← Table of contents
La fabrique de mariages, Vol. 3

DEUXIÈME PARTIE. L'HOTEL DE MERSANZ (SUITE).

Reading edition

III —Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas.—

—Pas vrai, dit Barbedor, que tu n'as pas honte de mon négligé, l'ancien?

—Honte de ton négligé! répéta Roger-Bontemps;—ne commence pas sur ce ton-là, vieux, ou nous allons nous fâcher... Ça n'est pas l'enveloppe que je regarde, c'est le cœur qui palpite ici dessous!

—Par exemple! murmura Niquet en passant le revers de sa main sur ses yeux, voilà du sentiment crânement exprimé!

—Ah! mais oui! dit Palaproie.

—Assieds-toi, vieux, assieds-toi, reprit le capitaine;—fumes-en une avec nous... fumes-en deux, trois... vingt-cinq, si tu veux!... Nous sommes ici des vrais... Le séjour n'est pas mal, comme tu vois... et l'on peut s'y procurer tout ce qui fait l'agrément de se retrouver après l'absence!

Barbedor jeta un coup d'œil connaisseur et satisfait aux bouteilles alignées.

Roger battit la table avec la canne de Niquet.

—Un quatrième! dit-il à Martin, qui accourait.

—Un quatrième quoi? demanda celui-ci.

Roger avait déjà trois ou quatre bons coups sur la conscience. Les amateurs prétendent qu'il n'y a rien de si facile à griser qu'un vieux brave. Cœurs chauds, langues bavardes, pauvres têtes.

Le péché mignon de Roger, quand il était gris, c'était la fanfaronnade.

Jusqu'alors, il avait gardé un certain scrupule, une certaine crainte de gêner M. le comte de Mersanz, son gendre. Confusément, l'idée existait en lui que la société assise autour de la table ne devait pas bien faire dans le jardin d'un grand seigneur.

Mais une autre idée combattait celle-là: c'était la toute-puissance de sa fille, de Béatrice, si belle et si passionnément aimée.

A mesure qu'il buvait, la bascule se faisait entre les deux idées: le scrupule baissait, la confiance montait. Roger-Bontemps arrivait à se dire: «Je voudrais bien voir qu'on ne fût pas content.»

—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? fit-il en lançant un terrible regard au pauvre Martin, qui recula épouvanté;—tu ne sais pas ce que c'est qu'un quatrième à une table où il n'y a que trois verres pour quatre pratiques?...

Martin ouvrit la bouche pour s'excuser.

—Cartouchibus! s'écria le redoutable Roger, qui se leva et fit le moulinet avec la canne du sergent,—je crois que tu raisonnes!

Martin fuyait déjà à toutes jambes.

—Voilà comme il faut les mener! dit Barbedor.

—Autrement, ils deviennent insolents, ajouta Niquet.

—C'est que ça y est! conclut Palaproie.

—Que t'a-t-il dit? demanda M. Baptiste à Martin quand celui-ci rentra.

—Il est enragé, ce bonhomme-là! répondit le conscrit.

M. Baptiste se redressa de son haut et toisa Martin avec sévérité.

—N'oubliez jamais, prononça-t-il emphatiquement,—quand vous parlez du capitaine Roger, que c'est le beau père de M. le comte!

—Et faites tout ce qu'il vous ordonnera, mon ami, ajouta mademoiselle Jenny en prenant une pastille dans la bonbonnière de Béatrice.

Martin alla chercher le quatrième.

M. Baptiste et mademoiselle Jenny se mirent à la fenêtre du petit salon.

Les domestiques d'ordre inférieur étaient aux fenêtres de l'antichambre.

Tous contemplaient le quatuor bachique avidement et le méchant sourire aux lèvres.

Seuls, M. Baptiste et mademoiselle Jenny savaient le mal qui pouvait résulter de cette bombance en plein air, mais les autres flairaient plaie ou bosse; cela suffisait à les tenir en joie.

—Où diable a-t-il péché cet homme en veste de marchand de vin? demanda M. Baptiste.

—C'est le plus beau! répondit mademoiselle Jenny;—on l'aurait fait exprès, qu'on ne l'aurait pas mieux réussi!

—Le fait est qu'il est superbe!... Le voilà qui boit... il a une touche!...

—Dire qu'il y a des personnes qui ont ce genre-là! fit la soubrette en essuyant son nez retroussé avec un mouchoir au coin duquel sa marque avait remplacé adroitement celle de sa maîtresse.

—Avez-vous vu? reprit Baptiste;—le vicomte de Grévy a passé devant la grille avec Frémieux et Montmorin.

—Ils ont bien ri... Et les petites du Tresnoy éclataient tout à l'heure sur leur terrasse.

—Deux pestes! dit M. Baptiste;—tout Paris va savoir ce soir qu'on tient noces et festins dans le jardin de l'hôtel.

—Tenez! tenez! faisait-on dans l'antichambre,—les voilà qui chantent!

On entendait, en effet, la puissante voix de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, qui entonnait ce fameux:

Si je meurs, que l'on m'enterre Dans la cave où est le vin...

M. Baptiste alla ouvrir tout doucement la double porte de la chambre à coucher du comte.

Mademoiselle Jenny le regarda faire.

—Ah çà! dit-elle en baissant la voix,—comment ça s'est-il noué entre vous et cette marquise?

—Je vous adresserai la même question, répondit le discret Baptiste;—mais permettez que j'entr'ouvre un peu la croisée... M. le comte entendra mieux.

—Et quelles sont vos conditions avec elle? demanda encore la camériste.

Le valet de chambre se prit à rire et tira de sa poche une lime à ongles, montée en or, que le comte cherchait en vain sur sa toilette depuis quelque temps.

Il se fit les ongles qu'il avait fort propres et répondit.

—Ai-je l'air d'un mercenaire, ma minette?... Tout ce que j'en fais, c'est pour le bien de M. le comte: j'aurai donné un fier coup d'épaule à la chose, si jamais il régularise sa position!

Jenny lui lança une œillade coquette et caressante.

—C'est tout comme moi, dit-elle;—en régularisant la position des autres, on peut bien faire un petit peu la sienne propre.

En ce moment, Barbedor, qui avait fini la chanson, prit d'une main la table de fer et la souleva à bout de bras avec les verres et les bouteilles.

Un tonnerre de bravos accueillit cette prouesse du fort-et-adroit.

—Eh bien, eh bien, dit Roger émerveillé,—tu as encore une fière poigne, l'ancien!

—Il n'y aurait pas beaucoup d'avaleurs de sabres aux Champs-Élysées pour en faire autant! constata Niquet.

—Ah! mais non! fit l'adjudant Palaproie.

—Ma parole d'honneur! s'écria M. Baptiste,—c'est une gageure!

—Il me semble, dit Jenny,—que j'ai vu ce gros-là dans une baraque avec des tigres et des moutons à six pattes derrière le Château-d'Eau.

—Superbe! superbe!... Voici là-bas, aux premières loges, madame du Tresnoy et la vicomtesse de Grévy!

Baptiste avait raison. Ces deux dames s'accoudaient au balcon de fer de l'hôtel du Tresnoy,—aux premières loges.

Mais elles ne riaient point, et M. Baptiste aurait pu remarquer qu'elles suivaient cette scène grotesque d'un œil triste.

C'étaient, celles-là, deux femmes du vrai monde, ayant chacune leur croix à porter dans la vie, mais bonnes, au fond.

Ce livre est une copie plus ou moins maladroite, mais c'est une copie faite sur nature. Les gens y passent tels quels.

Le hasard grâce auquel ce livre n'est point le pur et simple récit d'une cause célèbre, était né dans la maison même de madame la baronne du Tresnoy.

Quelques pages encore, et nous verrons pourquoi le jury ne s'était point mêlé des affaires de madame la marquise de Sainte-Croix.

Madame la vicomtesse de Grévy était riche, de bonne maison, spirituelle et jolie. Mais il y avait déjà un peu de temps que sa beauté durait. L'inconduite de son mari lui avait offert cette sorte d'émancipation, tolérée dans le monde, mais qu'on n'accepte jamais sans péril.

Elle avait eu le tort d'accepter.

Il n'était point dans sa nature décidée et brave de s'affadir dans le rôle de victime.

Elle était veuve, sauf le deuil qu'elle n'avait point porté. Cela n'allait pas plus loin. La médisance ne trouvait rien à mordre dans sa conduite.

Elle était veuve, voilà tout. M. le vicomte de Grévy la traitait fort bien et n'était pas sans éprouver un certain plaisir à lui serrer la main de temps en temps.

Il se souvenait avec reconnaissance de leur lune de miel, charmante, tendre, délicate, qui s'était couchée un beau soir sans nuages, sans explication.

D'ordinaire, les lunes de miel se débattent péniblement à l'heure de l'éclipse.

Personne n'aurait su dire si madame de Grévy avait aimé d'amour ce beau vicomte aux favoris épais, aux moustaches splendidement fournies.

Le degré de peine qu'elle éprouvait à vivre isolée, personne n'aurait pu le déterminer. Elle avait une armée de connaissances, point d'amie intime.

Un peu d'amertume dans la parole et sans doute un peu plus encore dans le cœur; une jalousie instinctive et frivole contre les astres nouveaux qui venaient luire à cet horizon mondain où elle avait brillé un instant, si franchement belle et heureuse; un esprit hardi et trop caustique, un parti pris de tout dire parfois exagéré: tels étaient les symptômes à l'aide desquels l'observateur pouvait sonder la plaie de cette âme.

Aussi, la disait-on méchante.

Dans un certain milieu, cela signifie parfois trop bonne;—bonne au point de faire peur aux hypocrites.

Madame la baronne du Tresnoy avait une position et manquait de fortune. Chose terrible.

Ses deux filles étaient à marier sans dot. Chose lamentable.

Madame la baronne du Tresnoy était dans le monde tout naturellement et chez elle; car, là, il y a au moins des droits. Mais ces droits, hélas! ne s'étendent pas bien loin quand on n'a pour les soutenir ni la puissance politique, ni la richesse.

La famille du Tresnoy avait eu la puissance politique. On lui savait gré d'en avoir bien usé.

A l'époque où se passe notre histoire, il ne pouvait même pas être question d'influence politique dans le faubourg Saint-Germain pur.

Louis-Philippe régnait.

Madame la baronne du Tresnoy, appuyée sur la noble mémoire de son mari, était reçue partout avec empressement, avec honneur.—Mais l'opinion publique avait condamné ses deux filles au célibat à perpétuité.

De là, un peu d'amertume, amertume autre et plus profonde que celle de madame la vicomtesse de Grévy.

L'une procédait par la satire osée, l'autre par la réserve légèrement perfide. Toutes deux se vengeaient. Il ne faisait bon attaquer ni l'une ni l'autre, ni la jeune femme hardie, ni la prudente mère de famille.

Si jamais le hasard les eût mises aux prises, madame de Grévy eût été vaincue, parce qu'elle était la plus forte et qu'elle n'avait besoin de personne.

Le besoin qu'on a du monde habitue l'esprit à une sorte d'escrime. Craignez ceux qui ont besoin de vous.

Le besoin que madame du Tresnoy avait du monde, tout en dirigeant habituellement sa conduite, ne lui avait jamais fait perdre la probité de son cœur. C'était, au demeurant, une honnête et bonne femme, n'ayant d'autres vices que ses filles à marier.

Les filles, comme cela est indispensable dans la situation, valaient moins qu'elle, parce que leurs petites rancunes envieuses et leur passion de s'établir étaient directes, étaient personnelles. Chez elles, le mobile était l'égoïsme; chez la mère, c'était l'amour.

Nous nous souvenons que madame la baronne du Tresnoy avait renvoyé ses deux filles pour causer seule avec la vicomtesse et qu'elle avait abordé l'entretien avec une sorte de solennité. Madame de Grévy était tout oreilles. Son bon cœur ici fraternisait avec son penchant à la curiosité.

Mais madame du Tresnoy, qui venait de céder à un premier mouvement de générosité, parut tout à coup se ralentir. Au début, il y avait promesse d'un secret confié; la fin de son discours se perdit dans de vagues et timides insinuations.

Il y avait un complot, et la marquise de Sainte-Croix était dans le complot: voilà tout ce que put noter la vicomtesse.

—Chère madame, dit-elle voyant que la baronne profitait pour se taire de la bruyante entrée de Barbedor,—ne nous occupons plus, je vous prie, de ce qui se passe en bas... Vous m'en avez appris trop ou trop peu.

Une expression d'inquiétude vint sur le visage de la baronne.

—Je serais fâchée que vous eussiez défiance de moi, reprit la vicomtesse.

Et, comme madame du Tresnoy protestait par un geste poli, la vicomtesse acheva d'un ton résolu:

—J'en serais fâchée... mais cela ne m'empêcherait pas d'insister... je veux savoir!

—Vous voulez!... répéta la baronne étonnée.

Madame de Grévy lui prit la main à son tour et la regarda bien en face.

—Vous êtes mère, madame, dit-elle d'un ton affectueux, mais toujours ferme;—vous savez que je n'ai rien à faire de mes dix doigts ni de ma pauvre tête... je passe mon temps à deviner les énigmes que le hasard pose sur mon chemin... je suis devenue très-forte à ce jeu.

