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Reading edition
Pierre MILLE
La détresse des Harpagon
ROMAN
PARIS ALBIN MICHEL, ÉDITEUR 22, RUE HUYGHENS, 22
DU MÊME AUTEUR :
Chez Calmann-Lévy :
Sur la Vaste Terre.
Barnavaux et quelques Femmes.
La Biche écrasée.
Louise et Barnavaux.
Caillou et Tili.
Le Monarque.
Nasr’Eddine et son Épouse.
Sous leur Dictée.
Trois Femmes.
Chez Flammarion :
La nuit d’Amour sur la montagne.
Chez Crès :
En croupe de Bellone.
Le Bol de Chine.
Mémoires d’un dada besogneux.
Chez Férenczi :
L’Ange du Bizarre.
Histoires exotiques et merveilleuses.
Myrrhine Courtisane et Martyre.
Chez Stock :
Paraboles et Diversions.
Aux Cahiers de la quinzaine :
Quand Panurge ressuscita.
L’Enfant et la Reine morte.
A la Maison du Livre :
Monsieur Barbe-Bleue… et Madame !
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
15 exemplaires sur papier du Japon numérotés à la presse de 1 à 15
25 exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse de 1 à 25
50 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma numérotés à la presse de 1 à 50
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by Albin Michel, 1923.
LA DÉTRESSE DES HARPAGON
I
Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon « flairait » le vent. La plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais, pas plus que les matelots ; M. d’Harpagon est un vieux chasseur campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le tenir en l’air : il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire.
Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la « seringue ». C’était un wellingtonia que M. d’Harpagon affublait de ce nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion. Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux ; il l’amusait de le faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie, peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver.
« … Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent. »
Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la chambre aux fusils, afin d’y prendre son hammerless et un « ciré » contre le mauvais temps qui menaçait.
Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière, bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle des « laves », montre, dans une encoignure, un large four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des gens de la maison ; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées, s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore, outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier ; et, par un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une serviette.
— Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches.
Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier.
— Tout ça !… lui reprocha son mari.
Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer jusque dans sa partie inférieure.
Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M. d’Harpagon.
— Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de le dire ! C’est le cas de le dire !
Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie ! Mais elle continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables ; elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de l’usage ; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante, successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent ne coûtait rien : « C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle : la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second seau… Et puis, il y a la corde du puits : ça l’use ! »
… Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement :
— Des économies de bouts de chandelles ? Si tout le monde, dans la maison, en faisait autant que moi…
Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la bonne matinée de chasse qu’il se promettait ! Il serait bien temps, plus tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute encore !… Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance. Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse ! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les gens… De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme d’Harpagon et sa phrase menaçante : « C’est vrai qu’elle est bien de la famille, elle ! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait épousée. Elle tient de la première Élise ; et moi, sans doute, du premier Cléante… »
La chienne continuait de bondir autour de lui.
— Derrière, Dora ! fit-il, en bougonnant.
Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce n’était pas pour aujourd’hui… Il se sentait les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des bécassines… C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait :
Curé d’chez nous s’en allant à la chasse Prit son chapeau, son fusil et son chien. Il rencontra une vieille bécasse Et la tira dans les environs du…
La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien.
Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis en Lorraine française avant de s’établir « dans les antiquités » à Paris. Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus juste.
— Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même ! fit Courageod.
— C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon homme !…
Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être ; qu’il avait hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher ! Les bois, les marais, ça n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin, puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru !… Courageod crut devoir imiter sa réserve ; il répéta :
— Un bon homme, un bien bon homme !…
Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les juifs : il les rend responsables de tous les malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru, dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément, il est chrétien comme lui…
— Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on raconte ?
— Ce qu’on raconte ?… Quoi ? répondit avec méfiance le gros homme, dont le vent gonflait la blouse noire.
Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train.
— … Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de Molière. Vous savez, l’Avare ?
— On raconte ça comme ça dans le pays… Une légende, comme qui dirait… Mais il n’en a jamais causé, comme de juste !
Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de biens ajouta :
— Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse !
La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après l’Aululaire de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses Historiettes, nous en laisse voir quelque chose… Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.
— Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je moi ? soupira le professeur.
Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa thèse — ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des vignerons — pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure ! Un descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné ! Par suite de quelles circonstances ? Qu’était-il arrivé à cette famille depuis trois siècles ; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait ? Trois siècles, neuf générations d’hommes : un temps, pour peu qu’on y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le grand, le célèbre, le terrible aïeul ! Et si courtois, si distingué, en même temps qu’inoffensif ! Moins qu’inoffensif : sans défense ! M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et plus que littéraire : patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique ! Le petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore ! Il admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment française : des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français. Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une sorte de dévotion, de piété ! Car si un puissant homme d’affaires juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie, d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes, douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie, avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de sortir de terre.
— … C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours, dans un mois ; il ne vous reverra plus, vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de faire des confidences, cet homme !
— Vous croyez ? fit ardemment M. Meyer.
En lui-même il songeait : « Ce serait trop de chance ! En vérité, ce serait trop de chance ! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer !… »
Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on appelle « la balance », il reprit le trot vers Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait…
Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà ; on n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse, ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes ; et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire jusque dans leurs moindres aspects : une tige de roncier, tremblante, où chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature ; une toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit.
… Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale, brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre, immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux.
— Apporte, Dora, apporte !
La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre, franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle. Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait ; sa personne, sa seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin ; ou le soir à la tombée de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs expérimentés, jette son vol en plein ciel : si nombreux que, malgré la hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible, l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit étrangement exalté. Puis il songea avec irritation : « Sales bêtes ! Elles se moquent de moi ! »
C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive. C’est une chose qui arrive quelquefois : des jeunes, qui n’ont pas encore appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres de leurs chefs ; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse…
Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue ; l’éclair du fusil… Hourra ! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche ; M. d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit ! Dora va l’avoir ! Elle a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant désespéré. Ah ! c’est beau, ça, c’est beau, on vit !
… Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang, qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu à Lécuru.
— Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé…
— Qu’y a-t-il, mon bon ? demande le chasseur avec une certaine condescendance.
Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce Duruty était « à lui ».
— … Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang.
— Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme auparavant, avec mon fils, même, en voisin…
— Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas d’exception !… C’est pas pour les canards, vous comprenez : mais M. Lécuru a fait réempoissonner… Alors ça trouble les alevins, quand on patauge dans l’eau…
Il y avait de la compassion dans la voix du garde. Il savait bien que ce n’était pas une bonne raison, une raison raisonnable, une raison à donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le poisson ! M. d’Harpagon comprit : lui-même il était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les mailles du piège se resserraient autour de lui. Lécuru l’avait « acheté » tout doucement, poliment ; il y avait mis des formes, il avait eu l’air de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait ses griffes, il voulait l’embêter ! L’embêter, c’était ça ! Le forcer à s’en aller, à vendre tout ce qui restait de la propriété hypothéquée, en lui ôtant tout le plaisir qu’il avait à en garder les débris, s’obstinant à y vivre.
De la poche de dos de son ciré, il retira les trois bécassines, la sarcelle, les tendit à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le canard pantelant que Dora venait de déposer à terre.
— Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, à M. Lécuru ; j’étais sur ses terres !
— Oh ! non, monsieur d’Harpagon, non ! c’est pour l’avenir ce que je vous en dis, seulement pour l’avenir…
Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, pourtant hautain, refusa de reprendre son gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été de sa maison, d’un ancien serviteur, fidèle, déférent jadis, la lui faisait paraître plus odieuse encore, dégoûtante. Son cœur se gonflait, il avait envie de pleurer, de crier des injures. Faisant basculer la culasse de son arme, il en retira les cartouches, siffla sa chienne, s’éloigna à grands pas irrités. Toujours abandonné, sans contrôle, à la minute présente, il se sentait aussi désespéré qu’une seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux de vivre. Tel un écolier puni, il se disait : « C’est injuste ! c’est injuste ! Pourquoi est-ce à moi, à moi, que ces choses arrivent ? Je n’ai jamais fait de mal à personne ; et on m’en veut, on me persécute. »
Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il ne concevait point la vie sans plaisirs, sans qu’il en pût jouir comme il en avait toujours joui, par des amusements gentils, et, depuis sa maturité, tout à fait innocents. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il descendit plus profondément dans l’horreur de sa situation : « Qu’est-ce que je vais devenir ?… Qu’est-ce que nous allons tous devenir ? »
Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est naturel : les hommes sont les hommes ; ils pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi les siens, comme une partie de lui-même, seulement un peu plus éloignée. Et, revenant à sa propre personne, à sa propre sensibilité par ce détour même, pensant aux siens, il se représenta les reproches qu’ils ne manqueraient pas de lui faire : car c’est ainsi que la plupart des hommes prennent conscience de leur responsabilité.
A l’époque des lois sur la Séparation, il avait donné sa démission de procureur au tribunal de Semur, se refusant à instrumenter contre le clergé dans les inventaires de biens d’église, pour lesquels sa présence eût été exigible. Ses opinions politiques, ses convictions religieuses, lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois depuis ce geste héroïque, applaudi de toute la bonne société, Mme d’Harpagon l’en avait-elle blâmé ! C’est une femme qui sait compter et qui compte toujours. Le traitement du magistrat, si modeste qu’il fût, n’était pas à dédaigner. Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même avait trouvé bien souvent plus d’un motif de le regretter. Quand Mme d’Harpagon l’accusait là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, il ne voyait plus grand’chose à répondre. Le jour que l’on devrait quitter les Vergeais, dont la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir les hypothèques, que leur resterait-il ? M. d’Harpagon en tremblait : rien, moins que rien. Ce traitement, ç’aurait été le pain assuré ; le pain sec, mais du pain. Et, en demandant un poste dans la magistrature coloniale, par exemple, on aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était assez enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands projets sur ce qu’il eût pu faire, ne pouvait plus faire ; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais fait… Ah ! il avait eu tort, grand tort, il le reconnaissait : dans sa situation ça avait été un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa conscience, et aux suggestions, aux encouragements de ses amis. Ses amis ! Des gens comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la page. Son fils Cléante, sa fille même, et Mme d’Harpagon, le lui avaient plus d’une fois corné aux oreilles !
Rien de plus cruel pour un brave homme, un honnête homme, que d’envisager qu’il n’aurait point dû, après tout, se conduire selon ce qu’il avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, alors que plus de circonspection, de prudence, eussent mieux fait l’affaire… Avec un certificat médical, au moment des inventaires, il eût été si facile de faire excuser son absence ! Et il eût été assuré de la silencieuse indulgence, de la complicité morale du procureur général, du garde des sceaux lui-même : ils n’étaient pas si méchants, au bout du compte, ni animés de sentiments malveillants à son égard ; et c’étaient des « politiques ». Ça n’était pas leur intérêt, politiquement, que le nombre des démissions se multipliât dans la magistrature…
M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de son fils, de sa fille. Cléante, plus léger, plus insouciant que lui-même, et dissipateur ! Dissipateur comme le fils du premier des Harpagon : singulières alternances qui, des siècles écoulés, reproduisent des phénomènes si étrangement semblables, font succéder des prodigues à des avares ! Et bon à rien. Croix de guerre, comme tous ceux qui ont fait la guerre, mais n’ayant pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant pour persévérer dans la carrière militaire, de sous-officier ; à cette heure, employé à Paris dans une maison d’automobiles : la ressource de tous les jeunes gens qui n’ont pas su encore se découvrir une vocation, une profession.
… Élise, l’aînée : âpre, dure, économe au fond comme sa mère, voluptueuse pourtant, voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait été jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son mariage. Une fille à laquelle il fallait l’amour, à laquelle il fallait un homme ! Depuis bien longtemps le curé des Vergeais, qui la confesse, qui la dirige, le lui avait fait discrètement, mais clairement comprendre. Et elle avait vingt-sept ans, vingt-sept ans ! Et pas de dot, alors qu’il pressait de la marier depuis des années ! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne fût point aux Vergeais. Il appréhendait son regard noir, excédé ou exaspéré, la violence muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de son corps de vierge inassouvie. Avait-il été bien sage, toutefois, le mois dernier, de la laisser partir pour Nice, où l’appelait Mme de Claris, une amie opulente, trop opulente, et qui fréquente un monde assez désordonné ?… Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter ! Il y a une limite aux embêtements ! Élise était trop bien élevée, on pouvait compter sur sa forte éducation religieuse. Et il y avait aussi son orgueil, ses ambitions, son désir même de la fortune et du luxe : elles font rarement fortune, les vierges imprudentes qui ne savent se garder ! M. d’Harpagon, en somme, se félicitait que sa fille ne fût point là, en ce moment pénible : de plus en plus elle se montrait si nerveuse ! Insupportable, en vérité, insupportable ! L’humeur de Mme d’Harpagon suffisait bien à rendre la vie souvent intenable à son mari…
… Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses méditations, il résolut de ne rien dire à sa femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A quoi bon ? Il aurait une scène. Encore une fois ce serait « de sa faute ». Et les scènes qu’il prévoyait pour l’heure de la catastrophe imminente et finale n’en seraient diminuées ni dans leur nombre, ni dans leur amertume. Il ne rapportait rien du marais ? Eh bien ! c’était que la chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On ne manquerait pas de lui dire qu’il était un maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça valait encore mieux…
La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, refroidie, dans la buanderie, mais cette pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine, il demanda à Marie Larchant :
— Madame n’est pas là ?
