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La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques

LA RECHERCHE DE L’ABSOLU. (continued 2)

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—Qu’est-ce que cela signifie, répondit Balthazar en se retournant vivement et lançant à sa femme un regard où la vie revenait et qui fut pour elle comme un coup de foudre.

—Pardon, mon ami, dit-elle en pâlissant. Elle voulut se lever et lui tendre la main, mais elle retomba sans force.—Je me meurs! dit-elle d’une voix entrecoupée par des sanglots.

A cet aspect, Balthazar eut, comme tous les gens distraits, une vive réaction et devina pour ainsi dire le secret de cette crise; il prit aussitôt madame Claës dans ses bras, ouvrit la porte qui donnait sur la petite antichambre, et franchit si rapidement le vieil escalier de bois, que la robe de sa femme ayant accroché une gueule des tarasques qui formaient les balustres, il en resta un lez entier arraché à grand bruit. Il donna, pour l’ouvrir, un coup de pied à la porte du vestibule commun à leurs appartements; mais il trouva la chambre de sa femme fermée.

Il posa doucement Joséphine sur un fauteuil en se disant:—Mon Dieu, où est la clef?

—Merci, mon ami, répondit madame Claës en ouvrant les yeux, voici la première fois depuis bien long-temps que je me suis sentie si près de ton cœur.

—Bon Dieu! cria Claës, la clef, voici nos gens.

Joséphine lui fit signe de prendre la clef qui était attachée à un ruban le long de sa poche. Après avoir ouvert la porte, Balthazar jeta sa femme sur un canapé, sortit pour empêcher ses gens effrayés de monter en leur donnant l’ordre de promptement servir le dîner, et vint avec empressement retrouver sa femme.

—Qu’as-tu, ma chère vie? dit-il en s’asseyant près d’elle et lui prenant la main qu’il baisa.

—Mais je n’ai plus rien, répondit-elle, je ne souffre plus! Seulement, je voudrais avoir la puissance de Dieu pour mettre à tes pieds tout l’or de la terre.

—Pourquoi de l’or, demanda-t-il. Et il attira sa femme sur lui, la pressa et la baisa de nouveau sur le front.—Ne me donnes-tu pas de plus grandes richesses en m’aimant comme tu m’aimes, chère et précieuse créature, reprit-il.

—Oh! mon Balthazar, pourquoi ne dissiperais-tu pas les angoisses de notre vie à tous, comme tu chasses par ta voix le chagrin de mon cœur? Enfin, je le vois, tu es toujours le même.

—De quelles angoisses parles-tu, ma chère?

—Mais nous sommes ruinés, mon ami!

—Ruinés, répéta-t-il. Il se mit à sourire, caressa la main de sa femme en la tenant dans les siennes, et dit d’une voix douce qui depuis longtemps ne s’était pas fait entendre:—Mais demain, mon ange, notre fortune sera peut-être sans bornes. Hier en cherchant des secrets bien plus importants, je crois avoir trouvé le moyen de cristalliser le carbone, la substance du diamant. O ma chère femme!... dans quelques jours tu me pardonneras mes distractions. Il paraît que je suis distrait quelquefois. Ne t’ai-je pas brusquée tout à l’heure? Sois indulgente pour un homme qui n’a jamais cessé de penser à toi, dont les travaux sont tout pleins de toi, de nous.

—Assez, assez, dit-elle, nous causerons de tout cela ce soir, mon ami. Je souffrais par trop de douleur, maintenant je souffre par trop de plaisir.

Elle ne s’attendait pas à revoir cette figure animée par un sentiment aussi tendre pour elle qu’il l’était jadis, à entendre cette voix toujours aussi douce qu’autrefois, et à retrouver tout ce qu’elle croyait avoir perdu.

—Ce soir, reprit-il, je veux bien, nous causerons. Si je m’absorbais dans quelque méditation, rappelle-moi cette promesse. Ce soir, je veux quitter mes calculs, mes travaux, et me plonger dans toutes les joies de la famille, dans les voluptés du cœur; car, Pépita, j’en ai besoin, j’en ai soif!

—Tu me diras ce que tu cherches, Balthazar?

—Mais, pauvre enfant, tu n’y comprendrais rien.

—Tu crois?... Hé! mon ami, voici près de quatre mois que j’étudie la chimie pour pouvoir en causer avec toi. J’ai lu Fourcroy, Lavoisier, Chaptal, Nollet, Rouelle, Berthollet, Gay-Lussac, Spallanzani, Leuwenhoëk, Galvani, Volta, enfin tous les livres relatifs à la Science que tu adores. Va, tu peux me dire tes secrets.

—Oh! tu es un ange, s’écria Balthazar en tombant aux genoux de sa femme et versant des pleurs d’attendrissement qui la firent tressaillir, nous nous comprendrons en tout!

—Ah! dit-elle, je me jetterais dans le feu de l’enfer qui attise tes fourneaux pour entendre ce mot de ta bouche et pour te voir ainsi. En entendant le pas de sa fille dans l’antichambre, elle s’y élança vivement.—Que voulez-vous, Marguerite? dit-elle à sa fille aînée.

—Ma chère mère, monsieur Pierquin vient d’arriver. S’il reste à dîner, il faudrait du linge, et vous avez oublié d’en donner ce matin.

Madame Claës tira de sa poche un trousseau de petites clefs et les remit à sa fille, en lui désignant les armoires en bois des îles qui tapissaient cette antichambre, et lui dit:—Ma fille, prenez à droite dans les services Graindorge.

—Puisque mon cher Balthazar me revient aujourd’hui, rends-le-moi tout entier? dit-elle en rentrant et donnant à sa physionomie une expression de douce malice. Mon ami, va chez toi, fais-moi la grâce de t’habiller, nous avons Pierquin à dîner. Voyons, quitte ces habits déchirés. Tiens, vois ces taches? N’est-ce pas de l’acide muriatique ou sulfurique qui a bordé de jaune tous ces trous? Allons, rajeunis-toi, je vais t’envoyer Mulquinier quand j’aurai changé de robe.

Balthazar voulut passer dans sa chambre par la porte de communication, mais il avait oublié qu’elle était fermée de son côté. Il sortit par l’antichambre.

—Marguerite, mets le linge sur un fauteuil, et viens m’habiller, je ne veux pas de Martha, dit madame Claës en appelant sa fille.

Balthazar avait pris Marguerite, l’avait tournée vers lui par un mouvement joyeux en lui disant:—Bonjour, mon enfant, tu es bien jolie aujourd’hui dans cette robe de mousseline, et avec cette ceinture rose. Puis il la baisa au front et lui serra la main.

—Maman, papa vient de m’embrasser, dit Marguerite en entrant chez sa mère; il paraît bien joyeux, bien heureux!

—Mon enfant, votre père est un bien grand homme, voici bientôt trois ans qu’il travaille pour la gloire et la fortune de sa famille, et il croit avoir atteint le but de ses recherches. Ce jour doit être pour nous tous une belle fête...

—Ma chère maman, répondit Marguerite, nos gens étaient si tristes de le voir refrogné, que nous ne serons pas seules dans la joie. Oh! mettez donc une autre ceinture, celle-ci est trop fanée.

—Soit, mais dépêchons-nous, je veux aller parler à Pierquin: Où est-il?

—Dans le parloir, il s’amuse avec Jean.

—Où sont Gabriel et Félicie?

—Je les entends dans le jardin.

—Hé! bien, descendez vite; veillez à ce qu’ils n’y cueillent pas de tulipes! votre père ne les a pas encore vues de cette année, et il pourrait aujourd’hui vouloir les regarder en sortant de table. Dites à Mulquinier de monter à votre père tout ce dont il a besoin pour sa toilette.

Quand Marguerite fut sortie, madame Claës jeta un coup d’œil à ses enfants par les fenêtres de sa chambre qui donnaient sur le jardin, et les vit occupés à regarder un de ces insectes à ailes vertes, luisantes et tachetées d’or, vulgairement appelés des couturières.

—Soyez sages, mes bien-aimés, dit-elle en faisant remonter une partie du vitrage qui était à coulisse et qu’elle arrêta pour aérer sa chambre. Puis elle frappa doucement à la porte de communication pour s’assurer que son mari n’était pas retombé dans quelque distraction. Il ouvrit, et elle lui dit d’un accent joyeux en le voyant déshabillé:—Tu ne me laisseras pas long-temps seule avec Pierquin, n’est-ce pas? Tu me rejoindras promptement.

Elle se trouva si leste pour descendre, qu’en l’entendant, un étranger n’aurait pas reconnu le pas d’une boiteuse.

—Monsieur, en emportant madame, lui dit le valet de chambre qu’elle rencontra dans l’escalier, a déchiré la robe, ce n’est qu’un méchant bout d’étoffes; mais il a brisé la mâchoire de cette figure et je ne sais pas qui pourra la remettre. Voilà notre escalier déshonoré, cette rampe était si belle!

—Bah! mon pauvre Mulquinier, ne la fais pas raccommoder, ce n’est pas un malheur.

—Qu’arrive-t-il donc, se dit Mulquinier, pour que ce ne soit pas un désastre? mon maître aurait-il trouvé l’absolu?

—Bonjour, monsieur Pierquin, dit madame Claës en ouvrant la porte du parloir.

Le notaire accourut pour donner le bras à sa cousine, mais elle ne prenait jamais que celui de son mari; elle remercia donc son cousin par un sourire et lui dit:—Vous venez peut-être pour les trente mille francs?

—Oui, madame, en rentrant chez moi, j’ai reçu une lettre d’avis de la maison Protez et Chiffreville qui a tiré, sur monsieur Claës, six lettres de change de chacune cinq mille francs.

—Hé! bien, n’en parlez pas à Balthazar aujourd’hui, dit-elle. Dînez avec nous. Si par hasard il vous demandait pourquoi vous êtes venu, trouvez quelque prétexte plausible, je vous en prie. Donnez-moi la lettre, je lui parlerai moi-même de cette affaire. Tout va bien, reprit-elle en voyant l’étonnement du notaire. Dans quelques mois, mon mari remboursera probablement les sommes qu’il a empruntées.

En entendant cette phrase dite à voix basse, le notaire regarda mademoiselle Claës qui revenait du jardin, suivie de Gabriel et de Félicie, et dit:—Je n’ai jamais vu mademoiselle Marguerite aussi jolie qu’elle l’est en ce moment.

Madame Claës, qui s’était assise dans sa bergère et avait pris sur ses genoux le petit Jean, leva la tête, regarda sa fille et le notaire en affectant un air indifférent.

Pierquin était de taille moyenne, ni gras, ni maigre, d’une figure vulgairement belle et qui exprimait une tristesse plus chagrine que mélancolique, une rêverie plus indéterminée que pensive; il passait pour misanthrope, mais il était trop intéressé, trop grand mangeur pour que son divorce avec le monde fût réel. Son regard habituellement perdu dans le vide, son attitude indifférente, son silence affecté semblaient accuser de la profondeur, et couvraient en réalité le vide et la nullité d’un notaire exclusivement occupé d’intérêts humains, mais qui se trouvait encore assez jeune pour être envieux. S’allier à la maison Claës aurait été pour lui la cause d’un dévouement sans bornes, s’il n’avait pas eu quelque sentiment d’avarice sous-jacent. Il faisait le généreux, mais il savait compter. Aussi, sans se rendre raison à lui-même de ses changements de manières, ses attentions étaient-elles tranchantes, dures et bourrues comme le sont en général celles des gens d’affaires, quand Claës lui semblait ruiné; puis elles devenaient affectueuses, coulantes et presque serviles, quand il soupçonnait quelque heureuse issue aux travaux de son cousin. Tantôt il voyait en Marguerite Claës une infante de laquelle il était impossible à un simple notaire de province d’approcher; tantôt il la considérait comme une pauvre fille trop heureuse s’il daignait en faire sa femme. Il était homme de province, et Flamand, sans malice; il ne manquait même ni de dévouement ni de bonté; mais il avait un naïf égoïsme qui rendait ses qualités incomplètes, et des ridicules qui gâtaient sa personne. En ce moment, madame Claës se souvint du ton bref avec lequel le notaire lui avait parlé sous le porche de l’église Saint-Pierre, et remarqua la révolution que sa réponse avait faite dans ses manières; elle devina le fond de ses pensées, et d’un regard perspicace elle essaya de lire dans l’âme de sa fille pour savoir si elle pensait à son cousin; mais elle ne vit en elle que la plus parfaite indifférence. Après quelques instants, pendant lesquels la conversation roula sur les bruits de la ville, le maître du logis descendit de sa chambre où, depuis un instant, sa femme entendait avec un inexprimable plaisir des bottes criant sur le parquet. Sa démarche, semblable à celle d’un homme jeune et léger, annonçait une complète métamorphose, et l’attente que son apparition causait à madame Claës fut si vive qu’elle eut peine à contenir un tressaillement quand il descendit l’escalier. Balthazar se montra bientôt dans le costume alors à la mode. Il portait des bottes à revers bien cirées qui laissaient voir le haut d’un bas de soie blanc, une culotte de casimir bleu à boutons d’or, un gilet blanc à fleurs, et un frac bleu. Il avait fait sa barbe, peigné ses cheveux, parfumé sa tête, coupé ses ongles, et lavé ses mains avec tant de soin qu’il semblait méconnaissable à ceux qui l’avaient vu naguère. Au lieu d’un vieillard presque en démence, ses enfants, sa femme et le notaire voyaient un homme de quarante ans dont la figure affable et polie était pleine de séductions. La fatigue et les souffrances que trahissaient la maigreur des contours et l’adhérence de la peau sur les os avaient même une sorte de grâce.

