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La Comédie humaine - Volume 04

UN DÉBUT DANS LA VIE.

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A LAURE.

Que le brillant et modeste esprit qui m'a donné le sujet de cette scène en ait l'honneur!

Son frère.

Les chemins de fer, dans un avenir aujourd'hui peu éloigné, doivent faire disparaître certaines industries, en modifier quelques autres, et surtout celles qui concernent les différents modes de transport en usage pour les environs de Paris. Aussi, bientôt les personnes et les choses qui sont les éléments de cette Scène lui donneront-elles le mérite d'un travail d'archéologie. Nos neveux ne seront-ils pas enchantés de connaître le matériel social d'une époque qu'ils nommeront le vieux temps? Ainsi les pittoresques coucous qui stationnaient sur la place de la Concorde en encombrant le Cours-la-Reine, les coucous si florissants pendant un siècle, si nombreux encore en 1830, n'existent plus; et, par la plus attrayante solennité champêtre, à peine en aperçoit-on un sur la route en 1842. En 1842 les lieux célèbres par leurs sites, et nommés Environs de Paris ne possédaient pas tous un service de messageries régulier. Néanmoins les Touchard père et fils avaient conquis le monopole du transport pour les villes les plus populeuses, dans un rayon de quinze lieues; et leur entreprise constituait un magnifique établissement situé rue du Faubourg-Saint-Denis. Malgré leur ancienneté, malgré leurs efforts, leurs capitaux et tous les avantages d'une centralisation puissante, les messageries Touchard trouvaient dans les coucous du faubourg Saint-Denis des concurrents pour les points situés à sept ou huit lieues à la ronde. La passion du Parisien pour la campagne est telle, que des entreprises locales luttaient aussi avec avantage contre les Petites-Messageries, nom donné à l'entreprise des Touchard par opposition à celui des Grandes-Messageries de la rue Montmartre. A cette époque le succès des Touchard stimula d'ailleurs les spéculateurs. Pour les moindres localités des environs de Paris, il s'élevait alors des entreprises de voitures belles, rapides et commodes, partant de Paris et y revenant à heures fixes, qui, sur tous les points, et dans un rayon de dix lieues, produisirent une concurrence acharnée. Battu par le voyage de quatre à six lieues, le coucou se rabattit sur les petites distances, et vécut encore pendant quelques années. Enfin, il succomba dès que les omnibus eurent démontré la possibilité de faire tenir dix-huit personnes sur une voiture traînée par deux chevaux. Aujourd'hui le coucou, si par hasard un de ces oiseaux d'un vol si pénible existe encore dans les magasins de quelque dépeceur de voitures, serait, par sa structure et par ses dispositions, l'objet de recherches savantes, comparables à celles de Cuvier sur les animaux trouvés dans les plâtrières de Montmartre.

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IMP. E. MARTINET.

PIERROTIN.

Pendant l'exercice de ses fonctions il portait une blouse bleue, etc., etc.

(UN DÉBUT DANS LA VIE.)

Les petites entreprises, menacées par les spéculateurs qui luttèrent en 1822 contre les Touchard père et fils, avaient ordinairement un point d'appui dans les sympathies des habitants du lieu qu'elles desservaient. Ainsi l'entrepreneur, à la fois conducteur et propriétaire de la voiture, était un aubergiste du pays dont les êtres, les choses et les intérêts lui étaient familiers. Il faisait les commissions avec intelligence, il ne demandait pas autant pour ses petits services et obtenait par cela même plus que les Messageries-Touchard. Il savait éluder la nécessité d'un passe-debout. Au besoin, il enfreignait les ordonnances sur les voyageurs à prendre. Enfin il possédait l'affection des gens du peuple. Aussi, quand une concurrence s'établissait, si le vieux messager du pays partageait avec elle les jours de la semaine, quelques personnes retardaient-elles leur voyage pour le faire en compagnie de l'ancien voiturier, quoique son matériel et ses chevaux fussent dans un état peu rassurant.

Une des lignes que les Touchard père et fils essayèrent de monopoliser, qui leur fut le plus disputée, et qu'on dispute encore aux Toulouse, leurs successeurs, est celle de Paris à Beaumont-sur-Oise, ligne étonnamment fertile, car trois entreprises l'exploitaient concurremment en 1822. Les Petites-Messageries baissèrent vainement leurs prix, multiplièrent vainement les heures de départ, construisirent vainement d'excellentes voitures, la concurrence subsista; tant est productive une ligne sur laquelle sont situées de petites villes comme Saint-Denis et Saint-Brice, des villages comme Pierrefitte, Groslay, Ecouen, Poncelles, Moisselles, Baillet, Monsoult, Maffliers, Franconville, Presle, Nointel, Nerville, etc. Les Messageries-Touchard finirent par étendre le voyage de Paris à Chambly. La concurrence alla jusqu'à Chambly. Aujourd'hui les Toulouse vont jusqu'à Beauvais.

Sur cette route, celle d'Angleterre, il existe un chemin qui prend à un endroit assez bien nommé La Cave, vu sa topographie, et qui mène dans une des plus délicieuses vallées du bassin de l'Oise, à la petite ville de l'Isle-Adam, doublement célèbre et comme berceau de la maison éteinte de l'Isle-Adam, et comme ancienne résidence des Bourbon-Conti. L'Isle-Adam est une charmante petite ville appuyée de deux gros villages, celui de Nogent et celui de Parmain, remarquables tous deux par de magnifiques carrières qui ont fourni les matériaux des plus beaux édifices du Paris moderne et de l'étranger, car la base et les ornements des colonnes du théâtre de Bruxelles sont de pierre de Nogent. Quoique remarquable par d'admirables sites, par des châteaux célèbres que des princes, des moines ou de fameux dessinateurs ont bâtis, comme Cassan, Stors, Le Val, Nointel, Persan, etc., en 1822, ce pays échappait à la concurrence et se trouvait desservi par deux voituriers, d'accord pour l'exploiter. Cette exception se fondait sur des raisons faciles à comprendre. De La Cave, le point où commence, sur la route d'Angleterre, le chemin pavé dû à la magnificence des princes de Conti, jusqu'à l'Isle-Adam, la distance est de deux lieues; et nulle entreprise ne pouvait faire un détour si considérable, d'autant plus que l'Isle-Adam formait alors une impasse. La route qui y menait y finissait. Depuis quelques années un grand chemin a relié la vallée de Montmorency à la vallée de l'Isle-Adam. De Saint-Denis, il passe par Saint-Leu-Taverny, Méru, l'Isle-Adam, et va jusqu'à Beaumont, le long de l'Oise. Mais en 1822, la seule route qui conduisît à l'Isle-Adam était celle des princes de Conti. Pierrotin et son collègue régnaient donc de Paris à l'Isle-Adam, aimés par le pays entier. La voiture à Pierrotin et celle de son camarade desservaient Stors, le Val, Parmain, Champagne, Mours, Prérolles, Nogent, Nerville et Maffliers. Pierrotin était si connu, que les habitants de Monsoult, de Moisselles et de Saint-Brice, quoique situés sur la grande route, se servaient de sa voiture, où la chance d'avoir une place se rencontrait plus souvent que dans les diligences de Beaumont, toujours pleines. Pierrotin faisait bon ménage avec sa concurrence. Quand Pierrotin partait de l'Isle-Adam, son camarade revenait de Paris, et vice versâ. Il est inutile de parler du concurrent, Pierrotin avait les sympathies du pays. Des deux messagers, il est d'ailleurs le seul en scène dans cette véridique histoire. Qu'il vous suffise donc de savoir que les deux voituriers vivaient en bonne intelligence, se faisant une loyale guerre, et se disputant les habitants par de bons procédés. Ils avaient à Paris, par économie, la même cour, le même hôtel, la même écurie, le même hangar, le même bureau, le même employé. Ce détail dit assez que Pierrotin et son adversaire étaient, selon l'expression du peuple, de bonnes pâtes d'hommes.

Cet hôtel, situé précisément à l'angle de la rue d'Enghien, existe encore, et se nomme le Lion d'argent. Le propriétaire de cet établissement destiné, depuis un temps immémorial, à loger des messagers, exploitait lui-même une entreprise de voitures pour Dammartin si solidement établie, que les Touchard, ses voisins, dont les Petites-Messageries sont en face, ne songeaient point à lancer de voiture sur cette ligne.

Quoique les départs pour l'Isle-Adam dussent avoir lieu à heure fixe, Pierrotin et son comessager pratiquaient à cet égard une indulgence qui leur conciliait l'affection des gens du pays, et leur valait de fortes remontrances de la part des étrangers, habitués à la régularité des grands établissements publics; mais les deux conducteurs de cette voiture, moitié diligence, moitié coucou, trouvaient toujours des défenseurs parmi leurs habitués. Le soir, le départ de quatre heures traînait jusqu'à quatre heures et demie, et celui du matin, quoique indiqué pour huit heures, n'avait jamais lieu avant neuf heures. Ce système était d'ailleurs excessivement élastique. En été, temps d'or pour les messagers, la loi des départs, rigoureuse envers les inconnus, ne pliait que pour les gens du pays. Cette méthode offrait à Pierrotin la possibilité d'empocher le prix de deux places pour une, quand un habitant du pays venait de bonne heure demander une place appartenant à un oiseau de passage qui, par malheur, était en retard. Cette élasticité ne trouverait certes pas grâce aux yeux des puristes en morale; mais Pierrotin et son collègue la justifiaient par la dureté des temps, par leurs pertes pendant la saison d'hiver, par la nécessité d'avoir bientôt de meilleures voitures, et enfin par l'exacte observation de la loi écrite sur des bulletins dont les exemplaires excessivement rares ne se donnaient qu'aux voyageurs de passage assez obstinés pour en exiger.

Pierrotin, homme de quarante ans, était déjà père de famille. Sorti de la cavalerie à l'époque du licenciement de 1815, ce brave garçon avait succédé à son père, qui menait de l'Isle-Adam à Paris un coucou d'allure assez capricieuse. Après avoir épousé la fille d'un petit aubergiste, il donna de l'extension au service de l'Isle-Adam, le régularisa, se fit remarquer par son intelligence et par une exactitude militaire. Leste, décidé, Pierrotin (ce nom devait être un surnom) imprimait, par la mobilité de sa physionomie, à sa figure rougeaude et faite aux intempéries, une expression narquoise qui ressemblait à un air spirituel. Il ne manquait d'ailleurs pas de cette facilité de parler qui s'acquiert à force de voir le monde et différents pays. Sa voix, par l'habitude de s'adresser à des chevaux et de crier gare, avait contracté de la rudesse; mais il prenait un ton doux avec les bourgeois. Son costume, comme celui des messagers du second ordre, consistait en de bonnes grosses bottes pesantes de clous, faites à l'Isle-Adam, et un pantalon de gros velours vert-bouteille, et une veste de semblable étoffe, mais par-dessus laquelle, pendant l'exercice de ses fonctions, il portait une blouse bleue, ornée au col, aux épaules et aux poignets de broderies multicolores. Une casquette à visière lui couvrait la tête. L'état militaire avait laissé dans les mœurs de Pierrotin un grand respect pour les supériorités sociales, et l'habitude de l'obéissance aux gens des hautes classes; mais s'il se familiarisait volontiers avec les petits bourgeois, il respectait toujours les femmes à quelque classe sociale qu'elles appartinssent. Néanmoins, à force de brouetter le monde, pour employer une de ses expressions, il avait fini par regarder ses voyageurs comme des paquets qui marchaient, et qui dès lors exigeaient moins de soins que les autres, l'objet essentiel de la messagerie.

