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La coucaratcha (II/III)

CHAPITRE PREMIER.

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...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis d'enfance.

C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les ennuis de la passion...

Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda sa voiture et dit:

—Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je crois...

—Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac.

—Et que ferez-vous?

—Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai peut-être un moment...

Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me dit:

—Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour neuf ou dix heures...

—Je m'inclinai...

—Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je ne puis remettre.

—Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres.

Et il sortit.

Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse près de Jenny.

—Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un soupir.

Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis:

—Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...

—Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et piqué.

—Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,—je conçois.—Ecoutez, ma chère;—nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire ce qui vous contrarie.—Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir faute et remords. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction, si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et vous m'en voulez... Est-ce cela?

Jenny sourit presque...

—Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais thême... que le sacrifice.—Entre nous et dans une liaison comme la nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins, d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire, vous appelez cela vous sacrifier! A la bonne heure... c'est une conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier du bonheur que nous vous donnons...

—A merveille!... Et notre réputation? et nos principes?

—Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre, la réputation demeure intacte.

—J'admets cela... et nos principes?

—Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...

—Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.

—Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...

Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de ce que vous appelez vos principes,—quand je vois un aussi mince mérite que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.

—En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre langue!.....

—Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?

—Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de la prudence et du mystère... on n'a pas de remords.

—Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me séduit et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon amour pour vous n'est-il...

—Qu'un paradoxe.

—Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant?

—Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un en a fait, c'est plutôt moi...

—C'est fort amusant!... et comment cela?

—Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même position qu'une jeune personne à établir qui a un amant...

—Fou que vous êtes!

—Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et, mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...

—Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.

—Heureusement,—fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France surtout... grâces à nos mœurs et à notre divine corruption, qui, jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté.

—Et ailleurs?

—Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire...

—Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?...

—Mais oui..., peut-être...

—Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!

—Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux dire que cela vous ennuierait.

—Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si rarement...—Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi cela..., je le veux!...

—Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.—

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