Les paupières de la baronne se baissèrent; la vicomtesse poursuivit:

—Vous êtes mère... il est permis aux mères d'avoir peur... cela même leur est commandé quelquefois... mais, par cette raison que vous vous êtes arrêtée dans votre confidence, je dois supposer qu'il s'agissait d'une révélation très-grave...

La baronne gardait le silence.

La comtesse Béatrice peut-elle être sauvée? demanda brusquement madame de Grévy.

—Sur l'honneur, je l'ignore, répondit la baronne.

La jeune femme appuya son front contre sa main.

—Cette jeune Maxence aime le comte de Mersanz? dit-elle encore.

—A cet âge?... commença madame de Grévy.

—Ses yeux ont trente ans! formula péremptoirement la vicomtesse.

Il y eut un nouveau silence.

—Chère madame, dit la jeune femme en se levant, je suis habituée à vous respecter... ma mère était votre amie... Veuillez pardonner ce qu'il y a eu d'un peu vif dans mes paroles... j'ai besoin de vous avouer ingénument le double travail qui s'est fait en moi depuis quelques minutes... J'ai cru deviner qu'il y avait un grand combat à livrer... un combat dangereux... or, je suis seule ici-bas... et bien fatiguée... Vous avez ouï parler de ces âmes brisées qui se font n'importe quoi pour occuper le restant de leur activité: sauveteurs parfois,—parfois sœurs de charité... Risquer c'est vivre... je n'ambitionne pas le prix Montyon... c'était pour moi... je voulais me divertir à bien faire.

—Votre mère avait ce cœur-là! murmura la baronne, dont les yeux se mouillèrent;—elle cherchait des excuses à ses bonnes œuvres.

—Maintenant, reprit la vicomtesse,—voilà pourquoi ma pensée s'est tournée vers les choses tragiques... M. le baron du Tresnoy a été longtemps préfet de police...

Un voile de pâleur couvrit tout à coup les traits de la baronne.

—Pardon, si je réveille de douloureux souvenirs, chère madame!... J'ai songé... la pensée m'est venue... mais M. le baron du Tresnoy était un saint... s'il avait eu connaissance de quelque infamie...

Elle tendait la main pour prendre congé.

La baronne retint sa main et prononça tout bas:

—M. le baron est mort du jour au lendemain... subitement...

La vicomtesse resta devant elle bouche béante...

—Si Roger voulait, disait à ce moment le sergent Niquet, rouge comme une tomate,—il nous ferait avoir à chacun une chambre dans l'hôtel!

—Parbleu! approuvait Jean-François Vaterlot.

Et Palaproie, blême et idiot tout à fait:

—Ah! mais oui!

—Si je voulais! s'écria Roger-Bontemps,—si je voulais... A propos, y a-t-il encore des anciennes, par ici?...

—Verdurette, répondit Niquet;—mais c'est bien déjeté... Est-ce que tu aurais l'idée de nous donner les violons, vieux?

—Les femmes, repartit Roger avec une gravité d'ivrogne,—ça met de l'animation dans tous les plaisirs de la volupté!

—Ça y est! fit Palaproie, qui tordait ses paquets de moustaches vineuses.

Roger se mit à rire.

—Quand on pense qu'il a toujours été bête de même, le Palaproie! murmura-t-il.—Pour en revenir, ça serait mignon, un riquiqui de petit baluchon avec quinquets, ici, en plein air... Mais vous n'êtes pas pour la danse, vous autres... le cousin est trop puissant... vous deux, vous avez trop de jambes de bois...

—C'est les suites de la valeur, qu'on rapporte du champ de gloire! protestèrent à la fois les deux sous-officiers.

Puis Niquet tout seul et d'un accent pénétré:

—Si tu nous as engagés pour nous insolenter!...

—La! la! fit Barbedor.

—Cartouchibus! s'écria Roger-Bontemps,—s'ils ne sont pas satisfaits, je vais leur couper les oreilles!

On se leva en tumulte, trébuchant et marchant sur les verres cassés.

L'équilibre manquait partout. Barbedor prononça quelques paroles conciliantes. Les trois vieux braves tombèrent en tas, pleurant à chaudes larmes et s'embrassant à qui mieux mieux.

—Ah! dit Niquet,—l'idée de nous entre-percer nos seins, qui ne battent que l'un par l'autre, était inconséquente!

—Ça y est... dans le cinq cents! balbutia Palaproie donnant enfin le secret de cette locution chérie.

Palaproie était passionné pour le noble jeu de tonneau.

—A propos d'anciennes, fit Niquet en se rasseyant,—tu étais marié, dans le jadis, toi, Roger...

—Ah! mais oui! dit l'adjudant.

Barbedor, moins ivre, regarda le capitaine du coin de l'œil.

La joyeuse figure de celui-ci s'était tout à coup rembrunie.

Niquet poursuivit sans prendre garde à ce changement.

—La Perlette, tonnerre de là-haut!... j'ai vu bien des vivandières dans le courant, mais une comme celle-là, jamais!

—Ah! mais non! appuya Palaproie.

—Est-elle morte, dis, vieux? continua le sergent.

Barbedor, désormais, ne buvait plus.

Roger assena un grand coup de poing sur la table.

—Parlons pas de ça, gronda-t-il.

—A cause?... Nous mourrons tous!... Si elle est défunte, on ne peut donc pas déposer dans la conversation, entre amis, quelques fleurs sur sa tombe?...

—Parlons pas de ça! répéta Roger d'un air sombre.

—Vous savez bien, dit Barbedor,—que le cousin n'a pas été heureux en ménage.

—Pas heureux!... s'écria le vieux capitaine en se tournant vers lui, les veines du front gonflées et les larmes aux yeux.

Barbedor n'était pas méchant; son cœur se serra. Si le souvenir abhorré des deux coquines, si la pensée de la barrière des Paillassons, sa création, sa Galathée, n'eussent point traversé à la fois son esprit, il eût prononcé sans doute un mot de plus,—un mot qui aurait bien changé la face des choses.

Mais l'article du Journal des Débats était tout chaud encore.

Barbedor garda le silence.

Niquet et Palaproie se regardaient en riant stupidement.

—Excusez, dit le sergent;—quand on ne sait pas, on ne sait pas... Si ton épouse t'a fait éprouver des chagrins cuisants, vieux Roger, motus!... C'est des affaires de famille délicate, dans la vie privée...

—Ah! mais oui! fit Palaproie.

Roger avait mis ses deux coudes sur la table et semblait rêver.

—Faut parler d'autres choses, dit Niquet avec cette insolente pitié des brutes;—ce sujet a l'air de l'inconvénienter fortement.

—Ça y est! répliqua l'adjudant, qui cligna son œil éteint et nigaud.

—Donc, reprit le sergent,—voyons voir à changer adroitement le front de bataille.

Il toussa et reprit, d'une voix de stentor:

—Du temps de l'ancienne, vieux, y avait un camarade qui s'appelait Garnier et qui avait commencé comme toi dans la caisse...

Roger se redressa si brusquement, que Niquet eut la parole coupée.

—Tu n'as pas de chance! grommela Barbedor.

Le sergent ouvrit des yeux énormes et souffla dans ses joues.

—Bon! bon! fit-il,—j'ai mis le doigt sur la plaie... Ce Garnier était un bel homme... et je me souviens à présent qu'il avait parlé à la Perlette...

—Tais-toi! s'écria Roger, dont le front était cramoisi.

Palaproie pensa:

—Ça y est tout de même... dans le cinq cents!

—Bon! bon! répéta Niquet;—quand on ne sait pas, pas vrai?... A la santé de l'ami Roger, vous autres!... Chacun a son épine dans le pied... à moins d'avoir deux jambes de sapin... Hi hi hi hi!... celle-là est bonne!

—Ah! mais oui! dit Palaproie.

—Mais tu avais deux enfants, reprit Niquet après avoir bu;—ton aîné doit être grand comme père et mère... Je l'ai vu enfant de troupe, moi, ce gamin-là!...

Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, ne voulut pas que la causerie s'engageât sur ce terrain.

Pour cela, sans doute, il avait ses raisons.

—Que diable! s'écria-t-il,—allez-vous nous le laisser tranquille, oui ou non?... Si vous m'en aviez chanté la moitié aussi long, nom d'un cœur! j'aurais déjà mis la table sur vos carcasses, sans vous offenser!... Buvez, puisqu'il y a de quoi, et donnez la paix au cousin... vous l'avez rendu tout triste...

—Ça n'était pas notre intention, monsieur le cabaretier! dit Niquet, qui mit le poing sur sa bonne hanche.

—Ah! mais non!

—Vous parlez haut, reprit le sergent,—par suite que vous savez exécuter des tours de force sur les tréteaux!... Quoiqu'il n'y ait pas de sot métier, dit-on, celui-là ne va pas à tout le monde...

—Ah! mais non!

—En conclusion, acheva Niquet,—je vous invite à ne pas témoigner plus de familiarité qu'il ne faut à deux anciens de qui l'existence fut toujours le miroir de l'honneur!

—Ça y est, ponctua Palaproie d'un accent tout guerrier.

Et les deux vieux prirent des poses de matadors.

Jean-François Vaterlot avait son rire bonhomme.

—Voilà une chose à quoi je n'avais pas encore pensé, dit-il entre haut et bas;—quand la barrière des Paillassons sera ouverte, peut-être que ces caduques viendront dans mon établissement... ce sera tout droit du dôme au château de la Savate... Dire que les plus belles idées ont comme ça leurs inconvénients!

—Cousin, reprit-il en se tournant vers le capitaine,—est-ce que ça te contrarierait, si je les mettais tous deux en fagot pour les casser sur mon genou.

Certes, il est impossible de côtoyer la bagarre de plus près. Mais la bagarre, dans ce singulier quartier où la vaillance asthmatique respire, est un abîme entouré d'un haut garde-fou. On peut la côtoyer toujours sans y tomber jamais.

Au bout de la balustrade est un autre trou: la réconciliation touchante, humide et pleine d'affreux attendrissements.

Trois minutes ne s'étaient pas écoulées, que Niquet et Palaproie larmoyèrent sur le sein de Barbedor.—«Tirez! tirez!» eût dit Chicaneau des Plaideurs.

Le capitaine Roger avait oublié lui-même sa mauvaise humeur.

—Ça vous amuserait donc bien, dit-il répondant sans doute à quelque question précédemment posée,—de savoir comment se fit ce mariage-là?...

—Ah! mais oui! répliqua Palaproie.

Barbedor devint attentif.

Le capitaine versa une tournée et parcourut son cercle d'un regard vainqueur.

—Vigilance, commença-t-il,—sévérité tempérée par la douceur, régularité pour l'heure des repas, propreté, arts d'agrément, lecture, écriture et musique vocale avec piano, tel a été mon plan dans l'éducation de ma fille. Je ne m'en suis jamais écarté d'une semelle. Ç'a m'a coûté bon;—mais j'ai obtenu des résultais tels, que vous ne trouveriez pas beaucoup de pimbêches dans les couvents à mille écus pour savoir siffler Ma Normandie ou autre aussi agréablement que la jeune Béatrice Roger, présentement comtesse de Mersanz... Quant au sérieux, l'arithmétique et l'orthographe, pas un pli... quoi! la géographie tout entière... et brodant comme une fée... et dansant... Voilà!

»Je m'arrête, pour ne pas tomber dans le défaut des vantards qui s'en font accroire à tout bout de champ. Je n'aime pas parler de moi, sauf pour l'intelligence de l'anecdote.

»Il y a donc que, vers l'âge de quinze ans, quinze ans et demi, Béatrice était une petite rose des quatre saisons, fraîche comme les amours.—Qu'auriez-vous fait de ça, vous autres, les anciens?

—Dame!... repartit prudemment Niquet.

—Ah! mais!... fit Palaproie.

—Nom d'un cœur! ajouta Barbedor;—garder un brin de fille, c'est presque aussi difficile que de percer le mur d'octroi.

—Tu dis?... interrogea le capitaine.

—Rien, rien... tu n'es pas au courant de l'affaire, cousin.

—Du diable, si je vois ce que le mur d'octroi vient faire là dedans, grommela Roger,—à moins que ce ne soit, comme l'on dit, une métaphore de rhétorique... qu'il faut élever des barrières autour de la vertu des jeunesses... En ce cas-là, je dis comme Palaproie: Ça y est... il en faut... et de bonnes!... Vous souvenez-vous du lieutenant Toussaint Mallaroux, de la 24e?...

—Le grand Toussaint?

—Toussaint la Gaule?

—Toussaint était retiré du côté de chez nous... il avait une fille approchant aussi belle que ma Béatrice... Ce n'est pas gai, ce que je vas vous conter là... Un soir, il vint à Grenoble, où nous étions pour lors... Nous soupâmes... après ça, il me dit:

»—Je vais prendre l'air...

»Je le regardai dans le blanc des yeux et je lui dis:

»—Tu es malade?

»Il me répondit:

»—Non.

»Nous sortîmes de la ville bras dessus bras dessous.—Je revins tout seul...

Le capitaine Roger fit ici un silence. Ses traits avaient en ce moment une expression mélancolique et véritablement noble.

