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La Comédie humaine - Volume 04

UN DÉBUT DANS LA VIE. (continued 3)

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—Monseigneur...

—C'est impardonnable. Blesser un homme dans ses intérêts, ce n'est rien; mais l'attaquer dans son cœur!... Oh! vous ne savez pas ce que vous avez fait! Le comte se mit la tête dans les mains et resta silencieux pendant un moment.—Je vous laisse ce que vous avez, reprit-il, et je vous oublierai. Par dignité, pour moi, pour votre propre honneur, nous nous quitterons décemment, car je me souviens en ce moment de ce que votre père a fait pour le mien. Vous vous entendrez, et bien, avec monsieur de Reybert qui vous succède. Soyez comme moi, calme. Ne vous donnez pas en spectacle aux sots. Surtout, pas de galvaudages ni de chipoteries. Si vous n'avez plus ma confiance, tâchez de garder le décorum des gens riches. Quant à ce petit drôle qui a failli me tuer, qu'il ne couche pas à Presles! mettez-le à l'auberge, je ne répondrais point de ma colère en le voyant.

—Je ne méritais point tant de douceur, monseigneur, dit Moreau les larmes aux yeux. Oui, si j'avais été tout à fait improbe, j'aurais cinq cent mille francs à moi; d'ailleurs, j'offre de vous faire le compte de ma fortune, et de vous la détailler! Mais laissez-moi vous dire, monseigneur, qu'en causant de vous avec madame Clapart, ce ne fut jamais en dérision, mais, au contraire, pour déplorer votre état, et pour lui demander si elle ne connaissait point quelques remèdes inconnus aux médecins et que pratiquent les gens du peuple... Je me suis entretenu de vos sentiments devant le petit quand il dormait (il paraît qu'il nous entendait!), mais ce fut toujours en des termes pleins d'affection et de respect. Le malheur veut que des indiscrétions soient punies comme des crimes. Mais en acceptant les effets de votre juste colère, sachez au moins comment les choses se sont passées. Oh! ce fut de cœur à cœur que j'ai parlé de vous avec madame Clapart. Enfin vous pouvez interroger ma femme, nous n'avons jamais entre nous parlé de ces choses...

—Assez, dit le comte dont la conviction était entière, nous ne sommes pas des enfants; tout est irrévocable. Allez mettre ordre à vos affaires et aux miennes. Vous pouvez rester au pavillon jusqu'au mois d'octobre. Monsieur et madame de Reybert logeront au château; surtout, tâchez de vivre avec eux en gens comme il faut, qui se haïssent, mais qui conservent les apparences.

Le comte et Moreau descendirent, Moreau blanc comme les cheveux du comte, le comte calme et digne.

Pendant cette scène, la voiture de Beaumont qui part de Paris à une heure s'était arrêtée à la grille et descendait au château maître Crottat, qui, d'après l'ordre donné par le comte, attendait dans le salon, où il trouva son clerc excessivement penaud, en compagnie des deux peintres, tous trois embarrassés de leurs personnages. Monsieur de Reybert, un homme de cinquante ans à figure rébarbative, mais probe, était venu accompagné du vieux Margueron et du notaire de Beaumont qui tenait une liasse de pièces et de titres. Quand toutes ces personnes virent paraître le comte dans son costume d'homme d'État, Georges Marest eut un léger mouvement de colique, Joseph Bridau tressaillit; mais Mistigris, qui se trouvait dans ses habits des dimanches et qui d'ailleurs n'avait rien à se reprocher, dit assez haut:—Eh bien! il est infiniment mieux comme ça.

—Petit drôle, dit le comte en l'amenant avec lui par une oreille, nous faisons tous deux la décoration.—Avez-vous reconnu votre ouvrage, mon cher Schinner? dit le comte en montrant le plafond à l'artiste.

—Monseigneur, répondit l'artiste, j'ai eu le tort de m'arroger par bravade un nom célèbre; mais cette journée m'oblige à vous faire de belles choses et à illustrer celui de Joseph Bridau.

—Vous avez pris ma défense, dit vivement le comte, et j'espère que vous me ferez le plaisir de dîner avec moi, ainsi que notre spirituel Mistigris.