—Bonjour, Pierquin, dit Balthazar Claës.

Redevenu père et mari, le chimiste prit son dernier enfant sur les genoux de sa femme, et l’éleva en l’air en le faisant rapidement descendre et le relevant alternativement.

—Voyez ce petit? dit-il au notaire. Une si jolie créature ne vous donne-t-elle pas l’envie de vous marier? Croyez moi, mon cher, les plaisirs de famille consolent de tout.—Brr! dit-il en enlevant Jean. Pound! s’écriait-il en le mettant à terre. Brr! Pound!

L’enfant riait aux éclats de se voir alternativement en haut du plafond et sur le parquet. La mère détourna les yeux pour ne pas trahir l’émotion que lui causait un jeu si simple en apparence et qui, pour elle, était toute une révolution domestique.

—Voyons comment tu vas, dit Balthazar en posant son fils sur le parquet et s’allant jeter dans une bergère. L’enfant courut à son père, attiré par l’éclat des boutons d’or qui attachaient la culotte au-dessus de l’oreille des bottes.—Tu es un mignon! dit le père en l’embrassant, tu es un Claës, tu marches droit.—Hé bien! Gabriel, comment se porte le père Morillon? dit-il à son fils aîné en lui prenant l’oreille et la lui tortillant, te défends-tu vaillamment contre les thèmes, les versions? mords-tu ferme aux mathématiques?

Puis Balthazar se leva, vint à Pierquin, et lui dit avec cette affectueuse courtoisie qui le caractérisait:—Mon cher, vous avez peut-être quelque chose à me demander? Il lui donna le bras et l’entraîna dans le jardin, en ajoutant:—Venez voir mes tulipes?...

Madame Claës regarda son mari pendant qu’il sortait, et ne sut pas contenir sa joie en le revoyant si jeune, si affable, si bien lui-même; elle se leva, prit sa fille par la taille, et l’embrassa en disant:—Ma chère Marguerite, mon enfant chérie, je t’aime encore mieux aujourd’hui que de coutume.

—Il y avait bien long-temps que je n’avais vu mon père si aimable, répondit-elle.

Lemulquinier vint annoncer que le dîner était servi. Pour éviter que Pierquin lui offrît le bras, madame Claës prit celui de Balthazar, et toute la famille passa dans la salle à manger.

Cette pièce dont le plafond se composait de poutres apparentes, mais enjolivées par des peintures, lavées et rafraîchies tous les ans, était garnie de hauts dressoirs en chêne sur les tablettes desquelles se voyaient les plus curieuses pièces de la vaisselle patrimoniale. Les parois étaient tapissées de cuir violet sur lequel avaient été imprimés, en traits d’or, des sujets de chasse. Au-dessus des dressoirs, çà et là, brillaient soigneusement disposés des plumes d’oiseaux curieux et des coquillages rares. Les chaises n’avaient pas été changées depuis le commencement du seizième siècle et offraient cette forme carrée, ces colonnes torses, et ce petit dossier garni d’une étoffe à franges dont la mode fut si répandue que Raphaël l’a illustrée dans son tableau appelé la Vierge à la chaise. Le bois en était devenu noir, mais les clous dorés reluisaient comme s’ils eussent été neufs, et les étoffes soigneusement renouvelées étaient d’une couleur rouge admirable. La Flandre revivait là tout entière avec ses innovations espagnoles. Sur la table, les carafes, les flacons avaient cet air respectable que leur donnent les ventres arrondis du galbe antique. Les verres étaient bien ces vieux verres hauts sur patte qui se voient dans tous les tableaux de l’école hollandaise ou flamande. La vaisselle en grès et ornée de figures coloriées à la manière de Bernard de Palissy, sortait de la fabrique anglaise de Wedgwood. L’argenterie était massive, à pans carrés, à bosses pleines, véritable argenterie de famille dont les pièces, toutes différentes de ciselure, de mode, de forme, attestaient les commencements du bien-être et les progrès de la fortune de Claës. Les serviettes avaient des franges, mode tout espagnole. Quant au linge, chacun doit penser que chez les Claës, le point d’honneur consistait à en posséder de magnifique. Ce service, cette argenterie étaient destinés à l’usage journalier de la famille. La maison de devant, où se donnaient les fêtes, avait son luxe particulier, dont les merveilles réservées pour les jours de gala, leur imprimaient cette solennité qui n’existe plus quand les choses sont déconsidérées pour ainsi dire par un usage habituel. Dans le quartier de derrière, tout était marqué au coin d’une naïveté patriarcale. Enfin, détail délicieux, une vigne courait en dehors le long des fenêtres que les pampres bornaient de toutes parts.

—Vous restez fidèle aux traditions, madame, dit Pierquin en recevant une assiettée de cette soupe au thym, dans laquelle les cuisinières flamandes ou hollandaises mettent de petites boules de viandes roulées et mêlées à des tranches de pain grillé, voici le potage du dimanche en usage chez nos pères! Votre maison et celle de mon oncle Des Raquets sont les seuls où l’on retrouve cette soupe historique dans les Pays-Bas. Ah! pardon, le vieux monsieur Savaron de Savarus la fait encore orgueilleusement servir à Tournay chez lui, mais partout ailleurs la vieille Flandre s’en va. Maintenant les meubles se fabriquent à la grecque, on n’aperçoit partout que casques, boucliers, lances et faisceaux. Chacun rebâtit sa maison, vend ses vieux meubles, refond son argenterie, ou la troque contre la porcelaine de Sèvres qui ne vaut ni le vieux Saxe ni les chinoiseries. Oh! moi je suis Flamand dans l’âme. Aussi mon cœur saigne-t-il en voyant les chaudronniers acheter pour le prix du bois ou du métal, nos beaux meubles incrustés de cuivre ou d’étain. Mais l’État social veut changer de peau, je crois. Il n’y a pas jusqu’aux procédés de l’art qui ne se perdent! Quand il faut que tout aille vite, rien ne peut être consciencieusement fait. Pendant mon dernier voyage à Paris, l’on m’a mené voir les peintures exposées au Louvre. Ma parole d’honneur, c’est des écrans que ces toiles sans air, sans profondeur où les peintres craignent de mettre de la couleur. Et ils veulent, dit-on, renverser notre vieille école. Ah! ouin?...

—Nos anciens peintres, répondit Balthazar, étudiaient les diverses combinaisons et la résistance des couleurs, en les soumettant à l’action du soleil et de la pluie. Mais vous avez raison: aujourd’hui les ressources matérielles de l’art sont moins cultivées que jamais.

Madame Claës n’écoutait pas la conversation. En entendant dire au notaire que les services de porcelaine étaient à la mode, elle avait aussi conçu la lumineuse idée de vendre la pesante argenterie provenue de la succession de son frère, espérant ainsi pouvoir acquitter les trente mille francs dus par son mari.

—Ah! ah! disait Balthazar au notaire quand madame Claës se remit à la conversation, l’on s’occupe de mes travaux à Douai?

—Oui, répondit Pierquin, chacun se demande à quoi vous dépensez tant d’argent. Hier, j’entendais monsieur le premier président déplorer qu’un homme de votre sorte cherchât la pierre philosophale. Je me suis alors permis de répondre que vous étiez trop instruit pour ne pas savoir que c’était se mesurer avec l’impossible, trop chrétien pour croire l’emporter sur Dieu, et comme tous les Claës, trop bon calculateur pour changer votre argent contre de la poudre à Perlimpinpin. Néanmoins je vous avouerai que j’ai partagé les regrets que cause votre retraite à toute la société. Vous n’êtes vraiment plus de la ville. En vérité, madame, vous eussiez été ravie si vous aviez pu entendre les éloges que chacun s’est plu à faire de vous et de monsieur Claës.

—Vous avez agi comme un bon parent en repoussant des imputations dont le moindre mal serait de me rendre ridicule, répondit Balthazar. Ah! les Douaisiens me croient ruiné! Eh! bien, mon cher Pierquin, dans deux mois je donnerai, pour célébrer l’anniversaire de mon mariage, une fête dont la magnificence me rendra l’estime que nos chers compatriotes accordent aux écus.

Madame Claës rougit fortement. Depuis deux ans cet anniversaire avait été oublié. Semblable à ces fous qui ont des moments pendant lesquels leurs facultés brillent d’un éclat inusité, jamais Balthazar n’avait été si spirituel dans sa tendresse. Il se montra plein d’attentions pour ses enfants, et sa conversation fut séduisante de grâce, d’esprit, d’à-propos. Ce retour de la paternité, absente depuis si long-temps, était certes la plus belle fête qu’il pût donner à sa femme pour qui sa parole et son regard avaient repris cette constante sympathie d’expression qui se sent de cœur à cœur et qui prouve une délicieuse identité de sentiment.

LEMULQUINIER
LEMULQUINIER

IMP. S RAÇON

LEMULQUINIER

avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux mêlé de terreur, d’admiration et d’égoïsme.

(LA RECHERCHE DE L’ABSOLU.)

Le vieux Lemulquinier paraissait se rajeunir, il allait et venait avec une allégresse insolite causée par l’accomplissement de ses secrètes espérances. Le changement si soudainement opéré dans les manières de son maître était encore plus significatif pour lui que pour madame Claës. Là où la famille voyait le bonheur, le valet de chambre voyait une fortune. En aidant Balthazar dans ses manipulations, il en avait épousé la folie. Soit qu’il eût saisi la portée de ses recherches dans les explications qui échappaient au chimiste quand le but se reculait sous ses mains, soit que le penchant inné chez l’homme pour l’imitation lui eût fait adopter les idées de celui dans l’atmosphère duquel il vivait, Lemulquinier avait conçu pour son maître un sentiment superstitieux mêlé de terreur, d’admiration et d’égoïsme. Le laboratoire était pour lui, ce qu’est pour le peuple un bureau de loterie, l’espoir organisé. Chaque soir il se couchait en se disant: «Demain, peut-être nagerons-nous dans l’or!» Et le lendemain il se réveillait avec une foi toujours aussi vive que la veille. Son nom indiquait une origine toute flamande. Jadis les gens du peuple n’étaient connus que par un sobriquet tiré de leur profession, de leur pays, de leur conformation physique ou de leurs qualités morales. Ce sobriquet devenait le nom de la famille bourgeoise qu’ils fondaient lors de leur affranchissement. En Flandre, les marchands de fil de lin se nommaient des mulquiniers, et telle était sans doute la profession de l’homme qui, parmi les ancêtres du vieux valet, passa de l’état de serf à celui de bourgeois jusqu’à ce que les malheurs inconnus rendissent le petit-fils du mulquinier à son primitif état de serf, plus la solde. L’histoire de la Flandre, de son fil et de son commerce se résumait donc en ce vieux domestique, souvent appelé par euphonie Mulquinier. Son caractère et sa physionomie ne manquaient pas d’originalité. Sa figure de forme triangulaire était large, haute et couturée par une petite-vérole qui lui avait donné de fantastiques apparences, en y laissant une multitude de linéaments blancs et brillants. Maigre et d’une taille élevée, il avait une démarche grave, mystérieuse. Ses petits yeux, orangés comme la perruque jaune et lisse qu’il avait sur la tête, ne jetaient que des regards obliques. Son extérieur était donc en harmonie avec le sentiment de curiosité qu’il excitait. Sa qualité de préparateur initié aux secrets de son maître sur les travaux duquel il gardait le silence, l’investissait d’un charme. Les habitants de la rue de Paris le regardaient passer avec un intérêt mêlé de crainte, car il avait des réponses sybilliques et toujours grosses de trésors. Fier d’être nécessaire à son maître, il exerçait sur ses camarades une sorte d’autorité tracassière, dont il profitait pour lui-même en obtenant de ces concessions qui le rendaient à moitié maître au logis. Au rebours des domestiques flamands, qui sont extrêmement attachés à la maison, il n’avait d’affection que pour Balthazar. Si quelque chagrin affligeait madame Claës, ou si quelque événement favorable arrivait dans la famille, il mangeait son pain beurré, buvait sa bière avec son flegme habituel.

