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La Daniella, Vol. II

XXX (continued 4)

Reading edition

Malheureusement, les questions de Daniella s'acharnaient tellement à ce cas réservé de ma conscience, qu'elle me contraignait à mentir. Elle poussa la rudesse de sa passion jusqu'à vouloir me faire jurer sur l'honneur que jamais Medora n'avait cherché à provoquer mon coeur, mon imagination où mes sens.

C'est en disant toute la vérité que j'aurais pu victorieusement me disculper. Ma vie, ma conduite, depuis l'aventure de Tivoli, étaient bien la preuve d'une sorte d'antipathie pour la belle Anglaise, si j'eusse pu avouer qu'elle m'avait offert sa main; mais Daniella ne croyait pas qu'elle eût été jusque-là. Elle pensait, au contraire, que j'avais pu être rebuté le jour de la promenade à Tivoli; que ma fièvre n'avait pas eu d'autre cause que cette contrariété; enfin, qu'elle-même n'avait été pour moi qu'un pis-aller. C'était donc ma justification pleine et entière qu'elle me demandait, et je vous jure que j'étais stoïque de lui résister, en refusant de lui livrer Medora, provocante et déçue.

Quand elle vit qu'en me défendant d'avoir jamais senti le moindre attrait pour cette beauté, la moindre sympathie pour ce caractère, je m'abstenais de railler et de mépriser la conduite de miss ***, l'orage recommença. La colère était épuisée, mais ce fut un déluge de pleurs.

—Pourquoi ne pas me dire ce que je croyais savoir et ce que je voulais croire? s'écria-t-elle en tordant ses petites mains comme si elle eût voulu les briser. Cette infâme coquette m'a dit elle-même que vous ne l'aimiez pas, mais qu'elle saurait bien se faire aimer!

—Elle disait cette sottise on cette folie?

—Oui, par moments, car tous les soirs, à Rome, quand tu étais dans la maison, elle avait des crises de nerfs et des accès de dépit, où elle disait ce qu'elle avait dans la tête; mais quand elle s'apercevait du plaisir que me causait son chagrin, elle disait autrement. Elle prétendait que, dès le premier jour où tu l'as vu sur le bateau à vapeur, lu l'avais regardée avec extase; qu'elle ne pouvait pas faire un mouvement ni lever les yeux sans rencontrer les tiens. Elle était persuadée qu'en courant au-devant de la diligence sur la via Aurélia, tu n'avais pas eu d'autre idée que de savoir si elle allait droit à Rome, ou si elle s'arrêtait aux environs dans quelque villa; et enfin, que tu ne te serais pas jeté si bravement sur les brigands quand tu pouvais te tenir caché, sans un grand désir de te faire distinguer par elle. Que veux-tu? toutes ces vanteries me brisaient le coeur, à moi qui t'aimais déjà! Je ne t'ai jamais dit ce que cette fille injuste et despote m'a fait souffrir à cause de toi; quel, dédain elle affectait pour ma pauvre condition et pour ma pauvre figure, et comme elle aimait à répéter devant moi qu'avec sa beauté, son esprit et sa fortune, elle ne devait jamais trouver de coeur qui lui fût réellement fermé. «Il n'osera jamais me déclarer qu'il m'aime, disait-elle pendant ta maladie; il se croit trop au-dessous de moi; mais je lui tiens compte de cette fierté modeste, et moins il parle, mieux je le comprends.»

—S'il est vrai qu'elle t'ait dit tout cela, elle manque de clairvoyance et de jugement.

—Elle manque tout à fait d'esprit, comme elle manque de coeur. Je la connais bien, moi! Une femme de chambre connaît mieux sa maîtresse que tous les hommes qui lui font la cour. De même qu'elle sait tous les défauts et tous les artifices de sa personne, elle sait toutes les pauvretés de son caractère et toutes les sottises de son imagination. Ces poupées que nous habillons pour vous se tiennent devant vous comme des marionnettes dont on ne voit que le dessus; mais, quand elles quittent leur costume, elles quittent aussi leur rôle, elles ont besoin de redevenir elles-mêmes et de se vanter devant nous des succès qu'elles ont eus et de ceux qu'elles n'ont pas pu avoir.

Daniella, dont le dépit et l'aversion déliaient la langue, ne manqua pas en véritable fille d'Ève qu'elle se sentait redevenir, cette occasion de déprécier les charmes de Medora et de me révéler les artifices, vrais ou supposés, de son teint et de sa taille. Je l'écoutais d'abord en riant de cette malice qui la soulageait; puis tout cela me rendit triste. Je n'avais jamais voulu parler de Medora avec elle, et elle avait compris ou paru comprendre que, dans le divin concert de notre bonheur, ce souvenir étranger arrivait pour moi comme une fausse note. Elle avait été si belle dans sa confiance, si grande en me disant:

—Si je pouvais douter de toi, c'est que je ne t'aimerais plus!

Et je la voyais maintenant s'acharner à enlaidir et à ridiculiser un fantôme de rivale, sans plus tenir aucun compte de ma parole et de ma loyauté.

Je ne pus m'empêcher de le lui dire, et ce fut encore une blessure pour elle, tant il est vrai qu'un peu de foi et d'idéal qui se détache entraîne une avalanche de troubles et d'amertumes. Elle me fit un crime de ne pas me complaire à lui voir exhaler sa haine, et m'accusa de défendre, dans mon coeur, celle qui lui ôtait son bonheur et son repos.

Je m'assoupis pendant qu'elle continuait à me parler avec une énergie qui dépassait la mienne. Je n'avais pas dormi de la nuit. Trop de joie et trop de douleur m'avaient épuisé. Je succombais à la fatigue et au dégoût d'une querelle qui me faisait l'effet d'un mauvais rêve dont le sens vous échappe à chaque instant.

Je crois que je dormis une heure. Quand je m'éveillai, je la vis assise auprès de moi, chassant les cousins de ma figure et me regardant avec une expression si tendre et si triste que j'en fus navré.

—Pardonne-moi, lui dis-je en l'attirant sur mon coeur; tu souffrais, et, moi, j'ai dormi! C'est la première fois que cela m'arrive, et je ne croyais pas que cela pût m'arriver jamais, de me trouver anéanti devant tes larmes, et de n'avoir pas en moi la force de te consoler. C'est donc que ta douleur est, pour moi, une chose impossible à soutenir, et qu'il faudra que je m'endorme dans la mort si elle continue! Tiens! si notre bonheur est fini, si je dois ne plus te faire que du mal, cesse de m'aimer, toi qui es forte, et laisse-moi me tuer, car je me sens faible et incapable de réagir contre tes reproches.

—Non, non! s'écria-t-elle, il n'en sera pas ainsi! Tu sauras souffrir, s'il m'arrive de souffrir encore. Que puis-je te promettre? Rien, puisque je deviens folle à l'idée d'être trahie, Oui, folle! Tu l'as bien vu, il m'était impossible de t'entendre et de m'entendre moi-même. Mon coeur te défendait et me criait que tu étais sincère; mais je ne sais quel démon criait encore plus fort dans mes oreilles. Ah! ne me dis pas que notre bonheur est fini, car je me poignarderais tout de suite si tu croyais cela! Non! non! Je te jure que je ne suis plus jalouse et que je ne veux plus l'être. Si cela m'arrive encore, eh bien! dis-toi que j'ai un terrible accès de fièvre, et ne m'abandonne pas plus que tu ne le ferais si je tombais malade. Est-ce que tu ne comprends pas cela, mon Dieu, qu'on soit jaloux avec rage de ce qu'on aime avec passion? Serais-tu tranquille et raisonnable si tu me voyais courir ou me cacher pour causer avec ce prince ou avec ce docteur dont tu me parlais hier? Non certes, toi aussi tu perdrais l'esprit, tu ne m'écouterais pas, et tu serais peut-être aussi injuste que je l'étais tout à l'heure. D'ailleurs, est-ce que l'amour est tout entier dans le bonheur qu'on goûte ensemble? Est-ce qu'il n'est pas aussi dans le chagrin, dans le délire, dans l'inquiétude que l'on se cause l'un à l'autre? Est-ce que nous n'avons pas déjà bien souffert de notre passion? S'est-elle refroidie pour cela?

—Tu as raison! Il ne s'agit pas d'être heureux, mais d'aimer! Eh bien, fais-moi tout le mal que tu voudras, pourvu que je vois renaître ton sourire et que je retrouve l'ardeur de ton baiser.

La journée s'acheva dans les célestes voluptés d'une tendresse plus vive et plus délicate que nous ne l'avions encore ressentie. Il s'était fait en Daniella comme une transformation à la suite de cette crise terrible. Elle parlait avec plus d'élévation et de clarté; elle trouvait des mots plus nets et plus profonds pour exprimer son amour. Elle voyait presque en artiste et en poète les grandeurs de la nature qui nous environnait. Sa beauté même me semblait avoir pris un caractère plus touchant et plus intelligible. Son expansion ne m'étonnait plus par des réticences et des élans imprévus. Elle était intelligente comme un être cultivé dès l'enfance, et tendre comme la femme la plus douce et la plus pieuse. Je n'osais lui dire combien j'étais frappé de cette sorte de transfiguration soudaine. Peut-être m'apparaissait-elle ainsi parce que j'avais vu éclater la violence cachée sous son calme habituel, et que, la connaissant enfin tout à fait, je me sentais épris de l'excès même de son redoutable amour.

Peut-être aussi ce prompt retour à une complète sérénité et cette révélation d'une beauté morale plus exquise, étaient-ils tout simplement le résultat d'une organisation qui a besoin quelquefois d'exhaler un excès de puissance pour se remettre dans son progrès naturel. Les âmes méridionales sont sans doute comme leur ciel, qui, après des orages formidables, verse tout à coup de si bénignes influences sur terre et fait pousser tant de fleurs sur le sol, meurtri et dévasté une heure auparavant.

A onze heures nous commençâmes à plier bagage. La toile qui nous servait de porte fut roulée et cachée sons les décombres avec les autres ustensiles; le feu et la lumière furent éteints. Je renouvelai l'amorce de mon fusil. Daniella releva sa jupe de dessus dans ses agrafes. Nous nous donnâmes un dernier baiser en envoyant un adieu amical à la vieille tour et à la cascade argentée. Puis nous descendîmes la cascatelle pour être prêts à recevoir Felipone, qui devait se trouver là à minuit.

XLV

Nous n'attendîmes pas longtemps; mais les pas qui vinrent vers nous, par le côté des trois pierres, nous causèrent un moment d'inquiétude. Il nous semblait entendre marcher deux personnes au lieu d'une. Daniella, attentive, et, sinon calme, du moins toujours pleine de présence d'esprit, ayant remonté un peu le rocher pour se rendre mieux compte de ces bruits mystérieux, redescendit vers moi en me disant:

—Je sais qui vient avec mon parrain. Ils ont échangé deux ou trois mots. J'ai reconnu la voix et l'accent: c'est M. Brumières.

C'était lui en effet.

—Je vous amène un ami, me dit Felipone en s'avançant le premier pour nous reconnaître; un ami qui vous apporte des nouvelles de Rome. Je ne le connais pas; mais ma femme a répondu de lui. Seulement, j'aurais autant aimé qu'il ne s'obstinât pas à m'accompagner ici. C'est un homme qui ne peut pas rester cinq minutes sans vouloir faire la conversation; et vous savez si c'est facile de causer sur un chemin comme celui qui nous amène; outre que c'est assez dangereux pour moi. Il est aimable, gai, gentil; mais il parle trop quand il faudrait se taire. Peut-être qu'il se tait quand il faudrait parler: il y a des gens comme ça.

Brumières nous rejoignit, et, après m'avoir embrassé avec une véritable effusion de coeur:

—Puis-je parler ici? dit-il à Felipone, sans voir Daniella, qui, cachée sous sa mante, était à deux pas de nous.—Si vous avez quelque chose qu'il faille absolument lui dire ici, faites vite, dit Felipone, pendant que je me reposerai un moment auprès de ma filleule.

—Sa filleule? me dit Brumières à l'oreille, en essayant de voir ma compagne. Est-ce réellement Daniella qui est avec vous?

—Pourquoi en doutez-vous donc?

