DEUXIÈME PARTIE. L'HOTEL DE MERSANZ (SUITE). (continued 2)
Reading edition
Elle tressaillit violemment au son d'une voix bien connue qui disait:
—Sortez!
En levant les yeux, elle vit mademoiselle Jenny qui s'esquivait, rouge comme une pivoine et la tête basse.
Elle s'élança les bras tendus; les larmes et le sourire lui vinrent à la fois.
M. le comte Achille de Mersanz était debout à quelques pas d'elle.
VII —Vieux jeune premier.—
Ce que venait faire là le comte Achille de Mersanz, nous ne le savons pas.
Il était entré sans frapper, ce qui dénotait en lui une préoccupation extraordinaire; c'était, en effet, l'homme des formes exquises et des procédés irréprochables.
Il était entré sans se faire annoncer dans la chambre de sa femme.
C'est tout au plus si pareille chose s'était produite parfois,—jadis,—au temps des jeunes amours.
Il avait franchi le seuil sans savoir; son visage était sombre, son front se chargeait de nuages.
C'était bien ce comte Achille, le cavalier qui, par tous salons, passe pour un homme charmant, dans la plus flatteuse acception des termes. Césarine, le blond lutin de la pension Géran, avait raison: il n'était pas trop vieux pour Maxence.
Bien que Maxence eût à peine seize ans.
Tant que le premier pli n'a pas rayé ces fronts gracieux et un peu vides, tant que le premier poil blanc n'a pas déshonoré ces crânes de don Juan bourgeois, ces crânes français par excellence, appartenant aux éternels jeunes premiers de ce pauvre vaudeville qui est la vie réelle, ils sont jeunes, tout jeunes.
Je vais vous dire pourquoi: c'est que la vraie jeunesse seule peut réussir.
Je vous défie de me spécifier l'âge d'un colonel de M. Scribe!
On en fit des confitures alors qu'ils avaient vingt ans: ils sont en bocaux depuis cette époque.
Et toujours jeunes, sempiternellement jeunes, si le bocal fut bien bouché et la conserve bien faite.
A Dieu ne plaise que ceci soit une critique amère à l'endroit de cet esprit éminent et charmant qui nous combla de tant de précieuses comédies! Ce serait un éloge plutôt. M. Scribe a pris cet amoureux de carton sur le fait. Il l'a saisi, croqué d'après nature. Et toute une génération s'est pâmée, applaudissant ce mannequin de coiffeur si joli, si pommadé, si musqué, à qui ne manque pas même la parole!
Mais M. Scribe riait dans sa barbe, soyez-en convaincus. Ce bébé de colonel qui lui a produit des millions égaye maintenant son âge mûr.
Les poupées à ressort, ne vous y trompez pas, sont encore de la sculpture.
Et, d'ailleurs, chaque époque a comme cela son magot. Croyez que nos neveux feront d'innombrables gorges chaudes au sujet de ce jeune peintre-artiste qui traîne depuis dix ans dans tous nos vaudevilles son chevalet pour rire et sa palette, si chère à mesdames les modistes.
Le comte Achille était grand; sa taille élégante et riche emplissait merveilleusement l'habit noir. Il avait toutes les vertus physiques de l'homme du monde: c'était un tireur précieux, un chasseur de premier ordre, un écuyer hors ligne. Son tailleur le plaçait fort haut; il mettait généralement ses fournisseurs à la mode,—et pourtant rien en lui ne dénotait cette ridicule préoccupation du dandy, ce culte idiot de lui-même, qui fait de nos beaux un type à part dans l'espèce humaine.
Le comte Achille était simple dans ses goûts et magnifique dans ses dépenses.
Il avait l'esprit du monde au plus remarquable degré. Il savait vivre. Il plaisait.
Il était bon. Il faisait le bien sans faste et peut-être aussi sans entraînement. Mais sa charité était assurément à la hauteur de sa fortune,—et ceci devient rare dans notre siècle perfectionné.
Il avait aimé sa première femme, il aimait sa seconde femme, il adorait sa fille.
Ses principes politiques étaient sujets à vaciller quelque peu;—mais, pour tout ce qui était affaire d'intérêt, sa délicatesse atteignait au scrupule.
En vérité, c'était un gentilhomme! et vous voyez si nous sommes loin de faire ici de la diatribe.
Mais sa première femme était morte de chagrin, mais sa seconde femme était menacée du dernier malheur, mais sa fille, avant même de franchir les limites de ce cloître bourgeois, la pension Géran, avait autour d'elle quantité de trappes tendues et bon nombre de piéges à biche.
Que manquait-il donc à ce beau comte Achille?
Était-ce une fatalité qui rayonnait autour de lui, portant malheur à tout ce qu'il aimait?
Il n'avait pas la taille morale qu'il faut pour mériter ce titre de personnage fatal. L'élément bourgeois dominait en lui trop énergiquement pour qu'il pût passer dans la vie comme un météore tragique.
Mon Dieu, non! aucun mauvais génie ne s'occupait de lui, et Satan n'avait point quitté l'enfer pour le suivre pas à pas sous la forme d'un confident allemand. Je doute, à vous parler franc, qu'il eût compris les théories de Méphistophélès, alors même qu'on les eût traduites en français du faubourg Saint-Germain.
C'était un cœur faible et inconstant, voilà tout.
Que votre esprit fasse une halte et assimile cette vérité: De tous les vices, le plus homicide est la faiblesse inconstante.
Cela tue chez l'homme comme chez la femme.
Ces beaux vases qui fuient, ces natures débiles à qui le travail, la douleur, la lutte n'apprirent jamais le grand art de s'armer contre soi-même, sont comme des machines infernales placées parmi la foule. Rien n'accuse le danger. Rien ne crie: «Prenez garde!»
L'aspect du méchant éveille la prudence; la vue du glaive dresse le bouclier.
Ici, rien.
Que craindre de la douceur élégante? Pourquoi se méfier de la probité hautement éprouvée?
On accuse parfois les écrivains de peindre l'exception. Ce procès est injuste. Le moraliste a droit de peindre l'exception.—Mais le comte Achille n'était pas une exception.
Le comte Achille existe dans toutes les classes de la société. Il est toujours ou presque toujours le fils d'un homme fort. Il est la réaction du repos, du bonheur: deux mollesses, contre la bataille gagnée par la précédente génération.
Il est le produit et la punition de la victoire.
Le père a lutté; il a grandi dans son effort. Quand naît le comte Achille, la bataille est achevée, la position est conquise.
Autour de son berceau, c'est la paix. Il semble que l'enfant subisse la fatigue des assauts passés. On se dit à l'entour des langes où s'agite la frêle créature: «Il sera plus heureux que nous; il fera la moisson, lui qui n'aura point semé; il aura ville gagnée, lui qui n'était point parmi les assiégeants.»
Imprudents! imprudents et fous! aveugles qui ne veulent pas voir la condition même de l'existence humaine.
Voici en quel sens le comte Achille est une exception: c'est que les neuf dixièmes des fils de la victoire sont rachitiques au physique comme au moral. Il y a un proverbe qui tranche la question.
Mais la raison vaut mieux que les proverbes, et la raison dit: Si le père fut grand, c'est qu'il eut à combattre; si le fils est petit, c'est qu'il lui a manqué la nécessité de la lutte, cette éducation, cette gymnastique, ce salut!
Si le père fut fort, c'est qu'il a exercé les muscles de son corps et les puissances de son âme... Le fils est faible, parce qu'on a enlevé les ronces de son chemin.
L'éducation de l'homme, c'est le besoin à satisfaire et l'obstacle à briser.
Quiconque supprime le besoin et aplanit l'obstacle, assassine l'enfant moralement et physiquement.
C'est ordinairement le rôle sublime et insensé de la mère. Le père fait contre-poids.
Quand le père et la mère s'unissent dans cette œuvre d'abâtardissement, les races s'éteignent.
Mais Dieu est bon. Pour remonter du fond de l'abîme, il faut s'efforcer. Le fils du vaincu est fort par cela même qu'il est né tout en bas. Son premier pas est un effort. Sa faiblesse devient vigueur à mesure qu'il gravit l'échelle,—et ainsi va le monde.
Le père du comte Achille de Mersanz avait été un lutteur et un vainqueur.
Achille était de la génération qui se repose.
Il avait été gâté, puisqu'il faut prononcer ce mot vulgaire et si terrible dans sa naïve impudeur, —ce mot que toutes les mères folles prononcent en souriant. Il avait été gâté.
C'était une riche et noble nature. Le moindre effort eût mûri cette jeunesse opulente.
Il n'y eut point d'effort. Autour d'Achille enfant, ce fut une famille agenouillée. La mère répétait chacun de ses mots; le père, vieux soldat de Condé, s'enthousiasmait à toutes les sottises qui tombaient à flots abondants de cette petite bouche rose.
Ses muscles se fortifièrent, parce qu'il était né au château, non point à l'hôtel. Il fut l'enfant gâté de la campagne, toujours supérieur par le corps à l'enfant gâté des villes, et plus dangereux par cela même.
Son père et sa mère moururent au moment où les plis pris restent, mais où il est encore possible de refaire l'apparence et l'habitude de l'homme. Achille avait quatorze ans.
Son tuteur fut le maréchal duc de ***, vieillard chevaleresque, ami partial des anciennes coutumes, esprit obstiné, caractère tout d'une pièce. Il voulut refondre violemment cette éducation inepte. Il essaya de la sévérité sans ménagements et sans transition.
Achille était faible. Il étudia. Il acquit l'enveloppe complète d'un homme distingué.
Sous cette enveloppe factice, la lâche pulpe du fruit attaqué restait telle quelle.
L'enfant gâté n'aurait pu être guéri que par le cœur.
Il avait du cœur;—mais quelque chose étouffait, opprimait son cœur.
Ce quelque chose, c'est la maladie même de l'enfant gâté,—cette sorte de ver solitaire que la faiblesse des parents développe avec une si criminelle extravagance:—le moi, l'amour-propre, l'égoïsme.
Chose complexe comme tout ce qui est, chose qui peut servir et nuire: un peu de bien, beaucoup de mal.
L'amour-propre enveloppa le jeune Achille de cette atmosphère brillante qu'il garda toujours autour de lui. L'égoïsme neutralisa tous ses bons instincts et fit des deuils sur son passage.
La faiblesse et l'inconstance sont deux modes de l'égoïsme, puisque le dévouement guérirait ces deux plaies.
Le comte Achille eut toutes les qualités que l'éducation peut donner à une nature primitivement heureuse.
Mais il fut faible et il fut inconstant. Vous avez vu déjà ce que ses qualités valurent contre deux défaillances, dont une seule suffirait à neutraliser la plus haute vertu...
En entrant chez sa femme aujourd'hui, le comte Achille était très-pâle; son visage, qui gardait ordinairement tout le poli, toute la fraîcheur de la jeunesse, était défait. Les yeux avaient un cercle noir. S'il y avait eu sur ce crâne, que d'habitude ornait une si riche frisure, une seule place vide, on l'aurait découverte à cette heure, car ses cheveux étaient en désordre et presque épars.
Nous disons presque, parce que les expressions doivent être toujours adoucies quand il s'agit du comte Achille.
Il faut répéter, du reste, ce que nous avancions au début de ce chapitre: nous ne savons pas ce que le comte Achille venait faire chez sa femme.
Et peut-être qu'il ne le savait pas lui-même.
Il y avait longtemps qu'il n'avait franchi le seuil de cette chambre à coucher.
Depuis plusieurs mois, Béatrice était très-franchement malheureuse.
Mais, dans le grand livre commercial que tient le monde, nul tort ne pouvait être mis encore au débit du comte Achille.
Non-seulement il gardait les convenances comme tout homme passablement élevé doit le faire,—mais il n'y avait rien au fond.
Ce n'est pas nous qui avons fait cette langue effrontée des salons. Elle est de bonne noblesse. Elle procède de Sévigné, de Bussy-Rabutin, de Tallemant, de Saint-Simon, tous gens qui ne se gênaient point pour tout dire.
Elle a telles sincérités qui feraient rougir les faubourgs.
Le comte Achille n'eut pas le loisir de se reconnaître.
Sa haute taille fléchit sous la douce pression des bras de Béatrice. Elle lui mit ses lèvres sur la joue une fois, dix fois, caressante et vive comme un enfant.
Mademoiselle Jenny put voir cela, car Béatrice ne lui avait pas encore donné le temps de sortir.
Mademoiselle Jenny se dit:
—Le Vital l'a donc déniaisée!...
Et cette observation de mademoiselle Jenny avait sa raison d'être.
D'ordinaire, Béatrice n'en usait point ainsi.
Mais la venue de son mari la surprenait en un moment de suprême détresse.
Ce n'était pas ce pauvre bon cœur de Vital qui la déniaisait. Il était mille fois plus niais qu'elle, pour employer le style de mademoiselle Jenny.
C'était le sentiment du péril mortel qui naissait en elle.
C'était son instinct de femme qui acceptait enfin la bataille et qui se défendait.