Le dîner fini, madame Claës proposa de prendre le café dans le jardin, devant le buisson de tulipes qui en ornaient le milieu. Les pots de terre dans lesquels étaient les tulipes dont les noms se lisaient sur des ardoises gravées, avaient été enterrés et disposés de manière à former une pyramide au sommet de laquelle s’élevait une tulipe Gueule-de-dragon que Balthazar possédait seul. Cette fleur, nommée tulipa Claësiana, réunissait les sept couleurs, et ses longues échancrures semblaient dorées sur les bords. Le père de Balthazar, qui en avait plusieurs fois refusé dix mille florins, prenait de si grandes précautions pour qu’on ne pût en voler une seule graine, qu’il la gardait dans le parloir et passait souvent des journées entières à la contempler. La tige était énorme, bien droite, ferme, d’un admirable vert; les proportions de la plante se trouvaient en harmonie avec le calice dont les couleurs se distinguaient par cette brillante netteté qui donnaient jadis tant de prix à ces fleurs fastueuses.

—Voilà pour trente ou quarante mille francs de tulipes, dit le notaire en regardant alternativement sa cousine et le buisson aux mille couleurs. Madame Claës était trop enthousiasmée par l’aspect de ces fleurs que les rayons du soleil couchant faisaient ressembler à des pierreries, pour bien saisir le sens de l’observation notariale—A quoi cela sert-il, reprit le notaire en s’adressant à Balthazar, vous devriez les vendre.

—Bah! ai-je donc besoin d’argent! répondit Claës en faisant le geste d’un homme à qui quarante mille francs semblaient être peu de chose.

Il y eut un moment de silence pendant lequel les enfants firent plusieurs exclamations.

—Vois donc, maman, celle-là.

—Oh! qu’en voilà une belle!

—Comment celle-ci se nomme-t-elle?

—Quel abîme pour la raison humaine, s’écria Balthazar en levant les mains et les joignant par un geste désespéré. Une combinaison d’hydrogène et d’oxygène fait surgir par ses dosages différents, dans un même milieu et d’un même principe, ces couleurs qui constituent chacune un résultat différent.

Sa femme entendait bien les termes de cette proposition qui fut trop rapidement énoncée pour qu’elle la conçût entièrement, Balthazar songea qu’elle avait étudié sa Science favorite, et lui dit, en lui faisant un signe mystérieux:—Tu comprendrais, tu ne saurais pas encore ce que je veux dire! Et il parut retomber dans une de ces méditations qui lui étaient habituelles.

—Je le crois, dit Pierquin en prenant une tasse de café des mains de Marguerite. Chassez le naturel, il revient au galop, ajouta-t-il tout bas en s’adressant à madame Claës. Vous aurez la bonté de lui parler vous-même, le diable ne le tirerait pas de sa contemplation. En voilà pour jusqu’à demain.

Il dit adieu à Claës qui feignit de ne pas l’entendre, embrassa le petit Jean que la mère tenait dans ses bras, et, après avoir fait une profonde salutation, il se retira. Lorsque la porte d’entrée retentit en se fermant, Balthazar saisit sa femme par la taille, et dissipa l’inquiétude que pouvait lui donner sa feinte rêverie en lui disant à l’oreille:—Je savais bien comment faire pour le renvoyer.

Madame Claës tourna la tête vers son mari sans avoir honte de lui montrer les larmes qui lui vinrent aux yeux, elles étaient si douces! puis elle appuya son front sur l’épaule de Balthazar et laissa glisser Jean à terre.

—Rentrons au parloir, dit-elle après une pause.

Pendant toute la soirée, Balthazar fut d’une gaieté presque folle; il inventa mille jeux pour ses enfants, et joua si bien pour son propre compte, qu’il ne s’aperçut pas de deux ou trois absences que fit sa femme. Vers neuf heures et demie, lorsque Jean fut couché, quand Marguerite revint au parloir après avoir aidé sa sœur Félicie à se déshabiller, elle trouva sa mère assise dans la grande bergère, et son père qui causait avec elle en lui tenant la main. Elle craignit de troubler ses parents et paraissait vouloir se retirer sans leur parler; madame Claës s’en aperçut et lui dit:—Venez, Marguerite, venez, ma chère enfant. Puis elle l’attira vers elle et la baisa pieusement au front en ajoutant:—Emportez votre livre dans votre chambre, et couchez-vous de bonne heure.

—Bonsoir, ma fille chérie, dit Balthazar.

Marguerite embrassa son père et s’en alla. Claës et sa femme restèrent pendant quelques moments seuls, occupés à regarder les dernières teintes du crépuscule, qui mouraient dans les feuillages du jardin déjà devenus noirs, et dont les découpures se voyaient à peine dans la lueur. Quand il fit presque nuit, Balthazar dit à sa femme d’une voix émue:—Montons.

Long-temps avant que les mœurs anglaises n’eussent consacré la chambre d’une femme comme un lieu sacré, celle d’une Flamande était impénétrable. Les bonnes ménagères de ce pays n’en faisaient pas un apparat de vertu, mais une habitude contractée dès l’enfance, une superstition domestique qui rendait une chambre à coucher un délicieux sanctuaire où l’on respirait les sentiments tendres, où le simple s’unissait à tout ce que la vie sociale a de plus doux et de plus sacré. Dans la position particulière où se trouvait madame Claës, toute femme aurait voulu rassembler autour d’elle les choses les plus élégantes; mais elle l’avait fait avec un goût exquis, sachant quelle influence l’aspect de ce qui nous entoure exerce sur les sentiments. Chez une jolie créature c’eût été du luxe, chez elle c’était une nécessité. Elle avait compris la portée de ces mots: On se fait jolie femme? maxime qui dirigeait toutes les actions de la première femme de Napoléon et la rendait souvent fausse tandis que madame Claës était toujours naturelle et vraie. Quoique Balthazar connût bien la chambre de sa femme, son oubli des choses matérielles de la vie avait été si complet, qu’en y entrant il éprouva de doux frémissements comme s’il l’apercevait pour la première fois. La fastueuse gaieté d’une femme triomphante éclatait dans les splendides couleurs des tulipes qui s’élevaient du long cou de gros vases en porcelaine chinoise, habilement disposés, et dans la profusion des lumières dont les effets ne pouvaient se comparer qu’à ceux des plus joyeuses fanfares. La lueur des bougies donnait un éclat harmonieux aux étoffes de soie gris de lin dont la monotonie était nuancée par les reflets de l’or sobrement distribué sur quelques objets, et par les tons variés des fleurs qui ressemblaient à des gerbes de pierreries. Le secret de ces apprêts, c’était lui, toujours lui!... Joséphine ne pouvait pas dire plus éloquemment à Balthazar qu’il était toujours le principe de ses joies et de ses douleurs. L’aspect de cette chambre mettait l’âme dans un délicieux état, et chassait toute idée triste pour n’y laisser que le sentiment d’un bonheur égal et pur. L’étoffe de la tenture achetée en Chine jetait cet odeur suave qui pénètre le corps sans le fatiguer. Enfin, les rideaux soigneusement tirés trahissaient un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres sons de la parole, et d’enfermer là les regards de l’époux reconquis. Parée de sa belle chevelure noire parfaitement lisse et qui retombait de chaque côté de son front comme deux ailes de corbeau, madame Claës enveloppée d’un peignoir qui lui montait jusqu’au cou et que garnissait une longue pèlerine où bouillonnait la dentelle alla tirer la portière en tapisserie qui ne laissait parvenir aucun bruit du dehors. De là, Joséphine jeta sur son mari qui s’était assis près de la cheminée un de ces gais sourires par lesquels une femme spirituelle et dont l’âme vient parfois embellir la figure sait exprimer d’irrésistibles espérances. Le charme le plus grand d’une femme consiste dans un appel constant à la générosité de l’homme, dans une gracieuse déclaration de faiblesse par laquelle elle l’enorgueillit, et réveille en lui les plus magnifiques sentiments. L’aveu de la faiblesse ne comporte-t-il pas de magiques séductions? Lorsque les anneaux de la portière eurent glissé sourdement sur leur tringle de bois, elle se retourna vers son mari, parut vouloir dissimuler en ce moment ses défauts corporels en appuyant la main sur une chaise, pour se traîner avec grâce. C’était appeler à son secours. Balthazar, un moment abîmé dans la contemplation de cette tête olivâtre qui se détachait sur ce fond gris en attirant et satisfaisant le regard, se leva pour prendre sa femme et la porta sur le canapé. C’était bien ce qu’elle voulait.

—Tu m’as promis, dit-elle en lui prenant la main qu’elle garda entre ses mains électrisantes, de m’initier au secret de tes recherches. Conviens, mon ami, que je suis digne de le savoir, puisque j’ai eu le courage d’étudier une science condamnée par l’Église, pour être en état de te comprendre; mais je suis curieuse, ne me cache rien. Ainsi, raconte-moi par quel hasard, un matin tu t’es levé soucieux, quand la veille je t’avais laissé si heureux?

—Et c’est pour entendre parler chimie que tu t’es mise avec tant de coquetterie?

—Mon ami, recevoir une confidence qui me fait entrer plus avant dans ton cœur, n’est-ce pas pour moi le plus grand des plaisirs, n’est-ce pas une entente d’âme qui comprend et engendre toutes les félicités de la vie? Ton amour me revient pur et entier, je veux savoir quelle idée a été assez puissante pour m’en priver si long-temps. Oui, je suis plus jalouse d’une pensée que de toutes les femmes ensemble. L’amour est immense, mais il n’est pas infini; tandis que la Science a des profondeurs sans limites où je ne saurais te voir aller seul. Je déteste tout ce qui peut se mettre entre nous. Si tu obtenais la gloire après laquelle tu cours, j’en serais malheureuse; ne te donnerait-elle pas de vives jouissances? Moi seule, monsieur, dois être la source de vos plaisirs.

—Non, ce n’est pas une idée, mon ange, qui m’a jeté dans cette belle voie, mais un homme.

—Un homme, s’écria-t-elle avec terreur.

—Te souviens-tu, Pépita, de l’officier polonais que nous avons logé, chez nous, en 1809?

—Si je m’en souviens! dit-elle. Je me suis souvent impatientée de ce que ma mémoire me fît si souvent revoir ses deux yeux semblables à des langues de feu, les salières au-dessus de ses sourcils où se voyaient des charbons de l’enfer, son large crâne sans cheveux, ses moustaches relevées, sa figure anguleuse, dévastée!... Enfin quel calme effrayant dans sa démarche!... S’il y avait eu de la place dans les auberges, il n’aurait certes pas couché ici.