—Je vais vous le dire; mais venez plus loin… encore plus loin! ajouta-t-il quand nous eûmes fait quelques pas: le bruit de cette cascade est agaçant…

—Il faut en prendre notre parti. C'est ce bruit qui nous permet de causer sans crainte. Voyons, cher ami, pourquoi et comment êtes-vous ici?

—Mon cher ami, c'est pour vous, si vous voulez; c'est afin de vous aider en cas de mauvaise rencontre. Voyons, pensez-vous avoir besoin de moi? Je vous jure sur l'honneur que je suis prêt à vous assister.

—Je n'en doute pas et je vous en remercie; mais, si vous avez quelque autre projet, ne vous dérangez pas. Si Felipone vient me chercher, c'est que je peux abandonner sans danger mon asile.

—Eh bien, soyez sincère avec moi, et je m'en vas de ce pas à Rocca-di-Papa. La femme qui est avec vous est-elle bien Daniella Belli?

—Oui. Après?

—Sur l'honneur?

—Sur l'honneur!

—Et l'autre, où est-elle?

—Quelle autre?

—Vous savez bien! la dame de mes pensées, la céleste et extravagante nièce de lady Harriett.

—En vérité, mon ami, je ne sais pas si je dois vous le dire. De quelle part la cherchez-vous?

—De la mienne, d'abord; ensuite, de la part de son oncle et de sa tante, qui sont arrivés ce soir à Frascati, et qui, avec la prudence indispensable en pareil cas, la font chercher, ne pouvant le faire eux-mêmes. Lady Harriett est malade, et son mari n'ose la quitter. Elle a une fièvre nerveuse dans le genre de celle vous avez eue, la fièvre romaine; et, quand les accès viennent, on ne sait jamais si c'est peu de chose ou si c'est mortel.

—Si c'est de la part de lady Harriett que vous agissez, je crois qu'il est de mon devoir de vous dire que miss Medora doit être très-près d'ici, dans une des villas à mi-côte de Rocca-di-Papa ou de Monte-Cavo.

—Vous ne savez pas laquelle de ces villas?

—Non, je ne le lui ai pas demandé; et, d'ailleurs, elle ne paraissait pas savoir elle-même où elle descendrait.

—Mais avec qui est-elle?

—Seule avec un jockey.

—Un jockey? Le prince dont m'a parlé lord B*** a au moins quarante ans. Il ne peut pas s'être déguisé en groom!

—Ledit prince est parti sans elle, à moins qu'il ne soit redébarqué quelque part pour courir après elle; mais elle m'a dit l'avoir vu prendre le large hier matin.

—Ainsi vous l'avez donc vue depuis?

—Oui, aujourd'hui.

—Ah! traditore! J'en étais bien sûr que vous étiez d'accord avec elle, et qu'elle faisait semblant de se sauver avec un vieux sigisbée pour courir après vous et avec vous dans les montagnes!

—Est-ce là la pensée de lady Harriett et de son mari?

—Je n'en sais rien, mais c'est la mienne.

—Il vous faut donc toujours des serments? Eh bien, je vous jure encore, sur l'honneur, que je ne suis pour rien dans les résolutions excentriques de miss Medora.

—Valreg, je vous crois. Quand je suis auprès de vous, votre air de franchise me persuade. Quand je n'y suis plus, je vous confesse que je me défie même de vos serments. Voyons, mettez-vous à ma place! Je ne vous connais que parce que j'ai senti pour vous une vive sympathie dès le premier jour; car je pourrais compter le petit nombre d'heures que nous avons passées ensemble depuis notre rencontre à Marseille. Je vois que vous avez aux yeux des femmes, je ne sais quel attrait. C'est peut-être parce que vous êtes un drôle de garçon sentimental, et que vos théories sur le parfait amour les enchantent; mais c'est peut-être aussi parce que vous êtes un petit jésuite, ne reculant devant aucun mensonge et aucune perfidie. Vous avez été élevé par un prêtre, que diable! et peut-être vous a-t-il enseigné l'art des restrictions mentales, qui annulent les serments les pins sérieux.

—Si vous avez de si agréables soupçons sur mon compte, ne m'adressez donc plus jamais de questions, car je me jure à moi-même que je ne vous répondrai plus.

—Voyons! ne nous brouillons pas! Que vous soyez sincère on non, vous voyez bien que je suis très-naïf, moi, puisque je m'avoue dominé et convaincu par votre air et vos paroles. Si je suis dupe, je me réserve de vous proposer l'échange de quelques balles quand je serai sûr d'avoir posé. En attendant, soyons comme si cela ne devait jamais arriver, et aidez-moi.

—A quoi, s'il vous plaît?

—A mettre à profit la folie que miss Medora vient de faire, et que je sais innocente de tous points. Je vas la dépister et me présenter à elle comme son chevalier dans cette solitude où elle se réfugie, comme l'envoyé de paix, la colombe de l'arche de lady Harriett. Je vas faire de mon mieux pour la dédommager, par une passion franchement déclarée, de votre superbe indifférence et de l'outrage que vous lui avez fait en lui préférant sa suivante; car toute sa fantaisie est là, je le sais! Dépit de femme qui cherche à se venger par une fantaisie nouvelle! Pourquoi ne serais-je pas l'objet de cette fantaisie aussi bien que le personnage qui a failli l'enlever et qu'on dit peu jeune et peu beau? Elle s'est donc ravisée à temps, puisqu'elle l'a laissé partir seul?

—Apparemment; mais par quelle inspiration veniez-vous la chercher par ici?

—Parce que la Providence me sert toujours bien. Je suis un de ses enfants chéris. Figurez-vous, mon cher, que ce matin, en m'informant de vous et d'elle auprès de mon ancienne amie Vincenza, aujourd'hui madame Felipone, laquelle m'a tout raconté, j'ai vu accourir en liberté le cheval noir de Medora; il avait cassé sa bride et arrivait gaîment à Frascati, où il paraît qu'il a ses affections ou ses aises. Comme il avait la selle de femme sur le dos, j'ai été effrayé, en songeant que quelque accident avait pu arriver à l'amazone: mais Vincenza ne partageait pas mes inquiétudes. «Ce cheval les aura embarrassés à un moment donné, disait-elle, ils l'auront lâché, et il a retrouvé le chemin de sa plus récente demeure.» J'ai pris des informations en me promenant, et des paysans, qui avaient rencontré Otello, m'ont dit qu'il était venu par le chemin de Rocca-di-Papa. Voilà comment j'ai fait, dans mon esprit, un rapprochement entre votre retraite au buco et la présence de mon étoile aux environs. Vous voyez que, moi aussi, j'ai ma malice. Abdiquez la vôtre, et dites-moi, puisque vous avez vu Medora…

—Allons! allons! nous cria Felipone, il faut partir!

Il s'impatientait, et il fallut que Brumières se remît en route avec nous, en silence. Il nous quitta aux trois pierres, après m'avoir encore offert ses services, et prit le chemin de Rocca-di-Papa, qu'il ne connaissait pas beaucoup, mais qui est facile à suivre.

Nous regagnâmes les Camaldules par un nouveau sentier moins difficile et plus court que le lit du ruisseau qui nous avait amenés, la veille, au buco, et nous pûmes pénétrer, sans aucune mauvaise rencontre, dans la chapelle de Santa-Galla: c'est le nom du petit édifice qui donne entrée au souterrain.

Quand je me vis enfin dans la mystérieuse galerie avec ma Daniella, je ne pus me défendre de la presser dans mes bras.

—Vous êtes contents de vous retrouver ensemble sous terre? dit Felipone, qui nous regardait en souriant, tout en allumant une lanterne pour nous diriger dans ces ténèbres. Allons! c'est bien, mon garçon, d'avoir préféré l'amour à la liberté. Moi, je comprends cela. La femme est tout pour celui qui mérite le nom d'homme. Pour ma Vincenza. je consentirais à demeurer dans un souterrain toute ma vie. Elle est mon soleil et mes étoiles, et celui qui m'ôterait son coeur pourrait bien dire vite son in manus.

Je pensai au docteur et à Brumières, lequel, dans la causerie dont je vous ai donné l'abrégé, m'avait fait entendre qu'il consolait déjà la Vincenza du départ de son dernier amant. Il y a des dupes intéressantes, et j'avoue qu'au lieu d'avoir envie de rire de la confiance du fermier, je me sens porté à m'indigner de la trahison qui l'environne. Cet homme est jeune, agréable, beau de santé et de physionomie. Il se pique, avec un peu de forfanterie vulgaire, de ne croire à rien au delà de vie, et traite de préjugés les croyances les plus sérieuses; mais sa charité, sa bravoure, son dévouement et sa bienveillance donnent des démentis continuels à ce prétendu athéisme. Il a cette demi-éducation qui ouvre l'esprit du paysan à des notions de progrès, sans lui ôter l'originalité naïve de ses formes. Si j'étais femme, je le préférerais beaucoup à Brumières et au docteur, l'un qui fait de l'amour une satisfaction d'appétit, l'autre un chemin de fortune ou de vanité. Cette généreuse nature de Felipone n'est pourtant qu'un manteau pour couvrir les caprices de sa femme, et cet homme, qui nie Dieu et qui croit en elle, ne lui inspire ni respect, ni reconnaissance véritable. Il n'y a pas là le plus petit mot pour rire, selon moi, et, sous ce joyeux cocuage, je m'imagine sentir gronder je ne sais quel drame déchirant ou terrible.

—A présent, nous pouvons causer, dit Felipone en nous éclairant. Marchons doucement, je suis un peu las. Apprenez où nous en sommes, mes enfants. Les perquisitions ont eu lieu aujourd'hui. On a découvert dix anciennes cachettes dans le château. Un architecte, que l'on avait amené là, a très-bien expliqué comment les personnes réfugiées dans Mondragone avaient dû s'enfuir; mais quand on a examiné de près ces prétendues issues, on a reconnu que le diable seul avait pu y passer; et la seule chose vraisemblable, la communication du petit cloître avec le terrazzone, et celle du terrazzone avec Santa-Galla, ont été celles que personne n'a su pressentir ni trouver. Si bien que mon secret me reste et que madame Olivia s'en mord les poings. Le capucin ne pouvait rien dire et n'a rien dit, sinon qu'il avait bien faim, et on l'a mis en liberté, atteint et convaincu d'imbécillité; je te demande pardon de l'expression, ma filleule! Tartaglia, comptant que j'aurais soin de son cher maître,—c'est comme cela qu'il appelle Valreg,—a pris la traverse, pour n'avoir pas de désagrément avec la police locale. Les carabiniers sont partis; ils ont porté leurs recherches du côté de la mer, trop tard, bien entendu. Le seigneur cardinal a défendu que l'on s'occupât davantage de la sotte histoire de la madone de Lucullus, et je l'ai entendu dire au giudice processante: C'est assez attirer l'attention sur une profanation qui n'a été faite que par les auteurs de l'accusation. Ils ont été tués, et vous ne trouverez personne pour la soutenir. Rien n'est misérable et fâcheux comme d'insister sur un grief que l'on ne peut pas prouver. Laissez donc tomber cette invention misérable, et si l'artiste français reparaît dans le pays, où l'on dit qu'il a une maîtresse, contentez-vous de le mettre en prison, sans bruit et pour longtemps, à moins qu'il ne lui plaise de révéler, tout de suite, d'où lui vient le signe de ralliement trouvé dans sa chambre.

Quant à Onofrio, Son Éminence l'a mandé devant elle pour l'interroger elle-même en particulier. Il paraît qu'on a voulu lui faire avouer qu'il avait donné asile et secours au prince dans son paillis, et qu'une bonne récompense lui a été offerte s'il voulait en convenir. Mais, je vous l'ai dit, Onofrio est un saint. Il aurait pu nous servir et se bien servir lui-même, en laissant croire qu'il avait secouru le prince; mais je lui avais dit de se taire, et, ne comprenant pas, il s'est tu. Alors, le cardinal, émerveillé d'une vertu si rare chez un pauvre paysan, lui a proposé de l'envoyer paître des troupeaux à dix lieues d'ici, dans une de ses terres, pour le soustraire à la vengeance des bandits; mais Onofrio, regardant cette offre comme un piège, a encore refusé cela. Il a dit qu'il était engagé, pour deux ans encore, aux pâturages de Borghèse, et qu'il aimait Tusculum, où les étrangers lui faisaient toujours gagner quelque chose avec sa petite vente d'antiquités. Il assure, du reste, qu'il ne craint aucune vengeance, et que ceux qu'il soupçonne d'avoir accompagné Campani et Masolino dans leur tentative sont trop lâches pour revenir se mettre au bout de son fusil. En cela, il ne se trompe pas: morte la bête, morte le venin; et n'ayant plus de chef, ces canailles quitteront le pays, si ce n'est déjà fait. Bref, le cardinal a renvoyé le berger de Tusculum, en se recommandant à ses prières, et en disant de fort belles choses sur la foi et le désintéressement des âmes simples et vraiment pieuses. Moi, c'est mon avis aussi, que le berger de Tusculum est un saint, vu qu'il a menti comme un chien pour la bonne cause, et c'est ainsi que j'entends la religion.