—Pauvre Toussaint! reprit-il.—Quand nous fûmes dans les champs, il me dit:

»—Roger, tu as une fille... tu l'aimes bien, pas vrai?

»Il avait l'air si triste, que j'eus le frisson par tous les membres.

»—Cartouchibus! m'écriai-je;—si j'aime bien ma fille!... en voilà une question!

»Il mit la main sur mon bras.

»—Réponds-moi comme un homme, reprit-il;—si quelqu'un venait te dire que ta fille...

»—Je le tuerais! l'interrompis-je,—car il en aurait menti comme un gueux!

»—Et s'il n'en avait pas menti?... poursuivit Toussaint.

»Je ne pouvais pas le voir, figurez-vous, parce qu'il faisait déjà nuit.—Mais sa pauvre voix me semblait bien changée.

»Une idée terrible, une idée folle me traversa l'esprit.—Si ma Béatrice...

»—Je la tuerais! m'écriai-je, la tête en feu déjà.

»—Non, murmura-t-il,—tu ne la tuerais pas...

»—Alors, dis-je en m'arrêtant court,—je me ferais sauter le caisson.

»—A la bonne heure, fit Toussaint d'une voix douce et affaiblie.

»Ce fut sa dernière parole. Je vis une lueur rapide. J'entendis un coup de feu tout près de moi. Toussaint tomba à la renverse.

»Il s'était fait sauter la cervelle d'un coup de pistolet.

IV —Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille.—

On ne s'attendait pas à cette étrange conclusion dans le groupe de nos braves buveurs.

—Saperlotte! fit Niquet en ôtant sa pipe de sa bouche.

—Ah! par exemple... en voilà une! dit Palaproie.

Barbedor avait visiblement pâli.

—Que diable! murmura-t-il,—c'est ta faute, cousin... Pourquoi allais-tu lui dire: «Je me ferais sauter le caisson,» nom d'un cœur!

—C'est que je l'aurais fait à sa place, répondit le capitaine froidement.

Cette réponse n'était point de nature à diminuer le trouble de Barbedor. Il haussa les épaules et grommela:

—Ça ne se dit pas... c'est des bêtises de se périr pour si peu de chose!

—Si peu de chose! répéta le vieux Roger, qui le regarda d'un air étonné.

Le ridicule avait disparu. Vous n'eussiez vu en ce moment sur son visage que la hautaine dignité du soldat.

Niquet et Palaproie l'examinaient pour voir d'où le vent allait souffler.

—Si peu de chose! s'écria Niquet;—l'honneur de la fille d'un militaire!

—Ah! mais! gronda Palaproie;—la réputation qu'a une tache se ternit, et plutôt mourir... que d'abandonner son drapeau!

De sa vie, il n'avait prononcé un si long discours. Il s'arrêta tout essoufflé et but un coup avant d'ajouter:

—C'est que ça y est!

—Mon cousin Jean-François, dit Roger avec une sorte de sévérité mélancolique,—je t'ai perdu bien longtemps de vue, et je ne sais pas ce que tu as fait pendant cela... mais tu n'as rien pu faire de bon, puisque tu dis que l'honneur d'une femme est peu de chose!

—La plus belle moitié du genre humain! reprit Niquet.

—Ah! mais oui!

—Le sexe auquel un chacun doit sa mère!

—Ça y est!

—Nom d'un cœur! s'écria Barbedor,—voilà deux troubadours qui m'apprennent décidément l'utilité du mur d'enceinte!... Sont-ils assommants, ces deux oiseaux-là!... Et faut-il que la patrie n'ait rien à faire de sa monnaie pour nourrir, loger, habiller, blanchir et chauffer tous ces vieux singes!...—La paix, bragas! s'interrompit-il en voyant que les deux invalides essayaient de se lever;—si vous ne taisez pas vos becs, je vous vends en bloc à mon marchand de pots cassés!... Quant à toi, cousin Roger, si on ne peut plus plaisanter agréablement entre amis, faut le dire... Je ne suis pas le beau-père d'un comte, mais j'ai ma fierté tout de même... Peut-être bien qu'un jour, quand ma grande entreprise sera terminée et que j'aurai modifié personnellement le plan de Paris..., peut-être bien qu'on pourra être fier de tenir à moi par les liens de la parenté... La barrière des Paillassons... mais je n'en dis pas davantage là dessus!

Roger, la bonne âme, crut entendre que la voix du fort-et-adroit tremblait.

Et c'était vrai, Barbedor venait de retomber dans sa marotte. Son cœur battait la générale sous sa veste étoupée.

Roger lui tendit la main.

—Du moment que tu plaisantais..., dit-il.

—Voilà! interrompit Niquet;—du moment qu'il plaisantait.

—Ah! mais dame!... fit Palaproie;—quand on plaisante...

—Assez causé! reprit le capitaine;—souffler n'est pas jouer... Réparation d'honneur au cousin!... Nous en étions à ce que Toussaint Mallaroux se fit sauter la boussole, comme disaient les marins de la garde, à cause que sa fille avait fait un faux pas... Et j'aurais agi comme lui, le cas échéant... Mais pas de danger! cartouchibus! il y a filles et filles, tout dépend de l'éducation... Quand une jeune personne a eu comme ça l'avantage de posséder dès le berceau les exemples fructueux, accompagnés de la voix de l'honneur inflexible... Je n'en dis pas plus, les vieux, crainte de passer pour vantard et la gloriole.

—N'y a pas de danger, fit Niquet;—tout un chacun connaît que l'armée est l'école de la chose pour les bons principes et tout... Si j'avais eu quelquefois des enfants, aurait fallu qu'ils marchent droit comme un i, et pas de bêtises...

—Oh! mais non! grommela Palaproie, que l'envie de dormir prenait doucement.

Barbedor se gratta l'oreille d'un air innocent.

—Quant à ça, dit-il,—le lieutenant Toussaint l'était aussi.

—Quoi donc? demanda Roger.

—Militaire, censé.

Niquet éclata de rire.

—Elle est bonne! s'écria-t-il;—l'avaleur de sabres a trouvé qu'un lieutenant fait partie du militaire.

Jean-François Vaterlot était chatouilleux, nous le savons bien. Cette fois, pourtant, il ne releva point l'impertinence. Il avait son idée et son but.

—J'entends par là, reprit-il avec douceur,—que la fille de ce Toussaint Mallaroux était exactement dans la même position que la fille du cousin Roger.

—Comment? comment? s'écria celui-ci.

—En voilà une autre, hurla Niquet sans comprendre.

Et Palaproie, éveillé en sursaut:

—Ah! mais!... ah! mais!... faut s'expliquer!

—Mon Dieu! continua Barbedor,—je veux dire tout uniment qu'elle était la fille d'un militaire comme madame la comtesse...

—Quant à ça, oui! approuva Niquet.

—Ça y est! appuya Palaproie.

—Et d'un militaire, homme d'honneur! acheva Jean-François Vaterlot.

—Sans doute, sans doute, répliqua le vieux Roger, qui appela sur ses lèvres un sourire orgueilleux;—mais vous ne voulez pas vous mettre ça dans la tête, qu'il y a militaire et militaire.

—C'est pourtant bien simple, ça! l'interrompit le sergent?

Et l'adjudant:

—Ah! mais oui!

Roger poursuivit en versant à la ronde,—à pleins verres,—un château-laffitte de 1817, digne de caresser ce qu'il y a de mieux en fait de palais diplomatiques.

—L'éducation, que diable! Quand on n'a rien négligé pour l'ordre, l'instruction, la propreté...

—Nom d'un cœur! s'écria Barbedor,—tout ça ne fait pas qu'on trouve des comtes dans le pas d'un cheval!... des comtes archimillionnaires!

—Le fait est, insinua Niquet,—que n'y en a pas suffisamment pour toutes les jeunesses bien éduquées.

—Ah! mais non! approuva Palaproie.

Roger secoua les cendres de sa pipe lentement et regarda son auditoire avec l'intime conscience de sa supériorité.

—Discuter avec des brise-raison, dit-il,—c'est des bêtises, quoi donc! Les vrais sourds sont celui qui ne veut pas entendre... Ça vous fait donc bien du chagrin d'avouer que le capitaine Roger ne ressemble pas au premier venu?... Toussaint était un vrai pour le cœur et les sentiments... je ne dis rien ci-contre... mais il va quelque chose de plus apprécié dans les sociétés, c'est les manières, la tenue, le truc dont on sait se conduire avec le grand monde... Les uns le reçoivent au berceau de la nature, les autres ont beau faire de vains efforts, ils ne parviennent jamais à se le donner... La différence est là dedans: comprenez-vous?

Niquet et Palaproie déclarèrent qu'ils comprenaient.

Barbedor dégustait son laffitte en silence.

Roger le provoqua du regard.

—Tout ça, reprit-il,—c'est du latin et du grec pour le cousin, dont les fréquentations sont à la barrière, loin du centre de la noblesse ou industrie, ainsi que le haut commerce sans boutiques et les compagnies généralement comme il faut... Veuille ne pas te mécontenter, Jean-François: la chose n'est pas pour t'en faire un outrage... Si tout le monde était des marquis, où serait le plaisir de surpasser ses semblables par la particule ou autre?... Si la connaissance de mademoiselle Toussaint avait rencontré vis-à-vis de lui, pour père de la fille, un lapin comme Roger, ça aurait tourné différemment, j'en accepte l'augure! On ne se moque pas de Roger: voilà l'idiome, ne sortons pas de là!

—Voilà! répéta Niquet, qui posa son vieux chapeau sur l'oreille en toisant Barbedor.

—Ça y est! ajouta Palaproie.

—N'empêche, dit cet entêté de Jean-François,—que c'est une fameuse affaire et un crâne billet de loterie!... Je ne suis pas jaloux, puisque je n'ai pas d'enfants personnels, du sexe ni autres... Mais j'aimerais entendre l'anecdote, narrée de la propre bouche du capitaine.

Roger fut évidemment flatté.

—Quoique ça soit des délicatesses de famille, dit-il,—et des affaires privées dont personne n'a le droit d'y fourrer son œil indiscret, je ne vois pas d'empêchement à en faire le récit succinctement, étant ici entre militaires et toi seul d'ami... J'entame donc, et vous êtes priés de faire silence dans les rangs après la tournée.

La tournée eut lieu.

En suite de quoi, le vieux Roger demanda solennellement:

—Y sommes-nous?

—Présents! répliqua Niquet.

—Ah! mais oui! fit Palaproie.

Barbedor ne dit rien, mais il rapprocha son siége.

Roger prit la pose du conteur et commença:

—Il y a donc que nous avons habité la Belgique, qui est un petit pays par rapport à nous autres Français, mais jalouse d'imiter la liberté dont le drapeau tricolore flotte maintenant sur ses murs.

Niquet et Palaproie ne purent refuser à ce début éloquent un signe hautement approbateur.

—Étant ainsi de l'autre côté des frontières, poursuivit Roger,—dans la ville de Liége, Béatrice cultivait son piano et soignait le ménage, tandis que je me livrais à mes occupations de café et autres. Les établissements publics n'y brillent pas par le clinquant, mais par la bière, connue dans tous les pays du globe. Il y a donc que j'entendais parler çà et là, de différents côtés, du comte Achille de Mersanz...

—Attention! s'interrompit le sergent,—voilà la machine!

—On y est! fit l'adjudant;—qu'il passe dans les rangs!

Il avait un œil clos par le sommeil; l'autre, à demi ouvert, battait la chamade.

Barbedor était tout oreilles.

—Un citoyen, continua Roger,—qui mettait tout sens dessus dessous dans les Ardennes belges par ses chasses au sanglier avec les dames en calèches et uniformes à la Louis XV... un grand propriétaire, censément comme le marquis de Carabas des temps jadis.

»Tout à coup, je dirai même subitement, soudain, d'un jour à l'autre, voilà mademoiselle Roger qui perd ses couleurs, en grand, pâle comme un linge, les yeux battus, pleurnichant dans les coins et manquant le ragoût.

»Cartouchibus! incontinent, je médis: Ça n'est pas naturel! Ça doit être la nature qui parle dans un cœur innocent et sensible. On ne m'en passe pas. J'en ai vu de toutes les couleurs et encore d'autres nuances!... Faudrait un luron pour m'en faire voir en plein midi.

»Je pris la faction du père de famille, veillant sur ceux à qui il a donné le jour. Je guettai, foutrimaquette! des yeux d'Argus et perçants comme la prunelle de l'aigle qui était en tête de nos drapeaux flottant à l'étranger.

»Point de repos ni jour ni nuit, sauf le sommeil et les délassements au café avec les camarades.—Observez que les cafés, là-bas, se nomment la brasserie, en raison motivée par la consommation, qui est la bière.

»Voilà donc qu'un soir... Vous ai-je spécifié que le comte Achille restait juste en face de nous?

—Non, répondit Niquet.

Palaproie rendit un ronflement sourd.

—Si je l'ai omis, reprit Roger,—c'est dans le feu du narré... Le comte Achille avait son hôtel en face de nous, comme qui dirait vis-à-vis, de l'autre côté de la rue. Je n'étais pas jaloux de son opulence, car ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux; mais je rageais quelquefois de voir tant d'équipages et tant de laquais pour un seul muscadin. Nous n'étions pas fortunés à la maison en ce temps-là, et je ne me doutais guère que tout ça était à moi comme beau-père futur et légitime.