—Que vous êtes bon d'être venu, Achille! dit-elle parmi ses baisers;—je ne sais pas vous exprimer comme je suis heureuse de vous voir... Dussiez-vous me gronder ou me faire des reproches... aujourd'hui, j'aime mieux cela que votre absence... J'avais besoin de vous... Je ne peux pas m'exprimer autrement et je le répète: J'avais besoin de vous!
Elle l'entraîna vers un divan et s'assit tout émue auprès de lui.
Le comte Achille était très-certainement trop homme du monde pour être déconcerté comme un simple mari de la finance ou du notariat; mais toute surprise a sa force désarçonnante et toute cuirasse a son défaut. Le comte Achille avait compté sur un autre accueil.
Il s'était armé en guerre contre les larmes.
Les larmes de Béatrice étincelaient dans un adorable sourire.
Le comte balbutia:
—Pourquoi vous gronder, chère?... Et des reproches, pourquoi?
Béatrice rougit.
—Mon pauvre bon père, dit-elle,—ne pèche que par ignorance... mais je sais que sa conduite vous fâche...
—Ne parlons pas de cela, l'interrompit le comte;—il faudra renvoyer cette fille... Tout ce qui vous touche m'est cher, Béatrice...
Il attira sa main jusqu'à ses lèvres et l'effleura d'un baiser qui n'était que galant.
Béatrice lui tendit son front d'un air suppliant.
—Vous êtes le meilleur des hommes, Achille, dit-elle;—quand vous ne m'aimerez plus du tout, je mourrai.
Le visage d'Achille s'altéra si notablement, que Béatrice fit un geste d'étonnement. Achille appuya ses deux mains contre son front, où perlaient des gouttelettes de sueur.
—Je souffre beaucoup depuis deux jours, murmura-t-il en forme d'explication;—je ne sais pas ce que j'ai...
—Avez-vous vu le docteur? demanda la jeune femme déjà inquiète.
—Non... à quoi bon?... Le docteur ne peut rien à cela.
—Autrefois, prononça tout bas Béatrice,—j'avais une part de vos chagrins et de vos joies.
Le comte Achille baissa la tête.
Une vague douleur traversa l'âme de Béatrice. Ce fut aigu comme un coup de poignard. Un instant, elle se sentit condamnée.
Elle reprit d'une voix si douce et si tendre, que le comte en eut le cœur serré:
—Dieu ne m'a pas donné d'enfant... vous pouvez tout me dire, Achille.
—Tout vous dire?... répéta M. de Mersanz avec effort.
—Je sais que vous êtes bon... je sais que vous avez pitié... Il y a des moments où mon cœur révolté me crie: Qu'as-tu fait pour subir un si horrible châtiment? C'est impossible! il t'aime encore...
—Je suis prêt à vous épouser, Béatrice, dit le comte, qui se redressa.
C'était un gentilhomme à ses heures.
La jeune femme secoua la tête avec tristesse.
—Regardez-moi, Achille, murmura-t-elle lentement;—je veux voir votre âme dans vos yeux... Je n'ai pas d'enfant; mon droit n'est qu'à moi...
—Voudriez-vous donc me quitter, Béatrice? s'écria M. de Mersanz.
—Non, fit-elle avec un sourire céleste,—je vous aime et j'ai mon père... Je mourrai comtesse de Mersanz.
Achille voulut parler. Sa belle main caressante lui ferma la bouche.
—Dans votre grande maison, poursuivit-elle,—une morte tiendra si peu de place!... Ne me chassez jamais, Achille... Dites-moi seulement: «J'ai un autre amour...» Ce ne sera pas long... je vous le promets... et mon père n'aura qu'un deuil à porter...
—Mais pourquoi me parlez-vous ainsi, Béatrice? demanda le comte, dont la voix tremblait.
—Parce que je ne veux pas faire trop lourd le fardeau imposé à la vieillesse de mon père... C'est un soldat... Je ne peux pas lui épargner le chagrin de l'adieu... je veux lui sauver le déshonneur!
Elle souriait toujours et sa beauté rayonnait si touchante, que vous l'eussiez adorée comme une madone.
Les yeux d'Achille battirent, brûlés par les larmes qui voulaient jaillir.
Béatrice reprit:
—J'étais bien enfant! Tout ce que vous disiez, Achille, je le croyais comme si c'eût été la parole même de Dieu...
—Sur mon honneur! l'interrompit le comte,—je ne vous ai point trompée.
—Non, fit la jeune femme, tandis qu'une nuance d'amertume venait parmi son sourire,—vous ne m'avez pas trompée... Vous êtes prêt à m'épouser...
—Elle s'arrêta tout à coup et un nuage passa sur son front.
—Césarine, dit-elle,—a fait enlever de ma chambre le portrait de sa mère... la vraie comtesse de Mersanz.
—Césarine est une capricieuse enfant..., commença le comte.
—Césarine ne m'aime plus... quelqu'un s'est mis entre nous... Avez-vous parfois compris comme j'aimais votre fille, Achille?
—Votre cœur est si beau et si bon...
—Je voulais être sa grande sœur et sa mère... Que de rêves charmants! et quel cher avenir j'avais arrangé pour nous deux!... mais j'aurais été trop heureuse!
Il y eut un silence. Achille avait un poids sur la poitrine. Le souvenir évoqué de sa première femme remuait toutes les fibres honnêtes qui étaient en lui.
Il contemplait Béatrice à la dérobée. Jamais il ne l'avait vue si belle.
La figure de Béatrice s'était animée. Son œil avait quelque chose d'extraordinaire et d'inspiré. La fièvre était là.
—Je vous en prie, Achille, poursuivit-elle tout à coup de cette voix plus brève qui est un symptôme;—ne me faites jamais le mal que j'ai souffert en songe... C'était une de ces nuits dernières, et je voulais toujours aller vous raconter cela... Hier, quand nous sommes passés devant la pension Géran, l'idée m'en est revenue... mais il y a des jours où je n'ose pas vous parler... Je songeais que j'étais éveillée dans cette chambre... Y resterai-je longtemps désormais, Achille?... Le portrait de la comtesse de Mersanz pendait encore aux lambris... Douce sainte! bien souvent ma prière l'a invoquée... Césarine était là aussi; il y avait un petit chevalet; Césarine peignait devant la croisée... Je regardais tour à tour la mère et la fille... il me semblait que j'étais de trop entre elles deux et que j'occupais une place usurpée... Vous savez comme les rêves sont fous. Le tableau se mit à vivre. Les yeux de la comtesse me parlèrent et le vent passa dans ses beaux cheveux blonds... mais, vivante, elle était bien plus pâle... et je sentais dans ma propre poitrine son pauvre cœur qui souffrait.
»Césarine chantait, rieuse et gaie. Son chant me faisait mal. Je lui dis:
»—Ne chante pas; ta mère souffre.
»Elle ne m'entendait pas.—La comtesse était debout dans son cadre. Elle oscillait comme une draperie au vent. Je me disais: Elle va mourir encore une fois...
»Folie des rêves! s'interrompit ici Béatrice, qui parlait rapidement, mais avec fatigue;—on ne meurt qu'une fois, parce que Dieu est bon.
»Je me demandais: Pourquoi suis-je ici? Que fais-je dans cette maison, où je ne suis ni la mère ni la fille?...
»Achille, j'espérais et je redoutais votre venue. Il me semblait que vous alliez juger ce bizarre procès.
»Césarine chantait toujours. Le visage de la comtesse se voila comme si une grande ombre avait passé sur sa beauté. Je ne la voyais plus qu'au travers d'un nuage.
»Et j'éprouvais une indicible épouvante à voir ses traits se transformer peu à peu.
»Elle était aussi belle, mais belle différemment. Je l'aimais moins ainsi. Elle était beaucoup plus jeune. Je vins à la craindre comme si elle eût été mon ennemie.
»Pauvre chère vision! Elle n'est pas mon ennemie. Trop souvent, elle s'est penchée à mon chevet pour me dire: «Sois heureuse... aime-la bien!...»
»Je crois qu'elle était plus belle. C'étaient maintenant de longs cheveux noirs à reflets fauves, des sourcils dessinés hardiment, des yeux de feu, un teint d'Espagnole.
»C'était... pourquoi ne vous le dirais-je pas, Achille?... c'était une figure que j'avais vue... que nous avions vue ensemble tous les deux...
»Cette jeune fille qui a l'air d'une femme, cette enfant au regard profond et hardi... Maxence... l'amie de notre bien-aimée Césarine.
»Elle fixait sur moi ses yeux, qui me brûlaient.
»On eût dit qu'elle voulait me chasser. Elle me montrait du doigt à Césarine. Césarine s'éloignait de moi...
»Puis nous fûmes seuls tous deux, Achille. Vous étiez triste et doux. J'avais la mort dans le cœur,—comme à l'heure où nous sommes.
»Quelque chose vous empêchait de me parler; mais je voyais votre pensée en dedans de vous-même.
»Vous vouliez vous séparer de moi. Toute votre fortune était là dans une cassette, sur la table. Vous vouliez me dire: «Partageons... prends-en la moitié...»
Le comte Achille releva la tête tout à coup et ses yeux brillèrent.
Son regard interrogea le visage enfiévré de Béatrice.
Une parole se pressa sur ses lèvres.
Mais il n'eut pas le temps de la prononcer.
Ce qu'il fut sur le point de dire, nous ne le répéterons pas. Béatrice ne le devina point, puisqu'elle resta debout.
C'eût été à lui briser le cœur.
Elle prit les deux mains du comte et les serra doucement entre les siennes, qui brûlaient.
—Je vous connais..., murmura-t-elle;—s'il était possible que vous me chassiez, du moins, vous ne m'insulteriez pas!
Mademoiselle Jenny l'a dit bien souvent depuis à M. Baptiste et à d'autres: «Il ne tint pas à un cheveu que M. le comte ne proposât la moitié de sa fortune.»
Vous sentez bien que mademoiselle Jenny était là quelque part aux écoutes.
C'était sa fonction. Elle ne pouvait manquer à ce sacré devoir.
Mon Dieu oui,—du moins mademoiselle Jenny le comprit ainsi;—monsieur le comte n'aurait pas mieux demandé que de faire comme dans le rêve de Béatrice. Ce mot partage lui vint positivement jusqu'aux lèvres.
Ce mot, dans la bouche du comte Achille, valait juste quatre cent mille francs de rente.
Sangodémi! que de charmantes comtesses pour rire auraient donné leur démission pour moins que cela! Avec la moitié de cette moitié, avec le quart, la plus niaise de ces châtelaines eût acheté une duché-pairie dans la rue Saint-Georges et appris à lire par-dessus le marché.
Quatre cent mille francs de rente,—pour s'en aller!
Vous voyez qu'en somme ce joli comte Achille était un bien honnête homme!
Pour mademoiselle Jenny, ce moment fut dramatique au delà de toute expression. Elle eut la chair de poule, son petit cœur battit; elle fut obligée, pour dominer son émotion, d'ouvrir un flacon de sels appartenant à Béatrice et qui, je ne sais comment, se trouvait dans sa poche.
Béatrice ne parla plus. Elle fixa son regard chargé de mélancolie sur Achille. Elle essaya de sourire encore.
M. de Mersanz était à la torture. Ce n'était pas un cœur de roche, bien au contraire; il avait donné en sa vie des preuves multipliées de sensibilité vulgaire; mais il avait rarement subi ces violentes tempêtes morales qui bouleversent et qui brisent. Sa nature n'allait pas à ces excès.
En ce moment, nous l'affirmons, sa détresse arrivait au tragique.
Quand son regard tomba sur Béatrice, il vit les longs cils de sa paupière s'abaisser lentement et ses grands yeux se clore comme si la force eût manqué désormais aux muscles de sa paupière.
Les mains de la jeune comtesse, qui pressaient les siennes, devinrent froides.—puis se détendirent.
Mademoiselle Jenny, qui n'entendait plus rien, mit son œil de lynx au trou de la serrure.
—Pauvre minette! pensa-t-elle,—nous allons essayer d'un petit évanouissement... Mais c'est vieux comme Mathusalem et ça ne réussit plus que dans les ménages du commun!
Elle fit sa retraite sur la pointe du pied pour aller réjouir un peu M. Baptiste, qui attendait des nouvelles.
—Ça marche! ça marche! lui dit-elle;—nous en sommes aux yeux blancs, pamoison complète! C'est la fin du commencement. J'ai servi une coquine qui ne manquait jamais son homme avec ce moyen-là... Mais elle savait si bien son affaire!...
—Va écouter, conseilla M. Baptiste.
—Nous avons dix minutes devant nous, répliqua la soubrette. Il faut le temps de jeter l'eau à la figure, de taper dans le creux de la main, etc... Ah! que le monde sont bête!
M. Baptiste fronça le sourcil.
—Si vous ambitionnez de devenir madame Baptiste, ma poule, dit-il,—défaites-vous de ces pataquès dont la bonne société verrait en vous le défaut absolu d'éducation première.
Il paraît que mademoiselle Jenny était subjuguée par ce grammairien de Baptiste, car elle ne protesta point.