Au reste, le brave garçon est bien récompensé de sa discrétion. Tout le pays lui attribue la gloire d'avoir débarrassé Frascati de ce Campani, qui faisait peur aux femmes enceintes par sa laideur, et de ton coquin de frère, ma pauvre Daniella! A présent qu'il est mort, il n'a plus d'amis, et ceux qui lui payaient à boire, il y a deux jours, pour n'être pas dénoncés, disent aujourd'hui que c'était un fattore, et ne lui payeraient pas pour un baïoque d'eau bénite. On va en promenade à Tusculum pour complimenter le berger, voir le lieu du combat et se faire raconter l'aventure, qu'il arrange de son mieux.

Pour conclure, continua le fermier quand nous eûmes pénétré dans la Befana, où nous trouvâmes Vincenza occupée à nous préparer une sommaire installation, vous allez encore rester ici cette nuit; après quoi, vous pourrez, je pense, reprendre possession de votre casino, et passer quelque temps à attendre prudemment les événements.

—D'autant plus, dit la Vincenza, qu'il y a, à Frascati, un Anglais et une Anglaise, les anciens maîtres de la Daniella, qui auraient voulu voir aujourd'hui le cardinal, et qui auraient tout arrangé avec lui pour monsieur Valreg, si la dame ne s'était trouvée malade en arrivant. Mais ils disent qu'ils répondent de tout, pourvu qu'il ne se montre pas. Ainsi, soyez tranquille et prenez patience.

Il m'était bien facile de suivre ce conseil. Je rentrais dans ma prison comme Adam fût rentré dans l'Éden, s'il lui eût été permis d'y retourner après quelques jours d'exil sur la terre. Mon Eve avait péché contre Dieu, il est vrai, en péchant contre l'amour. Elle avait cueilli le fruit amer du doute et de la jalousie; mais, en dépit de cette crise terrible, nous étions si heureux de nous retrouver ensemble avec l'espoir de ne plus nous quitter, que nous ne pensions pas avoir payé ce bonheur trop cher par quelques jours d'effroi et de souffrance.

Il était cinq heures du matin quand nous pûmes nous reposer, et ce repos dura jusqu'à midi. Le réveil dans les ténèbres effraya ma compagne. Notre lampe s'étant éteinte, elle ne savait plus où nous étions; mais elle reprit sa gaieté quand nous eûmes fait de la lumière, et elle me ferma la bouche avec ses baisers en m'entendant plaindre la triste vie où je l'entraînais. Elle s'habilla en chantant, et, pour se reposer de ses fatigues des jours précédents, elle se mit à danser autour de moi. Certes, le lieu n'était pas gai, vu ainsi à la clarté d'une seule lampe, et délaissé par l'active et bruyante compagnie qui m'y avait accueilli trente-six heures auparavant. Mais, en dépit de l'eau qui coule à travers ce vaste édifice et des fenêtres murées de toutes parts, il y fait chaud et sec comme dans tontes tes constructions établies dans le sol volcanique, comme dans les catacombes romaines, et comme dans toutes ces caves des vieux palais, où les pauvres ouvriers de la campagne sont heureux qu'on leur permette de se réfugier pendant l'hiver.

Mais nous sommes en plein printemps, et il nous tardait de revoir le ciel. Nous portâmes notre déjeuner dans le Pranto, où le soleil nous rendit tout à fait la confiance et la joie.

XLVI

Mondragone, 30 avril

Felipone vint nous y trouver. Il m'annonça que je devais, par considération pour lui, ne recevoir personne, pas même lord B***, qui était venu lui demander de mes nouvelles, et la Mariuccia qui était fort inquiète de sa nièce. Il ne voulait pas révéler le secret du passage, inutilement, à trop de personnes, et il s'était contenté de dire à nos amis que nous étions dans la campagne, en lieu sûr.

—Ma femme, ajouta-t-il, s'occupera de vous apporter des vivres. Moi, il faut que je me tienne chez nous, car il y a bien des curieux sur pied à la suite de ces aventures que chacun explique et raconte à sa manière, et, parmi eux, des mouchards qui voudraient bien me confesser. Il est bon que je montre à ces gens-là ma figure simple et mes yeux étonnés, car mon rôle est de paraître hébété de surprise quand on me parle de gens cachés ici, qui se seraient envolés par les grands tuyaux du terrazzone. On voudra rôder aujourd'hui, et demain encore, autour du château, et, malgré les portes des jardins fermées, il se glissera toujours quelques enfants entre mes jambes. Faites attention à ne point vous laisser voir en replantant votre tente dans le casino. Olivia n'amènera personne dans les cours. Je lui ai donné avis de votre présence. Elle dira que la police défend de visiter Mondragone jusqu'à nouvel ordre. Vous trouverez tous vos effets de campement dans la Befana où je viens de les rapporter. Et sur ce, mes beaux enfants, l'amour et l'espoir soient avec vous!

Je ne le laissai pas partir sans lui demander ce qu'il savait de la santé de lady B***. Elle allait mieux. Son mari espérait pouvoir aller à Rome le lendemain pour tâcher de mettre fin aux soupçons absurdes dont j'étais l'objet, et qui devaient, selon lui, tomber d'eux-mêmes après le départ des personnages auxquels on m'avait supposé appartenir.

Nous passâmes donc la journée à remeubler le casino. Comme on n'y avait rien trouvé, on n'avait rien dévasté. Je refis mon établissement de travail dans la chapelle où je retrouvai avec plaisir mon tableau et mon album d'écritures, dans le trou où je les avais cachés. Il fait tout à fait chaud, et le soin d'entretenir le feu ne complique plus l'embarras de notre existence. Je ne regrette pas les savantes ressources culinaires de Tartaglia, ni la société de Fra Cipriano. La chèvre nous a été ramenée par Olivia, et nos lapins courent de plus belle dans les grandes herbes de la cour. Je n'ai pas pu décider Daniella à me laisser perdre l'habitude du café; mais je lui ai persuadé que je l'aimais mieux fait à froid, et que je détestais les ragoûts. Nous vivons donc de quelques viandes froides, de salade, d'oeufs et de laitage. Elle s'occupe de moi, à côté de moi, toute la journée, et voilà trois jours que je vous griffonne mon récit à la veillée, lisant, à mesure, à ma chère compagne, tout ce qui peut l'intéresser dans cette relation de notre humble épopée.

Je suis bien plus heureux, depuis ces trois jours, que je ne l'ai encore été. Daniella ne me quitte plus! On la croit partie avec moi, et s'il me devient possible de prolonger ostensiblement mon séjour en ce pays-ci, je voudrais ne sortir de ma cachette que pour conduire ma fiancée à l'autel. Je voudrais avoir l'agrément de mon oncle, et des papiers qui me missent à même de contracter, en présence des représentants de la légalité française, un engagement inviolable. J'ai donc écrit à l'abbé Valreg, et j'ai envoyé ma lettre à lord B*** pour qu'il la fit partir. Je m'attends bien à des questions, à des représentations, à des lenteurs de la part de mon digne oncle; mais ma résolution est inébranlable. Daniella a assez souffert pour moi, et, bien que mon serment devant Dieu seul lui suffise, je ne veux pas qu'autour d'elle on puisse douter de l'éternel dévouement dont je la juge et dont je la sais digne.

Je vous ai envoyé aussi une lettre plus abrégée que ce volume, mais résumant les mêmes faits. La connaissance que vous en prendrez vous mettra à même d'agir auprès de mon oncle. Je sais qu'une démarche de votre part pour approuver et appuyer ma demande filiale aura du poids dans son opinion.

Et maintenant, je vas me remettre à la peinture. Je m'aperçois avec plaisir que ces agitations, ces joies, ces dangers et ces fatigues, loin de m'énerver, me font sentir plus vivement le besoin, le désir, et, qui sait? peut-être la faculté du travail. Par le temps de civilisation qui court, les artistes sont légitimement avides d'un certain bien-être, à un moment donné. Et moi aussi, je m'arrangerais bien d'une situation faite et de conditions d'existence assez stables et assez douces pour me permettre de faire, de mon talent, le résumé de ma valeur intellectuelle et morale. Mais, d'une part, je n'ai pas encore le droit d'aspirer à ces tranquilles satisfactions et à ces saines habitudes de la maturité. D'autre part, je ne suis peut-être pas destiné à y arriver jamais, et les jours de foi, de santé, d'émotion que je traverse, ne me sont pas envoyés pour que j'en attende le résultat, incertain par rapport à mon progrès futur. C'est à présent, c'est dans le mystère où je me plonge, c'est dans l'amour qui m'exalte et dans la pauvreté que j'épouse résolument, qu'il me faut chercher le calme et la force de mon âme. Je songe à tous ces vaillants artistes du passé qui traversèrent des maux si grands, des revers si tragiques ou des souffrances si amères, sans jamais trouver l'heure bienfaisante où ils eussent savouré la fortune et la gloire. Ils ont produit quand même; ils ont été féconds et inspirés dans la tourmente. Eh bien, marchons dans ce chemin de torrents et de précipices, puisqu'il a été frayé par tant d'autres qui étaient plus et qui valaient sans doute mieux que moi!

Du 1er au 15 mai.

Il s'est passé encore bien des choses depuis mes dernières écritures. Comme j'aime mieux en faire davantage à la fois, ceci devient récit plutôt que journal.

Le lendemain du jour où je terminais ce qui précède, Brumières me fit demander par la Vincenza à me parler en particulier, et, bien que Felipone ait défendu, c'est-à-dire demandé à sa femme de ne pas lui révéler l'existence du souterrain, elle l'avait amené dans la Befana, où j'allai le recevoir.

-Je vous apporte des nouvelles, me dit-il gaiement; mais d'abord laissez-moi vous presser sur mon coeur de jeune homme, car je reconnais que vous êtes un honnête et un bon garçon. Vous ne m'avez pas trompé: Medora… Mais parlons de vous d'abord, ce sera moins égoïste.

Vous êtes libre. Lord B*** m'envoie vous le dire, et ce que je vous dirai malgré lui, c'est qu'en attendant un semblant d'examen judiciaire des faits qui vous ont été imputés, ce bon Anglais, qui vous aime, a déposé, pour vous servir de caution, une somme que je crois fabuleuse, vu qu'on a de grands besoins dans ce gouvernement, et que le régime du bon plaisir autorise à beaucoup exiger, mais dont lord B*** refuse de dire le chiffre, affectant, au contraire, avec sa générosité de grand seigneur, d'avoir arrangé facilement toutes choses. Donc, mon cher ami, allez le remercier et le consoler de l'état de sa femme, qui devient inquiétant.

Attendez cependant que je vous parle un peu de mes affaires, à moi! J'ai découvert aisément, aux environs de Roccadi-Papa, ma céleste extravagante. J'ai enfourché le noble Otello, qui a bien manqué me rompre les os dix fois plutôt qu'une, et, grâce à ce passe-port, je suis entré dans la citadelle avec tous les honneurs de la guerre. La joie de retrouver la bête a fait rejaillir un peu de sympathie et de bon accueil sur le cavalier. Je crois aussi qu'après vingt-quatre heures, la solitude des montagnes pesait déjà un peu à mon héroïne.

D'ailleurs, en apprenant la maladie de sa tante, elle n'a pas hésité à ajourner ses projets de retraite et d'indépendance pour venir la voir et la soigner. Si bien qu'elle est à Frascati depuis deux jours, où j'ai eu la gloire de la ramener, elle sur son noble coursier, moi sur un affreux mulet galeux, la seule monture que j'ai pu trouver dans cette abominable bicoque de Rocca. Heureusement, il avait des jambes, et j'ai pu ne pas rester trop en arrière. Chemin faisant, nous avons parlé de vous, et même nous n'avons parlé que de vous et j'ai vu que la fantaisie de ma princesse pour vous était à l'état de souvenir antédiluvien. C'est un plaisir d'avoir affaire à ces heureuses cervelles de souveraines, qui changent subitement toutes leurs batteries et font, de leur existence accidentée, une féerie avec changements à vue. Elle se moque de vous et de votre amour pour la Daniella avec une aisance qui réjouit l'âme. C'est à tel point que je me vois forcé maintenant de vous défendre, d'autant plus que je souhaiterais bien lui prouver que vous agissez le plus raisonnablement du monde, et que le comble de la sagesse est de se marier selon son coeur, quelle que soit l'infériorité sociale ou pécuniaire de l'objet aimé. Vous m'avez donc servi à l'entretenir de théories qui me font franchir beaucoup de chemin, et qui me permettront, au premier jour, d'appeler son attention sur un charmant garçon pauvre, de votre connaissance.

Sur ce, mon cher, je compte plus que jamais sur vous pour m'aider à plaire, résultat que vous favoriserez en déplaisant vous-même le plus possible.

-Ah ça! lui dis-je, cette plaisanterie dure donc encore, et vous voulez absolument vous persuader que je risquerais de plaire trop, si je ne faisais de grands efforts pour me rendre moins délicieux?

-Ah! tenez, mon brave Valreg, vous parlez comme vous le devez, et je me plais à reconnaître que, malgré mes persécutions, je n'ai pas pu vous arracher le plus petit sourire de vanité. Je n'aurais peut-être pas été si austère et si religieux, si j'avais été à votre place. Mais le fait est que je sais tout. Ne dites rien, c'est inutile, je sais tout! Medora m'a tout raconté elle-même, avec une insolence de franchise qui m'a mis d'abord en fureur contre elle, et qui a fini par me faire beaucoup de plaisir, car cet abandon de confiance me prouve un désir de mettre mon dévouement à l'épreuve et me donne le droit de me dire le confident et l'ami de ma princesse. Je sais donc qu'elle vous a aimé par dépit et qu'elle vous l'a laissé voir. Je sais qu'un baiser a été échangé dans les grottes de Tivoli… Sapristi! si je ne vous voyais faire, à présent, des folies pour la Daniella, je croirais que vous êtes un nouveau saint Antoine. Il faut que cette Daniella soit délirante pour vous inspirer une telle vertu!

-Ne parlons pas d'elle, je vous prie, répondis-je brusquement, je vais lui dire que je sors; je vais m'habiller, et je vous rejoins chez lord B*** dans un quart d'heure. Où demeure-t-il?

-A Piccolomini; je cours vous annoncer.

Daniella reçut avec transport la nouvelle de ma liberté. Elle voyait finir mes dangers et arriver l'heure de notre union religieuse, qu'elle avait toujours affecté de ne pas juger nécessaire à notre bonheur, mais que ses scrupules religieux appelaient en secret comme une absolution de son péché.

—Nous allons sortir ensemble, me dit-elle en préparant ma toilette de visite, je veux aussi remercier lord B***, ton ami et ton sauveur!

Quoique je sentisse l'inconvenance de cette démarche, je fus vite décidé à en accepter toutes les conséquences. Mais la pauvre enfant lut dans mes yeux la rapide expression de ma première surprise. Elle attacha son regard profond sur le mien, et s'assit en silence, tenant mon habit noir sur ses genoux.

-Eh bien, lui dis-je, tu ne t'habilles pas?

-Non, répondit-elle d'un air abattu; je n'irai pas, je ne dois pas y aller? Je ne peux pas entrer chez eux comme ta femme, et on me ferait sentir que ma place est dans l'antichambre.

-Il faudra pourtant bien, si l'on tient à me voir, que l'on s'habitue à te recevoir comme mon égale.

-Quand nous serons mariés… peut-être. Mais non, va, jamais! lady Harriet est trop grande dame anglaise pour se résigner à faire asseoir devant elle la pauvre fille qui lui a tant de fois lacé ses bottines. Non, non! jamais! J'étais folle de l'oublier!

-Eh bien, c'est possible. Qu'importe? Je vais remercier ces personnes généreuses et leur faire en même temps mes adieux.

-Tu ne peux pas quitter Frascati tant que la somme déposée pour ta caution…

-Je le sais, je ne quitterai pas Frascati; mais je ne reverrai pas lady B***, car je vais lui annoncer notre mariage, et elle sera probablement charmée de ma résolution de ne plus me présenter chez elle.

-Ainsi, je serai cause que tes amis les plus utiles, ceux à qui tu dois le plus, te chasseront de chez eux?… Ah! c'est affreux de réfléchir, et voilà que je réfléchis! Eh bien, écoute, ne leur dis rien de moi, c'est inutile, et va vite. Ce soir, je te dirai comment je veux me conduire à leur égard; j'y penserai. Passe ton habit et va-t-en. Tarder serait mal: on t'accuserait d'ingratitude. Va!

Elle me conduisit jusqu'à la porte de la cour et me poussa presque dans le stradone, comme si elle eût craint de se raviser et de me retenir. En me rendant seul à la liberté, il semblait qu'elle eût la soudaine révélation d'un état de choses douloureux pour elle et malheureux pour nous deux. Elle était absorbée, et, quand, après l'avoir embrassée, j'eus fait quelques pas, je me retournais et la vis debout au seuil du manoir, immobile, pâle, avec un regard sombre qui me suivait attentivement.

En ce moment, je me rappelai que Medora était à la villa Piccolomini, et que j'allais probablement la revoir. La pensée d'un nouvel accès de jalousie, lorsque Daniella viendrait à savoir cette rencontre, me donna froid par tout le corps. Je retournai vers elle avec la résolution de lui dire la vérité; mais, en même temps, je compris que si elle m'empêchait d'aller remercier lord B*** et m'informer moi-même de la santé de sa femme, je commettais une lâcheté impardonnable.

On eût dit que Daniella devinait mes secrètes perplexités. Son bel oeil terrible interrogeait ma physionomie et tous mes mouvements. J'avais commencé à marcher vers elle, je ne pouvais plus m'en dédire.

-As-tu oublié quelque chose? me dit-elle sans faire un pas dehors.

-Non! je veux t'embrasser encore!

Je l'embrassai en frémissant; je sentais que je la trompais et qu'elle me le reprocherait ensuite, comme si mon silence couvrait une infidélité. Et pourtant, si la scène de la maledetta recommençait en ce moment, si elle se prolongeait jusqu'au soir, jusqu'au lendemain, j'étais avili et, pour ainsi dire, déshonoré aux yeux des amis les plus respectables et les plus sérieux.

Je me confiai à la Providence, à la loyauté de mon coeur, et je partis en courant, me disant bien que cet empressement, qui n'était de ma part que le désir d'être bien vite revenu, serait peut être traduit plus tard comme une impatience de revoir Medora.

Les réflexions pénibles qui m'assiégeaient m'empêchèrent de goûter le plaisir instinctif de la liberté. Nous avions fait, Daniella et moi, de si doux rêves et de si beaux projets de promenade pour le jour où il nous serait peut-être permis de sortir au grand soleil, appuyés sur le bras l'un de l'autre! Nous devions être mariés le même jour; nous ne comptions pas que je serais délivré si vite et si inopinément. Et voilà qu'elle restait seule et tristement prisonnière, tandis que je courais, sans les voir, à travers ces délicieux jardins où nous nous étions promis de cueillir ensemble sa couronne de mariée!

Comme je franchissais cette porte de la villa Falconieri par le cintre à jour de laquelle un vieux chêne passe au dehors une branche énorme, semblable à un bras qui appelle et repousse les passants, la Mariuccia, qui venait à ma rencontre, se jeta à mon cou et m'embrassa avec effusion en demandant sa nièce et mêlant des doutes et des reproches à ses amitiés.

-Attendez quelques jours, lui dis-je, et vous serez sûre de moi, car Daniella sera ma femme. Allez la trouver à Mondragone, distrayez-la d'une heure de mon absence, et surtout ne lui dites pas…

La parole fut suspendue sur mes lèvres par un accès de mauvaise honte. Je venais d'apercevoir, à dix pas devant moi, Medora, qui venait aussi à ma rencontre, appuyée sur le bras de Brumières, dans le stradone de Piccolomini.

-J'entends! dit la Mariuccia, qui vit la contrariété sur ma figure. Il ne faut pas dire que la Medora est chez nous? Ce sera difficile; c'est la première question qu'elle va me faire.

-Attendez que je sois de retour pour lui répondre. Je ne tarderai pas.

Comme la Mariuccia s'éloignait sur le chemin que je venais de faire, je fus salué par un éclat de rire moqueur de Medora, et je l'entendis dire, exprès, tout haut à Brumières:

-C'est une jolie tante à embrasser que la Mariuccia! Il fera bien de se peigner en rentrant chez lui!

-Je vois, à votre gaieté, lui dis-je en la saluant, que lady Harriet est moins malade que je ne le craignais?

-Pardonnez-moi, répondit-elle, en prenant tout à coup l'air d'une tristesse de commande; ma pauvre tante va mal, et nous la perdrons peut-être!

Le son de sa voix était si sec, que j'en fus révolté.

-Daniella, pensais-je, que ne peux-tu lire en moi l'antipathie croissante que cette belle poupée m'inspire.

Je saluai de nouveau et passai outre, sans même excuser mon impatience. J'entendis encore ces mots: «Il est déjà devenu grossier!» dits à Brumières avec l'intention évidente que je les entendisse. Je levai mon chapeau sans me détourner, comme pour remercier de cette douceur à mon adresse, et je descendis l'allée en courant.

Lord B*** m'attendait sur le perron. Il était affreusement changé.

-Eh bien! vous voilà enfin? me dit-il en me prenant les mains. J'avais bien besoin de vous! Elle est mal! On ne me dit pas toute la vérité, mais je la sens là, dans mon coeur qui s'en va avec sa vie! Je l'aimais, Valreg! Vous ne croiriez pas cela? C'est pourtant la vérité, je l'aime toujours. Mon ami, je vous prie de rester avec moi cette nuit. Si l'accès de fièvre recommence, ce sera le dernier. Je ne sais pas comment je supporterais cela. Vous ne pouvez pas, vous ne devez pas me quitter.

XLVII

Mondragone, du 1er au 15 mai.

-Je ne veux, ni ne dois vous quitter, répondis-je; laissez-moi aller avertir ma femme.

-Votre femme? Vous êtes donc marié?

-Oui, je suis lié par une parole qui vaut un acte.

-Eh bien, allez chercher la Daniella, dites-lui que je la prie de venir soigner ma femme. Je sais que, maintenant, elle ne servira plus personne pour de l'argent. C'est donc une marque d'amitié que je lui demande. Lady Harriett en a toujours eu pour elle, et l'eût gardée si Medora n'eût déclaré qu'elle quitterait la maison si on ne laissait partir la pauvre fille. A présent, si Medora veut partir encore, qu'elle parte! C'est un être qui n'a ni coeur ni tête, et je ne tiens pas, moi, à empêcher de nouvelles folies de sa part. Allez, mon ami; dites à Daniella que milady est mal soignée, mécontente de ses autres femmes, et que nous avons besoin d'elle. Elle est généreuse, elle viendra!

—Oui certes, elle va venir! m'écriai-je en reprenant ma course vers Mondragone.

Il était temps que je vinsse au secours de la Mariuccia. Daniella devinait la présence de Medora à Piccolomini. L'orage allait éclater. J'allai au-devant du coup.

—Miss Medora est là en effet, lui dis-je, et très-indifférente à l'état inquiétant de lady Harriet. Il faut, auprès de cette pauvre femme et auprès de son mari, deux coeurs dévoués. On nous demande, toi et moi; mets ton châle et viens!

Elle n'eut pas un moment d'hésitation, et, une demi-heure après, nous arrivions tous trois à Piccolomini.

—Nous trouvâmes lady Harriet dans la grande chambre du rez-de-chaussée entourée de son mari, de sa nièce et de Brumières, qui causaient tranquillement avec elle. Lady Harriet n'était ni maigrie ni sérieusement changée. Sauf un éclat singulier dans le regard, sa maladie, rapide et violente, la laissait parfaitement calme et même enjouée dans l'intervalle des accès. Elle était loin de se douter qu'elle n'eût peut-être que quelques heures à vivre.

En me voyant, elle me tendit les mains, et, regardant derrière moi, elle chercha des yeux Daniella, qui restait à la porte, en proie à un étouffement occasionné, non par la course, mais par la présence de Medora.

—Eh bien, dit lady B***, pourquoi n'approche-t-elle pas? Je la verrai avec plaisir.

Je compris qu'elle ignorait le but de la visite de Daniella et qu'elle ne pensait pas avoir besoin d'être soignée. Daniella, à qui lord B*** avait été donner rapidement l'avertissement nécessaire, s'approcha et lui baisa la main en pliant un genou devant elle, à la manière italienne.

—Ma chère enfant, lui dit lady B***, je suis contente de te retrouver bien portante. Moi, je suis un peu indisposée, mais ce n'est rien. Je t'ai fait demander pour causer avec toi de choses sérieuses, tout à l'heure, quand nous serons seules.

—Nous vous laissons! dit Medora sans se déranger, en toisant Daniella, qui restait debout, elle assise, et plus nonchalamment étendue que si elle eût été la malade.

Lord B*** comprit la situation. Il avança un fauteuil auprès de sa femme, et y conduisit Daniella, qui hésita à s'y asseoir. Elle était partagée entre le désir de braver sa rivale et le respect qu'elle était habituée à témoigner à lady B***.

—Oui, oui, assieds-toi, dit celle-ci avec une bonhomie dont elle ne sentit pas la cruauté: cela me fatiguera moins pour te parler.

—Et vous ne devez pas parler beaucoup, chère tante, dit Medora en se levant, comme si un ressort d'opposition eût existé entre elle et Daniella. Tous savez que, quand vous vous agitez, vous avez un peu mal aux nerfs le soir.

Elle sortit avec Brumières qui a trouvé moyen de s'installer à Piccolomini dans mon ancienne chambre, et de faire l'utile et l'empressé autour de la famille. Lord B*** m'emmena dans le jardin pendant que sa nièce remontait le stradone avec son nouveau cavalier servant.

—Ma femme, dit-il, veut confesser Daniella. Elle admet l'idée de votre mariage sans trop d'étonnement ni de révolte. Il n'en eût pas été ainsi sans cette terrible fièvre qui l'exaspère durant la nuit, mais qui la laisse épuisée, adoucie et comme sfogata durant le jour. Son caractère et ses opinions redeviennent alors ce qu'ils étaient autrefois… quand elle m'aimait! Elle comprend que l'on se marie par amour, et elle s'intéresse à ceux qui recommencent son histoire. Une seule chose l'inquiète pour vous? elle sait, elle affirme que Daniella est une fille fière et froide; mais elle craint qu'elle n'ait eu pour moi une faiblesse, la seule faiblesse de sa vie. Je l'ai fait rire ce matin, en lui disant qu'avec ma figure et mon âge, il faudrait appeler cela une force, c'est-à-dire une fièvre d'ambition ou de curiosité de la part d'une jeune fille sage. «N'importe, a-t-elle répondu, vous ne me diriez pas la vérité. Elle me la dira, à moi, car j'ai de l'empire sur elle; et si elle a cette faute sur la conscience, je lui ferai une bonne morale pour qu'elle n'en ait jamais d'autres à se reprocher, et pour qu'elle devienne digne de l'amour de M. Valreg.»

—Or, mon ami, continua lord B***, si cette jeune fille n'a jamais commis de péché qu'avec moi, je vous jure…

—Je le sais; je suis tranquille, puisque j'en fais ma femme.

—Votre femme! Avez-vous bien réfléchi à cela?

—J'ai fait mieux que de réfléchir: j'ai laissé mon âme ouverte à la foi.

—Mais la différence d'éducation, l'entourage, les antécédents de position sociale, votre famille, à vous!

—Je n'ai pensé à rien de tout cela.

—C'est ce que je vous reproche. Il faudrait y penser.

—Non! J'ai mieux à faire, c'est d'aimer et de vivre!

Il soupira et garda le silence comme pour chercher des arguments nouveaux; mais il était si absorbé par sa propre situation qu'il n'en trouva pas. Il fut même étonné quand je le remerciai de ce qu'il avait fait pour moi. Il l'avait presque oublié.

—Ah! oui, dit-il en passant sa main sur son front chauve et flétri: vous m'avez donné beaucoup d'inquiétude. Je n'en avais pas absolument alors pour milady; mais, depuis deux jours, j'ai vécu un siècle. Voyons, dites-moi donc vos aventures.

Je les lui racontai succinctement, dans l'espoir de le distraire, mais je vis bien que, s'il faisait l'effort de m'écouter, il ne pouvait pas faire celui de m'entendre; et, avant que j'eusse fini:

-Retournons auprès de lady Harriet, me dit-il; il ne faut pas qu'elle se fatigue à parler.

Nous la retrouvâmes très-animée.

-Je suis contente d'elle, dit-elle à son mari en lui montrant Daniella; c'est vraiment une belle âme et une intelligence bien supérieure à ce que je croyais. Voilà comme nous sommes, nous autres gens riches et dissipés; nous ne connaissons pas les êtres qui nous entourent. M. Valreg n'aura pas de peine à lui donner des manières et de l'éducation. Il en fera une femme charmante, car elle l'aime véritablement. D'ailleurs, il n'en serait pas ainsi, que j'accepterais encore celle qui portera son nom. Je ferais pour lui exception à tout usage et à toute opinion reçue. Je ne pourrai jamais oublier qu'il m'a sauvé la vie, et peut-être l'honneur! A présent, ajouta-t-elle, je me sens lasse et je voudrais me coucher. Mais je ne voudrais pas Fanny; elle m'est devenue antipathique. Cette Mariuccia, qui est ici, est bonne, mais trop bruyante. Ma nièce est trop parfumée… et, d'ailleurs, il ne serait pas convenable qu'elle me servît.

-Je vous servirai, moi! dit lord B***. De quoi vous inquiétez-vous?

-Oh! ce serait encore plus inconvenant!

-Et moi, milady? lui dit Daniella en lui offrant son bras; voulez-vous me permettre de vous servir encore?

-Mais… c'est impossible! M. Valreg ne te le permettrait pas?

-M. Valreg, répondis-je, la chérira encore plus, s'il est possible, pour les soins qu'elle vous donnera.

-Eh bien, vous me faites plaisir, et je vous en remercie. Viens, ma chère, je ne serai pas ingrate envers toi!

-Laissez-la parler ainsi, me dit lord B*** quand elles furent sorties, et, si elle offre de l'argent à Daniella, dites-lui de ne pas le refuser, sauf à le jeter dans le tronc d'une église, si, comme je le pense, la chose vous blesse. Lady Harriet ne comprend pas assez la fierté des pauvres. Elle croit que les riches ont toujours le droit de payer. Voici l'heure où il ne faut rien discuter avec elle. Allez donc voir, je vous en prie, si le docteur M*** est arrivé de Rome. Il vient tous les jours à cette heure-ci.

Le médecin arrivait au moment même et voulut voir la malade. Mais elle était couchée, et, soit pudeur anglaise, soit coquetterie, elle refusa de le recevoir. Elle ne se sentait ni ne se croyait assez malade pour justifier l'inconvenance qu'on lui proposait. Comme, avant tout, il ne fallait pas la contrarier, le docteur s'installa avec nous dans le salon attenant à la chambre de la malade. Au bout de quelques instants, Daniella vint rouvrir la porte. Lady Harriet, à peine couchée, s'était endormie subitement.

Le mari et le médecin purent alors entrer pour observer les symptômes de la fièvre, qui se déclarait avec des caractères nouveaux.

Je restais seul au salon; j'entendis remuer des assiettes dans la salle à manger. On mettait le couvert. Le flegme de ces domestiques anglais, qui vaquaient à leurs fonctions avec la régularité méthodique de l'habitude, faisait un douloureux contraste aux agitations poignantes qui absorbaient leur maître, de l'autre côté de la cloison.

Au bout d'un quart d'heure, un de ces valets vint annoncer que le dîner était servi, et Fanny, la femme de chambre en disgrâce, traversa le salon pour transmettre cet avis à lord B***.

-Je ne dînerai pas, dit-il en venant sur la porte de la chambre de sa femme. Mon cher Valreg, allez dîner, je vous prie, avec ma nièce et M. Brumières, qui veut bien rester près de nous dans ces tristes circonstances.

-J'ai mangé il y a deux heures, répondis-je; si vous le permettez, je resterai ici, ou je me tiendrai dans la chambre de la malade à votre place.

Je l'engageai à essayer de manger quelque chose. Il secoua la tête sans répondre.

—Elle est déjà réveillée, dit-il, et c'est tout au plus si elle veut souffrir le docteur et moi auprès d'elle. Restez ici, si vous vous en sentez le courage; je vous verrai de temps en temps. Cela me soutiendra jusqu'au bout.

—Le médecin est-il donc très-inquiet?

—Oui!

Et lord B*** rentra dans la chambre de la malade.

En ce moment, Medora entrait au salon par l'autre porte et arrangeait ses cheveux devant la glace, en quittant son chapeau de paille.

—Est-ce que lady Harriet est déjà recouchée? me demanda-t-elle négligemment. Ce n'est pas son heure. Je croyais qu'elle essayerait de se mettre à table avec nous?

—La fièvre s'est déclarée plus tôt que les autres jours.

—Ah! vraiment! Je vais la voir.

Elle alla jusque vers le lit de la malade; mais lord B*** lui offrit aussitôt le bras et la ramena vers moi, en lui disant:

—Il n'y a encore rien de certain à augurer de cette crise. Vous savez que votre présence irrite milady quand elle souffre. Allez donc dîner, et ne vous tourmentez de rien jusqu'à nouvel ordre.

Il rentra chez sa femme et ferma la porte! J'offris aussitôt mon bras à Medora pour la conduire à la salle à manger, où Brumières l'attendait. Puis je la saluai pour retourner au salon.

Ce qu'elle déploya, en ce moment, de coquetterie et d'amertume, d'ironie et de gracieuseté pour me retenir et me faire au moins assister au repas, m'émerveilla un peu. Je ne l'avais jamais vue si adroite et si tenace. Brumières se croyait obligé, pour lui complaire, d'insister aussi, malgré le dépit que lui causait, par moments, ce caprice. Lorsqu'il laissait voir ce dépit, elle le regardait ou lançait un mot vague, de manière à lui faire croire qu'elle se moquait de moi.

Il devenait cependant bien évident pour moi qu'elle voulait me faire asseoir à table à ses côtés; pendant que Daniella remplirait l'office de garde-malade, et, dans l'opinion de miss, de servante auprès de lady Harriet. Elle s'acharnait à sa vengeance, au milieu de la plus douloureuse situation domestique, avec une présence d'esprit et une liberté de vouloir qui m'indignaient. Je dois dire que j'avais grand'faim, n'ayant rien pris depuis le matin et venant de faire trois fois, en courant, le trajet assez long entre Piccolomini et Mondragone; mais, pour rien au monde, je n'eusse accepté un morceau de pain à cette table, et j'allai trouver la Mariuccia, qui mangeait un plat de lazagne dans le casino, et qui le partagea joyeusement avec moi.

Je ne sais pas si je vous ai dit que le casino de la villa Piccolomini est célèbre. C'est un petit pavillon qui se relie au palais comme une aile très-basse, et où le savant Baronius écrivit ses Annales ecclésiastiques. C'est aujourd'hui un appartement meublé, en location comme les autres. La Mariuccia y avait dressé un lit pour moi, dans le cas où l'état de la malade me permettrait de me coucher. Elle s'étonna de mon refus de manger avec les maîtres; mais, quand elle sut mes raisons d'agir, elle me dit en souriant:

-Je vois que vous aimez ma nièce et que vous savez ménager la susceptibilité d'une femme de coeur. Allons, Dieu vous bénira, et j'ai confiance en vous pour l'avenir.

Je la laissai avec son frère le capucin, qui avait flairé de loin la pauvre lazagne, et qui venait, avec une écuelle de bois, recueillir les restes de ce festin. Il s'étonna de me voir là, et tandis que la bonne fille lui donnait les explications qu'il était capable de comprendre, je retournai au salon.

Il me fallut traverser la salle à manger et subir un nouvel assaut de Medora, qui voulait me faire prendre le café. Quand elle eut encore échoué, elle donna à Brumières je ne sais quelle commission au dehors et vint me rejoindre au salon, où Daniella était entrée un instant pour me dire que lady Harriet allait mieux, en ce sens que la fièvre n'augmentait pas.

Quand Daniella vit sa rivale approcher de moi et s'asseoir tranquillement sur le sofa sans daigner s'apercevoir de sa présence, son bras s'enroula autour du mien comme un serpent.

—Peut-on vous parler un instant? me dit Medora, qui vit ce mouvement mal dissimulé, au coin de la cheminée.

Ma position entre ces deux femmes était la plus ridicule du monde; mais il vaut beaucoup mieux, selon moi, mériter toutes les railleries de celle que l'on n'aime pas que le moindre reproche de celle que l'on aime. Je retins donc Daniella du regard, et répondis à Medora que j'étais à ses ordres.

—Mais je veux ne parler qu'à vous seul, reprit-elle avec une superbe assurance. Daniella, ma chère, je vous prie de nous laisser. D'ailleurs, vous êtes nécessaire auprès de milady.

—Et moi, répondis-je, j'ai une commission à faire pour milord. J'aurai l'honneur de vous entendre dans un moment moins grave pour votre famille.

J'allais sortir, lorsque Daniella, satisfaite de sa victoire, me retint en disant:

—Ce que demandait milord, on l'a trouvé. Rien ne vous empêche de rester ici et de parler avec la signora. Qui donc pourrait s'en inquiéter? ajouta-t-elle à demi-voix, mais de manière à être entendue de sa rivale.

Et elle poussa l'orgueil du triomphe jusqu'à refermer la porte entre elle et nous.

—Cette fille est toujours folle! dit Medora, dissimulant sa colère.

Et, sans me donner le temps de répliquer, elle reprit:

—Voyons, mon cher Valreg, donnez-moi donc, à propos de M. Brumières, un bon conseil; j'en ai besoin, et, dans la situation ou nous sommes vis-à-vis l'un de l'autre, vous ne pouvez pas me le refuser.

—Je pense, répondis-je, que vous vous moquez de moi en me prenant pour conseil, moi qui ne sais rien des convenances du monde où vous vivez; et, quand à notre mutuelle situation, je ne sache pas qu'elle nous crée aucun devoir vis-à-vis l'un de l'autre.

—Pardonnez-moi, c'est une situation sérieuse, et je n'ai rien fait pour me la dissimuler. Je l'ai acceptée, au contraire, en me mettant à votre service; et, qui pis est, à la merci de mademoiselle Daniella, qui ne se gêne pas pour me le faire comprendre.

—Je pensais que vous aviez assez bonne opinion de moi pour ne pas craindre que Daniella fût ma confidente en ce qui vous concerne.

—Quoi! vous ne lui avez rien raconté de Tivoli?

—Rien. J'ai eu plus de discrétion que vous, qui avez tout raconté à Brumières.

—Vous me jurez que vous me dites la vérité?

—Oui, madame.

—Voilà un étrange oui, madame! Je sens que vous êtes irrité et offensé de mon doute; je vous en demande pardon; mais ne pourriez-vous être moins fier et moins froid?

—Cela m'est impossible.

—Pourquoi? Voyons! il faut s'expliquer. Vous avez été effrayé de mon amour, et j'ai compris cela. Vous êtes méfiant et pénétrant; vous avez deviné que ce coup de tête n'amènerait rien de bon; mais, que vous ayez la même peur de mon amitié, voilà ce que je trouve inouï, et ce qui m'est plus pénible encore. Soyez donc sincère tout à fait, et même avec brutalité, puisque c'est votre caractère. Je suis lasse d'aller au-devant de votre sympathie, et l'effort que je tente aujourd'hui sera le dernier.

Tel est le résumé des préliminaires de l'explication que je fus sommé de donner et que je donnai enfin, résumée ainsi qu'il suit. C'est à vous, surtout, que je la donne nettement formulée, pour que vous puissiez juger mes sentimens et ma conduite dans cette situation extrêmement délicate.

Entre personnes sincères ou sérieuses, l'amitié naît de l'estime mutuelle ou de l'attrait réciproque, soit des esprits, soit des caractères. Mais les natures légères, aussi bien que les natures calculées, font un étrange abus du nom et des privilèges apparents de l'amitié. Je crois que les femmes, et surtout certaines femmes à la fois astucieuses et frivoles, se servent de ce mot sacré d'amitié comme d'un éventail de plumes qu'elles font jouer entre elles et la vérité. Je sens que celle-ci me hait et voudrait me faire souffrir. Elle invente l'amitié pour me retenir sous sa main, à portée de sa vengeance; de même que, pour épouser un titre, elle avait inventé d'avoir de l'amour pour ce pauvre prince, raillé, méprisé, outragé et abandonné tout à coup pour avoir ronflé en voiture et parfumé ses habits de lavande: de même que, pour avoir un nouvel esclave à tourmenter en attendant mieux, elle invente d'avoir de l'amitié et de faire ses plus intimes confidences à Brumières.

La facilité avec laquelle les hommes se laissent prendre à ces prétendues amitiés de jeunes femmes s'explique très-naturellement par la vanité. Si humble et si sensé que l'on soit, on se sent flatté, avant, pendant ou après l'amour, d'inspirer un sentiment qui se donne pour sérieux, une confiance qui semble être une marque de haute estime. Les privilèges d'une certaine intimité chaste flattent les sens quand même, et je comprends très-bien que, si je n'aimais pas exclusivement et passionnément une autre femme, celle-ci, avec ses airs de respect pour mon caractère et de docilité devant mes avis, pourrait se moquer de moi et me conduire adroitement à ses fins, lesquels ne sont autres que de me rendre amoureux d'elle pour avoir le plaisir de me dire: «A présent, mon cher, il est trop tard.»

Ce n'est pas que Medora soit une de ces femmes tigresses ou serpents, comme on en voit dans certains romans modernes. Oh! mon Dieu non! C'est une femme comme beaucoup d'autres, une vraie femmelette de tous les mondes et de tous les temps; je veux dire une de celles qui n'ont pas grand esprit ni grand coeur et qui, favorisées de la nature et de la fortune, jouent à leur aise le rôle d'enfant gâté avec tous les gens simples ou vains qu'elles peuvent accaparer. Ces femmes-là font volontiers des perfidies sans être précisément fausses, des coups de tête sans être fortes, et de la diplomatie sans être habiles. Elles s'aiment beaucoup elles-mêmes, d'un amour maladroit et mal entendu, mais exclusif et persistant, qui leur enseigne et leur inspire la rouerie nécessaire à leurs desseins. Elles se compromettent sans se perdre et s'offrent sans se livrer. Elles se font beaucoup de tort et reprennent le dessus continuellement, tant est grande la double puissance de l'argent et de la beauté. Des hommes plus forts et meilleurs que ces femmes-là sont souvent leur dupes, et Brumières, qui a infiniment plus d'esprit, de pénétration, de suite dans les idées et dans le caractère que n'en a Medora, me paraît destiné à être mené par elle haut la main, et planté là avec le doux titre d'ami excellent et fidèle, dès qu'un serviteur plus brillant ou plus utile se présentera.

XLVIII

Mondragone, 15 mai.

Tout ce que je viens de vous exposer, je l'exprimai franchement à Medora, au courant de la conversation, et ma conclusion fut que je ne pouvais pas plus croire à son amitié qu'elle ne devait désirer la mienne. Je ne voyais pas que l'aventure de Tivoli m'eût créé d'autre devoir envers elle que celui d'une discrétion dont tout homme d'honneur est capable sans grand effort, et l'espèce de reconnaissance qu'elle prétendait m'imposer pour un baiser et quelques folles paroles ne me chargeait ni la conscience ni le coeur. Ma vanité pouvait seule lui en tenir un compte sérieux, et j'étais décidé à terrasser ce mauvais petit démon sot, plein d'équivoques et de subterfuges. Quand à la reconnaissance que ma délicatesse lui inspirait, je l'en tenais quitte et la priais de ne plus m'en parler; car, en y revenant sans cesse, elle me ferait croire qu'elle doutait de sa durée.

Étonnée, fâchée et comme brisée des vains efforts qu'elle venait de faire pour trouver le défaut de la cuirasse, elle restait pensive et muette. Lord B*** vint me dire que la malade était assez calme et que la potion avait agi.

—En ce cas, dit Medora en se levant, vous pouvez peut-être vous passer de la Daniella pendant quelques minutes; je voudrais lui parler.

Daniella vint au bout d'un instant. Sa figure était naïvement radieuse. Je vis bien qu'elle avait profité du moment de répit que lui donnait le mieux de la malade pour écouter ce que je disais à Medora. Celle-ci le devina en jetant un regard d'inquiétude sur la fenêtre entr'ouverte. Du perron de la maison, ou du casino de Baronius, Daniella, sortant par le fond de la chambre de lady Harriet, avait pu tout entendre.

—Vous avez l'air triomphant! lui dit Medora en frémissant de colère ou de crainte.

—Parce que madame va mieux, répondit Daniella avec une douceur à laquelle je ne m'attendais pas.

—Voulez-vous me suivre dans ma chambre? reprit Medora agitée. Il faut absolument que je vous parle.

Je remontrai que, d'un moment à l'autre, on pouvait rappeler Daniella pour la malade, et je passai dans la salle à manger, où Brumières venait d'entrer. Je l'emmenai fumer un cigare au jardin, et j'entendis que l'on fermait la fenêtre du salon.

Brumières n'a aucun doute sur la loyauté de Medora à son égard. Il ne me demanda pas compte de l'entretien que j'avais eu avec elle, et je le vis plein d'espoir et de joie.

—Savez-vous, me dit-il, que mes affaires marchent bien? Dieu conserve la bonne lady Harriet! Mais, si sa volonté est de la rappeler à lui, Medora, n'ayant plus de parente chez qui elle puisse vivre (elle a usé toutes les autres), va certainement se décider au mariage. Elle y était décidée récemment, puisqu'elle choisissait le vieux prince. Cette folie s'est dissipée à temps, et, puisque la foule des soupirants se réduit à moi seul pour le quart d'heure; puisque le destin me jette là auprès d'elle, dans cette étape de Frascati, entre le dégoût de son dernier caprice et la mort de son dernier chaperon, j'ai des chances que je ne retrouverai jamais. C'est donc à moi d'en profiter. Mais que fait-elle avec votre Daniella?

—Je pourrais m'inspirer de l'air du pays pour vous répondre: Chi lo sà! Mais, quand on n'est pas Italien, on se donne toujours la peine de supposer quelque chose, et je m'imagine qu'elle se réconcilie avec la personne injustement maltraitée par elle.

—Oui, ça doit-être, car elle est bonne, n'est-ce pas? C'est une noble créature; violente, mais généreuse, folle à ses heures, et comme ivre de fantaisies d'artistes dans ses résolutions excentriques, mais d'une raison et d'une logique admirables quand elle fait appel à sa propre intelligence. C'est une femme supérieure qui s'ennuie, voilà tout. L'amour en fera une créature adorable, vous verrez!

Brumières s'attribuait si naïvement ce prochain miracle, qu'il n'eût pas été possible de le dissuader. A quoi bon, d'ailleurs? L'amour-propre exubérant est une si vive jouissance par elle-même, que les déceptions peuvent bien venir à la suite des rêves. Les compensations anticipées sont aussi réelles que celles qui arrivent après un désastre. Je n'avais rien de mieux à faire que d'admirer cette faculté d'illusion, tout en philosophant intérieurement sur la situation de cette famille: d'un côté, lord B*** au seuil d'un immense et incurable désespoir; de l'autre, Medora faisant des projets; et, à côté d'elle, Brumières disant: «Dieu conserve lady Harriet, mais sa mort me serait bien utile pour le quart d'heure!»

Quand je pus rejoindre Daniella et lui demander compte de son entrevue avec Medora, je la trouvai rêveuse et réservée dans ses réponses.

—Mon Dieu! lui dis-je, tu parais attristée! T'a-t-elle dit quelque chose qui puisse te faire encore douter de moi?