»Vous dire comment ça se fit que les deux jeunes gens s'entre-reconnurent dans l'intimité, je m'y refuse. Ça touche à la vie privée. D'ailleurs, je ne l'ai jamais su. La fenêtre où brodait ma petite Béatrice donnait sur la rue, juste en face de la chambre à coucher du comte. Béatrice allait sur ses dix-sept ans. C'était un mélange heureux de lis et de roses. Tout le quartier se retournait pour la voir passer dans la rue. Elle avait la taille des sylphides écossaises, à prendre dans la main, une petite bouche ornée de la couleur du corail à l'extérieur, et le dedans plein de trente-deux perles. Elle faisait tout ce qu'elle voulait de son piano droit, que j'avais eu d'occasion, et le rossignol n'est rien auprès des accents de sa voix... En faut-il plus! Il paraît que non, car le voisin d'en face fut bloqué au même, tambour battant... Et toi, Palaproie, malhonnête, va-t'en te coucher si tu as sommeil!

Niquet donna un grand coup de poing sur le pauvre coude osseux qui était l'épaule de l'adjudant.

Palaproie sauta, saisit son verre et dit:

—Ah! mais oui!... présent à l'appel!

—Et comme ça, demanda Barbedor,—le comte vint vous faire la demande bien honnêtement, et ça fut une fière noce?

Roger but un coup.

Après avoir bu, il caressa longuement sa moustache.

—Tu es curieux, cousin Jean-François, dit-il;—j'aime à penser que c'est pour l'intérêt que tu nous portes.

—Nom d'un cœur! s'écria bonnement Barbedor,—je voudrais bien savoir ce que ça me fait de froid ou de chaud... qu'ils s'épousent! qu'ils ne s'épousent pas...

—Un mot de plus, l'interrompit sévèrement Roger,—et tu tombes dans l'impolitesse!... Ah! le défaut d'éducation primaire sera toujours un malheur chez l'homme qui ne fut pas bien élevé dès son bas âge!... Écoute, Niquet; Palaproie, prête l'oreille attentive; c'est une histoire qui vaut la peine davantage que celle des recueils périodiques et la suite au prochain numéro... Ça ne marcha pas tout seul, non!... le comte ne me fit pas la demande selon le grand chemin plat et ordinaire... Ça fut un roman intéressant de l'amour... Insensiblement, je voyais ma Béatrice pâlir et maigrir; je la trouvais souvent toute rêveuse et répondant de travers à mes questions paternelles... Afin de la mettre en garde contre les dangers de l'inexpérience, je glissais des demi-mots dans la conversation. Je lui disais de se méfier du sexe le plus fort, et que le loup peut s'insérer dans la bergerie quand on laisse un entre-bâillement à la porte... et autres... Je chantais en me faisant la barbe la chanson bien connue:

Il est plus dangereux de glisser Sur le gazon que sur la glace...

Bref, toutes les précautions y étaient, quand tout à coup, un soir, en rentrant, je trouve la chambre de mademoiselle Roger vide et une lettre sur la table.

»Une lettre à mon adresse.

»Je ne pus pas la lire tout de suite, cette adresse-là; car j'avais trente-six chandelles devant les yeux, et il me semblait que mon cœur allait se casser dans ma poitrine...

—Comme ça, dit Niquet voyant que le capitaine s'arrêtait, tout pâle,—la petite s'était ensauvée...

—Avec le muscadin..., ajouta Palaproie enorgueilli de sa perspicacité.

Barbedor bourrait sa pipe d'un air impassible.

Roger mit ses deux mains à plat sur sa poitrine.

—Quand je pense à ça, poursuivit-il,—ça m'oppresse bien encore un petit peu... Les enfants, j'en ai vu de rudes dans ma vie... Mais ce moment-là, dame, je faillis étrangler en grand par étouffement du cœur... Béatrice! ma fille! mon pauvre amour chéri...

Deux larmes roulèrent sur la joue bronzée du vieux soldat.

Niquet et Palaproie se frottèrent les yeux.

Ce gros judas de Barbedor tendit sa main calleuse au capitaine, qui la serra en disant:

—Merci, Jean-François, mon cousin;—je sais que tu as bon cœur... C'est les bonnes manières qui n'y sont pas...

»Mais, s'interrompit-il,—je ne sais pas pourquoi je pleure, moi! ne dirait-on pas que je vais raconter une déroute! Bien au contraire, cette soirée fut l'aurore de la félicité, comme vous allez le voir par la fin de ce récit.

»La lettre de Béatrice me demandait bien des pardons de s'être fait enlever, donnant pour raison que c'était le bon motif, mariage civil et à l'église, qui était sous jeu, et qu'elle avait craint les sévérités d'un père, à cause de son âge si tendre.

»Tout ça tourné aux petits oignons, d'un style coulant et agréable à tirer toutes les larmes du corps.

»N'empêche que je ne m'endormis pas sur le rôti. J'allai au café, où je soumis le cas aux plus vénérés des clients. Quand je dis au café, c'est la brasserie. Il y avait là un avocat flamand, gros comme toi, cousin Jean-François. Il me dit:

»—Le comte de Mersanz, votre voisin, est justement parti ce soir. C'est une affaire: détournement de mineure. Il a près d'un million de revenu, vous pouvez vous faire une aisance.

»Moi, je répliquai:

»—Ce Mersanz est militaire: c'est un cas de contre-pointe: je n'ai pas besoin de procureur.

—Fameux! s'écria Niquet.

—Ah! mais!... appuya Palaproie en rêve.

—Et je rentrai chez moi, reprit Roger, pour régler l'histoire du duel... Je n'ai pas besoin de me vanter, pas vrai? je suis connu! je l'aurais embroché comme une mauviette, si je l'avais trouvé...

—Ah! ah! fit le sergent;—tu ne le trouvas pas?

—On s'entre-cherche comme ça souvent... balbutia l'adjudant;—c'est comme un fait exprès.

—Laissez dire le cousin! ordonna Vaterlot.

Roger se rinça la bouche.

—Quinze jours après, continua-t-il avec un certain embarras,—je reçus une lettre signée «Béatrice, comtesse de Mersanz.»

Niquet: C'est toi qui dus être content!

Palaproie: Ah! mais oui, qu'il dut l'être.

Barbedor, très-froidement: Et ça finit comme ça, l'histoire?

Roger, versant une abondante tournée: L'éducation... les principes... voyez vous... Ma petite Béatrice avait le fil... en outre que M. le comte,—soit dit sans l'offenser puisqu'il est présentement mon gendre, et comme tel de ma famille,—en outre que M. le comte savait que je le cherchais l'arme au bras, l'ayant dit ici et là, et partout, à qui voulait l'entendre, à haute voix, que j'aurais, le cas échéant, le sang du séducteur jusqu'à la dernière goutte!

Niquet: Quand on s'y prend comme ça... voilà!

Palaproie: Ça y est!

Barbedor: Alors, tu n'as pas été de la noce?

Niquet à Palaproie: Est-il taquinant, ce gros robinet à vin blanc.

Palaproie: Ah! mais oui!

Roger, qui a regardé de travers le cousin Jean-François: C'est sous-entendu qu'ils s'étaient mariés à l'église d'abord dans un petit pays prussien, là-bas, vers la Nouvelle-Montagne, connue par son zinc. La lettre était justement pour me demander mon consentement par écrit et les papiers, afin de se marier au civil devant la loi... Il n'y avait pas trop à réfléchir; puisque les choses étaient comme ça pas mal avancées... d'ailleurs, le parti ne me déplaisait pas au fond...

Niquet: Pas dégoûté, l'ancien!

Palaproie: Ah! mais non!

Barbedor, avec un sourire: Un titre de comtesse avec huit cent mille livres de rente.

Roger, solennellement: Il n'y a point sous la calotte des cieux un parti trop haut pour la fille d'un capitaine de l'armée française!

Niquet: Bien dit!

Palaproie: C'est que ça y est!

Barbedor: Et, quand tu arrivas, cousin, le mariage civil était fait?

Roger: Grâce aux papiers que j'avais eu soin d'envoyer d'avance.

Barbedor: Le mariage civil se fit aussi dans ce petit village prussien?...

Roger: Non pas!... à Bruxelles en Brabant, ville de trois cent mille âmes, au su et au vu de tous les habitants de cette capitale... Voilà comme ça se joue, mon vieux, quand l'éducation y est, et les manières, et les principes, enfin tout ce qui compose le truc..., sans compter qu'un papa d'un certain genre ne nuit pas à la chose... pas vrai, Niquet?

Niquet: Tu veux mon avis? le voilà: Tu as mérité le bonheur de ton enfant!

Palaproie: Ça y est... dans le cinq cents... du premier coup!

Jean-François Vaterlot tirait cependant sur sa pipe comme un malheureux. Un observateur eût aisément jugé qu'il avait encore quelque chose à demander.

Mais la question était apparemment bien grosse... elle ne pouvait passer.

—Eh bien, cousin! dit le triomphant Roger en lui versant à boire,—ça a l'air de te chiffonner, cette aventure là.

—Nom d'un cœur! se récria Barbedor;—pourquoi donc?

—Y a comme ça des particuliers qu'ont de la jalousie, continua le sergent.

—Ah! mais! fit l'adjudant.

—Tonnerre! gronda Vaterlot;—si ces deux-là jouissaient seulement chacun d'une jambe de rechange, on parlerait par gestes tous trois, mais contre deux... et y aurait encore du retour à donner... mais n'y a rien à faire avec ces écloppés... Moi jaloux? Dieu merci! je me bats l'œil des comtes et des barons!... quand le mur d'octroi va être percé... seulement, on aime à s'instruire, pas vrai... Moi qui parle, je n'ai pas voyagé beaucoup... j'aimerais savoir si les actes de mariage, c'est fait comme chez nous dans ce pays de Belgique.

—Ma foi, répondit Roger,—je n'en sais rien... ça doit être quelque chose d'approchant.

Si le vieux capitaine avait examiné son cousin Jean-François en ce moment, il aurait vu s'épaissir la couche écarlate qui enluminait si violemment sa grosse face.

Barbedor travaillait pour la barrière des Paillassons,—le traître!

—Pardon, excuse, reprit-il bonnement,—j'avais cru que tu avais vu l'acte de mariage de ta fille... Tu n'es pas curieux, quoi, voilà!

—Est-ce que tu voudrais insinuer...? commença Roger, qui fronça le sourcil.

Jean-François Vaterlot avait ce qu'il était venu chercher. Le renseignement conquis par lui valait bien la recherche faite par Léon Rodelet dans les cartons de maître Souëf (Isidore-Adalbert).

Il possédait désormais de quoi payer l'article du Journal des Débats.

Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie, comprenant vaguement que ce sujet d'entretien blessait leur bon ami Roger, étaient tout disposés à s'y cramponner, tant ils avaient l'âme bonne. Ce fut Barbedor lui-même qui changea brusquement la conversation.

Il donna une ronde poignée de main au cousin et dit:

—Des fois, en voulant prouver qu'on prend de l'intérêt aux amis, on a l'air de s'immiscer fâcheusement dans leurs affaires du particulier... Si j'ai commis une ou plusieurs gaucheries, l'intention n'y était pas réputée pour le fait... Tu as crânement marié ta fille, cousin; tant mieux pour elle et pour toi: je n'en éprouve que le plaisir le plus sincère de t'en adresser mon compliment... En raison de quoi, débouchons-en une nouvelle et chantons sans rancune des hymnes patriotiques en l'honneur de Bacchus!

Roger ne repoussa point la main qu'on lui tendait, mais un nuage resta sur son front, tandis que Niquet, Palaproie et Jean-François entonnaient une de ces chansons militairement rabelaisiennes, où l'on se moque des moines, des nonnes, des prêtres, etc., etc., avec autant d'esprit que de cœur.

Il but quatre ou cinq verres coup sur coup et ne fit chorus qu'au troisième couplet.

A la fin de la chanson, il dit comme malgré lui:

—Cartouchibus! quand j'arrivai à Maestricht, ils étaient mariés dur comme du fer!... on l'appelait madame la comtesse... et j'eus une pipe garnie pour cadeau de noces... Du diable si l'idée me vint de réclamer l'acte de mariage!...

—Comment! s'écria Barbedor,—tu en es encore à ruminer là-dessus, cousin?

—Foutrimaquette! gronda le capitaine; il m'appela beau-père tout de suite... et le poulet qui osera se moquer d'un gaillard comme moi n'est pas encore sorti de sa coquille!

V —Le réveil de Béatrice.—

Le soleil de midi inclinait les bouquets trop lourds des lilas. Le feuillée était chaude; sous les bosquets, l'air circulait tout imprégné du parfum des fleurs.

Ces tièdes matinées où le printemps mûr a déjà les langueurs de l'été, répandent ces senteurs particulières qu'on reconnaît toute sa vie après les avoir respirées une fois. Cela produit sur les sens le double effet d'un cordial et d'un narcotique. L'âpre émanation des feuilles toutes jeunes, frappées par le rayon trop brûlant, se mêle aux suaves aromes des corolles tôt ouvertes. L'herbe qui pousse jette de vigoureuses effluves, la terre fermente; il semble que chaque odeur distincte puisse être perçue dans la brise, qui pourtant les entraîne confondues.