—Ce gentilhomme polonais se nommait monsieur Adam de Wierzchownia, reprit Balthazar. Quand le soir tu nous eus laissés seuls dans le parloir, nous nous sommes mis par hasard à causer chimie. Arraché par la misère à l’étude de cette science, il s’était fait soldat. Je crois que ce fut à l’occasion d’un verre d’eau sucrée que nous nous reconnûmes pour adeptes. Lorsque j’eus dit à Mulquinier d’apporter du sucre en morceaux, le capitaine fit un geste de surprise:—Vous avez étudié la chimie, me demanda-t-il.—Avec Lavoisier, lui répondis-je.—Vous êtes bien heureux d’être libre et riche! s’écria-t-il. Et il sortit de sa poitrine un de ces soupirs d’homme qui révèlent un enfer de douleur caché sous un crâne ou enfermé dans un cœur, enfin ce fut quelque chose d’ardent, de concentré que la parole n’exprime pas. Il acheva sa pensée par un regard qui me glaça. Après une pause, il me dit que la Pologne quasi morte, il s’était réfugié en Suède. Il avait cherché là des consolations dans l’étude de la chimie pour laquelle il s’était toujours senti une irrésistible vocation.—Eh! bien, ajouta-t-il, je le vois, vous avez reconnu comme moi, que la gomme arabique, le sucre et l’amidon mis en poudre, donnent une substance absolument semblable, et à l’analyse un même résultat qualitatif. Il fit encore une pause, et après m’avoir examiné d’un œil scrutateur, il me dit confidentiellement et à voix basse de solennelles paroles dont, aujourd’hui, le sens général est seul resté dans ma mémoire; mais il les accompagna d’une puissance de son, de chaudes inflexions et d’une force dans le geste qui me remuèrent les entrailles et frappèrent mon entendement comme un marteau bat le fer sur une enclume. Voici donc en abrégé ces raisonnements qui furent pour moi le charbon que Dieu mit sur la langue d’Isaïe, car mes études chez Lavoisier me permettaient d’en sentir toute la portée. «Monsieur, me dit-il, la parité de ces trois substances, en apparence si distinctes, m’a conduit à penser que toutes les productions de la nature devaient avoir un même principe. Les travaux de la chimie moderne ont prouvé la vérité de cette loi, pour la partie la plus considérable des effets naturels. La chimie divise la création en deux portions distinctes: la nature organique, la nature inorganique. En comprenant toutes les créations végétales ou animales dans lesquelles se montre une organisation plus ou moins perfectionnée, ou, pour être plus exact, une plus ou moins grande motilité qui y détermine plus ou moins de sentiment, la nature organique est, certes, la partie la plus importante de notre monde. Or, l’analyse a réduit tous les produits de cette nature à quatre corps simples qui sont trois gaz: l’azote, l’hydrogène, l’oxygène; et un autre corps simple non métallique et solide, le carbone. Au contraire, la nature inorganique, si peu variée, dénuée de mouvement, de sentiment, et à laquelle on peut refuser le don de croissance que lui a légèrement accordé Linné, compte cinquante-trois corps simples dont les différentes combinaisons forment tous ses produits. Est-il probable que les moyens soient plus nombreux là où il existe moins de résultats? Aussi, l’opinion de mon ancien maître est-elle que ces cinquante-trois corps ont un principe commun, modifié jadis par l’action d’une puissance éteinte aujourd’hui, mais que le génie humain doit faire revivre. Eh! bien, supposez un moment que l’activité de cette puissance soit réveillée, nous aurions une chimie unitaire. Les natures organique et inorganique reposeraient vraisemblablement sur quatre principes, et si nous parvenions à décomposer l’azote, que nous devons considérer comme une négation, nous n’en aurions plus que trois. Nous voici déjà près du grand Ternaire des anciens et des alchimistes du Moyen-âge dont nous nous moquons à tort. La chimie moderne n’est encore que cela. C’est beaucoup et c’est peu. C’est beaucoup, car la chimie s’est habituée à ne reculer devant aucune difficulté. C’est peu, en comparaison de ce qui reste à faire. Le hasard l’a bien servie, cette belle Science! Ainsi, cette larme de carbone pur cristallisé, le diamant, ne paraissait-il pas la dernière substance qu’il fût possible de créer. Les anciens alchimistes qui croyaient l’or décomposable, conséquemment faisable, reculaient à l’idée de produire le diamant, nous avons cependant découvert la nature et la loi de sa composition. Moi, dit-il, je suis allé plus loin! Une expérience m’a démontré que le mystérieux Ternaire dont on s’occupe depuis un temps immémorial, ne se trouvera point dans les analyses actuelles qui manquent de direction vers un point fixe. Voici d’abord l’expérience. Semez des graines de cresson (pour prendre une substance entre toutes celles de la nature organique), dans de la fleur de soufre (pour prendre également un corps simple). Arrosez les graines avec de l’eau distillée pour ne laisser pénétrer dans les produits de la germination aucun principe qui ne soit certain? Les graines germent, poussent dans un milieu connu en ne se nourrissant que de principes connus par l’analyse. Coupez à plusieurs reprises la tige des plantes, afin de vous en procurer une assez grande quantité pour obtenir quelques gros de cendres en les faisant brûler et pouvoir ainsi opérer sur une certaine masse; eh! bien, en analysant ces cendres, vous trouverez de l’acide silicique, de l’alumine, du phosphate et du carbonate calcique, du carbonate magnésique, du sulfate, du carbonate potassique et de l’oxyde ferrique, comme si le cresson était venu en terre, au bord des eaux. Or, ces substances n’existaient ni dans le soufre, corps simple, qui servait de sol à la plante, ni dans l’eau employée à l’arroser et dont la composition est connue; mais comme elles ne sont pas non plus dans la graine, nous ne pouvons expliquer leur présence dans la plante qu’en supposant un élément commun aux corps contenus dans le cresson, et à ceux qui lui ont servi de milieu. Ainsi l’air, l’eau distillée, la fleur de soufre, et les substances que donne l’analyse du cresson, c’est-à-dire la potasse, la chaux, la magnésie, l’alumine, etc., auraient un principe commun errant dans l’atmosphère telle que la fait le soleil. De cette irrécusable expérience, s’écria-t-il, j’ai déduit l’existence de l’Absolu! Une substance commune à toutes les créations, modifiée par une force unique, telle est la position nette et claire du problème offert par l’Absolu et qui m’a semblé cherchable. Là vous rencontrerez le mystérieux Ternaire, devant lequel s’est, de tout temps, agenouillée l’Humanité: la matière première, le moyen, le résultat. Vous trouverez ce terrible nombre Trois en toute chose humaine, il domine les religions, les sciences et les lois. Ici, me dit-il, la guerre et la misère ont arrêté mes travaux. Vous êtes un élève de Lavoisier, vous êtes riche et maître de votre temps, je puis donc vous faire part de mes conjectures. Voici le but que mes expériences personnelles m’ont fait entrevoir. La MATIÈRE UNE doit être un principe commun aux trois gaz et au carbone. Le MOYEN doit être le principe commun à l’électricité négative et à l’électricité positive. Marchez à la découverte des preuves qui établiront ces deux vérités, vous aurez la raison suprême de tous les effets de la nature. Oh! monsieur, quand on porte là, dit-il en se frappant le front, le dernier mot de la création, en pressentant l’Absolu, est-ce vivre que d’être entraîné dans le mouvement de ce ramas d’hommes qui se ruent à heure fixe les uns sur les autres sans savoir ce qu’ils font. Ma vie actuelle est exactement l’inverse d’un songe. Mon corps va, vient, agit, se trouve au milieu du feu, des canons, des hommes, traverse l’Europe au gré d’une puissance à laquelle j’obéis en la méprisant. Mon âme n’a nulle conscience de ces actes, elle reste fixe, plongée dans une idée, engourdie par cette idée, la recherche de l’Absolu, de ce principe par lequel des graines, absolument semblables, mises dans un même milieu, donnent, l’une des calices blancs, l’autre des calices jaunes! Phénomène applicable aux vers à soie qui, nourris des mêmes feuilles et constitués sans différences apparentes, font les uns de la soie jaune, et les autres de la soie blanche; enfin applicable à l’homme lui-même qui souvent a légitimement des enfants entièrement dissemblables avec la mère et lui. La déduction logique de ce fait n’implique-t-elle pas d’ailleurs la raison de tous les effets de la nature? Hé! quoi de plus conforme à nos idées sur Dieu que de croire qu’il a tout fait par le moyen le plus simple? L’adoration pythagoricienne pour le UN d’où sortent tous les nombres et qui représente la matière une; celle pour le nombre DEUX, la première agrégation et le type de toutes les autres; celle pour le nombre TROIS, qui, de tout temps, a configuré Dieu, c’est-à-dire la Matière, la Force et le Produit, ne résumaient-elles pas traditionnellement la connaissance confuse de l’Absolu. Stahl, Becher, Paracelse, Agrippa, tous les grands chercheurs de causes occultes avaient pour mot d’ordre le Trismégiste, qui veut dire le grand Ternaire. Les ignorants, habitués à condamner l’alchimie, cette chimie transcendante, ne savent sans doute pas que nous nous occupons à justifier les recherches passionnées de ces grands hommes! L’Absolu trouvé, je me serais alors colleté avec le Mouvement. Ah! tandis que je me nourris de poudre, et commande à des hommes de mourir assez inutilement, mon ancien maître entasse découvertes sur découvertes, il vole vers l’Absolu! Et moi! je mourrai comme un chien, au coin d’une batterie.» Quand ce pauvre grand homme eut repris un peu de calme, il me dit avec une sorte de fraternité touchante: «Si je trouvais une expérience à faire, je vous la léguerais avant de mourir.» Ma Pépita, dit Balthazar en serrant la main de sa femme, des larmes de rage ont coulé sur les joues creuses de cet homme pendant qu’il jetait dans mon âme le feu de ce raisonnement que déjà Lavoisier s’était timidement fait, sans oser s’y abandonner.

—Comment! s’écria madame Claës, qui ne put s’empêcher d’interrompre son mari, cet homme, en passant une nuit sous notre toit, nous a enlevé tes affections, a détruit, par une seule phrase et par un seul mot, le bonheur d’une famille. O mon cher Balthazar! cet homme a-t-il fait le signe de la croix? l’as-tu bien examiné? Le Tentateur peut seul avoir cet œil jaune d’où sortait le feu de Prométhée. Oui, le démon pouvait seul t’arracher à moi. Depuis ce jour, tu n’as plus été ni père, ni époux, ni chef de famille.

—Quoi! dit Balthazar en se dressant dans la chambre et jetant un regard perçant à sa femme, tu blâmes ton mari de s’élever au-dessus des autres hommes, afin de pouvoir jeter sous tes pieds la pourpre divine de la gloire, comme une minime offrande auprès des trésors de ton cœur! Mais tu ne sais donc pas ce que j’ai fait, depuis trois ans? des pas de géant! ma Pépita, dit-il en s’animant. Son visage parut alors à sa femme plus étincelant sous le feu du génie qu’il ne l’avait été sous le feu de l’amour, et elle pleura en l’écoutant.—J’ai combiné le chlore et l’azote, j’ai décomposé plusieurs corps jusqu’ici considérés comme simples, j’ai trouvé de nouveaux métaux. Tiens, dit-il en voyant les pleurs de sa femme, j’ai décomposé les larmes. Les larmes contiennent un peu de phosphate de chaux, de chlorure de sodium, du mucus et de l’eau. Il continua de parler sans voir l’horrible convulsion qui travailla la physionomie de Joséphine, il était monté sur la Science qui l’emportait en croupe, ailes déployées, bien loin du monde matériel.—Cette analyse, ma chère, est une des meilleures preuves du système de l’Absolu. Toute vie implique une combustion. Selon le plus ou moins d’activité du foyer, la vie est plus ou moins persistante. Ainsi la destruction du minéral est indéfiniment retardée, parce que la combustion y est virtuelle, latente ou insensible. Ainsi les végétaux qui se rafraîchissent incessamment par la combinaison d’où résulte l’humide, vivent indéfiniment, et il existe plusieurs végétaux contemporains du dernier cataclysme. Mais, toutes les fois que la nature a perfectionné un appareil, que dans un but ignoré elle y a jeté le sentiment, l’instinct ou l’intelligence, trois degrés marqués dans le système organique, ces trois organismes veulent une combustion dont l’activité est en raison directe du résultat obtenu. L’homme, qui représente le plus haut point de l’intelligence et qui nous offre le seul appareil d’où résulte un pouvoir à demi créateur, la pensée! est, parmi les créations zoologiques, celle où la combustion se rencontre dans son degré le plus intense et dont les puissants effets sont en quelque sorte révélés par les phosphates, les sulfates et les carbonates que fournit son corps dans notre analyse. Ces substances ne seraient-elles pas les traces que laisse en lui l’action du fluide électrique, principe de toute fécondation? L’électricité ne se manifesterait-elle pas en lui par des combinaisons plus variées qu’en tout autre animal? N’aurait-il pas des facultés plus grandes que toute autre créature pour absorber de plus fortes portions du principe absolu, et ne se les assimilerait-il pas pour en composer dans une plus parfaite machine, sa force et ses idées! Je le crois. L’homme est un matras. Ainsi, selon moi, l’idiot serait celui dont le cerveau contiendrait le moins de phosphore ou tout autre produit de l’électro-magnétisme, le fou celui dont le cerveau en contiendrait trop, l’homme ordinaire celui qui en aurait peu, l’homme de génie celui dont la cervelle en serait saturée à un degré convenable. L’homme constamment amoureux, le porte-faix, le danseur, le grand mangeur, sont ceux qui déplaceraient la force résultante de leur appareil électrique. Ainsi, nos sentiments...

—Assez, Balthazar; tu m’épouvantes, tu commets des sacriléges. Quoi! mon amour serait...

—De la matière éthérée qui se dégage, dit Claës, et qui sans doute est le mot de l’Absolu. Songe donc que si moi, moi le premier! si je trouve, si je trouve, si je trouve! En disant ces mots sur trois tons différents, son visage monta par degrés à l’expression de l’inspiré. Je fais les métaux, je fais les diamants, je répète la nature, s’écria-t-il.

—En seras-tu plus heureux? cria-t-elle avec désespoir. Maudite Science, maudit démon! tu oublies, Claës, que tu commets le péché d’orgueil dont fut coupable Satan. Tu entreprends sur Dieu.

—Oh! oh! Dieu!

—Il le nie! s’écria-t-elle en se tordant les mains. Claës, Dieu dispose d’une puissance que tu n’auras jamais.

A cet argument qui semblait annuler sa chère Science, il regarda sa femme en tremblant.

—Quoi! dit-il.

—La force unique, le mouvement. Voilà ce que j’ai saisi à travers les livres que tu m’as contrainte à lire. Analyse des fleurs, des fruits, du vin de Malaga; tu découvriras certes leurs principes qui viennent, comme ceux de ton cresson, dans un milieu qui semble leur être étranger; tu peux, à la rigueur, les trouver dans la nature; mais en les rassemblant, feras-tu ces fleurs, ces fruits, le vin de Malaga? auras-tu les incompréhensibles effets du soleil, auras-tu l’atmosphère de l’Espagne? Décomposer n’est pas créer.

—Si je trouve la force coërcitive, je pourrai créer.