Béatrice était dans les bras d'Achille, qui la soutenait, pâle comme elle, le cœur serré par un remords dont la violence inattendue l'étonnait lui-même.
Il la connaissait bien. Il savait que ce ne pouvait être un jeu.
Il n'avait point compté peut-être sur la révolte de sa propre conscience. Il n'avait pas mesuré surtout la profondeur de cet abîme creusé par son caprice. Enfant gâté maintenant comme autrefois, car ils vieillissent sans cesser d'être enfants, il allait aveuglément où l'entraînait sa passion.
Chemin faisant, si quelque scrupule s'était soulevé en lui, son insouciance entière l'avait suffisamment combattu. Et, d'ailleurs, il y a des mots vides de sens qui sont inventés tout exprès pour endormir la conscience.
On se dit: «Cela se fait, je ne suis pas le premier.—Les mésalliances ne réussissent pas.»
On ajoute: «Je compenserai, je réparerai...»
Mais la mort n'a point de compensation dans nos mœurs modernes.—Mais ce comte Achille avait déjà laissé un pauvre beau corps inanimé sur le chemin de ses folles amours.
Il y avait là, aux boiseries de la chambre de Béatrice une place vide. Avez-vous remarqué cette trace claire et un peu jaunâtre que les cadres absents laissent à l'endroit qu'ils ont longtemps recouvert?
En certains cas, cette trace produit un effet lugubre.
Une trace pareille se voyait dans la chambre de Béatrice; elle nous a dit elle-même que le portrait de la jeune comtesse de Mersanz avait été récemment enlevé.
Ce carré long, plus pâle, marqué sur la boiserie, fascinait le comte Achille.
C'était quelque chose de terrible qui se passait en lui.
Y avait-il déjà deux cadavres dans le sillage de la barque où voguait ce vulgaire don Juan?
Don Juan! masque hideux à tous les degrés! création obscène, impure, haïssable! démon bâtard qui n'est pas assez puni quand Dieu l'a foudroyé!
Vainqueur des batailles trop faciles! conquérant des citadelles qui ne savent pas résister! dompteur de femmes agenouillées!
Il y a des sots qui diront: «Pourquoi comparez-vous ce comte bourgeois à don Juan, le demi-dieu?»
Je ne sais personne qui ne fît honneur à don Juan en daignant se comparer à lui: pour moi, don Juan est idiot avant d'être scélérat. C'est ma haine la mieux justifiée et c'est mon plus profond mépris.
Je ne l'admets qu'au comique,—au burlesque, devrais-je dire.
Si je rencontrais don Juan, je ne sais si le rire ne me guérirait pas de ma colère.
Je le vois d'ici, ce chevalier, moitié coq, moitié dindon, avec son casque dont le panache est une crête sanguine; je le vois, ce ténor qui a tous les vices de la femme pour mieux séduire la femme, ce fanfaron, ce comédien, ce menteur!
Il est brave; mais qui donc n'est pas brave?
C'est un sauvage qui scalpe les cœurs pour les mettre à sa ceinture. Le premier venu parmi les honnêtes gens va chasser ce taureau qui voit rouge, avec un fouet ou avec un bâton. Il existe, je ne dis pas non, mais c'est la honte éternelle de la femme. Pour que ce paon gagne sa vie à faire la roue, il faut la complicité obstinée des filles d'Ève. La faiblesse de la femme suscite don Juan comme l'occasion fait le larron. Ce sont les femmes qui ont pris au sérieux l'épopée grotesque de ce maraud déguisé en grand seigneur, dont les bonnes fortunes sont des scélératesses et dont la passion est une infirmité.
Non, notre comte Achille n'était pas don Juan.
Nous tâchons de peindre des hommes de chair et d'os. Notre comte Achille est partout autour de nous, à Paris et ailleurs. Si vous ne l'avez pas rencontré, vous le rencontrerez.
Tandis que don Juan ne se rencontre pas tous les jours. Il est souvent au bagne.
Le comte Achille déposa Béatrice sur le canapé. Sa première pensée fut de sonner pour appeler du secours.
Il ne sonna point.
Il s'agenouilla auprès de Béatrice inanimée et se mit à prononcer son nom doucement, comme s'il eût cru que cette caresse suffisait pour la rendre à la vie.
Il tournait le dos à la place vide du portrait.
Mais il voyait le portrait,—et sa détresse lui faisait trouver je ne sais quelle douloureuse ressemblance entre sa femme morte et celle-ci qui avait déjà parlé de mourir.
Elles avaient le même âge... A toutes deux, il avait promis devant Dieu un amour qui devait durer autant que la vie.
Il se souvenait bien: quand il se retrouva en face de sa première femme, étendue sur le lit mortuaire, il interrogea son cœur; il y reconnut l'amour vivant. Il aimait cette morte...
Et son être entier s'était déchiré quand une voix vengeresse avait murmuré à son oreille: «C'est vous qui l'avez tuée.»
Cette voix n'était point celle de sa conscience bourrelée; cette voix appartenait à une pauvre créature, tout humble et toute faible, qui avait nom Marguerite Vital: la concierge du no 81, où la comtesse de Mersanz était morte.
Le comte ne se révolta point contre ce châtiment que le ciel lui suscitait de si bas. Il pleura et il gémit en présence de la petite bonne femme.
Puis il se sauva loin, bien loin de ce deuil,—et, quelques mois après, il suivait en souriant les pas de Béatrice.
Hélas! et voilà que Béatrice aussi se penchait, frappée au cœur!...
Il est des choses qu'on hésite à écrire, tant elles sont puériles et bêtes, dans toute la puissance de ce mot, qui n'a point de vrai synonyme en français. Mais il faut bien solfier cette gamme asinante des petits sentiments du vieil enfant gâté, de l'ancien jeune premier, de cet homme de cire qui devient important seulement quand il se change en torche pour allumer quelque incendie déplorable.
Inutile toujours, celui-là, par la faute de sa trop facile enfance, mais souvent nuisible.
Eh bien, oui! je le dirai, quelle que soit la difficulté d'exprimer ces nuances misérables.
Le comte Achille, au milieu de son angoisse sincère, éprouvait je ne sais quel orgueil imbécile à découvrir en lui-même l'homme fatal.
Et le comte Achille, je le répéterai à satiété s'il le faut, n'était point ce qu'on appelle un sot dans le monde. C'était un homme brillant, un homme cité, portant bien sa fortune et tenant bien son rang.
Mais si vous saviez comme cela les étonne d'être quelque chose en bien ou en mal! Avez-vous vu ces blonds chérubins qui jouent au soldat?—Je vous affirme que l'envie de tuer leur passe par la tête.
Le comte Achille appuya sa belle tête sur sa blanche main et se dit:
—Il est donc vrai! je brise tout ce que je touche!
Il se fit horreur à lui-même. C'est flatteur.
Cela n'alla point pourtant jusqu'à dresser sur son crâne un peu étroit les boucles gracieusement étagées de ses magnifiques cheveux. Au contraire, son attention fut détournée et distraite par cette chance qu'il avait de se prendre un instant au sérieux. Son regard chercha un miroir; il passa deux fois la main sur son front...
Les marmots qui font les soldats se frisent bien la moustache.
Ce ne fut qu'un moment. Si mademoiselle Jenny fût restée une minute de plus à son poste d'observation, elle aurait vu le comte Achille agenouillé devant le sofa et contemplant Béatrice les larmes aux yeux.
De vraies larmes, cette fois. Cette auréole de fatalité qu'il s'était adjugée donnait satisfaction a son amour-propre futile. Cela le faisait clément en même temps que victorieux. La corde des bonnes impressions vibrait en lui avec une vigueur inaccoutumée.
Il avait pitié; c'était dans son rôle de conquérant. Souvenez-vous des grandes mélancolies de Napoléon traversant les champs de bataille au lendemain de la mêlée.
Il avait pitié.—Peut-on regarder sans compassion ces pauvres fleurs inclinées sur leur tige?
L'idée vient, l'idée de la goutte d'eau secourable qui pourrait leur rendre l'existence.
L'eau à la plante, le bonheur à la femme. Une goutte d'espoir, une goutte de cette rosée d'amour qui ranime et qui vivifie.
Une fois entré dans cette voie, la faiblesse même de sa nature et la débonnaireté réelle de son cœur devaient le mener très-loin. La plupart de ces gens ont du moins cette qualité neutre de ne savoir pas plus résister au bien qu'au mal. Le comte Achille valait certes mieux que le commun des jeunes premiers en retraite. S'il eût été en bonnes mains, on aurait fait de lui un père noble passable en quelques années de temps, entre des mains habiles comme celles de madame la marquise de Sainte-Croix... Mais nous ne savons pas encore à quelle sauce cette éminente personne prétendait le dévorer.
Il fut touché loyalement et profondément. Il ne serait pas juste d'analyser avec trop de minutie les diverses causes de son émotion. L'appareil de Marsh trouve partout de l'arsenic. Il est incontestable que notre analyse découvrirait dans l'émoi présent du comte Achille une très-notable dose d'égoïsme; mais nous avons déjà manqué d'indulgence à l'égard de ce personnage, précisément à cause de la place un peu trop large et trop haute que ses pareils, typiquement parlant, occupent dans notre beau monde. Aller au delà, ce serait exagérer la sévérité.
Souvenons-nous qu'aucun groupe typique de consciences ne résisterait au travail de l'appareil de Marsh, transporté dans le domaine moral.
En somme, le comte Achille pouvait bien se reprocher la fin prématurée de sa première femme, conduite au tombeau par le chagrin; mais il ignorait, nous l'affirmons, les moyens terriblement ingénieux pris par madame de Sainte-Croix et ses complices pour hâter cette catastrophe. Il ne connaissait pas la comédie nocturne jouée au chevet de la jeune comtesse.
Le seul coupable, à son sens, c'était lui-même. Devant cette pauvre belle créature inanimée, il fit serment de n'être pas deux fois meurtrier.
Il resta là, seul, en face de ce mal semblable à la mort; il ne voulut point d'aide, parce que sa sensibilité, tout à coup exaltée, connut pour un instant les délicatesses du dévouement viril. Il se dit avec raison: «Il suffira de moi pour lui rendre la vie.»
Ainsi agenouillé et réchauffant de ses lèvres la bouche froide de cette femme qu'il avait adorée presque enfant, dont les sens et le cœur étaient nés à son profit, il évoqua malgré lui tout le passé.
La poésie n'est pas toujours en nous. Le choc des événements la produit.
Il est des orages de poésie aussi indépendants de nous que ces autres orages, nés de la bataille des nuées, qui se heurtent au-dessus de nos têtes.
Tout ce poëme charmant des jeunes amours se déroula autour du comte Achille comme une guirlande fleurie. Il revit ce sourire qui avait éclairé son deuil, il écouta ce chant suave et doux qui tombait de la fenêtre modeste, là-bas en la vieille cité de Liége. Comme elle était charmante, inclinée sur sa broderie et secouant ces grands cheveux prodigues qui l'aveuglaient comme un voile!...
Quand elle relevait la tête, quel rayon!
Et sa tâche terminée, comme le naïf triomphe illuminait son front de seize ans!
Le comte Achille se disait,—à cette heure, il s'en souvenait bien: «Pourquoi tant de joie? Fallait-il la tâche accomplie pour que sonnât l'heure du rendez-vous?»
Il la suivit,—pour savoir.
Et déjà son cœur battait, épouvanté par cette idée; le jeune amant l'attendait au détour de la rue prochaine.
Son cœur battait plus fort au détour de chaque rue.
Où allait-elle ainsi, leste et pressée? Pour qui se hâtait-elle?...
Le vent prenait les plis du voile qui flottait sur son petit chapeau de paille, découvrant une boucle brillante et mobile.
Elle allait, elle courait...
Oh! cette maison à la porte pauvre et sombre dont elle souleva tout à coup le marteau!
Le comte Achille ne s'arrêta point devant la porte refermée. Il entra,—toujours pour savoir, car il était déjà jaloux.
Le comte Achille avait rêvé bien souvent dans ses rêves ce pur et délicieux tableau: l'ange des charitables dévouements au chevet d'une humble agonie.
Elles sont si belles quand la piété miséricordieuse éclate dans leur regard et rayonne autour de leurs fronts!
Il s'esquiva, mais il revint. La pauvre Émerance lui parla de Béatrice. Il aima comme un fou, se disant dans la sincérité de ce paroxysme: «Je n'ai jamais aimé ainsi, jamais ainsi je n'aimerai...»
Puis ce furent les joies de la conquête, chastes et chères prémisses d'un hymen loyal des deux parts.
Car le comte Achille se fut fait dégoût à lui-même s'il n'eût pu se dire à cet instant: «J'étais sincère: je voulais tenir au delà de mes promesses.»
Cette union valait devant Dieu.
Tout en songeant ainsi, le comte Achille entourait Béatrice de ces soins que chacun sait administrer aux personnes privées de sentiment. Quand Béatrice poussa le premier grand soupir, il se mit à guetter ce réveil qu'il allait faire si joyeux. Il l'admira, pâle qu'elle était encore et gracieusement affaissée dans ses bras. Il s'écria dans le fond de son cœur: «Je l'aime! je sens que je l'aime! Elle est ma femme, je veux lui donner assez de bonheur pour expier toutes ses larmes!...»