Averti par le mouvement général qui, depuis la paix, révolutionnait sa partie, Pierrotin ne voulait pas se laisser gagner par le progrès des lumières. Aussi, depuis la belle saison, parlait-il beaucoup d'une certaine grande voiture commandée aux Farry, Breilmann et Compagnie, les meilleurs carrossiers de diligences, et nécessitée par l'affluence croissante des voyageurs. Le matériel de Pierrotin consistait alors en deux voitures. L'une, qui servait en hiver et la seule qu'il présentât aux agents du Fisc, lui venait de son père, et tenait du coucou. Les flancs arrondis de cette voiture permettaient d'y placer six voyageurs sur deux banquettes d'une dureté métallique, quoique couvertes de velours d'Utrecht jaune. Ces deux banquettes étaient séparées par une barre de bois qui s'ôtait et se remettait à volonté dans deux rainures pratiquées à chaque paroi intérieure, à la hauteur de dos de patient. Cette barre, perfidement enveloppée de velours et que Pierrotin appelait un dossier, faisait le désespoir des voyageurs par la difficulté qu'on éprouvait à l'enlever et à la replacer. Si ce dossier donnait du mal à manier, il en causait encore bien plus aux épaules quand il était en place; mais quand on le laissait en travers de la voiture, il rendait l'entrée et la sortie également périlleuses, surtout pour les femmes. Quoique chaque banquette de ce cabriolet, au flanc courbé comme celui d'une femme grosse, ne dût contenir que trois voyageurs, on en voyait souvent huit serrés comme des harengs dans une tonne. Pierrotin prétendait que les voyageurs s'en trouvaient beaucoup mieux, car ils formaient alors une masse compacte, inébranlable; tandis que trois voyageurs se heurtaient perpétuellement et souvent risquaient d'abîmer leurs chapeaux contre la tête de son cabriolet, par les violents cahots de la route. Sur le devant de cette voiture, il existait une banquette de bois, le siége de Pierrotin, et où pouvaient tenir trois voyageurs, qui, placés là, prennent, comme on le sait, le nom de lapins. Par certains voyages, Pierrotin y plaçait quatre lapins, et s'asseyait alors en côté sur une espèce de boîte pratiquée au bas du cabriolet, pour donner un point d'appui aux pieds de ses lapins, et toujours pleine de paille ou de paquets qui ne craignaient rien. La caisse de ce coucou, peinte en jaune, était embellie dans sa partie supérieure par une bande d'un bleu de perruquier où se lisaient en lettres d'un blanc d'argent sur les côtés: L'Isle-Adam—Paris, et derrière: Service de l'Isle-Adam. Nos neveux seraient dans l'erreur s'ils pouvaient croire que cette voiture ne pouvait emmener que treize personnes, y compris Pierrotin: dans les grandes occasions, elle en admettait parfois trois autres dans un compartiment carré recouvert d'une bâche où s'empilaient les malles, les caisses et les paquets; mais le prudent Pierrotin n'y laissait monter que ses pratiques, et seulement à trois ou quatre cents pas de la Barrière. Ces habitants du poulailler, nom donné par les conducteurs à cette partie de la voiture, devaient descendre avant chaque village de la route où se trouvait un poste de gendarmerie. La surcharge interdite par les ordonnances concernant la sûreté des voyageurs était alors trop flagrante pour que le gendarme, essentiellement ami de Pierrotin, pût se dispenser de dresser procès-verbal de cette contravention. Ainsi le cabriolet de Pierrotin brouettait par certains samedis soir ou lundis matin, quinze voyageurs; mais alors, pour le traîner, il donnait à son gros cheval hors d'âge, appelé Rougeot, un compagnon dans la personne d'un cheval gros comme un poney, dont il disait un bien infini. Ce petit cheval était une jument nommée Bichette, elle mangeait peu, elle avait du feu, elle était infatigable, elle valait son pesant d'or.—«Ma femme ne la donnerait pas pour ce gros fainéant de Rougeot!» s'écriait Pierrotin.

La différence entre l'autre voiture et celle-ci consistait en ce que la seconde était montée sur quatre roues. Cette voiture, de construction bizarre, appelée la voiture à quatre roues, admettait dix-sept voyageurs, et n'en devait contenir que quatorze. Elle faisait un bruit si considérable, que souvent à l'Isle-Adam on disait: Voilà Pierrotin! quand il sortait de la forêt qui s'étale sur le coteau de la vallée. Elle était divisée en deux lobes, dont le premier, nommé l'intérieur, contenait six voyageurs sur deux banquettes, et le second, espèce de cabriolet ménagé sur le devant, s'appelait un coupé. Ce coupé fermait par un vitrage incommode et bizarre dont la description prendrait trop d'espace pour qu'il soit possible d'en parler. La voiture à quatre roues était surmontée d'une impériale à capote sous laquelle Pierrotin fourrait six voyageurs, et dont la clôture s'opérait par des rideaux de cuir. Pierrotin s'asseyait sur un siége presque invisible, ménagé dessous le vitrage du coupé.

Le messager de l'Isle-Adam ne payait les contributions auxquelles sont soumises les voitures publiques que sur son coucou présenté comme tenant six voyageurs, et il prenait un permis toutes les fois qu'il faisait rouler sa voiture à quatre roues. Ceci peut paraître extraordinaire aujourd'hui, mais dans ses commencements, l'impôt sur les voitures, assis avec une sorte de timidité, permit aux messagers ces petites tromperies qui les rendaient assez contents de faire la queue aux employés, selon un mot de leur vocabulaire. Insensiblement le Fisc affamé devint sévère, il força les voitures à ne plus rouler sans porter le double timbre qui maintenant annonce qu'elles sont jaugées et que leurs contributions sont payées. Tout a son temps d'innocence, même le Fisc; mais vers la fin de 1822, ce temps durait encore. Souvent l'été, la voiture à quatre roues et le cabriolet allaient de concert sur la route, emmenant trente-deux voyageurs, et Pierrotin ne payait de taxe que sur six. Dans ces jours fortunés, le convoi parti à quatre heures et demie du faubourg Saint-Denis arrivait bravement à dix heures du soir à l'Isle-Adam. Aussi, fier de son service, qui nécessitait un louage de chevaux extraordinaire, Pierrotin disait-il: «Nous avons joliment marché!» Pour pouvoir faire neuf lieues en cinq heures dans cet attirail, il supprimait alors les stations que les cochers font, sur cette route, à Saint-Brice, à Moisselles et à La Cave.

L'hôtel du Lion d'argent occupe un terrain d'une grande profondeur. Si sa façade n'a que trois ou quatre croisées sur le faubourg Saint-Denis, il comportait alors dans sa longue cour, au bout de laquelle sont les écuries, toute une maison plaquée contre la muraille d'une propriété mitoyenne. L'entrée formait comme un couloir sous les planchers duquel pouvaient stationner deux ou trois voitures. En 1822, le bureau de toutes les messageries logées au Lion d'argent était tenu par la femme de l'aubergiste, qui avait autant de livres que de services; elle prenait l'argent, inscrivait les noms, et mettait avec bonhomie les paquets dans l'immense cuisine de son auberge. Les voyageurs se contentaient de ce laisser-aller patriarcal. S'ils arrivaient trop tôt, ils s'asseyaient sous le manteau de la vaste cheminée, ou stationnaient sous le porche, ou se rendaient au café de l'Échiquier qui fait le coin d'une rue ainsi nommée, et parallèle à celle d'Enghien, de laquelle elle n'est séparée que par quelques maisons.

Dans les premiers jours de l'automne de cette année, par un samedi matin, Pierrotin était, les mains passées par les trous de sa blouse dans ses poches, sous la porte cochère du Lion d'argent, d'où se voyaient en enfilade la cuisine de l'auberge, et au delà la longue cour au bout de laquelle les écuries se dessinaient en noir. La diligence de Dammartin venait de sortir, et s'élançait lourdement à la suite des diligences Touchard. Il était plus de huit heures du matin. Sous l'énorme porche, au-dessus duquel se lit sur un long tableau: Hôtel du Lion d'argent, les garçons d'écurie et les facteurs des messageries regardaient les voitures accomplissant ce lancer qui trompe tant le voyageur, en lui faisant croire que les chevaux iront toujours ainsi.

—Faut-il atteler, bourgeois? dit à Pierrotin son garçon d'écurie quand il n'y eut plus rien à voir.

—Voilà huit heures et quart, et je ne me vois point de voyageurs, répondit Pierrotin. Où se fourrent-ils donc? Attelle tout de même. Avec cela qu'il n'y a point de paquets. Vingt-bon-Dieu! Il ne saura où mettre ses voyageurs ce soir, puisqu'il fait beau, et moi je n'en ai que quatre d'inscrits! V'là un beau venez-y-voir pour un samedi! C'est toujours comme ça quand il vous faut de l'argent! Quel métier de chien! qué chien de métier!

—Et si vous en aviez, où les mettriez-vous donc, vous n'avez que votre cabriolet? dit le facteur-valet d'écurie en essayant de calmer Pierrotin.

—Et ma nouvelle voiture donc? fit Pierrotin.

—Elle existe donc? demanda le gros Auvergnat, qui en souriant montra des palettes blanches et larges comme des amandes.

—Vieux propre à rien! elle roulera demain dimanche, et il nous faudra dix-huit voyageurs!

—Ah! dame! une belle voiture, ça chauffera la route, dit l'Auvergnat.

—Une voiture comme celle qui va sur Beaumont, quoi! toute flambante! elle est peinte en rouge et or à faire crever les Touchard de dépit! Il me faudra trois chevaux. J'ai trouvé le pareil à Rougeot, et Bichette ira crânement en arbalète. Allons, tiens, attelle, dit Pierrotin qui regardait du côté de la porte Saint-Denis en pressant du tabac dans son brûle-gueule, je vois là-bas une dame et un petit jeune homme avec des paquets sous le bras; ils cherchent le Lion d'argent, car ils ont fait la sourde oreille aux coucous. Tiens! tiens! il me semble reconnaître la dame pour une pratique!

—Vous êtes souvent arrivé plein après être parti à vide, lui dit son facteur.

—Mais point de paquets, répondit Pierrotin, qué sort!

Et Pierrotin s'assit sur une des deux énormes bornes qui garantissaient le pied des murs contre le choc des essieux; mais il s'assit d'un air inquiet et rêveur qui ne lui était pas habituel. Cette conversation, insignifiante en apparence, avait remué de cruels soucis cachés au fond du cœur de Pierrotin. Et qui pouvait troubler le cœur de Pierrotin, si ce n'est une belle voiture? Briller sur la route, lutter avec les Touchard, agrandir son service, emmener des voyageurs qui le complimenteraient sur les commodités dues au progrès de la carrosserie, au lieu d'avoir à entendre de perpétuels reproches sur ses sabots, telle était la louable ambition de Pierrotin. Or, le messager de l'Isle-Adam, entraîné par son désir de l'emporter sur son camarade, de l'amener peut-être un jour à lui laisser à lui seul le service de l'Isle-Adam, avait outrepassé ses forces. Il avait bien commandé la voiture chez Farry, Breilmann et Compagnie, les carrossiers qui venaient de substituer les ressorts carrés des Anglais aux cols de cygne et autres vieilles inventions françaises; mais ces défiants et durs fabricants ne voulaient livrer cette diligence que contre des écus. Peu flattés de construire une voiture difficile à placer si elle leur restait, ces sages négociants ne l'entreprirent qu'après un versement de deux mille francs opéré par Pierrotin. Pour satisfaire à la juste exigence des carrossiers, l'ambitieux messager avait épuisé toutes ses ressources et tout son crédit. Sa femme, son beau-père et ses amis s'étaient saignés. Cette superbe diligence, il était allé la voir la veille chez les peintres, elle ne demandait qu'à rouler; mais, pour la faire rouler le lendemain, il fallait accomplir le paiement. Or, il manquait mille francs à Pierrotin! Endetté pour ses loyers avec l'aubergiste, il n'avait osé lui demander cette somme. Faute de mille francs, il s'exposait à perdre les deux mille francs donnés d'avance, sans compter cinq cents francs, prix du nouveau Rougeot, et trois cents francs de harnais neufs pour lesquels il avait obtenu trois mois de crédit. Et poussé par la rage du désespoir et par la folie de l'amour-propre, il venait d'affirmer que sa nouvelle voiture roulerait demain dimanche. En donnant quinze cents francs sur deux mille cinq cents, il espérait que les carrossiers attendris lui livreraient la voiture; mais il s'écria tout haut, après trois minutes de méditation:—Non, c'est des chiens finis! des vrais carcans.—Si je m'adressais à monsieur Moreau, le régisseur de Presles, lui qui est si bon homme? se dit-il frappé d'une nouvelle idée, il me prendrait peut-être mon billet à six mois.

En ce moment, un valet sans livrée, chargé d'une malle de cuir, et venu de l'établissement Touchard où il n'avait pas trouvé de place pour le départ de Chambly à une heure après midi, dit au messager:—Est-ce vous qu'êtes Pierrotin?

—Après? dit Pierrotin.

—Si vous pouvez attendre un petit quart d'heure, vous emmènerez mon maître; sinon je remporte sa malle, et il en sera quitte pour aller à cheval, quoique depuis longtemps il en ait perdu l'habitude.

—J'attendrai deux, trois quarts d'heure et le pouce, mon garçon, dit Pierrotin en lorgnant la jolie petite malle de cuir bien attachée et fermant par une serrure de cuivre armoriée.

—Eh bien! voilà, dit le valet en se débarrassant l'épaule de la malle que Pierrotin souleva, pesa, regarda.

—Tiens, dit le messager à son facteur, enveloppe-la de foin doux, et place-la dans le coffre de derrière. Il n'y a point de nom dessus, ajouta-t-il.