—Votre Seigneurie ne sait pas à quoi elle s'expose, dit l'effronté rapin. Ventre affamé n'a pas d'orteils.

—Bridau! s'écria le ministre frappé par un souvenir: seriez-vous parent d'un des plus ardents travailleurs de l'Empire, un Chef de Division qui a succombé victime de son zèle?

—Son fils, monseigneur, répondit Joseph en s'inclinant.

—Vous êtes le bienvenu ici, reprit le comte en prenant la main du peintre entre les siennes; j'ai connu votre père, et vous pouvez compter sur moi comme sur un... oncle d'Amérique, ajouta monsieur de Sérisy en souriant. Mais vous êtes trop jeune pour avoir des élèves: à qui donc est Mistigris?

—A mon ami Schinner, qui me l'a prêté, reprit Joseph. Mistigris se nomme Léon de Lora. Monseigneur, si vous vous souvenez de mon père, daignez penser à celui de ses fils qui se trouve accusé de complot contre l'État et traduit devant la Cour des pairs...

—Ah! c'est vrai, dit le comte, j'y songerai, croyez-le bien.—Quant au prince Czerni-Georges, l'ami d'Ali-Pacha, l'aide de camp de Mina, dit le comte en s'avançant vers Georges.

—Lui?... mon second clerc! s'écria Crottat.

—Vous êtes dans l'erreur, maître Crottat, dit le comte d'un air sévère. Un clerc qui veut être notaire un jour ne laisse pas des pièces importantes dans les diligences à la merci des voyageurs! Un clerc qui veut être notaire ne dépense pas vingt francs entre Paris et Moisselles! Un clerc qui veut être notaire ne s'expose pas à être arrêté comme transfuge...

—Monseigneur, dit Georges Marest, j'ai pu m'amuser à mystifier des bourgeois en voyage; mais...

—Laissez donc parler Son Excellence, lui dit son patron en lui donnant un grand coup de coude dans le flanc.

—Un notaire doit avoir de bonne heure de la discrétion, de la finesse, et ne pas prendre un ministre d'État pour un fabricant de chandelles...

—Je passe condamnation sur mes fautes, mais je n'ai pas laissé mes actes à la merci... dit Georges.

—Vous commettez en ce moment la faute de donner un démenti à un ministre d'État, à un pair de France, à un gentilhomme, à un vieillard, à un client. Cherchez votre projet de vente?

Le clerc froissa tous les papiers de son portefeuille.

—Ne brouillez pas vos papiers, dit le ministre d'État en tirant l'acte de sa poche, voici ce que vous cherchez.

Crottat tourna le papier trois fois, tant il était surpris.

—Comment! monsieur?... dit le notaire à Georges.

—Si je ne l'avais pas pris, reprit le comte, le père Léger, qui n'est pas si niais que vous le croyez d'après ses questions sur l'agriculture, car il vous prouvait qu'il faut toujours penser à son état, le père Léger aurait pu s'en saisir et deviner mon projet.... Vous me ferez aussi le plaisir de dîner avec moi, mais à la condition de nous raconter l'exécution du moucelim de Smyrne, et vous nous finirez les mémoires de quelque client que vous avez sans doute lus avant le public.

—Schlague pour blague, dit Léon de Lora tout bas à Joseph Bridau.

—Messieurs, dit le comte au notaire de Beaumont, à Crottat, à messieurs Margueron et de Reybert, passons de l'autre côté, nous ne nous mettrons pas à table sans avoir conclu; car, comme dit Mistigris, il faut savoir se traire à propos.

—Eh bien! il est bien bon enfant, dit Léon de Lora à Georges Marest.

—Oui, mais mon patron ne l'est pas, lui, bon enfant, et il me priera d'aller blaguer ailleurs.

—Bah! vous aimez à voyager, dit Bridau.

—Quel savon le petit va recevoir de monsieur et madame Moreau!... s'écria Léon de Lora.

—Un petit imbécile, dit Georges. Sans lui, le comte se serait amusé. C'est égal, la leçon est bonne, et si jamais on me reprend à parler en voiture!...