Il n'avait plus que cette pensée dans l'esprit et que ce désir dans l'âme.
Un baiser acheva le réveil de Béatrice, qui ouvrit les yeux, cherchant ses souvenirs.
—Vous ici!... murmura-t-elle.
Il y avait du ravissement dans ses yeux pendant qu'elle le contemplait agenouillé.
—Il y avait si longtemps!... dit-elle encore;—est-ce que je rêve?...
Achille s'assit auprès d'elle sur le sofa et passa son bras derrière sa taille.
Il y avait un cœur maintenant sur son visage, et vous l'eussiez trouvé plus beau à cette heure où il l'aimait.
Béatrice avait refermé les yeux, craignant peut-être de voir s'envoler ce doux songe.
Il lui dit:
—Peux-tu me pardonner et m'aimer comme autrefois?
Le sourire entr'ouvrit les lèvres de Béatrice, et, tandis que ses yeux restaient clos comme dans l'extase:
—Je t'aime mieux qu'autrefois, répliqua-t-elle.
Achille mit ses lèvres dans cette chevelure opulente aux masses flexibles et parfumées.
—Ange! pauvre ange chéri! balbutia-t-il.
Puis, s'interrompant:
—Écoute! il y a des heures où je ne suis pas moi-même. Un mauvais génie plane autour de moi. Je t'aime et je n'aime que toi, Béatrice...
Elle jeta ses deux bras autour du cou de son mari. Sa bouche se fronça, cherchant à tâtons le baiser.
—Répète cela, balbutia-t-elle.
—Je t'aime! je n'aime que toi, Béatrice! ma compagne chérie! ma femme!
Il était sincère, nous nous portons sa caution.
Mais la sincérité de l'ancien jeune premier n'exclut jamais la comédie dans l'expression, ni l'emphase dans le sentiment.
Il ne se croirait pas éloquent s'il n'était troubadour.
C'est le stigmate indélébile. Alors même que les vieux enfants gâtés font bien, l'allure et la virilité leur manquent. Leurs parents ont soin, la plupart du temps, de les tuer avant la dix-huitième année; cela éclaircit leurs rangs. S'ils étaient plus nombreux, il faudrait créer pour eux une nouvelle catégorie en dehors de la femme et au-dessous de l'homme: un sexe surnuméraire.
Béatrice rouvrit les yeux et l'enveloppa d'un long regard tout plein de passion.
—Merci! fit-elle.
—Je voulais te dire, reprit Achille;—tu ne sais pas, toi, pauvre sainte, gardée par la vertu sereine, ce que c'est que l'entraînement de la passion... Il y a des cœurs qui brûlent comme la lave... Il y a des ardeurs à la fois si fatales et si folles...
—Allons loin de Paris! l'interrompit-elle.
—Oh! tu m'as deviné! s'écria-t-il avec un naïf transport;—ton amour t'a donné l'intelligence de ces choses inconnues!... Fuyons! tu as bien dit! fuyons tous deux, loin, bien loin... Je te confie mon bonheur et toute ma vie... Tu me garderas contre moi-même...
Béatrice pensa tout haut:
—Tu l'aimes donc bien!...
Une plus savante n'aurait pas dit cela.
Le comte Achille laissa tomber sa tête jusque sur sa poitrine. Il avait la conscience de la beauté de son rôle. Il posait en héros avec un véritable plaisir.
—Béatrice! prononça-t-il d'une voix altérée,—n'essaye pas de sonder un abîme insondable! Sauve-moi de moi-même, voilà la tâche que Dieu te donne. Elle est belle, accomplis-la!... Je t'aime, et je veux que tu sois ma femme; que te faut-il au delà?... Nous partirons demain... Je ferai, de notre union sanctionnée et cimentée par la loi, un port où m'abriter contre la tempête... Tu seras une barrière entre moi et l'enfer...
La tirade fut longue.
Il est nécessaire de l'avouer, les femmes écoutent parfois ces réminiscences malades du drame allemand. Elles ne détestent pas assez ces balivernes. Quand le jeune premier émérite ne tombe pas sur une courtisane, il peut souvent parler pendant une demi-heure sans exciter le rire. C'est là tout à la fois son triomphe et son suprême malheur.
Il pèse sur tout ce qu'il aime; il est dompté à coup sûr par quiconque ne l'aime pas.
Béatrice était aussi supérieure au comte Achille que le pur diamant est supérieur au strass vaniteux et vulgaire; mais c'est le propre de la supériorité de s'abaisser elle-même devant l'objet aimé.
L'être supérieur crée l'idole à l'image de sa propre force.
Béatrice écoutait, la pauvre belle âme, subjuguée et charmée. Elle buvait les paroles avec une sorte d'ivresse. Elle admirait, elle adorait. Elle se demandait de bonne foi par quelle vertu elle avait mérité cet immense bonheur.
—Si un jour, dit-elle dans son humilité idolâtre,—tu venais à regretter...
—Je serai lié! l'interrompit héroïquement le comte Achille;—c'est ce que je veux, c'est ce que je souhaite... Une chaîne pour moi, c'est une arme; j'ai besoin d'arme pour me défendre...
Il ajouta, entrevoyant peut-être le ridicule souverain de cette argumentation:
—Pour défendre mon bonheur, qui est de t'aimer.
Béatrice lui tendit sa main blême et tremblante. Il y déposa un baiser et reprit:
—Ce soir, la petite fête pour le retour de notre Césarine... Demain, le départ... Nous nous rendons à notre terre de Bourgogne... Nous nous marions sans bruit: le silence est ce qu'il y a de mieux autour d'une réparation... Nous restons ensemble pendant toute la belle saison, et, à notre retour à Paris, nous sommes de vieux époux... En quelques mois, nous avons regagné des années.
Béatrice s'inclina. Elle mit un baiser avec une larme sur la main du comte Achille.
—As tu fini?... pensait mademoiselle Jenny derrière la porte.
M. Baptiste avait bien raison de dire que le style de cette jeune camériste était plein de hardiesses répréhensibles.
Mademoiselle Jenny était à son poste d'honneur. Elle avait l'oreille à la serrure depuis dix minutes pour le moins. Elle n'avait rien perdu des éloquentes péroraisons de M. de Mersanz.
Son premier mouvement avait été la frayeur, car mademoiselle Jenny avait intérêt à ne point permettre que ce petit drame eût un heureux dénoûment; mais elle connaissait son comte Achille, et le résultat de ses réflexions fut ainsi formulé: «As-tu fini?»
Elle avait, à ce qu'il paraît, de quoi combattre les chevaleresques résolutions de son maître.
L'instant d'après, Achille et Béatrice étaient émus et silencieux à côté l'un de l'autre. Leurs mains réunies se parlaient. Béatrice ne se souvenait point d'avoir goûté un bonheur aussi parfait. Achille, fier de la joie qu'il donnait, se sentait libre et heureux. Béatrice avait consenti au départ. Elle remerciait Dieu dans son cœur pour cette félicité qui lui tombait du ciel, au plus fort de sa détresse.
Quand le comte Achille reprit la parole, ce fut pour dérouler ces doux projets qui naissent toujours d'une bonne résolution, pour esquisser le tableau de cette solitude enchantée que leur amour allait embellir. Il se complaisait à cela, et Béatrice l'écoutait comme on savoure un beau rêve.
Tout à coup, la porte s'ouvrit, et mademoiselle Jenny, feignant d'être tout essoufflée d'une course qu'elle n'avait point faite, s'écria:
—Mademoiselle Césarine!
Béatrice se leva d'un bond, tandis que M. de Mersanz fronçait, en vérité, le sourcil. La situation le tenait; il n'était point content d'être dérangé.
—Qu'elle vienne, la chère enfant, qu'elle vienne! dit vivement Béatrice.
Mademoiselle Jenny ne bougeait pas.
—Allez donc la chercher! ajouta Béatrice.
Au lieu d'obéir ou de répondre, mademoiselle Jenny annonça de nouveau, mais d'un ton patelin et en baissant les yeux:
—Madame et mademoiselle de Sainte-Croix.
Achille se leva à son tour. Il chancelait sur ses jambes.
La figure de Béatrice se couvrit d'une mortelle pâleur.
Elle regarda son mari, qui détournait la tête.
—Je ne reçois pas, dit-elle;—allez, et répondez que je ne reçois pas!
Achille était muet.
Mademoiselle Jenny restait toujours immobile.
—Eh bien?... fit impérieusement Béatrice.
—C'est que..., balbutia mademoiselle Jenny en jouant l'embarras,—ces dames sont déjà au salon.
M. de Mersanz fit un mouvement pour sortir.
—Et qui vous a autorisée...? commença la jeune comtesse.
Cette fois, mademoiselle Jenny releva la tête et répondit d'une voix assurée:
—C'est mademoiselle de Mersanz qui m'a donné l'ordre de les recevoir.
Béatrice se laissa choir sur le divan.
Le comte Achille hésita un instant, puis il lui baisa la main et sortit en disant:
—Je vais embrasser ma fille.
VIII —Le cabinet du mari.—
Un temps de galop ramenait notre cavalcade le long du bas côté de l'esplanade des Invalides. Frémieux, le maquignon fashionable, tenait la tête; M. de Grévy et M. de Montmorin suivaient.
Frémieux disait:
—A cent cinquante louis, vous n'en trouveriez pas un pareil!
—Règle générale, répliqua M. de Montmorin,—chaque fois que Frémieux vous engante, c'est uniquement pour vous faire plaisir. Il a choisi la carrière chevaline pour donner cours à sa générosité naturelle. Aussi vient-il d'acheter une terre de deux cent mille écus dans le Calvados.
—Pour surveiller de près ses élèves, ajouta Grévy.
Ils galopaient.—Ils arrivèrent devant la grille de l'hôtel de Mersanz.
Le vicomte de Grévy s'interrompit pour dire:
—Passez franc, Frémieux, et ne regardez que d'un œil.
Frémieux, obéissant, ne fit que passer. Il jeta un coup d'œil rapide au travers de la grille. Le vicomte et M. de Montmorin, qui le suivaient, passèrent en affectant de tourner la tête.
Frémieux dit quand le trio équestre eut enfilé la rue Saint-Dominique:
—Il n'y a plus personne dans le jardin, personne sur la terrasse de madame du Tresnoy; toutes les fenêtres de l'hôtel sont closes... C'est lugubre comme un décor de mélodrame.
—Nous verrons un acte ou deux ce soir, répliqua M. de Montmorin.
—Messieurs, dit le vicomte de Grévy,—cette femme-là est une des plus belles, des plus spirituelles, des meilleures que j'aie rencontrées, depuis que j'ai des yeux pour regarder les femmes... Nous ne pouvons rien pour elle; mais le premier venu peut aggraver le danger de sa position en colportant ou en écoutant les bruits qui courent...
—Sur dix personnes que nous avons rencontrées au bois, fit observer Montmorin, neuf nous ont parlé de cette affaire-là... C'est le bruit public... on ne peut empêcher Paris de bavarder.
—Et, d'ailleurs, ajouta Frémieux, naturellement porté à la sévérité en fait de morale par le genre de commerce qu'il avait l'honneur de pratiquer,—voilà madame de Mersanz qui va rentrer dans sa famille. Il faut que la position soit régularisée.
Notez ce mot. Il est poignard.
Les mots poignards sont au nombre de douze ou quinze dans le langage parisien.
Si vous entendez une rumeur d'où se dégage ce mot: régulariser la position, soyez sûrs qu'il y a quelqu'un à tuer.
On parla d'autre chose. M. le vicomte de Grévy resta soucieux.
Dans le jardin de l'hôtel de Mersanz, le silence le plus complet régnait. A l'intérieur, on achevait les préparatifs de la fête de ce soir. M. Baptiste était dans son beau. C'est à ces heures solennelles qu'on juge un général en chef.
M. Baptiste était calme et hautain. Il donnait ses ordres du bout des lèvres. Parfois, quand mademoiselle Jenny et lui se croisaient dans les corridors, un sourire plein de malicieuse finesse était échangé.
Évidemment, ces deux bonnes âmes comptaient bien se divertir, ce soir.
—Ça marche! dit mademoiselle Jenny après sa dernière expédition dans la chambre à coucher de Béatrice.
—Ça marche, répondit M. Baptiste,—je viens d'entrouvrir une lettre adressée à monsieur. Elle est du maréchal et j'y ai lu cette phrase: «Songez à régulariser votre position...»
Le bon capitaine Roger dormait sous les charmilles.
Barbedor regagnait ses domaines, après avoir poussé aussi loin que possible le scandale du jardin. Niquet et Palaproie effrayaient les passants sur l'esplanade par les moulinets insensés de leurs cannes et leurs clameurs patriotiques.
Les bonnes gens du quartier disaient:
—Si on peut mettre des vieux dans des états pareils... C'est pourtant chez le comte de Mersanz qu'ils vont faire leurs farces...