—Il y a les armes de monseigneur, répondit le valet.

—Monseigneur? plus que çà d'or! Venez donc prendre un petit verre, dit Pierrotin en clignotant et allant vers le café de l'Échiquier où il amena le valet.—Garçon, deux absinthes! cria-t-il en entrant... Qui donc est votre maître, et où va-t-il? Je ne vous ai jamais vu, demanda Pierrotin au domestique en trinquant.

—Il y a de bonnes raisons pour cela, reprit le valet de pied. Mon maître ne va pas une fois par an chez vous, et il y va toujours en équipage. Il aime mieux la vallée d'Orge, où il a le plus beau parc des environs de Paris, un vrai Versailles, une terre de famille, il en porte le nom. Ne connaissez-vous pas monsieur Moreau?

—L'intendant de Presles, dit Pierrotin.

—Eh bien! monsieur le comte va passer deux jours à Presles.

—Ah! je vais mener le comte de Sérisy, s'écria le messager.

—Oui, mon gars, rien que cela. Mais attention! il y a une consigne. Si vous avez des gens du pays dans votre voiture, ne nommez pas monsieur le comte, il veut voyager en cognito, et m'a recommandé de vous le dire en vous annonçant un bon pourboire.

—Ah! ce voyage en cachemite aurait-il par hasard rapport à l'affaire que le père Léger, fermier des Moulineaux, est venu conclure?

—Je ne sais pas, reprit le valet; mais le torchon brûle. Hier au soir, je suis allé donner l'ordre à l'écurie de tenir prête, à sept heures du matin, la voiture à la Daumont, pour aller à Presles; mais à sept heures, Sa Seigneurie l'a décommandée. Augustin, le valet de chambre, attribue ce changement à la visite d'une dame qui lui a eu l'air d'être venue du pays.

—Est-ce qu'on aurait dit quelque chose sur le compte de monsieur Moreau! le plus brave homme, le plus honnête homme, le roi des hommes, quoi! Il aurait pu gagner bien plus d'argent qu'il n'en a, s'il l'avait voulu, allez!...

—Il a eu tort alors, reprit le valet sentencieusement.

—Monsieur de Sérisy va donc enfin habiter Presles, puisqu'on a meublé, réparé le château? demanda Pierrotin après une pause. Est-ce vrai qu'on y a déjà dépensé deux cent mille francs?

—Si nous avions, vous ou moi, ce qu'on a dépensé de plus, nous serions bourgeois. Si madame la comtesse y va, ah! dame, les Moreau n'y auront plus leurs aises, dit le valet d'un air mystérieux.

—Brave homme, monsieur Moreau! reprit Pierrotin qui pensait toujours à demander ses mille francs au régisseur, un homme qui fait travailler, qui ne marchande pas trop l'ouvrage, et qui tire toute la valeur de la terre, et pour son maître encore! Brave homme! il vient souvent à Paris, il prend toujours ma voiture, il me donne un bon pourboire, et il vous a toujours un tas de commissions pour Paris. C'est trois ou quatre paquets par jour, tant pour monsieur que pour madame; enfin, un mémoire de cinquante francs par mois, rien qu'en commissions. Si madame fait un peu sa quelqu'une, elle aime bien ses enfants, c'est moi qui vas les lui chercher au collége et qui les y reconduis. Chaque fois elle me donne cent sous, une grande magni-magnon ne ferait pas mieux. Oh! toutes les fois que j'ai quelqu'un de chez eux ou pour eux, je pousse jusqu'à la grille du château... Ça se doit, pas vrai?

—On dit que monsieur Moreau n'avait pas mille écus vaillant quand monsieur le comte l'a mis régisseur à Presles? dit le valet.

—Mais depuis 1806, en dix-sept ans, cet homme aurait fait quelque chose! répliqua Pierrotin.

—C'est vrai, dit le valet en hochant la tête. Après ça, les maîtres sont bien ridicules, et j'espère pour Moreau qu'il a fait son beurre.

—Je suis souvent allé vous porter des bourriches, dit Pierrotin, à votre hôtel, rue de la Chaussée-d'Antin, et je n'ai jamais évu la valiscence de voir ni monsieur ni madame.

—Monsieur le comte est un bon homme, dit confidentiellement le valet; mais s'il réclame votre discrétion pour assurer son cognito, il doit y avoir du grabuge: du moins, voilà ce que nous pensons à l'hôtel; car, pourquoi décommander la Daumont? pourquoi voyager par un coucou? Un pair de France n'a-t-il pas le moyen de prendre un cabriolet de remise?

—Un cabriolet est capable de lui demander quarante francs pour aller et venir; car apprenez que cette route-là, si vous ne la connaissez pas, est faite pour les écureuils. Oh! toujours monter et descendre, dit Pierrotin. Pair de France ou bourgeois, tout le monde est bien regardant à ses pièces! Si ce voyage concernait monsieur Moreau... mon Dieu, cela me vexerait-il, s'il lui arrivait malheur! Vingt-bon-Dieu! ne pourrait-on pas trouver un moyen de le prévenir? car c'est un vrai brave homme, un brave homme fini, le roi des hommes, quoi!...

—Bah! monsieur le comte l'aime beaucoup, monsieur Moreau! dit le valet. Mais, tenez, si vous voulez que je vous donne un bon conseil: chacun pour soi. Nous avons bien assez à faire de nous occuper de nous-mêmes. Faites ce qu'on vous demande, et d'autant plus qu'il ne faut pas se jouer à Sa Seigneurie. Puis, pour tout dire, le comte est généreux. Si vous l'obligez de ça, dit le valet en montrant l'ongle d'un de ses doigts, il vous le rend grand comme ça, reprit-il en allongeant le bras.

Cette judicieuse réflexion et surtout l'image eurent pour effet, venant d'un homme aussi haut placé que le second valet de chambre du comte de Sérisy, de refroidir le zèle de Pierrotin pour le régisseur de la terre de Presles.

—Allons, adieu, monsieur Pierrotin, dit le valet.

Un coup d'œil rapidement jeté sur la vie du comte de Sérisy et sur celle de son régisseur est ici nécessaire pour bien comprendre le petit drame qui devait se passer dans la voiture à Pierrotin.

Monsieur Hugret de Sérisy descend en ligne directe du fameux président Hugret, anobli sous François Ier. Cette famille porte parti d'or et de sable à un orle de l'un à l'autre et deux losanges de l'un en l'autre, avec: I, SEMPER MELIUS ERIS, devise qui, non moins que les deux dévidoirs pris pour supports, prouve la modestie des familles bourgeoises au temps où les Ordres se tenaient à leur place dans l'État, et la naïveté de nos anciennes mœurs par le calembour de Eris, qui, combiné avec l'I du commencement et l'S final de melius, représente le nom (Sérisy) de la terre érigée en comté. Le père du comte était Premier Président d'un Parlement avant la Révolution. Quant à lui, déjà Conseiller d'État au Grand-Conseil, en 1787, à l'âge de vingt-deux ans, il s'y fit remarquer par de très beaux rapports sur des affaires délicates. Il n'émigra point pendant la Révolution, il la passa dans sa terre de Sérisy, d'Arpajon, où le respect qu'on portait à son père le préserva de tout malheur. Après avoir passé quelques années à soigner le président de Sérisy, qu'il perdit en 1794, il fut élu vers cette époque au Conseil des Cinq-Cents, et accepta ces fonctions législatives pour distraire sa douleur. Au Dix-Huit Brumaire, monsieur de Sérisy fut, comme toutes les vieilles familles parlementaires, l'objet des coquetteries du Premier Consul, qui le plaça dans le Conseil d'État et lui donna l'une des administrations les plus désorganisées à reconstituer. Le rejeton de cette famille historique devint l'un des rouages les plus actifs de la grande et magnifique organisation due à Napoléon. Aussi le Conseiller d'État quitta-t-il bientôt son administration pour un Ministère. Créé comte et sénateur par l'Empereur, il eut successivement le proconsulat de deux différents royaumes. En 1806, à quarante ans, le sénateur épousa la sœur du ci-devant marquis de Ronquerolles, veuve à vingt ans de Gaubert, un des plus illustres généraux républicains, et son héritière. Ce mariage, convenable comme noblesse, doubla la fortune déjà considérable du comte de Sérisy qui devint beau-frère du ci-devant marquis de Rouvre, nommé comte et chambellan par l'Empereur. En 1814, fatigué de travaux constants, monsieur de Sérisy, dont la santé délabrée exigeait du repos, résigna tous ses emplois, quitta le gouvernement à la tête duquel l'Empereur l'avait mis, et vint à Paris où Napoléon, forcé par l'évidence, lui rendit justice. Ce maître infatigable, qui ne croyait pas à la fatigue chez autrui, prit d'abord la nécessité dans laquelle se trouvait le comte de Sérisy pour une défection. Quoique le sénateur ne fût point en disgrâce, il passa pour avoir eu à se plaindre de Napoléon. Aussi, quand les Bourbons revinrent, Louis XVIII, en qui monsieur de Sérisy reconnut son souverain légitime, accorda-t-il au sénateur, devenu pair de France, une grande confiance en le chargeant de ses affaires privées, et le nommant Ministre d'État. Au 20 mars, monsieur de Sérisy n'alla point à Gand, il prévint Napoléon qu'il restait fidèle à la maison de Bourbon, il n'accepta point la pairie pendant les Cent-Jours, et passa ce règne si court dans sa terre de Sérisy. Après la seconde chute de l'Empereur, il redevint naturellement membre du Conseil privé, fut nommé Vice-président du Conseil d'État et liquidateur, pour le compte de la France, dans le règlement des indemnités demandées par les puissances étrangères. Sans faste personnel, sans ambition même, il possédait une grande influence dans les affaires publiques. Rien ne se faisait d'important en politique sans qu'il fût consulté; mais il n'allait jamais à la cour et se montrait peu dans ses propres salons. Cette noble existence, vouée d'abord au travail, avait fini par devenir un travail continuel. Le comte se levait dès quatre heures du matin en toute saison, travaillait jusqu'à midi, vaquait à ses fonctions de pair de France ou de Vice-président du Conseil d'État, et se couchait à neuf heures. Pour reconnaître tant de travaux, le roi l'avait fait chevalier de ses Ordres. Monsieur de Sérisy était depuis longtemps Grand-Croix de la Légion-d'Honneur; il avait l'ordre de la Toison-d'Or, l'ordre de Saint-André de Russie, celui de l'Aigle de Prusse, enfin presque tous les ordres des cours d'Europe. Personne n'était moins aperçu ni plus utile que lui dans le monde politique. On comprend que les honneurs, le tapage de la faveur, les succès du monde, étaient indifférents à un homme de cette trempe. Mais personne, excepté les prêtres, n'arrive à une pareille vie sans de graves motifs. Cette conduite énigmatique avait son mot, un mot cruel. Amoureux de sa femme avant de l'épouser, cette passion avait résisté chez le comte à tous les malheurs intimes de son mariage avec une veuve, toujours maîtresse d'elle-même avant comme après sa seconde union, et qui jouissait d'autant plus de sa liberté, que monsieur de Sérisy avait pour elle l'indulgence d'une mère pour un enfant gâté. Ses constants travaux lui servaient de bouclier contre des chagrins de cœur ensevelis avec ce soin que savent prendre les hommes politiques pour de tels secrets. Il comprenait d'ailleurs combien eût été ridicule sa jalousie aux yeux du monde qui n'eût guère admis une passion conjugale chez un vieil administrateur. Comment, dès les premiers jours de son mariage, fut-il fasciné par sa femme? Comment souffrit-il d'abord sans se venger? Comment n'osa-t-il plus se venger? Comment laissa-t-il le temps s'écouler, abusé par l'espérance? par quels moyens une femme jeune, jolie et spirituelle l'avait-elle mis en servage? La réponse à toutes ces questions exigerait une longue histoire qui nuirait au sujet de cette scène, et que, sinon les hommes, du moins les femmes pourront entrevoir. Remarquons cependant que les immenses travaux et les chagrins du comte avaient contribué malheureusement à le priver des avantages nécessaires à un homme pour lutter contre de dangereuses comparaisons. Aussi le plus affreux des malheurs secrets du comte était-il d'avoir donné raison aux répugnances de sa femme par une maladie uniquement due à ses excès de travail. Bon, et même excellent pour la comtesse, il la laissait maîtresse chez elle; elle recevait tout Paris, elle allait à la campagne, elle en revenait, absolument comme si elle eût été veuve; il veillait à sa fortune et fournissait à son luxe, comme l'eût fait un intendant. La comtesse avait pour son mari la plus grande estime, elle aimait même sa tournure d'esprit; elle savait le rendre heureux par son approbation: aussi faisait-elle tout ce qu'elle voulait de ce pauvre homme en venant causer une heure avec lui. Comme les grands seigneurs d'autrefois, le comte protégeait si bien sa femme, que porter atteinte à sa considération eût été lui faire une injure impardonnable. Le monde admirait beaucoup ce caractère, et madame de Sérisy devait immensément à son mari. Toute autre femme, quand même elle eût appartenu à une famille aussi distinguée que celle des Ronquerolles, aurait pu se voir à jamais perdue. La comtesse était fort ingrate, mais ingrate avec charme. Elle jetait de temps en temps du baume sur les blessures du comte.