—Non certes, bien au contraire! elle a été très-franche, très-bonne, très-grande. Elle m'a avoué, non pas qu'elle t'a aimé, mais que, par un dépit d'enfant, un orgueil de jolie femme, elle avait voulu te plaire. Elle déclare qu'elle a échoué et qu'elle en est contente; qu'elle se condamne et se moque d'elle-même pour ce mauvais sentiment qui l'a fait m'offenser et me chasser d'auprès d'elle. Elle me redemande mon amitié et veut que je lui promette la tienne. Voilà ce qu'elle dit, ce qu'elle a l'air de penser. Je lui ai tout pardonné, et nous nous sommes embrassées, moi de bon coeur, elle… de bonne foi, je pense!

Daniella ne put m'en dire davantage; on l'appela auprès de lady Harriet. La soirée s'écoula dans des alternatives d'espoir et d'inquiétude. A minuit, la fièvre tomba; l'accès avait été beaucoup moins grave que les précédents. Le médecin, espérant que milady était sauvée, alla se coucher. Lord B*** voulut envoyer reposer Daniella, qui aima mieux rester sur un fauteuil auprès de la malade. Medora prit le thé avec Brumières et se retira dans son appartement. Je demeurai au salon avec lord B***, qui, de quart d'heure en quart d'heure, allait, sur la pointe du pied, écouter la respiration de sa femme.

-Vous devez me trouver ridicule, dit-il dans un de ces intervalles de causerie avec moi. Vous me mettez au nombre de ces époux inconséquents qui se plaignent pendant vingt ans de leur femme, et qui ne trouvent jamais moyen de vivre avec elle, si ce n'est au moment de la quitter pour toujours. Je m'étonne moi-même de ce que j'éprouve, car il y a eu des heures… des heures où j'avais bu, des heures honteuses dans mon souvenir, où je disais, à moitié sérieusement: La mort rendra la liberté à l'un de nous! Mais, en voyant arriver cette mort qui la prenait de préférence à moi, elle jeune, et belle encore, tandis que je me sens vieux et l'âme usée, j'ai été saisi d'effroi et de remords. C'est elle qui a droit à la vie après la triste existence qu'elle a eue avec moi, et j'ai trouvé le destin si injuste dans son choix, que je devenais fataliste. J'avais l'idée de me tuer pour le désarmer!

Je le laissai s'épancher, et j'attendis qu'il eût exhalé toute l'amertume habituellement refoulée en lui-même, pour le raisonner avec affection et le réhabiliter à ses propres yeux sans accuser sa femme.

Il n'y a pas, dans notre action morale, de fatalité que nous ne puissions combattre et vaincre presque radicalement; voilà ma croyance, et je la lui exposais avec sincérité. J'ajoutais que, dans les faits collectifs que l'on appelle lois de la société, il y avait des souffrances inévitables, fatales en apparence, sur le compte desquelles nous pouvions mettre souvent nos douleurs personnelles et les torts de ceux qui nous entourent; mais que toute la force, toute la sagesse de l'individu devaient être employées à combattre ces mauvais résultats, autour comme au dedans de nous. Les moyens me paraissaient, non pas faciles, mais simples et nettement tracés. Les vieilles vertus de la religion éternelle sont restées vraies, malgré différentes erreurs d'application, et nul sophisme, nulle corruption sociale, nul mensonge de l'égoïsme n'empêcheront le bien d'être, par lui-même, en dépit de tous les maux extérieurs, une joie souveraine, une notion délicieuse, une clarté sublime. Quand notre conscience est en paix, notre coeur vivant, et notre pensée saine, nous devons nous estimer aussi heureux qu'il est donné à l'homme de l'être. Demander plus, c'est vouloir follement renverser des lois divines qui devaient être puisqu'elles sont, et que nos plaintes ne changeront pas.

-Je suis tout à fait d'accord avec vous, me dit lord B***; et c'est parce que mon esprit ne s'est pas attaché à cette notion saine dont vous parlez, que mon coeur s'est aigri et que ma conscience s'est troublée. J'ai été coupable envers les autres en le devenant envers moi-même. J'ai manqué de volonté pour me faire apprécier, et j'ai cherché quelquefois, dans l'ivresse, des étourdissements qui m'ont fait descendre dans l'inertie, au lieu de me faire remonter dans l'espérance. J'ai manqué de foi, je le reconnais bien, et, si la femme qui m'aimait m'a pris en dégoût et en pitié, c'est ma faute bien plus que la sienne.

-Tenez, dit-il encore, après que nous eûmes longtemps causé sans que la malade se réveillât, si le ciel me la rend, il me semble que je deviendrai digne, rétrospectivement, de l'amour qu'elle a eu pour moi. A nos âges, l'amour serait un sentiment ridicule s'il ne changeait pas de nature. Mais cette amitié qui lui survit, et à laquelle, s'il vous en souvient, je portais un toast mélancolique au pied du temple de la sibylle, c'est un pis-aller meilleur que l'amour même, plus rare et plus précieux mille fois. Voilà ce que j'aurais voulu et ce que je n'ai pas su inspirer à ma femme.

Puis, comme je lui disais qu'il fallait espérer la guérison d'Harriet et armer son coeur et sa raison pour cette belle conquête de l'amitié sainte, non pas veuve, mais fille de l'amour, il se jeta dans mes bras et versa des larmes qui détendirent si peu sa physionomie sans mobilité, qu'elles semblaient couler comme un ruisseau sur une face de pierre.

—Vous me faites du bien plus que vous ne pensez! me dit-il de cette voix morte et sans inflexion qui contraste avec ses paroles; toutes les formules d'encouragement et de consolation sont des lieux communs, et je ne sais pas si les vôtres ont plus de sens que celles des autres. Il est possible que non; il ne me semble pas que vous me disiez des choses nouvelles pour moi, des choses que je ne me sois pas dites à moi-même; mais je sens que vous me les dites avec une grande conviction et qu'il y a dans votre coeur un vrai désir de me persuader. Vous avez donc, malgré votre jeunesse et votre inexpérience, un ascendant particulier sur moi. Si j'en cherche la cause, je la trouve dans la sincérité particulière de votre nature, dans l'accord réel que je remarque entre votre conduite et vos idées. Pourtant, si vous voulez que je l'avoue, je n'avais pas compris d'abord votre amour pour Daniella. Je pensais que c'était une volupté, et que cela prenait trop d'empire sur vous, trop de place dans votre vie. À présent, je vois que c'est une passion envisagée et acceptée par vous autant que subie, et je vous trouve dans le vrai; je suis certain que vous ne serez jamais malheureux parce que vous ne serez jamais injuste ni faible.

Pourtant, écoutez-moi. Je vous dois une révélation qui peut avoir son importance. Il n'eût tenu, il ne tiendrait peut-être encore qu'à vous d'épouser la nièce de ma femme. Medora vous a aimé, et je crois qu'elle vous aime encore, autant qu'elle peut aimer. Dans tous les cas, après les deux mariages de caprice ou de dépit qu'elle vient d'arranger et de rompre en si peu de jours, je vois que son esprit détraqué ne demande qu'à subir une influence nouvelle, et que M. Brumières pourrait, tout comme un autre, profiter de la circonstance. Songez-y, tâtez-vous bien; voyez si une grande fortune serait pour vous un élément de force et de bonheur. Ni ma femme ni moi ne pouvons nous opposer à n'importe quel mariage résolu par cette personne fantasque. Pour avoir essayé de la détourner de ce prince usé et malade (un excellent homme, d'ailleurs), nous l'avons malheureusement poussée à l'inconcevable divertissement de se faire enlever par lui. Je crois, Dieu me damne, que c'est uniquement le danger d'être tuée en s'associant à sa fuite qui a réveillé son cerveau blasé, avide d'émotions inutiles. Elle vous a revu au moment de s'embarquer, nous a-t-elle dit, et j'ai cru deviner que vous étiez la cause involontaire de son revirement. Peut-être que vous lui faites un nouveau tort de cette trahison subite envers le prince: moi aussi, je pense que, le vin étant tiré, il fallait le boire; mais, quelle que soit votre opinion sur sa conduite, je vous dois un éclaircissement sur votre situation. En votre faveur, lady B*** abjurera tous ses préjugés; elle vous l'a dit et cela est certain. Donc, vous pouvez obtenir la main de sa nièce sans lui déplaire, non plus qu'à moi, qui n'ai aucune espèce de préjugé sur la différence des conditions sociales et qui vous trouve, tel que vous êtes au moral, infiniment au-dessus de miss Medora.

Vous pensez bien que je n'hésitai pas à déclarer à lord B*** que j'avais une seule, mais invincible raison, pour ne pas vouloir plaire à sa nièce.

—Et cette raison, lui dis-je, c'est que je ne l'aime pas.

—C'est une raison, dit-il, et je ne vous prêcherai pas, comme autrefois, la raison contraire. J'ai passé vingt ans à maudire les mariages d'inclination, et, à présent, je vois que l'amour dans le mariage est l'idéal de la vie humaine. Quand on le manque ou quand on le laisse envoler après l'avoir saisi, c'est qu'on ne méritait pas de le conserver.

Le médecin se releva à cinq heures du matin et jugea la malade hors de danger quant à cette fièvre ataxique, dont le dernier accès venait d'être paralysé par ses soins. Seulement il lui trouva la respiration progressivement embarrassée. Dans la journée, une pleurésie se déclara. C'était une maladie nouvelle qui devait suivre son cours, et qu'il promit de venir observer et soigner tous les jours durant quelques heures. Un autre médecin, dirigé par ses conseils, vint s'installer à Piccolomini pour suivre et combattre, heure par heure, les symptômes du mal. Toute une pharmacie de prévision fut envoyée de Rome le jour même.

Nous pûmes tous prendre un peu de repos, même lord B***, qui avait passé déjà plusieurs nuits, et qui se jeta sur un lit dans la chambre de sa femme. Medora monta à cheval avec Brumières.

Deux jours après, tout symptôme alarmant avait disparu devant l'habile et prévoyante médication du docteur Mayer. Lord B*** me rendit ma liberté, et lady Harriet remercia très-affectueusement Daniella, en la priant de venir la voir souvent. La Vincenza, présentée par Brumières, avait fait agréer ses soins en remplacement provisoire de l'Anglaise Fanny, qui avait déplu et qui passa le temps à prendre du thé, au grand scandale et au grand mépris de la Mariuccia.

Nous retournâmes à Mondragone en faisant des projets et en nous consultant sur l'installation que nous étions désormais libres de rêver. La pensée de quitter nos ruines, où nous avions maintenant toute facilité de faire un établissement assez confortable dans le casino, nous serrait le coeur à l'un et à l'autre. Nous nous arrêtâmes à la villa Taverna pour demander à Olivia si elle avait le droit de nous louer le casino pour quelques semaines. Elle a ce droit ou elle le prend. Les conditions de la location furent minimes. Daniella envoya aussitôt Felipone avec une charrette pour chercher son petit mobilier à Frascati, où elle ne voulait plus se montrer avant notre mariage. Par suite de la même résolution, elle fit un arrangement avec le fermier pour que celui-ci lui apportât de la ville le pain et les modestes provisions de chaque jour, en même temps que celles de sa famille.

En somme, cette résidence, dont le choix paraît étrange au premier abord, est le seul endroit complètement favorable à notre situation. Elle nous met à distance de tout commérage importun, et nous assure la fuite par le passage resté ignoré, si nos affaires avec l'inquisition n'arrivent pas au résultat favorable sur lequel compte l'excellent lord B***.

Dans l'état des choses, il se fait fort de me faire délivrer mes passeports, si je préfère ne pas attendre ce résultat. Mais je n'ai nullement envie de quitter Frascati maintenant. D'abord, je ferais perdre à lord B*** le cautionnement dont il a la délicatesse de ne pas vouloir que je m'occupe. Ensuite, je ne dois ni ne veux songer à le laisser dans l'inquiétude et le chagrin. Enfin, j'ai ici des affections, une sorte de famille, un soleil splendide, des travaux en train, des sites qui m'appartiennent déjà et qui me charment, d'autres que je n'ai fait qu'effleurer et dont il me tarde de prendre possession; et, plus que tout cela, des aitres témoins de mon bonheur et dont je sens que je ne sortirai pas sans un vif regret.