Mais c'est à l'hôtel du Tresnoy que notre drame se continue.
Madame la baronne du Tresnoy et madame la vicomtesse de Grévy étaient réunies dans une vaste pièce, à l'aspect sombre et austère, qui avait servi de cabinet de travail à feu M. du Tresnoy. Depuis sa mort, tous les objets à son usage étaient restés là tels quels. Le respect de la famille défendait ce sanctuaire, qui sentait énergiquement le renfermé.
L'ameublement du cabinet affectait le style empire. Les siéges en bois d'ébène, chargé de sobres sculptures, avaient cette tournure lourde et courte qui imprimait en ce temps à tous les objets usuels un caractère d'uniformité si fâcheuse. Le bureau, également en ébène, incrusté carrément d'un filet de nacre azuré, touchait à la muraille entre les deux fenêtres.
Au-dessus du bureau pendait le portrait de M. le baron du Tresnoy, en costume de conseiller maître à la cour des comptes. Il avait occupé cette position avant d'être préfet de police.
C'était une toile sèche et roide, signée par un bon peintre de l'école de David. La robe rouge, crûment exprimée, tuait le visage, qui s'effaçait presque, placé qu'il était à contre-jour.
Cette peinture était la seule qui ornât le cabinet. Les trois autres pans des murailles étaient recouverts par trois corps de bibliothèque en chêne noir à filets de nacre, couronnés d'une corniche conique sur laquelle se couchaient, de distance en distance, des figurines de bronze.
Presque toutes représentaient des sujets de la tragédie antique.
Les vitrines de la bibliothèque laissaient voir une belle collection de livres de grand format à la reliure austère.
Un voile de serge d'un vert sombre était jeté sur les papiers du bureau.
Rien n'était poudreux ni dérangé, en ce lieu où l'ancien maître de la maison avait coutume de prolonger ses veilles laborieuses. Le désordre eût peut-être amoindri le caractère de tristesse glaciale qui se dégageait abondamment de tous ces objets; mais il n'y avait point de désordre.
C'était un deuil calme et profond, tout plein de symétrique gravité.
Madame la baronne du Tresnoy et la vicomtesse étaient assises auprès du bureau, dont les séparait l'ancien fauteuil de travail de feu M. du Tresnoy.
Sur ce fauteuil, recouvert en maroquin vert noirâtre, plusieurs liasses de papiers étaient posées; ces papiers avaient été pris parmi ceux qui dormaient depuis des années sous la serge du bureau.
Madame du Tresnoy était pâle. De vagues inquiétudes se lisaient dans son regard.
La vicomtesse semblait fort émue. Sur son visage spirituel et gracieux, qui paraissait tout jeune au demi-jour tombant des hautes fenêtres voilées, vous eussiez reconnu cette vaillance agitée et un peu fiévreuse des chevaliers enfants qui vont se jeter dans quelque romanesque aventure.
Nous avons dû le dire: elle était charmante ainsi, par le seul espoir d'occuper au bien son oisiveté découragée.
Elle attendait. Depuis une minute ou deux, madame du Tresnoy gardait le silence. Évidemment, la rêverie la tenait.
—Il y a ici bien des secrets! dit-elle tout à coup comme en se parlant à elle-même.
Puis, prenant la main de la vicomtesse:
—Ma chère Anna, voulez-vous réfléchir encore? demanda-t-elle;—le danger existe, je vous le répète... Cette femme a brisé des obstacles plus forts que vous.
—J'ai réfléchi, chère madame, repartit la vicomtesse en assurant sa voix un peu altérée;—je vous répète à mon tour qu'il me plaît en ce moment d'affronter un danger quel qu'il soit.
Madame du Tresnoy se pencha vers elle et la baisa au front.
—Vous êtes bonne, murmura-t-elle;—vous eussiez mérité d'être heureuse.
Et, comme une étincelle de fierté blessée s'allumait dans l'œil malin de la vicomtesse, elle ajouta:
—Je sais que vous ne vous plaignez pas... Je sais que vous avez jeté un spirituel et hardi paradoxe sur vos tristesses... mais je sais que vous souffrez...
—J'ai souffert, chère madame, rectifia madame de Grévy;—voilà longtemps que je ne souffre plus...
Les traits de la vieille dame exprimaient une sorte de pitié maternelle.
—Puisque vous êtes bons tous deux, poursuivit-elle,—tous deux généreux et sincères, le mal n'est pas sans remède.
—Que voulez-vous dire? s'écria la vicomtesse révoltée.
—Je veux dire, répliqua madame du Tresnoy,—que ces belles témérités font une auréole au front d'une jeune femme... que M. de Grévy est un chevalier aussi...
—Un chevalier myope! interrompit Anna tournant la chose en plaisanterie;—en admettant qu'il me poussât une auréole, M. le vicomte ne la verrait pas.
—Je veux dire, continua la baronne,—que M. de Grévy pourrait bien se trouver sur la même route que nous...
—Alors, je change de chemin! fit vivement la vicomtesse.
—Je veux dire, acheva madame du Tresnoy, souriant avec reproche,—qu'on a vu des réconciliations s'opérer ainsi, entre braves, au champ d'honneur...
—Chère madame, dit sérieusement Anna,—ne me liez pas les mains au moment d'agir!... Si je croyais que M. le vicomte fût mêlé à tout ceci...
—Vous craignez donc bien le bonheur? murmura madame du Tresnoy.
—Je crains les drames épais et imbéciles, répondit Anna;—les reconnaissances, les réconciliations, toutes les péripéties où l'on tombe dans les bras l'un de l'autre en criant: «Merci mon Dieu!» et en versant des torrents de douces larmes... Nous avons fait, M. le vicomte et moi, notre vie telle qu'elle est d'un commun accord... Cette existence est à notre goût... Nous prétendons n'en point changer.
—Pauvre maladie de ce temps-ci! murmura la veuve du magistrat,—épidémie du sophisme...
Elle regarda un instant la vicomtesse en face.
Puis, changeant de ton brusquement:
—Ne parlons donc plus de cela, dit-elle,—et venons à nos faits... Je vais vous raconter une histoire assez mystérieuse, qui n'a pas de commencement et à laquelle manque un dénoûment... Le secret ne m'appartient à aucun titre... Mon mari, dont j'ai transgressé les ordres en cette circonstance seulement, voulait l'emporter avec lui dans la tombe... Je vous préviens que, si je désobéis pour la première fois de ma vie à mon mari mort, ce n'est pas au hasard... Mon mari craignait pour moi, mère de deux orphelines; il est possible que, si j'eusse été seulement sa veuve et sans charge d'âmes, mon mari m'eût dit: «Achève ma tâche...» Cela est possible; je ne l'affirme point.
»Je vous prie de m'écouter sans m'interrompre: je vous dis ici des choses qu'il m'est difficile d'exprimer. Pour que vous me compreniez bien, je vais user d'une franchise qui me coûte.
»Ce que vous venez me demander, en un moment de caprice peut-être, c'est précisément la portion de l'héritage de M. du Tresnoy que j'ai répudiée. Exécutons sa volonté à la lettre.
»Je vous offre cette portion de son héritage, malgré sa volonté, parce que je crois bien faire. Vous n'avez que vous-même à perdre, et vous avez à gagner ce calme de la conscience qu'on n'achète, dans la position follement prise par vous, qu'au prix d'un grand effort et d'un grand dévouement.
»J'ai un poids sur la conscience. Pourquoi vous le cacher, ma bonne et chère Anna, puisque vous allez peut-être m'en décharger.
»Vous qui avez été pendant quelques mois la compagne d'un homme de beaucoup d'esprit et d'usage, dont la seule affaire est le plaisir, vous n'avez pu faire vos opinions que dans les livres. Je sais les livres que vous lisez. Ils sont très-beaux. En les pilant dans un mortier, on n'y trouverait rien de ce qui peut guider et régler un cœur.
»Je vous étonne, et cependant, vous, âme excellente, vous avez quitté la droite voie et votre cœur n'a point de règle. Quelle autre preuve vous faut-il de la vanité affligeante de vos lectures?
»Entrez au dedans de vous-même et reconnaissez que vous n'avez trouvé d'enseignements ni dans vos études, ni dans cette phase souriante et trop courte de votre vie que vous raillez maintenant: votre lune de miel.
»Ah! c'est qu'il n'y a que deux éducations pour nous autres femmes, le mariage ou la religion.
»Vous n'êtes pas encore arrivée à la religion; le mariage a glissé pour vous comme un rêve.
»Vous seriez stupéfaite, Anna, mon amie et ma fille, si vous pouviez soupçonner seulement quelle somme de science et de conscience, de désillusionnement, de philosophie, de raison sûre, tranchante, implacable, une femme douée de facultés fort ordinaires—comme moi—peut acquérir et thésauriser dans l'accomplissement de ses devoirs d'épouse, prolongé pendant vingt années.
»Je parle du cas où le mari est capable d'enseigner. C'est mon cas. M. du Tresnoy était un cœur solide et doux, une éminente intelligence.
»Mes opinions sur toutes choses sont faites. J'ai en moi-même un code avec prescriptions certaines et sévères. J'ai ma loi universelle et complète. Je n'hésite jamais.
»De là vient que mon repentir est un remords,—car j'ai agi en connaissance de cause.
»Dans mon opinion arrêtée, il est aussi coupable de laisser passer l'assassin armé que de tuer un homme volontairement. Le crime passif n'a pas plus d'excuse que l'action du crime.—La jurisprudence humaine admet ceci, à un certain degré: c'est ce que le code appelle complicité morale.
»Voici le poids que j'ai sur le cœur.
»A cause de la volonté dernière de M. du Tresnoy, mon mari, et chargée que je suis de ce dépôt, délicat entre tous: mes deux filles, j'ai reculé,—lâche comme une mère,—devant ma foi et ma loi.
»J'ai laissé passer l'assassin armé. Je suis restée immobile et muette quand il fallait agir et quand il fallait parler haut...
—Et vous voulez réparer votre faute? demanda la vicomtesse.
—Je vous avais priée de ne me point interrompre, dit madame du Tresnoy presque sévèrement.
Puis elle ajouta d'un ton rassis et résolu:
—Non, je ne veux pas réparer ma faute. J'ai agi par réflexion. Ce que j'ai fait hier, je le ferais demain.
Le rouge monta au visage de la vicomtesse.
—Ma chère belle, reprit madame du Tresnoy,—notre conférence a un caractère plus singulier encore que vous ne pensez... Je ne fais pas de pruderie avec vous; je vous dis sans ménagement et sans fard: Je ne veux rien risquer... rien, entendez-vous?... absolument rien...
—Mais les aveux que vous venez de me faire!... s'écria madame de Grévy.
La baronne eut un singulier sourire.
—Voilà un mot téméraire! murmura-t-elle;—je pourrais le prendre pour une menace et jeter au feu ces papiers qui sont ma seule imprudence... mais je n'ai pas peur de vous, chère enfant... D'abord, vous êtes honnête jusqu'au bout des ongles: je vous ai jugée... ensuite, vous n'avez plus, dans notre monde cette autorité intacte... comment exprimer mon idée sans vous blesser?... cette virginité du crédit.
De rouge qu'elle était, la vicomtesse devint pâle.
La baronne la regardait en face.
—Pour garder tout cela, poursuivit-elle en piquant chacun de ses mots,—il faut faire bon ménage... Si vous prononciez une parole, je dirais que vous en avez menti!
—Madame!... fit Anna, qui sauta sur son siége.
—Mon Dieu, oui, reprit tranquillement madame du Tresnoy;—c'est une chose bien vulgaire, n'est-ce pas, que le ménage?... Nos salons accueillent toujours ce mot avec un sourire où il y a de la moquerie... Eh bien, c'est la base solide, c'est le piédestal, c'est le trône bourgeois dont les quatre pieds carrément calés défient les chocs et les assauts... Je suis presque pauvre et vous êtes très-riche... je suis vieille et l'on peut dire que vous êtes encore toute jeune... De plus, j'ai cet appendice défavorable et antipathique: deux grandes filles difficiles à marier... Mais M. du Tresnoy et moi, nous étions un ménage... Que vous disiez oui, que je dise non, entre nous, le monde n'hésitera pas.
La vicomtesse fit un mouvement comme pour se lever et prendre congé.
—Je ne vous retiens pas, prononça doucement la baronne;—vous pouvez vous retirer: il en est temps encore... J'ajoute tout de suite, afin qu'il ne puisse y avoir entre nous l'ombre même d'un malentendu, j'ajoute que, dans la lutte à entamer, vous n'aurez à attendre de moi aucune espèce de secours... pas même un témoignage... Vous irez à la bataille seule et presque désarmée; car les armes qui sont là vaudront peu contre votre terrible adversaire...
Elle avait posé sa main étendue sur les papiers.
—Le hasard vous aura fourni cette arme, comprenez-moi bien: je vous interdis jusqu'au droit d'en désigner la source véritable. Déjà je vous ai parlé de démenti; s'il vous arrivait de prononcer mon nom ou celui de mon mari, vous me trouveriez partout sur votre passage, froide comme vous me voyez, et je vous dis d'avance la parole qui tomberait de mes lèvres: «Imposture.»