C'était ainsi dans ce beau jardin de Mersanz, dont les allées déroulaient leur sable d'or sous les vertes voûtes. Le balcon de l'hôtel du Tresnoy ne voyait que la plate-forme où trônait ce quatuor burlesque, commandé par le capitaine Roger. A droite et à gauche, c'étaient de mystérieux bosquets, des pelouses abritées où nul indiscret regard ne pouvait pénétrer. Au bout des larges avenues, quelques statues blanches se montraient à demi. La pièce d'eau bruissait derrière les charmilles, précédant la cascade qui se perdait là-bas dans la grotte envahie par les lierres.

Il y avait, vers l'extrémité orientale de l'hôtel, deux croisées dont les persiennes étaient closes. Elles donnaient sur un gracieux parterre au delà duquel un quinconce de grands ormes abaissait des branches pleureuses jusque sur la pelouse.

Deux cignes nageaient silencieusement sur le bassin aux lèvres de marbre et se jouaient autour du jet d'eau patient, qui dispersait au soleil sa petite gerbe nacrée.

Ces deux croisées appartenaient à la chambre à coucher de la comtesse Béatrice.

Un temple charmant que l'amour du comte Achille s'était plu à rendre digne de l'idole!

Car il aimait bien, au commencement, ce comte Achille. C'était un de ces cœurs fougueux dont les premières ardeurs imitent à s'y méprendre la passion délicate et profonde. Ceux-là sont d'autant plus dangereux qu'ils ne mentent point. Leur âme est donnée de franc jeu.

Seulement, ils la reprennent.

La chambre à coucher de la comtesse Béatrice, tendue de lampas bleu sur bleu, montrait à demi, ce malin, les mignardes coquetteries de son style Louis XV. On voyait bien que ces meubles, ces tentures et ces délicieux colifichets avaient été appareillés à plaisir par le soin amoureux d'un artiste. C'était adorablement joli, et rien ne manquait dans ce boudoir-musée, qui résumait le luxe du XVIIIe siècle.

Il faisait presque nuit. La mousseline des Indes tamisait ces douces lueurs qui venaient du jardin au travers des persiennes closes et des tentures tombantes. Il fallait s'accoutumer à cette obscurité pour apercevoir, au fond de l'alcôve, parée comme un autel, le délicieux visage de Béatrice endormie.

Vous avez tous éprouvé une surprise mêlée de colère à la vue de certains abandons. Il y a des femmes si belles et à la fois si bonnes, que l'injure qui les frappe semble un sacrilége et un blasphème.

Le cœur se serre quand on songe que le malheur et la tristesse peuvent courber ces fronts d'ange, et qu'une créature, la plupart du temps inférieure, a le pouvoir de cacher sous une voile de deuil ces radieuses auréoles.

Hélas! il en est toujours ainsi, depuis que le monde est monde.

Ce bandeau qui couvre les yeux de l'amour est le symbole le plus navrant et à la fois le plus vrai de la mythologie antique. La vie humaine, sous ce rapport, ressemble à une immense agape où les cœurs vont s'appareillant au hasard des flambeaux éteints.

Il y a des compensations qui font frémir. Tandis que ces belles saintes souffrent leur silencieux martyre, d'autres femmes armées en guerre vengent leur sexe, fatalement et cruellement, sur quelque haute nature de penseur ou de poëte. Les comtes Achille ont leurs pendants parmi ces dames, et, chaque fois qu'un pauvre ange s'éteint dans les tortures de l'oubli, quelque Béjart rieuse, quelque Éléonore hautaine, fait tourner en larmes le sang de Torquato ou brise le cœur de Molière.

Bien des gens vous diront qu'il ne faut accuser personne. C'est le sort du péché originel. Cela fait les saintes et cela fait les poëtes. Toute montagne à sa vallée, toute lumière à son ombre.

Béjart n'est pas méchante au fond; Éléonore joue son rôle et accomplit sa destinée. Quant au comte Achille, vous savez bien que c'est un galant homme.

A l'heure où il fait serment d'aimer toujours, il est sincère. Pour tout l'or du monde ou même pour un trône, vous n'obtiendriez pas de lui un mensonge. Ce cœur, je vous l'affirme, a des côtés nobles. Cette fierté entrerait en révolte à la pensée d'une lâcheté.

Mais l'âme a ses infirmités lamentables; mais les sens vainqueurs peuvent dompter l'esprit qui s'endort. Et la conscience elle-même est faible contre cet irrésistible avocat qui s'appelle le désir.

Le récit du bon capitaine Roger était un peu vide, attendu que ni son gendre ni sa fille ne lui avaient raconté leurs petits secrets; mais ce récit ne contenait du moins rien qui ne fût conforme à la vérité. C'était à Liége que le comte Achille et Béatrice s'étaient vus pour la première fois. Béatrice habitait avec son père un petit appartement modeste; Achille occupait de l'autre côté de la rue le plus bel hôtel qui fût dans la ville.

Béatrice chantait tout le jour. Depuis qu'elle se connaissait, elle n'avait éprouvé qu'un chagrin, l'absence de sa mère.

Le capitaine Roger n'aimait pas lui parler de sa mère.

Mais quelquefois, par boutades, quand il avait vidé avec un ancien camarade un flacon ou deux de vin de France, il abordait ce sujet de lui-même et ne tarissait plus. C'étaient alors de singulières paroles qui tombaient de sa bouche, des paroles étrangement contradictoires. La pensée du bon capitaine s'exprimait, en ces cas-là, plus confusément encore que d'habitude. On n'aurait vraiment su dire, après l'avoir entendu, ce qui dominait en lui de la rancune ou de l'enthousiasme.

Parfois, ses souvenirs débordaient, doux et tendres comme l'élégie en deuil; parfois il enfilait de terribles chapelets d'imprécations. Béatrice avait écouté souvent sa parole émue, et il semblait alors que ses regrets caressaient un fantôme adoré; mais, tout de suite après, une tempête de colère s'élevait: c'était une averse de jurons et de malédictions.

Deux noms se faisaient jour dans cette avalanche de paroles confuses: Perlette et Garnier.

Perlette, Béatrice le devinait bien, était le nom de sa mère.

Garnier devait être le génie du mal, le traître de ce petit drame.

Depuis bien longtemps, Béatrice n'interrogeait plus; car il suffisait d'une seule question pour plonger son père dans le silence.

Elle écoutait, essayant de faire la lumière dans ce cahos. Elle rapprochait les aveux échappés, elle tirait des inductions. De ce qu'elle avait pu entendre, une certitude ressortait pour elle, c'est que sa mère vivait. Le capitaine, en effet, parlait parfois de la punir.

Mais il n'y avait que cela de clair. Impossible de savoir où était cette Perlette, ce qu'elle faisait, ni rien autre.

C'était peu. C'était assez pour servir de base aux rêves et aux aspirations d'un jeune cœur. Quand Béatrice était seule à la maison, et ceci arrivait souvent, car le vieux soldat était un des meilleurs piliers de la brasserie voisine, Béatrice se prenait à songer.

Elle évoquait l'image de sa mère; à l'aide des paroles incohérentes arrachées par l'ivresse à Roger, elle se faisait un portrait de sa mère. Elle la voyait, elle l'aimait, elle se disait:

—Quelque jour, je la retrouverai!

Pour s'exciter au travail, elle pensait:

—Ma mère m'aimera mieux si je suis bien savante.

Roger l'avait mise dans une petite pension, tenue par de pauvres vieilles qui ne prenaient pas bien cher parce qu'elles n'en savaient pas bien long. Elles avaient du moins de la religion, de l'honneur et du cœur. Béatrice s'excitait à les aimer pour l'amour de sa mère, qui ne devait être, selon toute apparence, ni bien savante, ni bien riche. On se représente la femme du capitaine Roger.

Les maîtresses de pension étaient deux. Béatrice en choisit une: la plus douce et la moins grêlée, pour essayer son cœur et jouer à l'amour filial.

Je ne sais si j'ai bien fait d'écrire ce mot grêlé, trivial et parisien au premier chef, un de ces mots qui tient un rang distingué dans le vocabulaire des gaietés faubouriennes.—Mais c'est que cette partie de mon récit est calquée sur nature. Je tiens ces faits de la bouche même de Béatrice, qui souriait et qui pleurait, la bonne âme, au souvenir de la demoiselle Fayel.

Émerance Fayel.

Et je ne saurais dire ce que la prétention idiote de ce nom romanesque: Émerance, appliqué à cette humble béguine du pays liégeois, ajoutait pour moi d'intérêt et de saveur à ces récits.

Béatrice réussit. Elle était capable de tout en fait d'amour. Elle parvint à aimer Émerance Fayel comme si c'eût été sa mère. La bonne fille le lui rendait bien. Comment ne pas aimer cet ange au candide sourire, dont le regard était comme un beau reflet des puretés célestes?

Les demoiselles Fayel avaient bien quelques livres: Béatrice les dévora et devint un peu plus savante que ses maîtresses. Le niveau musical vaut mieux là-bas que chez nous. Émerance était une musicienne d'instinct; Béatrice avait toutes les aptitudes heureuses. Elle devint une exécutante remarquable sur le clavecin vermoulu de la pension.

Quand elle eut quatorze ans, Roger, qui devenait habile au métier de buveur de bière, voulut faire des économies. Il supprima du même coup la pension de Béatrice et les gages de sa gouvernante. Béatrice remplaça la gouvernante. Elle fut chargée de raccommoder le linge et de tenir la maison. Les fenêtres du logement de Roger avaient pour vis-à-vis la façade de ce grand hôtel où personne n'habitait. Béatrice connut la solitude et regretta bien souvent les pauvres joies de la pension Fayel.

Roger avait raison de vanter l'éducation de sa fille; il avait tort seulement de s'en appliquer les mérites. L'éducation de Béatrice, humblement commencée, se poursuivit toute seule. Elle devint musicienne par la grâce de son admirable organisation, et les livres qu'elle pouvait se procurer nourrirent son intelligence.

Vous l'eussiez vue en ce temps-là, aux heures où les soins du ménage ne réclamaient point son travail, vous l'eussiez vue assise à la croisée de sa chambre simple et proprette; ses doigts de fée et ses yeux charmants étaient à sa broderie;—mais son esprit, où allait-il?

Qui pourrait dire en quels pays inconnus le rêve emporte ces imaginations d'enfants que bercent le silence et la solitude?

Parfois, les voisins entendaient un chant suave autour duquel le piano aigrelet jetait d'agiles accompagnements.

Les voisins disaient:

—C'est la petite Française.

Les voisins l'aimaient et l'admiraient quand elle passait pour se rendre à l'église. Les jeunes filles du pays liégeois sont souvent très-belles; jamais elles ne sont belles ainsi. Il y avait vraiment des rayons autour du front de ce doux ange.

Deux années se passèrent. Un matin, cet immense palais qui fermait en face de la maison de Roger ses hautes croisées grises, sembla s'éveiller tout à coup de son sommeil. Un peuple d'ouvriers emplit les salons et les galeries. On restaurait l'hôtel; l'hôtel allait être habité. Roger, qui savait tout à la brasserie, dit en revenant, le soir, qu'on attendait un comte légitimiste.

—Un propre à rien, ajouta-t-il de son cru,—un aristocrate comme on les appelait dans le temps, un colonel pour rire, qui ferait bien mieux d'être à la tête de son régiment comme les nôtres font. La valeur a soumis l'Europe avec gloire.

Ceci importait peu à notre Béatrice. Quelle idée peut faire naître chez une jeune fille ce titre de colonel? Front demi-chauve, moustaches grisâtres.

Béatrice avait bien autre chose à penser, mon Dieu Seigneur!

L'aînée des demoiselles Fayel était morte. La cadette, cette pauvre Émerance, n'avait pu soutenir toute seule la petite pension. Au moment où la décadence de l'établissement prenait des proportions inquiétantes, la maladie était venue: dernier coup de massue.

Émerance, dépossédée, se mourait dans la misère.

Nous savons bien que le capitaine Roger n'était pas du tout un méchant homme; mais son appétit et sa soif étaient réellement au-dessus de ses modestes ressources.

En outre, il n'aimait pas les vieilles dévotes.

Béatrice avait imploré en vain un petit secours.

Aussi, elle travaillait, la chère enfant! Le jour levant, on trouvait à l'ouvrage, et si la pauvre Émerance avait quelques douceurs dans son taudis, elle les devait à son ancienne élève.

Son ange, comme elle la nommait en pleurant...

C'était par une après-dînée de septembre. Roger était en fonctions à la brasserie comme d'habitude, et Béatrice, la tête lourde, les yeux rougis pour avoir veillé toute la nuit précédente, essayait en vain de combattre le sommeil.

Ses paupières fatiguées battaient; sa main, d'ordinaire si preste, s'engourdissait à la besogne. Elle travaillait néanmoins; car, avec le prix de la broderie commencée, elle comptait porter à la pauvre vieille Émerance une potion et du vin.

Mais bientôt, vaincue par la lassitude, elle s'affaissa contre l'appui de la fenêtre et s'endormit à son insu.