—Oh! c'est bien bête, dit Joseph Bridau.

—Et commun, fit Mistigris. Trop parler suit, d'ailleurs.

Pendant que les affaires se traitaient entre monsieur Margueron et le comte de Sérisy, assistés chacun de leurs notaires, et en présence de monsieur de Reybert, l'ex-régisseur était allé d'un pas lent à son pavillon. Il y entra sans rien voir et s'assit sur le canapé du salon, où le petit Husson se mit dans un coin hors de sa vue, car la figure blême du protecteur de sa mère l'épouvanta.

—Eh bien! mon ami, dit Estelle en entrant assez fatiguée par tout ce qu'elle venait de faire, qu'as-tu donc?

—Ma chère, nous sommes perdus, et perdus sans ressources. Je ne suis plus régisseur de Presles, je n'ai plus la confiance du comte.

—Et d'où vient?

—Le père Léger, qui était dans la voiture de Pierrotin, l'a mis au fait de l'affaire des Moulineaux; mais ce n'est pas là ce qui m'a pour jamais aliéné sa protection...

—Hé! quoi?

—Oscar a mal parlé de la comtesse, et il a révélé les maladies de monsieur...

—Oscar!... s'écria madame Moreau. Tu es puni, mon cher, par où tu as péché. C'était bien la peine de nourrir ce serpent-là dans ton sein?... Combien de fois je t'ai dit...

—Assez! fit Moreau d'une voix altérée.

En ce moment, Estelle et son mari découvrirent Oscar tapi dans un coin. Moreau fondit sur le malheureux enfant comme un milan sur sa proie, l'empoigna par le collet de sa petite redingote olive et l'amena au jour d'une croisée.

—Parle! qu'as-tu donc dit à monseigneur dans la voiture? quel démon a délié ta langue, toi qui restes hébété toutes les fois que je t'interroge? Quelle était ton idée? lui dit le régisseur avec une épouvantable violence.

Trop hébété pour pleurer, Oscar garda le silence en restant immobile comme une statue.

—Viens demander pardon à Son Excellence! dit Moreau.

—Est-ce que Son Excellence s'inquiète d'une pareille vermine? s'écria la furieuse Estelle.

—Allons, viens au château! reprit Moreau.

Oscar s'affaissa comme une masse inerte et tomba par terre.

—Veux-tu venir! dit Moreau dont la colère s'alluma davantage de moment en moment.

—Non! non! Grâce! s'écria Oscar qui ne voulut pas se soumettre à un supplice pour lui pire que la mort.

Moreau prit alors Oscar par son habit, le traîna comme un cadavre par les cours que l'enfant remplit de ses cris, de ses sanglots; il le traîna par le perron; et, d'un bras animé par la rage, il le jeta beuglant et roide comme un pieu, dans le salon, aux pieds du comte qui venait de terminer l'acquisition des Moulineaux et qui se rendait alors dans la salle à manger avec toute la compagnie.

—A genoux! à genoux, malheureux! demande pardon à celui qui t'a donné le pain de l'âme en t'obtenant une bourse au collége! criait Moreau.

Oscar, la face contre terre, écumait de rage, sans dire un mot. Tous les spectateurs tremblaient. Moreau, qui ne se possédait plus, offrait une face sanglante à force d'être injectée.

—Ce jeune homme n'est que vanité, dit le comte après avoir vainement attendu les excuses d'Oscar. Un orgueilleux s'humilie, car il y a de la grandeur dans certains abaissements. J'ai grand'peur que vous ne fassiez jamais rien de ce garçon.

Et le ministre d'État passa.