Ses yeux n'avaient pas quitté le visage de la vicomtesse. Elle n'avait à prononcer de semblables paroles ni peine ni honte.
Cependant, elle ajouta en manière de laconique excuse:
—M. du Tresnoy ne nous a pas laissé de fortune, et j'ai mes filles.
Madame la vicomtesse de Grévy s'était rassise. Elle resta un instant silencieuse.
Son regard se fixait sur ces papiers, jaunis déjà par le temps, que recouvrait la main de madame du Tresnoy.
Celle-ci attendait. Son attitude était tranquille; sa physionomie peignait l'indifférence.
Elle vit l'œil d'Anna briller tout à coup; elle dit:
—Prenez garde!... si ce n'est que de la curiosité... cela peut vous coûter trop cher!
Ce fut sa dernière parole.
Anna se redressa, véritablement fière et charmante.
—A quel prix peut-on payer trop cher une amie? dit-elle avec un beau sourire et en faisant signe à sa compagne de prendre les papiers;—personne ne m'aime plus... je n'aime plus personne... j'aimerai cette pauvre belle créature dont on veut déchirer le cœur... j'aimerai Béatrice et je serai bien payée!
Avant de prendre le dossier, madame du Tresnoy se leva et vint la baiser au front.
—Que Dieu vous soit en aide! dit-elle avec une solennelle émotion.
IX —37 et 37 bis.—
C'était, dans cette vaste et sombre pièce, un silence profond.
Aucun bruit ne venait, sauf, par intervalles, le son sec du piano de mademoiselle Juliette, qui jouait un morceau brillant à l'étage au-dessus.
Madame du Tresnoy feuilletait déjà le dossier.
Elle passa la main sur son front, et Anna s'aperçut que des gouttes de sueur y perlaient.
Elle commença ainsi, d'une voix tout à coup altérée:
—J'ai perdu mon mari le 17 septembre 1829. Je crois qu'il n'est pas mort de sa mort naturelle.
La vicomtesse tressaillit vivement.
—Je crois..., répéta la baronne en appuyant sur ce mot;—je n'ai pas de preuve absolument certaine... Mon mari, quelques heures avant son décès, me montra ces papiers que je tiens à la main et me dit: «Je meurs de cela...»
—Madame! s'écria Anna indignée,—moi qui n'ai pas toujours fait bon ménage comme vous dites, si mon mari agonisant m'avait fait une révélation pareille...
—Vous l'auriez vengé, n'est-ce pas? prononça la baronne d'un ton glacial.
—Ou j'aurais péri à la peine, madame!
La baronne secoua la tête.
Il y avait une tristesse amère dans son sourire.
—Vous êtes jeune, murmura-t-elle,—et vous êtes seule...—D'ailleurs, s'interrompit-elle,—je ne suis pas en cause. Ce n'est pas pour avoir votre avis sur ma conduite que je vous ai ouvert la porte de cette chambre... Je n'ajoute donc qu'une parole: l'homme que vous voyez là (elle montrait le portrait) n'a jamais su en sa vie honnête, laborieuse et sainte, ce que signifiait ce mot: vengeance... Quand même vous auriez le droit de nous juger, peut-être vous manquerait-il le sens qui fait l'arrêt équitable: vous n'avez pas nos vertus et vos passions ne sont pas les nôtres...
»Peut-être n'avons-nous pas votre élan ni cette valeur étourdie qui faisait de vous des chevaliers au temps jadis.
»Je dis vous et je dis nous, parce que, dans ce monde noble qui essaye de survivre au passé, nous sommes deux groupes distincts.
»Vous êtes la noblesse d'épée: vous n'avez plus d'épée.
»Nous sommes, nous, la noblesse de robe: on nous laisse notre robe. Nous existons encore par cette raison que la bourgeoisie régnante reconnaît en nous ses précurseurs.
»Nous sommes bourgeois sous nos titres.—Si jamais vous ressuscitez, vous, c'est que vous vous serez fait peuple.
»Vous étiez généreux,—mais si étourdis, que vous avez laissé brûler l'univers.
»Nous sommes austères et nous sommes prudents,—mais nous prenons n'importe quoi pour étayer le logis où dorment nos enfants.
»Dévouez-vous donc, c'est votre génie. Moi, je couve: c'est mon instinct...
Elle remit le dossier fermé sur ses genoux et croisa ses deux mains au-dessus.
Son visage long, dont les traits amaigris s'accusaient vigoureusement et d'une façon presque virile, s'anima soudain. Elle fit un geste comme pour dire: «Nous arrivons au fait.»
L'attention de la vicomtesse redoubla.
—Au commencement de juillet de l'année 1819, reprit la baronne d'une voix plus basse, mais très-distincte, un homme se présenta qui demandait instamment à entretenir M. du Tresnoy. Mon mari donnait sa vie entière aux travaux de sa charge. Il avait pris pour règle de conduite de ne jamais négliger un renseignement, lors même que la source en devait rester inconnue.
»Ainsi le magistrat peut-il payer de sa personne, tout aussi bien que le soldat sous les armes. Malgré de sages précautions, la vie de M. du Tresnoy fut plusieurs fois en danger.
»Mais, en cette circonstance, il s'agissait d'un personnage absolument inoffensif. C'était un garçon qui se nommait Fromenteau et qui gagnait péniblement sa vie à pratiquer dans Paris je ne sais quel pauvre petit courtage. Il était jeune encore, très-naïf et pris de la passion de s'établir.
»Sa fiancée, en effet, une fille Stéphanie, lui avait posé cet ultimatum: «Point d'établissement, point de mariage.»
»Ces détails peuvent vous sembler d'une très-puérile petitesse. En fait de police, il n'y a point de petits détails.
»C'est une véritable chasse, et vous savez que l'art illustre de la vénerie a pour base un ensemble de microscopiques indications.
»Ce Fromenteau demandait une place d'agent, afin de gagner les premiers fonds destinés à fonder son établissement. Il n'arrivait pas les mains vides.
»Voici le rapport qu'il fit à M. du Tresnoy, dès le premier soir:
»Une femme jeune encore et très-belle habitait le no 37 de la rue du Cherche-Midi, sous le nom de madame Octave Merriaux. Ce devait être, au dire de Fromenteau, un pseudonyme que ce nom de Merriaux et le logis un pied-à-terre de contrebande.
»Le logis était petit et de médiocre aspect. La dame qui l'avait loué, depuis assez longtemps, n'était venue l'habiter que tout à fait à la fin d'une grossesse dont le résultat avait été entouré d'un certain mystère.
»La dame allait et venait à pied dans le quartier, mise très-simplement et toujours voilée d'une épaisse dentelle noire.
»Mais Fromenteau demeurait dans la petite rue du Bac. Fromenteau prétendait qu'au-devant de sa porte bâtarde, à vingt-cinq pas du point de jonction de la petite rue du Bac et de la rue de Sèvres, une fort belle voiture sans armoiries ni chiffre stationnait chaque jour, depuis le matin.
»Madame Octave Merriaux, avec son voile noir et sa toilette modeste, montait quotidiennement dans cette voiture, dont les stores étaient à l'avance fermés. L'attelage, excellent, partait aussitôt comme une flèche.
»Fromenteau ajoutait que, dans la journée, il avait rencontré très-souvent madame Octave en toilette simple encore, mais très-riche, soit seule, dans un équipage armorié,—soit dans la voiture du vieux prince de ***.
»Au no 37 bis de la même rue du Cherche-Midi, il y avait un petit ménage de jeunes gens nouvellement mariés, qui étaient de la connaissance de Fromenteau...
La baronne s'interrompit pour jeter un coup d'œil sur les papiers qu'elle tenait à la main et ajouta presque aussitôt:
—Je trouve ici le nom de ces jeunes gens. Ils s'appelaient M. et madame Seveste. Madame Seveste était enceinte en même temps que madame Octave Merriaux. Lors de l'accouchement de madame Seveste, qui n'était pas riche, la concierge du no 37 bis lui servit de gardienne.
»Cette concierge était une femme d'âge moyen, qui passait dans le quartier pour être très-originale et très-charitable.
»Madame Seveste accoucha d'un garçon; madame Octave Merriaux mit au monde une petite fille.
»Ceci, au dire de Fromenteau, car personne dans le quartier n'avait connaissance de ce qui se passait chez madame Octave. Elle ne recevait personne, sinon une vieille femme et un homme de trente-huit à quarante ans, qui avait la tournure d'un ancien militaire. La vieille femme et l'homme entre deux âges, que Fromenteau désigna plusieurs fois dans son rapport sous le nom de l'habit bleu, assistaient seuls à son accouchement.
»Un certain mystère entoura ce dernier moment. Les derrières des deux numéros 37 et 37 bis se touchaient, formant une de ces maisons doubles si communes à Paris. Il n'y avait pour les deux qu'un propriétaire. Du modeste appartement des époux Seveste, on put entendre les cris de madame Octave.
»Madame Seveste s'intéressait à cela d'une façon toute naturelle, étant arrivée elle-même à son terme et attendant à chaque instant les douleurs. Les deux appartements n'étaient séparés que par un mur à la vérité fort épais, mais dans lequel deux armoires étaient ménagées, une de chaque côté.
»Madame Seveste écouta d'abord de sa place, quand les cris de sa voisine parvinrent jusqu'à elle; mais bientôt la passion de mieux entendre la saisit, car elle se disait:
»—Demain peut-être je serai comme cela.
»Elle voulait savoir.
»Elle ouvrit son armoire. Elle n'était plus séparée de l'accouchée que par l'armoire de l'appartement voisin. Les cris étouffés et les gémissements lui arrivaient maintenant distincts.
»Elle était seule. Son mari l'avait quittée, le matin, pour faire un petit voyage.
»Tandis que la jeune femme écoutait ces plaintes déchirantes qui passaient à travers la cloison, une sensation d'angoisse inexprimable la saisit et fit monter la sueur à ses tempes. Sa solitude lui pesa tout à coup comme une menace. Elle sentit que l'heure était venue.
»Elle essaya de se traîner jusqu'à la porte pour appeler la concierge, qui lui avait promis son aide. Une douleur la tordit sur place et la mit à genoux.
»Cela fut rapide comme l'éclair. Au bout d'une seconde, elle n'éprouva plus rien.
»Elle se dit:
»—Ce que c'est que la frayeur, quand on est toute seule.
»Elle ne songea plus à appeler.
»En ce moment, ceux qui étaient autour de la voisine ouvrirent l'armoire de l'autre côté du mur pour y prendre sans doute quelque objet dont la patiente avait besoin.
»On ne criait plus, on gémissait. Le fond commun des deux armoires,—une mince planche,—laissait passer le son si distinctement, qu'on eût dit que les deux chambres n'en faisaient plus qu'une, coupée en deux par un paravent.
»La petite madame Seveste entendit madame Octave Merriaux qui disait d'une voix épuisée:
»—Je souffre! je souffre! je souffre!
»—Bah! bah! fit une grosse voix;—il faut bien souffrir pour être princesse!
»Madame Seveste crut avoir mal entendu.
»C'était un homme qui avait parodié ainsi le dicton populaire. Ses bottes sonnaient sur le parquet.
»Une autre voix qui n'appartenait point à l'accouchée, prononça dans l'armoire même:
»—Allons! ma bonne madame, courage!... dans dix minutes, nous allons avoir un beau gros garçon!
»L'homme ajouta:
»—Quand on accouche d'une fortune, ça peut bien faire crier un peu en passant.
»L'armoire se referma chez madame Octave Merriaux. Madame Seveste n'entendit plus avec les plaintes de l'accouchée qu'un vague murmure de conversation.
»Puis, au bout de quelques minutes, le diapason des voix s'éleva, comme si un sujet de violente discussion eût surgi tout à coup.
»—Faites bien attention à ceci, disait l'homme:—de quelque sexe que soit l'enfant, je veux qu'il ait l'héritage du vieux fou!...
»—Vous voulez! s'écriait l'accouchée avec un accent de fureur;—c'est vous qui parlez ainsi... chez moi!...
»L'autre femme, celle qui avait prêché le courage en promettant un beau garçon dans un délai de dix minutes, cherchait à ramener la paix.
»Mais l'accouchée s'écria bientôt, étranglée par un spasme qui la prenait à la gorge:
»—Sortez! vous perdez le respect! je vous chasse!
»Il se fit un silence.
»—Y a-t-il longtemps qu'on parle comme cela? demanda-t-on derrière madame Seveste.
»Celle-ci se retourna en tressaillant.
»Elle n'était plus seule dans sa chambre. La concierge du numéro 37 bis se tenait debout à quelques pas de la porte.
»Il n'y avait là rien d'étonnant. Les Seveste n'étaient pas riches, et la concierge, excellente créature s'il en fut, montait plusieurs fois dans la journée pour voir si la jeune femme avait besoin d'aide.
»—Avez-vous entendu tout ce qu'ils ont dit? demanda-t-elle encore.
