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La détresse des Harpagon

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Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son besoin de savoir devenait irrésistible :

— Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de moi… Mais dites-moi, en retour, dites-moi…

— Quoi ? fit M. d’Harpagon, étonné.

— Ce qu’on dit… le bruit qui court… Que vous en descendez… Oh ! pardonnez-moi ! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire ! Si c’est vrai… si c’est vrai, il n’est pas de noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire ! Car les points de vue changent avec le temps. On l’a dit bien souvent : que nous importe la réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles lettres d’amour, ou en ont reçu ! Leurs petits-fils les publient… Et je pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles de Retz — Barbe-Bleue ! — au nombre de ses ancêtres.

— Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des souvenirs qui sont restés dans ce pays… Je vais le quitter, je vais quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme vous dites, dont vous venez de parler ; où son fils Cléante est mort, et qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît infiniment mélancolique : dans quelles circonstances, hélas !… Il est des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi… Mais sur ce point, ma tristesse même me porte aux confidences.

Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers de l’allée où ils se promenaient. Le vieil arbre sonnait creux. Trois hommes n’eussent pu l’entourer de leurs bras. Il était noueux, rugueux, énorme et paternel. Il jetait de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient la terre ; vingt ménages de freux y vivaient, dans leurs nids qu’ils retrouvaient chaque année.

— C’est le premier des Harpagon, ce même Harpagon que Molière prit pour modèle, qui l’a planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, son fils, goûtèrent le frais en été sous son ombre, l’hiver ont mangé ses châtaignes, arrosées du vin blanc de cette vigne, en bas… Car Cléante, suivant la coutume, avait reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise, sa fille, avait eu sa part en argent, en créances sur l’État et les particuliers, en bons de caisse sur des traitants. Et, par un hasard singulier, peut-être un vœu du destin, moi, le dernier des descendants de Cléante, j’ai épousé la dernière descendante d’Élise. Les deux branches, écartées depuis si longtemps, se sont réunies en une seule. Et dire que ces derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers du grand Avare, sont ruinés !

— Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est cela qui est inattendu, incroyable !… Si triste — et merveilleux !

— Je vais vous étonner bien plus encore, monsieur Meyer : ils l’ont toujours été !

— Ruinés ? Les d’Harpagon ?

— Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais sortis — qu’aujourd’hui, hélas, pour sombrer dans la misère — de la médiocrité. C’est une étrange aventure, dont les particularités rendent l’histoire de ma famille plus remarquable encore que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, dans un certain sens, édifiante. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, ces particularités ne sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le proverbe : à père avare, fils prodigue. Vous vous souvenez que le premier Cléante ne l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, passé son amoureux délire, montra qu’elle tenait de son père ; il put reconnaître son sang ; il la tint en affection distinguée, l’avantagea le plus qu’il lui fut possible. Mais voici le phénomène qui s’est produit, si l’on considère l’ensemble des générations, dans chaque branche, avec quelques irrégularités de détail, bien entendu ; je n’entends établir ici que la vérité générale :

« Il y a eu des alternances de prodigues et d’avares, d’avares et de prodigues. Et ce n’est pas seulement que les prodigues dilapidassent le bien de leurs ascendants avares ! Ce qui s’est passé est plus compliqué. Nombre de fois les avares de la famille — ceux que nous appelons entre nous les Harpagon-Harpagon — ont vu de leurs yeux, de leur vivant, s’évanouir la fortune qu’ils avaient accumulée, tandis que les Harpagon-Cléante, les prodigues, ne se trouvaient pas, à la fin, dans une situation pire qu’au début de leurs folies.

— Je ne conçois pas bien… avoua M. Simon Meyer.

— C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie française dont, sous nos derniers monarques, une petite noblesse, parfois une grande, est sortie — le premier des Harpagon fut anobli je vous dirai tout à l’heure comment — que je vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon plaçaient leur argent. Fort ordinairement, ils l’ont perdu. Ils l’ont perdu au début du XVIIIe siècle dans les spéculations sur le Mississipi. Ils l’ont perdu lors de la chute du premier Empire parce qu’ils n’ont pas prévu — c’était ceux de la branche féminine — la fin du blocus continental, et qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse sur les cotons et les sucres. Ils l’ont perdu sous Louis-Philippe en plaçant leur fortune dans les premières compagnies de chemins de fer et de charbonnages, dont la faillite fut désastreuse. Ils l’ont perdu vers 1880 dans l’Union Générale. Il est assez rare qu’un Harpagon-Harpagon ait pu conserver jusqu’à sa mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez croire alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait presque toujours achevait la ruine ? Il n’en a rien été, car, jusqu’à ces derniers temps, la bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni l’État, dont elle était pratiquement maîtresse. Il en fut de même sous l’ancienne monarchie à l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis la Révolution, s’est confondue, avec quelques préjugés en plus, pour ses mœurs et sa manière de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les mariages, et il y avait les places — l’administration.

« Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui du premier Cléante. Dans les premières années du XVIIe siècle, la Bourgogne avait été presque entièrement abandonnée par sa population rurale… »

— Je sais cela, interrompit le professeur, c’est le sujet de ma thèse. Le roi engagea fort les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs des biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent tout d’abord.

— Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais Cléante, après ses dissipations, ne possédait plus guère que cette terre des Vergeais, où il se retira. Cependant, comme il avait servi le roi dans ses armées, non sans mérite, Sa Majesté, qui le savait obéré, lui accorda une de ces charges financières, auprès de l’intendant de la province, que ne rougissaient pas de remplir les personnes dont la noblesse était toute fraîche ; et, percevant une petite part des impôts, il en garda naturellement quelque chose. Cela lui permit de se rétablir par un mariage qui ne fut point trop désavantageux. Il en fut de même après la Révolution. Les Harpagon en difficultés devinrent sous-préfets, percepteurs, trésoriers-payeurs, magistrats. La société était faite pour eux. Se trouvaient-ils dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même, n’est-ce pas mon histoire ?… Mais j’ai été abandonné en route. Cette société tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles classes sont survenues, qui détiennent le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma place m’expulsent maintenant du dernier morceau de terre que je possédais. C’est la fin des Harpagon, c’est un monde où je ne serai plus jamais rien, où je n’obtiendrai rien, rien par privilège, ni moi ni mes enfants. Nos prodigalités nous perdent définitivement ; notre épargne même ne nous sauve plus. Nous disparaissons, et je m’en vais.

« Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma famille. Je pourrai d’ailleurs vous confier, monsieur Meyer, quelques vieux papiers qui vous éclairciront ce que je viens de vous en dire, et j’imagine que vous goûterez tout particulièrement les Mémoires qu’a laissés mon aïeul Harpagon-Chézilles, le beau Chézilles, comme on disait sous Louis XVI. Ils sont demeurés inédits ; et, si vous les vouliez publier, il y faudrait de larges coupures, encore que le prince de Ligne, auquel il les avait montrés, lui eût écrit : « Pour le style, il n’y a qu’à admirer. Pour le fond, que j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait pour tous les temps, pour tous les pays, pour le philosophe et l’homme de la société. » Il est à croire que le philosophe et l’homme de la société d’aujourd’hui, — si tant est que nous ayons une société, de quoi je doute, — ne ressemblent point à ceux d’alors : car ces mémoires sont fort scandaleux. On ne craignait pas de dire à cette époque, avec une élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout ce que l’on faisait, et qu’on a, monsieur, tort de faire. Ce fut un enseignement après la Révolution pour ce qui restait de la noblesse, et cette bourgeoisie où, pratiquement, ma famille est retombée. En apparence du moins on apprit à respecter les convenances sociales. Pour conserver le droit de diriger la communauté, il faut avoir l’air de le mériter, et savoir, extérieurement, garder quelque décence. Mais, comme les causes produisent ordinairement les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, et des privilèges qui en résultent, a fait perdre à la bourgeoisie de nos jours cette hypocrisie nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe et ses vices, en même temps qu’elle perd les qualités profondes qui justifiaient sa prépondérance… Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai jamais rien été ; toutefois il me semble que, considérés en masse, nous ne valons plus grand’chose.

« Mais ce qui doit retenir, au point de vue de l’histoire singulière de ma famille, l’attention sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit successivement en sa personne les deux tempéraments opposés qui la caractérisent. Harpagon-Cléante, Harpagon-Harpagon se succédèrent en lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à sa maturité, un prodigue et, par surcroît, un homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il brilla dans ces soupers où la mode était de parler « anglais », — un anglais qui n’avait rien de commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela voulait dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos les plus choquants, nommant les choses du sexe par leurs termes propres, au lieu de les voiler sous les périphrases qui sont d’usage dans la bonne société. Et, le plus souvent, on ne se quittait point sans un tribut de complaisances mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois allaient fort loin… Il gaspilla ainsi un avoir déjà diminué par les affaires d’un père à la fois économe et aventureux. Il s’en vantait : « Ayant fait, en deux ans, deux cent mille livres de dettes, dit-il quelque part, je n’en étais pas moins sans argent. » Cela n’empêcha point le beau Chézilles de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça de la sorte au prince de Ligne : « J’ai le plaisir de vous mander mes fiançailles avec une fort honnête personne, dont le bien se peut élever à cinq cent mille livres. Avec ce que j’ai, cela fera au ménage dans les cent cinquante mille. » — Entendant par là qu’il devait le reste et comptait sur la fortune de sa future pour s’acquitter. Je ne saurais non plus dissimuler qu’il était grand joueur, et ne montrait pas au jeu une délicatesse sur laquelle on n’avait pas tout à fait coutume à cette époque de raffiner.

« Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour devenir Harpagon-Harpagon, son chemin de Damas sur les routes de l’émigration, qui furent si cruelles à la plupart des gentilshommes de son temps. Ayant perdu sa femme, qu’il avait rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre aux États-Unis, il séduisit fort cyniquement la fille trop innocente d’un opulent banquier de Philadelphie, l’enleva, la conduisit en Europe où il l’épousa ; puis, moyennant une somme considérable, traita avec le père pour laisser déclarer la nullité de son mariage. A compter du moment qu’il fut réellement riche, chose étrange, son avarice devint aussi sordide que sa dissipation avait été sans bornes. Il ne fut rien moins qu’un usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une férocité incroyables. Il vivait misérablement, se privait de tout… Croyez-vous qu’il ait laissé un héritage important à ses collatéraux ? — il n’avait pas d’enfants. — Il est mort ruiné, absolument ruiné, par la grande entreprise de constructions immobilières qui voulut, sous la Restauration, transformer la plaine de Grenelle, en faire le quartier à la mode que sont devenus depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où il avait engagé tous ses capitaux. Il avait vécu sans scrupules, il est mort sans un sou. Je n’ai pas craint de vous faire de lui ce portrait sans fard. Vous êtes trop averti pour ne point savoir qu’il peut exister dans toutes les familles de ces brebis noires qui en accusent les tares sans en avoir les vertus.

« C’est ainsi que, par des alternances de générations inutilement épargnantes et de prodigues à peu près tirés d’affaire par l’appui que leur prêtait un milieu social qui ne les abandonnait point, on arrive à la génération contemporaine, à moi, à ma chère femme, qui peut avoir quelques travers, mais témoigne d’une énergie, d’un courage, d’une résignation que j’admire, et par quoi elle m’est bien supérieure. Il semble qu’en nous les défauts et les qualités que nous tenons de notre terrible sang se soient atténués. Mon père avait laissé dans l’écroulement de l’Union Générale à peu près tout ce qu’il possédait, sauf cette terre que j’ai dû hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un bien coupable prodigue, — plutôt un insouciant, un imprudent, quelquefois un étourdi trop généreux, — et de la fureur entassante, de l’amour de l’or du grand ancêtre et de la première Élise, Mme d’Harpagon n’a gardé que des manies innocentes, peut-être un peu risibles, mais excusables. Pourtant, c’est nous qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre poids de cette hérédité. Nous marquons la fin de la dynastie des Harpagon ; et, je le crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde : car mon fils et ma fille vont sombrer au-dessous de leur classe ; il n’y aura plus pour eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, puisque, vraisemblablement, ils n’auront jamais rien : et c’est, à l’âge où nous sommes, ma femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.

« Telle est l’histoire de notre famille, cher monsieur. J’éprouvais le besoin mélancolique de me la rappeler à moi-même, de la rassembler dans tous ses aspects bizarres et fatals, avant de quitter cette demeure où je suis né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée par gratitude envers votre bienveillance et votre sympathie, qui m’ont été bien sensibles. Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir de les accroître ? Car j’ai besoin de vos services, de ceux de votre père : ce serait pour moi un apaisement que de découvrir, dans les quelques objets qui sont ici, de quoi acquitter une dette d’honneur dont je vous demande la permission de ne vous rien dire ; c’est un secret qui n’est pas seulement à moi… »

Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. Elles firent plus que d’intéresser M. Joseph Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait aussi ce désir passionné de beaucoup de ses coreligionnaires, surtout ceux d’Alsace, de se fondre dans la vie française, de comprendre et de sentir les choses comme un véritable Français ; il y faisait des efforts persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger encore M. d’Harpagon sur ces comptes, ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui tenaient tant à cœur.

— Là-dessus, lui répondit le malheureux homme, je ne puis satisfaire votre curiosité. Le premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle ; ces souvenirs lui faisaient tort dans le milieu où il avait pénétré ; je suppose qu’il s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en reste rien, à ma connaissance.

M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que cela importait peu. Et, en effet, son intérêt n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition, de gloriole universitaire. Il se sentait réellement attaché à ces pauvres gens, prêt à tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire, du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, le destin funeste, et, semblait-il, inévitable, qui les attendait.

Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce qu’on s’en promettait d’immédiatement profitable que sa présence fut bien accueillis aux Vergeais ; on lui sut gré de venir interrompre des silences aussi pénibles que les débats intestins qui leur succédaient. Il fallait bien se taire en sa présence ; et, sans qu’il s’en rendît entièrement compte, il en profitait avec une adresse qui venait davantage de son intelligence et de sa sensibilité naturelles que de son habitude du monde. Mme d’Harpagon, demeurée dans la maison la personne qui lui était le moins favorable, disait de lui : « Il n’est pas bien élevé, mais il a de la conversation, » ne discernant point d’ailleurs clairement qu’en cela, étant tout juste le contraire des gens qu’elle avait eus jusqu’à ce jour l’occasion de fréquenter, consistaient son agrément, l’explication de la petite influence qu’il exerçait. De plus, ainsi que la plupart des gens de sa race, qui a traversé tant de siècles parmi tant de misères, d’humiliations, de persécutions, et a su vivre, il était forcément optimiste : le roseau qui plie sans rompre ne connaît pas le découragement. Il réchauffait donc, par une égalité d’humeur qu’il n’affectait pas, le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, eussent éclaté en récriminations les uns contre les autres, contre la vie, contre l’injustice du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il s’était ouvert à lui des origines de sa famille, y ayant trouvé une diversion à ses chagrins actuels ressentait le besoin de revenir sur ce sujet. Il s’aventura de l’aborder, même en présence de sa femme et de sa fille. Et Mme d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée de donner une précision sur tel fait, tel personnage, finit, bien que marquant quelque mauvaise grâce, par évoquer ses propres réminiscences. Élise, au commencement, n’écouta qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, tout ce qui la rattachait aux siens, elle croyait qu’il faut oublier et mépriser ce qui se rapporte au passé pour s’en libérer : c’est le travers fréquent des jeunes âmes en révolte. Elle changea pourtant peu à peu d’attitude, quand son père se laissa aller à lire à haute voix quelques passages des mémoires inédits du beau Chézilles, choisis parmi ceux qui n’outrageaient point trop la décence. D’ailleurs, chose curieuse, ce roué, cet aventurier fort douteux, mais spirituel, était resté aussi sympathique à ces trois personnes que le souvenir du premier Harpagon leur était importun. S’il était « la brebis noire », il était aussi l’enfant gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait beaucoup. En outre, ce n’était qu’un grand’oncle, mort sans postérité : on est moins responsable de ses collatéraux que de ses ascendants directs, on s’exprime, à leur sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, aussi fière que brûlante, marquaient un âpre plaisir quand son père lisait, dans les mémoires de Chézilles, une anecdote telle que celle-ci :

« Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable bouleversement qu’a subi la France, c’est l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les armes, entre tous les gentilshommes… Un jour que M. le prince d’Hénin fut traité, à son jugement, de façon un peu légère par M. le comte d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui dit : « Monseigneur, veuillez vous ressouvenir que si j’ai l’honneur de vous servir, vous avez celui de l’être par moi ! »

— … Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement M. d’Harpagon. D’Hénin osait parler de la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince, issu d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. Mais Chézilles ne s’y serait sans doute point risqué : il était de trop fraîche noblesse, ce qu’on appelait alors un noble à simple tonsure, et pas même…

Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, puis sourit, mécontente de ce premier sentiment, s’en blâmant elle-même. Rien ne devait plus compter pour elle, que d’assurer sa propre existence au moyen de ses armes de femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement de ses sens, à n’importe quel prix. Elle y était décidée. Sa naissance ? Et quelle naissance, après tout ! Et c’était au nom de ça qu’on lui avait dénié son bonheur de femme !… M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. Élise s’en aperçut et n’en eut point déplaisir…

IV

Par une lettre, faite pour être montrée, d’un français correct, d’une écriture allongée, pointue, un peu germanique, M. Léon Meyer s’était hâté d’écrire à son fils qu’il serait trop heureux de se mettre à la disposition de ses « amis ». Cette façon de s’exprimer avait paru à M. et Mme d’Harpagon impliquer un léger manque de tact, dont ils voulurent au professeur, ne consentant pas à lui accorder qu’en vérité il n’y était pour rien. Et ils se disaient aussi : « Voilà où nous en sommes ! Quelles sortes de gens on est forcé d’accueillir ! »

Toutefois, comme le négociant « en meubles, tableaux, antiquités », — ainsi que le marquait l’en-tête de la lettre, — ajoutait que ces « amis » seraient traités comme tels, qu’il se ferait un devoir d’agir en expert désintéressé, non pas comme acheteur, ils prirent le parti de ne point manifester leurs impressions à cet égard : c’était, en effet, le plus sage. M. Léon Meyer s’excusait seulement, sur ses occupations, de faire attendre son arrivée, dont il fixait exactement la date et l’heure.

Ce délai donna le temps à Élise de méditer sur le sentiment d’admiration fort évident qu’elle avait produit sur le fils. On vient de voir qu’elle en avait été flattée ; elle n’eût point été femme, et elle l’était excessivement, s’il ne lui en eût paru de la sorte. Puis elle crut s’en amuser. Enfin, méditant sur toutes choses, et plus particulièrement sur elle-même, elle en vint à songer : « Pourquoi pas, mon Dieu, pourquoi pas ? » Se voyait-elle dans une situation à décourager un jeune homme qui, après tout, n’était pas le premier venu — point laid, assuré de posséder un jour un bel avoir, ce qui le distinguait de ses humbles collègues de l’Université, intelligent… Ses façons n’étaient point choquantes, ni sa manière de se vêtir. Il y avait en lui tout ce qu’il fallait, et il était assez jeune, pour qu’on le pût dresser. N’avait-elle pas envisagé une décision pire, n’était-elle pas revenue aux Vergeais prête à tout ?… « N’importe qui, n’importe comment »… ainsi qu’elle en avait menacé ; et, dans son esprit, cette menace n’était pas vaine ! Il n’était point agréable de devenir Mme Meyer, la femme d’un juif. Un juif ! un juif ! Toute son éducation, ses traditions y répugnaient, ce serait une déchéance, et on le dirait. Mais quoi ! C’était un homme, et un mari, et le moyen d’entrer dans la vie, de conquérir pour l’avenir la liberté de son corps, en le donnant. L’aimait-elle, ce Joseph Meyer ? Non… Mais il ne lui répugnait point, et elle savait bien qu’elle le pourrait désirer. Oui, le désirer ! Et cela suffisait ! Et lui, qui la prendrait dépourvue de tout, la considérerait pourtant comme d’une essence, d’une origine supérieures. Ce qui s’était passé à Cannes, cet enfantillage ? Il l’ignorerait toujours. Et il lui serait reconnaissant de s’être donnée, il l’aimerait. Si elle ne l’aimait pas, elle en serait aimée. Aimée ! Elle saurait donc ce que c’est que le plaisir dans les bras d’un homme qui vous aime. Mais pourquoi pas ? pourquoi pas ? C’était mieux, c’était moins mal que ce qu’elle avait entrevu, qu’elle avait auparavant résolu !

Il y avait aussi les souvenirs qu’elle avait rapportés de Cannes. Ils la réveillaient la nuit, brûlante, et tendant les bras…

Il ne lui fallait pas grand temps pour rendre le jeune Joseph Meyer amoureux fou ; il avait de l’ingénuité, il avait de la littérature, et des sens, de l’imagination. De l’imagination plus encore que de la sensibilité, à la différence d’Élise, en sorte qu’elle était toujours, avec lui, avertie, sur ses gardes, ferme dans son propos, lui jamais. Il éprouvait en même temps, de la conquête qu’il croyait faire, une idée avantageuse à l’égard de lui-même qu’elle sut cultiver. Persuadé qu’elle était mademoiselle de La Môle, il se vit Julien Sorel, et plus heureux, plus fier que lui d’un bonheur romantique et plus inattendu, — estimant que sa race, vis-à-vis d’une si orgueilleuse et magnifique personne, le rendait plus incroyable. Et c’était venu, il le croyait, dans sa fausse expérience, dans son imagination littéraire, qui l’abusait, de ce que, tout de même que Julien Sorel mademoiselle de La Môle, il avait insulté, brutalisé moralement, cette admirable, cette sublime Élise ! Jamais il ne se douta qu’elle l’y avait conduit volontairement par les détours les plus calculés, — en cette heure à présent inoubliable où, voulant être outrageant, il n’avait été que ridicule. Car c’était ridicule et vil, dans les angoisses où se débattaient les siens, de lui avoir dit : « Je le sais bien, que vous vous servirez de moi et vous en tirerez avec un grand merci. Je m’y attends ! Comme il arrive à toutes les castes inutiles et condamnées à disparaître, il ne reste plus rien à la vôtre que de tristes préjugés. Mais que m’importe ! Je les vois, je les connais, ces préjugés dont meurent les vôtres : ils ne m’indignent même pas. Vous mourez de ne pas comprendre, de ne pas vouloir vous adapter : c’est un spectacle affreux et pitoyable. Et puis ceux qui vous remplacent deviendront sans doute pareils aux vôtres, sans acquérir ce qu’ils avaient encore d’élégance et de dignité morales. Je ne dis pas de culture, qu’en aviez-vous gardé ? En quoi vos soucis intellectuels diffèrent-ils de ceux de cette classe de paysans enrichis et avides qui vous remplaceront ? » Et il avait discouru sur ce thème longuement, sottement. Il ne s’était pas contenté d’être violent, grossier, il avait été bête, ennuyeux ! Élise s’était levée. Il avait couru à elle, plein de remords : « Pardonnez-moi ! » « Vous avez peut-être raison, monsieur Meyer… » Elle s’en allait… Et comme il l’osait arrêter, saisissant son bras, suppliant, furieux et désolé de sa propre stupidité, elle avait ployé tout le haut du corps sur son épaule, et dans ses yeux, ainsi tout près des siens, il avait vu des larmes, — une adorable faiblesse !

C’était depuis ce moment-là, depuis ce moment-là ! Ils n’avaient échangé aucune promesse, elle n’avait point prononcé un mot qui la pût engager. Il n’en était pas besoin, il savait. Il se rencontrait rarement avec elle, on ne l’invitait même pas à la table des Vergeais, ils devaient s’échapper, courir dans le parc, le vieux parc abandonné, glacé. Mais comme alors elle le faisait parler de lui ! Comme elle s’intéressait à lui, à ses idées ! Et quand elle lui demandait : « Expliquez-moi pourquoi ce qui a été ne peut plus être ? » c’était comme si elle lui disait déjà : « Puisque cela n’est plus, comment allons-nous faire, nous deux, dans un monde nouveau ? » Élise, d’ailleurs, ne le décevait qu’à moitié, ou pas même : elle haïssait ce monde en ruines, ce squelette de monde tout desséché où elle avait vécu jusqu’à ce jour. Elle le haïssait de toute son âme, elle était prête à s’en aller vers tout autre où elle aurait une place, — sa place, qu’elle voulait grande et heureuse. Mais elle s’amusait aussi, elle jouissait de voir combien la vanité, jusqu’au pédantisme, peut se mêler chez un homme à la passion la plus vraie. Et c’était quand cet amant impétueux proclamait le plus haut que ce monde nouveau était celui de la femme affranchie, non plus subordonnée, inférieure à l’homme, qu’il s’affichait sans le savoir, naïvement, le plus dominateur — apôtre devenu pontife ! Élise décidait : « Il est à moi ! Il sera à moi quand je voudrai, comme je voudrai ! » Elle était radieuse. La joie de connaître leur empire tient aux femmes presque lieu de la véritable possession ; c’est en soi une sorte de possession qui les garde, jusqu’au moment qu’elle les fait tomber, alanguies et sans défense, prises déjà, alors qu’elles croyaient avoir pris, sans rien risquer.

L’entente d’Élise et du professeur était trop manifeste pour n’éclater pas, même à des yeux aussi mal ouverts que ceux de M. d’Harpagon ; et, s’il ne s’en fût douté, sa femme était là pour l’en éclaircir. Les femmes reçoivent là-dessus, de fort bonne heure, des lumières que l’âge ne parvient point à éteindre. Au surplus, Mme d’Harpagon avait été une jeune fille et une femme amoureuse, bien que fort honnêtement, et ne l’avait pas oublié. Au point où il en était, son mari ne se souciait plus de grand’chose. C’était maintenant un pauvre vieil homme qui s’abandonnait. Toute décision l’épouvantait, les discussions lui faisaient mal, et il ne les pouvait éviter ! Il n’avait pas su dissimuler à sa femme la criminelle indélicatesse de leur fils. Cléante, pour qui Pellegrin avait obtenu la promesse d’une situation en Indo-Chine, faisait des objections, paraissait sur le point de refuser. Il continuait de vivre à Paris, on ne savait de quelles ressources, avec la même femme, dangereuse, pour laquelle il avait commis sa faute. « C’est un homme à l’eau, » concluait Pellegrin, qui communiquait ces regrettables nouvelles.

Ç’avait été la cause, entre M. et Mme d’Harpagon, de scènes humiliantes et détestables, Mme d’Harpagon voulant faire revenir Cléante aux Vergeais, son mari s’y refusant : détermination où la paresse morale, la répugnance à dire tout haut, devant le coupable, ce qu’il en disait devant sa mère, tenaient autant de place qu’une indignation légitime. Brisé, M. d’Harpagon laissait aller les événements, comme joignant les mains pour demander grâce. Il n’en pouvait plus, il en avait assez, assez ! Parfois il lui arrivait de murmurer, errant, désœuvré, à travers la maison, dans les communs déserts, dans les allées du parc que nul ne se souciait plus d’entretenir, cette phrase absurde, qu’il se répétait indéfiniment : « La paix du cloître ! la paix du cloître ! » Cela n’avait aucun sens, même pour lui. Sans doute il avait lu ces mots, longtemps, bien longtemps auparavant, et ils lui revenaient, peut-être du fond de ses premières lectures, de ses livres d’enfant… Cela voulait dire seulement : « Qu’on me laisse tranquille ! qu’on me laisse tranquille ! Vous n’avez donc pas de pitié ! »

Averti par Mme d’Harpagon de l’intimité qui commençait d’apparaître entre leur fille et le professeur, le pauvre homme répliqua doucement :

— Tu dis ?… Eh bien, c’est encore la moins mauvaise nouvelle que j’apprends depuis trois mois !

— Avez-vous perdu l’esprit ! Élise, votre fille Élise, se laissant courtiser par ce petit monsieur ! Le fils d’un marchand de biens, et qui a été usurier ! Car vous savez ce que c’est qu’un marchand de biens, je suppose, vous êtes payé pour le savoir ! Et juif, par-dessus le marché, juif !

— Ne penses-tu pas, demanda son mari, que ses intentions sont honnêtes ? J’avais cru comprendre…

— Mais c’est bien le pire ! cria-t-elle. J’aimerais mieux, oui, j’aimerais mieux que ce fût… que ce fût… comme à Cannes, enfin ! Mais ce garçon est trop bête pour ça, — et elle, trop intelligente ! Elle sait où elle le mène !

— Eh bien, s’il l’épouse, n’est-ce pas ce qui peut arriver de mieux ?

— Le fils d’un usurier, monsieur, et juif !

— Ma chère amie, soupira M. d’Harpagon, s’il est fils d’un usurier, comme il vous plaît de qualifier son père, c’est sans doute que notre sang, notre vieux sang, et la fatalité héréditaire appellent ce sang-là… Nous n’avons rien à dire !

— On n’en rira que davantage !

— Hélas, laissez rire… Songez à notre situation, songez à tout ce dont Élise nous a menacés ? Si cela arrivait, rirait-on ? Peut-être plus encore, en ayant l’air de nous plaindre : ce serait plus affreux ! S’il vient sauver Élise, — et c’est la sauver, dans ces circonstances, — bénissons le ciel. Il est juif, c’est vrai… et c’est ennuyeux. Oui, oui, ça m’ennuie ! J’aurais préféré autre chose. C’est inattendu, c’est désagréable… Mais il ne croit à rien, ce jeune homme, et il est plein de bonne volonté, ça se voit. On le mariera à l’église, il fera de petits chrétiens… Et il est si peu juif ! En vérité, c’est à ne pas s’en apercevoir…

— La caque, répondit Mme d’Harpagon, sent toujours le hareng. Vous verrez, vous verrez !

— Je ne veux pas me mêler de cette affaire, conclut plaintivement son mari. Ah ! qu’on me laisse donc la paix ! qu’on me laisse la paix !… Et vous-même, vous ne vous en mêlerez pas non plus.

— Je ne m’en mêlerai pas !

— Non ! fit-il, avec un sursaut d’énergie et presque de malice : parce que vous avez peur de votre fille, — il reprenait le « vous » avec sa femme quand il était véritablement excédé — vous avez peur de ce qu’elle vous dirait, et de ce qu’elle est capable de faire !

Il ne se trompait point. Mme d’Harpagon n’osa intervenir. Elle aussi, à la fin, semblait domptée par les coups acharnés du sort. Elle se laissait aller…

Le jour échut, à la fin, que le père de M. Joseph Meyer avait annoncé pour sa visite. L’heure en fut accueillie par son fils, par tous les habitants des Vergeais, dans un sentiment d’espoir pareil, quoique les causes en fussent, pour chacun, différentes. Dans l’esprit débile, mais droit, de M. d’Harpagon, il ne subsistait plus guère qu’un seul désir susceptible de le jeter à l’action ; il devait quinze mille francs à Pellegrin, qui s’était généreusement comporté envers lui, avait évité à Cléante un déshonneur public et irrémissible : et sans doute l’expertise de M. Léon Meyer allait-elle lui procurer les moyens d’acquitter cette dette dans un court délai. Son cœur honnête et délicat s’en félicitait. Il se disait aussi : « Il restera peut-être ensuite quelque chose, un peu d’argent qui me permettra durant quelques jours ou quelques mois de ne pas songer au lendemain. Un répit, mon Dieu, un répit ! Je n’en demande pas plus à la Providence. Je suis vieux : après moi le déluge ! » Ainsi l’égoïsme du vieillard se mêlait à la noblesse de son souci. Mme d’Harpagon, de son côté, s’applaudissait, plus terre à terre, et cédant à ses anciennes habitudes, d’avoir à posséder, à serrer une somme, quelle qu’elle fût, mais la plus importante possible. Ses instincts de fourmi lui prêtaient presque de l’imagination. Elle se sentait renaître, elle était plus active encore que de coutume, et bousculait Marie Larchant. Il y eut, sous sa direction, avec sa participation, nettoyage particulier et général. Il fallait que les choses fussent présentées dans tout leur mérite, dans l’éclat d’une propreté sans tache. On passa sur le bois des sièges, et sur tous les meubles, un linge humecté d’eau de potasse, on épousseta le fond des fauteuils, les coussins une fois enlevés et battus, on lava les housses, on les remit. Tous les cuivres furent nettoyés, — même ceux qui eussent dû conserver la dignité de leur patine ! Louis, le métayer fut prié, — Mme d’Harpagon elle-même prit l’engagement de lui payer ses journées, — « d’écruauder » et de ratisser les allées du parc, de tailler les buis. Marie Larchant disait : « Si c’était qu’on va recevoir le roi, on n’en ferait pas davantage ! » Élise contemplait avec détachement ces préparatifs. L’avenir des siens ne la concernait plus, elle était résolue à les livrer à leur destin et à s’en séparer. Mais ne doutant point que le professeur n’entreprît M. Léon Meyer sur les espérances qu’elle lui avait permis de nourrir, et qu’il avait la joie immense de pouvoir envisager comme ambitieuses jusqu’au sublime, à l’impossible, elle frémissait d’impatience : ce jour aussi, pour elle, pouvait être décisif.

Elle ne se trompait pas. M. Joseph Meyer voulait brûler ses vaisseaux. Il partit à pied, de bonne heure, pour Mailly, afin d’y retenir la voiture de Perronneau, qui devait ramener son père.

Il avait plu la veille et une partie de la nuit. Mais le vent avait changé, un aigre vent de nord-est, qui avait durci la terre et glacé les flaques des ornières. Les innombrables gouttes d’eau suspendues aux aiguilles des sapins, dans le petit bois, luisaient toutes pâles, gelées, telles de petites lampes électriques en plein jour ; ou bien, dans la pénombre, plus loin sous les arbres, traversées d’un rayon de soleil, c’étaient des pierres précieuses, des diamants, des milliers et des milliers de diamants pour un collier de noces. Les routes étaient glissantes, verglassées. Joseph Meyer, à chaque embardée où le jetaient ses pas mal assurés, souriait, parfois levant les bras. « Je danse, s’affirmait-il, je danse ! Je fais le bal à moi tout seul ! » Il se trouvait dans un de ces heureux états d’esprit où tout ce qui vous arrive est une cause de volupté. A la fin, fatigué, il s’engagea dans l’herbe rêche, rendue cassante par le gel, pour affermir sa marche. Un pic vert, — un bocque-bois, comme on dit dans le pays, — qui ne l’avait pas entendu, lui montra un instant l’éclat diapré, exotique, de son plumage, et s’envola, tout près de lui. « Sur ma droite, constata le jeune homme, sur ma droite ! C’est bon signe ! Et hier, sur le chemin, une charrette qui rentrait du foin m’a couvert de paillons mouillés, couleur d’or. Bon signe encore ! » Cet incrédule, dans son exaltation, avait en ce moment besoin de croire aux présages — et son père, juif d’Alsace, superstitieux comme un Oriental, dans son enfance les lui avait tous fait connaître.

Ce fut donc dans des dispositions parfaitement heureuses, la conviction que tout s’allait arranger au mieux de ses désirs, qu’il parvint à la gare, après s’être arrêté chez Perronneau. Le double poney attelé à la voiture, qui était découverte — Perronneau ne possédait que celle-ci, qui servait hiver comme été, par tous les temps — avait l’air de s’amuser lui-même de ce beau froid, du beau soleil, de toute la gaîté du ciel et de la terre. Arrêté devant la gare, il frappait de ses quatre sabots, l’un après l’autre, il avait l’air de dire : « Est-ce qu’on ne va pas courir un peu ? Dépêchez-vous ! » Le train, par extraordinaire, arriva presque à l’heure, et M. Léon Meyer en descendit, sous une vaste pelisse de fourrure, largement confortable, et tenant un tout petit sac de voyage qui l’était beaucoup moins, du genre de ceux où les courtiers en bijoux portent leur précieuse marchandise. Cela fermait avec une serrure à secret, cela ne pouvait rien contenir, qu’une brosse à dents ou des diamants. Il baisa son fils sur les deux joues, devant le chef de gare, devant l’unique facteur et tous les voyageurs, ce qui embarrassa quelque peu le professeur ; mais son père avait accoutumé de se livrer à ces effusions magnifiques, ostentatoires, avec les personnes de sa famille, et ses amis même. C’est un usage venu de loin, à travers les siècles, du fond des plaines de Chanaan ou de Mésopotamie, du plateau aride où Jérusalem attend sa résurrection. Salomon dut accoler de la sorte ses trois cents fils, et Hiram, roi de Tyr, sans compter la reine de Saba. Mais, dès que Perronneau, remonté sur son siège, eut ramassé les guides avec une indifférence professionnelle, claquant des lèvres et faisant mine de tirer le fouet de sa glissière, sans le sortir, pour exciter le petit cheval, M. Léon Meyer aborda les affaires incontinent et sans plus de cérémonies. Il avait un fort accent alsacien.

— J’ai bien compris tes lettres, dit-il, à son fils, je les ai relues, elles sont là…

Il allongea un petit coup, du bout des doigts, sur son sac.

— … Ces personnes, ces Harpagon, sont tes amis. Ça me fait plaisir. Il faut connaître des chrétiens autrement que dans le commerce, c’est une bonne chose, une très bonne chose. Il faut savoir obliger… Et ça sert toujours. Dans toutes les provinces, il y a encore des affaires, des tas d’affaires, dans ces vieilles maisons. Partout. Seulement on ne sait pas. Il faut avoir l’occasion de visiter, et, pour visiter, il faut être présenté ! On pourra demander ça à tes amis…

Joseph eut un petit mouvement, qui n’était point de plaisir : il n’avait pas pensé à ce résultat du voyage de son père. Et pourtant, il connaissait cet homme pratique et entreprenant.

— … Je m’arrangerai, continua M. Léon Meyer. Ne t’occupe pas de ça. Il faut savoir demander. Ceux qui ne savent pas demander sont des imbéciles. Ils ne réussissent pas, c’est bien fait… Maintenant, tu me dis que ces amis sont de vrais amis, que tu t’intéresses à eux. C’est bien, c’est très bien ! Ça prouve que tu as su gagner leur confiance, c’est une bonne note pour eux et pour toi. J’aime ça. Je leur estimerai leur mobilier au plus juste prix… Ça doit être comme partout, hein ? Tu sais assez le métier pour t’être rendu compte ? Quelques bonnes pièces, des pièces vendables, au milieu de rien, de rien du tout. Et ils ne savent pas, ils se font des idées. Des idées fausses ! Ils exagèrent la valeur de certaines choses parce qu’un idiot d’amateur, ou quelqu’un de trop poli, leur a donné des illusions. Ou bien, c’est à cause du souvenir de ce qu’ils ont payé une machine qui ne vaut pas un clou. Il ne faut pas les contredire : ils se figureraient qu’on les vole… Il faut faire un prix moyen : plus cher, un peu plus cher, pour leurs saletés, moins cher, pour ce qui a de la valeur. Comme ça, on s’y retrouve. Honnêtement, je t’assure. Mais oui, honnêtement !

— Papa, répondit Simon, je t’ai demandé de prendre leurs intérêts. C’est moi qui y ai intérêt, un grand intérêt. Je ne t’ai pas expliqué…

— C’est entendu ! C’est entendu !… L’expertise au plus juste prix, et un droit d’option pour nous si les pièces ne dépassent pas le prix indiqué… Et je te garderai ta commission !

— Ma commission ?… interrogea le fils.

— Bien sûr, bien sûr, ta commission ! Tu me fais faire une affaire, tu en profites. C’est dans l’ordre, c’est légitime. J’en tiendrai compte, de ta commission, pour évaluer…

— Papa, interrompit Joseph, je ne veux pas de commission ! C’est plus sérieux que ça, je ne t’ai pas dit, mais c’est plus sérieux !…

— Tu refuses ta commission ! Mais je serais déshonoré, si je ne la donnais pas à mon propre fils, si je profitais sur lui !

— Je te dis que c’est plus sérieux, je te dis que tu ne peux pas comprendre, coupa son fils, impatient, inquiet. Il faut que tu sois gentil, généreux, désintéressé. C’est pour moi, pour moi…

— Qu’est-ce que tu veux dire, interrogea le père Meyer, choqué. Pour toi ? Je serai obligeant, très obligeant, c’est promis… Mais c’est une affaire, voyons, c’est quand même une affaire !

— Non, papa, protesta Joseph, ça ne peut pas être une affaire. Je t’aurais dit que ça ne devait pas être une affaire, même avant !… mais maintenant !…

Et il avoua — non, il proclama le beau secret, le beau mystère. Son grand amour, son ravissement, son espoir. Il ne regardait pas la figure du vieux, de peur qu’elle ne le glaçât, l’empêchât de parler :

— Tu la verras, tu la verras ! Alors tu comprendras. Moi, Joseph Meyer, je puis épouser Mlle d’Harpagon, j’en suis sûr, sûr ! Et je la veux ! Et elle le voudra, j’en suis sûr !

M. Léon Meyer laissa passer entre ses lèvres un petit sifflement. Il introduisit frileusement ses deux mains dans les manches de sa pelisse parce qu’il avait froid sous ses gants. Le double poney trottait sur la route plate, et l’air cinglait.

— Tu veux épouser une fille des Goïm… Tu ne l’as pas subornée ?…

— Oh ! père ! protesta Joseph.

— « Si quelqu’un suborne une vierge qui n’était point fiancée, cita le père Meyer, et couche avec elle, il faudra qu’il paie sa dot, et la prenne pour femme. Si le père de la fille refuse de la lui donner, il paiera l’argent qu’on donne pour une vierge »… Est-ce le cas ?

— Père !…

— Joseph, continua le vieux, tu prendras une vierge d’entre ton peuple. Car tu ne dois pas faire offense à ton peuple ! Ainsi a parlé l’Éternel, qui sanctifie. Un juif doit épouser une juive, il ne peut épouser qu’une juive ! Es-tu fou ?… Prends ta commission, Joseph, prends ta commission — et ne me parle plus de ces sottises !

Pour la première fois, M. Joseph Meyer devait s’asseoir à la table des Harpagon. Aux Vergeais, après avoir envisagé la situation mûrement et sous toutes ses faces, on n’avait cru pouvoir en agir autrement avec M. Léon Meyer, qui venait de Paris tout exprès pour dispenser les conseils de son expérience, et dont on attendait assez pour qu’il fût jugé nécessaire de le traiter avec courtoisie : si l’on accueillait le père, on ne pouvait éviter de recevoir le fils avec lui. Élise n’avait point pris part à ces débats, qui furent assez mystérieux : on se méfiait d’elle. D’ailleurs elle avait appris la nouvelle de cette décision avec une froideur apparente. Sa résolution, dès longtemps arrêtée, était de vivre auprès de ses parents comme si elle n’eût pas été présente ; ou du moins de corps seulement, non point de volonté ni d’intelligence. Elle n’ouvrait la bouche, ne semblait s’éveiller que si M. Joseph se trouvait là. Alors son père malgré sa résignation, plus affaissée que stoïque, d’attendre les événements, quels qu’ils fussent, et de ne pas intervenir, la considérait avec inquiétude, sa mère avec une irritation qui paraissait toujours près d’éclater, et n’éclatait point. Puis Mme d’Harpagon se réfugiait dans le domaine où régnait, sous sa direction naturelle et légitime, Marie Larchant. Il y avait bien longtemps que les d’Harpagon n’avaient invité personne à un repas un peu prié. Leurs embarras, autant que les instincts d’économie de la maîtresse de la maison, en étaient la cause. Il avait donc fallu tirer des armoires, des dressoirs, une vaisselle, une argenterie, une verrerie dont on ne se servait jamais. On les tenait pour infiniment précieuses, et l’on n’avait point tout à fait tort. Il y a ainsi, dans presque toutes les maisons campagnardes, de petits trésors qui dorment, auxquels on n’ose toucher. Il y a aussi des choses médiocres, ou franchement laides, auxquelles on attache le même prix. Car ce n’est pas le goût qui suscite ce respect, mais une sorte de tradition, parfois des préjugés, presque des superstitions, héréditairement transmis. Il en allait de cette sorte sur la table dressée avec scrupule par Mme d’Harpagon. Des assiettes de Tournai « à la mouche », de cette espèce qui est le moins estimée, dominées par deux compotiers de verre fort commun, emplis de confitures, — abricots et groseilles framboisées, — heurtaient, en contraste peu fortuné, la belle soupière en vieux Rouen muée en surtout, garnie de ces affreux « plumets », qui, dans nos provinces, surtout en hiver, remplacent trop souvent les fleurs absentes. Les assiettes à dessert en vieux Marseille à dessins jaunes, d’un esprit, d’un fini presque introuvables, avaient de quoi réjouir l’œil d’un connaisseur. Enfin, Mme d’Harpagon avait préparé, sur une petite table Louis XIII à pieds tors, le service à café, en porcelaine de Sèvres Empire : ce beau Sèvres dur, sonore comme du cristal, de couleur d’or, qui fait pardonner à Brongniart le crime d’avoir banni de notre manufacture nationale les grasses pâtes tendres du XVIIIe siècle, dont la couverte s’accommodait si bien de toutes les fantaisies de la plus riche et harmonieuse palette.

Comme elle mettait la dernière main à ces apprêts, la voiture qui amenait l’hôte attendu se fit entendre, s’arrêta devant le perron, et M. Léon Meyer en descendit le premier, toujours enveloppé de sa somptueuse pelisse, tenant son petit sac à la main. Ce fut comme si le froid du dehors entrait avec lui dans le vestibule dallé en pierres de liais, décoré, depuis soixante ans, de massacres de chasse, têtes de cerfs et de sangliers, et d’où l’escalier à rampe de chêne s’en allait, tout droit, jusqu’à la moitié de l’étage. Son fils avait l’air, selon l’expression qu’employait fréquemment à son sujet M. d’Harpagon « de quelqu’un comme tout le monde ». Il ne détonnait pas, il pouvait demeurer inaperçu, jusqu’au moment que sa conversation, qui était variée, adroite, intelligente, le distinguait de façon agréable. A tout prendre, il pouvait passer pour un Français semblable à tous les Français de bourgeoisie moyenne et d’un milieu cultivé. Le moins qu’on pût dire de lui, sans pécher par un excès de sympathie, est qu’il était supportable. Et, dans un monde soucieux des choses de l’esprit, le jugement eût été plus favorable… Dépouillé de ses lourdes fourrures, mais gardant toujours à la main son sac, dont il semblait que, par méfiance ou habitude, il ne pût se résoudre à se séparer, son père apparaissait fort correctement vêtu, — mieux que ce jeune homme qui descendait de lui, avec plus de recherche, — il était propre, décent ; et toutefois, il émanait de lui on ne savait quoi de grossier, d’intolérable — de fétide. Il n’était pas « appareillable », il n’était pas assimilable, on ne savait qu’en faire, où le mettre, on ne savait en lui ce qui éloignait, repoussait davantage, de son audace naïve, étalée, pourtant inconsciente, ou de son obséquiosité. Il y avait son accent, il y avait ses plaisanteries mêmes, parfaitement déplaisantes, et où il se complaisait. Il y avait les caractères physiques de sa race, accusés, éclatants, exagérés — et voici que, contemplant son fils, on croyait retrouver en lui tout cela, qu’on n’y avait jamais vu ! Élise en fut épouvantée, M. d’Harpagon interdit. Mme d’Harpagon ricana à son oreille : « Je l’avais bien dit ! Je l’avais bien dit ! »

Pour M. Léon Meyer, insoucieux de ce que l’on pouvait penser de lui, il les avait à son tour pesés tous trois, d’un regard froid et commercial. Le père ? Un brave homme, mais comme il y en a tant. Le néant. Pas de volonté. Fatigué, ne souhaitant rien que son repos, ne voulant plus se soucier de rien que son repos. Mme d’Harpagon ?… Rien que de petits calculs, de petites économies. Elle discuterait, mais sur des détails, et ne saurait se défendre utilement. Surtout son regard s’appesantit sur Élise, avec un si froid cynisme qu’elle eut l’impression d’en être déshabillée, violée : « Elle est belle, très belle. Et elle a une tête sur les épaules. Mais orgueilleuse, sensuelle. Ce n’est pas ça qu’il faut à Joseph, ni à moi. Surtout à moi ! Je ne m’entendrai jamais avec cette belle-fille-là… Mon fils a perdu le sens !… »

Ce fut, des deux côtés, un moment de gêne presque physique, et qui ne se dissipa guère. On passa dans un des deux salons les quelques minutes qu’il fallait pour que le déjeuner fût annoncé. Tout le monde sait avec quelle impatience, qui ne vient point des exigences de l’estomac, les gens mal assortis par le hasard ou la nécessité attendent le moment d’un repas. Car manger, cet acte inévitable et quotidien qui s’appelle manger, leur donnera une occupation pareille dont, — comme un homme en train de se noyer prie pour rencontrer une branche, n’importe quel objet flottant, à quoi se raccrocher, — ils espèrent qu’elle leur inspirera un esprit commun, et aussi fera couler le temps plus vite. Élise n’osait regarder le jeune professeur ; elle détournait les yeux, ne lui répondait point. Elle était dans un désordre mental inexprimable et désastreux, elle voulait se demander : « Est-ce possible ? Est-il bien son fils ? Et puisqu’il l’est, pourrai-je ?… » Le malheureux ne concevait rien à cette froideur, à cet éloignement subits. Il était habitué à son père, ne le voyait plus tel qu’il était ; il l’aimait, d’ailleurs, et, pour un certain ordre de qualités qu’il estimait méritoires, l’admirait. De plus, ainsi qu’il peut arriver, il était disposé à croire que tous les pères diffèrent de la sorte de leurs fils, et que cela n’a pas d’importance.

M. d’Harpagon essayait d’imaginer des sujets de conversation innocents et généraux. Sa femme, avec une implacable perfidie, découvrait dans cette scène des motifs d’amusement sans cesse renouvelés ; son esprit pratique, avide, la portait aussi à vouloir qu’on commençât, le plus tôt qu’il se pouvait, l’expertise qui justifiait la présence de cet hôte incongru. M. Léon Meyer ne demandait pas mieux. Il ne songeait même qu’à cela, il inventoriait déjà du regard. C’était bien ce qu’il avait prévu : un mélange de pièces assez intéressantes et d’objets ridicules ou misérables. Pour un autre que lui, cela eût été touchant. C’est ce que nous avons tous vu, c’est dans ce disparate, légué par des siècles de bon goût, puis d’appauvrissement, d’ignorance, de fausses conceptions du confortable à bon marché, que tant de Français ont vécu. Pour M. Léon Meyer, il discernait là seulement ce qui valait quelque chose, et ce qui ne valait rien.

… Sur la cheminée en brèche rouge et blanche, sculptée largement, dans le milieu de son manteau, d’une belle et simple coquille, une pendule Louis XVI charmante, à colonnettes réunies par des chaînes minuscules, le cadran surplombé par une lyre en argent terni. Et, de chaque côté, des vases d’albâtre, rapportés d’Italie par un jeune ménage malencontreux, après un voyage de noces, sous Louis-Philippe ou le second Empire. Une somptueuse console Louis XIV, dorée, sculptée en plein bois, humiliée d’un buste de Napoléon Ier en biscuit de Sèvres, posé sur un socle en peluche rouge, hideux, blessant, entre deux lampes Carcel hors d’usage, en tôle peinte. Un miroir magnifique, en écaille et argent, auquel on avait suspendu des photographies de famille, aux cadres également d’écaille, mais de fausse écaille, et de plus en plus petits, comme une queue de cerf-volant. De beaux fauteuils, des chaises tapissées de « verdures » du XVIIIe siècle, dont les dossiers portaient chacun un antimacassar, au crochet… M. Léon Meyer s’exprima sur tout cela avec une franchise tranquille et qui, ce qu’il faut remarquer, ne parut point importune. Son expérience, son autorité lui donnaient à cet instant l’air d’un général qui passe une revue. Il n’était plus si pénible à entendre, à voir : un homme qui sait son métier, et le fait, sous vos yeux, si vulgaire qu’il soit, prend un autre aspect ; il devient acceptable. L’atmosphère, quand on passa dans la salle à manger, semblait légèrement éclaircie, purifiée. On respirait plus à l’aise.

Les principes d’économie de Mme d’Harpagon ne se pouvaient par bonheur, au déjeuner, manifester de façon évidente qu’aux yeux d’une femme, et il n’y en avait point qu’Élise qui était de la famille. Ils se trouvaient assez proprement dissimulés. Il y avait, pour débuter, un de ces soufflés au fromage qui ne coûtent guère, et font leur petit effet ; un poulet, assez maigre en vérité, comme toutes les volailles qui ne sont point artificiellement engraissées, n’ayant connu que le grain que lui avait chichement distribué Marie Larchant dans la basse-cour, et servi avec des pommes au beurre ; enfin cette éternelle ressource des repas campagnards : un pâté de lièvre en terrine, et une salade de chicorée. M. d’Harpagon soupira : le lièvre de cette terrine était un des derniers qu’il eût tués sur ses terres, qu’il tuerait jamais. Cependant, il sut dissimuler ce sentiment amer. Le déjeuner se terminait par un riz au lait, entremets de tout repos, qui se conserve, et que maîtres et domestiques peuvent « finir » le lendemain. Il y avait les pommes, les poires du potager, fort honorables ; et M. Léon Meyer, qui avait sans périphrases remis à sa place, autant dire à rien, la faïence de Tournai « à la mouche », loua généreusement, et sans restrictions, le service à café en Sèvres, la soupière en Rouen, les assiettes de vieux Marseille. D’ailleurs cette salle à manger, avec d’autres belles faïences anciennes de Moustiers de Nancy, suspendues au mur, son vieux mobilier Louis XIII un peu rustique, restait la pièce la plus harmonieuse de la maison, pour ce motif qu’elle était celle que les dernières générations des Harpagon avaient le moins modifiée ; persuadés, par chance, qu’une salle à manger est toujours bien telle qu’elle est, pourvu qu’on y puisse manger ! Les chaises seules, des chaises « Renaissance » achetées quarante ans auparavant à Dijon, la déparaient ; mais, quand on s’y était assis, cela ne se voyait plus.

M. Léon Meyer avait encore en main son petit verre de marc, brûlé dans la propriété, et d’une antiquité respectable, que Mme d’Harpagon, à qui sa passion prêtait de l’intrépidité, lui suggérait de commencer son estimation. Le vieux, plus lent tout à coup dans ses mouvements, sa voix moins délibérée, cligna de l’œil. Il fallait d’abord lui laisser voir, bien voir ! Il dirait son opinion après… Mais il tira son calepin, y inscrivit les Rouens, les Moustiers, les Marseilles, retourna dans le salon où on l’avait reçu, fit la récapitulation de ce qu’il y avait déjà remarqué, passa dans les autres pièces, suivi de son fils, de toute la famille Harpagon, d’Élise elle-même. Et c’était toujours la même chose… Les inévitables turqueries de bazar, en satin commun, brodées en faux or, rapportées d’Orient par un parent voyageur comme des choses sans prix. Mais tout près, sous les pieds, ou sous des tabourets en tapisserie, — on ne saurait croire combien il y a de tabourets dans les maisons de province ! — des tapis de pied, carrés pour la plupart, pas bien grands, mais si sûrs de dessin, si frais et riches encore de teintes !… Contre un papier de muraille peint à la main, de façon ingénue et rare, comme on en fit sous le Directoire, mais décollé par l’humidité, tombant en lambeaux, un Harpagon-Cléante, qui aimait les chevaux, qui avait dépensé une fortune en chevaux, avait par surcroît planté des clous par douzaines, pour accrocher des lithographies de chevaux ; chevaux de sang en pleine course, chevaux tenus par leur groom, chevaux attelés, chevaux à l’écurie. Un imposant et pourtant minutieux cartel de Boule, Louis XIV, couronné d’un héraut soufflant dans une conque d’or, tout en écaille et cuivres ciselés, entre deux gravures : Après l’orage, et le Départ du conscrit. Un beau lit Louis XIII, à colonnes, mais sans son baldaquin ; et, tout près, un paravent décoré de gravures de modes qu’on avait, les soirs d’hiver, patiemment découpées à coups de ciseaux. Une table à ouvrage Directoire au pied en forme de lyre, dont le tiroir abritait comme un trésor le tapis où la mère de M. d’Harpagon avait coutume de broder la signature des amis et des visiteurs, avec leurs armes et leurs devises. Des vases en vieux Paris, ridicules et attendrissants, qui contenaient, jalousement gardés sous globe, des fleurs et des fruits artificiels. Et partout, dans toutes les chambres, jusque dans les antichambres, des tables de nuit, chacune d’un modèle et d’un style différents, à glissière, à vantaux, en manière de colonnes antiques, d’encoignures, de tables à ouvrage, comme si en province, durant des siècles, le génie des ébénistes se fût consacré uniquement à fabriquer des tables de nuit et à en dissimuler, par pudeur, la destination !

Et la famille d’Harpagon suivait toujours, de pièce en pièce, M. Léon Meyer qui prenait des notes, insensible, imperturbable ; elle-même de plus en plus glacée par ce long piétinement dans des chambres désertes et sans feu ; le cœur serré, aussi, car elle voyait ce qu’elle n’avait jamais vu : dans quelle inharmonie, quelles erreurs, elle avait vécu sans jamais s’en apercevoir, et combien peu de choses, parmi tant de choses, méritaient qu’on les considérât.

Il y avait aussi, dans une de ces chambres, un tableau représentant un paysage romantique et fabuleux, avec des cascades, des monts, des rochers, un monsieur et une dame échangeant leurs serments ; tout cela par un clair de lune — et, à la place de la lune une horloge à poids.

Pour la première fois, M. Léon Meyer se dérida.

— Ça aurait de la valeur, ça… Ça aurait de la valeur, si la peinture était du douanier Rousseau !

Ils étaient si découragés qu’ils acceptèrent de rire, lâchement.

Par degrés insensibles et rapides leurs sentiments, au cours de cet examen, avaient changé. Pour tous ces objets, dont un si grand nombre évoquait pour eux un souvenir, ils n’avaient plus de souvenirs. Ils ne se souciaient, en ce moment, que de ce qu’ils pourraient en obtenir. Ils étaient comme le joueur à qui l’on a prêté de l’argent sur un bijou, et qui le regarde courir, avec la petite bille d’ivoire, sur la roulette d’une ville d’eaux.

M. Léon Meyer redescendit dans le salon. Sans enlever sa pelisse, qu’il avait endossée pour affronter la température glacée de l’étage, qui n’était pas chauffé, il fit un calcul rapide.

— Je vais vous faire bien plaisir, dit-il, je vais vous faire bien plaisir !…

Avec sa mine basse, son accent de juif alsacien, plus fort que jamais, il n’était agréable ni à voir, ni à entendre, et cependant on demeura suspendu à ses lèvres, on lui sourit :

— Votre vaisselle… Toutes ces petites machines, dans la salle à manger, dans les armoires, sur les murs… Il y a des choses qui ne valent rien, mais les Marseilles, les Moustiers, les Rouens !… C’est très joli, très joli !… J’en donnerai bien cinq mille francs !

L’espoir gonfla les poitrines. Si ces petites choses valaient tant d’argent, tout le reste, alors…

— Oui, oui, les faïences, les porcelaines, c’est de bonne vente, c’est recherché, on s’en débarrasse facilement… Maintenant, il y a ce meuble Louis XVI en tapisserie, avec le canapé, les fauteuils. C’est gentil, c’est gentil… deux mille cinq cents !

La déception, l’angoisse, se glissa dans leur cœur. M. Léon Meyer les avait amorcés. Il jouait avec eux maintenant comme un vieux chat avec de pauvres petites souris.

— Il y a aussi les tapis. Trois tapis. Les autres… s’ils étaient de la Savonnerie… Mais ce sont quand même de bons petits tapis français, anciens, pas trop abîmés… trois mille !

… Il arrivait à un total de vingt mille cent francs. Vingt mille francs pour tout le mobilier de cette maison qui avait abrité les Harpagon, les avait vus naître et mourir depuis trois siècles et demi ! Il ajouta :

— C’est le prix ! C’est le prix que je paierais tout ça, à l’Hôtel ! A l’Hôtel je n’irais pas plus loin. Vous pouvez passer par l’Hôtel, y envoyer ce mobilier, vous êtes libres. Ici, par le notaire faisant office de commissaire-priseur, ça descendrait plus bas… Mais vous êtes les amis de mon fils. Je veux qu’il soit content de moi, mon fils, content !… Vous aussi. Je vais majorer, le plus que je peux : vingt-cinq mille !

— Vingt-cinq mille francs ! cria Mme d’Harpagon, irritée. Mais j’ai vu, monsieur, un meuble de salon, comme celui où vous êtes assis, vendu huit mille !

— C’était de l’aubusson, madame, et ces verdures ne sont pas de l’aubusson… Et on n’achète pas le prix qu’on vend. Je fais mon commerce, je sais mon commerce. Je paie comptant, je vends quand je peux, j’ai tous les risques. Je vous fais une offre honnête — et, c’est entendu, vous n’êtes pas forcés de l’accepter. Elle vaut pour trois mois : si vous trouvez mieux avant…

— Mais le portrait de Largillière !

— Ça, un Largillière !… Bon petit tableau d’un élève… second choix… troisième, même…

— Mais le nécessaire de toilette de Napoléon Ier, l’armoire de la buanderie !

— Le nécessaire ? Une curiosité ; mais pas de valeur réelle… L’armoire, vous pouvez vous procurer la même, chez tous mes confrères, pour quarante francs…

Mme d’Harpagon entraîna son mari dans la salle à manger.

— C’est un voleur ! c’est un voleur !

— Tu crois ?… répondit le pauvre homme.

— Un voleur ! Et sa canaille de fils est son associé, son complice !

— D’autres, répliqua tristement M. d’Harpagon, seraient-ils plus honnêtes, ou plus généreux ?

Il songeait : « J’aurai de quoi payer Pellegrin, et encore dix mille francs… Et ce sera fini, fini !… »

Le vieux pendant ce temps disait à son fils :

— Ils réfléchissent. Ils accepteront. Ils auront raison… Je ne les ai pas mal traités. J’ai offert tout de suite ce que j’aurais pu faire après marchandage, je t’assure.

— Mais tu en tireras le double ?

— Eh bien ? fit-il, tranquillement. Oui… Et au bout de combien de temps… Non, c’est bien comme ça. Réellement, c’est bien comme ça !

— Mais, puisque je ne veux pas de commission !

M. Léon Meyer haussa les épaules.

Mme d’Harpagon revenait, avec son mari.

— Monsieur, dit-elle, il y a tout ce dont vous n’avez point parlé !…

— Si je n’en ai point parlé, répondit M. Meyer, c’est que je n’en veux pas… Oui, oui, ajouta-t-il, d’un air consolant, ça peut avoir une valeur. Ici. En faisant une vente ici, vous en obtiendrez davantage.

— Et puis, continua Mme d’Harpagon, vous n’avez pas tout vu. Il y a le grenier. On a mis tant de choses, au grenier, depuis que les Harpagon habitent cette maison, depuis qu’ils l’ont fait bâtir. Des choses qui peuvent vous intéresser…

Elle avait décidé : « C’est un moyen de continuer la conversation… Si l’on pouvait tirer de lui quelque chose de plus ! »

Car tel était le caractère de Mme d’Harpagon ; celui de beaucoup de femmes de toutes les classes, encore aujourd’hui, chez nous. Obtenir, en sus du marché offert, quelques sous, quelques centaines de francs, lui eût semblé une victoire, et elle eût affirmé : « C’est moi qui ai gagné cela !… »

M. Meyer acquiesça. Il voyait bien son jeu, ça lui coûterait un peu plus ; pour ne pas marchander, ne point céder quelque chose, il faut s’en aller tout de suite. Mais il se résigna, voulant montrer à son fils la meilleure volonté. Il avait aussi l’insatiable curiosité du métier, il aimait tout voir, il faisait sa part à la chance, au jeu : « Tout est possible, rien n’arrive jamais ! » Mais l’on agit comme si tout pouvait arriver.

Ce grenier amusa son fils. Avec sa haute charpente en incorruptible châtaignier, ogivée comme la nef d’une cathédrale, il était tout en coins et en recoins ; et parfois, gravissant une échelle dont il se fallait méfier, on découvrait d’autres coins, d’autres recoins, des étages perdus, dissimulés, au-dessus de ce suprême étage. Certaines parties en semblaient vides, nues, presque trop propres. On y respirait une odeur vivante, des moineaux, surpris, battaient des ailes contre les solives. Alors, baissant les yeux, on distinguait sur le plancher balayé des monceaux d’orge et d’avoine ; suspendues aux solives, des guirlandes d’oignons, des gerbes de fenouil. Il y avait des galetas, où jadis, sur le foin, avaient couché les moissonneurs, les aoûteux, aux jours de grande presse, en été. Il y avait enfin ce que Mme d’Harpagon nommait « le capharnaüm ». C’était, à l’aile gauche de cette vieille demeure qui, sous le chapeau de ses toits abrupts, paraissait immense, un grenier presque aussi vaste que tous les autres, et fermé, traditionnellement, sans qu’on sût pourquoi, car nul jamais ne devait avoir envie d’y entrer, d’une lourde porte fixée à l’un des chambranles en torchis par un cadenas imposant, mais si rouillé que, sans se soucier d’en demander la clef, M. d’Harpagon en fit céder la serrure d’une seule pesée de ses faibles mains. Sifflements furieux de rats qu’on dérangeait. Chauves-souris réveillées, aveuglées par la lumière des jours pratiqués dans la toiture. Poussière grise, sur le sol, si épaisse que les pas ne s’entendaient plus. Et, entassé plus haut que la taille d’un homme, de tout, de tout !

Une infinité, un encombrement déconcertant, décourageant, de boîtes en carton. Des cartons à chapeaux, des cartons à toilettes. Et de tout encore, dans ces cartons. Des guenilles et des vêtements, assez bien conservés, de toutes les époques ; depuis des costumes de chasse en lambeaux, des jupes dont n’eussent pas voulu les pauvresses d’un asile, jusqu’à des gilets, des vestes, des coiffures paysannes, discrets et charmants. Des jouets d’enfants, brisés. Des boutons de redingote, de pantalon, des agrafes dépareillées, par centaines. Puis des coffres en bois, en fer-blanc, en peau de vache avec ses poils, emplis de livres, de papiers mangés aux vers. Des tables de nuit — encore des tables de nuit. Quelques-unes avec ce qu’on pouvait s’attendre à y trouver, fêlé, cassé. Des lits de fer, au fond crevé. Des ressorts de sommier. Une coiffeuse Empire, exquise, une bibliothèque Louis XVI, en bois de rose, en mauvais état, mais dont M. Léon Meyer dit pensivement : « Il faudra aussi me la faire descendre ! » D’un air d’ennui et de dégoût profonds, M. d’Harpagon suivait, sans toucher à rien.

Cependant, par désœuvrement, de sa canne, qui ne le quittait jamais, il frappa il ne savait quoi de grisâtre et d’écailleux qu’il aperçut, jeté sur ce qui devait avoir été, semblait-il, un fourneau de briques, hors d’usage.

— Tiens, dit-il, un caïman !

Mme d’Harpagon, dont l’imagination n’est point dévergondée, du regard mesura la bête.

— Oui, dit-elle, un petit crocodile… ou plutôt un gros lézard empaillé.

Jusqu’alors, au cours de cette exploration, M. Joseph Meyer s’était laissé traîner. Il ne prêtait attention à rien, s’égarait dans une rêverie confuse et fort noire. L’indifférence, la sécheresse de l’accueil qu’Élise lui avait réservé, depuis l’arrivée de son père, avait été pour lui une déconvenue mortifiante. La plus qu’exacte rigueur des évaluations de son père, qu’il attendait plus généreuses, l’avait achevé. Jugeant qu’il faisait ici mauvaise figure, il aurait voulu fuir, il ne savait où, mais bien loin, le plus loin possible… A peine, cependant, Mme d’Harpagon eut-elle prononcé ces paroles très ordinaires qu’il montra une agitation inattendue :

— Un lézard, cria-t-il, vous dites que c’est un lézard ?…

— Un lézard ou un crocodile, répliqua insoucieusement Mme d’Harpagon. Pour un lézard il est bien grand, pour un crocodile, assez petit…

Elle repoussa du pied cet objet méprisable.

— Oh ! attendez, supplia-t-il, attendez ! Je voudrais le voir, le mesurer…

Dressant l’animal à l’envers, sur sa tête, qui s’appuyait mieux au plancher que la queue trop faible, et qui pliait, il le maintenait contre sa poitrine.

— Vous allez vous salir ! protesta le bon monsieur d’Harpagon.

— Laissez ! laissez !… Il me va un peu plus haut que la moitié du corps… Ça doit faire trois pieds et demi, n’est-ce pas ?…

— Oui, accorda M. d’Harpagon ; ça doit faire à peu près ça… Mais qu’est-ce que ça vous fait ?

— Rien ! rien !… C’est un souvenir… Il est absurde, absurde !… Je vous demande pardon !

Mais ses yeux fulguraient. Il murmura :

— Et ce fourneau, ce fourneau !

— Oui, dit M. d’Harpagon, il ressemble à ceux dont se servent les demoiselles qui peignent sur porcelaine… Et, si je ne me trompe, c’est à cela qu’il a servi dans ma jeunesse. Mais on avait été le chercher ici… Il y a longtemps qu’il y était — avec des alambics, des cornues, je crois… Tenez, voilà encore une de ces cornues, dans un coin !

M. Joseph Meyer, qui était myope, s’agenouilla dans la poussière, pour contempler la cornue. Il semblait hors de lui-même. Pendant ce temps, son père, ayant dispersé des cartons et des cartons encore, — il y en avait partout, — disait :

— Ma foi, voilà une belle table ! Vous avez bien fait de me conduire ici… Une bien belle table d’un bon, d’un très bon Louis XIII !

Son fils bondit jusqu’à lui. Et, sans même regarder :

— Elle est en noyer ! Elle a douze pieds, en forme de colonnes torses, et peut se tirer par les deux bouts ! N’est-ce pas ? N’est-ce pas ?

— Oui, reconnut son père, oui… C’est une table à rallonges et à douze colonnes torses, une belle pièce…

M. Joseph Meyer fonça dans les cartons, les piétina, trébucha dans les malles en peau de vache, les lits de fer, s’embrouilla les pieds dans un ressort de sommier, se raccrocha comme il put à une autre malle en peau de vache, et cria, d’une haleine :

— Cherchez les six escabelles ! Cherchez les trois mousquets, le pavillon à queue ! Ils y sont, ils doivent y être. Cherchez tout !

— Il est fou ! fit M. Léon Meyer, sérieusement inquiet.

— Écoutez, haleta son fils, écoutez ! C’est la scène première de l’acte deux de l’Avare. Cléante, le fils d’Harpagon, a chargé son valet La Flèche d’emprunter quinze mille livres à un usurier nommé Simon — et La Flèche revient avec les propositions de ce M. Simon… Cléante paiera un intérêt de vingt-cinq pour cent…

— Bon ! bon ! dit son père, on sait ça…

— Oui, mais voilà la suite. Vous la savez aussi, la suite :

« Des quinze mille francs que l’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres ; et, pour le reste, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux, dont s’ensuit le mémoire — et que le dit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix qu’il lui a été possible. Savoir : « Une peau de lézard de trois pieds et demi, remplie de foin, curiosité agréable pour pendre au plancher d’une chambre.

« Plus, un fourneau de briques avec deux cornues, et trois récipients fort utiles à ceux qui veulent distiller ;

« Plus, une grande table en bois de noyer, à douze colonnes ou piliers tournés, qui se tire par les deux bouts, garnie par le dessous de ses six escabelles.

— … C’est celle-ci, constata M. d’Harpagon, il ne saurait y avoir de doute.

« … Un lit de quatre pieds, à bandes de point de Hongrie appliqué fort proprement sur un drap de couleur olive…

— … Je parie, dit M. Joseph Meyer, s’interrompant, que c’est celui que nous avons déjà inventorié, au premier étage. Il y manque le point de Hongrie, les six chaises, le pavillon à queue… Maintenant que nous avons retrouvé le reste, il nous les faut !… Cherchons ! cria-t-il, avec une sorte de fureur, cherchons ! Tout est ici ! Je suis sûr que tout est ici ! Cléante, en y arrivant, avait entassé dans ce grenier ces choses pour lui sans valeur, et dont le souvenir, la vue, l’importunaient. Nous devons les retrouver !

Ce fut une chasse acharnée, ardente — heureuse. M. d’Harpagon mit la main sur le luth de Bologne, garni de toutes ses cordes, ou peu s’en faut. Il l’allait délibérément jeter, négliger…

— Donnez ! lui dit M. Simon Meyer d’un air singulier.

Mme d’Harpagon retrouva le trou-madame, le damier, le jeu d’oie renouvelé des Grecs, et fort propre à passer le temps lorsque l’on n’a que faire. C’étaient d’aimables objets, dignes de la vitrine d’un collectionneur tout autant que le fameux nécessaire de Napoléon Ier. Les trois mousquets garnis de nacre de perle, avec leurs fourchettes assortissantes, découvertes par M. Léon Meyer, eurent moins bon accueil. Mais tout à coup, le professeur, dépliant une étoffe guenilleuse qui semblait servir d’enveloppe à d’autres guenilles, annonça, d’une voix triomphale :

— La voilà ! Je l’attendais, je l’espérais… La Tapisserie des Amours de Gombaut et Macée !

— Tu dis ? fit brusquement son père.

— … Les Amours de Gombaut et Macée… Un des panneaux, du moins, le numéro trois. C’est la Danse… Car Molière, quand il dit « Tapisserie » entend l’ensemble de toutes les tentures se rapportant au même sujet : il y en avait huit.

— Est-ce que, demanda timidement M. d’Harpagon…, est-ce que ça a de la valeur.

— Le panneau numéro deux, répondit M. Léon Meyer, évasif, se trouve au musée des Gobelins. Il a été payé deux mille cinq cents francs à l’Hôtel Drouot.

— Ah !… fit M. d’Harpagon, un peu déçu.

— Mais c’était en 1872 ! protesta M. Joseph Meyer, enflammé et scandalisé. Depuis, les prix ont décuplé, vingtuplé ! Et ce n’était qu’un panneau isolé. La série complète n’existe — et elle n’est pas d’une fabrication excellente ; celle-ci, de Tours ou peut-être même des Gobelins, lui est très supérieure — qu’au musée de Saint-Lô, provenant du château de Lanne, et on la considère pourtant comme d’une valeur presque inestimable… Nous devons la trouver dans le grenier, la série ! Il n’y a pas de raison pour qu’elle n’y soit pas, puisque nous avons découvert ici tout le reste !

Ce fut une recherche, un pourchas passionné. Parfois, on était déçu. On croyait découvrir une de ces tapisseries, et c’était autre chose. M. Simon Meyer ne s’en plaignait pas. On lui dénicha la tenture en point de Hongrie de la chambre à coucher, au moment que nul n’y songeait plus. Il la mit de côté, avec soin. Parfois aussi quelqu’un disait : « Je crois qu’en voilà une ! » et ne se trompait pas.

— Il nous en faut huit ! disait fiévreusement M. Joseph Meyer. Où en sommes-nous ?

Élise s’était distinguée. Elle en avait apporté trois. Longtemps le cinquième panneau, celui des Fiançailles, fit défaut. La nuit tombait. « Nous continuerons demain, » proposa M. d’Harpagon, fatigué… Mais dans l’un de ces étranges recoins, où l’on accédait par une échelle, le professeur finit par mettre la main sur ce panneau : il servait à fermer l’un des jours du toit, au nord-ouest, où la pluie et le vent pénétraient. Mais il était dans un état de conservation à peine inférieur aux autres.

— C’est inusable, disait son père, d’une voix pieuse, inusable ! Quand les vers ne s’y mettent pas, et qu’on ne s’en sert pas comme tapis de pieds…

La nuit était tout à fait tombée quand ils redescendirent avec leur butin. Ils étaient harassés, leurs mains étaient noires, leurs visages maculés, leurs vêtements avaient pris une apparence ignoble. D’un commun accord, ils résolurent de remettre au lendemain l’examen des tapisseries.

Les deux Meyer rentrèrent ensemble à l’auberge des Vergeais.

— C’est une trouvaille, tout de même, ne put s’empêcher de dire le vieux, une trouvaille ! Qui aurait pu penser…

— Combien crois-tu que ça peut valoir ? demanda son fils.

M. Léon Meyer ne répondit pas…

Le lendemain matin, au grand jour, tout le monde se rassembla au château. Une à une, dans leur ordre, on étala les tentures dans le plus grand des salons, dont on avait écarté les meubles. C’étaient des scènes champêtres d’une fraîcheur délicate dans les demi-teintes pour les personnages, sur un fond de verdure. Les encadrements variaient pour chaque panneau ; parfois des brebis paissantes et des instruments aratoires, des vases d’où s’épanchaient des fleurs et des fruits ; deux beaux chiens assis, qui semblaient soutenir le reste de la bordure. Des vers ingénus tissés à même la composition, en illustraient le sens. En huit tableaux, c’était toute la vie d’un couple d’amants rustiques, depuis ses premières années — un petit roman, une Astrée réaliste. Des jeux d’enfants, la chasse aux papillons, le dénichage des oiseaux avec ce tercet sournoisement gaillard :

Robin, avant que dénicher Fais dedans mon giron cacher Ce bel oiselet au bec rouge…

Puis, le jeu de boules qui, tout innocent qu’il paraît, est pourtant bien dangereux. Les vieux seuls y jouent sérieusement, les jeunes gens s’embrassent, même font mieux ou pire…

Bergères font tour de souplesse, En se jouant montrent leurs fesses ; Tels sont les plaisirs de nature !

Mais les vers, devenus presque illisibles, sont plus gaillards que l’image, qui demeure aimable et décente. Voici la gaîté du bal champêtre. Cornemuses, rebecs, hautbois. Une fille rattache son bas. Un beau garçon bondit vers sa danseuse : « Margot, Margot, plus haut la jambe ! »… Le repas après la danse, et ses galanteries primitives :

Alizon, c’est plaisant butin De tenir ton ferme tétin, Et baiser ta bouche vermeille. … Ah ! Dieu ! retire ta main. Garde que Robin ne s’éveille !

Pauvres vers naïfs, où sonne pourtant un écho, grec et français, de Ronsard et d’Anacréon. Et cela finira bien. Après de si grands désirs, si candidement montrés, Gombaut et Macée se fianceront, se marieront. Ils seront un jeune ménage de paysans, puis un vieux. Ils auront leur part de peines, comme de plaisirs — et la Mort viendra, avec sa faux…

Les deux Meyer et tous les Harpagon restèrent longtemps en contemplation devant leur découverte. A la fin le vieux Meyer soupira. On le regardait. Il alla s’asseoir, et se tut encore, méditant :

— Je suis un honnête homme… dit-il.

— Oui, monsieur Meyer, oui… confirma M. d’Harpagon, doucement.

— J’ai causé avec mon fils hier soir. Le prix d’une série comme ça, on ne sait pas… Ça dépend de l’amateur… Et puis, c’est trop gros, trop important pour moi ; je vous volerais, ou je me volerais. Je ne veux être qu’un intermédiaire. Je la vendrai pour votre compte et je prendrai dix pour cent… Oui, dix pour cent !… Seulement comme je me chargerai de la publicité, de l’établissement du marché, pour cette tapisserie, que j’aurai des frais, nous compterons encore dix pour cent en plus… Vous voyez, ajouta-t-il en souriant, que les choses n’ont pas changé : c’est le commerce, ça, c’est le commerce ! On fera toujours comme ça !

— Mais enfin, qu’est-ce que vous croyez qu’elle atteindra, cette tapisserie, interrogea Mme d’Harpagon, les yeux ardents.

— Je vous dis que ça dépend de l’amateur… Les devises sont un peu gênantes : mais il faut y regarder de près pour les lire. A distance, sur un mur, on ne les verra pas… Ça peut aller entre huit cent et douze cent mille…

M. d’Harpagon crut qu’il en allait mourir — et puis qu’il avait mal entendu ! Il se fit répéter la somme. Sa femme se la fit répéter. Élise, à elle-même, se la répéta. Mais quand M. Joseph Meyer, se précipitant vers elle, lui voulut prendre la main, elle n’eut point l’air seulement de le reconnaître. Cependant l’on s’embrassait, on pleurait.

— Oh ! fit M. d’Harpagon, qui étouffait. Et dire que nous avons eu cette fortune sous notre toit, toute notre vie, et nos aïeux avant nous !

— Ils n’en auraient point tiré mille écus, répondit paisiblement M. Léon Meyer, et c’est bien pour ça qu’elle avait été cédée pour cette somme. Vous-même, il y a trente ans, n’auriez pas eu le dixième du prix actuel. Vous l’avez retrouvée au bon moment… Ça arrive… moins souvent que le contraire, mais ça arrive. Et, au bout de compte, c’est en croyant rouler l’un de vos aïeux que quelqu’un, qui appartenait presque à ma profession, a fait cadeau d’un trésor aux arrière-petits-fils… Ça peut arriver aussi !

M. Léon Meyer partit le jour même. Il emportait les huit panneaux, après en avoir donné reçu bien en règle, énumératif et circonstancié — mais de plus ayant signé, avec M. d’Harpagon, un petit contrat fort clair, et dont les deux parties, du reste, semblaient également satisfaites. On ne songeait plus à le trouver antipathique et vulgaire : il était l’homme sur qui reposaient tous les espoirs, il était le chirurgien qui a promis de sauver le malade, qui le sauvera ; l’ogre qui possède la clef de la chambre aux trésors, mais qui laisse entrer. M. d’Harpagon sut trouver des termes fort dignes pour lui témoigner sa gratitude, et la conviction qu’il ne décevrait point la confiance qu’on avait mise en lui.

— Je fais une affaire, répliqua le vieux avec son terrible accent, je fais une affaire, voilà tout… Et savez-vous ce que ça prouve ? Ça prouve que tout chrétien devrait avoir son juif !

Son fils le suivait partout, comme son ombre, et ne paraissait plus guère, en effet, qu’une ombre. Nul ne faisait attention à lui. Élise continua de lui marquer une froideur inconcevable. C’est en vain qu’il chercha l’occasion de lui parler : elle sut éviter de le voir seule à seul, jusqu’au moment qu’il partit. Car le vieux Meyer, prétendant avoir absolument besoin de sa littérature et de son érudition pour cette affaire, avait exigé qu’il l’accompagnât jusqu’à Paris. Élise, à l’heure des adieux, accepta seulement, de bonne grâce, mais comme un acte sans portée, allant de soi, la main qu’il lui tendait avec timidité.

— Je sais, dit-elle avec une aimable condescendance, les obligations que nous vous avons…

Il balbutiait, cherchant des mots pour exprimer son indignation, et ne les trouvant point.

— Allons, monte ! fit son père déjà installé derrière Perronneau. Il est temps !

Quand la voiture eut dépassé la sapinière, il dit à son fils :

— Tout ça, de ta part, c’était de l’imagination. Rien que de l’imagination ! Elle t’avait monté le coup, la demoiselle… Je comprends ça ! A sa place, dans sa situation, j’en aurais fait autant. Chacun son jeu, c’est naturel, c’est permis… Garde-toi, je me garde !… Et tu étais un beau parti, tu étais le salut, pour elle, il y a trois jours. Sans ça, penses-tu qu’une chrétienne puisse songer à épouser un juif ! Mais maintenant qu’elle a de l’argent, et qu’elle le sait !… Du reste, si ça vaut mieux pour elle qu’elle ne t’épouse pas, ça vaut encore mieux pour toi : le chrétien qui se l’offrira…, je demande à repasser pour voir ça… En attendant, c’est comme je t’avais dit, Joseph : prends ta commission, mon garçon, prends ta commission !… Et ne t’occupe plus de ces bêtises !

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