Moreau reprit Oscar et l'emmena chez lui. Pendant qu'on attelait les chevaux à la calèche, il écrivit à madame Clapart la lettre suivante:

«Ma chère, Oscar vient de me ruiner. Pendant son voyage dans la voiture à Pierrotin, ce matin, il a parlé des légèretés de madame la comtesse à Son Excellence elle-même qui voyageait incognito, et lui a dit à lui-même ses secrets sur la terrible maladie qu'il a gagnée à passer tant de nuits en travaux dans ses diverses fonctions. Après m'avoir destitué, le comte m'a recommandé de ne pas laisser coucher Oscar à Presles, et de le renvoyer. Aussi, pour lui obéir, fais-je en ce moment atteler mes chevaux à la calèche de ma femme, et Brochon, mon valet d'écurie, va vous ramener ce petit misérable. Nous sommes, ma femme et moi, dans une désolation que vous pouvez concevoir, mais que je renonce à vous peindre. Sous peu de jours j'irai vous voir, car il faut que je prenne un parti. J'ai trois enfants, je dois songer à l'avenir, et je ne sais encore que résoudre, car mon intention est de montrer au comte ce que valent dix-sept ans de la vie d'un homme tel que moi. Riche de deux cent soixante mille francs, je veux arriver à une fortune qui me permette d'être quelque jour presque l'égal de S. Exc. En ce moment je me sens capable de soulever des montagnes, de vaincre d'insurmontables difficultés. Quel levier qu'une scène d'humiliations pareilles!... Quel sang Oscar a-t-il donc dans les veines! je ne puis vous faire de compliments sur lui, sa conduite est celle d'une buse: au moment où je vous écris, il n'a pas encore pu prononcer un mot, ni répondre à toutes les demandes de ma femme ou de moi... Va-t-il devenir imbécile ou l'est-il déjà? Chère amie, vous ne lui aviez donc pas fait sa leçon avant de l'embarquer? Combien de malheurs vous m'eussiez épargnés en l'accompagnant comme je vous en avais priée! Si Estelle vous effrayait, vous auriez pu rester à Moisselles. Enfin tout est dit. Adieu, à bientôt.

»Votre dévoué serviteur et ami, »Moreau.»

A huit heures du soir, madame Clapart, revenue d'une petite promenade avec son mari, tricotait des bas d'hiver pour Oscar, à la lueur d'une seule chandelle. Monsieur Clapart attendait un de ses amis, nommé Poiret, qui venait parfois faire avec lui sa partie de dominos, car jamais il ne se hasardait à passer la soirée dans un café. Malgré la prudence que lui imposait la médiocrité de sa fortune, Clapart n'aurait pu répondre de sa tempérance au milieu des objets de consommation et en présence des habitués, dont les railleries l'eussent piqué.

—J'ai peur que Poiret ne soit venu, disait Clapart à sa femme.

—Mais, mon ami, la portière nous l'aurait dit, lui répondit madame Clapart.

—Elle peut bien l'avoir oublié!

—Pourquoi veux-tu qu'elle l'oublie?

—Ce ne serait pas la première fois qu'elle aurait oublié quelque chose pour nous, car Dieu sait comme on traite les gens qui n'ont pas équipage.

—Enfin, dit la pauvre femme pour changer de conversation et tâcher d'échapper aux pointilleries de Clapart, Oscar est maintenant à Presles; il sera bien heureux dans cette belle terre, dans ce beau parc...

—Oui, attendez-en de belles choses, répondit Clapart, il y causera du grabuge.

—Ne cesserez-vous donc pas d'en vouloir à ce pauvre enfant? que vous a-t-il fait? Hé! mon Dieu, si quelque jour nous sommes à l'aise, peut-être le lui devrons-nous, car il a bon cœur...

—Quand ce garçon-là réussira dans le monde, il y aura longtemps que nos os seront en gélatine, s'écria Clapart. Il aura donc bien changé! Mais vous ne le connaissez pas, votre enfant, il est vantard, il est menteur, il est paresseux, il est incapable...

—Si vous alliez au-devant de monsieur Poiret? dit la pauvre mère atteinte au cœur par cette diatribe qu'elle s'était attirée.

—Un enfant qui n'a jamais eu de prix dans ses classes! s'écria Clapart.

Aux yeux des bourgeois, remporter des prix dans ses classes est la certitude d'un bel avenir pour un enfant.

—En avez-vous eu? lui dit sa femme. Et Oscar a obtenu le quatrième accessit de philosophie.

Cette apostrophe imposa silence pour un moment à Clapart.

