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La coucaratcha (II/III)

CHAPITRE X.

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Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,—elles se tournèrent naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il savait un peu le monde maintenant,—il éprouvait une sorte de satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la séduction;—une de plus,—une de moins, disait-il,—qu'importe,.. autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens inverse.—

Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.

Car pendant son absence,—un de ses amis ayant occupé sa chambre,—avait laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu soigneux; ici un livre déchiré,—là des capsules pour amorcer un fusil,.. là un vieux gant...

Enfin Albert secouait chaque tiroir,—en disant de son ami, dont le moral lui paraissait connu;—diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,... auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas, il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je donc, un petit papier,... une écriture de femme sans doute;—l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria Albert, en jetant la pétition avec violence.

Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.

Après quoi il pâlit,—blasphéma horriblement, et trépigna comme un enfant en colère.

Voici pourquoi:

Le papier froissé,—c'était cette belle page de vertu et de dévouement qu'il avait autrefois écrite à Emma.

Le petit papier couvert d'une écriture de femme,—c'était une lettre d'Emma adressée à Alexandre,—qui s'était rencontré avec elle au château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la vertueuse fuite d'Albert.

Voici quelle était la lettre d'Emma:

«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,—et je croyais n'en avoir plus aucun à te faire.—Tu veux donc lire ce chef-d'œuvre d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,—le voici, après l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle respire,—et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.

«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais peut-être aimé à la folie;—mais il avait malheureusement un vice que nous ne pardonnons jamais en amour, la vertu.

«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu contraire,—rassurez-vous,—adieu,—à cette nuit,—maudite lune qui se couche si tard...»

Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.

—«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,—sur lesquelles il n'est pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de regagner un jour passé.

Une de ces fautes irréparables dont le souvenir, au lieu de s'effacer avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,—une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,—parce que le coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,—est encore livré,—quand sa conduite est connue,—au mépris et aux railleries du monde,—punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.

Aux railleries du monde,—oui ceci n'est malheureusement pas un paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est trouvé une fois,—une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui lui a fait des avances beaucoup par curiosité,—et encore plus par désir;—figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor pareil,—une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune fille, dont le premier il a fait battre le cœur... figurez-vous que cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est sauvé pour ne pas succomber!!!...

Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,—un niais,—je n'en voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon notaire,—à la bonne heure.

Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait la représentation,—classe ce qui est bien ou mal,—reçu ou blâmé.

Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit—méprisera profondément le vertueux Albert,—le méprisera comme homme du monde,—et on a beau dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,—on y compte,—on y croit,—on s'en pare, et d'être réputé un homme bien moral par un épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu—ne dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.

Maintenant qu'on dise à ce même monde:—l'Albert d'autrefois a quelque peu vécu.——Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.—Aussi maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a toujours devant les yeux—ces charmes ravissants qui pouvaient être à lui—et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte susceptibilité.—Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi encore une fois par ce remords implacable.

Le monde répondra:—cela prouve qu'il a au moins le sens commun.—Péché avoué est à moitié pardonné;—qu'il ne recommence plus, et l'on verra... Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille énormité.

Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet aphorisme qui est peut-être désolant,—mais qui avant tout est vrai, je crois.—

—On se repent toujours du bien qu'on a fait,—et l'on regrette souvent le mal qu'on aurait pu faire,—ou mieux,—disons avec la Rochefoucault.—

Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de haine, que nos bonnes qualités.

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