»Madame Seveste, honteuse d'avoir été surprise aux écoutes, cherchait à s'excuser. La concierge secoua gravement la tête.
»—Ce n'est pas de bon monde, murmura-t-elle;—il y a encore quelque coquinerie sous jeu!
»Cette concierge du no 37 bis de la rue du Cherche-Midi était une toute petite bonne femme, propre comme une souris, avenante et avisée. Elle ne faisait point de cancans...
—Mais voilà que vous ne m'écoutez déjà plus, chère belle! s'interrompit ici madame du Tresnoy;—je devine que ces détails vous semblent longs et vulgaires...
—Madame, répondit la vicomtesse,—j'avoue que votre solennel début m'annonçait de bien autres événements... Mais je vous prie de poursuivre: votre récit se pose comme un roman soigneusement combiné; je vois vos personnages... et tous ces petits détails sont très-certainement des jalons sur la route de quelque grande péripétie.
Madame du Tresnoy sourit.
—Ce serait un étrange roman que le nôtre! murmura-t-elle.
Puis, tandis que son visage s'assombrissait soudain, elle ajouta:
—Ce serait surtout un roman terrible... mais ce n'est pas un roman, chère madame... Les faits isolés n'ont point entre eux ce lien que l'esprit du conteur crée... Les catastrophes vont et viennent... le dénoûment fait défaut... une main a tenu le fil... la main s'est paralysée... le secret dort au fond d'une tombe... la volonté de Dieu seule peut désormais le réveiller.
Elle passa ses doigts tremblants sur son front plus pâle et reprit:
—La concierge du no 37 bis se nommait Marguerite. Le rapport de ce pauvre apprenti agent, Fromenteau, fait à peine mention d'elle. Si je vous parle de cette Marguerite, c'est que M. du Tresnoy apprit plus tard à la connaître.
»Quand la jeune madame Seveste voulut refermer son armoire, Marguerite l'en empêcha. Elle dit:
»—Je veux écouter.
»Par le fait, elle prit une chaise et s'assit tout auprès de l'armoire. Dix ou quinze minutes après, comme l'avait prédit cette voix qui parlait de l'autre côté de la cloison, la crise principale eut lieu pour madame Octave Merriaux. Elle poussa un long et terrible cri, puis le silence se fit,—rompu par la voix d'homme qui dit:
»—Que le diable l'emporte! c'est une fille!
»—Une fille! répéta l'accouchée.
»Vous eussiez dit, à son accent, qu'elle s'étonnait elle-même de la tendresse qui faisait trembler sa parole.
»Le troisième personnage invisible,—la sage-femme sans doute,—restait muette. Elle s'occupait de l'enfant.
»Les bottes sonnaient bruyamment sur le parquet. L'homme devait combattre son désappointement par une gymnastique énergique.
»—Affaire flambée! gronda-t-il enfin;—vous n'avez jamais eu de bonheur au jeu!... Il est temps d'apprendre à faire sauter la coupe.
»L'accouchée dit:
»—Montrez-moi mon enfant.
»On put entendre comme le bruit d'un baiser; puis l'homme s'arrêta de marcher et dit avec un juron:
»—La mère, vous devez tenir ces articles-là... Il nous faut un garçon nouveau-né... et tout de suite.
»La voix de femme protesta faiblement.
»Marguerite, la petite concierge du no 37 bis, avait écouté ces singulières paroles avec une extrême attention.
»—Ma bonne madame Seveste, demanda-t-elle,—n'avez-vous rien perdu de tout cela?
»Et, comme la jeune femme ne répondait point, elle ajouta en baissant la voix:
»—Témoigneriez-vous en justice?...
»Un gémissement étouffé de madame Seveste l'empêcha de poursuivre.
»Marguerite se retourna effrayée. Elle vit la jeune femme courbée en deux et saisissant à poignée les couvertures de son lit. Elle la vit si pâle et si bouleversée, qu'elle s'élança pour la soutenir.
»—Mon mari! balbutia madame Seveste parmi ses plaintes;—je veux voir Seveste... Je veux voir mon pauvre mari avant de mourir.
»C'est l'idée qui vient toujours aux premières étreintes de la douleur inconnue à celles qui vont être mères pour la première fois. Elles croient mourir.
»Marguerite oublia du coup la scène qui se passait de l'autre côté de la cloison. Elle prit madame Seveste dans ses bras et l'aida à se coucher.
»—C'est une sage-femme qu'il faut, dit-elle; je m'y connais, nous n'avons que le temps... N'ayez pas peur; je cours chercher une sage-femme.
»Elle se précipita vers la porte, tandis que la malade répétait en pleurant:
»—Mon pauvre Seveste! mon mari! mon mari! qu'il se hâte s'il veut me revoir en vie!
»Marguerite n'était plus là.
»Je vous prie de me prêter ici toute votre attention, ma chère Anna, et je vous répète que mon récit est emprunté non-seulement au rapport de Fromenteau, mais aux recherches subséquentes de M. du Tresnoy. Plût à Dieu qu'il ne les eût jamais entreprises!
»Madame Seveste resta toute seule, en proie aux premières douleurs de l'enfantement.
»L'armoire était grande ouverte.
»De l'autre côté de l'armoire, dans la chambre de madame Octave Merriaux, où nous nous transportons pour la première fois, nous trouvons réunies les trois personnes dont tout à l'heure nous entendions les voix à travers la cloison.
»L'accouchée, étendue sur son lit, l'homme à l'habit bleu, et une sage-femme de quarante-cinq à cinquante ans, nommée madame Suleau.
»L'accouchée avait les yeux fermés. Elle ne regardait déjà plus l'enfant, qui criait dans les bras de la sage-femme. Ce visage, doué d'une grande beauté, mais caractérisé durement, avait en ce moment une bizarre expression de souffrance et de lutte. Ce n'était pas là une jeune mère, puisque ses prunelles, déjà voilées, ne cherchaient plus l'enfant,—et pourtant on eût deviné qu'un sentiment confus de maternité combattait au fond de cette âme quelque désir violent, quelque passion invétérée...
»Vous êtes trop jeune, Anna, pour avoir connu le dernier prince de ***; mais votre mère était de son monde et vous avez entendu parler de lui.
—Beaucoup, repartit la vicomtesse;—j'avoue que je suis curieuse de savoir le rôle qu'il jouera en tout ceci.
—Un rôle tout passif, vous devez bien vous en douter. Le vieux prince était l'honneur même... seulement, privé d'enfant et possédant une fortune presque royale, il avait le mal des collatéraux. Il se sentait entouré de cousins, de cousines, de nièces et de neveux qui le regardaient comme les paysans contemplent la moisson mûre.
»Il exagérait peut-être un peu cela. C'est la loi de nature. Il disait volontiers:
»—Je suis la poire qui tient encore à l'arbre, mais si peu! Et je les vois tous là, sous la branche, guettant l'heure...
Il avait eu deux femmes et jamais d'héritier direct. Depuis tantôt quinze ans qu'il avait perdu sa dernière princesse, il faisait un métier fort original. Le prince des contes de fées promettait sa main au plus petit pied du monde et menait son encan au moyen de la pantoufle de Cendrillon. Notre pauvre prince, à nous, dont le moral avait un peu baissé, affichait d'autres enchères. Son cahier des charges ne contenait qu'un article, formulé ainsi par le monde moqueur: «Sera princesse la femme qui me donnera un fils.»
Ce fait qui semble rentrer dans la naïve poétique de ma mère Loie était, il y a quinze ou vingt ans, le secret de la comédie. On en riait dans tous nos salons, et les collatéraux du vieux prince eux-mêmes faisaient assaut de gorges chaudes à ce sujet.—L'avis général était que le bonhomme se ravisait beaucoup trop tard.
»Il y eut pourtant une personne qui osa prendre au sérieux la bouffonnerie de ce programme et qui combina toute une intrigue avec cet élément burlesque, madame Octave Merriaux...
—Pourquoi ne l'appelez-vous pas madame la marquise de Sainte-Croix? demanda la vicomtesse avec une sorte d'humeur.
—Parce que j'ai par devers moi une funeste expérience, ma toute belle, répondit la baronne avec sa glaciale tristesse;—j'ai mes filles..., et je ne veux pas gagner la maladie dont leur père est mort.
X —La sage-femme.—
—Ne croyez pas, ma chère Anna, reprit la baronne du Tresnoy,—que mon désir soit de vous effrayer. Je vous sais brave. Je veux uniquement vous mettre à même d'entreprendre cette campagne ou d'y renoncer en pleine connaissance de cause... S'il s'agissait d'une lutte frivole, autour de laquelle pussent s'établir des gageures, je ne parierais pas pour vous.
»Je vous dis cela comme je le pense.
»J'ajoute, au risque de me répéter, que vous n'avez à attendre de moi dans cette bataille aucune espèce de secours avoué.
»Une fois les armes fournies, je me retire!—comme l'Angleterre, quand elle a déposé sur quelque côte rivale ou amie les fusils, la poudre, les balles, les poignards et les conspirateurs.
»Elle a ses colons: j'ai mes filles.
»Comprenons-nous bien. Quand vous aurez franchi le seuil de cette chambre, tout sera dit entre nous, tout, absolument.
»Je ne suis pas sans me reprocher ce que je fais en ce moment; c'est une imprudence, mais j'ai posé moi-même des limites à ma propre témérité. Je ne les franchirai point, quoi qu'il arrive.
»Ne me criez jamais: «A l'aide!» je ne vous entendrais pas. N'invoquez jamais mon témoignage, je vous le refuserais. Ne me choisissez pas pour arbitre: il arriverait peut-être que je vous condamnerais.
»J'ai mes filles...
»Ce qui précède me paraît avoir établi assez clairement la position de madame Octave Merriaux. Elle voulait épouser le vieux prince de ***. Elle avait pris ses mesures pour cela. S'il vous plaît d'avoir des explications plus catégoriques, je vous les fournirai.
—Je crois comprendre..., murmura la vicomtesse, dont la jolie lèvre se fronça avec une expression de dégoût.
—Je crois aussi que vous comprenez, dit la baronne d'un ton dégagé.—Madame Octave Merriaux jouait le principal rôle dans une honteuse comédie. L'homme à l'habit bleu et sans doute aussi la sage femme étaient ses complices. Il s'agissait de faire croire au vieux prince qu'il avait un fils.
»L'homme et les deux femmes venaient de tenir conseil. Une grande inquiétude régnait dans le cénacle. La pendule était à chaque instant consultée par les regards anxieux. On attendait quelqu'un.—On attendait le médecin du vieux prince, chargé d'assister à l'accouchement.
»—C'est encore une chance, avait dit l'habit bleu,—que cet imbécile-là soit en retard.
»La sage femme objecta:
»—Il peut venir d'un instant à l'autre.
»—Bah! fit l'habit bleu;—si nous savions seulement comment nous retourner!... Je suis bien sûr que le bonhomme ne viendra pas lui-même; il joue au mystère... Il a une peur terrible de ses héritiers... Quant au médecin, je me chargerai bien de le mettre en retard... mais c'est ce coquin d'enfant...
»Madame Merriaux gardait le silence.
»L'homme à l'habit bleu se rapprocha de la sage-femme. Il la regarda en face et croisa ses bras sur sa poitrine.
»—Avez-vous notre affaire? demanda-t-il tout à coup en donnant à son accent une tournure de cynique brutalité.
»La sage femme hésita.—Elle était comme vous, chère petite: elle croyait comprendre.
»Madame Merriaux rouvrit les yeux et dit:
»—Celle-ci est à moi: je ne veux qu'elle!...
»L'habit bleu haussa les épaules en grondant.
»La sage femme ajouta:
»—Puisqu'il n'a pas d'enfant du tout, peut-être prendra-t-il bien la petite fille, ce vieux monsieur.
»L'habit bleu frappa du pied.
»On ne vous demande pas votre avis! s'écria-t-il;—on vous demande si, dans vos pratiques...
»—Non! répondit madame Suleau;—je ne vois rien dans mes pratiques.
»—Et ailleurs? insista l'habit bleu.
»—Ailleurs non plus.
»En ce moment, tous ceux qui étaient dans la chambre de l'accouchée tressaillirent. Un cri déchirant s'était fait entendre. Il semblait sortir de l'armoire.
»—Qu'est-cela? demanda madame Octave.
»—A-t-on pu nous écouter? fit l'habit bleu déjà pâle.
»La sage-femme les rendit muets d'un geste impérieux. Elle prêta l'oreille. D'autres cris succédèrent au premier.
»La sage-femme dit:
»—Il y a là derrière cette cloison une femme en mal d'enfant.
»L'habit bleu se précipita vers l'armoire: il y mit sa tête tout entière. Après une minute passée, il se retira en disant:
»—Il n'y a personne avec elle... J'en suis sûr... Cent louis pour toi, Suleau, si tu nous rapportes un petit garçon.
»Madame Octave se leva sur le coude et fit un mouvement comme pour défendre le berceau; mais l'habit bleu la repoussa sans façon et dit avec son gros rire de Diogène:
»—Pas de sensiblerie! Vous me remercierez demain.
»Ce ne sont pas ici des paroles en l'air, ma bonne petite Anna, s'interrompit madame la baronne du Tresnoy;—mon mari a interrogé madame Suleau, sage-femme, et madame Suleau est morte comme mon mari! Notre XIXe siècle est en progrès pour toutes choses, et le XVIIIe siècle a bien produit une Brinvilliers.
»Sous l'effort de cet homme que je désigne par le nom de l'habit bleu, madame Octave s'affaissa, suffoquée.
»Il y eut un court conciliabule entre lui et la sage-femme, puis celle-ci prit résolument son parti.
»—C'est au numéro 37 bis, dit-elle,—je n'y connais personne... Faites-moi un billet pour les cent louis.
»Le billet fut souscrit à la hâte. La Suleau enveloppa l'enfant nouveau-né dans ses langes et le cacha sous son châle.
»Dès qu'elle fut partie, l'habit bleu, au lieu de s'occuper de sa compagne, pratiqua un trou à la planche formant le fond de l'armoire, un trou de vrille qui lui permit de glisser son regard dans l'appartement voisin.
»Je n'ai pas besoin de vous expliquer comment la Suleau parvint auprès de madame Seveste. Marguerite, la concierge, courait le quartier pour trouver une sage-femme, et sa petite domestique était à la recherche de M. Seveste: il n'y avait personne dans la loge.
»La Suleau ne fut pas plus de trois quarts d'heure en tout chez madame Seveste. Quand elle y entra, l'accouchement était commencé par le seul secours de la nature.
»Il n'y eut point d'explication. La patiente trouva la venue de la sage-femme toute naturelle et s'étonna seulement de ne voir ni son mari ni la concierge.
»Elle s'étonna aussi, quand sa délivrance l'eut laissée plus calme, des regards inquiets que la sage femme jetait vers la porte d'entrée.
»Cette inquiétude de la Suleau ne se rapportait point, comme vous pouvez le supposer, à l'arrivée probable du mari ou de la concierge du no 37 bis. Elle avait son thème fait à cet égard. C'était simple et admirablement plausible; occupée dans la maison voisine par les devoirs de sa profession, elle avait entendu tout à coup des cris. Une sage-femme ne peut se tromper à la nature de ces plaintes. Elle avait écouté; elle avait deviné l'angoisse, puis la détresse. Passant par-dessus les scrupules qu'on éprouve à s'introduire dans un logis inconnu, elle avait obéi à la voix du cœur...
»Qu'auraient pu faire le mari ou la concierge, sinon la remercier?
»L'inquiétude avait un autre objet. C'était la petite fille qui l'inspirait, la petite fille de madame Octave Merriaux. La Suleau l'avait laissée sur une chaise de l'antichambre, enveloppée dans son châle.
»La petite fille ne poussa qu'un seul cri, et ce fut après l'opération achevée.
»Madame Seveste demanda d'où venait ce cri et la sage-femme répondit:
»—C'est votre garçon.
»Madame Seveste avait un garçon; ce grand espoir réalisé des jeunes ménages, la joie et l'orgueil du père, la folie de la mère!
»Vous ne connaissez pas cela, vous, Anna, et c'est votre malheur. Qui sait ce qui serait advenu de votre vie si vous aviez donné un enfant à M. de Grévy,—si un élément réel, humain, était entré dans le sophisme de votre existence?
»Vous ne connaissez pas cela.—Madame Seveste faillit s'évanouir en regardant son fils. Elle criait, triomphante et insensée:
»—Mon mari! mon mari!
»La Suleau lui retira son fils des mains et le coucha dans un beau petit berceau blanc, préparé à l'avance.
»De l'autre côté de la cloison, l'homme à l'habit bleu se frottait les mains, pensant:
»—Nous avons notre affaire.
»Il avait entendu ce mot: un garçon...
»La Suleau ayant fait la toilette du chérubin, comme elle l'appelait, revint à la mère et lui dit:
»—Il y a des précautions à prendre pour ne pas rester estropiée. Appuyez-vous sur moi, femme!... Passez vos deux mains autour de mon cou et tournez-vous de manière à reposer sur le flanc droit... C'est nécessaire.
»L'ignorance complète de la jeune mère ne pouvait contrôler cette perfide prescription. Elle se pendit au cou de la sage femme et parvint à prendre la position ordonnée qui lui faisait tourner le dos au jour.
»Elle avait la face contre la ruelle du lit. Elle ne pouvait plus rien voir de ce qui se passait dans la chambre.
»—A la bonne heure! fit la Suleau;—comme cela, il n'y a pas de danger, à moins que vous ne bougiez.
»La pauvre jeune femme n'avait garde.
»Elle entendit bien la Suleau aller et venir, mais le moyen de soupçonner! d'ailleurs, il y avait bien peu de chose à voler dans le pauvre ménage.
»La Suleau sortit sur le carré. Elle écouta. Nul pas ne se faisait entendre dans l'escalier.—Elle développa lestement la petite fille de madame Octave Merriaux, qu'elle mit dans le berceau à la place du petit garçon...
»—On dirait qu'ils sont deux! fit l'accouchée.
»—Ne bougez pas! au nom du ciel! s'écria la Suleau,—je ne répondrais plus de rien.
»Le petit garçon était déjà empaqueté dans le châle.
»—Je vais chercher votre potion, reprit la sage-femme;—le temps de descendre chez le pharmacien... Ne bougez plus: je reviens tout de suite.
»Elle sortit.—Madame Seveste, obéissante, demeura immobile, malgré ses souffrances et la bonne envie qu'elle avait de regarder son petit enfant, qui criait dans le berceau. Elle commençait à trouver le temps long, lorsque tout à la fois arrivèrent Marguerite, une sage-femme et le mari.
»Tout le monde fut joyeux de trouver la besogne faite. Mille questions se croisèrent. Madame Seveste ne savait pas même le nom de celle qui l'avait accouchée.
»—Je croyais, dit-elle, qu'elle venait de la part de notre bonne Marguerite... Mais cela ne fait rien: elle ne va pas tarder à remonter... Embrasse ton fils, Édouard!... embrasse ton fils!
»Le premier soin de la nouvelle sage-femme fut de retourner l'accouchée dans son lit en maugréant contre l'ineptie de sa collègue.—Mais ces imprécations sont le pain quotidien des médecins mâles et femelles. On n'y prend pas garde.
»—Un fils! répéta cependant M. Seveste, qui venait de prendre l'enfant dans ses bras:—qui t'a dit que c'était un fils?
»—Belle question, répliqua la jeune femme en riant; comme si je ne l'avais pas vu!
»Le malentendu ne pouvait longtemps durer. Quelques secondes après, madame Seveste, échevelée et demi-folle, criait qu'on lui avait volé son enfant.
»Il faut que vous notiez bien cette circonstance: personne, excepté madame Seveste, n'avait vu la Suleau.
»Cependant, la concierge Marguerite avait des soupçons. Elle prit son courage et se rendit à la maison voisine, où elle demanda madame Octave Merriaux; on la fit entrer dans la chambre même de l'accouchée.
»Marguerite avait son petit plan. Elle dit, pour motiver sa venue:»—Je viens payer les honoraires de la sage-femme qui a délivré madame Seveste, une des locataires de la maison ici près.
»Les persiennes étaient fermées, les rideaux tombaient; il faisait presque nuit dans cette pièce, où trois personnes étaient réunies: deux hommes et l'accouchée.
»Il était impossible de voir l'accouchée dans son lit. Les deux hommes étaient auprès d'un berceau où vagissait un enfant nouveau-né.
»L'un des deux hommes, l'habit bleu, répondit brusquement à Marguerite:
»—Il n'y a point de sage-femme ici... C'est mon médecin qui a délivré ma nièce.
»L'autre homme, vieillard d'apparence respectable et portant à sa boutonnière un ruban rayé de diverses couleurs, examinait l'enfant. Marguerite eut peur de celui-là. Elle s'excusa et sortit.
»Le mot mon médecin l'avait trompée. Le vieillard avait tout à fait la tournure d'un médecin,—d'un grand médecin.
»Devant la porte de la maison, un équipage stationnait. Marguerite fit ce dernier effort de s'informer auprès du cocher, qui lui dit:
»—C'est la voiture du docteur C***, mon maître.
»Il n'y avait qu'à courber la tête.
»Ce fut au point que Marguerite, malgré les paroles surprises à travers la cloison, se dit:
»Madame Seveste aura eu un petit moment de délire.
»Et pourtant Marguerite n'en était pas à sa première rencontre avec cette femme qui portait maintenant le nom de madame Octave Merriaux...
»Le découragement de Marguerite était le résultat d'une erreur. Elle avait appliqué ces mots: mon médecin, prononcés par l'habit bleu, au vieillard décoré de plusieurs ordres, au praticien illustre, M. C***. M. C*** n'ayant point réclamé, par la bonne raison qu'il entendait tout autrement le sens de la phrase, Marguerite avait dû penser qu'il acceptait comme son œuvre personnelle l'accouchement de madame Octave Merriaux.
»Cela n'était point, vous le savez déjà, ma chère belle. M. C*** se trouvait là pour satisfaire au désir de son client et ami, le prince de ***.
»Les premières paroles après le départ de la bonne petite concierge auraient éclairé la situation tout d'un coup, si elle avait pu les entendre.
»—Je suis fâché, dit, en effet, le docteur C*** d'être arrivé un instant trop tard... mais, en groupant les faits, que je puis du moins constater de visu, savoir: l'état de madame et celui de l'enfant, qui annoncent l'accouchement accompli depuis quelques minutes à peine, je crois pouvoir, en conscience, rendre à M. le prince le témoignage qu'il désire... Veuillez me dire le nom de votre médecin, monsieur.
»Il s'adressait à l'habit bleu.
»Celui-ci répliqua sans hésiter:
»—Le docteur Wintermayer.
»M. C***, qui avait à la main déjà son calepin et sa mine de plomb, se redressa.
»—Le docteur?... interrogea-t-il.
»—Wintermayer, répéta effrontément l'habit bleu.
»—Je croyais connaître à peu près tous nos confrères, dit M. C***.
»—Le docteur G.-W. Wintermayer, l'interrompit l'habit bleu, est sujet de Sa Majesté le roi de Wurtemberg et docteur de l'université de Tubingen.
»M. C*** s'inclina et inscrivit ce nom sur ses tablettes.
»—Il demeure?... demanda-t-il encore.
»—L'habit bleu consulta sa montre gravement:
»—A l'heure où je vous parle, répondit-il,—le docteur doit être en route pour Stuttgart... J'ai eu toutes les peines du monde à le retenir jusqu'au moment de l'accouchement.
»Notez que la voie mensongère où s'embarquait l'homme à l'habit bleu était choisie à l'improviste. Il n'avait point compté sur cette complication. La venue seule de Marguerite et le premier mensonge, consistant à renier la Suleau, l'induisaient désormais à tout un système de tromperies.
»M. C*** ferma son calepin. Peut-être avait-il un vague soupçon; mais tant de choses tiennent dans ces têtes des princes de la science!
»Il vint jusqu'au lit avant de prendre congé et tâta une dernière fois le pouls de l'accouchée.
»—Adieu, madame, dit-il;—je vais donner à notre ami d'heureuses nouvelles.
»Madame Octave Merriaux murmura un harmonieux et doux merci.
»M. C*** prit l'habit bleu à part.
»—La position de madame votre nièce, lui dit-il,—est faite pour inspirer un très-grand intérêt.—Le prince n'ayant point d'héritier, le sort de cet enfant qui vient de naître doit être assuré fort largement... c'est mon avis... mais, croyez-moi... ne dépassez pas certaines limites... ne portez pas vos vues au delà du vraisemblable et du possible... Le prince a les faiblesses de son âge; il pourrait céder à telles obsessions que je ne veux point spécifier. Mais ses amis veillent...
»—Monsieur, répondit l'habit bleu avec une solennelle emphase,—la malheureuse jeune femme est fille et nièce de militaires français... nous aviserons, selon les conseils et les lois de l'honneur.
»Le docteur C*** sortit en disant:
»—J'ai cru devoir vous prévenir.
»Dès qu'il eut refermé la porte, la Suleau sortit d'un cabinet noir où elle était cachée. L'habit bleu la prit par la taille et lui fit faire un tour de valse autour de la chambre.
»L'enfant réveillé se mit à crier:
»—Vas-tu te taire, monsieur le prince? s'écria l'habit bleu;—tu peux dire, toi, que tu nous dois une belle chandelle!
»Et, comme l'accouchée réclamait le repos:
—Allons! allons! princesse, pas de mauvaise humeur le jour où nous gagnons un quine à la loterie!
XI —Le coupé mystérieux.—
Madame la vicomtesse de Grévy demanda en cet endroit du récit:
—L'enfant fut-il, en effet, l'héritier du prince de ***?
—Procédons par ordre, chère petite, repartit madame la baronne du Tresnoy. Nous instruisons une affaire à nous deux... une affaire compliquée jusqu'à devenir diabolique... ne nous embrouillons pas dès le début...