—Rien ne l’arrêtera, cria Pépita d’une voix désespérante. Oh! mon amour, il est tué, je l’ai perdu. Elle fondit en larmes, et ses yeux animés par la douleur et par la sainteté des sentiments qu’ils épanchaient, brillèrent plus beaux que jamais à travers ses pleurs. Oui, reprit-elle en sanglotant, tu es mort à tout. Je le vois, la Science est plus puissante en toi que toi-même, et son vol t’a emporté trop haut pour que tu redescendes jamais à être le compagnon d’une pauvre femme. Quel bonheur puis-je t’offrir encore? Ah! je voudrais, triste consolation, croire que Dieu t’a créé pour manifester ses œuvres et chanter ses louanges, qu’il a renfermé dans ton sein une force irrésistible qui te maîtrise. Mais non, Dieu est bon, il te laisserait au cœur quelques pensées pour une femme qui t’adore, pour des enfants que tu dois protéger. Oui, le démon seul peut t’aider à marcher seul au milieu de ces abîmes sans issue, parmi ces ténèbres où tu n’es pas éclairé par la foi d’en haut, mais par une horrible croyance en tes facultés! Autrement, ne te serais-tu pas aperçu, mon ami, que tu as dévoré neuf cent mille francs depuis trois ans? Oh! rends-moi justice, toi, mon dieu sur cette terre, je ne te reproche rien. Si nous étions seuls, je t’apporterais à genoux toutes nos fortunes en te disant: Prends, jette dans ton fourneau, fais-en de la fumée, et je rirais de la voir voltiger. Si tu étais pauvre, j’irais mendier sans honte pour te procurer le charbon nécessaire à l’entretien de ton fourneau. Enfin, si en m’y précipitant, je te faisais trouver ton exécrable Absolu, Claës, je m’y précipiterais avec bonheur, puisque tu places ta gloire et tes délices dans ce secret encore introuvé. Mais nos enfants, Claës, nos enfants! que deviendront-ils, si tu ne devines pas bientôt ce secret de l’enfer! Sais-tu pourquoi venait Pierquin? Il venait te demander trente mille francs que tu dois, sans les avoir. Tes propriétés ne sont plus à toi. Je lui ai dit que tu avais ces trente mille francs, afin de t’épargner l’embarras où t’auraient mis ses questions; mais pour acquitter cette somme, j’ai pensé à vendre notre vieille argenterie. Elle vit les yeux de son mari près de s’humecter, et se jeta désespérément à ses pieds en levant vers lui des mains suppliantes. Mon ami, s’écria-t-elle, cesse un moment tes recherches, économisons l’argent nécessaire à ce qu’il te faudra pour les reprendre plus tard, si tu ne peux renoncer à poursuivre ton œuvre. Oh! je ne la juge pas, je soufflerai tes fourneaux, si tu le veux; mais ne réduis pas nos enfants à la misère, tu ne peux plus les aimer, la Science a dévoré ton cœur, ne leur lègue pas une vie malheureuse en échange du bonheur que tu leur devais. Le sentiment maternel a été trop souvent le plus faible dans mon cœur, oui, j’ai souvent souhaité ne pas être mère afin de pouvoir m’unir plus intimement à mon âme, à ta vie! aussi, pour étouffer mes remords! dois-je plaider auprès de toi la cause de tes enfants avant la mienne.

Ses cheveux s’étaient déroulés et flottaient sur ses épaules, ses yeux dardaient mille sentiments comme autant de flèches, elle triompha de sa rivale. Balthazar l’enleva, la porta sur le canapé, se mit à ses pieds.

—Je t’ai donc causé des chagrins, lui dit-il avec l’accent d’un homme qui se réveillerait d’un songe pénible.

—Pauvre Claës, tu nous en donneras encore malgré toi, dit-elle en lui passant sa main dans les cheveux. Allons, viens t’asseoir près de moi, dit-elle en lui montrant sa place sur le canapé. Tiens, j’ai tout oublié, puisque tu nous reviens. Va, mon ami, nous réparerons tout, mais tu ne t’éloigneras plus de ta femme, n’est-ce pas? Dis oui? Laisse-moi, mon grand et beau Claës, exercer sur ton noble cœur cette influence féminine si nécessaire au bonheur des artistes malheureux, des grands hommes souffrants! Tu me brusqueras, tu me briseras si tu veux, mais tu me permettras de te contrarier un peu pour ton bien. Je n’abuserai jamais du pouvoir que tu me concéderas. Sois célèbre, mais sois heureux aussi. Ne nous préfère pas la Chimie. Écoute, nous serons bien complaisants, nous permettrons à la Science d’entrer avec nous dans le partage de ton cœur; mais sois juste, donne-nous bien notre moitié? Dis, mon désintéressement n’est-il pas sublime?

Elle fit sourire Balthazar. Avec cet art merveilleux que possèdent les femmes, elle avait amené la plus haute question dans le domaine de la plaisanterie où les femmes sont maîtresses. Cependant quoiqu’elle parût rire, son cœur était si violemment contracté qu’il reprenait difficilement le mouvement égal et doux de son état habituel; mais en voyant renaître dans les yeux de Balthazar l’expression qui la charmait, qui était sa gloire à elle, et lui révélait l’entière action de son ancienne puissance qu’elle croyait perdue, elle lui dit en souriant:—Crois-moi, Balthazar, la nature nous a faits pour sentir, et quoique tu veuilles que nous ne soyons que des machines électriques, tes gaz, tes matières éthérées n’expliqueront jamais le don que nous possédons d’entrevoir l’avenir.

—Si, reprit-il, par les affinités. La puissance de vision qui fait le poète, et la puissance de déduction qui fait le savant, sont fondées sur des affinités invisibles, intangibles et impondérables que le vulgaire range dans la classe des phénomènes moraux, mais qui sont des effets physiques. Le prophète voit et déduit. Malheureusement ces espèces d’affinités sont trop rares et trop peu perceptibles pour être soumises à l’analyse ou à l’observation.

—Ceci, dit-elle en lui prenant un baiser, pour éloigner la Chimie qu’elle avait si malencontreusement réveillée, serait donc une affinité?

—Non, c’est une combinaison: deux substances de même signe ne produisent aucune activité...

—Allons, tais-toi, dit-elle, tu me ferais mourir de douleur. Oui, je ne supporterais pas, cher, de voir ma rivale jusque dans les transports de ton amour.

—Mais, ma chère vie, je ne pense qu’à toi, mes travaux sont la gloire de ma famille, tu es au fond de toutes mes espérances.

—Voyons, regarde-moi!

Cette scène l’avait rendue belle comme une jeune femme, et de toute sa personne, son mari ne voyait que sa tête, au-dessus d’un nuage de mousselines et de dentelles.

—Oui, j’ai eu bien tort de te délaisser pour la science. Maintenant, quand je retomberai dans mes préoccupations, eh! bien, ma Pépita, tu m’y arracheras, je le veux.

Elle baissa les yeux et laissa prendre sa main, sa plus grande beauté, une main à la fois puissante et délicate.

—Mais, je veux plus encore, dit-elle.

—Tu es si délicieusement belle que tu peux tout obtenir.

—Je veux briser ton laboratoire et enchaîner ta Science, dit-elle en jetant du feu par les yeux.

—Eh! bien, au diable la Chimie.

—Ce moment efface toutes mes douleurs, reprit-elle. Maintenant, fais-moi souffrir si tu veux.

En entendant ce mot, les larmes gagnèrent Balthazar.

—Mais tu as raison, je ne vous voyais qu’à travers un voile, et je ne vous entendais plus.

—S’il ne s’était agi que de moi, dit-elle, j’aurais continué à souffrir en silence, sans élever la voix devant mon souverain; mais tes fils ont besoin de considération, Claës. Je t’assure que si tu continuais à dissiper ainsi ta fortune, quand même ton but serait glorieux, le monde ne t’en tiendrait aucun compte et son blâme retomberait sur les tiens. Ne doit-il pas te suffire, à toi, homme de si haute portée, que ta femme ait attiré ton attention sur un danger que tu n’apercevais pas? Ne parlons plus de tout cela, dit-elle en lui lançant un sourire et un regard pleins de coquetterie. Ce soir, mon Claës, ne soyons pas heureux à demi.

Le lendemain de cette soirée si grave dans la vie de ce ménage, Balthazar Claës, de qui Joséphine avait sans doute obtenu quelque promesse relativement à la cessation de ses travaux, ne monta point à son laboratoire et resta près d’elle durant toute la journée. Le lendemain, la famille fit ses préparatifs pour aller à la campagne où elle demeura deux mois environ, et d’où elle ne revint en ville que pour s’y occuper de la fête par laquelle Claës voulait, comme jadis, célébrer l’anniversaire de son mariage. Balthazar obtint alors, de jour en jour, les preuves du dérangement que ses travaux et son insouciance avaient apporté dans ses affaires. Loin d’élargir la plaie par des observations, sa femme trouvait toujours des palliatifs aux maux consommés. Des sept domestiques qu’avait Claës, le jour où il reçut pour la dernière fois, il ne restait plus que Lemulquinier, Josette la cuisinière, et une vieille femme de chambre nommée Martha qui n’avait pas quitté sa maîtresse depuis sa sortie du couvent; il était donc impossible de recevoir la haute société de la ville avec un si petit nombre de serviteurs. Madame Claës leva toutes les difficultés en proposant de faire venir un cuisinier de Paris, de dresser au service le fils de leur jardinier, et d’emprunter le domestique de Pierquin. Ainsi, personne ne s’apercevrait encore de leur état de gêne. Pendant vingt jours que durèrent les apprêts, madame Claës sut tromper avec habileté le désœuvrement de son mari: tantôt elle le chargeait de choisir des fleurs rares qui devaient orner le grand escalier, la galerie et les appartements; tantôt elle l’envoyait à Dunkerque pour s’y procurer quelques-uns de ces monstrueux poissons, la gloire des tables ménagères dans le département du Nord. Une fête comme celle que donnait Claës était une affaire capitale, qui exigeait une multitude de soins et une correspondance active, dans un pays où les traditions de l’hospitalité mettent si bien en jeu l’honneur des familles, que, pour les maîtres et les gens, un dîner est comme une victoire à remporter sur les convives. Les huîtres arrivaient d’Ostende, les coqs de bruyère étaient demandés à l’Écosse, les fruits venaient de Paris; enfin les moindres accessoires ne devaient pas démentir le luxe patrimonial. D’ailleurs le bal de la maison Claës avait une sorte de célébrité. Le chef-lieu du Département étant alors à Douai, cette soirée ouvrait en quelque sorte la saison d’hiver, et donnait le ton à toutes celles du pays. Aussi pendant quinze ans Balthazar s’était-il efforcé de se distinguer, et avait si bien réussi qu’il s’en faisait chaque fois des récits à vingt lieues à la ronde, et qu’on parlait des toilettes, des invités, des plus petits détails, des nouveautés qu’on y avait vues, ou des événements qui s’y étaient passés. Ces préparatifs empêchèrent donc Claës de songer à la recherche de l’Absolu. En revenant aux idées domestiques et à la vie sociale, le savant retrouva son amour-propre d’homme, de Flamand, de maître de maison, et se plut à étonner la contrée. Il voulut imprimer un caractère à cette soirée par quelque recherche nouvelle, et il choisit, parmi toutes les fantaisies du luxe, la plus jolie, la plus riche, la plus passagère, et faisant de sa maison un bocage de plantes rares, et préparant des bouquets de fleurs pour les femmes. Les autres détails de la fête répondaient à ce luxe inouï, rien ne paraissait devoir en faire manquer l’effet. Mais le vingt-neuvième bulletin et les nouvelles particulières des désastres éprouvés par la grande-armée en Russie et à la Bérésina s’étaient répandus dans l’après-dîner. Une tristesse profonde et vraie s’empara des Douaisiens, qui, par un sentiment patriotique, refusèrent unanimement de danser. Parmi les lettres qui arrivèrent de Pologne à Douai, il y en eut une pour Balthazar. Monsieur de Wierzchownia, alors à Dresde où il se mourait, disait-il, d’une blessure reçue dans un des derniers engagements, avait voulu léguer à son hôte plusieurs idées qui, depuis leur rencontre, lui étaient survenues relativement à l’Absolu. Cette lettre plongea Claës dans une profonde rêverie qui fit honneur à son patriotisme; mais sa femme ne s’y méprit pas. Pour elle, la fête eut un double deuil. Cette soirée, pendant laquelle la maison Claës jetait son dernier éclat, eut donc quelque chose de sombre et de triste au milieu de tant de magnificence, de curiosités amassées par six générations dont chacune avait eu sa manie, et que les Douaisiens admirèrent pour la dernière fois.