Expliquons maintenant le sujet du brusque voyage et de l'incognito du ministre.

Un riche fermier de Beaumont-sur-Oise, nommé Léger, exploitait une ferme dont toutes les pièces faisaient enclave dans les terres du comte, et qui gâtait sa magnifique propriété de Presles. Cette ferme appartenait à un bourgeois de Beaumont-sur-Oise, appelé Margueron. Le bail fait à Léger en 1799, moment où les progrès de l'agriculture ne pouvaient se prévoir, était sur le point de finir, et le propriétaire refusa les offres de Léger pour un nouveau bail. Depuis longtemps monsieur de Sérisy, qui souhaitait se débarrasser des ennuis et des contestations que causent les enclaves, avait conçu l'espoir d'acheter cette ferme en apprenant que toute l'ambition de monsieur Margueron était de faire nommer son fils unique, alors simple percepteur, receveur particulier des finances à Senlis. Moreau signalait à son patron un dangereux adversaire dans la personne du père Léger. Le fermier, qui savait combien il pouvait vendre cher en détail cette ferme au comte, était capable d'en donner assez d'argent pour surpasser l'avantage que la recette particulière offrirait à Margueron fils. Deux jours auparavant, le comte, pressé d'en finir, avait appelé son notaire, Alexandre Crottat, et Derville, son avoué, pour examiner les circonstances de cette affaire. Quoique Derville et Crottat missent en doute le zèle du régisseur, dont une lettre inquiétante avait provoqué cette consultation, le comte défendit Moreau, qui, dit-il, le servait fidèlement depuis dix-sept ans.—«Eh bien! avait répondu Derville, je conseille à Votre Seigneurie d'aller elle-même à Presles, et d'inviter à dîner ce Margueron. Crottat y enverra son premier clerc avec un acte de vente tout prêt, en laissant en blanc les pages ou les lignes nécessaires aux désignations de terrain ou aux titres. Enfin, que Votre Excellence se munisse au besoin d'une partie du prix en un bon sur la Banque, et n'oublie pas la nomination du fils à la Recette de Senlis. Si vous ne terminez pas en un moment, la ferme vous échappera! Vous ignorez, monsieur le comte, les roueries des paysans. De paysan à diplomate, le diplomate succombe.» Crottat appuya cet avis, que, d'après la confidence du valet à Pierrotin, le pair de France avait sans doute adopté. La veille, le comte avait envoyé par la diligence de Beaumont un mot à Moreau pour lui dire d'inviter à dîner Margueron, afin de terminer l'affaire des Moulineaux. Avant cette affaire, le comte avait ordonné de restaurer les appartements de Presles, et, depuis un an, monsieur Grindot, un architecte à la mode, y faisait un voyage par semaine. Or, tout en concluant son acquisition, monsieur de Sérisy voulait examiner en même temps les travaux et l'effet des nouveaux ameublements. Il comptait faire une surprise à sa femme en l'amenant à Presles, et mettait de l'amour-propre à la restauration de ce château. Quel événement était-il survenu pour que le comte, qui la veille allait ostensiblement à Presles, voulût s'y rendre incognito dans la voiture de Pierrotin?

Ici, quelques mots sur la vie du régisseur deviennent indispensables.

Moreau, le régisseur de la terre de Presles, était le fils d'un procureur de province, devenu à la Révolution procureur-syndic à Versailles. En cette qualité, Moreau père avait presque sauvé les biens et la vie de messieurs de Sérisy père et fils. Ce citoyen Moreau appartenait au parti Danton; Robespierre, implacable dans ses haines, le poursuivit, finit par le découvrir et le fit périr à Versailles. Moreau fils, héritier des doctrines et des amitiés de son père, trempa dans une des conjurations faites contre le Premier Consul à son avénement au pouvoir. En ce temps, monsieur de Sérisy, jaloux d'acquitter sa dette de reconnaissance, fit évader à temps Moreau, qui fut condamné à mort; puis il demanda sa grâce en 1804, l'obtint, lui offrit d'abord une place dans ses bureaux, et définitivement le prit pour secrétaire en lui donnant la direction de ses affaires privées. Quelque temps après le mariage de son protecteur, Moreau devint amoureux d'une femme de chambre de la comtesse et l'épousa. Pour éviter les désagréments de la fausse position où le mettait cette union, dont plus d'un exemple se rencontrait à la cour impériale, il demanda la régie de la terre de Presles où sa femme pourrait faire la dame, et où dans ce petit pays ils n'éprouveraient ni l'un ni l'autre aucune souffrance d'amour-propre. Le comte avait besoin à Presles d'un homme dévoué, car sa femme préférait l'habitation de la terre de Sérisy, qui n'est qu'à cinq lieues de Paris. Depuis trois ou quatre ans, Moreau possédait la clef de ses affaires, il était intelligent; car, avant la Révolution, il avait étudié la chicane dans l'Étude de son père; monsieur de Sérisy lui dit alors:—Vous ne ferez pas fortune, vous vous êtes cassé le cou; mais vous serez heureux, car je me charge de votre bonheur. En effet, le comte donna mille écus d'appointements fixes à Moreau; et l'habitation d'un joli pavillon au bout des communs; il lui accorda de plus tant de cordes à prendre dans les coupes de bois pour son chauffage, tant d'avoine, de paille et de foin pour deux chevaux, et des droits sur les redevances en nature. Un Sous-Préfet n'a pas de si beaux appointements. Pendant les huit premières années de sa gestion, le régisseur administra Presles consciencieusement; il s'y intéressa. Le comte, en y venant examiner le domaine, décider les acquisitions ou approuver les travaux, frappé de la loyauté de Moreau, lui témoigna sa satisfaction par d'amples gratifications. Mais lorsque Moreau se vit père d'une fille, son troisième enfant, il s'était si bien établi dans toutes ses aises à Presles, qu'il ne tint plus compte à monsieur de Sérisy de tant d'avantages exorbitants. Aussi, vers 1816, le régisseur, qui jusque-là n'avait pris que ses aises à Presles, accepta-t-il volontiers d'un marchand de bois une somme de vingt-cinq mille francs pour lui faire conclure, avec augmentation d'ailleurs, un bail d'exploitation des bois dépendants de la terre de Presles, pour douze ans. Moreau se raisonna: il n'aurait pas de retraite, il était père de famille, le comte lui devait bien cette somme pour dix ans bientôt d'administration; puis, déjà légitime possesseur de soixante mille francs d'économies, s'il y joignait cette somme, il pouvait acheter une ferme de cent vingt mille francs sur le territoire de Champagne, commune située au-dessus de l'Isle-Adam, sur la rive droite de l'Oise. Les événements politiques empêchèrent le comte et les gens du pays de remarquer ce placement fait au nom de madame Moreau, qui passa pour avoir hérité d'une vieille grand'tante, dans son pays, à Saint-Lô. Dès que le régisseur eut goûté au fruit délicieux de la Propriété, sa conduite resta toujours la plus probe du monde en apparence; mais il ne perdit plus une seule occasion d'augmenter sa fortune clandestine, et l'intérêt de ses trois enfants lui servit d'émollient pour éteindre les ardeurs de sa probité; néanmoins il faut lui rendre cette justice, que s'il accepta des pots-de-vin, s'il eut soin de lui dans les marchés, s'il poussa ses droits jusqu'à l'abus, aux termes du Code il restait honnête homme, et aucune preuve n'eût pu justifier une accusation portée contre lui. Selon la jurisprudence des moins voleuses cuisinières de Paris, il partageait entre le comte et lui les profits dus à son savoir-faire. Cette manière d'arrondir sa fortune était un cas de conscience, voilà tout. Actif, entendant bien les intérêts du comte, Moreau guettait avec d'autant plus de soin les occasions de procurer de bonnes acquisitions, qu'il y gagnait toujours un large présent. Presles rapportait soixante-douze mille francs en sac. Aussi le mot du pays, à dix lieues à la ronde, était-il:—«Monsieur de Sérisy a dans Moreau un second lui-même!» En homme prudent, Moreau plaçait, depuis 1817, chaque année ses bénéfices et ses appointements sur le Grand-Livre, en arrondissant sa pelote dans le plus profond secret. Il avait refusé des affaires en se disant sans argent, et il faisait si bien le pauvre auprès du comte, qu'il avait obtenu deux bourses entières pour ses enfants au Collége Henri IV. En ce moment, Moreau possédait cent vingt mille francs de capital placés dans le Tiers Consolidé, devenu le cinq pour cent et qui montait dès ce temps à quatre-vingts francs. Ces cent vingt mille francs inconnus, et sa ferme de Champagne augmentée par des acquisitions, lui faisaient une fortune d'environ deux cent quatre-vingt mille francs, donnant seize mille francs de rente.

Telle était la situation du régisseur au moment où le comte voulut acheter la ferme des Moulineaux dont la possession était indispensable à sa tranquillité. Cette ferme consistait en quatre-vingt-seize pièces de terre bordant, jouxtant, longeant les terres de Presles, et souvent enclavées comme des cases dans un jeu de dames, sans compter les haies mitoyennes et des fossés de séparation où naissaient les plus ennuyeuses discussions à propos d'un arbre à couper, quand la propriété s'en trouvait contestable. Tout autre qu'un ministre d'État aurait eu vingt procès par an au sujet des Moulineaux. Le père Léger ne voulait acheter la ferme que pour la revendre au comte. Afin de parvenir plus sûrement à gagner les trente ou quarante mille francs, objet de ses désirs, le fermier avait depuis longtemps essayé de s'entendre avec Moreau. Poussé par les circonstances, trois jours auparavant ce samedi critique, au milieu des champs, le père Léger avait démontré clairement au régisseur qu'il pouvait faire placer au comte de Sérisy de l'argent à deux et demi pour cent net en terres de convenance, c'est-à-dire avoir, comme toujours, l'air de servir son patron, tout en y trouvant un secret bénéfice de quarante mille francs qu'il lui offrit.—«Ma foi, avait dit le soir en se couchant le régisseur à sa femme, si je tire de l'affaire des Moulineaux cinquante mille francs, car monsieur m'en donnera bien dix mille, nous nous retirerons à l'Isle-Adam dans le pavillon de Nogent.» Ce pavillon est une charmante propriété jadis bâtie par le prince de Conti pour une dame, et où toutes les recherches avaient été prodiguées.—«Ça me plairait, lui avait répondu sa femme. Le Hollandais qui est venu s'y établir l'a très bien restauré, et il nous le laissera pour trente mille francs, puisqu'il est forcé de retourner aux Indes.—Nous serons à deux pas de Champagne, avait repris Moreau. J'ai l'espoir d'acheter pour cent mille francs la ferme et le moulin de Mours. Nous aurions ainsi dix mille livres de rente en terres, une des plus délicieuses habitations de la vallée, à deux pas de nos biens, et il nous resterait environ six mille livres de rente sur le Grand-Livre.—Mais pourquoi ne demanderais-tu pas la place de Juge de paix à l'Isle-Adam? nous y aurions de l'influence et quinze cents francs de plus.—Oh! j'y ai bien pensé.» Dans ces dispositions, en apprenant que son maître voulait venir à Presles et lui disait d'inviter Margueron à dîner pour samedi, Moreau s'était hâté d'envoyer un exprès qui remit au premier valet de chambre du comte une lettre à une heure trop avancée de la soirée pour que monsieur de Sérisy pût en prendre connaissance; mais Augustin la posa sur le bureau, selon son habitude en pareil cas. Dans cette lettre, Moreau priait le comte de ne pas se déranger et de se fier à son zèle. Or, selon lui, Margueron ne voulait plus vendre en bloc et parlait de diviser les Moulineaux en quatre-vingt-seize lots; il fallait lui faire abandonner cette idée, et peut-être, disait le régisseur, arriver à prendre un prête-nom.