… On demande invariablement si les gens ne sont pas là quand on vient de constater, de façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant sa question :
— Que fait Madame, Marie ?
La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque chose d’inusité, répondit :
— Madame ne fait rien !
— Vous dites ? insista M. d’Harpagon, étonné à son tour.
— Madame avait fait venir Louis, le métayer, pour avoir du son, rapport au cochon. Mais le courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est moi qui l’ai reçu.
— Il y avait une lettre de Mademoiselle, une lettre de Cléante ? interrogea M. d’Harpagon, angoissé déjà.
— Je ne crois point. Je connais bien l’écriture de Mademoiselle et de M. Cléante, depuis le temps… Monsieur peut regarder lui-même : Madame a jeté l’enveloppe dans le bac ; elle y est toujours, j’ai rien brûlé.
M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle portait le timbre de Nice. Il crut reconnaître l’écriture de M. de Claris.
— Madame n’a rien dit ?
— Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait bien qu’il était parti. Elle a dit que Monsieur n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours dans les jambes quand c’est autrement… Comme d’habitude, quoi. Et c’est pas la seule qui dirait comme ça : toutes les femmes, de tous les hommes. C’est pas ça qui doit faire de la peine à Monsieur.
— Mais elle n’a pas dit autre chose ?
— Rien. Elle a monté l’escalier comme une folle, elle l’a redescendu, elle l’a remonté. Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, pour voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, elle est dans sa chambre. Elle doit avoir entendu Monsieur. Monsieur l’entend qui descend…
Mme d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais le visage ravagé, impatient, crispé. On ne savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans le port de sa taille, d’ordinaire impétueux, énergique.
— Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son mari. Elle… elle est souffrante ?
— Venez me parler ! répondit-elle brièvement. Elle disait « vous » à M. d’Harpagon, qui, de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à lui rendre cet élégant pluriel. Selon lui, cela faisait trop de manières pour la campagne.
— Où ?
— Dans le salon, n’importe où… Non, pas dans le salon, corrigea-t-elle, considérant ses bottes fangeuses, vous saliriez tout.
Devant un événement qui l’agitait de manière si cruelle, Mme d’Harpagon gardait le souci de l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une économie :
— Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.
Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient le sol, s’écrasant sous les pieds lourds de M. d’Harpagon.
— Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, je vois bien qu’il est arrivé quelque chose à Élise ! Elle est malade… Elle… elle est morte ?
Sa femme eut une espèce de rire furieux.
— Ça vaudrait mieux ! Entendez-vous, ça vaudrait mieux ! Votre fille se porte bien, parfaitement bien. On ne peut mieux ! Lisez !
— C’est de Mme de Claris ?
— Non, de son mari.
— En vérité ? fit M. d’Harpagon. Pourquoi donc est-ce lui qui nous écrit, non pas sa femme ?
— Lisez, monsieur, lisez donc !
M. d’Harpagon prit la lettre.
« Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, Mme de Courtry, devant repartir demain pour Paris, je la charge d’accompagner votre fille. Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle reprendra le train pour Mailly, qui est la station la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne mémoire.
« Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. Je sens que ce départ un peu précipité aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes comptions bien garder Élise auprès de nous jusqu’à notre propre retour : et c’est moi pourtant qui viens de la prier, je vous l’avoue, et j’en prends toute la responsabilité, de retourner le plus tôt possible aux Vergeais.
« Ne croyez pas que sa santé soit en cause. Sentant bien que ce sera là votre première appréhension, l’idée que vous suggéreront d’abord vos maternelles inquiétudes, je m’empresse de vous rassurer. Jamais notre charmante Élise ne s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un peu sombre, non pas déprimée, car son énergie, sa volonté, me paraissaient être demeurées telles que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse, un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui est fort gaie, a semblé lui faire du bien. Elle a repris assez vite une belle humeur qui peut-être était encore, je le soupçonne maintenant, un peu nerveuse. Vous savez que nous avons aux Cactus des hôtes assez nombreux, toute une jeunesse que nous aimons amuser, et qui s’amuse. La saison, ici, ne bat pas encore son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, toute la côte, sont déjà peuplés d’une société agréable — plus distinguée, à mon sens, que celle qui viendra dans quelque temps. Élise a paru se plaire tout à fait dans ce nouveau milieu ; il est fort différent de celui des Vergeais où vous passez toute l’année, ce qui est assez monotone pour une jeune fille. Mais il se peut que le changement, pour elle, ait été trop brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment préparée…
« C’est Mme de Claris qui devrait vous apprendre tout cela. De femme à femme on trouve plus aisément, en ces occasions délicates, les termes qui n’exagèrent pas l’événement, aident à le concevoir, le ramènent à ses justes proportions. C’est ce que j’ai dit à Mme de Claris. Mais elle est, depuis avant-hier, bien agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette, elle est encore toute secouée, véritablement souffrante, et dans l’impossibilité morale de vous écrire.
« Élise a commis une petite imprudence… Il m’avait semblé d’abord que je pouvais m’en tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous laisser le soin d’interroger votre fille. A la réflexion, et bien que cela me soit pénible, je crois qu’il est préférable que je vous dise la vérité, sans quoi vous ne pourriez vous expliquer le parti que nous avons dû prendre de l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller rejoindre plus tôt que vous ne vous y attendiez. Vous seriez en droit de vous en trouver étonnée.
« Samedi dernier, il y a deux jours, un de nos hôtes — et un tout jeune homme, malheureusement, notre cousin La Motterais — qui était allé passer la soirée à Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures du matin en automobile. Comme il traversait la galerie du second, sans faire de bruit, pour gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, dont je m’abstiens provisoirement tout au moins, de vous dire le nom, sortir de la chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il eut un mouvement de contrariété, puis le dépassa sans prononcer un mot, et rentra chez lui.
« La Motterais est un écervelé. S’il avait eu quelques années de plus, et du plomb dans la tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué de sang-froid. Elle aurait dû l’aborder, le prier, en homme d’honneur, de garder le silence. Dans son embarras, sans doute, sa confusion, elle n’en a rien fait. Le lendemain, cet imbécile de La Motterais, qui avait trouvé la chose seulement amusante, en a fait des gorges chaudes. Les hommes ont ri, méchamment : cela n’a pas d’importance. Mais Mme Maillaud-Destieux, qui est chez nous avec ses deux filles et un grand garçon qu’elle croit un Jean d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de cette sainte, s’est indignée. Elle a été trouver ma femme, elle lui a annoncé son départ immédiat. Ma femme, qui ne savait rien, pas plus que moi, — les maîtres de la maison, en pareil cas, sont toujours les derniers informés : c’est comme les cocus, chère amie, — est tombée des nues. Nous avons convoqué La Motterais : il a confirmé le récit qu’il avait eu l’imprudence de faire. Je lui ai lavé sérieusement la tête ; c’était toujours une consolation, bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait venir l’invité, auteur du scandale. Je lui ai dit qu’il m’avait manqué gravement, ainsi qu’à ses obligations d’homme bien élevé, reçu chez des gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, séance tenante, ce qu’il a fait sans barguigner.
« … Tout cela n’a pas empêché Mme Maillaud-Destieux de filer, avec ses trois rejetons. Nos autres invités potinent et discutent. Les mères de famille ont mis Élise à l’index et défendent à leurs filles de lui parler. Elles en ont plus peur encore pour leurs fils. La situation qu’on lui fait ici est impossible, elle ne peut rester.
« Ma femme a tenté d’avoir une explication avec votre fille ; je ne sais si elle s’y est bien prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. Pour un peu elle aurait nié qu’il se fût rien passé, ou bien elle se contentait d’affirmer que cela n’avait aucune importance. Je dois dire que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause d’elle, a eu à peu près, vis-à-vis de moi, la même attitude. Il n’y a rien eu de grave, a-t-il juré sur son honneur, ne se reconnaissant que le tort d’avoir entretenu une conversation avec une jeune fille dans sa chambre, à une heure indue. Mais qui le croira ? Si ce sont les nouvelles mœurs, bien que j’aime être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.
« Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine que vous apportera cette lettre. J’ai pensé qu’il fallait vous mettre au courant, dans tous leurs détails, des faits de la cause, pour que vous puissiez confesser Élise. Elle sera sans doute plus communicative avec vous qu’avec ma femme, elle vous éclaircira cette affaire qui, par certains côtés, demeure assez obscure. Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, qu’un enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. C’est du reste, après tout, un bonheur que cela se soit passé à Cannes, à cent cinquante lieues des Vergeais, dans un monde qui n’a pas de relations communes avec celui que vous fréquentez, et dans lequel votre chère Élise paraît destinée à s’établir. La Bourgogne n’en saura rien ; et ici, dans huit jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas vainement, dans la seule intention de vous apaiser, que je vous soumets cette considération. Elle exprime vraiment le fond de ma pensée, dites-le bien à M. d’Harpagon.
« Je vous prie, ma chère cousine… »
— Oh ! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable ! C’est épouvantable. Ce n’est pas possible… Élise !…
En même temps, par un dédoublement naturel à son esprit qui demeurait aimable et frivole, il ne pouvait s’empêcher de songer : « Claris ne s’est pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se voit… Elle est très convenable, très délicate, mais ça se voit tout de même… Claris est un homme qui s’embête, je le connais, il s’embête partout. Alors ça le distrait, ça l’amuse, quand il arrive des choses, même des malheurs… Mais Élise ! »
Il répéta :
— Ce n’est pas possible ! C’est un cauchemar, une insanité ! Qu’est-ce que tu en penses, toi ?
— Elle est compromise, dit Mme d’Harpagon. Vous le savez bien ! Ne faites pas de phrases, vous ne savez faire que ça… On la renvoie comme une bonne qui a fait un enfant clandestin. Voilà…
— Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit Claris ? Pourquoi Claris ne nous donne-t-il pas son nom ? Ça ne se passera pas comme ça. Jour de Dieu ! ça ne peut pas se passer comme ça !
— Des phrases, toujours. Je vous en prie !… Élise n’est pas une mineure. Elle était d’âge à savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que répondra le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, vous ?
Mme d’Harpagon était maintenant beaucoup plus calme, en apparence, que son mari. Ce n’est pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle de la catastrophe deux heures avant lui, qu’elle avait eu le temps de la considérer, de la retourner, de la refroidir. Seule avec sa fille, il lui semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue à la laisser pour morte. Mais en présence d’un homme, elle se retrouvait femme pour défendre une femme, et la comprendre. Quoi, à la fin, quoi ? Il n’est pas un homme qui n’ait possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui ont bien voulu y consentir. Et, parce qu’une autre femme est leur fille, ils s’imaginent qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre toutes les tentations ? Elle a pourtant un corps, voyons, un corps !… Il existe des mères pour se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé toute son innocence baptismale. Mais pas une n’ignore, connaissant son propre sexe, que sa fille a des sens, ou en aura demain, aujourd’hui, peut-être. Et si elle ne le lui dit pas, c’est justement parce qu’elle en est trop sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps possible !
— … Alors, jour de Dieu ! fit M. d’Harpagon, alors les couvents n’ont pas été inventés pour les chiens !
— Voilà une idée, reconnut froidement sa femme. Elle n’est pas mauvaise : c’est ce qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent ! Et savez-vous ? C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux même avant cette histoire, parce que… parce que nous ne pouvons pas la marier. Mais croyez-vous qu’elle y consentira ?…
Et tout à coup :
— C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. Le véritable auteur de la chute de votre fille, c’est vous !