La reine de ce jour fut Marguerite, alors âgée de seize ans, et que ses parents présentèrent au monde. Elle attira tous les regards par une extrême simplicité, par son air candide et surtout par sa physionomie en accord avec ce logis. C’était bien la jeune fille flamande telle que les peintres du pays l’ont représentée: une tête parfaitement ronde et pleine; des cheveux châtains, lissés sur le front et séparés en deux bandeaux; des yeux gris, mélangés de vert; de beaux bras, un embonpoint qui ne nuisait pas à la beauté; un air timide, mais sur son front haut et plat, une fermeté qui se cachait sous un calme et une douceur apparents. Sans être ni triste ni mélancolique, elle parut avoir peu d’enjouement. La réflexion, l’ordre, le sentiment du devoir, les trois principales expressions du caractère flamand animaient sa figure froide au premier aspect, mais sur laquelle le regard était ramené par une certaine grâce dans les contours, et par une paisible fierté qui donnait des gages au bonheur domestique. Par une bizarrerie que les physiologistes n’ont pas encore expliquée, elle n’avait aucun trait de sa mère ni de son père, et offrait une vivante image de son aïeule maternelle, une Conyncks de Bruges, dont le portrait conservé précieusement attestait cette ressemblance.

Le souper donna quelque vie à la fête. Si les désastres de l’armée interdisaient les réjouissances de la danse, chacun pensa qu’ils ne devaient pas exclure les plaisirs de la table. Les patriotes se retirèrent promptement. Les indifférents restèrent avec quelques joueurs et plusieurs amis de Claës; mais, insensiblement, cette maison si brillamment éclairée, où se pressaient toutes les notabilités de Douai, rentra dans le silence; et, vers une heure du matin, la galerie fut déserte, les lumières s’éteignirent de salon en salon. Enfin cette cour intérieure, un moment si bruyante, si lumineuse, redevint noire et sombre: image prophétique de l’avenir qui attendait la famille. Quand les Claës rentrèrent dans leur appartement, Balthazar fit lire à sa femme la lettre du Polonais, elle la lui rendit par un geste triste, elle prévoyait l’avenir.

En effet, à compter de ce jour, Balthazar déguisa mal le chagrin et l’ennui qui l’accabla. Le matin, après le déjeuner de famille, il jouait un moment dans le parloir avec son fils Jean, causait avec ses deux filles occupées à coudre, à broder, ou à faire de la dentelle; mais il se lassait bientôt de ces jeux, de cette causerie, il paraissait s’en acquitter comme d’un devoir. Lorsque sa femme redescendait après s’être habillée, elle le trouvait toujours assis dans la bergère, regardant Marguerite et Félicie, sans s’impatienter du bruit de leurs bobines. Quand venait le journal, il le lisait lentement, comme un marchand retiré qui ne sait comment tuer le temps. Puis il se levait, contemplait le ciel à travers les vitres, revenait s’asseoir et attisait le feu rêveusement, en homme à qui la tyrannie des idées ôtait la conscience de ses mouvements. Madame Claës regretta vivement son défaut d’instruction et de mémoire. Il lui était difficile de soutenir long-temps une conversation intéressante; d’ailleurs, peut-être est-ce impossible entre deux êtres qui se sont tout dit et qui sont forcés d’aller chercher des sujets de distraction en dehors de la vie du cœur ou de la vie matérielle. La vie du cœur a ses moments, et veut des oppositions; les détails de la vie matérielle ne sauraient occuper long-temps des esprits supérieurs habitués à se décider promptement; et le monde est insupportable aux âmes aimantes. Deux êtres solitaires qui se connaissent entièrement doivent donc chercher leurs divertissements dans les régions les plus hautes de la pensée, car il est impossible d’opposer quelque chose de petit à ce qui est immense. Puis, quand un homme s’est accoutumé à manier de grandes choses, il devient inamusable, s’il ne conserve pas au fond du cœur ce principe de candeur, ce laisser-aller qui rend les gens de génie si gracieusement enfants; mais cette enfance du cœur n’est-elle pas un phénomène humain bien rare chez ceux dont la mission est de tout voir, de tout savoir, de tout comprendre?

Pendant les premiers mois, madame Claës se tira de cette situation critique par des efforts inouïs que lui suggéra l’amour ou la nécessité. Tantôt elle voulut apprendre le trictrac qu’elle n’avait jamais pu jouer, et, par un prodige assez concevable, elle finit par le savoir. Tantôt elle intéressait Balthazar à l’éducation de ses filles en lui demandant de diriger leurs lectures. Ces ressources s’épuisèrent. Il vint un moment où Joséphine se trouva devant Balthazar comme madame de Maintenon en présence de Louis XIV; mais sans avoir, pour distraire le maître assoupi, ni les pompes du pouvoir, ni les ruses d’une cour qui savait jouer des comédies comme celle de l’ambassade du roi de Siam ou du sophi de Perse. Réduit, après avoir dépensé la France, à des expédients de fils de famille pour se procurer de l’argent, le monarque n’avait plus ni jeunesse ni succès, et sentait une effroyable impuissance au milieu des grandeurs; la royale bonne, qui avait su bercer les enfants, ne sut pas toujours bercer le père, qui souffrait pour avoir abusé des choses, des hommes, de la vie et de Dieu. Mais Claës souffrait de trop de puissance. Oppressé par une pensée qui l’étreignait, il rêvait les pompes de la Science, des trésors pour l’humanité, pour lui la gloire. Il souffrait comme souffre un artiste aux prises avec la misère, comme Samson attaché aux colonnes du temple. L’effet était le même pour ces deux souverains, quoique le monarque intellectuel fût accablé par sa force et l’autre par sa faiblesse. Que pouvait Pépita seule contre cette espèce de nostalgie scientifique? Après avoir usé les moyens que lui offraient les occupations de famille, elle appela le monde à son secours, en donnant deux CAFÉS par semaine. A Douai, les Cafés remplacent les thés. Un Café est une assemblée où, pendant une soirée entière, les invités boivent les vins exquis et les liqueurs dont regorgent les caves dans ce benoît pays, mangent des friandises, prennent du café noir, ou du café au lait frappé de glace; tandis que les femmes chantent des romances, discutent leurs toilettes ou se racontent les gros riens de la ville. C’est toujours les tableaux de Miéris ou de Terburg, moins les plumes rouges sur les chapeaux gris pointus, moins les guitares et les beaux costumes du seizième siècle. Mais les efforts que faisait Balthazar pour bien jouer son rôle de maître de maison, son affabilité d’emprunt, les feux d’artifice de son esprit, tout accusait la profondeur du mal par la fatigue à laquelle on le voyait en proie le lendemain.

Ces fêtes continuelles, faibles palliatifs, attestèrent la gravité de la maladie. Ces branches que rencontrait Balthazar en roulant dans son précipice, retardèrent sa chute, mais la rendirent plus lourde. S’il ne parla jamais de ses anciennes occupations, s’il n’émit pas un regret en sentant l’impossibilité dans laquelle il s’était mis de recommencer ses expériences, il eut les mouvements tristes, la voix faible, l’abattement d’un convalescent. Son ennui perçait parfois jusque dans la manière dont il prenait les pinces pour bâtir insouciamment dans le feu quelque fantasque pyramide avec des morceaux de charbon de terre. Quand il avait atteint la soirée, il éprouvait un contentement visible; le sommeil le débarrassait sans doute d’une importune pensée; puis, le lendemain, il se levait mélancolique en apercevant une journée à traverser, et semblait mesurer le temps qu’il avait à consumer, comme un voyageur lassé contemple un désert à franchir. Si madame Claës connaissait la cause de cette langueur, elle s’efforça d’ignorer combien les ravages en étaient étendus. Pleine de courage contre les souffrances de l’esprit, elle était sans force contre les générosités du cœur. Elle n’osait questionner Balthazar quand il écoutait les propos de ses deux filles et les rires de Jean avec l’air d’un homme occupé par une arrière-pensée; mais elle frémissait en lui voyant secouer sa mélancolie et tâcher, par un sentiment généreux, de paraître gai pour n’attrister personne. Les coquetteries du père avec ses deux filles, ou ses jeux avec Jean, mouillaient de pleurs les yeux de Joséphine qui sortait pour cacher les émotions que lui causait un héroïsme dont le prix est bien connu des femmes, et qui leur brise le cœur; madame Claës avait alors envie de dire:—Tue-moi, et fais ce que tu voudras! Insensiblement, les yeux de Balthazar perdirent leur feu vif, et prirent cette teinte glauque qui attriste ceux des vieillards. Ses attentions pour sa femme, ses paroles, tout en lui fut frappé de lourdeur. Ces symptômes, devenus plus graves vers la fin du mois d’avril, effrayèrent madame Claës, pour qui ce spectacle était intolérable, et qui s’était déjà fait mille reproches en admirant la foi flamande avec laquelle son mari tenait sa parole. Un jour, que Balthazar lui sembla plus affaissé qu’il ne l’avait jamais été, elle n’hésita plus à tout sacrifier pour le rendre à la vie.

—Mon ami, lui dit-elle, je te délie de tes serments.

Balthazar la regarda d’un air étonné.

—Tu penses à tes expériences? reprit-elle.

Il répondit par un geste d’une effrayante vivacité. Loin de lui adresser quelque remontrance, madame Claës, qui avait à loisir sondé l’abîme dans lequel ils allaient rouler tous deux, lui prit la main et la lui serra en souriant:—Merci, ami, je suis sûre de mon pouvoir, lui dit-elle, tu m’as sacrifié plus que ta vie. A moi maintenant les sacrifices! Quoique j’aie déjà vendu quelques-uns de mes diamants, il en reste encore assez, en y joignant ceux de mon frère, pour te procurer l’argent nécessaire à tes travaux. Je destinais ces parures à nos deux filles, mais ta gloire ne leur en fera-t-elle pas de plus étincelantes? d’ailleurs, ne leur rendras-tu pas un jour leurs diamants plus beaux?

La joie qui soudainement éclaira le visage de son mari, mit le comble au désespoir de Joséphine; elle vit avec douleur que la passion de cet homme était plus forte que lui. Claës avait confiance en son œuvre pour marcher sans trembler dans une voie qui, pour sa femme, était un abîme. A lui la foi, à elle le doute, à elle le fardeau le plus lourd: la femme ne souffre-t-elle pas toujours pour deux? En ce moment elle se plut à croire au succès, voulant se justifier à elle-même sa complicité dans la dilapidation probable de leur fortune.

—L’amour de toute ma vie ne suffirait pas à reconnaître ton dévouement, Pépita, dit Claës attendri.

A peine achevait-il ces paroles que Marguerite et Félicie entrèrent, et leur souhaitèrent le bonjour. Madame Claës baissa les yeux, et resta pendant un moment interdite, devant ses enfants dont la fortune venait d’être aliénée au profit d’une chimère; tandis que son mari les prit sur ses genoux et causa gaîment avec eux, heureux de pouvoir déverser la joie qui l’oppressait. Madame Claës entra dès lors dans la vie ardente de son mari. L’avenir de ses enfants, la considération de leur père furent pour elle deux mobiles aussi puissants que l’étaient pour Claës la gloire et la science. Aussi, cette malheureuse femme n’eut-elle plus une heure de calme, quand tous les diamants de la maison furent vendus à Paris par l’entremise de l’abbé de Solis, son directeur, et que les fabricants de produits chimiques eurent recommencé leurs envois. Sans cesse agitée par le démon de la Science et par cette fureur de recherches qui dévorait son mari, elle vivait dans une attente continuelle, et demeurait comme morte pendant des journées entières, clouée dans sa bergère par la violence même de ses désirs, qui, ne trouvant point comme ceux de Balthazar une pâture dans les travaux du laboratoire, tourmentèrent son âme en agissant sur ses doutes et sur ses craintes. Par moments, se reprochant sa complaisance pour une passion dont le but était impossible et que monsieur de Solis condamnait, elle se levait, allait à la fenêtre de la cour intérieure, et regardait avec terreur la cheminée du laboratoire. S’il s’en échappait de la fumée, elle la contemplait avec désespoir, les idées les plus contraires agitaient son cœur et son esprit. Elle voyait s’enfuir en fumée la fortune de ses enfants, mais elle sauvait la vie de leur père: n’était-ce pas son premier devoir de le rendre heureux? Cette dernière pensée la calmait pour un moment. Elle avait obtenu de pouvoir entrer dans le laboratoire et d’y rester; mais il lui fallut bientôt renoncer à cette triste satisfaction. Elle éprouvait là de trop vives souffrances à voir Balthazar ne point s’occuper d’elle, et même paraître souvent gêné par sa présence; elle y subissait de jalouses impatiences, de cruelles envies de faire sauter la maison; elle y mourait de mille maux inouïs. Lemulquinier devint alors pour elle une espèce de baromètre: l’entendait-elle siffler, quand il allait et venait pour servir le déjeuner ou le dîner, elle devinait que les expériences de son mari étaient heureuses, et qu’il concevait l’espoir d’une prochaine réussite; Lemulquinier était-il morne, sombre, elle lui jetait un regard de douleur, Balthazar était mécontent. La maîtresse et le valet avaient fini par se comprendre, malgré la fierté de l’une et la soumission rogue de l’autre. Faible et sans défense contre les terribles prostrations de la pensée, cette femme succombait sous ces alternatives d’espoir et de désespérance qui, pour elle, s’alourdissaient des inquiétudes de la femme aimante et des anxiétés de la mère tremblant pour sa famille. Le silence désolant qui jadis lui refroidissait le cœur, elle le partageait sans s’apercevoir de l’air sombre qui régnait au logis, et des journées entières qui s’écoulaient dans ce parloir, sans un sourire, souvent sans une parole. Par une triste prévision maternelle, elle accoutumait ses deux filles aux travaux de la maison, et tâchait de les rendre assez habiles à quelque métier de femme, pour qu’elles pussent en vivre si elles tombaient dans la misère. Le calme de cet intérieur couvrait donc d’effroyables agitations. Vers la fin de l’été, Balthazar avait dévoré l’argent des diamants vendus à Paris par l’entremise du vieil abbé de Solis, et s’était endetté d’une vingtaine de mille francs chez les Protez et Chiffreville.