Ce vieux mot d'aitres, qui vient d'atrium, mais qui n'a plus un sens aussi intime et aussi patriarcal que dans l'antiquité, représente pour moi tout un état de choses important dans ma vie de campement. Je peux dire que je connais les aitres de tous ces beaux jardins qui m'entourent, et ceux de Tusculum et ceux de la gorge del buco, et que cette belle nature, où j'étais un passant et un étranger dans les premiers jours, m'appartient et me possède à présent. Elle m'a ouvert ses sanctuaires et révélé ses grâces secrètes. Il y a, entre elle et moi, un lien qui ne sera jamais détruit. Où que je sois, mon souvenir m'y transportera, et les grandes allées comme les petits sentiers, les croupes adoucies comme les roches ardues, les yeuses colossales comme les petites étoiles bleues des buissons, tout cela est à moi pour toujours.

Donc, nous revoici installés dans notre forteresse, et je peux jeter du chocolat par la terrasse du casino aux neveux de Felipone, quand ils viennent jouer sur la terrasse aux girouettes. Il ne sera plus jamais question de manger la chèvre. Nous ne dormons plus sur la paille. Daniella ne tremble plus aux bruits du dehors, et je travaille avec l'espoir d'achever mon tableau sans crainte de le voir troué par les baïonnettes. Le piano loué par le prince achève son mois de location dans ma chambre, et Daniella s'est imaginé d'apprendre la musique. A présent, je suis bien content de la savoir pour la lui enseigner. Elle a une facilité et une mémoire étonnantes, et je m'aperçois que, pour avoir beaucoup entendu chanter, bien et mal, quand j'étais violon à l'orchestre du théâtre ***, je peux être un professeur passable. Sa voix est encore plus belle et plus étendue que je ne croyais, et l'instinct rythmique et mélodique est extraordinairement développé chez elle. Il me semble que je n'ai à lui enseigner que la raison des choses qu'elle sait faire, et que, dans un an, elle pourrait être une aussi grande cantatrice que qui que ce soit.

Elle est, du reste, très-possédée de cette idée qui lui est venue tout à coup, en découvrant que j'étais musicien.

—Quand tu m'as dit que j'avais une voix si belle, j'ai eu du chagrin en songeant que je ne savais rien, et que je n'aurais jamais le temps et le moyen d'apprendre. Qu'est-ce que c'est que mon état de stiratrice? Il y a de quoi manger du pain, et rien de plus. Il a un talent, lui, et il me donnera mes aises; mais je rougirai de ne pouvoir lui donner les siennes et d'être une charge pour lui. Voilà ce que je me disais, et à présent j'ai repris confiance en moi-même. Je ne serai plus une ouvrière, une femme de chambre pour ceux qui me verront arriver avec toi dans ton pays. Je serai une artiste, ta pareille, ton égale, et tu n'auras jamais à rougir de m'avoir aimée.

Quand elle parle ainsi, sa figure prend une expression si sérieuse et son oeil noir se fixe et se dilate avec une volonté si prononcée, que je ne peux pas douter de l'avenir qu'elle rêve. Et pourtant il me semble que j'aimerais mieux pouvoir en douter un peu. Je vais vous expliquer cela.

XLIX

15 mai.—Mondragone.

Hier, Brumières est venu nous rendre visite pendant qu'elle étudiait. De loin, il avait entendu cette voix merveilleuse, et il ne pouvait croire que ce fût celle de la Daniella. Quand il en fut convaincu, et qu'elle lui eut chanté une très-belle vocalise que j'ai trouvé à la villa Taverna dans les feuilleta déchirés d'un vieux solfège, et que je crois être de Hasse, il fit deux fois le tour de la chapelle qui me sert d'atelier, en donnant des marques d'une vive préoccupation. Puis il revint vers moi et me dit:

—Mais elle n'a aucune notion de musique, n'est-ce pas? Elle a appris cela comme un perroquet; elle ne le lit pas, vous le lui avez seriné?

Je me mis à rire.

—Et pourquoi riez-vous, voyons?

—Parce que vous faites des questions d'enfant. Il lui a fallu deux jours pour comprendre ce que c'est que de la musique écrite. Dans quinze jours, elle lira à livre ouvert dans n'importe quelle partition. Dans un mois, avec l'intelligence et la volonté dont elle est douée, elle sera capable de faire sa partie raisonnée dans un ensemble. Mais cet A B C de la pratique, dont vous faites une si grosse affaire, ne lui servirait absolument à rien, si elle n'était pas douée comme elle l'est. Il y a des artistes qui ont étudié dix ans et qui ne se doutent pas de ce qu'elle sait, sans qu'elle-même s'en doute.

—C'est vrai, cela! reprit-il naïvement, et le diable m'emporte si elle ne chante pas mieux que la*** et la***!

—Voilà que vous passez d'un excès à l'autre. Elle ne sait pas le métier, et, en toutes choses, le métier est à l'art ce que le corps est à l'esprit. Elle doit apprendre à ménager ses moyens, afin de les trouver toujours à son service, même quand l'inspiration, qui est une chose fugitive, lui fera défaut. Et puis, cette distinction naturelle, cette élévation instinctive, ont besoin d'un criterium du plus au moins en elle-même; et c'est par le savoir, qui est la lumière du sentiment, qu'elle l'acquerra.

—Oui! le pourquoi et le comment! Mais croyez-vous qu'elle conserve cette fraîcheur de timbre, cette naïveté d'accent?

—Je l'espère, car je ne veux pas qu'elle ait d'autres professeurs que moi, et je m'imagine savoir comment il faut développer une individualité comme la sienne.

—Ah ça! vous êtes donc un grand musicien, vous aussi?

—Non certes. Je sais ce que c'est que la musique, voilà tout.

—Et vous l'aimez passionnément?

—Depuis huit jours, oui!

—Et votre femme sera une grande cantatrice

—Oui! lui cria Daniella moitié riant, moitié impatientée de ses questions, dont elle ne voyait pas venir le but.

Je le pressentais, et je voulus en détourner l'aveu.

—Voyons, dis-je à Daniella, veux-tu lui chanter un air du pays? Cela, c'est toi seule, toi tout entière, avec ce que la nature t'a donné, avec le caractère et l'accent que personne ne pourrait t'enseigner et que personne ne pourrait, en ce sens, réaliser mieux que toi. Te rappelles-tu ce que tu chantais un soir à la villa Taverna?

—Oui, oui, s'écria-t-elle. Oh! cela me fera plaisir de me rechanter cela!

Elle dit un ou deux couplets; mais, mécontente d'elle-même et trouvant qu'elle manquait de feu et d'entrain, elle prit le tamburello, et, comme si elle se fût remontée à l'énergique appel de ce grelot sauvage, elle chanta avec plus de nerf. Cependant elle secouait la tête d'un air de dépit.

—Qu'a-t-elle donc? dit Brumières. Il me semble qu'elle va mettre le feu au château!

—Non; non, je ne suis ni en voix ni en âme, s'écria-t-elle. Ces choses-là ne se chantent pas, elles se dansent!

Et, s'élançant au milieu de la chapelle, en sautant par-dessus les planches et les copeaux qui en encombrent encore une partie, elle se mit à danser, à chanter et à tambouriner en même temps, avec cette sorte de fureur sacrée qui m'avait fait déjà frissonner d'amour et de jalousie.

J'espérais que ce transport ne se communiquerait pas à Brumières; et d'ailleurs, je craignais d'être égoïste en m'opposant au besoin que cette fille de l'air éprouvait d'essayer un instant ses ailes. Mais Brumières est impressionnable autant qu'expansif. Il se mit à crier d'admiration et à divaguer dans son enthousiasme d'artiste, de manière à me contrarier beaucoup. J'arrachai le tambourin des mains de Daniella, et l'emportant presque elle-même dans mes bras, je la poussai au piano en la grondant malgré moi.

—Mais pourquoi l'empêchez-vous d'être si belle? disait Brumières. Vous êtes un brutal, un pédant! Laissez-la donc se révéler! Encore, encore!

Je donnai pour prétexte à mon dépit que ce chant mêlé de danse pouvait casser la voix.

—Crois-tu cela? me dit Daniella, qui, sans être essoufflée, s'était assise, accoudée sur le piano d'un air tout à coup grave et rêveur.

—Non! lui répondis-je tout bas; mais je te l'ai dit, tu ne danseras jamais que pour moi, si tu m'aimes.

—Eh bien, mon cher, s'écria Brumières, comme s'il eût deviné mes paroles, vous auriez tort de vouloir faire mystère de telles aptitudes! Voyez-vous, la signora Daniella a cent mille livres de rente dans le gosier, dans les pieds, dans le coeur, dans les yeux, dans la tête. Ah! vous n'êtes pas maladroit, vous, d'avoir deviné et saisi au vol la sylphide déguisée en villageoise! Quelle grâce, quelle verve, que d'enivrements réunis dans un seul être! C'est trop, c'est trop! Et avant un an, voilà un prodige qui effacera tous les prodiges de nos théâtres. La musique et la danse, au même degré de puissance…

Daniella l'interrompit brusquement. Elle voyait que ces éloges à bout portant me donnaient sur les nerfs, et elle tenait à me montrer qu'elle n'en était pas enivrée.

—Vous vous moquez de moi, lui dit-elle, et c'est ma faute. La paysanne a trop reparu. Il faudra qu'elle s'efface, car je veux être ce qu'il voudra que je sois. En attendant, je vas vous montrer que je suis encore une bonne ménagère en vous servant du café de ma façon.

Elle sortit et ne revint pas, délicatesse de coeur dont je lui sus un gré infini. Sans s'apercevoir de mon émotion, Brumières continua à s'extasier sur les séductions de ma femme et à me dire, sans trop gazer, que j'avais tiré à la loterie de l'amour un meilleur numéro que le sien. Il m'avait pris pour un braque, pour un philosophe, c'est-à-dire pour un crétin ou un fou; mais il voyait bien que j'avais de meilleurs yeux que lui et qu'en retournant du fumier j'avais trouvé un diamant; tandis que lui, en retournant des perles fines, il n'avait ramassé qu'un hanneton.

Je saisis l'occasion de le faire taire sur le compte de Daniella en le faisant parler de Medora, et, quoique peu curieux d'entendre un nouveau chapitre de ce roman qui ne m'intéresse pas énormément, je feignis d'y prendre beaucoup de part.

—Eh bien, mon cher, répondit-il, je voudrais bien que nous fussions dans une planète où il serait possible et convenable de dire à un ami: «Changeons, prenez mon rêve et donnez-moi le vôtre.» Vrai! je vous envie cette adorable et magnifique Romaine qui, en attendant la gloire et la fortune, vous donne à la fois l'ivresse et la sécurité de l'amour. Oh! je vois bien maintenant quel bonheur est le vôtre! Moi, sachez que j'ai de cette Anglaise aussi éventée que glacée, cent pieds par-dessus la tête, et qu'il me prend envie, cent fois par jour, non pas de l'enlever, mais de m'enlever moi-même d'auprès d'elle. Ah! si j'avais seulement un petit ballon, comme je m'en servirais, dès ce soir!

—Voyons, qu'y a-t-il donc de nouveau, et comment depuis huit jours, la scène a-t-elle changé de face à ce point-là?

—Mon cher, vous êtes trop inexpérimenté pour savoir ce que c'est qu'une coquette. C'est un miroir à prendre les alouettes. Ça brille, et tout à coup ça ne brille plus, car ça ne luit qu'à la condition de tourner toujours.

—Qui vous force au métier d'alouette?

—Eh! eh! l'ambition! Je ne fais pas la bégueule avec vous, moi, je dis la chose telle qu'elle est; j'aimerais à avoir huit cent mille livres de rente: vrai, ça me ferait plaisir! Je ne suis pas un Arabe du désert comme vous; je suis né satrape. Il n'y a pas de mal à ça quand on est bien décidé à ne jamais faire ni vilenie ni bassesse pour réaliser sa fantaisie. Vous me connaissez assez, j'espère, pour être bien certain que je ne voudrais ni d'une bossue, ni d'une vieille, ni d'une laide, ni d'une femme de mauvaise vie, eût-elle la fortune des Rothschild à m'offrir; mais Medora est belle, et, malgré le soin tout particulier qu'elle prend de se compromettre et de faire jaser, elle est pure. De plus, elle est adorable d'esprit et de caractère quand elle veut. Enfin, j'en suis fou!…

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