Un léger mouvement se fit alors à la fenêtre de l'hôtel, qui s'ouvrait précisément en face de la sienne. Le rideau de magnifique mousseline s'écarta, une tête de jeune homme se montra.

Le jeune homme était beau. Sa physionomie peignait une admiration sans bornes. Tant que dura le sommeil de Béatrice, il resta en contemplation devant elle.

Quand Béatrice s'éveilla en sursaut, il se retira brusquement.

La belle enfant reprit sa tâche en se reprochant sa paresse. Elle travailla tant et si bien, qu'elle arriva au bout vers le tomber du jour.

Elle sauta joyeusement sur ses pieds.

—Comme ma bonne Émerance va être contente! se dit-elle.

Avant de jeter un fichu sur ses épaules pour aller faire ses pieuses emplettes, elle puisa de l'eau à la fontaine et arrosa ses fleurs,—ses seules amies,—dont les tiges, frappées par le soleil, s'inclinaient sur sa croisée.

Je ne sais comment cela se fit. Le beau jeune homme n'avait point quitté son poste d'observation. Il dut se pencher imprudemment pour mieux voir le geste tout gracieux de Béatrice, car celle-ci l'aperçut tout à coup.

Elle ne put retenir un cri.

Les regards de cet inconnu l'avaient blessée comme un rayon trop éclatant.

Elle ferma sa croisée pour la première fois depuis bien longtemps. En s'habillant, elle était toute troublée. Le long de la route qui menait chez l'ancienne maîtresse de pension, elle songeait.

Dès qu'elles se mettent à rêver ainsi, les jeunes filles ont frayeur. Béatrice, tant que dura le chemin, se figura qu'elle entendait, derrière elle, des pas d'homme qui tâchaient de se faire légers sur le pavé.

Elle n'osa point se retourner.

Le soir, elle dit à son père:

—J'ai vu le fils du colonel.

—Le colonel n'a point de fils, répliqua Roger;—c'est quelque serviteur, domestique, intendant, factotum ou autre, que tu auras entr'aperçu... A-t-il pris les airs de te regarder insolemment ou lorgner avec hardiesse?

—Oh! non, certes! répondit Béatrice, qui rougit;—il a l'air plutôt bien timide.

Roger lui donna le baiser de la bonne nuit.

—N'aie pas d'inquiétude, fillette, dit-il;—ces oiseaux-là n'auront pas le toupet de s'attaquer à l'enfant du vieux Roger!

Cette nuit-là, Béatrice dormit peu. Elle croyait de bonne foi n'avoir d'autre souci que la maladie d'Émerance et son état de complet dénûment.

Mais, le lendemain, il s'était opéré un prodige. La baguette d'une bonne fée avait touché le seuil de cette indigente demeure où l'ancienne maîtresse de pension se mourait, découragée.

Comment expliquer autrement le changement qui s'était opéré? La chambre nue avait de bons meubles bien simples, mais commodes et propres. Dans l'armoire, qui était elle-même un cadeau de la fée, du linge s'empilait. Au lieu du grabat misérable, un lit confortable et tout neuf étalait ses draps blancs.

La pauvre vieille demoiselle était aux trois quarts ressuscitée par la joie. Elle parlait d'ange et de miracle.

Le miracle était l'œuvre du jeune comte de Mersanz, qui était l'ange.

Est-il besoin de conter le reste en détail?

Ce fut près de ce lit d'agonie que Béatrice entendit pour la première fois la voix d'Achille.

Car le bonheur fut impuissant à sauver la pauvre Émerance. Elle retomba au bout de quelques jours et s'en alla tout doucement, unissant dans la bénédiction suprême ces deux êtres secourables que Dieu lui avait envoyés pour entourer sa dernière heure de consolations et d'espoirs: Achille et Béatrice.

Achille était venu chez Émerance sur les pas de Béatrice. La beauté de la fille de Roger l'avait littéralement ébloui. C'était comme cela qu'Achille devenait amoureux.

Il portait encore le grand deuil de sa première femme,—cette pauvre douce créature que madame de Sainte-Croix avait tuée par le chagrin.

La mère de Césarine.

Le comte Achille la regrettait sincèrement, il faut bien le dire. Depuis le commencement de son deuil, le comte Achille menait une vie exemplaire et se croyait cuirassé contre l'amour.

Ce serait se tromper que de croire à une séduction préméditée. Le comte Achille était incapable de cela.

Le caractère de Lovelace n'est point français. Cette froide diplomatie du coquin élégant appartient en propre à la joyeuse Angleterre. Nos perversités sont, par bonheur, autrement faites que celles de nos bons voisins et alliés.

Achille aimait comme un fou. Ses amours le prenaient par accès subits et foudroyants, comme d'autres ont des attaques d'apoplexie ou de haut mal.

Sa première idée fut d'épouser. Il garda cette idée-là très-longtemps, à l'exemple de ce débiteur loyal qui disait: «J'aimerais mieux ne vous payer jamais que de nier ma dette un seul instant.»

Il était riche, il était libre, et, en définitive, la fille d'un capitaine en retraite occupe une de ces positions neutres qui ne peuvent être un obstacle insurmontable. Il n'y a pas là mésalliance dans toute l'acception du terme, comme si, par exemple, on épousait la fille d'un courtier ou d'un traitant.

Nous employons ce mot suranné pour ne choquer personne.

Eût-il épousé la fille d'un traitant ou d'un courtier, comte Achille savait bien, d'ailleurs, qu'il était, vis-à-vis du monde parisien, dans la position de ces grandes puissances dont le pavillon couvre la marchandise.

Il n'y avait que deux obstacles sérieux.

Le premier était une vivante barrière, le meilleur ami, le tuteur, le père d'Achille, le vieux général S***, devenu maréchal, duc de ***.

Le maréchal avait aimé à l'adoration la première femme d'Achille, qu'il n'appelait jamais que sa fille chérie. Le maréchal avait pris au sérieux sa haute fortune. Il regardait un peu son neveu comme l'unique héritier de sa gloire. La pensée d'une mésalliance l'eût très-fort irrité.

Pas autant, cependant, que la pensée d'un parjure ou d'une lâcheté.

Le second obstacle était d'une autre nature: les convenances, le deuil de la première comtesse de Mersanz. Chaque jour devait entamer cet obstacle et l'user à la fin dans un délai donné.

Les amours du comte Achille étaient pressées. Quelques mois d'attente s'allongeaient pour lui à la taille d'un siècle. Est-ce un crime d'enlever sa femme?

Nous n'avons pas dit encore quel était l'état du cœur de Béatrice. Ce que Béatrice avait éprouvé pour le comte Achille, dès le premier moment, c'était de l'adoration. Elle était subjuguée et sa passion, à elle, devait être de toute sa vie.

Béatrice crut tout ce que le comte Achille voulut lui dire. La pensée que son héros pût se parjurer n'entra même pas dans son esprit. Le doute seul eût été à ses yeux un sacrilége et un blasphème. Il y eut autour d'elle comme un enchantement qui enveloppa son âme. En elle, rien ne résista; tout fut complice, tout, jusqu'à sa belle piété. Achille était pieux; elle l'avait vu ainsi. En descendant le perron de son splendide hôtel, Achille ne s'était-il pas rendu près du lit de douleur de la pauvre Émerance?

Rien n'absout, je l'avoue de tout cœur, la fille qui abandonne son père. Mais l'affection filiale de Béatrice plaidait aussi la cause de son amour. Comme il allait être heureux, ce bon Roger, quand sa fille l'appellerait à partager son opulence!

N'oubliez pas que Béatrice ne connaissait rien du monde. N'oubliez pas non plus ce qu'était Roger lui-même, et quelle place devait occuper dans l'esprit de sa fille la pensée d'augmenter son bien-être matériel.

Les sentiments qui se rapportent à un brave comme Roger, ne peuvent guère planer. S'ils ont tendance à se rapprocher des sphères éthérées, la personne même de Roger pèse sur leur vol et les ramène vers la terre.

Qu'était-ce, d'ailleurs? Une absence de quelques jours, le temps de se marier en Hollande ou en Prusse. L'inquiétude du père serait guérie par une lettre. Et que de joie pour payer les ennuis de cette courte absence!

Béatrice quitta volontairement la maison de son père. Achille l'avait effrayée par la possibilité d'un refus, motivé sur son extrême jeunesse. Elle partit, baignée de larmes, mais heureuse.

En ces années qui précédèrent et suivirent la révolution de juillet, il y avait, on s'en souvient, un déluge de réformations religieuses. Les prêtres fantaisistes abondaient à ce point, que les statisticiens seuls savaient le compte et le nom de ces nouveaux cultes. Le mariage de Béatrice avec le comte Achille de Mersanz fut célébré non loin d'Aix-la-Chapelle, sur le territoire neutre, par un prêtre de l'église universelle allemande.

Il fallait peu de chose pour tromper les scrupules de la pauvre jeune fille, et Achille, dans son âme et conscience, comptait payer à échéance cette lettre de change entachée de nullité.

Quant au mariage civil, célébré à Bruxelles, selon le récit du capitaine, rien de semblable n'avait eu lieu. Le capitaine avait été trompé. En arrivant dans la capitale belge, il avait trouvé sa fille installée à l'hôtel de Mersanz et portant officiellement le nom du comte. Aucun doute ne s'était élevé dans son esprit, et, si l'on veut bien réfléchir, on accordera que la plupart des pères eussent partagé son erreur.

Achille et Béatrice parlaient de leur mariage comme d'un fait patent. Tout le monde à Bruxelles les croyait mariés, et la jeune comtesse était la folie de la ville. Pour empêcher un bon capitaine en retraite de boire sa choppe avec sécurité, il faut au moins l'ombre d'un doute, un prétexte d'inquiétude, une tache au soleil.

Il n'y avait rien.—Et réellement la coutume n'est pas de prouver ces choses qui se démontrent d'elles-mêmes comme la lumière, comme le mouvement, comme la vie. Avez-vous vu parfois des gens afficher sur leur porte leur acte de mariage?

Tout se passa donc comme il faut. Roger se fit reconnaître dans tous les lieux choisis où se vend le faro pour le beau-père légitimes de M. le comte de Mersanz: il ne s'appelait plus Roger; il se désignait lui-même ainsi: «C'est moi dont la fille a épousé mon gendre, le comte Achille.» Son contentement était si grand, que ses opinions politiques s'en ressentaient un peu. Il tournait au blanc; il comprenait les orgueils de cette aristocratie à laquelle il avait désormais l'honneur d'appartenir.

Quand les jeunes époux quittèrent Bruxelles, ce fut pour voyager. Roger eut une pension et alla s'établir en province.

Le deuil du comte Achille prit fin. Une seule fois, Béatrice réclama l'accomplissement de la foi jurée: ce fut lorsqu'il s'agit d'affronter ce grand monde parisien qui, de loin, lui faisait peur.

Le comte Achille opposa une fin de non-recevoir assez spécieuse. Il dit:

—Tout le monde nous croit mariés depuis plus d'une année. Allons-nous révéler au monde le malheur de notre position? Tu es ma femme devant Dieu, ma Béatrice chérie, et rien ne presse, puisque nous n'avons point d'enfants... Quand je t'aurai présentée au maréchal, à ma famille et à mes amis, nous chercherons, nous trouverons un moyen... Puisque notre union feinte a été publique, il faut de toute nécessité que notre union réelle soit secrète, sous peine de faire mentir ces jours de bonheur et d'honneur qui viennent de s'écouler pour nous... Le comte de Mersanz ne peut pas dire au monde: «J'épouse ma maîtresse...» Béatrice, ma belle et pure compagne peut dire bien moins: «J'ai été la maîtresse du comte de Mersanz.»

Béatrice lui répondit:

—Un prêtre a consacré notre tendresse. J'ai confiance en toi, puisque je t'aime. Tu choisiras l'heure.

Depuis lors, des années s'étaient écoulées. Béatrice n'avait pas peur.

C'est à peine si une vague inquiétude la prenait parfois quand elle songeait à son père. Elle croyait à son mari comme en Dieu.

C'était encore la lune de miel quand ils arrivèrent à Paris. Si quelque chose avait pu resserrer les liens qui les unissaient, c'eût été la gentille affection de la petite Césarine pour sa jeune belle-mère. Tous ceux qui voyaient Béatrice l'aimaient; mais Césarine n'était pas dans la position de tout le monde. Il ne faut pas se dissimuler qu'entre belle-mère et belle-fille, il y a de sérieux motifs d'aversion. La haine n'est jamais bonne, mais ici la haine prend la source dans un sentiment pieux: une tombe sépare profondément deux êtres qui doivent désormais vivre sous le même toit.

Le comte Achille, qui adorait sa femme et sa fille, redoutait beaucoup le moment de leur première rencontre. Césarine pleura, mais le sourire naquit parmi les larmes, et elle tendit son front à sa nouvelle mère en disant:

—Je croyais que je ne pourrais pas vous aimer.

Béatrice la prit dans ses bras.

Achille, tout heureux, malgré les souvenirs évoqués, s'éloigna. Césarine et Béatrice restèrent seules. Achille les retrouva ensemble: Césarine sur les genoux de Béatrice.

Depuis ce moment, Césarine eut en Béatrice la meilleure des amies. Il n'y eut pas un nuage entre elles jusqu'au moment où mademoiselle Maxence de Sainte-Croix fit son entrée à la pension Géran. Vers cette époque, Césarine commença à se refroidir.

Béatrice aurait eu pourtant grand besoin de ses caresses. Il y avait déjà du temps qu'elle avait appris ce que c'était que le chagrin. Le maréchal, si bon avec tout le monde, lui tenait rigueur depuis les premiers jours. Il n'avait jamais voulu lui pardonner son entrée brusque et mystérieuse dans la famille.

Un jour qu'Achille parlait de reprendre du service après avoir donné sa démission de colonel en 1830, le maréchal dit:

—Vous ferez bien... vous n'êtes pas des nôtres... vous avez outragé la mémoire de ma fille chérie: toutes les trahisons se touchent.

Sa fille chérie, c'était la première comtesse.

Béatrice souffrait: le comte Achille ne cessait pas d'être affectueux et bon avec elle; mais il s'éloignait.

Elle fut longtemps avant de prononcer ce mot dans son cœur.

Il fallut l'évidence.

Nous avons entendu la conversation aussi spirituelle qu'honorable de M. Baptiste et de mademoiselle Jenny.

Ce n'était pas la première fois que monsieur ne rentrait point et que madame passait la nuit à pleurer.

Dans l'isolement qui se faisait autour d'elle, Béatrice avait deux consolations. M. Baptiste et mademoiselle Jenny trouvaient ces consolations mal choisies. Nous ne pouvons pas trop les blâmer pour cela.

Ces consolations avaient un nom chacune. La première s'appelait Marguerite, tout uniment: c'était notre belle petite marchande de plaisirs. La seconde se nommait Vital: c'était un grand beau garçon d'officier.

Une débitante de pommes d'api et un lieutenant de la ligne, ce n'était peut-être pas, il faut être juste, la société qui convenait à une comtesse de vingt-trois à vingt-quatre ans.

Marguerite encore, passe. La bienfaisance pouvait expliquer les visites de la petite bonne femme.—Mais le lieutenant Vital...

Au moment où nous entrons dans sa chambre, Béatrice sommeillait encore malgré l'heure avancée. Nous savons pourquoi. Les larmes fatiguent.

Elle avait la tête appuyée sur l'extrême bord de l'oreiller. Sa main droite retenait à son insu ses cheveux admirables; son bras gauche pendait. Il y avait un sourire sur ses lèvres un peu pâlies.

Maxence avait eu raison de le dire: celle-là était merveilleusement belle, plus belle que Césarine, l'adorable enfant, et plus belle que Maxence elle-même.

C'était la beauté douce, sereine, intelligente, nous allions dire céleste.

Dans ce crépuscule factice qui noyait la chambre à coucher, un rayon, filtrant au travers des barrières accumulées, venait caresser son front pur comme celui d'un enfant. On devinait qu'un rêve heureux la berçait. Sa bouche, délicate et fine, essayait de s'ouvrir parfois pour prononcer une caressante parole.

La parole sortit enfin; ce fut un nom: «Césarine.»

Vous eussiez deviné dans ce seul mot tout un poëme d'affection tendre et de dévouement maternel.

Et l'émotion vous serait venue, parce que rien n'est séduisant et charmant ici-bas comme le contre-pied des proverbes incrustés dans nos mœurs. L'esprit éprouve une satisfaction singulière à secouer le joug de nos lieux communs tyranniques, et c'est un vrai triomphe que de fouler aux pieds en passant quelqu'une de ces banalités tristes dont la misère de notre nature à fait, hélas! des axiomes.

La marâtre!... Ce seul mot ne vous fait-il pas peur!

Dans l'ordre des idées domestiques, j'avoue qu'il est pour moi aussi terrible que celui de colosse du Nord dans l'ordre des idées anglo-chauvines.

Du grand au petit, on peut comparer ces deux monstres, gourmands tous deux de chair humaine.

Si jamais le colosse du Nord venait à se montrer sous la forme d'un prince doux, instruit, généreux, précédant son peuple dans la voie du progrès, je gage que l'Europe affolée ne trouverait plus assez de roses pour lui tresser des guirlandes.

L'Europe est un fier Sicambre, toujours prête à changer de religion, pourvu que la religion nouvelle soit aussi évaporée que l'ancienne.

Partout, le succès est dans la surprise.

Je vous le dis, une marâtre un peu esclave, mendiant en vain l'amour de cet enfant qui, selon la loi proverbiale, devrait être sa victime, cela est curieux, intéressant, inattendu...

M. Scribe a composé presque toutes ses comédies à l'aide de ce système joli qui consiste à étrangler la sagesse des nations, et ses comédies ne s'en portent pas plus mal.

Césarine! c'était la blonde fille du comte Achille qui souriait dans le rêve de notre Béatrice.

Ordinairement, la marâtre toute jeune est plus hostile et plus impitoyable.

Ceci est encore un axiome: Tout voisinage est cas de guerre.

Quand les âges se rapprochent entre belle-mère et belle-fille, il faut de nécessité s'entre-dévorer.

Césarine! Béatrice appelait Césarine de cette voix douce et riante qui demande un baiser...

Fuyait-elle, Césarine? Le front de la belle comtesse devint triste; sa tête charmante s'affaissa plus lourde sur l'oreiller, et le silence régna de nouveau dans la chambre.

Le rêve avait tourné. Béatrice était plus pâle; une expression de souffrance se répandait sur ce délicieux visage comme une nuée cache le soleil.

Tout à l'heure, vous eussiez dit le sommeil enjoué d'une jeune fille; quelque chose de virginal était dans cette suave gaieté. Maintenant, la teinte du tableau s'assombrissait et se réchauffait à la fois. Faut-il ajouter que le tableau s'embellissait?

Eh bien, oui! la femme est plus belle que la jeune fille! la fleur est plus belle que le bouton! L'orgueil de Dieu est dans l'achèvement du chef-d'œuvre...

La vierge, c'est l'espoir et la promesse. Il faut attendre à demain. J'aime mieux, moi, la corolle entr'ouverte qui laisse échapper déjà l'enivrant trésor de ses parfums, qui montre toutes ses couleurs comme une gloire et qui se balance, triomphante étoile, au sommet de sa tige forte et souveraine.

C'est l'heure solennelle et bénie, c'est l'épanouissement prodigue, c'est le rayonnement qui brûle et qui éblouit.

Si j'étais poëte, je chanterais la rose hautaine et radieuse, grande ouverte sous le feu de midi, le soleil au zénith, la coupe vermeille et pleine à déborder, la femme reine, au diadème de qui pas une perle ne manque.

Je ne veux pas de promesse, je n'y crois pas; l'heure qui vient peut mentir.

Les sages orientaux ont dit la distance qui sépare la coupe des lèvres.

Si le bouton n'allait jamais s'ouvrir!...

Je chanterais la beauté victorieuse et couronnée, oubliant à la fois ce qui fut et ce qui sera. Dieu fit ces merveilles pour notre admiration. Pourquoi se hâter ou s'attarder? Choisissez l'instant propice. Hier, c'était trop tôt; que nous importe demain?...

Il fallait la contempler à genoux. Elle était belle à défier le pinceau du peintre et le magique miroir du poëte. Sa main paresseuse venait de laisser échapper ses cheveux, qui tombaient en masses opulentes sur la batiste brodée, jetant çà et là de fauves et mystérieux reflets. Les contours chastes et riches de sa taille se dessinaient dans le demi-jour. Son sein battait; ses lèvres désunies laissaient voir l'émail perlé de ses dents.

Comment exprimer cela? Il y eut dans sa poitrine des tressaillements fréquents et légers. L'arc gracieux de ses sourcils se détendit; ses lèvres se séparèrent davantage, et, sous cette adorable pâleur qui couvrait ses joues, un glacis rose se montra.

—Achille!... murmura-t-elle.

En ce moment, une voix de stentor éclata dans le jardin.

C'était une de ces basses-tailles cuivrées qui s'entendent d'une lieue comme les trombones et qui font trembler les vitres des maisons.

C'était Jean-François Vaterlot qui chantait pour divertir le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie:

Un jour, le bon frère Étienne Avec joyeux frère Eugène, Tous deux la besace pleine, Suivis de frère François...

On eût fait serment que le terrible chanteur était là, au milieu de la chambre.

Béatrice s'éveilla en sursaut; son regard effrayé fit le tour de la chambre.

Le cousin Jean-François avait fini son couplet. On n'entendait plus rien.

—C'était un rêve, pensa tout haut Béatrice.

Mais ces mots ne se rapportaient évidemment point à la chanson de Barbedor.

—Je le voyais, reprit-elle, déjà rêveuse et fermant à demi ses beaux yeux, dont la prunelle brillait doucement derrière ses longs cils,—là, tout près de moi, comme autrefois... nos mains étaient unies et nos cœurs se parlaient.

Un soupir s'échappa de ses lèvres, tandis qu'une larme roulait lentement sur sa joue.

—C'était un rêve!... répéta-t-elle.

VI —Bon petit cœur de domestique.—

—Madame la comtesse a sonné? demanda mademoiselle Jenny, qui montra son minois chiffonné à la porte entre-bâillée.

—Que veut dire ce tapage, Jenny?

Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, faubourdonnait à tue-tête:

. . . . . . . De telle taille Que jamais jour de bataille, Canon chargé de mitraille Ne fit un pareil effet!

Et de longs rires avinés lui répondaient.

Mademoiselle Jenny répliqua:

—C'est étonnant que madame la comtesse ait pu reposer si longtemps... les amis du père de madame la comtesse n'ont pas cessé de faire du tapage depuis ce matin.

—Les amis de mon père! répéta Béatrice, qui baissa les yeux.

Elle resta un instant silencieuse.

—Madame la comtesse va-t-elle s'habiller? interrogea Jenny;—avec une vie pareille, madame la comtesse ne pourrait jamais se rendormir.

Au lieu de répondre, Béatrice demanda:

—Quelle heure est-il?

—Deux heures et demie.

—Mon mari est-il encore à la maison?

—M. le comte a été réveillé vers midi par les deux invalides... Il a sonné M. Baptiste... mais madame sait bien que je ne cause jamais avec les domestiques.

—Et Césarine, est-elle arrivée?

—Pas encore, madame.

—Quelqu'un est-il venu, ce matin?

—Deux personnes... la marchande de plaisirs à qui madame la comtesse a la bonté de s'intéresser, et le jeune officier...

—Atteignez mon peignoir, Jenny; je veux me lever.

Mademoiselle Jenny avait prononcé toutes ses réponses d'un ton parfaitement convenable. Elle n'était pas fille à briser les vitres trop tôt. Il y avait des choses, cependant, qu'elle voulait dire et qu'elle n'avait pu glisser. L'occasion avait manqué à mademoiselle Jenny. Il y a des traits qui ne valent que comme riposte. Mademoiselle Jenny prétendait trop sérieusement au bon ton pour perdre sa petite artillerie maladroitement et au hasard.

Une explication fondamentale avait eu lieu entre elle et M. Baptiste, cet autre fonctionnaire, plein de tact et d'acquit. Le résultat de cette explication avait été défavorable à Béatrice. On s'était mutuellement convaincu, à l'aide des arguments échangés, que madame la comtesse était perdue sans ressources. Roger, le terrible Roger, avec ses deux invalides et ce gros homme qui chantait des gaudrioles de barrière, Roger était une maladie incurable et mortelle.

Dans la position où était Béatrice, on ne se relève pas d'un père comme celui-là.

M. Baptiste et mademoiselle Jenny étaient unanimes sur ce point, qu'il eût mieux valu pour madame la comtesse avoir quelque faute grave sur la conscience. Les fautes graves amènent des conflits où la passion peut produire de superbes péripéties. Les fautes graves brisent quelquefois, mais elles marient souvent.

Tandis qu'un inconvénient vivant comme ce bon capitaine Roger est un infranchissable barrière.

Cela dépasse absolument les bornes. C'est inouï, absurde, invraisemblable. On n'a pas, rue Saint-Dominique, un beau-père comme cela. Affirmez que la chose est, chacun vous répondra: «Impossible!»

Mademoiselle Jenny et M. Baptiste, doués tous les deux d'un très-honorable flair, pressentaient donc décidément la catastrophe prochaine. Peut-être ne savaient-ils pas le menu de toutes les causes de ruine qui menaçaient cette union, cimentée sous de si charmants auspices; peut-être ignoraient-ils la meilleure part des secrets communs à ce bon M. Garnier de Clérambault et à madame la marquise de Sainte-Croix, mais ce qu'ils connaissaient était suffisant.

La marquise et son Garnier étaient les assiégeants; ils devaient entrer dans cette place si mal défendue.

Ils avaient pour eux la détresse même de l'assiégé, outre cette machine de guerre irrésistible: la beauté souveraine de Maxence.

Béatrice était perdue. Pour ces belles natures de domestiques, c'est le moment de frapper fort et ferme.—Seulement, il faut toujours frapper de manière à pouvoir, le cas échéant, nier effrontément le coup porté.