En août 1813, environ un an après la scène par laquelle cette histoire commence, si Claës avait fait quelques belles expériences que malheureusement il dédaignait, ses efforts avaient été sans résultat quand à l’objet principal de ses recherches. Le jour où il eut achevé la série de ses travaux, le sentiment de son impuissance l’écrasa: la certitude d’avoir infructueusement dissipé des sommes considérables le désespéra. Ce fut une épouvantable catastrophe. Il quitta son grenier, descendit lentement au parloir, vint se jeter dans une bergère au milieu de ses enfants, et y demeura pendant quelques instants, comme mort, sans répondre aux questions dont l’accablait sa femme; les larmes le gagnèrent, il se sauva dans son appartement pour ne pas donner de témoins à sa douleur; Joséphine l’y suivit et l’emmena dans sa chambre où, seul avec elle, Balthazar laissa éclater son désespoir. Ces larmes d’homme, ces paroles d’artiste découragé, les regrets du père de famille eurent un caractère de terreur, de tendresse, de folie qui fit plus de mal à madame Claës que ne lui en avaient fait toutes ses douleurs passées. La victime consola le bourreau. Quand Balthazar dit avec un affreux accent de conviction: «Je suis un misérable, je joue la vie de mes enfants, la tienne, et pour vous laisser heureux, il faut que je me tue!» ce mot l’atteignit au cœur, et la connaissance qu’elle avait du caractère de son mari lui faisant craindre qu’il ne réalisât aussitôt ce vœu de désespoir, elle éprouva l’une de ces révolutions qui troublent la vie dans sa source, et qui fut d’autant plus funeste que Pépita en contint les violents effets en affectant un calme menteur.

—Mon ami, répondit-elle, j’ai consulté non pas Pierquin, dont l’amitié n’est pas si grande qu’il n’éprouve quelque secret plaisir à nous voir ruinés, mais un vieillard qui, pour moi, se montre bon comme un père. L’abbé de Solis, mon confesseur, m’a donné un conseil qui nous sauve de la ruine. Il est venu voir tes tableaux. Le prix de ceux qui se trouvent dans la galerie peut servir à payer toutes les sommes hypothéquées sur tes propriétés, et ce que tu dois chez Protez et Chiffreville, car tu as là sans doute un compte à solder?

Claës fit un signe affirmatif en baissant sa tête dont les cheveux étaient devenus blancs.

—Monsieur de Solis connaît les Happe et Duncker d’Amsterdam; ils sont fous de tableaux, et jaloux comme des parvenus d’étaler un faste qui n’est permis qu’à d’anciennes maisons, ils paieront les nôtres toute leur valeur. Ainsi nous recouvrerons nos revenus, et tu pourras sur le prix qui approchera de cent mille ducats, prendre une portion de capital pour continuer tes expériences. Tes deux filles et moi nous nous contenterons de peu. Avec le temps et de l’économie, nous remplirons par d’autres tableaux les cadres vides, et tu vivras heureux!

Balthazar leva la tête vers sa femme avec une joie mêlée de crainte. Les rôles étaient changés. L’épouse devenait la protectrice du mari. Cet homme si tendre et dont le cœur était si cohérent à celui de sa Joséphine, la tenait entre ses bras sans s’apercevoir de l’horrible convulsion qui la faisait palpiter, qui en agitait les cheveux et les lèvres par un tressaillement nerveux.

—Je n’osais pas te dire qu’entre moi et l’Absolu, à peine existe-t-il un cheveu de distance. Pour gazéifier les métaux, il ne me manque plus que de trouver un moyen de les soumettre à une immense chaleur dans un milieu où la pression de l’atmosphère soit nulle; enfin dans un vide absolu.

Madame Claës ne put soutenir l’égoïsme de cette réponse. Elle attendait des remercîments passionnés pour ses sacrifices, et trouvait un problème de chimie. Elle quitta brusquement son mari, descendit au parloir, y tomba sur sa bergère entre ses deux filles effrayées, et fondit en larmes; Marguerite et Félicie lui prirent chacune une main, s’agenouillèrent de chaque côté de sa bergère en pleurant comme elle sans savoir la cause de son chagrin, et lui demandèrent à plusieurs reprises:—Qu’avez-vous, ma mère?

—Pauvres enfants! je suis morte, je le sens.

Cette réponse fit frissonner Marguerite qui, pour la première fois, aperçut sur le visage de sa mère les traces de la pâleur particulière aux personnes dont le teint est brun.

—Martha! Martha! criait Félicie, venez, maman a besoin de vous.

La vieille duègne accourut de la cuisine, et en voyant la blancheur verte de cette figure légèrement bistrée et si vigoureusement colorée:—Corps du Christ! s’écria-t-elle en espagnol, madame se meurt.

Elle sortit précipitamment, dit à Josette de faire chauffer de l’eau pour un bain de pieds, et revint près de sa maîtresse.

—N’effrayez pas monsieur, ne lui dites rien, Martha, s’écria madame Claës. Pauvres chères filles, ajouta-t-elle, en pressant sur son cœur Marguerite et Félicie par un mouvement désespéré, je voudrais pouvoir vivre assez de temps pour vous voir heureuses et mariées. Martha, reprit-elle, dites à Lemulquinier d’aller chez monsieur de Solis, pour le prier de ma part de passer ici.

Ce coup de foudre se répercuta nécessairement jusque dans la cuisine. Josette et Martha, toutes deux dévouées à madame Claës et à ses filles, furent frappées dans la seule affection qu’elles eussent. Ces terribles mots:—Madame se meurt, monsieur l’aura tuée, faites vite un bain de pieds à la moutarde! avaient arraché plusieurs phrases interjectives à Josette qui en accablait Lemulquinier. Lemulquinier, froid et insensible, mangeait assis au coin de la table, devant une des fenêtres par lesquelles le jour venait de la cour dans la cuisine, où tout était propre comme dans le boudoir d’une petite maîtresse.

—Ça devait finir par là, disait Josette, en regardant le valet de chambre et montant sur un tabouret pour prendre sur une tablette un chaudron qui reluisait comme de l’or. Il n’y a pas de mère qui puisse voir de sang-froid un père s’amuser à fricasser une fortune comme celle de monsieur, pour en faire des os de boudin.

Josette, dont la tête coiffée d’un bonnet rond à ruches ressemblait à celle d’un casse-noisette allemand, jeta sur Lemulquinier un regard aigre que la couleur verte de ses petits yeux éraillés rendait presque venimeux. Le vieux valet de chambre haussa les épaules par un mouvement digne de Mirabeau impatienté, puis il enfourna dans sa grande bouche une tartine de beurre sur laquelle étaient semés des appétits.

—Au lieu de tracasser monsieur, madame devrait lui donner de l’argent, nous serions bientôt tous riches à nager dans l’or! Il ne s’en faut pas de l’épaisseur d’un liard que nous ne trouvions...

—Hé! bien, vous qui avez vingt mille francs de placés, pourquoi ne les offrez-vous pas à monsieur? C’est votre maître! Et puisque vous êtes si sûr de ses faits et gestes...

—Vous ne connaissez rien à cela, Josette, faites chauffer votre eau, répondit le Flamand en interrompant la cuisinière.

—Je m’y connais assez pour savoir qu’il y avait ici mille marcs d’argenterie, que vous et votre maître vous les avez fondus, et que, si on vous laisse aller votre train, vous ferez si bien de cinq sous six blancs, qu’il n’y aura bientôt plus rien.

—Et monsieur, dit Martha survenant, tuera madame pour se débarrasser d’une femme qui le retient, et l’empêche de tout avaler. Il est possédé du démon, cela se voit! Le moins que vous risquiez en l’aidant, Mulquinier, c’est votre âme, si vous en avez une, car vous êtes là comme un morceau de glace, pendant que tout est ici dans la désolation. Ces demoiselles pleurent comme des Madeleines. Courez donc chercher monsieur l’abbé de Solis.

—J’ai affaire pour monsieur, à ranger la laboratoire, dit le valet de chambre. Il y a trop loin d’ici le quartier d’Esquerchin. Allez-y vous-même.

—Voyez-vous ce monstre-là? dit Martha. Qui donnera le bain de pieds à madame? la voulez-vous laisser mourir? Elle a le sang à la tête.

—Mulquinier, dit Marguerite en arrivant dans la salle qui précédait la cuisine, en revenant de chez monsieur de Solis, vous prierez monsieur Pierquin le médecin de venir promptement ici.

—Hein! vous irez, dit Josette.

—Mademoiselle, monsieur m’a dit de ranger son laboratoire, répondit Lemulquinier en se retournant vers les deux femmes qu’il regarda d’un air despotique.

—Mon père, dit Marguerite à monsieur Claës qui descendait en ce moment, ne pourrais-tu pas nous laisser Mulquinier pour l’envoyer en ville?

—Tu iras, vilain chinois, dit Martha en entendant monsieur Claës mettre Lemulquinier aux ordres de sa fille.

Le peu de dévouement du valet de chambre pour la maison était le grand sujet de querelle entre ces deux femmes et Lemulquinier, dont la froideur avait eu pour résultat d’exalter l’attachement de Josette et de la duègne. Cette lutte si mesquine en apparence influa beaucoup sur l’avenir de cette famille, quand, plus tard, elle eut besoin de secours contre le malheur. Balthazar redevint si distrait, qu’il ne s’aperçut pas de l’état maladif dans lequel était Joséphine. Il prit Jean sur ses genoux, et le fit sauter machinalement, en pensant au problème qu’il avait dès lors la possibilité de résoudre. Il vit apporter le bain de pieds à sa femme qui, n’ayant pas eu la force de se lever de la bergère où elle gisait, était restée dans le parloir. Il regarda même ses deux filles s’occupant de leur mère, sans chercher la cause de leurs soins empressés. Quand Marguerite ou Jean voulaient parler, madame Claës réclamait le silence en leur montrant Balthazar. Une scène semblable était de nature à faire penser Marguerite, qui placée entre son père et sa mère, se trouvait assez âgée, assez raisonnable déjà pour en apprécier la conduite. Il arrive un moment dans la vie intérieure des familles, où les enfants deviennent, soit volontairement, soit involontairement, les juges de leurs parents. Madame Claës avait compris le danger de cette situation. Par amour pour Balthazar, elle s’efforçait de justifier aux yeux de Marguerite ce qui, dans l’esprit juste d’une fille de seize ans, pouvait paraître des fautes chez un père. Aussi le profond respect qu’en cette circonstance madame Claës témoignait pour Balthazar, en s’effaçant devant lui, pour ne pas en troubler la méditation, imprimait-il à ses enfants une sorte de terreur pour la majesté paternelle. Mais ce dévouement, quelque contagieux qu’il fût, augmentait encore l’admiration que Marguerite avait pour sa mère à laquelle l’unissaient plus particulièrement les accidents journaliers de la vie. Ce sentiment était fondé sur une sorte de divination de souffrances dont la cause devait naturellement préoccuper une jeune fille. Aucune puissance humaine ne pouvait empêcher que parfois un mot échappé soit à Martha, soit à Josette, ne révélât à Marguerite l’origine de la situation dans laquelle la maison se trouvait depuis quatre ans. Malgré la discrétion de madame Claës, sa fille découvrait donc insensiblement, lentement, fil à fil, la trame mystérieuse de ce drame domestique. Marguerite allait être, dans un temps donné, la confidente active de sa mère, et serait au dénoûment le plus redoutable des juges. Aussi tous les soins de madame Claës se portaient-ils sur Marguerite à laquelle elle tâchait de communiquer son dévouement pour Balthazar. La fermeté, la raison qu’elle rencontrait chez sa fille la faisaient frémir à l’idée d’une lutte possible entre Marguerite et Balthazar, quand, après sa mort, elle serait remplacée par elle dans la conduite intérieure de la maison. Cette pauvre femme en était donc arrivée à plus trembler des suites de sa mort que de sa mort même. Sa sollicitude pour Balthazar éclatait dans la résolution qu’elle venait de prendre. En libérant les biens de son mari, elle en assurait l’indépendance, et prévenait toute discussion en séparant ses intérêts de ceux de ses enfants; elle espérait le voir heureux jusqu’au moment où elle fermerait les yeux; puis elle comptait transmettre les délicatesses de son cœur à Marguerite, qui continuerait à jouer auprès de lui le rôle d’un ange d’amour, en exerçant sur la famille une autorité tutélaire et conservatrice. N’était-ce pas faire luire encore du fond de sa tombe son amour sur ceux qui lui étaient chers? Néanmoins elle ne voulut pas déconsidérer le père aux yeux de la fille en l’initiant avant le temps aux terreurs que lui inspirait la passion scientifique de Balthazar; elle étudiait l’âme et le caractère de Marguerite pour savoir si cette jeune fille deviendrait par elle-même une mère pour ses frères et sa sœur, pour son père une femme douce et tendre. Ainsi les derniers jours de madame Claës étaient empoisonnés par des calculs et par des craintes qu’elle n’osait confier à personne. En se sentant atteinte dans sa vie même par cette dernière scène, elle jetait ses regards jusque dans l’avenir; tandis que Balthazar, désormais inhabile à tout ce qui liait économie, fortune, sentiments domestiques, pensait à trouver l’Absolu. Le profond silence qui régnait an parloir n’était interrompu que par le mouvement monotone du pied de Claës qui continuait à le mouvoir sans s’apercevoir que Jean en était descendu. Assise près de sa mère de qui elle contemplait le visage pâle et décomposé, Marguerite se tournait de moments en moments vers son père, en s’étonnant de son insensibilité. Bientôt la porte de la rue retentit en se fermant, et la famille vit l’abbé de Solis appuyé sur son neveu, qui tous deux traversaient lentement la cour.