— La chute ? protesta M. d’Harpagon, qui ne pouvait supporter longtemps une vision pessimiste des choses ; tu vas trop loin. Claris nous fait entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, un enfantillage…
— Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, et même au-dessus, sort à deux heures du matin de la chambre d’une femme, dit brutalement Mme d’Harpagon, il a passé son temps à enfiler des perles ? Des mots, ça, des mots encore ! Toute votre vie, vous vous paierez de mots. Et puis, voyons ! Si ce monsieur n’a pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y gagne ? Elle y perd.
— Tu dis ?… proféra son mari avec horreur.
— Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a vu le monsieur sortir de sa chambre : elle est compromise, vous entendez com-pro-mise, qu’elle se soit donnée ou non. Mais, si elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous dira : « Fichez-moi la paix, il n’y a pas de casse ! »
— Oh ! fit M. d’Harpagon, choqué, mais anéanti par ce raisonnement irréfutable.
— Et c’est votre faute, répéta sa femme avec violence, votre faute. Puisqu’il n’y a rien à faire, ça me soulage, au moins, de le dire. Votre faute ! Parce que si vous aviez été comme moi, même seulement si vous ne m’aviez pas empêchée d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la barque, si vous aviez eu le quart de l’esprit d’économie, d’avarice, si vous voulez, dont vous me raillez comme d’une tare, au nom de je ne sais quels souvenirs dont vous voulez ridiculiser votre nom ; si vous n’aviez pas placé votre argent en dépit du sens commun ; si vous n’aviez pas donné votre démission comme un niais ; si vous n’aviez pas fait bêtise sur bêtise, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et votre fille aurait une dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis deux ans, crie, vous l’entendez, crie, pour avoir un homme dans son lit, un homme et ce qui s’ensuit !
M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire des cartouches dans la chambre aux fusils. Occupation dérisoire, puisqu’il ne savait plus où chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent le dosage de la poudre et du plomb dans les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage endormaient d’ordinaire ses plus noirs soucis dans un automatisme salutaire.
Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il se mit à pleurer sur sa sébile de « pyroxylé », à pleurer comme un pauvre petit perdu dans la forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison attendrissante. Et il murmurait :
— On veut que je sois malheureux ! On fait exprès que je sois malheureux !…
II
Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots, insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un des chevaux de Louis, le métayer : il y avait plusieurs années que le ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie personnelle ; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet : Marie toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui « faisait » aussi les chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer.
Pour la première fois de son existence, — non, il se souvenait aussi des nuits où il avait eu des rages de dents, — M. d’Harpagon n’avait pas fermé l’œil. Le « déshonneur » d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la propriété : le château, le parc, la métairie, le petit vignoble.
De cette vente, on ne retirerait rien ! Les droits des créanciers absorberaient tout… Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir, une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces circonstances, cette expression impliquait d’ironie ! Son portefeuille ! « ses placements ! » On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon pervers s’était complu à égarer ses choix… Il avait des mines d’or, achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la publicité de nos journaux « bien pensants », en avaient inondé le marché français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable obstination à dégringoler, — sans compter des titres du Klondyke, qui ne valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la Royal Dutch ! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut et de l’étang des Vergeais ; le pétrole ne lui avait pas été plus favorable que l’or. « J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà ! » songeait-il, mélancoliquement. Certes : car à mesure que l’intérêt de la terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune mobilière : c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées… En somme, s’il liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de mille francs. C’était tout ! Tout ce que la Providence laissait aux d’Harpagon ! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français !
M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux : bientôt, ils ne seraient plus à lui ! Il franchit la porte charretière, s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait encore, — quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à contempler, attendrissant ! Il soupirait : « Il faudra donc quitter tout cela ? Pourquoi pas la vie, en même temps ? Ça vaudrait mieux ! »
… Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly, Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris, pris le train du matin, le premier ? Il en éprouva un nouvel ennui. Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu, demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il faudrait « juger » Élise ; imaginer, appliquer contre elle une sanction. Laquelle ?… On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute ?
La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la laisser passer : le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise.
— Bonjour, Harpagon ! cria la barbe grise.
C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas les soucis d’Harpagon, vivait à son aise… Mais c’était la première fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée, en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même ? La première pensée de M. d’Harpagon fut : « Il n’arrêtera donc jamais de me tomber des tuiles sur la tête ! »
Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il prononça :
— Pellegrin ! quel bon vent t’amène ?
Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite courage d’ajouter :
— Tu vas nous rester longtemps !
— Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien magistrat. J’avais à te parler.
Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra : « Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de « contentieux » : un ancien magistrat ! Il a trouvé ça tout de suite, comme il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient ! »
… Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne s’en affecta point, la connaissant : il comptait bien déjeuner à la fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée : « Vous auriez mis les petits plats dans les grands. » S’il y mettait de l’ironie, elle était assez courtoise pour demeurer imperceptible.
Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable : il s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit.
— Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler…
Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir ! La chance, enfin, qui revenait !
… M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda M. d’Harpagon, surpris.
— Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien…
… M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République, et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu, éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste… « A l’ordre de… etc… » : ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui : c’était tout ce qu’il y distinguait.
— Eh bien ?… fit-il, stupide.
— Voyons, regarde ! C’est un effet de quinze mille francs — 14.720 et des centimes exactement — à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi… Il m’a été présenté… ma signature est fausse.
— Quoi ?… Je ne comprends pas ! Je t’assure que je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Allons, allons ! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse, fausse…
— Un faux ? De qui ?… interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à saisir.
Pellegrin haussa les épaules.
— J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis : 14.720 francs et des centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait pas…
M. d’Harpagon eut la force de répondre :
— Je te remercie !
… Et sur le moment, il l’aurait aussi bien tué : le seul homme qui savait la honte de son fils, qui la lui apprenait !
Il murmura :
— Oh ! c’est trop affreux, c’est abominable. Tu ne peux pas savoir, Pellegrin, à quel point c’est abominable ! Tu ne peux pas savoir où j’en suis, où on en est ici !… Écoute ! je ne puis te rembourser maintenant… maintenant, ça veut dire aujourd’hui, comprends-tu ? Et pour moi c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te dire : « Tiens, voilà tes quinze mille francs, et ça n’acquitte pas encore le quart du service que tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon fils ! » Mais tu seras payé, je te le jure : bientôt, dans quelques jours !
Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire de son malencontreux portefeuille, et dont il se désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui laisser si peu, si peu pour vivre…
— Mon pauvre vieux, j’en suis sûr ! Tu ne crois pas, n’est-ce pas, que je suis venu pour ça… Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne faut pas que ton fils reste à Paris. L’air y est mauvais pour lui, il n’a pas l’épine dorsale morale assez forte… Ça arrive… Mon cher, cher ami ! Mon pauvre cher ami ! Ne te frappe pas, ne t’exagère pas les choses. Nous sommes tous les deux de vieux justiciards, hein ? Combien de fois déjà n’avons-nous pas vu ça ? Les hommes ignorent la valeur de l’argent, l’honnêteté qu’exigent les affaires d’argent, tant qu’ils n’ont pas une famille, ou un métier. Ton fils m’a « emprunté » cette somme. Mais oui, mais oui ! Il a cru me l’emprunter seulement, il a cru qu’il restituerait avant l’échéance. C’est l’éternelle histoire : la combinaison sûre, le tuyau certain à la Bourse ou aux courses : de l’imagination, et pas de cervelle… La combinaison rate, et le jeune homme léger devient…
— Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas ce qu’il est devenu. Oh ! ce mot, ce mot ! Je ne puis pas revoir Cléante ; ce mot-là, je le lui jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le mérite ! Je m’imaginerais toujours qu’on le lit dans ses yeux, sur son front.
— Oui, naturellement. C’est pour ça que je suis venu. Je te répète qu’il ne doit pas rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou qu’il parte pour une colonie : commis des affaires indigènes, ou employé dans une factorerie. Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade et du gruyère pendant quelques années. J’arrangerai ça pour lui, je te le promets. On se débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il sait que je sais… Ne pleure pas, ou bien pleure maintenant, tiens, vide-toi de tes larmes, tout de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs devant ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, je n’aime pas les scènes… Tu peux bien me rendre ce service-là.
Regardant un portrait, un assez bon portrait de famille, peut-être un Largillière, il eut envie de dire, pour changer de conversation : « Mais c’est joli, ça ! Ça a de la valeur ! » Il s’abstint : « Il pourrait vouloir me le donner ! »
M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance de la somme. Il haussa les épaules :
— Mais non ! Pour les dettes d’honneur est-ce qu’on fait un papier ?… Allons, du courage ! Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes bois, tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger et tes lapins.
M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre :
— Regarde ! fit-il. Voilà tout ce qui me reste, tu peux tout voir d’ici. Et c’est à vendre, entends-tu, à vendre !
Il s’entendait crier, intérieurement : « Bientôt je n’aurai plus de maison, plus de verger, plus de lapins, comme il dit… Et je n’ai plus d’enfants : il faut qu’Élise entre au couvent, et que mon fils s’en aille, s’enfuie si loin qu’on ne le voie plus… »
Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait prévu. S’il avait su où aller, et quelle excuse donner pour partir avant l’heure du train, il se fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert le moyen, il s’était préparé à l’affronter ; il parla tout le temps, pour sauver la situation. M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais sa femme était exaspérée. Quand Pellegrin remonta enfin dans la voiture de Perronneau, M. d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille :
— Tu as été bon, très bon… Merci.
Dans son âme il se disait :
— Lui, bon ?… Il y a des cas où tout se tourne en méchanceté, contre un homme. Ce que celui-là vient de me faire souffrir avec sa bonté, mon Dieu !
Quand la voiture fut sortie du parc, Mme d’Harpagon déclara :
— C’est encore de la chance que cet animal s’en aille avant qu’Élise ne soit arrivée ! Il n’aurait plus manqué que ça ! Quelle journée, bon Dieu, quelle journée !
— Quelle journée ! répéta sincèrement son mari, en écho.
Il songeait : « Et encore, elle ne sait pas tout. Si elle savait !… »
Il était entendu que ce serait Mme d’Harpagon qui tout d’abord interrogerait Élise. En ces matières délicates une mère seule, en ménageant l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer obtenir une confession complète ; et, du reste, M. d’Harpagon ne se souciait nullement, bien qu’ancien magistrat, de prendre part à cette désagréable et obsédante instruction. Il se contenta de réserver à Élise un accueil distant, sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint de lui demander les moindres détails sur son voyage, sur son séjour à Cannes. Enfin, il fut là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il murmura : « Malheureuse enfant !… » Élise descendit sur lui un regard dédaigneux, presque insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement du monde, sur son carton à chapeaux.
C’était une belle personne, longue, mince, grande pour une femme, et mieux que bien faite : car justement elle violait certaines règles du classique canon de la beauté féminine par tout ce qui peut susciter l’intérêt voluptueux des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, dont les narines palpitaient, une bouche assez large, aux lèvres qui n’exigeaient nul secours du fard, et dont les dents solides, courtes — les canines surtout, nettes, accusées, lumineuses — éblouissaient. Sa gorge montrait un soupçon d’excès dans son opulence ; pareillement ses hanches arrondies et larges comme on les voit aux femmes dans les miniatures hindoues ou persanes. Quelque chose en elle d’étrange, et d’étranger : la Sulamite du Cantique des Cantiques. Elle le savait. Son père, en cela semblable à beaucoup de chrétiens encore de sa génération, qui lisent davantage l’ancien et le nouveau Testament que les effusions affadies de la contemporaine littérature catholique, le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité de relire elle-même ce texte effervescent : « … La courbure de tes reins est celle d’un collier, ton ventre est un monceau de froment doré, parmi des lis… l’Amant m’a conduite dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il lève devant moi porte : Amour ! » Elle était brune, sur son front droit les cheveux noirs, abondants, s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des poussières d’or.
Et tout cela, maintenant, faisait peur à M. d’Harpagon…
Élise, d’un air assuré, monta dans sa chambre, accompagnée par sa mère.
— … Maintenant, malheureuse, lui dit Mme d’Harpagon, j’attends tes explications.
— Quelles explications, fit-elle, des explications sur quoi ?
Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les plis d’une toilette de soirée.