Tout le monde a ses ennemis. Or, le régisseur et sa femme avaient froissé, à Presles, un officier en retraite, appelé monsieur de Reybert, et sa femme. De coups de langue en coups d'épingle, on en était arrivé aux coups de poignard. Monsieur de Reybert ne respirait que vengeance, il voulait faire perdre à Moreau sa place et devenir son successeur. Ces deux idées sont jumelles. Aussi la conduite du régisseur, épiée pendant deux ans, n'avait-elle plus de secrets pour les Reybert. En même temps que Moreau dépêchait son exprès au comte de Sérisy, Reybert envoyait sa femme à Paris. Madame de Reybert demanda si instamment à parler au comte, que, renvoyée à neuf heures du soir, moment où le comte se couchait, elle fut introduite le lendemain matin, à sept heures, chez Sa Seigneurie.—«Monseigneur, avait-elle dit au Ministre d'État, nous sommes incapables, mon mari et moi, d'écrire des lettres anonymes. Je suis madame de Reybert, née de Corroy. Mon mari n'a que six cents francs de retraite et nous vivons à Presles, où votre régisseur nous fait avanies sur avanies, quoique nous soyons des gens comme il faut. Monsieur de Reybert, qui n'est pas un intrigant, tant s'en faut! s'est retiré capitaine d'artillerie en 1816, après avoir servi pendant vingt-cinq ans, toujours loin de l'Empereur, monsieur le comte! Et vous devez savoir combien les militaires qui ne se trouvaient pas sous les yeux du maître avançaient difficilement; sans compter que la probité, la franchise de monsieur de Reybert déplaisaient à ses chefs. Mon mari n'a pas cessé, depuis trois ans, d'étudier votre intendant dans le dessein de lui faire perdre sa place. Vous le voyez, nous sommes francs. Moreau nous a rendus ses ennemis, nous l'avons surveillé. Je viens donc vous dire que vous êtes joué dans l'affaire des Moulineaux. On veut vous prendre cent mille francs qui seront partagés entre le notaire, Léger et Moreau. Vous avez dit d'inviter Margueron, vous comptez aller à Presles demain; mais Margueron fera le malade, et Léger compte si bien avoir la ferme qu'il est venu réaliser ses valeurs à Paris. Si nous vous avons éclairé, si vous voulez un régisseur probe, vous prendrez mon mari; quoique noble, il vous servira comme il a servi l'État. Votre intendant a deux cent cinquante mille francs de fortune, il ne sera pas à plaindre.» Le comte avait remercié froidement madame de Reybert, et lui avait alors donné de l'eau bénite de cour, car il méprisait la délation; mais, en se rappelant tous les soupçons de Derville, il fut intérieurement ébranlé; puis tout à coup il avait aperçu la lettre de son régisseur; il l'avait lue, et, dans les assurances de dévouement, dans les respectueux reproches qu'il recevait à propos de la défiance que supposait cette envie de traiter l'affaire par lui-même, il avait deviné la vérité sur Moreau.—La corruption est venue avec la fortune, comme toujours! se dit-il. Le comte avait alors fait à madame de Reybert des questions moins pour obtenir des détails que pour se donner le temps de l'observer, et il avait écrit à son notaire un petit mot pour lui dire de ne plus envoyer son premier clerc à Presles, mais d'y venir lui-même pour dîner.—«Si monsieur le comte, avait dit madame de Reybert en terminant, m'a jugée défavorablement sur la démarche que je me suis permise à l'insu de monsieur de Reybert, il doit être maintenant convaincu que nous avons obtenu ces renseignements sur son régisseur de la manière la plus naturelle: la conscience la plus timorée n'y saurait trouver rien à redire.» Madame de Reybert, née de Corroy, se tenait droit comme un piquet. Elle avait offert aux investigations rapides du comte une figure trouée comme une écumoire par la petite vérole, une taille plate et sèche, deux yeux ardents et clairs, des boucles blondes aplaties sur un front soucieux, une capote de taffetas vert passée, doublée de rose, une robe blanche à pois violets, des souliers de peau. Le comte avait reconnu en elle la femme du capitaine pauvre, quelque puritaine abonnée au Courrier français, ardente de vertu, mais sensible au bien-être d'une place, et l'ayant convoitée.—«Vous dites six cents francs de retraite, avait répondu le comte en se répondant à lui-même au lieu de répondre à ce que venait de raconter madame de Reybert.—Oui, monsieur le comte.—Vous êtes née de Corroy?—Oui, monsieur, une famille noble du pays Messin, le pays de mon mari.—Dans quel régiment servait monsieur de Reybert?—Dans le 7e régiment d'artillerie.—Bien!» avait répondu le comte en écrivant le numéro du régiment. Il avait pensé pouvoir donner la régie de sa terre à un ancien officier, sur le compte duquel il obtiendrait au Ministère de la Guerre les renseignements les plus exacts.—«Madame, avait-il repris en sonnant son valet de chambre, retournez à Presles avec mon notaire qui trouvera moyen d'y venir pour dîner, et à qui je vous ai recommandée; voici son adresse. Je vais moi-même en secret à Presles, et ferai dire à monsieur de Reybert de me parler...» Ainsi la nouvelle du voyage de monsieur de Sérisy par la voiture publique et la recommandation de taire le nom du comte n'alarmaient pas à faux le messager, il pressentait le danger près de fondre sur une de ses meilleures pratiques.

En sortant du café de l'Échiquier, Pierrotin aperçut à la porte du Lion d'argent la femme et le jeune homme en qui sa perspicacité lui avait fait reconnaître des chalands; car la dame, le cou tendu, le visage inquiet, le cherchait évidemment. Cette dame, vêtue d'une robe de soie noire reteinte, d'un chapeau de couleur carmélite, et d'un vieux cachemire français, chaussée en bas de filoselle et de souliers de peau de chèvre, tenait à la main un cabas de paille et un parapluie bleu de roi. Cette femme, autrefois belle, paraissait âgée d'environ quarante ans; mais ses yeux bleus, dénués de la flamme qu'y met le bonheur, annonçaient qu'elle avait depuis longtemps renoncé au monde. Aussi sa mise, autant que sa tournure, indiquait-elle une mère entièrement vouée à son ménage et à son fils. Si les brides du chapeau étaient fanées, la forme datait de plus de trois ans. Le châle tenait par une aiguille cassée, convertie en épingle au moyen d'une boule de cire à cacheter. L'inconnue attendait impatiemment Pierrotin pour lui recommander ce fils qui sans doute voyageait seul pour la première fois, et qu'elle avait accompagné jusqu'à la voiture, autant par défiance que par amour maternel. Cette mère était en quelque sorte complétée par son fils; de même que, sans la mère, le fils n'eût pas été si bien compris. Si la mère se condamnait à laisser voir des gants reprisés, le fils portait une redingote olive dont les manches un peu courtes au poignet annonçaient qu'il grandirait encore, comme les adultes de dix-huit à dix-neuf ans. Le pantalon bleu, raccommodé par la mère, offrait aux regards un fond neuf, quand la redingote avait la méchanceté de s'entr'ouvrir par derrière.

—Ne tourmente donc pas tes gants ainsi, tu les flétris d'autant, disait-elle quand Pierrotin se montra.—Vous êtes le conducteur... Ah! mais c'est vous, Pierrotin? reprit-elle en laissant son fils pour un moment et emmenant le voiturier à deux pas.

—Ça va bien, madame Clapart? répondit le messager dont la figure eut un air qui peignit à la fois du respect et de la familiarité.

—Oui, Pierrotin. Ayez bien soin de mon Oscar, il va seul pour la première fois.

—Oh! s'il va seul chez monsieur Moreau?... s'écria le voiturier pour savoir si le jeune homme y allait effectivement.

—Oui, répondit la mère.

—Madame Moreau le veut donc bien? reprit Pierrotin d'un petit air finaud.

—Hélas! dit la mère, ce ne sera pas tout roses pour lui, pauvre enfant; mais son avenir exige impérieusement ce voyage.

Cette réponse frappa Pierrotin, qui hésitait à confier ses craintes sur le régisseur à madame Clapart, de même qu'elle n'osait nuire à son fils en faisant à Pierrotin certaines recommandations qui eussent transformé le conducteur en mentor. Pendant cette délibération mutuelle, qui se traduisit par quelques phrases sur le temps, sur la route, sur les stations du voyage, il n'est pas inutile d'expliquer quels liens rattachaient madame Pierrotin à madame Clapart, et autorisaient les deux mots confidentiels qu'ils venaient d'échanger. Souvent, c'est-à-dire trois ou quatre fois par mois, Pierrotin trouvait à La Cave, à son passage quand il allait à Paris, le régisseur qui faisait signe à un jardinier en voyant venir la voiture. Le jardinier aidait alors Pierrotin à charger un ou deux paniers pleins de fruits ou de légumes selon la saison, de poulets, d'œufs, de beurre, de gibier. Le régisseur payait toujours la commission à Pierrotin en lui donnant l'argent nécessaire pour acquitter les droits à la barrière, si l'envoi contenait des choses sujettes à l'Octroi. Jamais ces paniers, ces bourriches, ces paquets ne portaient de suscription. Une première fois, qui avait servi pour toutes, le régisseur avait indiqué de vive voix le domicile de madame Clapart au discret voiturier, en le priant de ne jamais confier à d'autres ce précieux message. Pierrotin, rêvant une intrigue entre quelque charmante fille et le régisseur, était allé rue de la Cerisaie, 7, dans le quartier de l'Arsenal, où il avait vu la madame Clapart qui vient de vous être pourtraite, au lieu de la belle et jeune créature qu'il s'attendait à y trouver. Les messagers sont appelés par leur état à pénétrer dans beaucoup d'intérieurs et dans bien des secrets; mais le hasard social, cette sous-providence, ayant voulu qu'ils fussent sans éducation ou dénués du talent d'observation, il s'ensuit qu'ils ne sont pas dangereux. Néanmoins, après quelques mois, Pierrotin ne savait comment expliquer les relations de madame Clapart et de monsieur Moreau, sur ce qu'il lui fut permis d'entrevoir dans le ménage de la rue de la Cerisaie. Quoique les loyers ne fussent pas chers à cette époque dans le quartier de l'Arsenal, madame Clapart était logée au troisième étage, au fond d'une cour, dans une maison qui jadis fut l'hôtel de quelque grand seigneur, au temps où la haute noblesse du royaume demeurait sur l'ancien emplacement du palais des Tournelles et de l'hôtel Saint-Paul. Vers la fin du seizième siècle, les grandes familles se partagèrent ces vastes espaces, autrefois occupés par les jardins du palais de nos rois, ainsi que l'indiquent les noms des rues de la Cerisaie, Beautreillis, des Lions, etc. Cet appartement, dont toutes les pièces étaient revêtues d'antiques boiseries, se composait de trois chambres en enfilade, une salle à manger, un salon et une chambre à coucher. Au-dessus se trouvaient une cuisine et la chambre d'Oscar. En face de la porte d'entrée, sur ce qui se nomme à Paris le carré, se voyait la porte d'une chambre en retour, ménagée à chaque étage dans une espèce de bâtiment qui contenait aussi la cage d'un escalier de bois, et qui formait une tour carrée, construite en grosses pierres. Cette chambre était celle de Moreau quand il couchait à Paris. Pierrotin avait vu dans la première pièce, où il déposait les bourriches, six chaises de noyer garnies de paille, une table et un buffet; aux fenêtres, de petits rideaux roux. Plus tard, quand il entra dans le salon, il y remarqua de vieux meubles du temps de l'Empire, mais passés. Il ne se trouvait d'ailleurs dans ce salon que le mobilier exigé par le propriétaire pour répondre du loyer. Pierrotin jugea de la chambre à coucher par le salon et par la salle à manger. Les boiseries, réchampies en grosse peinture à la colle et d'un blanc rouge qui empâte les moulures, les dessins, les figurines, loin d'être un ornement, attristaient le regard. Le parquet, qui ne se cirait jamais, était d'un ton gris comme les parquets des pensionnats. Quand le voiturier surprit monsieur et madame Clapart à table, leurs assiettes, leurs verres, les plus petites choses accusaient une effroyable gêne; néanmoins ils se servaient de couverts d'argent; mais les plats, la soupière, écornés et raccommodés autant que la vaisselle des plus pauvres gens, inspiraient la pitié. Monsieur Clapart, vêtu d'une méchante petite redingote, chaussé de pantoufles ignobles, ayant toujours des lunettes vertes aux yeux, lui montrait, en ôtant une affreuse casquette âgée de cinq ans, un crâne pointu du haut duquel tombaient des filaments grêles et sales auxquels un poëte aurait refusé le nom de cheveux. Cet homme au teint blafard paraissait craintif et devait être tyrannique. Dans ce triste appartement, situé au nord, sans autre vue que celle d'une vigne étalée sur le mur opposé, d'un puits dans l'encoignure de la cour, madame Clapart prenait des airs de reine et marchait en femme qui ne savait pas aller à pied. Souvent, en remerciant Pierrotin, elle lui lançait des regards qui eussent attendri un observateur; de temps en temps, elle lui glissait des pièces de douze sous dans la main. Sa voix était charmante. Pierrotin ne connaissait pas cet Oscar, par la raison que cet enfant sortait du collége et qu'il ne l'avait jamais rencontré au logis.

Voici la triste histoire que Pierrotin n'eût jamais devinée, même en demandant, comme il le faisait depuis quelque temps, des renseignements à la portière; car cette femme ne savait rien, si ce n'est que les Clapart payaient deux cent cinquante francs de loyer, n'avaient qu'une femme de ménage pour quelques heures le matin, que madame faisait quelquefois de petits savonnages elle-même, et payait tous les jours ses ports de lettres en paraissant hors d'état de les laisser s'accumuler.

Il n'existe pas, ou plutôt il existe rarement de criminel qui soit complétement criminel. A plus forte raison rencontrera-t-on difficilement de malhonnêteté compacte. On peut faire des comptes à son avantage avec son patron, ou tirer à soi le plus de paille possible au râtelier; mais tout en se constituant un capital par des voies plus ou moins licites, il est peu d'hommes qui ne se permettent quelques bonnes actions. Ne fût-ce que par curiosité, par amour-propre, comme contraste, par hasard, tout homme a eu son moment de bienfaisance, il le nomme son erreur, il ne recommence pas; mais il sacrifie au Bien, comme le plus bourru sacrifie aux Grâces, une ou deux fois dans sa vie. Si les fautes de Moreau peuvent être excusées, ne sera-ce point par sa persistance à secourir une pauvre femme dont les bonnes grâces l'avaient jadis rendu fier, et chez laquelle il se cacha pendant ses dangers! Cette femme, célèbre sous le Directoire par ses liaisons avec un des cinq rois du moment, épousa, par cette toute-puissante protection, un fournisseur qui gagna des millions, et que Napoléon ruina en 1802. Cet homme, nommé Husson, devint fou de son passage subit de l'opulence à la misère, il se jeta dans la Seine en laissant la belle madame Husson grosse. Moreau, très intimement lié avec madame Husson, était alors condamné à mort; il ne put donc pas épouser la veuve du fournisseur, il fut même obligé de quitter la France pour quelque temps. Agée de vingt-deux ans, madame Husson épousa, dans sa détresse, un employé nommé Clapart, jeune homme de vingt-sept ans, qui donnait, comme on dit, des espérances. Dieu garde les femmes des beaux hommes qui donnent des espérances! A cette époque les employés devenaient promptement des gens considérables, car l'Empereur recherchait les capacités. Mais Clapart, doué d'une beauté vulgaire, ne possédait aucune intelligence. En croyant madame Husson fort riche, il avait feint une grande passion pour elle; il lui fut à charge en ne satisfaisant, ni dans le présent ni dans l'avenir, aux besoins qu'elle avait contractés pendant ses jours d'opulence. Clapart remplissait assez mal au Bureau des Finances une place qui ne comportait pas plus de dix-huit cents francs d'appointements. Quand Moreau, revenu chez le comte de Sérisy, apprit l'horrible situation dans laquelle se trouvait madame Husson, il put, avant de se marier, la placer comme première femme de chambre chez Madame, mère de l'Empereur. Malgré cette puissante protection, Clapart ne put jamais avancer, sa nullité se laissait trop promptement voir. Ruinée en 1815 par la chute de l'Empereur, la brillante Aspasie du Directoire resta sans autres ressources qu'une place de douze cents francs d'appointements qu'on eut pour Clapart, par le crédit du comte de Sérisy, dans les Bureaux de la Ville de Paris. Moreau, le seul protecteur de cette femme à laquelle il avait connu plusieurs millions, obtint pour Oscar Husson une des demi-bourses de la Ville de Paris au collége Henri IV, et il envoyait par Pierrotin, rue de la Cerisaie, tout ce qui peut décemment s'offrir pour aider un ménage en détresse. Oscar était tout l'avenir, toute la vie de sa mère. Pour unique défaut, on ne pouvait reprocher à cette pauvre femme que l'exagération de sa tendresse pour cet enfant, la bête noire du beau-père. Oscar était malheureusement doué d'une dose de sottise que ne soupçonnait pas sa mère, malgré les épigrammes de Clapart. Cette sottise, ou, pour parler plus correctement, cette outrecuidance, inquiétait tellement le régisseur, qu'il avait prié madame Clapart de lui envoyer ce jeune homme pour un mois, afin de l'étudier et deviner à quelle carrière il fallait le destiner. Moreau pensait à présenter un jour Oscar au comte comme son successeur. Mais pour donner exactement au Diable et à Dieu ce qui leur revient, peut-être n'est-il pas inutile de constater les causes du stupide amour-propre d'Oscar, en faisant observer qu'il était né dans la maison de Madame, mère de l'Empereur. Durant sa première enfance, ses yeux furent éblouis par les splendeurs impériales. Sa flexible imagination dut conserver les empreintes de ces étourdissants tableaux, garder une image de ce temps d'or et de fêtes, avec l'espérance de le retrouver. La jactance naturelle aux collégiens, tous possédés du désir de briller les uns à l'envi des autres, appuyée sur ces souvenirs d'enfance, s'était développée outre mesure. Peut-être aussi la mère se rappelait-elle au logis avec un peu trop de complaisance les jours où elle fut une des reines du Paris directorial. Enfin, Oscar qui venait d'achever ses classes, avait eu peut-être à repousser au collége les humiliations que les élèves payants déversent à tout propos sur les boursiers, quand les boursiers ne savent pas leur imprimer un certain respect par une force physique supérieure. Ce mélange d'ancienne splendeur éteinte, de beauté passée, de tendresse acceptant la misère, d'espérance en ce fils, d'aveuglement maternel, de souffrances héroïquement supportées, faisait de cette mère une de ces sublimes figures qui, dans Paris, sollicitent les regards de l'observateur.

Incapable de deviner l'attachement profond de Moreau pour cette femme, ni celui de cette femme pour son protégé de 1797, devenu son unique ami, Pierrotin ne voulut pas communiquer le soupçon qui lui passait dans la tête relativement au danger que courait Moreau. Le terrible «Nous avons bien assez à faire de nous occuper de nous-mêmes!» du valet de chambre revint au cœur du voiturier, ainsi que le sentiment d'obéissance à ceux qu'il appelait les chefs de file. D'ailleurs, en ce moment, Pierrotin se sentait dans la tête autant de pointes qu'il y a de pièces de cent sous dans mille francs! Un voyage de sept lieues se dessinait sans doute comme un voyage de long cours, à l'imagination de cette pauvre mère qui, dans sa vie élégante, avait rarement passé les barrières; car ces mots:—Bien, madame!—oui, madame! répétés par Pierrotin, disaient assez que le voiturier désirait se soustraire à des recommandations évidemment trop verbeuses et inutiles.

—Vous placerez les paquets de manière qu'ils ne soient pas mouillés, si par hasard le temps changeait.

—J'ai une bâche, dit Pierrotin. D'ailleurs, tenez, voyez, madame, avec quels soins on les charge?

—Oscar, ne reste pas plus de quinze jours, quelque instance qu'on te fasse, reprit madame Clapart en revenant à son fils. Quoi que tu fasses, tu ne saurais plaire à madame Moreau; d'ailleurs tu dois être revenu pour la fin de septembre. Tu sais, nous devons aller à Belleville chez ton oncle Cardot.

—Oui, maman.

—Surtout, lui dit-elle à voix basse, ne parle jamais de domesticité... Songe à tout moment que madame Moreau a été femme de chambre...

—Oui, maman...

Oscar, comme tous les jeunes gens chez qui l'amour-propre est excessivement sensible, paraissait contrarié de se voir admonester ainsi sur le seuil de l'hôtel du Lion d'argent.

—Eh bien, adieu, maman; on va partir, voilà le cheval attelé.

La mère, ne se souvenant plus qu'elle se trouvait en plein faubourg Saint-Denis, embrassa son Oscar, et lui dit en sortant un joli petit pain de son cabas:—Tiens, tu allais oublier ton petit pain et ton chocolat! Mon enfant, je te le répète, ne prends rien dans les auberges, on y fait payer les moindres choses dix fois ce qu'elles valent.

Oscar aurait voulu voir sa mère bien loin, quand elle lui fourra le pain et le chocolat dans sa poche. Cette scène eut deux témoins, deux jeunes gens de quelques années plus âgés que l'échappé du collége, mieux mis que lui, venus sans leur mère, et dont la démarche, la toilette, les façons trahissaient cette complète indépendance, objet de tous les désirs d'un enfant encore sous le joug immédiat de sa mère. Ces deux jeunes gens furent alors pour Oscar le monde entier.

—Il dit maman, s'écria l'un des deux inconnus en riant.

Ce mot parvint à l'oreille d'Oscar et détermina un:—Adieu, ma mère! lancé dans un terrible mouvement d'impatience.

Avouons-le: madame Clapart parlait un peu trop haut, et semblait mettre les passants dans la confidence de sa tendresse.

—Qu'as-tu donc, Oscar? demanda cette pauvre mère blessée. Je ne te conçois pas, reprit-elle d'un air sévère en se croyant capable (erreur de toutes les mères qui gâtent leurs enfants) de lui imposer du respect. Écoute, mon Oscar, dit-elle en reprenant aussitôt sa voix tendre, tu as de la propension à causer, à dire tout ce que tu sais et tout ce que tu ne sais pas, et cela par bravade, par un sot amour-propre de jeune homme; je te le répète, songe à tenir ta langue en bride. Tu n'es pas encore assez avancé dans la vie, mon cher trésor, pour juger les gens avec lesquels tu vas te rencontrer, et il n'y a rien de plus dangereux que de causer dans les voitures publiques. En diligence, d'ailleurs, les gens comme il faut gardent le silence.

Les deux jeunes gens, qui sans doute étaient allés jusqu'au fond de l'établissement, firent entendre de nouveau sous la porte cochère le bruit de leurs talons de bottes: ils pouvaient avoir écouté cette semonce; aussi, pour se débarrasser de sa mère, Oscar eut-il recours à un moyen héroïque, qui prouve combien l'amour-propre stimule l'intelligence.

—Maman, dit-il, tu es ici entre deux airs, tu pourrais gagner une fluxion; et d'ailleurs, je vais monter en voiture.

L'enfant avait touché quelque endroit sensible, car sa mère le saisit, l'embrassa comme s'il s'agissait d'un voyage de long cours, et le conduisit jusqu'au cabriolet en laissant voir des larmes dans ses yeux.

—N'oublie pas de donner cinq francs aux domestiques, dit-elle. Écris-moi trois fois au moins pendant ces quinze jours? conduis-toi bien, et songe à toutes mes recommandations. Tu as assez de linge pour n'en pas donner à blanchir. Enfin, rappelle-toi toujours les bontés de monsieur Moreau, écoute-le comme un père, et suis bien ses conseils...

En montant dans le cabriolet, Oscar laissa voir ses bas bleus par un effet de son pantalon qui remonta brusquement, et le fond neuf de son pantalon par le jeu de sa redingote qui s'ouvrit. Aussi le sourire des deux jeunes gens, à qui ces traces d'une honorable médiocrité n'échappèrent point, fit-il une nouvelle blessure à l'amour-propre du jeune homme.

—Oscar a retenu la première place, dit la mère à Pierrotin. Mets-toi dans le fond, reprit-elle en regardant toujours Oscar avec tendresse et lui souriant avec amour.

Oh! combien Oscar regretta que les malheurs et les chagrins eussent altéré la beauté de sa mère, que la misère et le dévouement l'empêchassent d'être bien mise! L'un des deux jeunes gens, celui qui avait des bottes et des éperons, poussa l'autre par un coup de coude pour lui montrer la mère d'Oscar, et l'autre retroussa sa moustache par un geste qui signifiait: Jolie tournure!

—Comment me débarrasser de ma mère, se dit Oscar qui prit un air soucieux.

—Qu'as-tu? lui demanda madame Clapart.

Oscar feignit de n'avoir pas entendu, le monstre! Peut-être dans cette circonstance madame Clapart manquait-elle de tact. Mais les sentiments absolus ont tant d'égoïsme.

—Aimes-tu les enfants en voyage? demanda le jeune homme à son ami.

—Oui, s'ils sont sevrés, s'ils se nomment Oscar, et s'ils ont du chocolat.

Ces deux phrases furent échangées à demi-voix pour laisser à Oscar la liberté d'entendre ou de ne pas entendre; sa contenance allait indiquer au voyageur la mesure de ce qu'il pourrait tenter contre l'enfant pour s'égayer pendant la route. Oscar ne voulut pas avoir entendu. Il regardait autour de lui pour savoir si sa mère, qui pesait sur lui comme un cauchemar, se trouvait encore là, car il se savait trop aimé par elle pour être si promptement quitté. Non-seulement il comparait involontairement la mise de son compagnon de voyage avec la sienne, mais encore il sentait que la toilette de sa mère était pour beaucoup dans le sourire moqueur des deux jeunes gens.—S'ils pouvaient s'en aller, eux? se dit-il.

Hélas! un des deux jeunes gens venait de dire à l'autre, en donnant un léger coup de canne à la roue du cabriolet:—Et tu vas, Georges, confier ton avenir à cette barque fragile.

—Il le faut! dit Georges d'un air fatal.

Oscar poussa un soupir en remarquant la façon cavalière du chapeau mis sur l'oreille comme pour montrer une magnifique chevelure blonde bien frisée; tandis qu'il avait, par l'ordre de son beau-père, ses cheveux noirs coupés en brosse sur le front et ras comme ceux des soldats. Le vaniteux enfant montrait une figure ronde et joufflue, animée par les couleurs d'une brillante santé; tandis que le visage de son compagnon de voyage était long, fin de forme et pâle. Le front de ce jeune homme avait de l'ampleur, et sa poitrine moulait un gilet façon cachemire. En admirant un pantalon collant gris de fer, une redingote à brandebourgs et à olives serrée à la taille, il semblait à Oscar que ce romanesque inconnu, doué de tant d'avantages, abusait envers lui de sa supériorité, de même qu'une femme laide est blessée par le seul aspect d'une belle femme. Le bruit du talon des bottes à fer que l'inconnu faisait un peu trop sonner au goût d'Oscar lui retentissait jusqu'au cœur. Enfin Oscar était aussi gêné dans ses vêtements faits peut-être à la maison et taillés dans les vieux habits de son beau-père, que cet envié garçon se trouvait à l'aise dans les siens.—Ce gars-là doit avoir quelques dix francs dans son gousset, pensa Oscar. Le jeune homme se retourna. Que devint Oscar en apercevant une chaîne d'or passée autour du cou, et au bout de laquelle se trouvait sans doute une montre d'or. Cet inconnu prit alors aux yeux d'Oscar les proportions d'un personnage. Élevé rue de la Cerisaie depuis 1815, pris et reconduit au collége les jours de congé par son père, Oscar n'avait pas eu d'autres points de comparaison, depuis son âge de puberté, que le pauvre ménage de sa mère. Tenu sévèrement selon le conseil de Moreau, il n'allait pas souvent au spectacle, et il ne s'élevait pas alors plus haut que le théâtre de l'Ambigu-Comique où ses yeux n'apercevaient pas beaucoup d'élégance, si toutefois l'attention qu'un enfant prête au mélodrame lui permet d'examiner la salle. Son beau-père portait encore, selon la mode de l'Empire, sa montre dans le gousset de ses pantalons, et laissait pendre sur son abdomen une grosse chaîne d'or terminée par un paquet de breloques hétéroclites, des cachets, une clef à tête ronde et plate où se voyait un paysage en mosaïque. Oscar, qui regardait ce vieux luxe comme un nec plus ultra, fut donc étourdi par cette révélation d'une élégance supérieure et négligente. Ce jeune homme montrait abusivement des gants soignés, et semblait vouloir aveugler Oscar en agitant avec grâce une élégante canne à pomme d'or. Oscar arrivait à ce dernier quartier de l'adolescence où de petites choses font de grandes joies et de grandes misères, où l'on préfère un malheur à une toilette ridicule, où l'amour-propre, en ne s'attachant pas aux grands intérêts de la vie, se prend à des frivolités, à la mise, à l'envie de paraître homme. On se grandit alors, et la jactance est d'autant plus exorbitante qu'elle s'exerce sur des riens; mais si l'on jalouse un sot élégamment vêtu, on s'enthousiasme aussi pour le talent, on admire l'homme de génie. Ces défauts, quand ils sont sans racines dans le cœur, accusent l'exubérance de la séve, le luxe de l'imagination. Qu'un enfant de dix-neuf ans, fils unique, tenu sévèrement au logis paternel à cause de l'indigence qui atteint un employé à douze cents francs, mais adoré et pour qui sa mère s'impose de dures privations, s'émerveille d'un jeune homme de vingt-deux ans, en envie la polonaise à brandebourgs doublée de soie, le gilet de faux cachemire et la cravate passée dans un anneau de mauvais goût, n'est-ce pas des peccadilles commises à tous les étages de la société, par l'inférieur qui jalouse son supérieur? L'homme de génie lui-même obéit à cette première passion. Rousseau de Genève n'a-t-il pas admiré Venture et Bacle? Mais Oscar passa de la peccadille à la faute, il se sentit humilié, il s'en prit à son compagnon de voyage, et il s'éleva dans son cœur un secret désir de lui prouver qu'il le valait bien. Les deux beaux fils se promenaient toujours de la porte aux écuries, des écuries à la porte, allant jusqu'à la rue; et quand ils retournaient, ils regardaient toujours Oscar, tapi dans son coin. Oscar, persuadé que les ricanements des deux jeunes gens le concernaient, affecta la plus profonde indifférence. Il se mit à fredonner le refrain d'une chanson mise alors à la mode par les Libéraux, et qui disait: C'est la faute à Voltaire, c'est la faute à Rousseau. Cette attitude le fit sans doute prendre pour un petit clerc d'avoué.

—Tiens, il est peut-être dans les chœurs de l'Opéra, dit le voyageur.

Exaspéré, le pauvre Oscar bondit, leva le dossier et dit à Pierrotin:—Quand partirons-nous?

—Tout à l'heure, répondit le messager qui tenait son fouet à la main et regardait dans la rue d'Enghien.

Illustration from La Comédie humaine - Volume 04
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IMP. E. MARTINET

MISTIGRIS.

..... Ce joyeux élève en peinture, qu'en style d'atelier on appelle un rapin.

(UN DÉBUT DANS LA VIE.)

En ce moment, la scène fut animée par l'arrivée d'un jeune homme accompagné d'un vrai gamin qui se produisirent suivis d'un commissionnaire traînant une voiture à l'aide d'une bricole. Le jeune homme vint parler confidentiellement à Pierrotin qui hocha la tête et se mit à héler son facteur. Le facteur accourut pour aider à décharger la petite voiture qui contenait, outre deux malles, des seaux, des brosses, des boîtes de formes étranges, une infinité de paquets et d'ustensiles que le plus jeune des deux nouveaux voyageurs, monté sur l'impériale, y plaçait, y calait avec tant de célérité, que le pauvre Oscar, souriant à sa mère alors en faction de l'autre côté de la rue, n'aperçut aucun de ces ustensiles qui auraient pu révéler la profession de ces nouveaux compagnons de route. Le gamin, âgé d'environ seize ans, portait une blouse grise serrée par une ceinture de cuir verni. Sa casquette, crânement mise en travers sur sa tête, annonçait un caractère rieur, aussi bien que le pittoresque désordre de ses cheveux bruns bouclés, répandus sur ses épaules. Sa cravate de taffetas noir dessinait une ligne noire sur un cou très blanc, et faisait ressortir encore la vivacité de ses yeux gris. L'animation de sa figure brune, colorée, la tournure de ses lèvres assez fortes, ses oreilles détachées, son nez retroussé, tous les détails de sa physionomie annonçaient l'esprit railleur de Figaro, l'insouciance du jeune âge; de même que la vivacité de ses gestes, son regard moqueur, révélaient une intelligence déjà développée par la pratique d'une profession embrassée de bonne heure. Comme s'il avait déjà quelque valeur morale, cet enfant, fait homme par l'Art ou par la Vocation, paraissait indifférent à la question du costume, car il regardait ses bottes non cirées en ayant l'air de s'en moquer, et son pantalon de simple coutil en y cherchant des taches, moins pour les faire disparaître que pour en voir l'effet.

—Je suis d'un beau ton! fit-il en se secouant et s'adressant à son compagnon.

Le regard de celui-là révélait une autorité sur cet adepte en qui des yeux exercés auraient reconnu ce joyeux élève en peinture, qu'en style d'atelier on appelle un rapin.

—De la tenue, Mistigris! répondit le maître en lui donnant le surnom que l'atelier lui avait sans doute imposé.

Ce voyageur était un jeune homme mince et pâle, à cheveux noirs, extrêmement abondants, et dans un désordre tout à fait fantasque; mais cette abondante chevelure semblait nécessaire à une tête énorme dont le vaste front annonçait une intelligence précoce. Le visage tourmenté, trop original pour être laid, était creusé comme si ce singulier jeune homme souffrait, soit d'une maladie chronique, soit des privations imposées par la misère qui est une terrible maladie chronique, soit de chagrins trop récents pour être oubliés. Son habillement, presque analogue à celui de Mistigris, toute proportion gardée, consistait en une méchante redingote usée, mais propre, bien brossée, de couleur vert américain, un gilet noir boutonné jusqu'en haut, comme la redingote, et qui laissait à peine voir autour de son cou un foulard rouge. Un pantalon noir, aussi usé que la redingote, flottait autour de ses jambes maigres. Enfin des bottes crottées indiquaient qu'il venait à pied et de loin. Par un regard rapide, cet artiste embrassa les profondeurs de l'hôtel du Lion d'argent, les écuries, les différents jours, les détails, et il regarda Mistigris qui l'avait imité par un coup d'œil ironique.

—Joli! dit Mistigris.

—Oui, c'est joli, répéta l'inconnu.

—Nous sommes encore arrivés trop tôt, dit Mistigris. Ne pourrions-nous pas chiquer une légume quelconque! Mon estomac est comme la nature, il abhorre le vide!

—Pouvons-nous aller prendre une tasse de café? demanda le jeune homme d'une voix douce à Pierrotin.

—Ne soyez pas longtemps, dit Pierrotin.

—Bon, nous avons un quart d'heure, répondit Mistigris en trahissant ainsi le génie d'observation inné chez les rapins de Paris.

Ces deux voyageurs disparurent. Neuf heures sonnèrent alors dans la cuisine de l'hôtel. Georges trouva juste et raisonnable d'apostropher Pierrotin.

—Eh! mon ami, quand on jouit d'un sabot conditionné comme celui-là, dit-il en frappant avec sa canne sur la roue, on se donne au moins le mérite de l'exactitude. Que diable! on ne se met pas là-dedans pour son agrément, il faut avoir des affaires diablement pressées pour y confier ses os. Puis cette rosse, que vous appelez Rougeot, ne nous regagnera pas le temps perdu.

—Nous allons vous atteler Bichette pendant que ces deux voyageurs prendront leur café, répondit Pierrotin. Va donc, toi, dit-il au facteur, voir si le père Léger veut s'en venir avec nous...

—Et où est-il, ce père Léger? fit Georges.

—En face, au numéro 50: il n'a pas trouvé de place dans la voiture de Beaumont, dit Pierrotin à son facteur sans répondre à Georges et en disparaissant pour aller chercher Bichette.

Georges, à qui son ami pressa la main, monta dans la voiture, en y jetant d'abord d'un air important un grand portefeuille qu'il plaça sous le coussin. Il prit le coin opposé à celui que remplissait Oscar.

—Ce père Léger m'inquiète, dit-il.

—On ne peut pas nous ôter nos places, j'ai le numéro un, répondit Oscar.

—Et moi le deux, répondit Georges.

En même temps que Pierrotin paraissait avec Bichette, le facteur apparut remorquant un gros homme du poids de cent vingt kilogrammes au moins. Le père Léger appartenait au genre du fermier à gros ventre, à dos carré, à queue poudrée, et vêtu d'une petite redingote de toile bleue. Ses guêtres blanches, montant jusqu'au-dessus du genou, y pinçaient des culottes de velours rayé, serrées par des boucles d'argent. Ses souliers ferrés pesaient chacun deux livres. Enfin, il tenait à la main un petit bâton rougeâtre et sec, luisant, à gros bout, attaché par un cordon de cuir autour de son poignet.

—Vous vous appelez le père Léger? dit sérieusement Georges quand le fermier tenta de mettre un de ses pieds sur le marchepied.

—Pour vous servir, dit le fermier en montrant une figure qui ressemblait à celle de Louis XVIII, à fortes bajoues rubicondes, où pointait un nez qui dans toute autre figure eût paru énorme. Ses yeux souriants étaient pressés par des bourrelets de graisse.—Allons, un coup de main, mon garçon, dit-il à Pierrotin.

Le fermier fut hissé par le facteur et par le messager au cri de:—Houp là! ahé! hisse!... poussé par Georges.

—Oh! je ne vais pas loin, je ne vais que jusqu'à La Cave, dit le fermier en répondant à une plaisanterie par une autre.

En France tout le monde entend la plaisanterie.

—Mettez-vous au fond, dit Pierrotin, vous allez être six.

—Et votre autre cheval, demanda Georges, est-ce comme un troisième cheval de poste?

—Voilà, bourgeois, dit Pierrotin.

—Il appelle cet insecte un cheval, fit Georges étonné.

—Oh! il est bon, ce petit cheval-là, dit le fermier qui s'était assis. Salut, messieurs. Allons-nous démarrer, Pierrotin?

—J'ai deux voyageurs qui prennent leur tasse de café, répondit le voiturier.

Le jeune homme à la figure creusée et son page se montrèrent alors.

—Partons! fut un cri général.

—Nous allons partir, répondit Pierrotin.—Allons, démarrons, dit-il au facteur qui ôta les pierres avec lesquelles les roues étaient calées.

Le messager prit la bride de Rougeot, et fit ce cri guttural de kit! kit! pour dire aux deux bêtes de rassembler leurs forces, et quoique notablement engourdies, elles tirèrent la voiture que Pierrotin rangea devant la porte du Lion d'argent. Après cette manœuvre purement préparatoire, il regarda dans la rue d'Enghien et disparut en laissant sa voiture sous la garde du facteur.

—Eh bien! est-il sujet à ces attaques-là, votre bourgeois? demanda Mistigris au facteur.

—Il est allé reprendre son avoine à l'écurie, répondit l'Auvergnat au fait de toutes les ruses en usage pour faire patienter les voyageurs.

—Après tout, dit Mistigris, le temps est un grand maigre.

En ce moment, la mode d'estropier les proverbes régnait dans les ateliers de peinture. C'était un triomphe que de trouver un changement de quelques lettres ou d'un mot à peu près semblable qui laissait au proverbe un sens baroque ou cocasse.

—Paris n'a pas été bâti dans un four, répondit le maître.

Pierrotin revint amenant le comte de Sérisy venu par la rue de l'Échiquier, et avec qui sans doute il avait eu quelques minutes de conversation.

—Père Léger, voulez-vous donner votre place à monsieur le comte? ma voiture serait chargée plus également.

—Et nous ne partirons pas dans une heure, si vous continuez, dit Georges. Il va falloir ôter cette infernale barre que nous avons eu tant de peine à mettre, et tout le monde devra descendre pour un voyageur qui vient le dernier. Chacun a droit à la place qu'il a retenue, quelle est celle de monsieur? Voyons, faites l'appel! Avez-vous une feuille, avez-vous un registre? Quelle est la place de monsieur Lecomte, comte de quoi?

—Monsieur le comte... dit Pierrotin visiblement embarrassé, vous serez mal.

—Vous ne saviez donc pas votre compte? demanda Mistigris. Les bons comtes font les bons tamis.

—Mistigris, de la tenue! s'écria gravement son maître.

Monsieur de Sérisy fut évidemment pris par tous les voyageurs pour un bourgeois qui s'appelait Lecomte.

—Ne dérangez personne, dit le comte à Pierrotin, je me mettrai près de vous sur le devant.

—Allons, Mistigris, dit le jeune homme au rapin, souviens-toi du respect que tu dois à la vieillesse, tu ne sais pas combien tu peux être affreusement vieux: les voyages déforment la jeunesse. Ainsi cède ta place à monsieur.

Mistigris ouvrit le devant du cabriolet et sauta par terre avec la rapidité d'une grenouille qui s'élance à l'eau.

—Vous ne pouvez pas être un lapin, auguste vieillard, dit-il à monsieur de Sérisy.

—Mistigris, les Arts sont l'ami de l'homme, lui répondit son maître.

—Je vous remercie, monsieur, dit le comte au maître de Mistigris qui devint ainsi son voisin.

Et l'homme d'État jeta sur le fond de la voiture un coup d'œil sagace qui offensa beaucoup Oscar et Georges.

—Nous sommes en retard d'une heure un quart, dit Oscar.

—Quand on veut être maître d'une voiture, on arrête toutes les places, fit observer Georges.

Désormais sûr de son incognito, le comte de Sérisy ne répondit rien à ces observations, et prit l'air d'un bourgeois débonnaire.

—Vous seriez en retard, ne seriez-vous pas bien aise qu'on vous eût attendus? dit le fermier aux deux jeunes gens.

Pierrotin regardait vers la porte Saint-Denis en tenant son fouet, et il hésitait à monter sur la dure banquette où frétillait Mistigris.

—Si vous attendez quelqu'un, dit alors le comte, je ne suis pas le dernier.

—J'approuve ce raisonnement, dit Mistigris.

Georges et Oscar se mirent à rire assez insolemment.

—Le vieillard n'est pas fort, dit Georges à Oscar que cette apparence de liaison avec Georges enchanta.

Quand Pierrotin fut assis à droite sur son siége, il se pencha pour regarder en arrière sans pouvoir trouver dans la foule les deux voyageurs qui lui manquaient pour être à son grand complet.

—Parbleu! deux voyageurs de plus ne me feraient pas de mal.

—Je n'ai pas payé, je descends, dit Georges effrayé.

—Et qu'attends-tu, Pierrotin? dit le père Léger.

Pierrotin cria un certain hi! dans lequel Bichette et Rougeot reconnaissaient une résolution définitive, et les deux chevaux s'élancèrent vers la montée du faubourg d'un pas accéléré qui devait bientôt se ralentir.

Le comte avait une figure entièrement rouge, mais d'un rouge ardent sur lequel se détachaient quelques portions enflammées, et que sa chevelure entièrement blanche mettait en relief. A d'autres qu'à des jeunes gens, ce teint eût révélé l'inflammation constante du sang produite par d'immenses travaux. Ces bourgeons nuisaient tellement à l'air noble du comte, qu'il fallait un examen attentif pour retrouver dans ses yeux verts la finesse du magistrat, la profondeur du politique et la science du législateur. La figure était plate, le nez semblait avoir été déprimé. Le chapeau cachait la grâce et la beauté du front. Enfin il y avait de quoi faire rire cette jeunesse insouciante dans le bizarre contraste d'une chevelure d'un blanc d'argent avec des sourcils gros, touffus, restés noirs. Le comte, qui portait une longue redingote bleue, boutonnée militairement jusqu'en haut, avait une cravate blanche autour du cou, du coton dans les oreilles, et un col de chemise assez ample qui dessinait sur chaque joue un carré blanc. Son pantalon noir enveloppait ses bottes dont le bout paraissait à peine. Il n'avait point de décoration à sa boutonnière, enfin ses gants de daim lui cachaient les mains. Certes, pour des jeunes gens, rien ne trahissait dans cet homme un pair de France, un des hommes les plus utiles au pays. Le père Léger n'avait jamais vu le comte, qui, de son côté, ne le connaissait que de nom. Si le comte, en montant en voiture, y jeta le perspicace coup d'œil qui venait de choquer Oscar et Georges, il y cherchait le clerc de son notaire pour lui recommander le plus profond silence, dans le cas où il eût été forcé comme lui de prendre la voiture à Pierrotin; mais rassuré par la tournure d'Oscar, par celle du père Léger, et surtout par l'air quasi militaire, par les moustaches et les façons de chevalier d'industrie qui distinguaient Georges, il pensa que son billet était arrivé sans doute à temps chez maître Alexandre Crottat.

—Père Léger, dit Pierrotin en atteignant la rude montée du faubourg Saint-Denis à la rue de la Fidélité, descendons, hein!

—Je descends aussi, dit le comte en entendant ce nom, il faut soulager vos chevaux.

—Ah! si nous allons ainsi, nous ferons quatorze lieues en quinze jours! s'écria Georges.

—Est-ce ma faute? dit Pierrotin, un voyageur veut descendre.

—Dix louis pour toi, si tu me gardes fidèlement le secret que je t'ai demandé, dit à voix basse le comte en prenant Pierrotin par le bras.

—Oh! mes mille francs, se dit Pierrotin en lui-même après avoir fait à monsieur de Sérisy un clignement d'yeux qui signifiait: Comptez sur moi!

Oscar et Georges restèrent dans la voiture.

—Écoutez, Pierrotin, puisque Pierrotin il y a, s'écria Georges quand après la montée les voyageurs furent replacés, si vous deviez ne pas aller mieux que cela, dites-le? je paie ma place et je prends un bidet à Saint-Denis, car j'ai des affaires importantes qui seraient compromises par un retard.

—Oh! il ira bien, répondit le père Léger. Et d'ailleurs la route n'est pas large.

—Jamais je ne suis plus d'une demi-heure en retard, répliqua Pierrotin.

—Enfin, vous ne brouettez pas le pape, n'est-ce pas? dit Georges; ainsi, marchez!

—Vous ne devez pas de préférence, et si vous craignez de trop cahoter monsieur, dit Mistigris en montrant le comte, ça n'est pas bien.

—Tous les voyageurs sont égaux devant le coucou, comme les Français devant la Charte, dit Georges.

—Soyez tranquille, dit le père Léger, nous arriverons bien à la Chapelle avant midi.

La Chapelle est le village contigu à la barrière Saint-Denis.

Tous ceux qui ont voyagé savent que les personnes réunies par le hasard dans une voiture ne se mettent pas immédiatement en rapport; et, à moins de circonstances rares, elles ne causent qu'après avoir fait un peu de chemin. Ce temps de silence est pris aussi bien par un examen mutuel que par la prise de possession de la place où l'on se trouve; les âmes ont tout autant besoin que le corps de se rasseoir. Quand chacun croit avoir pénétré l'âge vrai, la profession, le caractère de ses compagnons, le plus causeur commence alors, et la conversation s'engage avec d'autant plus de chaleur, que tout le monde a senti le besoin d'embellir le voyage et d'en charmer les ennuis. Les choses se passent ainsi dans les voitures françaises. Chez les autres nations, les mœurs sont bien différentes. Les Anglais mettent leur orgueil à ne pas desserrer les dents; l'Allemand est triste en voiture, et les Italiens sont trop prudents pour causer; les Espagnols n'ont plus guère de diligences, et les Russes n'ont point de routes. On ne s'amuse donc que dans les lourdes voitures de France, dans ce pays si babillard, si indiscret, où tout le monde est empressé de rire et de montrer son esprit, où la raillerie anime tout, depuis les misères des basses classes jusqu'aux graves intérêts des gros bourgeois. La Police y bride d'ailleurs peu la langue, et la Tribune y a mis la discussion à la mode. Quand un jeune homme de vingt-deux ans, comme celui qui se cachait sous le nom de Georges, a de l'esprit, il est excessivement porté, surtout dans la situation présente, à en abuser. D'abord, Georges eut bientôt décrété qu'il était l'être supérieur de cette réunion. Il vit un manufacturier de second ordre dans le comte qu'il prit pour un coutelier, un gringalet dans le garçon minable accompagné de Mistigris, un petit niais dans Oscar, et dans le gros fermier une excellente nature à mystifier. Après avoir pris ainsi ses mesures, il résolut de s'amuser aux dépens de ses compagnons de voyage.

—Voyons, se dit-il pendant que le coucou de Pierrotin descendait de la Chapelle pour s'élancer sur la plaine Saint-Denis, me ferai-je passer pour être Étienne ou Béranger?... Non, ces cocos-là sont gens à ne connaître ni l'un ni l'autre. Carbonaro?... Diable! je pourrais me faire empoigner. Si j'étais un des fils du maréchal Ney?... Bah! qu'est-ce que je leur dirais? l'exécution de mon père. Ça ne serait pas drôle. Si je revenais du Champ-d'Asile?... Ils pourraient me prendre pour un espion, ils se défieraient de moi. Soyons un prince russe déguisé, je vais leur faire avaler de fameux détails sur l'empereur Alexandre... Si je prétendais être Cousin, professeur de philosophie?... oh! comme je pourrais les entortiller! Non, le gringalet à chevelure ébouriffée m'a l'air d'avoir traîné ses guêtres aux Cours de la Sorbonne. Pourquoi n'ai-je pas songé plus tôt à les faire aller? j'imite si bien les Anglais, je me serais posé en lord Byron, voyageant incognito... Sacristi! j'ai manqué mon coup. Être fils du bourreau?... Voilà une crâne idée pour se faire faire de la place à déjeuner. Oh! bon, j'aurai commandé les troupes d'Ali, pacha de Janina!....

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