—Ah! voici monsieur Emmanuel, dit Félicie.

—Le bon jeune homme! dit madame Claës en apercevant Emmanuel de Solis, j’ai du plaisir à le revoir.

Marguerite rougit en entendant l’éloge qui échappait à sa mère. Depuis deux jours, l’aspect de ce jeune homme avait éveillé dans son cœur des sentiments inconnus, et dégourdi dans son intelligence des pensées jusqu’alors inertes. Pendant la visite faite par le confesseur à sa pénitente, il s’était passé de ces imperceptibles événements qui tiennent beaucoup de place dans la vie, et dont les résultats furent assez importants pour exiger ici la peinture des deux nouveaux personnages introduits au sein de la famille. Madame Claës avait eu pour principe d’accomplir en secret ses pratiques de dévotion. Son directeur, presque inconnu chez elle, se montrait pour la seconde fois dans sa maison; mais là, comme ailleurs, on devait être saisi par une sorte d’attendrissement et d’admiration à l’aspect de l’oncle et du neveu. L’abbé de Solis, vieillard octogénaire à chevelure d’argent, montrait un visage décrépit, où la vie semblait s’être retirée dans les yeux. Il marchait difficilement, car, de ses deux jambes menues, l’une se terminait par un pied horriblement déformé, contenu dans une espèce de sac de velours qui l’obligeait à se servir d’une béquille quand il n’avait pas le bras de son neveu. Son dos voûté, son corps desséché offraient le spectacle d’une nature souffrante et frêle, dominée par une volonté de fer et par un chaste esprit religieux qui l’avait conservée. Ce prêtre espagnol, remarquable par un vaste savoir, par une piété vraie, par des connaissances très-étendues, avait été successivement dominicain, grand-pénitencier de Tolède, et vicaire-général de l’archevêché de Malines. Sans la révolution française, la protection des Casa-Réal l’eût porté aux plus hautes dignités de l’Église; mais le chagrin que lui causa la mort du jeune duc, son élève, le dégoûta d’une vie active, et il se consacra tout entier à l’éducation de son neveu, devenu de très-bonne heure orphelin. Lors de la conquête de la Belgique, il s’était fixé près de madame de Claës. Dès sa jeunesse, l’abbé de Solis avait professé pour sainte Thérèse un enthousiasme qui le conduisit autant que la pente de son esprit vers la partie mystique du christianisme. En trouvant, en Flandre, où mademoiselle Bourignon, ainsi que les écrivains illuminés et quiétistes firent le plus de prosélytes, un troupeau de catholiques adonnés à ses croyances, il y resta d’autant plus volontiers qu’il y fut considéré comme un patriarche par cette Communion particulière où l’on continue à suivre les doctrines des Mystiques, malgré les censures qui frappèrent Fénelon et madame Guyon. Ses mœurs étaient rigides, sa vie était exemplaire, et il passait pour avoir des extases. Malgré le détachement qu’un religieux si sévère devait pratiquer pour les choses de ce monde, l’affection qu’il portait à son neveu le rendait soigneux de ses intérêts. Quand il s’agissait d’une œuvre de charité, le vieillard mettait à contribution les fidèles de son église avant d’avoir recours à sa propre fortune, et son autorité patriarcale était si bien reconnue, ses intentions étaient si pures, sa perspicacité si rarement en défaut que chacun faisait honneur à ses demandes. Pour avoir une idée du contraste qui existait entre l’oncle et le neveu, il faudrait comparer le vieillard à l’un de ces saules creux qui végètent au bord des eaux, et le jeune homme à l’églantier chargé de roses dont la tige élégante et droite s’élance du sein de l’arbre moussu, qu’il semble vouloir redresser.

Sévèrement élevé par son oncle, qui le gardait près de lui comme une matrone garde une vierge, Emmanuel était plein de cette chatouilleuse sensibilité, de cette candeur à demi rêveuse, fleurs passagères de toutes les jeunesses, mais vivaces dans les âmes nourries de religieux principes. Le vieux prêtre avait comprimé l’expression des sentiments voluptueux chez son élève, en le préparant aux souffrances de la vie par des travaux continus, par une discipline presque claustrale. Cette éducation, qui devait livrer Emmanuel tout neuf au monde, et le rendre heureux s’il rencontrait bien dans ses premières affections, l’avait revêtu d’une angélique pureté qui communiquait à sa personne le charme dont sont investies les jeunes filles. Ses yeux timides, mais doublés d’une âme forte et courageuse, jetaient une lumière qui vibrait dans l’âme comme le son du cristal épand ses ondulations dans l’ouïe. Sa figure expressive, quoique régulière, se recommandait par une grande précision dans les contours, par l’heureuse disposition des lignes, et par le calme profond que donne la paix du cœur. Tout y était harmonieux. Ses cheveux noirs, ses yeux et ses sourcils bruns rehaussaient encore un teint blanc et de vives couleurs. Sa voix était celle qu’on attendait d’un si beau visage. Ses mouvements féminins s’accordaient avec la mélodie de sa voix, avec les tendres clartés de son regard. Il semblait ignorer l’attrait qu’excitaient la réserve à demi mélancolique de son attitude, la retenue de ses paroles, et les soins respectueux qu’il prodiguait à son oncle. A le voir étudiant la marche tortueuse du vieil abbé pour se prêter à ses douloureuses déviations de manière à ne pas les contrarier, regardant au loin ce qui pouvait lui blesser les pieds et le conduisant dans le meilleur chemin, il était impossible de ne pas reconnaître chez Emmanuel les sentiments généreux qui font de l’homme une sublime créature. Il paraissait si grand, en aimant son oncle sans le juger, en lui obéissant sans jamais discuter ses ordres, que chacun voulait voir une prédestination dans le nom suave que lui avait donné sa marraine. Quand, soit chez lui, soit chez les autres, le vieillard exerçait son despotisme de dominicain, Emmanuel relevait parfois la tête si noblement, comme pour protester de sa force s’il se trouvait aux prises avec un autre homme, que les personnes de cœur étaient émues, comme le sont les artistes à l’aspect d’une grande œuvre, car les beaux sentiments ne sonnent pas moins fort dans l’âme par les conceptions vivantes que par les réalisations de l’art.

Emmanuel avait accompagné son oncle quand il était venu chez sa pénitente, pour examiner les tableaux de la maison Claës. En apprenant par Martha que l’abbé de Solis était dans la galerie, Marguerite, qui désirait voir cet homme célèbre, avait cherché quelque prétexte menteur pour rejoindre sa mère, afin de satisfaire sa curiosité. Entrée assez étourdiment, en affectant la légèreté sous laquelle les jeunes filles cachent si bien leurs désirs, elle avait rencontré près du vieillard vêtu de noir, courbé, déjeté, cadavéreux, la fraîche, la délicieuse figure d’Emmanuel. Les regards également jeunes, également naïfs de ces deux êtres avaient exprimé le même étonnement. Emmanuel et Marguerite s’étaient sans doute déjà vus l’un et l’autre dans leurs rêves. Tous deux baissèrent leurs yeux et les relevèrent ensuite par un même mouvement, en laissant échapper un même aveu. Marguerite prit le bras de sa mère, lui parla tout bas par maintien, et s’abrita pour ainsi dire sous l’aile maternelle, en tendant le cou par un mouvement de cygne, pour revoir Emmanuel qui, de son côté, restait attaché au bras de son oncle. Quoique habilement distribué pour faire valoir chaque toile, le jour faible de la galerie favorisa ces coups d’œil furtifs qui sont la joie des gens timides. Sans doute chacun d’eux n’alla pas, même en pensée, jusqu’au si par lequel commencent les passions; mais tous deux ils sentirent ce trouble profond qui remue le cœur, et sur lesquels au jeune âge on se garde à soi-même le secret, par friandise ou par pudeur. La première impression qui détermine les débordements d’une sensibilité long-temps contenue, est suivie chez tous les jeunes gens de l’étonnement à demi stupide que causent aux enfants les premières sonneries de la musique. Parmi les enfants, les uns rient et pensent, d’autres ne rient qu’après avoir pensé; mais ceux dont l’âme est appelée à vivre de poésie ou d’amour écoutent long-temps et redemandent la mélodie par un regard où s’allume déjà le plaisir, où poind la curiosité de l’infini. Si nous aimons irrésistiblement les lieux où nous avons été, dans notre enfance, initiés aux beautés de l’harmonie, si nous nous souvenons avec délices et du musicien et même de l’instrument, comment se défendre d’aimer l’être qui, le premier, nous révèle les musiques de la vie? Le premier cœur où nous avons aspiré l’amour n’est-il pas comme une patrie? Emmanuel et Marguerite furent l’un pour l’autre cette Voix musicale qui réveille un sens, cette Main qui relève des voiles nuageux et montre les rives baignées par les feux du midi. Quand madame Claës arrêta le vieillard devant un tableau de Guide qui représentait un ange, Marguerite avança la tête pour voir quelle serait l’impression d’Emmanuel, et le jeune homme chercha Marguerite pour comparer la muette pensée de la toile à la vivante pensée de la créature. Cette involontaire et ravissante flatterie fut comprise et savourée. Le vieil abbé louait gravement cette belle composition, et madame Claës lui répondait; mais les deux enfants étaient silencieux. Telle fut leur rencontre. Le jour mystérieux de la galerie, la paix de la maison, la présence des parents, tout contribuait à graver plus avant dans le cœur les traits délicats de ce vaporeux mirage. Les mille pensées confuses qui venaient de pleuvoir chez Marguerite se calmèrent, firent dans son âme comme une étendue limpide et se teignirent d’un rayon lumineux, quand Emmanuel balbutia quelques phrases en prenant congé de madame Claës. Cette voix, dont le timbre frais et velouté répandait au cœur des enchantements inouïs, compléta la révélation soudaine qu’Emmanuel avait causée et qu’il devait féconder à son profit; car l’homme dont se sert le destin pour éveiller l’amour au cœur d’une jeune fille, ignore souvent son œuvre et la laisse alors inachevée. Marguerite s’inclina tout interdite, et mit ses adieux dans un regard où semblait se peindre le regret de perdre cette pure et charmante vision. Comme l’enfant, elle voulait encore sa mélodie. Cet adieu fut fait au bas du vieil escalier, devant la porte du parloir; et, quand elle y entra, elle regarda l’oncle et le neveu jusqu’à ce que la porte de la rue se fût fermée. Madame Claës avait été trop occupée des sujets graves, agités dans sa conférence avec son directeur, pour avoir pu examiner la physionomie de sa fille. Au moment où monsieur de Solis et son neveu apparaissaient pour la seconde fois, elle était encore trop violemment troublée pour apercevoir la rougeur qui colora le visage de Marguerite en révélant les fermentations du premier plaisir reçu dans un cœur vierge. Quand le vieil abbé fut annoncé, Marguerite avait repris son ouvrage, et parut y prêter une si grande attention qu’elle salua l’oncle et le neveu sans les regarder. Monsieur Claës rendit machinalement le salut que lui fit l’abbé de Solis, et sortit du parloir comme un homme emporté par ses occupations. Le pieux dominicain s’assit près de sa pénitente en lui jetant un de ces regards profonds par lesquels il sondait les âmes, il lui avait suffi de voir monsieur Claës et sa femme pour deviner une catastrophe.

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