— Voici la lettre de M. de Claris…
— M. de Claris ? Ah ! oui, c’est vrai, il vous a écrit, M. de Claris. Il a dû bien s’amuser en écrivant… Car ça l’amusait, au fond, cette histoire-là, ça se voyait ! Ce qu’il aurait voulu tout savoir, avoir des détails ! mais il a été très gentil, parfait… Ce n’est pas comme sa femme ! Bon Dieu ! Ce qu’une femme qui a des amants peut être embêtante quand elle veut la faire à la vertu !…
— Élise !
— Voyons, maman ! Vous le savez, peut-être !… Au fait, non… Ce qu’on garde encore d’illusions, ici ! Il n’y a jamais eu d’adultère dans la famille, les maris y ont toujours été fidèles à leurs femmes, les femmes n’ont jamais couché qu’avec leurs maris…
— Élise !!
— Non, laissez-moi rire !…
— Si c’est le langage que tu tenais aux Cactus, je ne m’étonne pas de ce qui est arrivé. Une jeune fille, ma fille, employer de tels mots, n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, aucune réserve, aucune pudeur !…
— Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous croyez qu’il est arrivé, qu’est-ce qu’elle dit, la lettre Claris ?… Moi aussi, ça m’intéresserait de le savoir.
Mme d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis :
— Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose abominable ?
— Que cet imbécile de petit La Motterais a vu Bertrand de Maillac sortir de ma chambre, et qu’il n’a pas su tenir sa langue ? Parfaitement. La Motterais est incapable de rien inventer !
— Ainsi le… le monsieur s’appelle M. de Maillac ?
— Tiens, au fait, vous ne le saviez pas… Eh bien oui, il s’appelle Maillac. Vous le savez, maintenant. Je ne vois pas que ça change grand’chose à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à rien. Trente ans. Pas le sou, comme moi. Très gentil, très… très adroit !
Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant certains souvenirs.
— Et tu veux l’épouser ?
— L’épouser ? Il n’en est pas question… Quelle drôle d’idée !
— Mais il t’a compromise, tu es perdue ! C’est effroyable. Et tu es là qui ricanes, qui te moques de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre chagrin, notre honte ! Que tu aies perdu toute pudeur, c’est déjà horrible, incompréhensible. Mais tu n’as pas de cœur !
Le visage d’Élise changea.
— C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, beaucoup de peine. Je vous demande pardon… Et dire que tout ça est la faute de ce petit crétin de La Motterais !…
— Mais tu es inconsciente ! Il ne s’agit pas seulement qu’il t’ait vue. Il s’agit de la chose, de cette chose infâme !…
— Quelle chose infâme ?…
Mme d’Harpagon perdit patience :
— C’est effrayant ! Te voilà qui oses parler de ça comme une prostituée, comme une fille des rues, comme une de ces traînées qui viennent ici pour les vendanges, et qui se donnent dans les vignes pour ajouter vingt sous aux cent sous de leur journée !… Ce n’est pas possible ! Tu es ma fille, tu es croyante, nous t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien laissé savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime mieux croire que c’est ça. Tu ne te rends pas compte, tu ne comprends pas !… Combien de fois l’as-tu reçu, ce Maillac ? Et alors, alors… Pense donc à ce qui peut arriver, à ce qui est peut-être ? Le déshonneur, le déshonneur public !
— Ah ! C’est ça ?… Mais non, mère, mais non.
Élise sourit encore, autrement.
— Rassurez-vous. Père connaît le Cantique des Cantiques : eh bien, vous pouvez lui faire relire le passage sur la fontaine qui est toujours scellée !
Mme d’Harpagon la considéra avec stupeur.
— Voyons, mère, voyons ! C’est ennuyeux, à la fin ! Quand je vous dis que vous ne devez avoir aucune crainte là-dessus, aucune ! Vous devriez comprendre. On s’est amusé…
— Oh ! cria Mme d’Harpagon, terrifiée, alors c’est encore pis que tout ce que j’imaginais. La corruption ! La perversité dans la corruption !
Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. Sa mère ne la suivit pas. Elle alla rejoindre M. d’Harpagon, qui attendait… A son tour, il eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le dépassait. Enfin il prononça, écrasé :
— Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle est possédée, possédée… Il faut la faire enfermer…
Car son esprit droit et médiocre ne formait que des conclusions simples et antiques.
Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le couvent pour Élise. Il fallait le lui faire accepter. Elle en repoussa la suggestion avec dédain, avec dérision.
— Je suis vivante ! dit-elle. Jamais je ne me suis sentie plus vivante. A l’époque où j’étais morte et enterrée…
— Morte et enterrée ?… interrogea M. d’Harpagon, auquel il arrivait parfois, dans sa rêverie, de prendre au pied de la lettre les métaphores les plus usées.
— … Morte et enterrée ici… à l’époque où je ne connaissais rien que cette vie des Vergeais qui n’est pas une vie, qui n’en est que la caricature léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon avec joie, du moins avec une sorte de résignation, presque de satisfaction, faite d’ignorance, n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en dehors des Vergeais et du couvent ? Mais alors il fallait me laisser au couvent après mes dix-sept ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, ma volonté, ce que les mères voulaient bien appeler mon intelligence, m’y auraient fait une place. On m’y disait : « Vous êtes pieuse. Il vous manque l’esprit d’obéissance, la docilité. Mais cela s’apprend par la mortification. Mon enfant, ne craignez pas les mortifications, les humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un temps, car vous êtes née pour la direction. Vous vous réveillerez un jour première parmi les nôtres, à la tête de la congrégation… » Mais vous m’avez rappelée. J’ai oublié ces anciennes impressions. Dix années ont coulé, dix années où j’ai appris à me connaître, et que j’ai un corps, des organes ; où j’ai appris à savoir que je suis une femme, toute une femme, que j’ai droit aux joies de la femme, aux joies de la chair, oui, aux joies de la chair, des sens !
Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. Il était choqué. Jamais, de son temps, une femme n’eût osé parler ainsi avant quarante ans, une femme de son monde, de sa race, de sa famille… « Impudique ! se criait-il en lui-même. C’est une impudique, et elle est ma fille ! »
— … Le droit d’être courtisée, poursuivit Élise, le droit de solliciter les hommages, d’en jouir, de jouir de ce qui me reste de jeunesse, de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté comme elle doit l’être, d’en tirer tout — tout ce qu’en pourront tirer mon orgueil et mon plaisir !
Elle les regarda tous deux en face, résolue, insolente, outrageante :
— … Le droit de connaître même ce que j’ai voulu apprendre, ce que j’ai commencé d’apprendre : l’amour des hommes !
— Tais-toi ! fit violemment Mme d’Harpagon.
— Oui… je suis une fille en train de mal tourner. Eh bien, après ? D’abord, c’est fait. Vous n’y changerez rien… Et puis, c’est votre faute.
— Oh ! fit M. d’Harpagon, horrifié.
— J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens. C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui était le but de votre éducation… Autant faire élever un clairvoyant par des aveugles ! Cela vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le sang, les nerfs… Et alors, alors, je vous voyais !
— Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples !
— De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples. Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles…
— Oui ! affirma sincèrement M. d’Harpagon.
— Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense ! On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai vus ! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre ? Moralement, intellectuellement, rien ! Vous êtes bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule… Je ne vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble, je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés. Pourquoi ? pourquoi ? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous rapprochait. Faut-il que je dise lequel ?
Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur, de son odieuse et terrible franchise.
— Ah ! tant pis ! Je le dirai ! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais connu la satiété ! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut point parler ; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je ! Bien plus, elles ont fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants… Mais oui, oui ! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui en est responsable ? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez : « Ça va mal !… mais ce soir ! »
« Impudique ! impudique ! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du démon ! »
— Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous avez été heureux — personnellement. Et, parmi les gens qui vous entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et bien pensants, « ceux qu’on peut voir », enfin, vous avez peut-être été les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour ; et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie : « Elle a quelque chose pour se consoler ! » comment voulez-vous que je n’aie pas compris ?
— Elle est folle ! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant.
— Folle ? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle ? Il fallait me trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne savais pas tout ; que je devinais, que j’attendais seulement ! On aurait peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari, n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard. Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous, n’importe comment ! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je le sais ; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au bout !
— Va-t’en ! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en !
… M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles d’araignées. Et il murmurait :
« Je suis comme Job !… L’orage a balayé mes biens ; mes bœufs et mes ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge : Dieu est terrible et mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les jugent… Il m’a condamné ! Quand je me laverais dans la neige, quand je me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé, et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job ! Comme Job ! »
III
Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de Me Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du notaire, à Mailly, et les clercs, Me Cottereau lui-même, quand ils passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter, en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à terre : « A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte, comprenant… » Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on vint visiter !
Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas ? Les gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque chose ! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était à eux — pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent ! Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau. Une maison à vendre ! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son dos, et l’on s’en va… Ce furent des jours atroces. M. et Mme d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être ailleurs, au-dessus de tout, disaient : « Que ça finisse, que ça finisse ! qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question ! » Mais, de ce supplice, il y en avait encore pour des semaines, des mois.
Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. « Vous ne vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est dans votre intérêt. » De tous ces intrus, c’était lui le plus poli ; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le connaissait depuis si longtemps ! L’horloger d’une petite ville finit par devenir une espèce d’ami, de condition subalterne ; un fournisseur, mais un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché, et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des rouages de cuivre… Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que, chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner quelqu’un ? On sait qu’on s’y doit résigner : mais par quoi commencer le sacrifice, et jusqu’où l’étendre ? Cela crève le cœur. En présence de tel meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a envie de crier : « Non, pas ça ! pas ça ! Encore une petite minute, monsieur le bourreau ! Attendez ! »
Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la considérer comme insignifiante ; à cette heure, comme il est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout avait peur de se laisser « voler ». Elle ne se le fût jamais pardonné.
Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait communément « le Largillière » tout court ; et l’on avait fini par attacher une foi implicite à cette attribution ; il y avait le nécessaire de voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon, intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent ; une pièce unique, évidemment, unique ! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie, que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour : « Voilà un beau meuble ! Cela se recherche, maintenant, à Paris ! » Et le mobilier de la salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait !
Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution :
— Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris…
— Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur.
— Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la boutique, il peut donner un conseil… Et même, s’il dit que cela en vaut la peine, il pourrait faire venir son père.
— Un juif ! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.
Élise abaissa des sourcils ironiques :
— Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien… La seule différence entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre… Et puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme.
— Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon.
Il n’ajouta point, mais il le pensait :
— Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau…
Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était passionné : uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être dévoilé — de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait encore, quelques pages dans la Revue des Sciences Historiques, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux, l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux. Mais M. d’Harpagon parlerait-il ? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers — seulement un livre de comptes, ou de « Raison ? » Le Livre de Raison du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier ! Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait : « Quand il faudrait l’acheter ! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son propriétaire le droit de l’éditer ! Et cela me ferait une seconde thèse. Une thèse dont tout le monde parlera. » Il voyait déjà imprimés, sur couverture bleue, ces mots magiques : Le Livre de Raison d’Harpagon. Il en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante !
Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme, quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves ; et jusqu’à l’excès d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être d’une utilité directe ; du reste, il n’affecta point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait du mérite à ses éloges antérieurs : « Pour ceci, je ne pense pas que cela puisse avoir de l’intérêt. » Avait-on l’air de le regretter, de protester, il corrigeait : « Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la liste. »
Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal, en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire.
Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger, une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui demeurait de l’héréditaire esprit « courtier » pour qu’il sût se faire insinuant ; et aussi il savait « encaisser ». Il découragea par son équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon ; sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs ! Il ne fuyait pas Élise ; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas, avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait lui rester tout à fait indifférent ; elle en était à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant, à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère — en fait affectant de ne lui plus adresser la parole — désolé, esseulé, trop bon homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à le prendre pour confident ; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander :
— Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort habile ?
— Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement.
— Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur, lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire ?
— Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant, mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous traiterons pas comme un client ordinaire… Tous les commerces se ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome fondamental : « Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des affaires trop chères. » Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et d’attendre… Que ce soit pour les tableaux, les terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose…
M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux comme un enfant.
— Je comprends, fit-il en riant, je comprends… Mais vous, monsieur Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas resté dans le commerce ? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi.
— Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, in fine, nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous voulez, que des exécutants, non des compositeurs… Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du négoce — avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de l’esprit se concentre sur la théologie ; et après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs d’Occident qui renoncent au commerce : je suis agrégé ès lettres. Il se peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre… Il n’en est pas moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma race : celui de savoir, — savoir pour savoir, — entasser les faits et les connaissances comme mes autres coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux pantalons. Je me le reproche : ma nature me porte davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession.