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La Daniella, Vol. II

XXX (continued 6)

Reading edition

—Avec qui êtes-vous là-dedans? me demanda-t-il en me montrant la cabane.

—Avec ma femme et Brumières. Pourquoi n'entrez-vous pas?

—Je vais entrer. Je n'étais pas sûr que ce ne fût pas un étranger, et, vous savez, on est sot, on est timide!

—Vous, timide?

—Mais oui, avec les gens que je ne connais pas.

—Eh bien, vous connaissez Brumières, venez!

—Oh! certainement, je le connais: un bon enfant, un charmant garçon!

Je le regardai pour voir s'il n'y avait pas d'amertume dans cet éloge. La figure ronde et placide du fermier témoignait do la plus entière candeur.

Je pensai que la Vincenza avait, en femme supérieure qu'elle est dans l'art du mensonge, endormi les soupçons de son mari, et je retournai vers la cabane, croyant que Felipone me suivait; mais il me rappela.

—Attendez donc, me dit-il, j'ai quelque chose à vous dire. Appelez donc ma filleule, ça la regarde aussi.

J'appelai Daniella, qui fit quelques pas vers nous. En ce moment Onofrio était dehors aussi, occupé, à quelque distance, à penser un de ses chiens mordu par une vipère. Brumières était sur le seuil, regardant avec intérêt une fibula étrusque d'une grande beauté.

Daniella regarda Felipone, répondit avec calme:

—J'y vais.

Et, m'appelant:

—Je ne peux pas marcher, s'écria-t-elle, une épine vient d'entrer dans mon soulier, et je n'ose faire un pas de crainte de l'enfoncer.

Je volai à son secours.

—Baisse-toi, me dit-elle tout bas, et fais semblant de chercher. Il n'y a pas d'épine à mon pied, mais il y a là, devant nous, mon parrain qui veut tuer M. Brumières.

—Tu rêves! Il est aussi tranquille et aussi gai que de coutume.

—Non! je te jure. Je l'observe depuis un moment, il veut nous éloigner d'ici. Tu vas voir qu'il nous fera un comte pour nous renvoyer.

—Eh bien, que faire?

Ne pas le perdre du vue et nous placer toujours entre lui et son but. Reste là, toi, ne quitte pas ce pauvre garçon d'un pas. Mon parrain t'aime et ne tirera pas au risque de te blesser. Moi, je tâcherai de le distraire, si c'est une mauvaise pensée qui vient de le surprendre, ou de le confesser et de le convertir, si c'est un parti pris d'avance.

Je ne croyais nullement au danger que supposait Daniella; je suivis néanmoins son conseil Je m'approchai de Brumière, tandis qu'elle allait rejoindre Felipone, lequel, appuyé sur son long fusil, nous attendait d'un air calme, avec son éternel sourire aux deux coins d'une lèvre épaisse et vermeille.

—Voilà un bijou admirable, me dit Brumières, que je m'arrangeais pour masquer comme par hasard. Regardez comme cette petite tête de bélier est ciselée, et comme ces ornements de filigrane sont sobres et bien placés. Il est impossible que ce berger sache le prix d'une pareille chose, et il faut que vous m'aidiez à lui acheter ça, pas trop cher. Ce sera mon cadeau de noces pour demain, en attendant que je puisse faire mieux.

Je m'approchai avec lui d'Onofrio, non pour aider à tromper celui-ci, mais pour continuer à interposer ma personne entre Brumières et Felipone. Onofrio est d'une probité rigide, ce qui ne veut pas dire qu'il ait un désintéressement aveugle et qu'il soit facile de le tromper. Brumières, en brocanteur exercé, lui demanda négligemment si c'était là une véritable antique, feignit de croire que cela pouvait être une imitation en or de Naples, comme il s'en fait beaucoup, ajouta que ces imitations lui plaisaient d'ailleurs autant que les originaux, et que, copie ou non, il en offrait deux écus romains, voulant bien payer un brave homme instruit et hospitalier.

A cette proposition, la figure douce du berger prit une expression de mépris austère.

—Vous êtes un enfant, dit-il; rendez-moi ça. Ce n'est pas pour les gens qui ne s'y connaissent pas, c'est pour les artistes.

Brumières, un peu piqué, s'obstina à dire qu'il était à peu près impossible de distinguer une copie bien faite d'un original.

—Je ne suis pas orfèvre, répondit froidement Onofrio; je suis berger. Je ne fais pas de bijoux, j'en trouve. Je n'ai jamais été dans les boutiques de Naples; je retourne et fouille les pierres de Tusculum. Ce n'est pas à moi que vous persuaderez que j'ai acheté ou fabriqué cette agrafe.

—Un voyageur peut l'avoir achetée à Florence ou à Naples, et l'avoir perdue à Tusculum.

—Comme vous voudrez! dit le berger en reprenant le bijou avec un profond dédain.

Brumières l'avait blessé, non-seulement dans sa probité, mais encore dans son amour-propre d'antiquaire. Je regardai du côté de Felipone, qui marchait à quelque distance avec Daniella. Je me disais qu'en cas de mauvais dessein de la part du mari de Vincenza, ce ne serait probablement pas Onofrio qui porterait grand secours à l'imprudent Brumières.

Ce dernier, qui n'avait rien à offrir à sa fiancée, et qui trouvait là la seule occasion de lui faire un présent, s'obstina à marchander et offrit jusqu'à deux cents francs de la broche étrusque.

—Non, lui dit Onofrio; je ne la donnerais pas à M. Valreg pour ce prix-là; pour vous, ce sera cinq cents francs.

—Merci de la préférence! s'écria Brumières. Vous m'en voulez donc?

—Vous avez voulu me tromper, je vous rançonne.

—Allez au diable!

—Prenez garde d'y aller avant moi, signore!

L'accent de cette réponse fut si marqué, relativement au flegme ordinaire d'Onofrio, que je commençai à croire Brumières en danger.

—Allons-nous-en, lui dis-je à voix basse; il ne fait peut-être pas bon pour vous ici. Il me regarda avec étonnement, et je lui fis part de mes doutes.

Il n'en tint pas grand compte.

—Je sais par Vincenza, dit-il, que son mari, pour la première fois de sa vie, commence à la soupçonner; mais c'est lord B*** qu'il accuse de vouloir la séduire, parce que le brave Anglais, reconnaissant des soins donnés par elle à lady Harriet lui a fait de trop riches présents. Voilà, ce que c'est que d'être opulent et généreux. Moi qui, pour vingt-quatre heures encore, suis gueux comme un peintre, je ne cours pas le risque d'être accusé d'acheter le coeur des femmes à prix d'or. Mais voyons, nous perdons le temps; voulez-vous me rendre un service? Marchandez et achetez pour moi ce bijou. Il me le faut à tout prix.

—Onofrio ne le livrera pas sans argent comptant, même à moi son ami, car il voit bien que ce n'est pas moi qui achète, et je présume que, pas plus que moi, vous n'avez deux ou trois cents francs sur vous?

—Certes; non, mais je courrai à Frascati chercher l'argent.

—C'est inutile, venez jusqu'à Mondragone et prions Onofrio de nous suivre; je le payerai.

Onofrio me céda la broche pour trois cents francs, mais il refusa de venir se faire payer à Mondragone. Il ne pouvait pas s'absenter. Les autres paillis étaient trop éloignés, aucun berger ne pouvait venir surveiller ses bêtes et sa demeure. Quand il s'absentait, il prenait ses arrangements dès la veille. Il nous offrait d'apporter le bijou le lendemain soir. C'était trop tard pour Brumières. J'imaginai de prier Felipone, qui s'était rapproché de nous, de garder le paillis jusqu'au retour du berger. C'était l'affaire d'une heure au plus. De cette manière je séparais les deux rivaux, et j'emmenais Brumières.

Felipone répondit courtoisement qu'en toute autre circonstance il se ferait un plaisir d'obliger M. Brumières, mais il était forcé de rentrer de suite à Mondragone.

—Daniella sait qu'il le faut, me dit-il; vous n'avez pas voulu écouter ce que j'avais à vous dire là-dessus, mais elle vous en fera part.

En toute autre circonstance, comme disait Felipone, il eût été tout naturel de demander à celui-ci de répondre pour nous du payement afin que Brumières put emporter le bijou; mais je ne pus surmonter la répugnance que j'éprouvais à demander au fermier l'ombre d'un service d'argent pour l'homme qui le trahissait, et Brumières lui-même, malgré son assurance ordinaire, ne s'en sentit pas le courage.

Il y avait, d'ailleurs, quelque chose de trop significatif, de la part d'un homme aussi obligeant et aussi prévenant que Felipone à ne pas proposer, môme à moi, sa garantie.

—Eh bien, allons chez vous, me dit Brumières. Vous me prêterez, et je reviendrai payer. Je serai encore de retour à Frascati avant la nuit.

Je crus remarquer un sourire particulier sur les lèvres retroussées du fermier; mais, sur une figure où l'enjouement est comme une contraction nerveuse habituelle, il est très-difficile de saisir un mouvement de l'âme.

Nous reprîmes le chemin de Mondragone, Daniella, Brumières et moi. Felipone nous laissa passer devant et resta encore quelques moments à causer avec Onofrio; puis nous le vîmes nous suivre avec son fusil et ses chiens. Il marchait vite pour nous rejoindre, et Daniella nous engageait à doubler le pas, afin de sortir avant lui de la petite gorge encaissée et boisée qui descend de Tusculum aux Camaldules. Mais cet empressement me parut devoir exciter les émotions de Felipone plutôt que de les apaiser, et Brumières, d'ailleurs, s'y refusa avec obstination.

Quand nous nous trouvâmes engagés dans les zigzags ombragés de ce ravin, nous perdîmes de vue le fermier.

—Voilà un joli petit bois, nous dit Brumières; mais il faut convenir que c'est un vrai coupe-gorge.

Je lui répondis que j'en avais fait déjà la remarque lors de ma fuite nocturne avec le prince et Medora.

—Le fait est, dit Daniella, qu'il a été assassiné ici plus de gens qu'on n'en sait le compte, et que M. Brumières ferait bien puisque mon parrain ne peut le voir, de prendre sa course et de s'en aller à Frascati sans s'inquiéter de ce bijou, qui ne vaut pas le danger qu'il lui cause. Brumières regarda derrière lui et réfléchit un instant.

—A quoi pensez-vous? lui demandai-je. Ce n'est pas le moment de s'arrêter.

—Croyez-vous réellement, dit-il, que ce gros joufflu, avec son rire bête, ait, dans son front court, la fâcheuse pensée, et, dans le caractère, l'énergie désagréable de m'envoyer une balle?

—Moi, répondis-je, je ne crois pas qu'il ait cette pensée. Quant à l'énergie nécessaire pour se venger, je peux vous dire qu'il l'a à un degré très-prononcé.

Je songeais, en ce moment, à l'espèce de rage atrocement joviale avec laquelle Felipone avait craché à la figure de Masolino criblé par lui de chevrotines et couché dans le sang, à ses pieds.

—Et moi, dit Daniella, en prenant le bras de notre ami pour le forcer à avancer, je vous répète, je vous jure que mon parrain veut vous tuer.

—Il vous l'a dit?

—S'il me l'avait dit, c'est qu'il ne serait pas décidé à le faire. Ce que l'on veut faire, on n'en parle pas, et s'il avait laissé paraître quelque chose de son dessein, c'est qu'il ne serait pas encore mûr.

—Mais, s'il n'en dit rien et s'il n'en laisse rien paraître, comment pouvez-vous le supposer?

—Pour voir ce qu'un Italien a au fond des yeux, répondit Daniella marchant toujours, il faut des yeux italiens. J'ai vu ce que pensait mon parrain dans le redoublement de sa gaieté. Il souffre bien allez!

—Pauvre cher homme! dit en riant Brumières.

—Voyons, lui dis-je, avouez-nous la vérité: Felipone ne vous a-t-il pas surpris avec sa femme?

—Eh bien… oui et non! Ce matin nous étions dans un bosquet de la villa Falconieri, en tout bien tout honneur, cette fois, je vous jure! La Vincenza s'avisait, un peu tard, d'être jalouse de Medora, ce qui, par parenthèse, me fait beaucoup désirer d'aller planter ma tente conjugale à Rocca-di-Papa, car cette jalousie intempestive pourrait être fort incommode. Je la rassurais de mon mieux, et je mentais comme un arracheur de dents pour l'empêcher d'élever la voix, et, malgré tout, elle parlait un peu trop haut. Enfin, j'ai réussi à me débarrasser d'elle sans trop de criailleries; et, comme je revenais seul, par une de ces jolies allées de buis taillé qui sont comme flanquées de murailles vertes, je me suis trouvé nez à nez avec messer Felipone… Tenez, comme je m'y trouve; encore, dit-il en baissant la voix et en nous montrant le fermier, qui, coupant le ravin en ligne perpendiculaire, venait en souriant à notre rencontre.

Et Brumières ajouta:

Il m'a regardé et salué gracieusement, comme il fait encore en ce moment-ci.

Brumières parlait encore, qu'un coup de feu passa au-dessus de nos têtes. C'était Felipone, qui, placé maintenant à dix pas de nous, sur un rocher, venait de tirer sur un lièvre.

—Cherche; cherche! cria-t-il à ses chiens, qui s'élancèrent dans le ravin au-dessous de nous.

Il les suivit, descendant cette pente verticale avec une agilité que n'eussent pas fait supposer ses jambes courtes et son gros ventre, mais dont je lui avais déjà vu donner des preuves dans notre fuite vers le buco.

—Il tient à montrer son coup d'oeil et son jarret, dit Brumières, en le voyant ramasser son lièvre au fond de la gorge. Si c'est une menace facétieuse, elle est de bon goût, et cet homme-là, commence à me plaire. Mais vous avez eu peur, bonne Daniella.

—Oui, pour vous, dit-elle. J'ai entendu le plomb siffler trop près de vous pour que cela n'ait pas été fait exprès. Il a voulu vous effrayer.

—Eh bien, c'est très-gentil de sa part, dit Brumières, et je ne le croyais pas si spirituel. Mais ces gaietés-là pourraient devenir dangereuses pour vous, et, quant à moi, rester davantage à vos côtés serait une lâcheté insigne. D'ailleurs, il faut en avoir le coeur net. Si ce gaillard-là veut m'assassiner, il m'attendra, demain ou ce soir, au coin d'une haie: j'aime autant savoir à quoi m'en tenir tout de suite.

—N'y allez pas! dit Daniella en essayant de le retenir; il a encore un canon de fusil chargé.

Brumières ne l'écouta pas; il s'élança dans le ravin en criant à Felipone:

—Il n'est pas mort, ne le tuez pas! je voudrais le voir vivant!

Il parlait du lièvre, que l'autre tenait par les oreilles.

Ce courage ou cette confiance imposèrent à Felipone; ou bien nous étions trop près pour qu'il voulût nous avoir pour témoins de sa vengeance; ou bien encore Daniella s'était trompée en lui supposant des pensées tragiques.

Nous les entendîmes causer ensemble de bon accord sur la manière dont le lièvre avait été tué.

—Vous l'avez massacré, disait Brumières, avec votre plomb à chevreuil.

—Bah! répondait Felipone, tout ce qui porte est bon!

Nous les vîmes longer le petit torrent sans eau qui parcourt le fond de la gorge. Ils se dirigeaient vers Mondragone et prenaient sur nous de l'avance. Bientôt nous les perdîmes de vue sous le taillis, et, après avoir marché vite pour ne pas perdre nos distances, nous nous arrêtâmes pour écouter.

—J'ai entendu comme un cri étouffé, dit Daniella.

Nous prêtâmes l'oreille: un gros rire, celui de Felipone, se fit entendre.

—Tu vois bien que tu t'es trompée, dis-je à ma femme attentive et pâle.

—Je n'entends pas rire l'autre! répondit-elle.

Nous quittâmes le chemin pour tâcher de regarder vers le fond. C'était impossible. Nous nous égarions dans le robuste entrelacement des chênes nains, dont les feuilles sèches tenaient encore et interceptaient la vue. La nuit tombait, et quand nous nous retrouvâmes sur le chemin, non loin du couvent, nous avions perdu assez de temps pour que nos gens eussent regagné Mondragone, si tant est qu'ils fussent sortie de la gorge. Nous n'osions appeler Brumières dans la crainte de hâter la résolution que Daniella attribuait au fermier.

Notre inquiétude cessa à la porte de Mondragone où nous attendaient Felipone toujours gai, et Brumières sain et sauf. Ils étaient les meilleurs amis du monde. Malgré ma joie de revoir l'amant de Vincenza hors de danger, je ne pus me défendre d'un mouvement de mépris pour le mari.

—Ce lièvre est jeune et encore chaud, nous dit ce dernier. Il sera tendre et vous allez le manger à votre dîner. Je m'invite et me charge de le faire cuire. Êtes-vous des nôtres, monsieur Brumières.

—Ce serait avec plaisir, répondit-il, mais c'est impossible. Il faut que je coure payer et chercher la fibbia, et que je retourne à Piccolomini à jeun. Plaignez-moi et buvez à ma santé.

Je lui remis la petite somme; Il partit en courant, et Felipone se mit à débiter des facéties et du latin de moine, du latin de cuisine, comme on dit chez nous, en arrosant le lièvre au feu de la nôtre.

Nous ne le quittions pas, et Daniella, toujours inquiète de ses desseins, feignait de s'intéresser beaucoup aux talents culinaires de son parrain afin de l'empêcher de s'esquiver pour suivre ou attendre Brumières au coin du bois.

Tout à coup il essuya sa figure ruisselante de sueur, en nous disant:

—Mes bons enfants, j'ai à vous annoncer une nouvelle qui vous surprendra bien. Déjà j'ai dit la chose à Daniella sans vouloir nommer la personne! Elle a eu l'air de ne pas me croire; mais vous allez voir! Un ami que l'on croyait perdu est retrouvé, et, si vous le voulez bien, je vas le chercher pour le faire souper avec nous!…

—Qui? demandai-je.

—N'importe, dis que non! murmura Daniella, à mon oreille. Il veut nous quitter; c'est un prétexte.

—J'y vais avec vous, répondis-je en m'adressant au fermier. J'en aurai plus tôt la surprise.

—Ça n'est pas la peine, répondit-il; je l'entends qui met le couvert. Il est là.

En effet, un bruit d'assiettes se faisait entendre dans la petite salle à manger. J'y entrai. Un domestique, en habit noir tout neuf et en manchettes d'un blanc irréprochable, avait la figure tournée vers le buffet; mais sa petite taille et sa tournure hasardée étaient trop remarquables pour que je pusse hésiter à le reconnaître.

—Tartaglia! m'écriai-je en courant à lui.

—Non plus Tartaglia, mossiou, me dit-il en me saluant avec une grâce bouffonne, mais Benvenuto, comme on me nomme dans les autres pays. Benvenuto, premier valet de chambre, homme de confiance, et, sous peu, intendant de la maison de Son Altesse le prince de Monte-Corona, à Gênes!

—Quoi! tu es entré au service de ce bon prince? Où est-il? comment va-t-il?

—Il se porte bien, et il réside à Gènes, comme je vous le dis.

—Mais toi? comment te trouves-tu ici?

—Il m'a chargé d'une mission de confiance (il baissa la voix). Je reviens incognito rapporter à la belle Medora des lettres compromettantes; le prince est grand et généreux.

—C'est bien; mais, dans le peu de temps qui s'est écoulé depuis le jour où tu m'as servi de témoin, tu n'as pas eu le temps d'aller à Gênes et d'en revenir?

—Je l'aurais eu, mais je n'ai pas fait un si long voyage. Le prince était encore à la frontière des États romains quand il m'a donné son amitié, ma place auprès de lui, et la commission dont je m'acquitte.

LV

Daniella était enchantée de revoir Tartaglia et de le savoir heureux.

—Puisque tu veux mettre le couvert à ma place, lui dit-elle, tu vas au moins souper avec nous.

Mais à peine eut-elle fait cette invitation, qu'elle se tourna vers moi, comme pour me demander pardon d'avoir oublié mes anciennes méfiances et mon peu de goût pour la société de ce singulier personnage.

Mais les événements m'avaient prouvé de reste que Tartaglia était loyal en amitié, et j'étais trop son obligé pour hésiter à l'admettre sur le pied d'égalité où ma femme avait toujours été avec lui. Je confirmai l'invitation ce dont il parut extrêmement flatté.

—Vous êtes bon comme un homme d'esprit, me dit-il; vous avez raison, mossiou, de tendre la main à Tartaglia pour l'élever à vous. Tartaglia n'est pas un mauvais homme, vous le savez bien; mais, entre nous soit dit, c'était quelquefois une vraie canaille. Que voulez-vous! la jeunesse, les passions, la misère, un peu de vin par-ci, un peu de paresse par-là, et aussi le libertinage! Mais Tartaglia est devenu vieux, et, un beau jour, il s'est dit qu'il fallait faire une bonne fin. L'occasion l'a servi, c'est-à-dire que le ciel l'a aidé. Écoutez son aventure:

«En se sauvant des griffes de la police, qu'il avait trahie par dévouement à l'amitié, il s'est trouvé dans une petite bourgade de la maremme siennoise, où une méchante chaloupe pontée venait de déposer un plus illustre fugitif, notre cher susdit prince. Vous savez, mossiou, comment il avait laissé traiter le pauvre Tartaglia par ses gens, dans cette maudite befana où il faisait, on peut bien le dire, la figure d'un saint dans une niche. Eh bien, tout en passant la nuit ainsi enchâssé et béatifié, Tartaglia avait fait ses petites réflexions, par suite de ses petites remarques, et il s'était dit: Ce beau cheval noir que j'ai vu là, au bas de l'escalier, c'est Otello, je le connais bien. Je l'ai pansé et promené assez souvent, ne fût-ce qu'une certaine nuit sur la route de Frascati, où, par parenthèse (on peut tout dire à présent), je vous ai empêché de tomber dans les griffes de Campani (le diable ait son âme!) en vous faisant passer pour M. Mangin, le préfet de police…. Mais je continue! Donc j'avais reconnu la dame voilée puisque j'avais reconnu Otello, et je me disais:

»—Medora ne partira pas avec le prince, puisqu'elle a revu M. Valreg….

»Et puis je m'étais dit encore.

»—Voilà un bon prince, très-amoureux et très-libéral. Si, au lieu de me fouler aux pieds, il me demandait conseil, il pourrait bien s'apercevoir que je suis un homme dans l'occasion.

»Si bien que, voyez la destinée, mossiou! quand je l'ai retrouvé dans cette bourgade dont je vous parle (ça s'appelle Porto-Ercole), j'ai été droit à lui et je lui ai dit des choses qui lui ont fait ouvrir l'oreille, entre autres celle-ci:

»—La Medora est coiffée d'un garçon (je ne vous ai pas nommé) qui aime ailleurs et ne veut point d'elle. Patientez, et si je vous fais épouser cette belle, faites-moi votre intendant, je ne vous demande pas plus d'un mois pour y réussir. J'y risquerai ma peau; mais la place que vous me promettez vaut bien ça.

»—Je te l'ai donc promise? a dit le prince en riant. Eh bien, soit! Je n'y risque rien, puisque tu n'y réussiras pas.

»Et moi:

»—Nous verrons!

Or, mossiou, me voilà habillé en honnête homme, comme vous le voyez, et décidé à le devenir. Je commence bien, puisque j'ai donné au prince le bon conseil de rendre les lettres, ce qui est une chose noble et faite pour attendrir la Medora: qu'en pensez-vous? Mais vous êtes préoccupé, et peut-être que mon bavardage vous ennuie?

Nullement; mais je vois que ma femme veut te parler, et qu'elle me fait signe d'aller dans la cuisine.

En effet, Daniella avait eu l'inspiration de confier à Tartaglia le danger où elle croyait Brumières si Felipone nous quittait avant deux heures, et il abrégea toute explication en lui disant:

—Ah! ah! je sais! la Vincenza! Il est enfin jaloux!

Il se chargea de retenir Felipone, bien qu'il ne fît pas des souhaits bien ardents pour la conservation des jours de Brumières. Il savait, par le fermier, chez qui il était arrivé le matin même, que Brumières était devenu le cavalier servant de Medora; mais il ne s'en inquiétait pas beaucoup. Il pensait qu'elle se moquait de lui. Daniella se garda bien de trahir le secret de Brumières. Nous en étions, elle et moi, les seuls confidents. Les témoins, avertis à Rocca-di-Papa, ne savaient pas eux-mêmes pour quel office ils étaient requis et à moitié payés d'avance.

Pendant cette explication, j'aidais Felipone à désembrocher son lièvre, et chaque instant qui s'écoulait me donnait la conviction qu'il ne songeait qu'à manger, à rire et à babiller.

Quand nous eûmes apaisé la première faim. Tartaglia reprit devant le fermier le thème favori de ses projets de fortune, et celui-ci me parut très au courant de ses espérances relativement à la réconciliation du prince avec la belle Anglaise. Il me sembla même comprendre, à quelques monosyllabes échangés entre eux, que le prince était attendu à son ancienne résidence de la befana d'un jour à l'autre. Je regrettais la peine inutile qu'il allait prendre et les nouveaux dangers qu'il venait braver, mais je ne pouvais dire un mot pour lui faire donner un meilleur avis. Avec des gens aussi pénétrants que mes deux convives, la moindre réflexion eût pu conduire à la découverte du secret de Brumières.

Je laissai donc Tartaglia, je veux dire maintenant Benvenuto, se bercer de rêves qui ne me semblaient pas tout à fait illusoires, puisqu'en attendant il avait la confiance du prince. Il était évident qu'il lui avait plu et qu'il pouvait désormais tenir sa parole de devenir un honnête homme. Il avait du linge magnifique; un passe-port bien en règle; de l'or plein ses poches: trois choses que j'avais toujours entendu souhaiter à cet original, et moyennant lesquelles il assurait pouvoir rentrer dans le sentier de la vertu.

—Voyez-vous, mes amis, nous dit-il au dessert, après s'être, je dois le dire, très-convenablement tenu pendant le repas, il y a des pays où la bonne conduite est assez encouragée pour qu'il y ait plaisir et profit à en faire métier; mais il y en a d'autres où la condition des gens de ma sorte est si dure et leur éducation si mauvaise, qu'ils ne peuvent pas sortir du bourbier sans un secours extraordinaire. En Italie, où l'on est obligé de tenir compte de la fatalité des choses, vous verrez, si vous regardez bien, que les antécédents n'empêchent pas la considération, et, tel que vous me voyez, je veux, avant qu'il soit deux ans, être M. Benvenuto, intendant considéré, estimé de son maître, redouté de la valetaille, marié à une gentille femme, et père d'un beau garçon qui sera un jour avocat ou médecin, à moins qu'il n'ait la vocation d'artiste, ce en quoi je ne veux pas le contrarier. Pourquoi non? Eh! monsieur Valreg, croyez-vous donc que le métier de gredin soit agréable? et que celui d'homme de bien ne soit pas le plus amusant de tous, surtout pour le pauvre diable qui a vécu d'aumônes insultantes et de coups de pied dans les mollets? Être homme de bien! c'était mon rêve, comme celui des courtisanes folles est de devenir vieilles bourgeoises dévotes. Quand on vient au monde avec la vocation de la vertu, on fait comme vous; on souffre, on travaille, et l'on arrive par là au même but que l'enfant prodigue qui rentre tout d'un coup au bercail, moyennant qu'on lui offre du veau et des habits neufs. Seulement, vous avez pris le chemin le plus long pour avoir une bonne renommée, car vous ne la tiendrez bien qu'après vingt ou trente ans de sainteté, et encore vous pourrez la perdre pour une mince peccadille; car le monde est ainsi fait: plus on lui donne, plus il exige. Tandis que, si un coquin passe tout à coup honnête homme, on lui en sait un gré infini. Ça étonne, ça amuse, et ceux qui s'attribuent le mérite de l'avoir converti en sont si fiers, qu'ils s'en vont le disant à tout le monde. Je suis sûr qu'avant trois mois mon prince me prônera à tous ses amis comme son ouvrage; et pourtant, la vérité est, monsieur Valreg, que si je dois quelque chose à quelqu'un, c'est à vous, parce que… ma foi, je ne saurais dire pourquoi! une sympathie, une persuasion, votre amour pour cette Daniella, qui vaut quarante Medora… Mais chut! avant peu il faudra dire à celle-ci Votre Altesse, et prendre ses ordres chapeau bas, l'épée au côté!

Il babilla ainsi jusque vers neuf heures, et ses manières étaient telles, que, si je ne l'eusse connu dans son abjection récente, j'aurais pu croire qu'il avait toujours vécu parmi des gens honorables.

A force de regarder les personnes du grand monde en leur servant de ruffian et de bouffon, il savait à l'occasion jouer le rôle d'un subalterne décent et bien appris. Sa toilette soignée, sa barbe rasée, sa chevelure insensée, élaguée maintenant et et collée aux tempes, changeaient tellement sa figure et sa manière d'être, qu'il pouvait espérer de n'être pas trop reconnu.

—Explique-moi ta présence à mon mariage, lui dis-je en le reconduisant jusqu'au pianto avec le fermier qui, reprenait par là le chemin de sa maisonnette.

—C'est bien facile. Ce jour-là j'étais envoyé déjà par le prince pour tâter le terrain. J'avais revu miss Medora, et j'avais été mal reçu. Mais le soir même j'y retournai, et je fus mieux écouté; votre mariage avait changé ses idées. Voilà pourqoi je suis reparti pour chercher les lettres.

—Et as-tu vu Medora aujourd'hui?

—Non, je vais la voir; j'ai rendez-vous avec elle chez Felipone pour opérer la restitution, et mon éloquence saura mettre l'entrevue à profit pour les intérêts de mon prince.

—À présent, dis-je à ma femme, quand je fus revenu auprès d'elle sur la terrasse du casino, tu n'est plus inquiète? Felipone s'en va les yeux bouffis, et il compte dormir comme un homme qui a chassé toute la journée. Brumières a déposé son cadeau aux pieds de son idole; il est à Piccolomini maintenant…

—Oui, répondit-elle, tout cela paraît ainsi; mais je ne suis pas tranquille.

—Ah ça! sais-tu que tu me rendras jaloux de Brumières, avec tes pressentiments et l'exagération de tes craintes?

—Mon Giovanni, répondit-elle avec candeur, ne sois pas jaloux de M. Brumières; je me reprochais justement de ne pas assez penser à ce pauvre gardon. Je ne puis songer qu'à mon parrain, qui est bien malheureux, je te le jure! Je sais ce que c'est que la jalousie! j'en ai eu le coeur mordu si cruellement! Je sais ce qu'il roule dans sa tête, ou ce qu'il roulera demain, car, je suppose qu'il ne sache encore rien; si la Vincenza est, de son côté, jalouse de Brumières, elle fera des imprudences, et son mari ne pourra pas fermer les yeux plus longtemps. S'il ne tue pas ce jeune homme, il tuera la Vincenza.

—Eh bien, répondis-je, ce ne sera pas une si grande perte!

—Cette femme-là est bien coupable et bien bornée! reprit Daniella; mais Felipone l'aime avec passion, et, quand il l'aura tuée, il se tuera lui-même, s'il n'en devient pas fou.

—J'espère, ma chère femme, que tu crées avec ton coeur et ton imagination un roman plus noir que la réalité. Felipone aime sa femme avec les sens. Tous ses traits indiquent la sensualité, rien de plus, et ils expriment aujourd'hui, comme toujours, la sensualité satisfaite. Avec des caresses, sa femme le ramènera. Il n'y a ni assez d'enthousiasme ni assez de réflexion en lui pour qu'il prenne en haine et en dégoût cette chair souillée et cet amour flétri.

—Tu raisonnes à ton point de vue; mais, chez nous, les sens font faire plus de choses terribles que tu ne crois. Et puis, tu ne juges pas assez bien le coeur de Felipone: il aime avec le coeur aussi. Il a été un père pour moi dans les derniers temps, et il a pour toi une amitié qui prouve qu'il est plus intelligent qu'il ne paraît. Va, nous perdrons beaucoup en le perdant!

Je parvins à écarter les idées sombres de cette chère créature, et à lui faire reprendre, avec assez d'attention, notre solfège; mais lorsqu'elle fut endormie, elle eut des rêves effrayants, et, trois fois dans la nuit, elle se leva pour aller écouter sur la terrasse. Elle ne pouvait pas se persuader qu'elle n'eût pas réellement entendu des gémissements et les bruits lointains d'une lutte horrible.

Quand le jour parut, elle s'habilla et me pria d'aller avec elle me promener autour de la ferme des Cyprès. Je la voyais si agitée que je cédai. Elle voulait passer par le souterrain. Je lui remontrai que Tartaglia demeurait dans la befana, et que peut-être le prince y était arrivé déjà.

—Il aura marché toute la nuit, lui dis-je, et il sera plus désireux de dormir que de recevoir notre visite.

Nous descendîmes la sombre allée de cyprès et fîmes le tour de la ferme, où les domestiques commençaient à s'agiter autour de leurs bêtes.

—Je suis étonnée de ne pas voir mon parrain, me dit Daniella, il est toujours levé le premier.

Elle interrogea l'aîné des neveux, Gianino, un des orphelins qu'élève le généreux fermier, le petit singe alla cioccolata. Il nous apprit que Felipone était sorti avant le jour.

—Monte à sa chambre, me dit Daniella, et vois si son lit a été défait. Sa femme couche encore à Piccolomini. Lady Harriet la garde jusqu'à la fin de la semaine.

Le lit de Felipone était intact, il ne s'était pas couché.

—Tu vois! me dit Daniella; il avait les yeux bouffis d'un chasseur qui tombe de sommeil. Sais-tu ce qu'il faut faire? Allons voir Onofrio; il saura quelque chose.

Nous n'eûmes pas la peine d'aller jusqu'au paillis. Nous trouvâmes le berger de Tusculum sur le plateau où fut le centre de la cité latine, entre le cirque et le théâtre. Il écouta gravement nos questions et parut ne pas les comprendre.

—Il est venu hier au soir, nous dit-il; il m'a payé; son argent est bon; il est reparti tout de suite.

—Vous parlez de Brumières, lui dis-je; mais Felipone?

Il ne l'avait pas revu et paraissait de bonne foi. Fatigué de notre insistance, il cessa de nous répondre et finit par nous dire:

—Enfants, laissez-moi tranquille; c'est l'heure de prier Dieu au soleil levant, et vous me dérangez.

Il ne nous restait plus qu'un moyen de savoir la vérité; c'était d'aller à Piccolomini ou à Rocca-di-Papa. Nous prîmes ce dernier parti. C'était à sept heures que le mariage devait avoir lieu, et Brumières nous avait dit qu'il irait le premier, avant la pointe du jour. Medora devait être en route. En nous rendant au plateau del buco par le revers de Tusculum, nous pouvions arriver à temps pour la messe.

Quelque diligence que nous pûmes faire, la messe finissait quand nous entrâmes dans la ville. Les précautions n'avaient pas été prises avec assez de soin pour que la curiosité ne fût pas éveillée par la dévotion matinale d'une jeune dame déjà connue dans l'endroit, et qui arrivait au galop de son cheval pour entendre la messe; Medora avait dédaigné de prendre un déguisement et de laisser Otello dans le bois. Il piaffait, au beau milieu de la rue, avec deux autres chevaux de belle apparence que tenait le petit groom laissé par le prince à sa belle ingrate. La population se pressait autour de l'église, située sur la plus grande place de l'endroit, c'est-à-dire sur une petite plate-forme de rochers très-irrégulière, à laquelle on monte par quelques marches taillées dans la lave.

Nous vîmes alors sortir la petite foule qui avait pu pénétrer dans le sanctuaire, et une voix qui me fit tressaillir de surprise cria sous le portail:

—Place, place, rangez-vous donc!

C'était la voix de Tartaglia, et bientôt nous le vîmes apparaître en grande tenue de majordome, donnant le bras à Felipone souriant et endimanché. C'étaient là les deux témoins du mariage de Medora avec…

Devinez! Pour moi, je crus rêver et ne pus trouver une parole pour exprimer ma surprise à Daniella, qui, malgré ses angoisses récentes, partit d'un éclat de rire nerveux en voyant sortir de l'église, à leur tour, les deux nouveaux époux: le prince et Medora, désormais princesse de Monte-Corona.

J'étais sur le point de rire aussi; mais, revenant à moi, je courus à Felipone et lui saisis brusquement le bras en lui disant:

—Felipone! où est M. Brumières?

—Il n'est pas là, répondit-il en se dégageant avec la force d'un taureau, mais sans montrer ni peur ni colère.

—Réponds! dis-je à Tartaglia; qu'avez-vous fait de lui?

—Bien autre chose qu'un célibataire jusqu'à nouvel ordre, mossiou. Soyez tranquille! Tartaglia est homme d'honneur, à présent, et ne laisse faire de mal à personne. Vous retrouverez votre ami, sans une seule égratignure, dans la niche que l'on m'a appris à connaître, et d'où je sais, par expérience, qu'il est impossible de descendre sans échelle, à moins de vouloir se casser en plusieurs morceaux sur le pavé.

—Et qui a fait ce beau tour-là?

—Moi, mossiou! C'est une idée de moi, et faites-m'en compliment, ajouta-t-il en m'emmenant à l'écart pendant que Felipone se perdait dans la foule: le fermier voulait le tuer. Oh! Daniella avait vu clair! Mais j'ai fait comprendre à ce jaloux qu'un homme mort est plus tranquille qu'un homme vivant, et qu'il serait bien plus vengé en faisant manquer ce mariage qui était le but de l'ambition de son ennemi. Il s'est donc chargé de l'attirer à la gueule du souterrain, sous prétexte que Medora, qui était, en effet, à la ferme avec le prince, le demandait. Alors, il l'a bâillonné adroitement sans lui faire de mal, et comme il est fort (vous savez, c'est un boeuf!), il l'a porté à la befana et incrusté dans la niche, avec l'aide d'Orlando, le cuisinier du prince.

Pendant ce temps-là, le prince, que Medora (je dois dire à présent la princesse) ne s'attendait pas à trouver à la ferme avec moi, rendait lui-même les lettres, se soumettait, pardonnait, grondait, parlait, pleurait, disait adieu, revenait; si bien qu'au bout d'une heure miss *** se disait, avec raison, que son vieux soupirant était un galant homme et qu'il valait mieux pour elle être princesse que bourgeoise.

Une seule chose l'embarrassait, c'est comment elle allait rompre avec son Brumières. C'est alors que je suis intervenu pour révéler les amours du pauvre garçon avec la piquante fermière. Dès lors, la cause, a été entendue, et, en apprenant où le mari jaloux avait niché son rival, elle en a en un fou rire…

—Comment aviez-vous su le mariage concerté?

—Par Vincenza, mossiou; Vincenza avait écouté aux portes, et par elle je savais tout avant de vous voir.

Daniella, qui avait essayé en vain de rejoindre Felipone, vint à nous.

—Pendant que tu bavardes, dit-elle à Tartaglia, sais-tu ce que devient M. Brumières, et si Felipone ne va pas…

—Ne craignez rien, répondit-il; Benvenuto pense à tout et ne veut pas que cette noce, qui fait sa fortune, soit entachée d'un accident. D'abord, Felipone est satisfait, et puis Orlando est là qui garde à vue le prisonnier et qui en répond sur sa tête.

Pendant que je recevais ses révélations, Medora et son époux, environnés de pauvres, semaient de l'or à poignées sur les marches de l'église, et, comme toute la population tendait les deux mains en criant misère sur tous les tons, ils avaient grand'peine à se frayer un passage vers nous. Le prince m'avait aperçu et il réussit à venir m'embrasser avec effusion. Je m'étonnais de le voir ainsi en public. Il m'apprit qu'il avait la permission en règle de passer trois jours sur le territoire romain. L'espoir de lui voir faire un riche mariage avait décidé son frère le cardinal à le couvrir momentanément de sa protection toute-puissante, qui rejaillissait nécessairement sur Tartaglia.

—Maintenant, me dit-il, mon premier soin va être de courir avec ma femme chez lady B***. Je veux qu'elle obtienne notre pardon, et qu'elle ne se sépare pas de sa tante et de son oncle sans s'être réconciliée avec eux. Je suis certain que, maintenant, lady Harriet, qui détestait M. Brumières, sera très-contente de se voir alliée à un homme de son rang. Venez-vous avec nous? Vous plaiderez ma cause?

—Non, c'est impossible. D'abord, je suis à pied avec ma femme.

—Votre femme! s'écria-t-il avec empressement; présentez-moi donc à elle!

Il baisa la main de Daniella, et lui demanda sa sympathie, avec ces grâces courtoises qui siéent si bien aux grands seigneurs et qui leur coûtent si peu vis-à-vis des femmes. Il était désolé de n'avoir pas de voiture à lui offrir; mais, à Bocca-di-Papa, c'est là un meuble aussi inconnu qu'inutile.

—Je comprends, dit-il en me quittant, que vous soyez pressé d'aller délivrer ce pauvre M. Brumières. En le faisant, dites-lui de ma part que je jure sur l'honneur n'avoir eu connaissance du tour qui lui a été joué que lorsque c'était un fait accompli. Maintenant, s'il trouve que j'aurais dû aller le délivrer et lui céder ma place à l'église ce matin, dites-lui que j'ai trois jours à passer dans le pays et que je suis à ses ordres.

—Je ferai votre commission; mais je lui dirai en même temps qu'il aurait mauvaise grâce à ne pas se tenir coi.

LVI

Nous retrouvâmes Brumières, non plus dans la niche, mais dans le Pianto, où Orlando, voyant l'heure du mariage écoulée, l'avait conduit et laissé à lui-même. Le pauvre garçon nous fit beaucoup de peine. Il s'était défendu avec tant de rage, qu'il était courbaturé à ne pouvoir bouger sans de vives douleurs. De plus, le chagrin, la honte et le colère lui avaient donné la fièvre. Orlando, en le délivrant de l'humiliation de la niche, lui avait tout appris. Il était comme hébété de désespoir et d'étonnement.

Nous le conduisîmes chez nous, où nous lui fîmes un lit et de la tisane. Il dormit quelques heures et se sentit mieux; mais il ne voulut pas laisser mettre le fauteuil où nous le fîmes asseoir, sur la terrasse du casino. Il semblait qu'il ne voulût pas voir le jour. Il disait, moitié pleurant, moitié riant, que les nuages et les oiseaux se moqueraient de lui. Il traduisait la plaintive chanson des grandes girouettes en un rire satanique.

Quand il vit qu'il n'y avait aucune ironie dans l'intérêt que nous lui exprimions, il se rasséréna un peu, et nous nous convainquîmes bientôt que son dépit et sa contrariété passeraient aussi vite que son amour était venu. Il n'avait jamais aimé Medora avec le coeur. Il manquait une belle affaire et il la manquait ridiculement il n'avait guère d'autre souci.

Malgré cette mauvaise situation, il se montra homme d'esprit, et par conséquent équitable.

—Elle m'a joué, dit-il; elle a ri cruellement de ma mésaventure, cela devait être. Elle avait barre sur moi à cause de cette sotte liaison avec la Vincenza. Avec un peu de raison et de justice, elle aurait pu se dire que je n'aimais qu'elle, et que, si j'avais subi la fermière jusqu'au dernier moment, c'était bien faute de savoir comment me débarrasser d'elle sans esclandre. Mais une femme orgueilleuse comme Medora ne peut pardonner ce qui semble un outrage à sa beauté et à sa puissance. C'était la seconde fois qu'elle se trouvait en rivalité avec une de ces femmes qu'elle considère comme appartenant à une race inférieure à la sienne. Elle ne pouvait avaler cela. J'ai payé pour deux! Quant au prince, il a fait ce que j'eusse fait sans scrupule à sa place, et je pense vous avoir prouvé hier que, si je ne lui cherche pas querelle, ce n'est pas par poltronnerie. Il me semble qu'une provocation ferait croire à Medora que je suis inconsolable. Or, il n'en est point ainsi. Ma colère se passe, et ma consolation se trouvera.

Le personnage à qui Brumières rendit encore plus de justice fut Felipone. Il nous raconta avec émotion, et avec plus de couleur que je n'en puis mettre dans ce récit, ce qui s'était passé entre lui et le fermier.

»—Cet Italien ventru est un homme, nous dit-il, un homme de rare énergie que j'aurais bien voulu étrangler, cette nuit, à cause de sa force physique, mais dont, malgré tout, j'étais obligé d'admirer la force morale. Je ne sais pas si c'est lui qui a eu l'idée de m'attirer dans ce piége, mais j'y ai donné complètement. C'est la Vincenza, perfide ou résignée, qui est venue me dire, à Piccolomini, que Medora me demandait. Celle-ci était montée dans sa chambre à huit heures, après avoir reçu et agréé mon bijou étrusque au jardin. Moi, j'avais couru si vite sur les chemins à pic de Tusculum, que je n'en pouvais plus. Devant me lever avant le jour, je m'étais jeté sur mon lit. N'importe, je me relève, je m'habille, je crois que Medora m'attend au jardin ou dans le casino de Baronius, où nous avions coutume de babiller souvent jusque minuit. Je retrouve la Vincenza dans l'escalier.

»—C'est chez mon mari qu'on vous attend, me dit-elle.

»Je soupire d'avance, et me voilà courant de plus belle. Arrivé à la ferme, je commence à me dire que Felipone veut, en effet, se débarrasser de moi. Mais le jockey de Medora vient à moi et me dit que sa maîtresse est dans la chambre basse, celle qui communique avec le souterrain. Je sentais de plus en plus le piége; mais que faire? Si Medora était là, en effet, pouvais-je reculer? À peine entré dans cette maudite chambre, où je ne voyais pas la moindre lumière, je me sens pris dans une couverture qui m'enveloppe la tête, et j'ai beau crier et jurer, on m'importe dans le souterrain comme on ferait d'un petit enfant. Arrivé dans la fameuse cuisine, je suis lié et bâillonné par plusieurs personnages dont l'un m'est inconnu. Felipone était l'autre. Cette fois il y avait de la lumière.

»Je pensais qu'on allait m'égorger; aussi, je me défendais en désespéré, et j'essayais de hurler comme un diable. Une demi-heure de résistance enragée ne m'a servi de rien, sinon, qu'à me laisser brisé et épuisé. Eh bien, pendant tout ce temps, Felipone était admirable de sang-froid, je devrais dire héroïque; il me terrassait encore plus par là que par la force de ses muscles. Au milieu de mon exaspération, j'entendais les courtes phrases qu'il me jetait de temps en temps:

»—Signore, vous êtes imprudent de vous tant défendre… Vous me teniez sans pitié… J'ai juré de ne pas vous faire de mal… jugez si j'ai de la peine à tenir parole. Ne m'injuriez pas, ne me faites pas perdre patience. Il m'en faut beaucoup!»

Et, de temps en temps, il s'adressait à son acolyte:

«—Tu vois, Orlando, si je le blesse et si je le serre trop fort. A moins de l'embrasser et de lui dire que je l'aime, que puis-je faire de mieux?

»Quand ils m'eurent attaché comme une momie et porte dans la niche, au moyen d'une double échelle, Felipone resta au moins cinq minutes à me regarder attentivement. L'autre était descendu.

»—Vous voilà bien couché, signore mio, me dit-il; vous pouvez faire un somme et oublier ceux à qui vous avez ôté le sommeil pour toujours. On m'a dit que vous aimeriez mieux être mort que vexé comme vous voilà, pendant que votre maîtresse s'en va se marier avec un autre, et rit de vous savoir où vous êtes. Voilà pourquoi je ne vous ai pas enlevé un cheveu. Pourtant, je vous le dis, il faudra vous en aller; je ne réponds de moi que jusqu'à demain.

»Et, en me parlant ainsi, il souriait toujours; mais je commençais à trouver son hilarité pétrifiée plus effrayante que celle des diables du Jugement dernier de Michel-Ange.»

—Vous voyez, dit Daniella à Brumières, il faut vous en aller! vous n'êtes pas hors de péril.

—Certes, je le sais bien! et dès que je pourrai mettre un pied devant l'autre, je quitterai ce maudit pays sans vouloir y rencontrer une figure humaine.

La Mariuccia vint nous voir dans la soirée. Brumières voulut être présent au récit qu'elle nous fit de la réconciliation de Medora avec sa tante, et pria notre petite tante, à nous, de ne pas lui épargner un détail des railleries dont il avait dû être l'objet. Mais on n'avait rien su à Piccolomini de sa triste aventure. On pensait seulement qu'il avait été congédié la veille et qu'il était parti dans la nuit. On s'en réjouissait. La Medora avait fait très-bien les choses. Elle était entrée chez sa tante au moment du déjeuner; elle s'était mise à genoux pour demander pardon de toutes ses révoltes. Lady Harriet lui avait fait un bon sermon sur sa manière de vivre, sur ses courses, le soir et le matin, à des heures indues, et, sur son intimité inconvenante avec M. Brumières. En ce moment, le prince, qui se faisait petit et gentil derrière la porte, s'était jeté aussi aux pieds de milady, en se déclarant l'heureux époux; et l'on avait déjeuné ensemble de bonne amitié.

Le lendemain matin, le prince vint à Mondragone de très-bonne heure, et voulut voir Brumières.

—Monsieur, lui dit-il, je vous ai fort contrarié et suis prêt à vous en rendre raison; mais, avant tout, je veux vous tirer d'un danger que mon intendant Benvenuto m'a fait connaître, et qui s'aggrave d'un instant à l'autre. Je ne quitte ce pays-ci qu'après-demain. Je vous prie donc d'accepter ma voiture et l'escorte d'Orlando et de Benvenuto, aujourd'hui même, jusqu'à Rome. De là, vous gagnerez Civita-Vecchia avec le même Orlando, qui m'y attendra pour l'embarquement. Vous pourrez, vous, vous embarquer dès demain. Nous nous reverrons ensuite où, quand et comme vous voudrez.

Brumières refusa; mais l'entrevue se termina par une poignée de main.

Une heure après, lord B*** vint, avec sa voiture, chercher Brumières pour le conduire jusqu'au bateau à vapeur. Felipone n'avait pas reparu depuis que nous l'avions rencontré à Rocca-di-Papa. Benvenuto, qui se démenait et s'ingéniait pour ne pas laisser ensanglanter le prologue de ses belles destinées, pensait que le fermier guettait sa proie, et il avait averti lord B*** de sauver au moins la vie au pauvre amoureux éconduit.

Brumières nous quitta en nous donnant de sincères témoignages d'affection et de gratitude, en nous priant de donner de sa part à la Vincenza le bijou étrusque que Medora venait de lui renvoyer.

—Voulez-vous donc faire tuer la Vincenza par son mari? lui dit Daniella. Gardez ce présent pour la première duchesse à qui vous ferez la cour.

Brumières pâlit à l'idée de la situation terrible où il laissait la Vincenza, et sourit à celle d'une plus brillante conquête. Nous vîmes bien que ses déceptions ne l'avaient pas guéri de la manie des grandes aventures.

Le prince et la princesse partirent pour Gênes le jour où expirait la permission de séjour du prince dans les États romains. Nous ne revîmes pas Medora. Le prince vint nous faire ses adieux, ses protestations d'amitié et ses offres dans le cas où je voudrais aller décorer son palais.

Benvenuto ne voulut accepter de moi aucune espèce de récompense pour les services qu'il m'avait rendus.

—Je suis plus riche que vous, maintenant, me dit-il, et si jamais vous êtes dans la gêne, souvenez-vous de l'ami Tartaglia, qui sera heureux de vous obliger.

Lady Harriet, se sentant tout à fait remise, congédia la Vincenza le jour même. Celle-ci vint nous trouver pour savoir si nous avions des nouvelles de son mari.

—Quoi! lui dit ma femme indignée, tu nous demandes cela avec cette tranquillité?

—Je sais, répondit l'effrontée petite créature, que M. Brumières est en sûreté et que Felipone ne fera pas de malheur.

—Lequel des deux vous intéresse? lui demandais-je.

—Eh! mon pauvre mari, puisque l'autre me trompait.

—Et tu ne crains rien pour toi-même? dit Daniella.

—Que veux-tu que je craigne? J'ai aidé Felipone à se venger en faisant manquer le mariage.

—Et tu es sûre de le gouverner encore?

—Chi lo sa! répondit-elle; mais je suis sûre qu'il ne me fera point de mal.

—Et tu ne crains pas qu'il ne s'en fasse à lui-même?

—Qu'il ne se tue? Oh! si tous les maris trompés se punissaient comme cela de leur confiance, nous serions toutes veuves!

Il n'y avait pas à la chapitrer. C'est une nature insouciante et audacieuse.

—Va, au moins, soigner les neveux de ton mari, lui dit Daniella. Si je ne m'étais occupée d'eux depuis quelques jours, je crois qu'ils auraient fait maigre chère.

—Bah! tu t'intéresses à ces petits singes? Moi, ils m'ennuient et me dégoûtent!

—Alors je les plains, si ton mari ne revient pas. Pour qu'il oublie ainsi ces pauvres créatures, il faut qu'il soit bien loin ou bien tourmenté.

Daniella parlait encore lorsque Felipone entra dans le Pianto où nous étions en ce moment. Sa femme alla à lui pour l'embrasser. Il la baisa sur les deux joues avec la même aisance que si rien ne se fut passé, et la pria doucement d'aller mettre un peu d'ordre à la maison.

—Passe devant, lui dit-il, et enlève les matelas et les couvertures restés dans la befana. Je vais t'aider.

Elle descendit l'escalier du Pianto en chantonnant, et en nous jetant, à la dérobée, un regard de triomphe moqueur qui semblait dire: «Vous voyez ce pauvre homme!»

—Mes enfants, nous dit le fermier en nous serrant les mains, priez pour moi, vous qui croyez… Je suis un homme bien à plaindre.

Sa bouche ne cessa pas de sourire en proférant ce premier et dernier aveu de son désespoir.

—C'en est fait de la Vincenza! me dit Daniella.

—Suivons-le!

—A quoi bon? Aujourd'hui ou demain, elle est condamnée!

—Peut-être que non! Le premier moment est le plus à craindre.

Je m'élançai sur les pas du fermier: mais il avait pris si rapidement l'avance, que je trouvai la porte tournante déjà fermée et verrouillée en dedans. Je frappai en vain, on n'ouvrit pas. Cette porte massive a au moins six pouces d'épaisseur, et ne laisse point passer le bruit qui se fait dans la befana, masquée qu'elle est, de ce côté-là, par un second mur en briques et une autre porte bien jointe.

Je collai en vain mon oreille contre la fente imperceptible que le tour laissait entre le bois et l'encadrement de pierre. Plus de cinq minutes se passèrent sans que j'entendisse d'autre bruit que celui des pas de ma femme, qui venait me rejoindre Puis il nous sembla que quelqu'un se jetait dans l'intervalle des deux portes en murmurant des paroles confuses; et aussitôt nous distinguâmes la voix claire du fermier qui disait: Basta! (c'est assez). La seconde porte, en se refermant, nous sembla couvrir, de son bruit sourd, un cri étouffé, et tout rentra dans le silence.

—Ces agitations te font mal, dis-je à Daniella, qui tremblait et ne pouvait plus se soutenir. Je ne veux plus te voir suivre ce cauchemar. La vie de ton enfant est plus précieuse que celle de Vincenza. Va-t'en, et prends patience, si tu m'aimes. Je te jure que je vais faire tout ce qui sera humainement possible pour empêcher Felipone…

—Il n'est plus temps, va! me dit Daniella. Je ferai ce que tu veux. Tâche de savoir ce que va devenir mon pauvre parrain.

Elle quitta ce lieu sinistre, et je sortis de Mondragone pour courir à la ferme, sans espoir de pénétrer par là dans le chemin souterrain (Felipone avait dû prendre ses précautions), et sans beaucoup de chance d'arriver à temps, quand même le passage serait libre. Le tour qu'il faut faire pour retourner à la porte des cours et redescendre la longueur du château en dehors, avant d'entrer sous les cyprès prend déjà au moins dix minutes; il en faut au moins autant pour descendre l'allée en courant, et je n'osais guère courir, dans la crainte d'être observé et d'attirer l'attention sur l'événement que je voulais conjurer.

Depuis quelque temps et surtout depuis le jour où Felipone avait disparu, la ferme était à l'abandon. Les deux domestiques: étaient aux champs; les enfants jouaient dans la petite cour. Je demandai à Gianino si son oncle était revenu. Il secoua la tête négativement, et je vis passer sur sa figure jaune et camuse une expression de tristesse et d'inquiétude que l'insouciance de son âge n'emporta qu'avec effort. J'essayai, à tout hasard, d'entrer dans la salle basse: elle était solidement fermée, comme de coutume.

J'attendis une heure. J'allai, comme en me promenant, à la prairie où est la petite chapelle qui donne issue au souterrain dans la campagne. Elle était également fermée d'un énorme; cadenas. Je retournai à Mondragone et redescendis aux caves de la porte tournante: rien que ténèbres et silence. J'allai consulter Daniella, qui priait devant la madone du portique.

—Que faut-il faire? lui dis-je.

—Rien, s'il a fait ce qu'il voulait; nous devons paraître ne rien savoir. En le cherchant et en le demandant, nous l'envoyons à l'échafaud. Laissons passer encore une heure, et j'irai porter à manger à ces pauvres orphelins. Felipone les a oubliés lui si bon pour eux. Quand j'ai vu le commencement de cet abandon, je me suis dit: «C'est bien mauvais signe!» La journée s'écoula sans rien changer à nos angoisses. Vers le soir, Daniella me proposa d'aller voir Onofrio.

—Si mon parrain ne s'est pas tué avec sa femme, il est là. Onofrio était son meilleur ami.

La pénétration de Daniella n'était pas en défaut. Sur les ruines du cirque de Tusculum, nous trouvâmes Felipone assis auprès du berger. Les moutons broutaient, autour d'eux, l'herbe fine de l'amphithéâtre. Le soleil se couchait; une douce brisa effleurait, sans les agiter, les cheveux rudes et frisés du fermier.

—Voilà une belle soirée, nous dit-il en venant à notre rencontre; on est bien ici, et vous avez raison d'y venir voir coucher le soleil.

—C'est, dit Onofrio avec son calme habituel, un des plus beaux endroits de la Campagne de Rome, et, dans les plus mauvaises journées de l'hiver, on n'y sent point de froid. C'est là que je viens me chauffer au mois de janvier. Ça ne fait de mal à personne, n'est-ce pas? La bon Dieu ne trouve pas que ça use son soleil quand les pauvres gens, à qui l'on dispute un fagot dans ce monde, vont lui demander un peu de son grand feu.

Nous interrogions avec anxiété la figure de ces deux hommes; il n'y avait chez eux aucun effort visible pour s'entretenir avec nous de la pluie et du beau temps. Ils semblaient continuer une conversation paisible et rêveuse.

—C'est une pauvre vie que la vie de berger, dit Felipone; et pourtant moi qui, étant garçon, courais un peu les filles et le cabaret dans la ville, j'ai quelquefois désiré d'être seul et dévot comme ce chrétien-là. Si j'avais cru en Dieu, je n'aurais pas fait les choses à demi: je me serais fait moine ou berger. Plutôt berger, car le moine s'abrutit à recommencer tous les jours la même promenade et à marmotter d'heure en heure les mêmes prières, tandis que le berger va où il veut et dit à Dieu ce qu'il a envie de lui dire.

—Le berger a ses jours de peine et de plaisir, reprit le sentencieux Onofrio. Dans ce temps-ci il n'est pas à plaindre, et le pays où me voilà fixé depuis dix ans est des meilleurs. Mais dans ma jeunesse, j'ai eu de bien mauvaises saisons à passer, dans des endroits où je ne voyais jamais personne, et où la fièvre me tenait éveillé toute la nuit. Allez! la nuit est bien longue quand on n'a, pour se désennuyer, que le bruit du tonnerre et les grands éclairs qui vous font voir la plaine toute bleue. On dit son chapelet en comptant les gouttes de pluie qui tombent sur le toit de paille. Si on ne croyait à rien. Felipone, on deviendrait aussi bête que les brebis que l'on garde.

—Je n'ai jamais dit que je ne croyais à rien, répondit le fermier; je crois à la folie des hommes et à la malice des femmes.

En parlant ainsi, il fit un mouvement de la tête en arrière pour rire de son gros rire frais et sonore. Daniella me serra le bras pour me faire remarquer, entre son menton, et sa cravate, des traces d'ongles toutes récentes: la Vincenza s'était défendue.

—Où est ta femme? lui dit-elle quand le berger se leva pour rassembler son troupeau.

—Ma femme? dit-il d'un air étonné. Elle est à la maison je pense.

Cela fut dit si naturellement, que j'en fus complètement dupe. Nous revînmes ensemble jusqu'à la ferme. Gianino, en apercevant son oncle, se mit à courir et se jeta à son cou. Cet enfant, laid et disgracieux, mais intelligent et sensible, se pendait à lui et l'étranglait de caresses.

—Pauvre petit, dit le fermier en l'asseyant sur son épaule, il s'ennuyait sans moi.

—Est-ce que tu vas encore t'en aller? dit l'enfant.

—Non, mon Gianinuccio; à présent, je vas rester à la maison: je suis las de me promener.

—Et ma tante? est-ce qu'elle ne va pas rentrer aussi

—Elle n'est donc pas revenue, ta tante?

—Cela t'étonne? dit Daniella à son parrain en le regardant fixement.

—Non, répondit le fermier impassible, en posant l'enfant par terre, elle aura suivi son dernier amant.

… juin

C'est la seule explication que, depuis quinze jours, nous ayons obtenue de Felipone. Nous avons reçu des nouvelles de Brumières. Il est à Florence. Il nous dit qu'il se porte bien, et nous demande, en post-scriptum, si le fermier n'a pas trop battu sa petite femme.

LVII

… juin,

Mondragone.

Mais ne pensez pas que, depuis ces quinze jours, nous nous soyons tenus tranquilles, renonçant à retrouver la victime de cette terrible vengeance conjugale.

Dans la nuit qui suivit l'événement, Daniella, ne pouvant dormir et en proie à un état fébrile qui m'inquiétait, me dit tout à coup:

—Lève-toi, ami! Il faut pénétrer dans cette befana maudite. Qui sait s'il a eu le courage de tuer sa femme? Elle n'est peut-être en punition que pour un temps…

—Je n'espère plus rien; mais, pour te calmer, me voilà prêt à essayer l'impossible. Que crois-tu que je doive faire? Lorsque j'ai cherché, avec Benvenuto, le chemin de cette befana, j'en ai approché beaucoup, puisque le docteur m'a dit avoir entendu notre travail et en avoir été inquiet.

—Ce travail était dangereux, je ne veux pas que tu le reprennes; mais, moi, je crois, je dis qu'il y a une autre entrée à la befana que celle que nous connaissons, une entrée que Felipone a découverte depuis le temps que le prince et le docteur y étaient, et dont il se réserve le secret pour lui seul.

—Qui te donne cette pensée-là?

—Une espèce de vision que je viens d'avoir. Oh! ne me regarde pas d'un air inquiet, ne me crois pas en délire. Je dis une vision, ce n'est pas autre chose qu'un souvenir; mais un souvenir qui s'était effacé tout à fait et qui vient de me revenir, comme j'étais là, moitié pensant, moitié rêvant. Écoute! Le jour où Felipone nous donna l'idée de nous marier en dépit du curé, je l'avais rencontré dans la partie tout abandonnée du parc qui est entre l'allée des cyprès et le mur de clôture. Il creusait une espèce de fossé, et, comme ce n'est pas là son ouvrage, je m'en étonnai. Il ne me donna pas une bonne raison; mais je n'y fis que peu d'attention, et tant de choses intéressantes m'ont occupée ce jour-là et le lendemain, que je n'ai pas gardé souvenir d'une chose si indifférente. Voilà qu'elle me revient et c'est peut-être Dieu qui veut que je m'en souvienne. Allons-y.

—Reste tranquille, j'irai seul. Dis-moi où cela est

—Non, tu ne trouverais pas. Prends tous tes outils; je porterai la lanterne sourde.

Nous nous glissâmes parmi les lauriers et les oliviers jusqu'aux fourrés épais que Daniella n'avait jamais explorés attentivement, mais où, avec un instinct remarquable, elle retrouva l'emplacement où elle avait vu fouiller. Au lien d'un fossé il y avait une butte de terre qui ne paraissait pas de fraîche date. Un épais tapis de mousse témoignait, au contraire, d'un long abandon.

Daniella, qui tenait la lanterne, se baissa et toucha cette croûte de mousse qui se détacha et vint presque tout entière à la main. Elle avait été placée là, elle n'y avait pas poussé; et elle était si verte et si fraîche, qu'elle n'y avait été placée que peu d'heures auparavant.

A la suite de ces observations je n'hésitai pas à me servir de la pioche et de la bêche. La terre, légère et toute fraîchement remuée, fut écartée en moins de dix minutes. Je trouvai quelques dalles disposées en forme de double escalier formant le toit d'une ouverture carrée à fleur de terre.

Je me penchai sur le bord de cette ouverture, et je sentis le vide.

J'eus encore recours aux papiers enflammés jetés dans ce vide, et je vis l'intérieur d'un vaste puits qui s'évasait dans le fond. C'était une glacière. Je pus fixer la corde à noeuds dont je m'étais muni, à la base d'un petit arbre qui masquait en partie l'ouverture. Daniella m'éclaira en faisant lentement descendre la lanterne au moyen d'une ficelle. Nous n'avions plus d'hésitation, plus de doutes; cet atterrissement artificiel nous mettait trop sûrement sur la voie.

Je n'eus à descendre que la hauteur d'environ trois mètres. Avant le fond de la glacière je trouvai un passage très-bas et très-étroit où je pensai que le gros Felipone ne passait pas sans peine; et, après un court trajet, je me trouvai dans la grande galerie qui conduit à la befana. Je revins sur mes pas pour calmer les inquiétudes de ma femme et lui dire de venir me rejoindre par le Pianto. J'avais toute espérance de sortir par le tour, après avoir constaté le fait mystérieux, horrible probablement, que nous poursuivions.

Je pénétrai sans obstacle dans_ la befana_. La faible clarté de ma bougie ne me permettait pas d'en voir l'ensemble, et, après l'avoir explorée dans tous les sens, je commençai à croire que nous avions rêvé une catastrophe. J'allai ouvrir à Daniella, qui arriva bientôt derrière la porte tournante, et que j'étais pressé de tranquilliser.

—Il n'y a rien, il n'y a personne, lui dis-je. S'il eût renfermé là sa victime il aurait cadenassé cette porte, par où elle pouvait sortir.

—Mais s'il l'a tuée! As-tu cherché partout! Tiens, voilà une chose nouvelle ici. La grande cheminée qui donne près du casino est murée.

—Cela n'a-t-il pas été fait pour nous empêcher d'entendre les cris de Brumières lorsqu'on l'a tenu ici toute une nuit?

—Il nous a dit qu'on l'avait bâillonné. On n'aurait pas pris cette peine-là si la cheminée eût été murée.

Je crevai, à coups de pioche, la cloison de briques qui fermait l'orifice de la cheminée, et je vis qu'on avait entassé du foin derrière cette maçonnerie encore fraîche. Felipone avait donc pris ses précautions d'avance pour que l'on n'entendit pas, du casino, les cris de la victime.

—Puisqu'il a eu tant de préméditation, dis-je à ma femme, il n'y a pas d'espoir à conserver. S'il l'a tuée, il a eu le sang-froid de l'enterrer quelque part, soit ici, soit ailleurs, dans les souterrains, peut-être dans la glacière par où je suis descendu, et dont il a eu le soin de masquer l'entrée.

Nous examinâmes toutes choses. Le lit où Tartaglia avait couché une nuit, avant celle où il avait arrangé, à la ferme, le mariage du prince, était encore dans le fond de l'hémicycle avec les matelas et les couvertures. Nous nous rappelions que le fermier avait attiré sa femme dans la befana en lui donnant pour prétexte qu'il fallait remporter cette garniture de lit, et le lit n'était pas dégarni. Les échelles qui avaient servi à porter Brumières dans la niche et à l'en faire descendre étaient encore là. J'y montai, je ne retrouvai dans la niche qu'un bouton de manchette, que je reconnus appartenir à Brumières. Il n'y avait aucune trace d'une lutte quelconque.

—N'importe, dit Daniella, j'ai rêvé que je devais venir ici, et je n'en sortirai pas sans une certitude.

Et, toute pâle et frémissante, elle cria par trois fois, de sa vois pleine et accentuée, dans le sourd et morne édifice le nom de Vincenza.

Au troisième appel, un léger frémissement se fit entendre, et nous nous élançâmes vers les décombres d'où le son était parti.

Nous trouvâmes, dans le fond de la partie écroulée, la malheureuse femme assise et idiote. Ses vêtements déchirés, ses cheveux épars collés à son front par le sang coagulé sur son visage, la rendaient méconnaissable et si effrayante, que Daniella, superstitieuse, recula en disant:

—C'est la véritable befana!

La victime était hors d'état de nous répondre. Elle essaya de se lever et retomba. Je l'emportai dans le casino, où nos soins lui rendirent la raison, mais non la force. Elle avait perdu tant de sang, qu'elle était épuisée. Elle avait reçu à la tête un seul coup d'un assommoir quelconque. Elle n'avait rien vu. Elle avait une large blessure près de la tempe, mais elle ne la sentait pas, et demandait seulement si elle avait quelque chose au visage. Elle parut soulagée dès qu'elle sut qu'elle n'était pas défigurée.

Le sang était arrêté; les os du crâne ne me parurent point lésés, il était évident que Felipone avait voulu tuer, qu'il croyait avoir tué, mais que sa main avait manqué de force et qu'il n'avait pas eu le courage de porter un second coup. Cet homme si adroit et si fort n'avait pas pu tuer la femme qu'il aimait. La Vincenza se rappelait avoir lutté, avant d'être emmenée jusqu'au réservoir, où elle pensait qu'il avait voulu la noyer. Puis elle était tombée sous un choc violent et n'avait eu conscience de rien, jusqu'au moment où elle nous avait entendus parler, Daniella et moi, dans la befana. Elle n'avait pas reconnu nos voix; elle ne se rendait encore compte de rien en ce moment-là. Mais, en s'entendant appeler par son nom, et par une voix qui, disait elle, en lui avait pas fait peur, elle était venue à bout, par un effort machinal, de nous répondre.

Elle pensait avoir été poussée dans le réservoir après le coup qui lui avait ôté la connaissance, et elle ne se trompait probablement pas, car ses vêtements fripés paraissaient avoir été mouillés jusqu'à la ceinture. Mais elle avait dû revenir à elle, étant seule, et se traîner jusqu'à la place où nous l'avions retrouvée. Ç'avait été un effort tout instinctif, sa mémoire ne pouvait ressaisir ce fait.

Elle ne put même nous donner ces vagues détails qu'après quelques heures de repos. Daniella eut beaucoup de peine à la réchauffer, et passa le reste de la nuit à la soigner. J'avais de mon mieux pansé et fermé la blessure avec le collodion et la toile adhésive qu'à mon départ du presbytère l'abbé Valreg, grand remègeur en sa paroisse, avait fourrés dans ma malle, en cas d'accident. Je lui ai vu faire tant de pansements charitables, où je l'aidais naturellement, que je n'y suis pas trop maladroit.

Grâce à un tempérament peu irritable et à un sang très-pur, la malade n'eut pas la réaction nerveuse que je redoutais, et, au bout de deux jours, la cicatrice était fermée dans les meilleures conditions possibles. Il nous fallut agir avec beaucoup de mystère: d'une part, pour ne pas exposer Felipone à des poursuites; de l'autre, pour ne pas exposer sa femme à une nouvelle vengeance.

J'avais, dès la nuit même de cette recouvrance inespérée, fait disparaître les traces de mon entrée dans la glacière, après être remonté par là, afin de laisser le tour fermé en dedans. Je pouvais présumer que Felipone n'aurait jamais la force de retourner dans la befana, mais s'assurerait des issues, pour que personne ne pût constater son crime. Je ne me trompais pas: il travaillait à murer et à condamner pour jamais l'entrée du souterrain dans sa cave. Je le sus par Gianino, qui l'entendait maçonner et porter des pierres durant la nuit; et, malgré ses précautions, je le vis, en outre, sortir un matin des massifs de la glacière. J'allai voir furtivement ce qu'il avait fait. Je trouvai la butte exhaussée et complètement plantée d'arbres. Une autre fois, je vis Onofrio, sans chiens et sans troupeau, auprès de la chapelle de Santa-Galla. Là aussi, probablement, on avait muré le passage.

Il nous tarde beaucoup, comme vous pouvez croire, de voir la Vincenza sur pied et de la faire évader. Nous sommes dans des appréhensions continuelles que son mari ne la découvre dans une des chambres de notre casino. Il est venu nous voir une seule fois depuis qu'elle y est, et s'est assis sur la marche de cette chambre qui donne sur la petite terrasse, vis-à-vis de notre appartement. Appuyé sur les balustres, je fumais en feignant de ne pas l'observer, car j'arrive forcément à être aussi dissimulé qu'un Italien de sa trempe. Il était affaissé et comme abruti dans son déchirant sourire. Peut-être que si j'eusse osé lui dire: «Elle vit, elle là tout près de toi!» Je lui eusse rendu à lui-même la vie et le repos. Mais Daniella m'a appris, par la justesse de sa divination, à ne pas me fier aux apparences. Peut-être l'expression de désespoir et de remords que je croyais lire sur la figure de ce malheureux n'était-elle que la satisfaction morne et sombre d'une vengeance assouvie.

5 juillet.

Il était temps que l'on vint nous délivrer de la présence de Cette Vincenza. Elle me devenait insupportable. Sans coeur et sans raison, cette créature ne songeait qu'à recommencer une vie de désordre. C'est une sensualité stupide qui la gouverne. Elle n'a d'autre cupidité que le goût de la toilette, et sur son lit, ayant à peine la force de parler, elle s'enquérait du bijou étrusque de Brumières, et reprochait à Daniella d'avoir refusé de le recevoir pour elle; du reste, prodigue, imprévoyante, ne se demandant jamais si elle aura du pain, mais bien une robe de soie et des fichus brodés. Ses habitudes de galanterie l'ont sollicitée avant même que ses forces physiques fussent revenues; car, en remercîment de mes secours et de mes soins, elle m'a offert ses bonnes grâces avec un cynisme imbécile, C'est dans sa pensée, vous en conviendrez, une étrange manière de récompenser Daniella de son dévouement.

Sa société nous était de plus en plus répulsive. Elle troublait et souillait l'harmonie poétique de notre existence par son caquet puéril et le dévergondage de son étroite imagination. La seule chose qu'il y ait à louer en elle, c'est une grande douceur; mais il n'en faut chercher la cause que dans un manque d'énergie et dans l'absence de toute fierté. Elle reçoit en riant les plus dures leçons, et son mari ne lui inspire que de la peur, sans aucune réaction de vengeance.

—Pauvre homme, dit-elle en parlant de lui, je suis sûre qu'il est bien fâché de ce qu'il a fait. Pourvu qu'il ne lui en arrive pas malheur! Si je voulais, il me reprendrait et me demanderait pardon à genoux.

Mais quand on lui conseille d'essayer une réconciliation, elle répond qu'elle s'y fierait bien, mais qu'il n'est pas agréable de vivre avec un homme devenu si jaloux. En un mot, elle trouve moyen de dire des choses risibles en riant elle-même. L'horreur de sa situation dans la befana et de la mort, par la faim, qui l'y attendait si nous ne l'eussions sauvée, ne lui a pas même laissé de terreur. Elle écarte ces souvenirs avec une merveilleuse facilité, en disant qu'il ne faut pas penser aux choses tristes, et prouvant qu'il est des natures douées de l'heureuse impossibilité de souffrir, ce qui les assimile à certains animaux à moitié inertes, qui remplissent aveuglément les fonctions de la vie dans les bas-fonds de la création. Daniella a eu la grand sens de n'être pas jalouse en voyant les provocations, à peine voilées, qu'elle m'adressait.

—Je ne me sens pas d'indignation contre elle, m'a-t-elle dit; je vois qu'elle n'a pas conscience d'elle-même. Elle a l'innocence des bêtes. Il faut que Felipone ait senti cela, puisqu'il l'a assommée avec aussi peu de remords qu'il eût fait d'un de ses animaux.

Et pourtant Felipone a des remords et un incurable chagrin. J'ai appris à lire sur sa figure le démenti secret que la passion donne à son tempérament pléthorique.

La Vincenza commençant à pouvoir marcher, nous nous demandions comment nous la ferions évader secrètement, lorsque, par une nuit d'orage effroyable, nous entendîmes sonner à la porte de la grande cour. Une visite à pareille heure et par un temps pareil ne fut pas accueillie sans précaution. Un cavalier, enveloppé jusqu'aux yeux, me demandait à entrer un instant. C'était le docteur R….

—Vous comprenez ce qui m'amène, me dit-il; je viens chercher la Vincenza….

Il avait rencontré Brumières à la Spezzia. Apprenant que ce voyageur venait de Frascati, le docteur, bien qu'il ne le connût pas, lui avait demandé des nouvelles des personnes qui l'intéressaient, de sa mère, de moi et de Felipone. Brumières, qui venait de recevoir une lettre de nous, où nous lui disions que Vincenza avait couru et courait encore de grands dangers, avait fait part de ce paragraphe au docteur.

—J'ai compris, nous dit celui-ci, que M. Brumières, bien qu'il ne s'en vantât pas, était pour quelque chose dans les malheurs de ce ménage; mais il se pouvait que je fusse seul en cause dans l'esprit du mari; et, d'ailleurs, il me suffit qu'une femme m'ait appartenu sans spéculation et sans perfidie pour que je me regarde comme son défenseur en toute circonstance où je peux quelque chose. Je connais ce bon Felipone, un homme à passions exclusives, capable de haïr autant que d'aimer. Je viens donc voir si je dois lui enlever sa femme, on si je peux les réconcilier ensemble. Dans tous les cas, je viens attirer le danger sur moi, pour le détourner d'elle.

Quand le docteur sut ce qui s'était passé, son parti fut pris à l'instant même.

—Donnez-moi cette pauvre femme, dit-il; je vais la mettre en croupe derrière moi, et je me fais fort de la conduire en lieu sûr. De là je l'expédierai en France, où un de mes amis me demande une cuisinière italienne. Elle sait faire le macaroni comme personne. Peut-être qu'un jour son mari pleurera sa violence et sera heureux d'apprendre qu'elle vit encore; mais il ne sera jamais ni utile ni prudent de lui dire où elle est.

Daniella, avertie par moi, habilla et enveloppa la Vincenza dans ses propres vêtements, et je la plaçai sur le cheval du docteur, qui refusait de mettre pied à terre et qui causait à voix basse avec moi sous les voûtes de la caserne d'entrée. La Vincenza s'en allait avec une joie d'enfant, ivre de l'idée de voir Paris et d'être morte pour Felipone. Le docteur lui défendit de lui dire une parole.

—Nous jouons gros jeu, me dit-il à l'oreille. Faites-moi l'amitié de regarder par là, vers le chemin des Camaldules, si personne n'a eu l'éveil de mon arrivée.

Quand je me fus assuré du fait, il me serra la main et partit au galop avec le dangereux fardeau dont il avait le courage de se charger. Ce qu'il faisait là, au péril de sa tête proscrite et mise à prix, pour une femme dont il ne se souciait plus, si tant est qu'il s'en fût soucié plus d'un instant dans sa vie de plaisirs faciles, était un acte d'humanité tout à fait dans sa nature, quelque chose d'héroïque, accompli avec une agréable rondeur et une crânerie sans ostentation. Grande âme, je ne dirai pas typique par rapport à l'Italie, où les types sont si variés, mais bien italienne, en ce sens qu'elle résume des vertus providentielles et des exubérances fatales: rien à demi, et tout en grand. Là où le mal se fait petit et lâche, on peut dire que le type national est entièrement effacé. Par malheur, il l'est ici dans une effrayante proportion. Hélas! hélas! quel compte auront à rendre à Dieu ceux qui tuent l'âme des générations et qui peuplent de spectres abjects les terres bénies où le ciel avait magnifiquement répandu la beauté des idées avec celle des formes.

CONCLUSION

Ici se termine le journal de Jean Valreg. Des occupations assidues, la peinture dont il était chargé, les études musicales qu'il continuait avec sa femme, les promenades nécessaires à la santé de l'un et de l'autre, et les visites fréquentes à la villa Taverna, où lord et lady B*** passèrent l'été, rendirent si difficile le surcroît de besogne que je lui avais imposé, qu'il me demanda la permission de s'en tenir à de simples lettres de temps en temps. Voici le résumé de sa situation à l'automne de la même année.

L'événement tragique de la befana n'avait pas éveillé le moindre soupçon, malgré l'absence indéfinie de la Vincenza. Felipone n'avait pas fait semblant de chercher sa femme. A ceux qui le questionnaient, il répondait qu'il était becco, beccone, becco cornuto; et il riait! La disparition de la Vincenza coïncidant avec celle de Brumières, que personne n'avait vu partir, on ne doutait pas qu'il n'eût enlevé la fermière, dont les relations avec lui n'étaient un secret pour personne.

Les annexes de l'immense villa continuaient à dégringoler dans le ravin. Le pavillon central était toujours solide et s'embellissait de fresques et de lambris. Le casino était devenu une demeure délicieuse de fraîcheur, de poésie et de gaieté pour le modeste ménage. Les visites n'y manquaient pas. La curiosité qu'inspirait ce couple amoureux niché dans une ruine en attirait bien quelques-unes dont on se fût passé; mais cette curiosité était bienveillante et le soir y mettait fin. Le dîner et la veillée tête à tête, au sein d'une solitude absolue et grandiose, étaient toujours une fête pour Valreg et Daniella. On y parlait du petit enfant comme s'il était déjà né, et en attendant on aimait Gianino, on le tenait propre et on lui apprenait à lire.

Felipone n'avait pas laissé percer la moindre agitation. Il s'occupait de ses affaires, tenait mieux que jamais sa ferme et sa laiterie, caressait ses neveux, vantait Gianino comme un prodige, ne s'occupait d'aucune femme et riait toujours des maris trompés et de lui-même.

«Seulement, nous nous apercevons, écrivait Valreg, qu'il maigrit et que ses yeux se plombent. Il boit beaucoup et commence à divaguer après souper. Il ne lui échappe jamais un mot compromettant; mais son sourire éternel devient l'étrange expression d'une souffrance chronique. Je le crois atteint d'une maladie de foie, et il fait tout ce qu'il faut pour qu'elle ne soit pas longue. Il va souvent causer avec le berger de Tusculum, qui cherche à le guérir de son athéisme, mais qui n'y parvient pas encore. Pourtant, le fait de cette intimité entre deux hommes de caractères et d'opinions si opposés s'explique peut-être, chez Felipone, par un vague besoin de croire. Il semble parfois qu'il défende avec acharnement son impiété pour se faire battre. Malheureusement, le berger a, malgré son grand bon sens, trop de superstitions locales pour être un apôtre bien efficace. Onofrio croit aux sorciers. Un autre berger, son voisin de paillis, est gettatore, jeteur de sorts, et lui fait mourir ses moutons. Il le ménage dans la crainte qu'il ne lui donne une maladie dont il a fait mourir une vieille femme de Marino, et qui consistait à vomir des cheveux, «toujours et toujours des cheveux qui lui pesaient affreusement sur l'estomac, et qui auraient pu couvrir le monte Cavo, tant ils étaient longs, épais, inépuisables.» Vous voyez que le sage Onofrio, un érudit, un philosophe, un saint quant à l'austérité, un homme de coeur à tous égards, est, malgré tout, un paysan assez semblable aux nôtres. Ses récits merveilleux font rire Felipone, et ses menaces de l'enfer ne lui causent ni crainte ni remords. Une seule fois, je lui ai entendu regretter de ne pas croire au ciel; mais il a vite ajouté: «Le ciel et l'enfer sont sur la terre. Quand on a eu l'un et l'autre, on n'en doit désirer ni craindre davantage.»

Telle n'est pas la croyance de Daniella; mais elle a fini par se sentir pardonnée et par savourer sans effroi son amour et son bonheur, désormais sanctifiés par le prochain espoir de la maternité.

Medora se fait construire, aux environs de Gênes, une villa fabuleuse. Tartaglia y fait ses affaires honnêtement, à ce qu'il assure.

La bonne intelligence se soutient entre lord et lady B***. Quand cette dernière a quelque mouvement d'humeur, elle se borne à gronder Buffalo, qui, du reste, est admis au salon. Je sais par l'abbé Valreg, que j'ai vu en Berry, que la bonne Harriet a fait son testament, et qu'elle assure une petite fortune aux enfants à venir de Jean Valreg; mais c'est un secret que l'or garde au jeune ménage.

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