C'est la science. Ce grand art de la diplomatie d'antichambre ne fait pas, il est vrai, partie du programme officiel des bureaux de placement, mais on en tient compte. Un valet de chambre qui n'aurait pas ce talent ne pourrait jamais devenir adjoint sur ses vieux jours; une soubrette qui ne posséderait pas cette corde, devrait renoncer à l'espoir d'épouser, vers son quarantième printemps, un percepteur des contributions indirectes ou un notaire provincial de troisième classe.

Voici l'échelle: la fidélité mène à la caisse d'épargne, à la mansarde et au ciel.

La rapine, ou, si mieux vous aimez, la rapacité conduit au titre de rentier, au quatrième avec terrasse dans le quartier du Marais,—et au purgatoire.

La diplomatie peut pousser aux actions du crédit mobilier, au second sur le derrière dans la rue neuve des Mathurins, aux honneurs de Pontoise, à l'autorité dans Pézenas,—et au fin fond de l'enfer.

Le prix Montyon est commun aux trois classes.

Mademoiselle Jenny alla chercher le peignoir de madame au portemanteau. Le portemanteau était dans un cabinet de toilette. Quand on est ainsi occupée et que les étoffes frôlées bourdonnent aux oreilles, on croit souvent entendre parler.

Et jamais on ne saisit le sens des paroles.

C'est la querelle entre maîtresses et caméristes du commun.

La camériste dit alors:

—Madame demande quelque chose?

Et la maîtresse, avec impatience:

—Vous devenez sourde, Mariette.

Mademoiselle Jenny fit semblant d'avoir ainsi entendu la voix de Béatrice et montra au seuil sa figure effarée.

—Plaît-il, madame? fit-elle avec empressement.

—Quoi donc, Jenny? demanda la jeune comtesse.

—Par exemple, voilà qui est étonnant! s'écria la soubrette;—j'avais ce taffetas dans les oreilles... J'ai cru que madame m'appelait et me disait: «Mon mari s'est-il rencontré avec le lieutenant Vital?»

Béatrice garda un instant les yeux baissés comme si elle eût essayé de comprendre.

Quand son regard se releva sur mademoiselle Jenny, celle-ci rougit et se détourna, tant elle y vit d'étonnement et à la fois de calme.

—Je croyais..., balbutia-t-elle.

—Donnez mon peignoir, je vous prie, l'interrompit la comtesse.

Mademoiselle Jenny se mit aussitôt en devoir de l'habiller.

Dans le jardin, le chant faisait trêve; mais nos quatre bons vivants causaient et se disputaient bruyamment.

Béatrice, dès qu'elle eut son peignoir, alla vers une des fenêtres et l'ouvrit toute grande.

Elle n'avait pas besoin du demi-jour. Les rayons du soleil, en frappant son visage, illuminèrent sa merveilleuse beauté, où la fatigue et la tristesse mettaient un charme de plus. Mademoiselle Jenny, qui la suivait de l'œil, ne put retenir un mouvement de dépit.

—Rien ne fait! pensa-t-elle;—je crois qu'elle a embelli depuis que je suis à la maison!

Une des principales rancunes de mademoiselle Jenny contre la pauvre Béatrice venait de ce fait que mademoiselle Jenny avait des prétentions assez sérieuses à la position de jolie femme. Chaque fois que Béatrice lui donnait un chiffon, la méchante humeur de mademoiselle Jenny augmentait, loin de s'apaiser, parce que mademoiselle Jenny s'apercevait bien que les chiffons perdaient cent pour cent à changer de propriétaire.

Elle se disait bien, il est vrai: «Elle a tout l'avantage, elle les porte dans le neuf;» mais sa conscience parlait, et, si entêtée que soit mademoiselle Jenny, l'évidence est cependant plus forte qu'elle.

Un massif d'acacias séparait la croisée de la comtesse de la plate-forme où nos quatre gais lurons faisaient leurs fredaines. Ils parlaient haut, en hommes qui ont payé le droit de faire tapage. Roger, qui n'avait jamais poussé si loin les privautés dans la maison de son gendre, avait eu depuis le matin quelques vagues remords, par petits accès qui ne duraient pas longtemps. Il commençait à porter sa charge complète, comme disent les marins. Le bon vin a facilement raison du repentir et des scrupules. Douze bouteilles vides s'alignaient autour de la table, sans compter les canettes de bière. Roger avait la conscience tranquille.

Le sergent Niquet et l'adjudant Palaproie en avaient pris à leur aise et de tout cœur. Nous ne voudrions pas affirmer que l'idée d'une catastrophe possible ne leur fût pas venue. Chaque rasade, pour eux, était conquise sur l'ennemi, et ils s'attendaient bien un peu à être jetés à la porte en fin de compte.

Cette crainte n'était pas absolument dépourvue de charme. Elle donnait au plaisir l'attrait de l'école buissonnière. Rien n'est près de l'enfant comme l'invalide. La pensée du maître de céans venant balayer son parc et chasser les tapageurs, donnait à leurs exploits bachiques une bonne odeur d'espièglerie.—En outre, ils se représentaient avec plaisir la confusion de Roger, le cas échéant.

Roger les opprimait de sa supériorité. C'était un de ces amphitryons que l'on déteste en se gorgeant de leur vin.

La position de Jean-François Vaterlot, dit Barbedor, était plus tranchée. Il n'avait pas les mêmes petites passions que les deux invalides, mais il avait une grande passion. Autour de cette table, présidée par le capitaine, Barbedor représentait l'esprit du mal. C'était de sang-froid qu'il poussait au bruit, exaltant la turbulence sénile des deux jambes de bois et faisant naître de parti pris des sujets de querelle.

Barbedor était là pour mettre les choses en tel état, que toutes bornes fussent passées. Il provoquait l'orage, il appelait la foudre. Le percement de la barrière des Paillassons était à ce prix.

Mademoiselle Jenny se mit à ranger les effets de nuit de sa maîtresse et poussa de grands soupirs. Sa première attaque n'avait point réussi. Elle n'était pas découragée.

—Ce n'est rien, à présent! dit-elle.

Béatrice était immobile et froide auprès de la fenêtre.

—Cela contrarierait peut-être madame la comtesse, reprit mademoiselle Jenny,—si je lui racontais ce qui s'est passé... Franchement, si je n'avais pas eu cette crainte, j'aurais dit déjà depuis longtemps tout ce que je sais.

Béatrice ne répondit pas. Peut-être n'avait-elle point entendu. Elle était distraite depuis qu'elle souffrait beaucoup et toujours. Le propre de la souffrance physique ou morale est d'absorber.

—Césarine devrait être arrivée..., murmura-t-elle.

—Je me doutais bien, dit entre haut et bas la camériste,—que madame la comtesse ne se souciait pas de savoir.

Ce sont les femmes seules qui sauraient dire pourquoi la meilleure manière de se faire entendre, c'est de parler à demi-voix.

Ces paroles, prononcées sotto-voce, entrent dans l'oreille comme des pointes d'aiguilles.

—Savoir quoi?... demanda en effet Béatrice.

Mademoiselle Jenny eut grand'peine à réprimer un triomphant sourire.

—Les voisins étaient à leurs fenêtres, dit-elle en feignant de parler à contre-cœur;—le balcon de l'hôtel du Tresnoy était plein de monde... j'ai reconnu madame et mademoiselle de Sainte-Croix...

Béatrice baissa les yeux, tandis qu'un peu de sang montait à ses joues.

—En voilà une qui tournera des têtes! piqua incidemment mademoiselle Jenny;—quels yeux!... A la grille du jardin... c'était tout le quartier qui s'ameutait... comme si on ne savait pas ce que c'est qu'un brave et honorable militaire qui aime la société de ses compagnons d'armes... et qui a un gendre riche... A Paris, on est badaud... Moi, je disais à M. Baptiste: «C'est du dernier ridicule!»

Elle s'arrêta.

Béatrice n'interrogeait plus.

Béatrice savait parfaitement de quoi parlait mademoiselle Jenny.

—C'était au point, poursuivit la carriériste,—qu'au moment où M. le comte a ouvert ses fenêtres...—Mais, s'interrompit-elle,—madame la comtesse n'aime pas à m'entendre bavarder.

Elle se tut. Béatrice, de son côté, garda un instant le silence. Elle restait pensive et ne regardait point mademoiselle Jenny, qui déployait autour du lit une activité tout à fait inusitée et superflue.

Mademoiselle Jenny était là comme ces pêcheurs hardis qui ont planté le harpon dans le flanc de la baleine; elle laissait filer le câble et se disait:

—Bien sûr qu'elle va prendre un détour pour m'interroger.

Mais la comtesse Béatrice ne prenait jamais de détours.

Elle fit un pas vers la camériste et lui dit:

—Je désirerais savoir ce qui se passait au moment où mon mari a ouvert sa fenêtre.

—Mon Dieu! répliqua mademoiselle Jenny,—je suis vraiment fâchée d'avoir parlé de cela à madame. Ce n'est pas à moi que M. Baptiste l'a dit: madame sait bien que je ne cause jamais avec les domestiques... mais, comme je traversais l'antichambre pour aller recevoir la couturière de madame, qui apportait la robe pour la petite fête de ce soir, j'ai entendu M. Baptiste qui disait au frotteur et au second valet de chambre, Martin: «Si vous faites des cancans là-dessus, on vous chasse!...» Oh! pour fidèle, M. Baptiste l'est! Je puis répondre de lui à madame la comtesse, presque autant que de moi-même.

—Vous ne m'avez encore rien dit, prononça Béatrice avec fatigue.

Mademoiselle Jenny baissa les yeux.

—C'est que..., murmura-t-elle,—j'ai si peur de déplaire à madame la comtesse... Après tout, moi, je n'ai saisi que quelques mots en passant... je ne m'arrête jamais à l'antichambre... On peut demander à M. Baptiste s'il m'arrive de bavarder avec lui, comme toutes ces demoiselles ne se gênent pas pour le faire dans les maisons... j'ai toujours détesté ça... Pendant qu'on cause, qui est-ce qui fait l'ouvrage?... Et puis que gagne-t-on à se commettre avec les subalternes?... Les maîtres sont libres: pourquoi épiloguer sur ce qu'ils font et sur ce qu'ils ne font pas?... Tout le quartier a-t-il besoin de savoir que M. le comte était furieux... mais, la, furieux... et qu'il en bégayait, tant la colère le tenait... C'est déjà bien assez de ce que les voisins espionnent par la grille, sans aller clabauder ceci et cela... que madame pleure, que monsieur brise la porcelaine à coups de canne, comme je l'ai vu dans ma dernière place... Mais ce n'était pas comme ici. Ah bien, oui! Tout le monde les croyait mariés... Je t'en souhaite!... la noce s'était faite au treizième...

Mademoiselle Jenny ne put s'empêcher de glisser une œillade sournoise vers sa maîtresse. Celle-ci venait de s'asseoir. Ses deux mains s'appuyaient contre sa poitrine. Elle semblait près de défaillir.

Mademoiselle Jenny n'eut point pitié.

—Ça va et ça vient! reprit-elle;—le premier moment de colère emporte tout... Demain, M. le comte ne se souviendra plus de ce qu'il a dit.

—Qu'a-t-il dit?... demanda faiblement Béatrice.

C'était le moment de porter un coup de massue.

—Quant à cela, répondit mademoiselle Jenny,—un homme dans la position de M. le comte n'aime pas à être la fable du quartier... Il paraît que ses amis le font enrager avec ce beau-père... ça le taquine... En cassant le grand vase, il a dit: «Ma maison est un cabaret... je déserterai plutôt!... je m'en irai!... je suis à bout!...» Le vase avait coûté quatre mille francs chez Monbro... Si encore ça servait à quelque chose de se mettre dans des états pareils!... à moins qu'on n'ait besoin de prétexte pour briser les vitres... ça s'est vu... Des fois, on crie bien haut à propos de ceci, parce qu'on n'ose pas souffler mot à propos de cela...

Sur notre honneur et sur notre conscience, nous déclarons ne pas savoir où mademoiselle Jenny se serait arrêtée. Étant donné un thème si opulent, il n'y avait absolument pas de raison pour que la harangue de mademoiselle Jenny prît fin.

Désormais, Béatrice l'écoutait, passive et atterrée.

Il y avait longtemps qu'elle craignait cet éclat. Il y avait longtemps que la présence de son père la terrifiait. C'était pour elle la mèche qui devait mettre le feu à la mine.

Parmi ses craintes, celle-là seule avait un corps, une forme, un nom. Les autres, elle ne se les avouait point.

Si ses autres craintes avaient eu un sens précis comme celle-là, Béatrice fût morte de chagrin.

Elle doutait, elle redoutait. Ses appréhensions vagues avaient le bénéfice de l'incertitude. Son mari continuait d'être bon pour elle, selon la locution acceptée et triste qui semble être l'épitaphe des belles amours; elle ne savait rien de précis touchant la conduite de son mari au dehors.

Cette angoisse sourde que Béatrice éprouvait depuis des années, mademoiselle Jenny l'irritait et l'exaltait. L'idée de la séparation naissait...

Mademoiselle Jenny s'interrompit tout à coup et resta bouche béante à regarder la porte.

Béatrice avait mis sa pauvre main pâle au-devant de ses yeux. Elle ne prenait point garde.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings