leur souhaita la bienvenue, et la princesse Sophie se trouve, cinq minutes après, assise devant une tasse de thé.
--Vous a-t-elle donné bien du mal? demanda timidement la bonne madame Zaptine, sans désigner autrement sa fille.
Celle-ci, dans une tenue irréprochable, dégustait le thé maternel avec une visible satisfaction.
--Mais, chère madame, elle ne m'a donné de mal du tout! répondit Sophie.
Une rougeur de plaisir couvrit le visage de Dosia. Mais elle garda le silence.
--Est-il possible? soupira madame Zaptine. Ici, nous ne savons qu'en faire!
Une seconde couche de rouge monta aux joues de la jeune indisciplinée, et la satisfaction disparut de ses yeux.
--Je crois, dit la princesse avec douceur, que le système d'éducation que vous avez employé avec elle n'était pas tout à fait celui qui lui convenait....
Madame Zaptine leva les yeux et les mains au ciel.
--Je n'ai employé aucun système, dit-elle avec douleur. Je n'ai pas cela à me reprocher.
--Précisément, répondit Sophie sans rire; je crois qu'un système bien ordonné, approprié à son caractère et à ses facultés...
--Mon mari avait horreur des systèmes, répondit madame Zaptine en portant son mouchoir à ses yeux. C'est lui qui a commencé l'éducation de cette malheureuse enfant... Que n'a-t-il vécu pour achever son oeuvre?
La princesse vit que cette oreille-là était inabordable. Dosia n'avait pas l'air content; Sophie se décida à employer les grands moyens.
--Je pars demain, dit-elle; on prétend que la nuit porte conseil: chère madame, méditez donc cette nuit la proposition que je vais vous faire, et donnez-moi réponse demain matin. Voulez-vous me confier Dosia pour cet hiver? Je me charge d'elle jusqu'au moment où, comme à l'ordinaire, vous viendrez passer trois mois à Pétersbourg. Vous la présenterez alors dans le monde....
Dosia quitta brusquement sa chaise, non sans la jeter par terre, et se précipita au cou de la princesse, pendant qu'un déluge de thé à la crème se répandait sur la table autour de la tasse renversée.
Toutes les soeurs poussèrent une exclamation d'horreur.
--Vous voyez, princesse! dit piteusement madame Zaptine.
Sophie ne put s'empêcher de rire.
--C'est un détail, fit-elle en retenant Dosia et en la faisant asseoir près d'elle; nous changerons tout cela. Je n'ai pas la prétention de remplacer une mère de famille émérite...
--Moi non plus, murmura madame Zaptine.
--Mais, continue la princesse, je suis sûre que Dosia deviendrait parfaite si vous vouliez bien me la confier. Elle a passé six jours chez moi, et elle n'a rien cassé, rien renversé.
--C'est l'air de notre maison qui l'inspire, dit aigrement une soeur aînée.
Dosia était la beauté de la famille, ce qui ne la faisait pas chérir du clan des filles à marier. Elle allait répliquer: sa bonne amie la princesse posa un doigt sur ses lèvres en la regardant. Dosia sourit et se tut,--ce qui ne l'empêcha pas de tirer un petit bout de langue à ses soeurs dès que la princesse eut détourné les yeux.
Madame Zaptine passa une nuit sans sommeil. La perspective de voir Dosia parfaite était bien séduisante, mais la délicatesse de la bonne dame répugnait à donner à la princesse une tâche qui lui paraissait la plus rude des corvées.
Le matin, elle s'en expliqua avec Sophie, qui calma ses scrupules en lui promettant de lui renvoyer sa fille à la première incartade.
Ce grand point obtenu, la princesse eut encore à négocier avec Dosia. Elle s'efforça de lui inculquer un esprit de concorde et de charité à l'égard de ses soeurs, mais elle s'arrêta bientôt, et se borna à exiger de Dosia sa parole d'honneur "de ne pas commencer". La jeune indisciplinée promit et tint parole, mais non sans peine.
XV
L'automne était venu; malgré les efforts des jardiniers, les feuilles mortes, éparpillées par les vents d'octobre, couvraient le lac de taches jaunes et rousses; Tsarkoé-Sélo était presque désert; les fonctionnaires attachés à la cour continuaient seuls è loger dans les maisons de bois, si riantes en été avec leurs péristyle de verdure, si tristes, quand vient l'hiver, avec leur mobilier de perse dont les fleurs bigarrées semblent grelotter sous la bise qui se glisse par les portes mal jointes.
A son retour, la princesse fixa ses pénates à Pétersbourg. Platon trouva un moment pour aller la voir, mais Mourief n'osa pas accompagner son ami. La liberté, le désoeuvrement de la vie d'été avaient pu autoriser de fréquentes entrevues; mais, en ville, la princesse, absorbée par ses relations, ses devoirs mondains, verrait-elle du même oeil les visites du jeune officier?...
S'examinant à la loupe, Pierre se trouvait laid, gauche, bête, ignorant, et se demandait comment une personne aussi distinguée que la princesse Sophie avait pu supporter sa conversation.
Le régiment reprit enfin ses casernements d'hiver, et Pierre, revenu au sein de sa famille après avoir hésité pendant quarante-huit heures franchit pourtant le Rubicon et se rendit chez la princesse Sophie, par une après-midi pluvieuse, afin de la trouver plus sûrement chez elle.
Quatre heures venaient de sonner. Un piano, vigoureusement attaqué, jetait des bouffées de musique dans l'escalier. Pierre se présenta, un peu pâle, le coeur battant très-fort. La princesse recevait,--il entra.
Au fond du grand salon, presque entièrement sombre, car on approchait des jours les plus courts de l'année, deux dames jouaient à quatre mains.
Le piano s'arrêta, la princesse se leva et vint au-devant de son visiteur. Celui-ci, plus troublé qu'il ne convient à un officier de cavalerie,--dans la garde encore!--s'inclina sur la belle main qu'il baisa avec une ardeur comprimée, et se trouva assis auprès de son hôtesse devant une petite table ovale. On apporta une lampe dont l'épais abat-jour rabattait la lumière en cercle étroit sur la table.
La dame restée au piano n'avait pas bougé. Sa présence embarrassait le jeune homme; il ne savait pas ce qu'il pouvait ou ne pouvait pas dire; trop d'idées confuses se heurtaient en lui; le besoin de sauver les apparences était ce qui surnageait le mieux dans l'océan de perplexités qui l'envahissait. Il parla, à tort et è travers, de l'Opéra italien, du théâtre Michel, de mademoiselle Delaporte et de madame Pasca, se proclama amoureux d'une étoile de septième grandeur apparue depuis huit jours au ciel du ballet, et que, par parenthèse il n'avait pas vue.
La princesse, souriant un peu, les mains placidement croisées sur ses genoux, la tête légèrement inclinée en avant, l'écoutait avec bonté, lui tendant la perche lorsqu'elle le voyait prêt à sombrer, et, ô mortification! n'ayant pas l'air de croire un mot de ce qu'il lui disait.
Un silence se fit. Pierre était à bout de ressources. La dame au piano derrière lui, qui n'avait pas bougé, semblait la personnification du reproche.
--Est-ce que tu ne vas pas bientôt t'en aller? lui disait cette présence impitoyable.
Le malheureux jeune homme ramena ses éperons sous sa chaise, prêt à partir;--il n'y avait pas six minutes et demie qu'il était entré, il avait dit au moins vingt bêtises, et il le sentait d'une façon abominablement claire...
Une aiguë du piano grinça tout à coup bruyamment, sous un coup sec du doigt de la dame muette, donnant un la fantastique è la troupe de farfadets qui persécutait Mourief.
Le jeune homme sursaute, saisit sa casquette blanche et fit le mouvement de se lever... La princesse, son mouchoir sur la bouche, était prise d'un accès de fou rire: jamais Pierre ne l'avait vue ainsi;--Il s'arrêta à moitié fou, halluciné, se demandant si c'était lui ou Sophie qui perdait la tête.
La dame du piano se leva lentement, émergea de derrière le jeune officier, et vint se planter en face de lui sous la lumière de la lampe. La princesse riait toujours, et deux larmes provoquées par un rire irrésistible coulaient sur ses joues.
--Dosia?... s'écria Mourief absolument terrifié. C'est un rêve!
--Dites un songe, mon cousin!
"Je l'évite partout, partout il me poursuit."
--En français, continua-t-elle, ça s'appelle même un cauchemar; mais pas dans les tragédies parce que le mot n'est pas assez noble. C'est un mot mal vu, un mot plébéien, vous comprenez?
Pierre ahuri, fit un signe de tête affirmatif.
--Et vous êtes ici? dit-il en essayant de reprendre un peu d'aplomb.
--Mais, comme vous pouvez vous en apercevoir, mon cher cousin.
La princesse avait repris un peu de sang-froid, mais cette réponse la rejeta au fond de son canapé, riant aux larmes et n'essayant plus de se retenir.
--Pour longtemps?
--Tout l'hiver, mon cousin, pour vous servir! répondit gravement Dosia en ébauchant une révérence à la paysanne.
--Je... je vous en félicite; j'en suis charmé, balbutia Pierre en s'inclinant.
--Ça n'est pas vrai, fit Dosia en secouant sentencieusement la tête et l'index de sa main droite; mais c'est toujours bon à dire. J'excuse votre mensonge en faveur de la politesse de votre intention.
Et elle s'assit en face de lui.
--Rasseyez-vous, monsieur Mourief, dit la princesse qui avait enfin recouvré la parole. Il ne faut pas que cette petite fille puisse se vanter de vous avoir mis en déroute.
En effet, Pierre battait en retraite; sur l'invitation de la princesse il se rassit et recommença à dire des bêtises, mais, cette fois, absolument sans conviction. Au bout de vingt paroles, il s'arrêta net, piteux et effaré.
--Vous pataugez, mon cousin, c'est incontestable, dit Dosia d'un ton modeste; j'attribue cet événement à la joie délirante que vous cause ma présence inattendue, et je me retire.
Elle s'était levée.
--Vous voudrez bien remarquer, ajouta-t-elle, que je parle un français extrêmement classique, que tout adjectif est accompagné de son substantif, et réciproquement. C'est à la princesse Sophie qu'est dû cet heureux changement. Puisse cette fée bienfaisante, en vous touchant de sa baguette, remettre un peu d'ordre dans vos idées grammaticales--et autres,--qui me paraissent en avoir singulièrement besoin!
Elle sortit, non en courant, mais en glissant sur le parquet avec la rapidité silencieuse d'un sylphe. Pierre la suivit des yeux, s'assura que la porte était refermée sur elle et poussa un soupir.
--Chagrin? lui dit doucement la princesse, avec un peu de malice.
--Soulagement! répondit le jeune homme avec élan. Elle me produit un effet très singulier! tant qu'elle est là, il me semble être une cible et avoir en face de moi la compagnie prête à tirer.
--C'est bien un peu cela, repartit la princesse en souriant. Mais pourquoi la taquinez-vous?
--Ah! cette fois, princesse, je vous prends à témoin que ce n'est pas moi...
Sophie sourit d'un air si plein de bonté, de tendresse maternelle, que Pierre, ébloui, la regarda plus longtemps qu'il ne convenait. Elle n'en paru pas choquée.
--Causons maintenant, reprit-elle. Tout ce que vous m'avez dit jusqu'ici ne compte pas. Supposons que vous ne faites que d'entrer. Avez-vous vu mes livres?
Pierre resta encore une demi-heure chez la princesse, et trouva moyen de faire oublier toute les bêtises qu'il avait débitées.
Il eut du mérite car ce n'était pas facile.
Le lendemain, en rencontrant son ami Sourof, Pierre Mourief l'arrêta au passage.
--Traître à l'amitié! lui dit-il, moitié sérieux, moitié plaisant, pourquoi m'as-tu caché que Dosia était chez ta soeur?
--Nous voulions te réserver le plaisir de la surprise.
Pierre secoua doucement la tête.
--Cela ne t'a pas fait plaisir? fit Platon d'un air innocent.
--Tu sais que nous ne pouvons pas nous souffrir!
--Je voudrais bien en être sûr, grommela le jeune sage.
Mourief le regardait, les yeux ronds d'étonnement.
--C'est donc une vérité d'Evangile? reprit Platon en s'efforçant de sourire.
--Absolument! répondit Pierre avec feu.
--Allons tant mieux! vous n'êtes pas faits l'un pour l'autre.
--Oh! non!... soupira Mourief d'un ton apaisé, et j'en bénis le ciel à tous les instants de ma vie.
XVI
Mourief, absolument séduit, voyait la princesse presque tous les jours. Dosia ne le gênait plus. Du reste, le plus souvent il était accompagné par Platon dans ses visites du soir, et la jeune fille n'accordait plus à son cousit que des malices passagères, bien que d'lancées d'une main sûre.
Dosia faisait le thé et ne renversait plus rien. Dans les commencements, il y eut bien quelques petits accidents; mais au bout de quinze jours elle accomplissait ses fonctions en maîtresse de maison émérite. Les tartines de beurre causèrent quelques entailles dans ses jolis doigts, puis elle devint aussi habile è cet exercice que la femme de charge elle-même.
Platon faisait beaucoup causer la rebelle devenue soumise. Il la grondait, et elle recevait ses admonestations avec la douceur d'une colombe.
Un soir, seul avec elle dans la salle à manger, il la chapitrait d'importance avec une sorte d'irritation secrète qui lui venait parfois lorsque Dosia, muette et soumise, écoutais ses reproches avec un recueillement tranquille, avec une sorte de joie apaisée; il avait alors envie de la blesser, de la secouer comme un gamin irrévérencieux. Que pouvait-il reprendre à sa conduite, pourtant? La tenue de la délinquante était irréprochable! Mû par une colère sourde à la vue de ce visage rose, presque souriant:
--Ce n'est pas pour vous faire plaisir que je dis cela! fit-il un peu rudement.
Le visage de la jeune fille se tourna vers lui, doux et lumineux:
--J'aime quand vous me grondez... dit-elle d'une vois extraordinairement harmonieuse.
--C'est pour cela que vous faites tant de...
Platon s'arrêta; il sentait qu'il allait trop loin, que rien ne justifiait son agression.
--Non... c'est que vos gronderies sont la preuve que vous vous intéressez è moi, reprit Dosia avec une candeur qui désarma le censeur farouche; depuis que j'ai perdu mon père, personne ne m'aime assez pour me gronder... La princesse et vous, seuls, avez ce courage... Je sens ce que vous faites; oh! oui, je le sens... et je vous en remercie.
Elle fondit en larmes et n'acheva pas sa phrase. Un mouvement dans l'air qui l'environnait, un frôlement de soie et le frémissement du rideau qui retombait sur la porte indiquèrent à Platon qu'elle avait disparu.
Le jeune capitaine resta troublé. Certes, il s'intéressait à elle! Oui, il l'aimait assez pour la vouloir parfaite, pour la corriger... il l'aimait asses pour la vouloir aimée et respectée de tous!
L'ombre de Pierre Mourief parut dans la porte;--elle était déjà dans la pense de son ami.
La princesse entrait avec lui pour le thé.
Dosia reparut presque aussitôt, et prit sa place devant le plateau chargé de tasses. Ses yeux brillaient d'un feu adouci; une légère teinte de rose plus accentuée sur les pommettes indiquait son émotion récente.
Elle combla la princesse de prévenances et de câlineries pendant le cours de la soirée, évitant même de regarder du côté de Platon. Mais celui-ci sentit jusqu'au fond de son âme ces caresse et ces expressions de tendresse reconnaissante qui s'épuraient en passant par sa soeur avant d'arriver jusqu'à lui... Et ce soir-là il fut presque maussade avec Mourief.
--Qu'est-ce que je t'ai fait? lui demanda celui-ci en le quittant dans la rue.
--Tu m'ennuies avec tes questions, répondit Platon. Est-ce qu'on n'a plus le droit d'être de mauvaise humeur?...
Se repentant aussitôt de sa boutade, il tendit la main au jeune homme.
--Excuse-moi, dit-il; c'est une de mes lunes. Tu sais que je suis quinteux....
--Bon! bon! répondit l'excellent garçon, j'avais peur de t'avoir blessé sans m'en douter...
--Non, sois tranquille; si j'avais quelque chose à te reprocher...
--Le fait est que tu t'y entends! Cette pauvre Dosia... tu n'y vas pas de main morte à la chapitrer!
Platon lui tourna le dos et partit à grands pas.
Mourief pensa que son ami devenait de plus en plus quinteux; mais puis qu'il était comme cela, il n'y avait rien à faire.
Et il alla se coucher.
XVII
--Nous organisons une fête superbe au Patinage anglais, dit un soir Mourief à la princesse: la famille impériale doit s'y rendre, il paraît que ce sera très-brillant; n'y viendrez vous pas?
La princesse sourit.
--J'ai renoncé aux pompes de Satan, dit-elle...
--Mais moi, fit Dosia dans le canapé, tut contre sa bonne amie, en se pelotonnant avec une grâce de jeune chat, je n'ai renoncé à rien du tout!
--Au contraire, murmura son cousin.
Elle le menaça du doigt sans mot dire. Il s'inclina en forme d'excuse muette; elle reprit:
--Donc n'ayant renoncé à rien, je puis aspirer à toue, n'est-il pas vrai?
On souriait autour d'elle: c'était encourageant, elle continue.
--Et je voudrais bien y assister à votre fête, messieurs les membres du patinage. Que faut-il faire pour cela?
Pierre tira lentement de sa poche une enveloppe carrée et la passa devant le nez mignon de sa cousine.
--Donne, donne, s'écria Dosia.
Mais Pierre avait trop bien cultivé l'habitude de la taquiner pour lui céder sans conteste: élevant l'enveloppe bien haut, au-dessus de sa tête, il la croyait è l'abri des mains agiles qui la convoitaient... Dosia bondit sur une chaise, lui arracha le papier et redescendit à terre avant que la princesse ou même Platon, toujours censeur sévère, eussent eu le temps de se récrier.
--Mademoiselle Dosia Zaptine, lut-elle. Que c'est joli sur une enveloppe! J'aime à recevoir des lettres, c'est amusant! Je voudrais en recevoir tous les jours.
--Que faudrait-il vous écrire? dit Pierre d'un ton railleur.
--Tout ce que vous voudrez, rien du toue. C'est pour le plaisir de lire mon nom sur l'enveloppe.
--Je te conseille, dit la princesse, de t'adresser des billets à toi-même avec une feuille de papier blanc pliée en quatre...
--Oh non! fit Dosia, ce ne serait as l'imprévu; et c'est l'imprévu que j'aime, alors même qu'il n'a pas de conséquences.
--Vous aimez beaucoup, je le vois, les choses sans conséquences, grommela Platon dans sa moustache.
Dosia se tourna lentement vers lui d'un air étonné, puis soudain, devenue grave, elle posa l'enveloppe sur la table sans l'ouvrir.
--Eh bien! cette curiosité, qu'en faisons-nous? lui dit la princesse avec bonté, voulant pallier ce que les paroles de son frère avaient eu de blessant.
Dosia, les yeux toujours baissés, reprit l'enveloppe, rompit le cachet et sortit du pli une jolie petite carte d'invitation, au nom de mademoiselle Dosia Zaptine.
On s'attendait à une explosion de joie, et la princesse ramenait déjà autour d'elle la dentelle de sa robe, pour la soustraire à l'expansion tempétueuse de sa jeune amie... Il n'en fut rien. La jeune fille lut jusqu'au bout, retourna la carte pour s'assurer qu'il n'y avait rien derrière, et sans témoigner d'autre émotion la remit dans son enveloppe.
La princesse jeta à son frère un regard qui voulait dire: tu lui as gâté son plaisir. Platon sentit le reproche mérité.
--Savez-vous patiner, mademoiselle Dosia? dit-il d'une voix grave et moelleuse que ni Pierre ni même sa soeur ne lui avaient connue jusque-là.
La jeune fille leva sur lui ses yeux attristés.
Pierre lui coupa la parole.
--Elle patine, dit-il comme un patin anglais, première marque. On la dirait née pour cela.
--D'abord vous, riposta prestement Dosia, nous n'en savez rien.
--Je vous demande humblement pardon, ma cousine, je vous ai vu patiner, il y a de cela une dizaine d'années....
--Oh! fit Dosia avec sa petite moue, c'était sur l'étang, avec mes premiers patins, quant j'avais sept ans, cela ne compte pas. Je suis bien plus habile maintenant!
--Alors, fit Pierre avec une grimace, je me demande ce que cela peut bien être! Patinez-vous toujours sur les pieds, ou bien, pour perfectionnement, avez-vous adopté l'habitude américaine de patiner sur le sommet de la tête?
Dosia elle-même ne put y tenir, Platon riait, la princesse voyant l'harmonie prête à se rétablir, demanda aussi une carte d'invitation, qui sortit toute prête et sous pli de la poche de Mourief.
--Je n'avais osé, dit-il, m'exposer à un refus...
--Quelle prudence! dit tranquillement Platon; tu deviens méconnaissable, mon ami; ne serais-tu pas malade?
Il fut convenu que les quatre amis se rendraient à la fête de nuit, et les dames se firent faire des costumes pareils en velours violet, afin de tenir dignement leur rang dans cette solennité.
XVIII
Le jour fixé,--c'était en plein janvier,--bien des paires de jolis yeux interrogèrent le thermomètre depuis le midi jusqu'au soir. Ce méchant thermomètre ne voulait pas remonter; il marquait impitoyablement quatorze degrés Réaumur, et, pour une fête en plein air, c'était une température tant soit peu rigoureuse. Les mamans avaient passé la journée à déclarer "qu'on n'irait pas, qu'il y avait folie à risquer d'attraper une angine ou une fluxion de poitrine pour s'amuser deux heures"; plus d'un général d'âge mur, un peu chauve, père de jolis enfants mis à la dernière mode, avait intimé à sa jeune femme l'ordre formel de rester à la maison "Quand on est mère de famille on en doit pas s'exposer au péril sans nécessité."
Cependant, vers neuf heures du soir, le thermomètre ayant encore baissé de deux degrés, une procession de voitures et de traîneaux déposa sur le quai Anglais une foule épaisse de jeunes filles et de jeunes femmes accompagnées par les mamans revêches et les généraux d'âge mur; et,--ô prodige!--ni les mamans ni les généraux n'avaient l'air de céder à la force: les visages étaient souriants, les mines agréables.
C'est que la famille impériale devait assister à cette fête; dès lors, il ne faisait plus froid; un peu plus, chacun eut regretté tout haut que la gelée ne fût pas plus intense.
Comme la princesse et Dosia n'avaient ni mamans ni généraux pour leur ordonner de rester au logis, rien n'avait troublé leur sérénité. Après avoir quitté leur voiture sur le quai Anglais, elles descendirent l'escalier de glace taillée, qu'on avait semé de sable fin, et se trouvèrent sur la Néva, gelée alors à un mètre d'épaisseur.
L'espace réservé pour la glissoire était un rectangle long de cent cinquante mètres environ sur soixante-quinze de largeur. Une muraille de blocs de glace hauts de trois pieds, entre lesquels on avait planté des sapins, servait de clôture de trois côtés; le quatrième était formé par une vaste galerie de bois découpé à la manière des isbas russes, élevée de quelques marches. Là étaient le vestiaire et le buffet doucement chauffés par des calorifères. Un boudoir spécial était réservé aux dames; rien n'y manquait: une table de toilette, chargée de menus ustensiles, dans un cabinet attenant, des glaces de tous côtés, des fleurs et des arbustes dans les angles, des tentures de drap rouge, des sièges moelleux, tout, y compris la tiède atmosphère, y donnait l'illusion d'un salon ordinaire. Une pièce semblable avait été décorée spécialement pour la famille impériale, car plusieurs des grandes duchesses avaient promis d'accompagner leurs frères ou leurs époux ce jour-là.
Un pavillon de bois élégamment orné de sapin verts, opposé è la porte d'entrée, et par conséquent à la rive gauche du fleuve, contenait l'orchestre; un cordon pressé de globes laiteux formait des festons rattachés à des candélabres chargés de globes semblables, et entourait l'enceinte entière; une triple rangée de verres de couleurs l'accompagnait partout, s'accrochant aux découpures de bois, aux angles des constructions, au fronton des portiques: et deux tours rondes de cinq à six mètres de hauteur, formées de blocs de glace taillés et superposés, servaient de lanternes gigantesques où des soldats préposés à cet office allumaient alternativement des feux de Bengales rouges et verts.
Rien ne peut rendre l'effet magique de ces flammes vues par transparence à travers l'épaisseur de la glace; celle-ci jetait sur la glissoire des irradiations fantastiques; suivant le caprice du vent, la flamme des torches plantées de distance en distance lançait une longue traînée de fumée ou d'étincelles, et, par-dessus tut cela, au moment où la famille impériale s'arrêtait en haut du quai, la lumière électrique projeta son éblouissant éclat sur les toilettes somptueuses et les uniformes chamarrés d'or.
L'orchestre entamais une valse; se tenant par la main, des couples audacieux se mirent à tournoyer avec grâce, décrivant des cercles plus vastes que ceux de la valse de salon, mais aussi précis. La valse n'était qu'un passe-temps préparatoire; l'événement de la soirée devait être un quadruple quadrille des lanciers, pour lequel des nombreuses répétitions avaient été faites les jours précédents.
Les dames s'étaient arrangées enter elles pour obtenir une harmonie entière dans leurs toilettes; un quadrille était vêtu de velours blanc, garni d'astrakan d'une blancheur immaculée; un second avait choisi le velours bleu clair orné de martre zibeline; le troisième portait un uniforme grenat avec le chinchilla pour fourrure; le quatrième enfin arborait le velours gros bleu bordé de cygne.
Les danseurs tous montés sur leurs patins, accomplissaient leurs évolutions moins vite que sur un parquet, mais avec non moins d'exactitude; les mouvements de la musique avaient été calculés pour cela; et chaque accord final ramenait les danseurs à leur place. Dosia, qui ne faisait pas partie des quadrilles, regardait ce spectacle avec des yeux ravis.
--Es-tu contente? lui demanda la princesse qui ne patinait pas.
--Je crois bien! s'écria la jeune fille, c'est inouï! Je n'ai jamais rien rêvé de pareil... Cela ne ressemble à rien de ce que j'ai vu.
--On ne peut trouver cela que chez nous, dit Platon qui s'approchait; seuls parmi les peuples de l'Europe nous possédons une Néva pour y bâtir une telle glissoire, assez d'argent pour payer cette dépense, et le grain de folie nécessaire pour en concevoir l'idée.
Dosia sourit gentiment.
--A votre avis, dit-elle, nos sommes donc un peu fous?
--Moi aussi, répliqua le sage Sourof en s'inclinant avec gravité. Voyons, mademoiselle Dosia, ne faut-il pas être tant soit peu hors de son bon sens pour aller danser la mazurka sur cette glissoire où l'on peut se casser un membre ou même la tête, au moindre faux pas?...
--Quand on peut si bien, interrompit Dosia, se casser la jambe ou même la tête sur un beau parquet ciré, en dansant la même mazurka aux sons du même orchestre!
Le frère et la soeur se mirent à rire.
--La danse est une oeuvre de perdition, continua Dosia, avec une gravité imperturbable, nous en voyons la preuve tous les jours. C'est pourquoi le comte Platon ne danse pas et ne patine pas non plus...
On ne sait ce que Platon eût trouvé è répondre, car Pierre vint se jeter au travers de la conversation, ce qui ramena une expression pensive sur le visage de son ami.
--Vous n'avez pas froid, mesdames? demanda-t-il.
On lui répond bien vite que non.
--C'est que le thermomètre baisse. Nous avons déjà dix-huit degrés; et très-probablement, nous en aurons vingt à minuit.
--Nous serons parties avant ce moment-là, dit la princesse.
On leur servait en ce moment du thé brûlant et parfumé qui fut le bienvenu.
Quelques amis s'approchèrent; le quadrille était fini, la foule bigarrée se dispersait, pendant qu'une autre escouade de musiciens remplaçait les premiers et jouait des morceaux d'un caractère plus sérieux.
Les patineurs portaient tous à la boutonnière une petite lanterne ronde, grande comme un écu de cinq francs; et c'était plaisir de voir ces lumières semblables à des lucioles parcourir en tous sens la glace polie. Profitant de ce moment d'accalmie, on arrosa d'eau chaude la surface de la glissoire: une légère buée s'éleva, disparut, et la glace plus unie que jamais présenta un miroir sans rayures.
--Il fait bon aujourd'hui, dit un aide de camp, en s'approchant de la princesse pour lui présenter ses hommages; aussi cette fête est beaucoup plus brillante que la dernière.
--A quoi l'attribuez-vous? demanda Sophie sans penser à mal.
--A votre présence, certainement, princesse, répondit le galant cavalier.
Dosia pinça légèrement le bras de son amie et se détourna pour rire. Le visage de Mourief exprimait une hilarité mal comprimée, et leurs regards s'étant rencontrés, ils eurent quelque peine à ne pas éclater ensemble.
--Sans vouloir décrier les mérites de ma soeur, dit Platon, toujours secourable dans ces moments dangereux, je crois que la température y était pour quelque chose. Quel temps faisait-il alors?
--Pas un souffle de vent, mon cher comte, et seulement vingt-quatre degrés.
--Réaumur? hasarda Mourief.
--Certainement, Réaumur! Je ne sais trop pourquoi nous n'avions guère de dames,--on peut dire que ce fut une fête triste!
--Vraiment, répéta Pierre toujours sérieux, je ne sais trop pourquoi!
Dosia, qui avait ôté ses patins pour s'asseoir, le tira brusquement par la manche, se leva et s'enfuit. Etonné, son cousin la suivie et la retrouva dans le coin de la galerie où elle riait aux larmes.
--Pourquoi, lui dit-elle entre deux éclats de rire, pourquoi me fais-tu rire comme ça? la princesse va encore dire que je suis très-inconvenante, et, vrai, ça n'est pas ma faute.
--C'est qu'il m'amuse avec sa fête triste ce brave homme.
--Allons, dit Dosia, mets moi mes patins, je n'ose pas retourner là-bas, je crains de lui pouffer au nez.
Pierre, à genoux devant sa jolie cousine, eut bientôt fait d'attacher les courroies; il fut prêt presque en même temps, et tous deux se tenant par la main, s'élancèrent en longues courbes sur la glace.
--Où donc est Dosia? demanda la princesse.
--La voici qui patine avec M. Mourief, répondit l'aimable aide de camp. Ils sont charmants, ajouta-t-il son pince-nez d'un air connaisseur. Ils ont l'air fait l'un pour l'autre. N'y a-t-il pas anguille sous roche? fit le maladroit d'un air fin.
Platon devenu pâle soudainement, se mordit les lèvres pour retenir une réponse trop vive; la princesse, qui connaissait son monde, se garda bien de nier d'une façon positive; ces négations énergiques ne fort ordinairement que transformer de simples suppositions en convictions arrêtées.
--Je ne crois pas, dit-elle, cette idée n'est encore venue à personne, que je sache...
Le gros aide de camp se leva pour aller porter ailleurs ses lourdes galanteries et prit congé de la princesse, laissant derrière lui la blessure empoisonnée d'un doute cruel.
Que de fois Platon s'était dit que ces deux jeunes gens devaient s'aimer,--peut-être sans le savoir eux-mêmes;--que de fois il avait pensé que ce serait fort heureux, qu'ainsi l'étourderie de Dosia se trouverait réparés!... Et l'idée de cette réparation le rendait malheureux, cruel avec lui-même, intolérant avec les autres... Fallait-il que sa vie fût désormais gâtée par les fantaisies de cette petite fille?
Et pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, les deux cousins passaient et repassaient devant lue, comme deux oiseaux qui volent de concert.
--Platon, je suis fatiguée, lui dit Sophie, qui comprenait sa pensée et désirait y mettre un terme.
Il se leva sans mot dire et fit prévenir leur cocher, puis revient vers sa soeur.
--Dosia! dit doucement celle-ci en se penchant sur la balustrade, eu moment où les patineurs passaient près d'elle.
La jeune fille tourna vers la princesse son visage coloré par le froid, l'exercice et le plaisir. Quelle vivante image de la gaîté insouciante! Et Platon qui souffrait à côté d'elle!
Sans répliquer, Dosia tourna sur elle-même, s'assit sur le banc de bois qui longeait la galerie et tendit à Pierre son petit pied, afin qu'il la débarrassât des patins.
--Merci, dit-elle, quand il eut fini. La bonne soirée! Je me suis bien amusée!
Sophie et son frère les avaient rejoints; Dosia remarqua l'expression sérieuse de leurs visages.
--Vous paraissez souffrants, dit-elle avec cet intérêt spontané qui la rendait si sympathique.
--Qu'importe! gronda Platon, pourvu que vous vous amusiez!...
--Nous ne faisions pas de mouvement, nous, ajouta la princesse avec douceur nous avons eu froid.
--Je vous demande pardon, murmura Dosia repentante, je suis une égoïste...
Les grandes duchesses se retiraient, et la foule leur faisait cortège, avec des torches, jusqu'à leurs voitures. Nos amis durent attendre quelques minutes. La glissoire presque déserte semblait plus sombre, par contraste avec les flammes de Bengale qui brûlaient en ce moment sur le quai; Dosia fit un retour mélancolique sur son plaisir si soudainement interrompu.
--Aucune joie ne dure, se dit-elle. Comment se fait-il que je ne fasse de mal à personne et que, pourtant, je mécontente tout le monde?
Elle revint au logis sans avoir rompu le silence. Le lendemain elle s'excusa auprès de la princesse de son étourderie, de son manque de souci pour ceux qui étaient si bons envers elle... C'est avec des larmes brûlantes qu'elle s'accusa d'égoïsme.
La princesse la consola de son mieux et profita de l'occasion pour lui faire une petite semonce.
--Sois plus réservée avec ton cousin, lui dit-elle; tout le monde n'est pas obligé de savoir que vous êtes camarades d'enfance; on m'a demandé hier si vous n'étiez pas fiancés...
Le visage de Dosia, devenu pourpre, prit une expression de colère.
--Moi qui le déteste, et lui qui ne peut me souffrir! faut-il être bête!...
--Tout le monde n'est pas non plus obligé de savoir que vous vous détestez, répartit la princesse en réprimant un sourire. Votre haine mutuelle ne va pas jusqu'à ne pouvoir patiner ensemble.
--On! ma bonne amie..., commençait Dosia confuse.
--Ne le déteste pas, mon enfant, et comporte-toi envers lui comme envers les autres; cela suffira.
--Ce sera bien difficile, dit la jeune fille avec un soupir. Et... M. Platon n'est pas fâché contre moi?
La princesse interdite à son tour, chercha un instant sa réponse.
--Il ne peut en aucun cas être fâché contre toi; mais il a peut-être été choqué...
--Je ne le ferai plus, sanglota Dosia, comme un enfant mis en pénitence; je ne le ferai plus, jamais; seulement dis-lui qu'il ne soit pas fâché contre moi!
Platon, informé de ce voeu naïf, n'eut pas le courage de tenir rigueur. Quelques paroles affectueuses ramenèrent le jour même le sourire aux lèvres de Dosia et la malice dans ses yeux reconnaissants.
XIX
L'hiver s'avançait; déjà la série de mariages qui suit toujours les fêtes de Noël était presque close; le carême était proche, et Dosia, devenue sage, portait des robes à queue.
Cet événement, attendu par elle comme devant être de beaucoup le plus important de sa vie, l'avait laissée relativement indifférente. Elle s'était bien prise une dizaine de fois à regarder derrière elle les flots de sa robe noire faire un remous soyeux sur le tapis, mais elle n'avait pas ressenti ce triomphe, cet orgueil dont elle s'était fait fête si longtemps d'avance.
Bref, la première robe longue de Dosia avait été un désenchantement.
D'autres pensées avaient noyé celle-ci.
--C'est égal, elle était plus amusante auparavant, soupirait un jour Mourief, assis chez la princesse dans un petit fauteuil si bas que la poignée de son sabre lui caressait le menton.
--C'était le bon temps, alors, n'est-ce pas? lui dit la princesse d'un air moqueur.
Malgré les dénégations passionnées du jeune homme, Sophie continua, avec une certaine insistance dans l'accent de sa voix:
--Regretteriez-vous de ne pas l'avoir épousée?
--Ah! princesse! fit Mourief d'un ton de reproche plus sérieux que la question ne semblait le comporter.
Sophie ne se laissa pas fléchir.
--Il en serait peut-être encore temps, continua-t-elle sans regarder Pierre.
Celui-ci garda le silence: il jouait avec la dragonne de son sabre, et le gland d'or tissé battait è coups inégaux le métal du fourreau.
Le silence se prolongeait; la princesse, devenue soudain nerveuse, froissa légèrement le journal déplié sur la table.
--Eh bien! fit-elle, voyant que Mourief ne parlerait pas.
--Je croyais, dit celui-ci à voix basse, que c'était bon pour Dosia de taquiner méchamment les pauvres mortels...
Il toussa pour s'éclaircir le gosier, mais sans y réussir. La princesse baissa la tête. Pierre continua de la même voix enrouée:
--Je ne sais pas pourquoi vous parlez ainsi, je ne l'ai pas mérité. Il me semble que je n'ai pu faire croire à personne que j'aime Dosia...
--Pour cela, non!... dit la princesse en éclatant de rire.
Son rire, nerveux et forcé, s'éteignit soudain. Pierre avait gardé son sérieux, le gland d'or tintait toujours sur le fourreau d'acier.
--Je ne me marierai pas, continua-t-il, parce que je considère un mariage sans amour comme la faute la plus grave que puisse commettre un homme envers lui-même...
--Vous êtes sévère, essaya de dire la princesse.
Mais elle ne sentit pas le courage de plaisanter et se tue.
--La plus grave et la plus sotte, puisque le châtiment la suit aussitôt et à coup sûr.
--Mais, reprit Sophie en rougissant, vous vous croyez donc pour la vie à l'abri des traits du petit dieu malin.
Pierre se leva.
--La femme que j'aime, dit-il est de celles que je ne puis prétendre à épouser; pourtant, son image me préservera à jamais d'une erreur ou d'une faute. J'aime mieux vivre seul que de profaner ailleurs le coeur que le lui ai donné sans réserve... et sans espoir.
Pierre s'inclina très bas devant la princesse interdite, ses éperons sonnèrent, et il fit un pas vers la porte.
Sophie hésita un instant, puis se leva. D'un geste royal, elle tendit la main au jeune homme.
--Celui qui pense ainsi, dit-elle, peut se méprendre sur la profondeur, sur l'éternité du sentiment qui l'occupe...
Pierre fit un mouvement; elle continua sans se troubler:
--Mais s'il ne se trompe pas, s'il a vraiment donné son âme sans réserve et sans espoir, il n'est pas de femme au monde que ne doive être fière et reconnaissante d'un si beau dévouement.
Mourief la regardait, stupéfait, ébloui...
--Vous êtes bien jeune pour parler d'éternité, dit-elle avec un demi-sourire qui éclaira comme un rayon de soleil son beau visage sérieux. Mais si les épreuves de la vie ne vous rebutent pas, si vous êtes vraiment ce que vous paraissez être, vous pouvez aspirer à toutes les femmes.
Elle avait retiré sa main; elle lui fit une inclination de la tête et passa dans son appartement.
Pierre se trouva sur le quai de la cour sans savoir comment il était sorti; il marchait devant lui, refusant de comprendre, ne voulant pas croire son souvenir.
C'est impossible, se disait-il... elle n'est pas coquette... et pourtant! Mais alors, elle me permettrait!...
Le lendemain soir, Mourief courut chez Sophie. Pourrait-il lui parler en particulier? Obtiendrait-il une réponse plus nette, un espoir plus positif?
O douleur! ô désappointement! Il trouva chez la princesse une société joyeuse et très-variée.
En même temps que lui entrait un "tapeur" aveugle, conduit par un valet de pied.
Platon vint à lui dans l'antichambre.
--Qu'est-ce que cela veut dire? fit Mourief peu satisfait.
--C'est l'anniversaire de la naissance de ta cousine, répondit Sourof; je croyais que tu venais lui faire tes compliments.
--Mais pas du tout! s'écria Pierre. Je n'y pensais pas... Ce n'est pas pour cela que je venais...
--Et pourquoi venais-tu donc? demanda Platon d'un air amusé qui fit rougir le lieutenant.
--Je venais... je venais faire une visite. Vous allez danser?
--Mais oui, ne t'en déplaise!
--Eh bien! je vais chercher un bouquet... je ne peux pas arriver les mains vides.
La tête fine de Dosia parut entre les deux battants de la porte, et ses yeux brillants de malice se fixèrent sur le visage déconfit de Mourief, qui remettait son manteau.
--Mon cousin a oublié mon anniversaire, dit-elle, et il va me chercher des bonbons. Apportez-moi plutôt des marrons glacés; je les préfère.
Elle disparut avec son petit rire. Platon souriait.
--Te voilà prévenu, fit-il.
--Des marrons glacés? Elle le fait exprès! je suis sûr qu'il n'y en auras plus... à neuf heures du soir! Il va falloir les commander, je ne les aurai pas avant minuit!
L'infortuné disparut. Au bout de vingt minutes il entra triomphalement, portant des marrons glacés et un gros bouquet destiné à lui faire pardonner son inconcevable négligence.
--Merci, mon cousin, lui dit Dosia en recevant son offrande avec beaucoup de grâce. Vous me gâtez. Mais tout le monde me gâte ici; on a trouvé que ça me rend meilleurs, tout le contraire des autres, n'est-ce pas?
Pierre, surpris de sa douceur, ne savait que répondre.
--Vous m'avez oubliée, hein? Vous avez la tête... et... l'esprit ailleurs, ajouta la fine mouche. Je me suis aperçue que vous étiez fort préoccupé depuis quelque temps.
--Vous avez fait cette remarque? grommela Pierre, qui eut bonne envie de la battre.
--Oui... mais je l'ai gardée pour moi, soyez tranquille. Et même j'ai promis à ma chère Sophie que je ne vous taquinerais plus.
--Je ne saurais assez reconnaître cette générosité, dit Pierre en s'inclinant.
--Oh! fit la malicieuse en hochant la tête, ce n'est pas pour vous... Elle ne m'en a rien dit; mais j'ai remarqué que lorsque je vous taquine, cela lui fait de la peine.
Pierre reçut en plein visage le regard à la fois malicieux, triomphant et amical, des yeux de Dosia,--ces yeux uniques, qui disaient toujours cent chose à la fois. Mais il n'eut pas le temps de la remercier, elle était déjà loin.
On dansait, comme on ne danse qu'è Pétersbourg, avec un entrain, un acharnement qui fait oublier le reste du monde. La politique et l'équilibre européen sont bien peu de chose quand on vingt ans et un bon tapeur.
Vers minuit, la princesse fit servir à souper: c'était la première fois qu'on dansait chez elle,--et probablement la dernière, disait-elle en souriant; mais Dosia méritait bien une petite sauterie spéciale en l'honneur de ses dix-huit ans.
--Oui, mesdames et messieurs, dit Dosia assise au milieu de la table du souper, j'ai dix-huit ans! Il n'y paraît guère j'en conviens, mais enfin j'ai dix-huit ans tout de même, et je suis devenue si sage que la princesse Sophie a pensé un instant è me mettre sous verre dans un cadre doré, au milieu du salon, comme un modèle permanent destiné à apprendre aux jeunes filles incorrigibles qu'il ne faut jamais désespérer de rien. Je deviens une personne sérieuse, et j'ai pris la résolution de me consacrer désormais au bien...
Des applaudissement discrets, de bonne compagnie, acclamèrent cette péroraison, et Dosia envoya un clin d'oeil éloquent à son cousin, qui la regardait ébahi.
--Au bien général, reprit-elle,--et particulier,--en attendant. Jusqu'ici j'ai été papillon, je deviens désormais ver à soie, toujours au rebours du sens commun,--mais on ne saurait changer son naturel. A ma métamorphose!
Au milieu des rires et des protestations, Dosia éleva sa coupe de cristal rose et but quelques gouttes de vin de Champagne, puis elle se tourna vers Platon et son visage prit aussitôt une expression de retenue, presque de timidité. D'un regard, elle sembla lui demander si elle n'avait aps dépassé les bornes. Un sourire du jeune homme la rassura; elle reprit son expression joyeuse et se dirigea vers le salon, où l'on recommença à danser.
Mourief obtint un quadrille de la princesse;--mais comment causer dans ce dédale de chassés-croisés et de jupes à traîne! La question qui l'agitait n'était pas de celles qu'on traite au pied levé. Il se contenta donc d'admirer la taille svelte et élégante, le noble visage de celle qui peut-être serait sa femme... A cette idée, le coeur lui battait, il avait peine à continuer avec elle les lieux communs d'une conversation de quadrille... Et pourtant la main de la princesse, en se posant dans la sienne, ne lui donnait aucun frisson: sa joie et ses tendresses étaient fort au-dessus de ces émotions terrestres.
XX
Une après-midi, Platon arriva tout soucieux chez sa soeur et la pria de passer avec lui dans son cabinet de travail, pièce sérieuse et sombre où Dosia ne pénétrait jamais.
--Qu'as-tu? lui dit Sophie inquiète; est-il arrivé quelque malheur?
--Rien qui nous concerne directement, répondit Sourof, mais si la nouvelle est vraie, elle aura pour résultat de changer nos habitudes...
--N'est-ce que cela? fit Sophie en respirant plus librement.
--Quand je dis nos habitudes... il y a des habitudes de coeur qui sont difficiles à rompre... Au fait, voici ce que c'est. D'après un bruit qui m'est arrivé ce matin, Mourief aurait joué, avec un personnage peu scrupuleux, dans une maison... une vilaine maison..., et il aurait perdu, sur parole, une somme énorme.
Sophie pâlit et s'assit dans un fauteuil; elle prit son mouchoir, le passa deux fois sur ses lèvres, puis croisa ses mains sur ses genoux et réfléchit.
Platon ne s'attendait pas à tant d'émotion; surpris, il s'approcha de sa soeur et lui prit la main. Il allait faire une question que la délicatesse retenait encore sur ses lèvres, lorsqu'elle le prévint.
--Je l'aime! dit-elle simplement en levant ses yeux honnêtes sur le visage ému de son frère.
--Je te demande pardon, ma soeur, répondit Platon, vivement touché de cette franche parole è ce moment difficile. J'aurais dû garder cela pour moi et m'informer...
--Qui te la dit?
--Le colonel. Il n'aurait pas parlé si la chose eût été douteuse. Il m'a envoyé chercher ce matin et m'a prié, en ma qualité d'ami de Mourief, de faire de mon mieux pour éviter le scandale. La somme est telle, que Pierre ne pourra pas la payer sur-le-champ; il faudrait obtenir du temps. D'un autre côté, le gagnant a été prévenu d'avoir à aller gagner ailleurs... Nous ne pouvons admettre, au régiment, qu'une dette sur parole souffre de difficultés; sans sa bonne conduite, Mourief serait déjè cassé.
--Quand ce malheur est-il arrivé? fit la princesse toute songeuse.
--Il y a déjà quatre ou cinq jours; c'était mercredi, je crois.
--Mercredi? Il a passé la soirée ici, ce serait donc en nous quittant, après minuit... Sais-tu, Platon, je suis persuadée qu'il y a erreur... C'est impossible!
--J'ai commencé par dire comme toi; mais quand j'ai vu la reconnaissance de la dette, signée de sa main...
Sophie laissa retomber la tête sur le dossier du fauteuil et ferma les yeux avec l'expression pénible de quelqu'un qui voudrait échapper à un rêve douloureux.
--Combien? fit-elle après un silence.
--Quarante-deux mille roubles d'argent.
La princesse se leva et se mit à marcher de long en large. Après deux ou trois tours elle prit le bras de son frère, et ils marchèrent ainsi longtemps, cherchant des idées et ne trouvant rien. A bout de ressources, Sophie s'arrêta.
--Vois-tu, dit-elle à son frère, je ne peux pas croire à toute cette histoire; Pierre n'est pas joueur,--il n'aurait pas joué ce qu'il ne peut pas payer; il n'est pas hypocrite,--il avait hier et avant-hier sa figure des jours précédents.
--Hier il était préoccupé.
--J'en conviens, mais sa préoccupation n'était pas celle d'un homme qui a perdu le quart de sa fortune et qui doit le réaliser dans les vingt-quatre heures... Envoie-le-moi.
--A toi! Que vas-tu faire?
--Savoir la vérité d'abord. Faire ce qu'on pourra ou ce qu'on devra ensuite.
Platon regardait sa soeur d'un air de doute.
--Tu m'as parfois appelée Sagesse, continua-t-elle avec un triste sourire; fie-toi à moi une fois de plus. Je ne ferai que ce que je dois.
Platon embrassa se soeur et sortit.
Il ne put trouver Mourief sur-le-champ. A ce que lui dit le brosseur du jeune officier, Pierre était toujours en courses depuis la matinée de la veille. Il l'aperçut enfin dans la grande Mosrskaïa, filant au trot allongé de son meilleur trotteur. Il l'arrête et le fit descendre.
--Ma soeur veut te voir, lui dit-il sans ménagement.
Mourief pâlit et se troubla visiblement.
--Ce n'est pas mon affaire. Vas-y sur-le-champ. Quand tu auras fini avec elle, passe chez moi; j'ai à te parler de la part du colonel...
Pierre fit un effort et se redressa; son visage n'exprimait plus qu'une résolution inébranlable.
--J'aime mieux cela, dit-il. D'ailleurs, j'avais déjà pensé à causer avec toi.
--En quittant ma soeur, viens me trouver; je t'attends chez moi.
--Bien! dit Pierre. A tantôt.
Il toucha sa casquette et partit. Platon le regarda aller, haussa les épaules, puis rentra chez lui et se mit à lire le journal.
Mourief gravit tout d'une haleine l'escalier de la princesse. Il était de ceux qui abordent franchement les situations périlleuses.
Il fut introduit dans le cabinet de travail, où il n'était jamais entré. Le jour baissait; une seule lampe éclairait la haute pièce tapissée d'un vert foncé, presque noir à la lumière. La pâleur de la princesse l'émut douloureusement; Il n'avait pas supposé qu'elle serait instruite de cette affaire. Mais il n'était plus temps de reculer.
--Asseyes-vous, monsieur, dit la princesse sans lui tendre la main.
Il obéit.
--J'irai droit au fait, dit-elle. On m'a appris que vous avez perdu au jeu une somme considérable.
Mourief fit un geste d'acquiescement.
--Et que vous ne pouvez pas la payer?
--Permettez, princesse... j'espère d'ici à demain avoir trouvé les fonds nécessaire, dit Pierre d'une voix parfaitement nette.
--En êtes-vous sûr?
--On n'est jamais sûr de rien, fit le jeune homme en regardant le tapis.
--Savez-vous que vous serez cassé si vous échouez?
--C'est probable, dit Mourief avec une insouciance qui choque la princesse.
--Cette perspective semble ne vous offrir rien de désagréable, répliqua-t-elle avec hauteur.
Le jeune homme fit un geste vague qui pouvait signifier aussi bien: N'ayez pas peur! que: je m'en moque!
Sophie le regarda attentivement.
--Monsieur Mourief, lui dit-elle avec douceur, vous m'avez fait beaucoup de chagrin.
Pierre s'inclina très-bas et baisa respectueusement un pli de sa robe.
--J'avais de vous une si haute idée, reprit la jeune femme, je vous estimais si fort au-dessus du commun! Et vous, notre ami, vous vous êtes compromis dans une aventure vulgaire, on vous a vu dans une maison...
Elle n'osa trouver d'épithète;--d'ailleurs elle n'en eut pas le temps. Pierre avait bondi sur ses pieds.
--Qui a dit cela? s'écria-t-il. On en a menti!
Sophie respira cette fois avec effort, puis, plus blanche que son col de batiste, elle se laissa aller dans le fauteuil. Elle avait perdu connaissance.
Pierre lui prit les mains et les réchauffa sous ses lèvres, mais il n'eut pas l'idée d'appeler: même pour porter secours, un tiers eût été de trop. Au bout de quelques secondes, Sophie revint à elle.
--On a menti, répéta-t-il en voyant s'ouvrir les yeux de la princesse. Je n'ai pas eu l'infamie de fréquenter une telle société... après ce que vous savez... ce que je vous ai dit à vous-même... Non, je n'ai pas donné à un homme au monde le droit de m'appeler menteur et hypocrite.
Sophie fit un geste de la mais; Pierre saisit cette main au vol.
--Vous n'avez pas joué? dit-elle avidement en se penchant vers lui.
Il passa la main sur son front.
--Ne m'interrogez pas, dit-il avec désespoir. Croyez-moi sur parole! je ne puis pas répondre.
--Je veux que vous répondiez, fit-elle d'une voix suppliante. Voue n'avez pas joué?
Pierre se couvrit le visage de ses deux mains, afin d'empêcher ses regards de répondre pour lui. Elle écarta ses mains et le força à la regarder.
--Ce n'est pas vous qui avez joué? fit-elle, transportée, illuminée d'une clarté subite. C'est un autres? dites? Ce n'est pas vous?
Pierre ne put mentir.
--Non, dit-il comme malgré lui, ce n'est pas moi.
--Ah! fit Sophie éperdue, en lui tendant les deux mains, j'en étais sûre.
Pendant un moment ils oublièrent tout danger. Les mains nouées, les regards croisés, ils vécurent ainsi la plus belle minute de leur existence.
--Racontez-moi cela, dit Sophie, qui s'assit sur le canapé et fit une place près d'elle pour son ami.
--Je ne puis, fit celui-ci de l'air le plus suppliant. Epargnez-moi! J'ai promis de ne pas dire...
--Mais à moi! Vous n'avez pas promis de ne pas me le dire, è moi! je vous jure de ne le répéter à personne!
--Pas même à Platon?
--Oh! Platon est un autre moi-même!
--J'ai promis, insista le jeune homme.
--Soit! répondit Sophie. Je ne dirai rien, mais il est intelligent; s'il devine, ce ne sera pas ma faute. Que s'est-il passé?
--Avant hier soir, commença Pierre, je revenais de chez-vous, lorsqu'on m'annonça un jeune officier tout nouvellement entré au régiment. Il a seize ans et demi, il arrive d'un corps militaire de province;--Pétersbourg lui a tourné la tête,--ce n'est pas bien surprenant! Donc, mercredi, il a été dans cette maison, dont on vous a parlé; il s'est fait plumer jusqu'aux os et il a perdu plus qu'il ne peut payer en dix ans. Je m'intéressais à lui;--il est si jeune, et quand on n'a pas de famille pour vous tenir la bride serrée, on est si bête à cet âge-là! Il venait m'apporter une lettre qu'il me priait de faire passer à sa mère... il n'a plus qu'elle. Sa démarche à cette heure indue me parut bien singulière; j'avais entendu dire au régiment qu'un officier--on ne savait lequel--avait perdu une somme absurde... Bref, j'appris que, dans l'impossibilité de payer sa dette, il allait se brûler la cervelle en rentrant chez lui. Il avait trouvé cela tout seul. Quel génie! Voyons, princesse, vous qui avez du bon sens, qu'auriez-vous fait à ma place!
--Continuez dit la princesse en souriant.
--Je lui présentai premièrement toute l'insanité de sa conduite; il en convint et m'annonça qu'il allait s'en punir par le moyen le plus radical. Je lui parlai alors de sa mère... J'avais trouvé la corde sensible.
Il est fils unique, adoré, gâté! Jugez-en: sa mère possède un revenu de sept mille roubles, elle lui en envoie six milles et vit avec le reste! On devrait mettre en prison des mères pareilles pour les empêcher de gâter leurs enfants. Enfin, il pleura comme une jeune génisse... Vous riez? Je ne riais pas, moi! et, malgré mon peu d'éloquence, il faut croire que la Providence m'a envoyé une inspiration toute particulière, car j'étais presque aussi ému que lui. Je lui proposai alors de faire des billets... Il n'est pas majeur, l'imbécile! on a refusé son papier, comme de juste. Il est allé voir un usurier, qui l'a envoyé promener. Alors...
--Alors, c'est vous qui avez signé? dit la princesse, les yeux noyés de larmes heureuses.
--Mon Dieu, fit Mourief en cherchant à s'excuser,--il le fallait bien... je suis majeur, moi!
--Et si vous ne trouvez pas l'argent nécessaire... pour demain, m'avez-vous dit?
--Oui, demain... eh bien! je... je ne sais pas ce que je ferai. Le pis qui puisse arriver serait que mon jeune homme fût cassé... Il a repris goût à la vie, il ne se brûlera pas la cervelle. Je donnerai tout ce que j'ai trouvé, et le créancier sera bien obligé de se contenter de ma signature à longue échéance pour le reste.
--Vingt-sept mille roubles, et pas sans peine!
--Allons, mon ami, cherchez le reste! fit la princesse en se levant. Bon courage!
--Vous me renvoyez? dit piteusement Pierre qui n'avait pas envie de s'en aller.
--Ne vous souvient-il plus que mon frère vous attend pour vous sermonner?
--Ah mon Dieu! je l'avais oublié! s'écria Mourief en cherchant sa casquette qu'il tenait à la main. J'y cours! Si vous saviez, princesse, comme il est facile de porter le poids d'une faute qu'on n'a pas commise!... Bien sûr, je ne changerais pas avec mon petit cornette!
Son beau sourire se refléta sur le visage de la princesse.
--Alors, dit-il en lui prenant la main, vous ne m'en voulez pas de vous avoir fait souffrir?
--Non, dit-elle en le regardant sans fausse honte. Vous êtes sorti de page, monsieur Mourief, désormais vous avez prouvé que vous êtes un homme: vous pouvez tout tenter, et tout espérer.
--Tout? demanda Pierre qui retenait sa main.
--Tout! répéta-t-elle le visage couvert de rougeur.
--Eh bien! quand je serai hors de ce pétrin, je vous demanderai quelque chose.
--Demandez le tout de suite; j'aimerais mieux vous l'accorder pendant qu'aux yeux du monde vous n'êtes pas encore innocent.
Pierre l'attira dans ses bras et lui murmura quelques paroles d'une voix si basse que personne n'a jamais su ce que c'était.
--Oui, dit-elle fermement, et j'en serai fière!
Il la serra sur son coeur et se rendit chez Platon pour essuyer par procuration la semonce du colonel.
XXI
Mourief entra chez son ami, la tête haute et le regard vainqueur, ainsi qu'il sied à un homme heureux. La physionomie de Sourof le ramena au sentiment de la véritable situation.
Les jambes croisées, le visage sévère, Platon représentait dignement l'autorité.
--Tu as joué! fit-il d'un air grave.
Pierre hocha affirmativement la tête. Mentir n'est pas chose si facile pour ceux qui n'en ont pas l'habitude.
--Tu as perdu?
Cette répétition exacte de l'interrogatoire qu'il venait de subir produisit chez Mourief une violente envie de rire aussitôt réprimée. Il réitéra son signe de tête affirmatif.
--Plus que tu ne peux payer? continua Sourof impitoyable.
--Ce dernier point n'est pas encore prouvé, fit Mourief d'un air de bonne humeur. Je tâcherai de faire honneur à ma signature. Peux-tu me prêter quelques milliers de roubles?
Platon abasourdi se leva.
--Moi?
--Oui, toi! je te les rendrai, tu peux en être sûr. Si tu ne les as pas, mettons que je n'ai rien dit.
--Comment! s'écria Platon scandalisé, tu fréquentes des endroits impossibles où tu compromets notre uniforme; tu y perds en une nuit une somme... ridicule! Toi, mon ami, notre ami, que j'ai présenté dans ma famille, que j'ai traité comme un... comme un...
--Comme un frère, acheva Mourief, voyant qu'il restait court,--et je te les rends bien!
Absolument démonté par ce sang-froid, Platon prit le parti de se mettre en colère.
--Je te conseille de railler! et pour combler la mesure, après une aventure comme celle-là, c'est à moi que tu viens demander de te prêter l'argent que tu as si indignement perdu!
--Que veux-tu! dit Mourief du ton d'un philosophe convaincu, ce n'est pas à mes ennemis, si j'en avais,--ce dont, grâce au ciel je doute!--que j'irais emprunter des fonds!
Pierre avait dans les yeux une étincelle de joie si fantastique, sa physionomie exprimait si peu de repentir,--malgré toute la peine qu'il se donnait pour avoir un air contrit,--que Sourof éclata en reproches amers.
Le colonel, l'honneur du régiment, la démission obligatoire, l'exil volontaire en province qui pouvait seul réparer ce scandale, la nécessité de payer à quelque prix que de fût--tout cela roula dans un flot d'éloquence et tomba en douche implacable sur la tête de Mourief qui écoutait sans sourciller, d'un air attentif, hochant la tête aux endroits pathétique.
Quand Sourof s'arrêta pour reprendre haleine,--peut-être aussi parce qu'il n'avait plus rien à dire,--Pierre se leva, le visage rayonnant de sentiments.
--Tu es un ami unique au monde, s'écria-t-il; tu m'as parlé comme la voix de ma conscience; je t'en saurai gré toute ma vie.
--Eh bien! à quoi te décides-tu? demanda Platon, adouci par cette expansion amicale.
--Je vais chercher de l'argent partout où il y en a, puisque tu ne veux pas m'en prêter! répondit le délinquant d'un air radieux.
La main que Platon tendait généreusement à son camarade déchu retomba à son côté. C'était là le résultat de sa semonce!
Pierre rattachait son sabre.
--Que dois-je dire au colonel? dit Sourof d'un air glacial.
--Tout ce que tu voudras, mon cher, tout ce qui te passera par la tête. Demain, ce sera une affaire arrangée.
--Que dit ma soeur? reprit-il après une longue pause; comment apprécies-t-elle al façon originale dont tu prends les choses?
--Ah! mon ami, s'écria-t-il soudain, je suis le plus heureux des hommes! Il faut que je t'embrasse!
Il donna une véhémente accolade à Sourof ébahi et disparut, accompagné d'un grand cliquetis de sabres et d'éperons sur les marches de pierre de l'escalier.
Platon rentra chez lui fort perplexe, et au bout de cinq minutes il prit le parti d'aller voir la princesse.
Celle-ci le reçut au salon. Elle avait le visage rosé; ses yeux brillaient d'une joie profonde; elle offrait, en un mot, l'image de la félicité.
Dosia, assise au piano, tapait à tour de bras un galop d'Offenbach.
--Quelle gaieté! fit Platon, qui resta pétrifié au milieu du salon.
--C'est l'air de la maison, monsieur Platon! s'écria Dosia sans s'arrêter; nous sommes gaies ici, très gaies!
Le piano couvrit sa voix et ses rires. Platon alla s'asseoir près de sa soeur, le plus loin possible du redoutable instrument.
--Tu as vu Mourief? dit-il.
--Oui, mon ami.
--Eh bien! qu'y a-t-il de vrai?
La princesse regarda son frère avec une expression de triomphe et d'orgueil.
--Rien! dit-elle
--Comment, rien?
--Si, au fait, il y a quelque chose. Peux-tu me prêter quelque milliers de roubles?
Platon bondit et se mit à marcher è travers le salon.
--C'est une gageure? s'écria-t-il.
Au même moment, Dosia quittait le piano; en se retournant, Sourof la trouva en face de lui. L'air railleur et satisfait de la jeune fille acheva de lui faire perdre la tête.
--Voyons, s'écria-t-il du ton le moins encourageant, de qui se moque-t-on? Si c'est de moi, je trouve la plaisanterie trop prolongée.
--Qui est-ce qui s'est moqué de vous, monsieur? fit Dosia en ouvrant de grands yeux et en se penchant un peu la tête de côté, comme elle le faisait d'habitude quand elles cherchait à s'instruire.
--Vous! s'écria Sourof exaspéré.
La princesse prit le bras de son frère.
Platon, lui dit-elle, Mourief est un héros!
--Pour avoir mené cette vie de polichinelle?
--C'est un héros! répéta la princesse sans se laisser décontenancer.
--Il t'a conté quelque bourde, grommela Platon, et tu l'as cru.
La princesse pâlit et retira le bras qu'elle avait passé sous celui de son frère.
--Pierre ne ment jamais, s'écria Dosia qui vint è la rescousse. Je ne puis le souffrir, c'est vrai!! mais il ne ment jamais.
Platon, de moins en moins satisfait, regardait alternativement les deux femmes et tourmentait sa moustache.
--J'ai promis de ne rien dire, reprit la princesse d'un air plus sérieux, mais il faut trouver de l'argent. Il faut que cette dette soit intégralement payée demain matin.
--C'est toi qui veux que cette dette-là soit payée? fit Sourof d'un air sombre.
--J'ai compté sur toi: de combien d'argent peux-tu disposer en ma faveur?
--A toi? tu veux prêter de l'argent à Mourief? S'il l'accepte, il prouvera bien qu'il est le dernier des misérables!
--Que non! on peut tout accepter de sa femme!
--Sa femme!
Sourof, complètement anéanti, se laissa tomber dans un fauteuil. Dosia, la tête toujours un peu de côté, le contemplait avec une certaine inquiétude. Voyant qu'il en réchapperait sans les secours de l'art, elle lui rit au nez, mais si gentiment, que cet acte irrévérencieux put passer pour un sourire.
--Oui! sa femme! dit la princesse en levant la tête. Il n'est pas de coeur plus noble, plus généreux, plus...
--Il n'est pas d'âme plus absurde qu'une belle âme! s'écria Platon en se levant. Cela vous fait rire, vous? dit-il à Dosia qui l'examinait curieusement. C'est drôle, n'est-ce pas, de voir une femme d'esprit faire une irrémédiable sottise.
--Ce n'est pas ça que je trouve drôle, riposta vertement Dosia.
Le vieil homme n'était pas tout à fait mort en elle.
--Et quoi donc?
--Vous.
Platon regimba.
--Moi? Et pourquoi, s'il vous plaît?
--Parce que vous vous fâchez sans savoir pourquoi, répliqua la jeune rebelle; il n'y a rien de drôle comme de voir un homme d'esprit se battre contre un moulin è vent. Mais je ne suis qu'une petite fille, ajouta-t-elle en lui faisant la révérence.--Si tu ne peux pas te mettre d'accord avec lui, dit-elle à la princesse, appelle-moi, je t'apporterai du renfort.
Elle sortit majestueusement, laissant Platon plus bourru que jamais.
--Tu peux confier à Dosia un secret que tu me caches? dit-il à sa soeur d'un ton de reproche.
--Je ne lui ai pas confié, mais tu sais quelle fine mouche est cette ingénue. Elle a deviné sur-le-champ.
--Que son cousin ne pouvait pas avoir fait cette abominable folie.
--Qui donc l'a faite, si ce n'est lui?
--Il ne te l'a pas dit?
--Tu vois bien que non. Depuis une heure, lui, elle et toi, vous me promenez dans un amphigouri.
--Eh bien, mon ami, tâche de déployer autant de perspicacité que Dosia, car j'ai promis de ne rien dire.
Au bout d'une heure, Platon parfaitement d'accord avec sa soeur, sortait de chez elle, emportant tout ce qu'elle possédait de valeurs. Il passa chez lui, dépouilla son secrétaire et se rendit sur-le-champ au logis de Mourief.
Celui-ci, très fatigué, attristé par l'insuccès de ses dernières démarches, venait de rentrer chez lui. Couché tout de son long sur le canapé, il méditait sur la sottise des humains en général et des jeunes cornettes en particulier. L'annonce de la visite de son ami ne lui causa qu'un médiocre plaisir, car il s'attendait à une seconde édition de la semonce.
--Je suis venu voir si je pouvais t'être utile, dit Sourof en franchissant le seuil.
--Je te remercie, dit Mourief un peu embarrassé.
--Je suis fâché d'avoir été si injuste. Tu ne m'en veux pas? dit Platon en tendant les deux mains à son camarade.
--Ah! s'écria celui-ci, elle a parlé.
--Non, mon cher, mais j'ai deviné... Il n'est rien qu'on ne fasse pour son frère, continua-t-il; voici mon portefeuille, je crois que tu y trouveras de quoi terminer cette ennuyeuse affaire.
Pierre sauta au cou de son ami, qui, cette fois lui rendit son accolade.
--Quelle femme que ta soeur, lui dit-il quand il put parler.
--Je t'avais bien dit, fit Platon avec orgueil, qu'il n'y en avait qu'une au monde.
--Je ne suis pas digne d'elle, murmura Pierre en secouant la tête; je ne sais pas comment elle a pu consentir...
--Il en est quelques-uns de plus mauvais que toi, répondit Sourof; d'ailleurs je suis enchanté de t'avoir pour beau-frère. Mais occupons nous d'affaires sérieuses.
Les deux amis réglèrent les comptes, et, quand tout fut arrangé, Platon se leva.
--Je vais chez le colonel, dit-il; je crois que le digne homme sera bien aise de me voir.
--Que vas-tu lui dire? fit Pierre effrayé.
--Je vais lui dire que ta dette sera payée parbleu.
XXII
--Que peux-tu bien avoir dit à Minkof? demanda un soir la princesse à Dosia qui la regardait se déshabiller en revenant du théâtre.
--Ah! voilà! Que lui ai-je dit? fit la jeune fille d'un air distrait. Et lui, qu'est-ce qu'il t'a dit? reprit-elle avec plus de vivacité.
--Il m'a dit qu'il n'avait rien compris à ce que tu lui avais dit, répliqua la princesse en riant. Si tu trouves que ce n'est pas assez net, ne t'en prends qu'à toi-même.
Le visage de Dosia s'éclaira; ses dents blanches brillèrent un instant, puis elle redevint sérieuse, ou plutôt distraite.
--Je lui ai dit que je ne comprends pas comment on peut être assez malheureux pour avoir envie de m'épouser, fit Dosia après un silence.
--Alors, c'était une vraie demande en mariage? demanda la princesse en s'efforçant de ne pas rire.
--Oui, répondit Dosia; s'il l'a pris pour une impertinence, cela veut dire que j'ai compris sa proposition; et s'il l'a pris pour une boutade, c'est que je ne l'ai pas tout à fait comprise. N'est-ce pas clair?