—Avec cela que madame Moreau doit l'aimer comme un clou, vous savez où?... elle tâchera de le faire prendre en grippe à son mari... Oscar devenir régisseur de Presles?... mais il faut savoir l'arpentage, se connaître à la culture...

—Il apprendra.

—Lui? la chatte! Gageons que s'il était en place, il ne serait pas une semaine sans commettre quelques balourdises qui le feraient renvoyer par le comte de Sérisy?

—Mon Dieu, comment pouvez-vous vous acharner, dans l'avenir contre un pauvre enfant plein de bonnes qualités, d'une douceur d'ange, et incapable de faire du mal à qui que ce soit?

En ce moment, les claquements de fouet d'un postillon, le bruit d'une calèche au grand trot, le piaffement de deux chevaux qui s'arrêtent à la porte cochère de la maison, avaient mis la rue de la Cerisaie en révolution. Clapart, qui entendit ouvrir toutes les fenêtres, sortit sur le carré.

—On vous ramène Oscar en poste! s'écria-t-il d'un air où sa satisfaction se cachait sous une inquiétude réelle.

—Oh! mon Dieu, que lui est-il arrivé? dit la pauvre mère saisie d'un tremblement qui la secoua comme une feuille est secouée par le vent d'automne.

Brochon montait suivi d'Oscar et de Poiret.

—Mon Dieu! qu'est-il arrivé? répéta la mère en s'adressant au valet d'écurie.

—Je ne sais pas, mais monsieur Moreau n'est plus régisseur de Presles, on dit que c'est monsieur votre fils qui en est cause, et Sa Seigneurie a ordonné de vous l'expédier. D'ailleurs, voilà la lettre de ce pauvre monsieur Moreau, qu'est changé, madame, à faire trembler...

—Clapart, deux verres de vin pour le postillon et pour monsieur, dit la mère qui s'alla jeter sur un fauteuil où elle lut la fatale lettre.—Oscar, dit-elle en se traînant vers son lit, tu veux donc tuer ta mère... Après tout ce que je t'avais dit ce matin.

Madame Clapart n'acheva pas sa phrase, elle s'évanouit de douleur.

Oscar resta stupide, debout. Madame Clapart revint à elle, en entendant son mari qui disait à Oscar en le remuant par le bras:

—Répondras-tu?

—Allez vous mettre au lit, monsieur, dit-elle à son fils, et laissez-le tranquille, monsieur Clapart, ne le rendez pas fou, car il est changé à faire peur.

Oscar n'entendit pas la phrase de sa mère, il était allé se coucher dès qu'il en avait reçu l'ordre.

Tous ceux qui se rappellent leur adolescence ne s'étonneront pas d'apprendre qu'après une journée si remplie d'émotions et d'événements, Oscar ait dormi du sommeil des justes, malgré l'énormité de ses fautes. Le lendemain, il ne trouva pas la nature aussi changée qu'il le croyait, et il fut étonné d'avoir faim, lui qui se regardait la veille comme indigne de vivre. Il n'avait souffert que moralement. A cet âge, les impressions morales se succèdent avec trop de rapidité pour que l'une n'affaiblisse pas l'autre, quelque profondément gravée que soit la première. Aussi, le système des punitions corporelles, quoique des philanthropes l'aient fortement attaqué dans ces derniers temps, est-il nécessaire en certains cas pour les enfants; et d'ailleurs, il est le plus naturel, car la nature ne procède pas autrement, elle se sert de la douleur pour imprimer un durable souvenir de ses enseignements. Si, à la honte malheureusement passagère qui avait saisi Oscar la veille, le régisseur eût joint une peine afflictive, peut-être la leçon aurait-elle été complète. Le discernement avec lequel les corrections doivent être employées est le plus grand argument contre elles; car la nature ne se trompe jamais, tandis que le précepteur doit errer souvent.

Madame Clapart avait eu le soin d'envoyer son mari dehors, afin de se trouver seule pendant la matinée avec son fils. Elle était dans un état à faire pitié. Ses yeux attendris par les larmes, sa figure fatiguée par une nuit sans sommeil, sa voix affaiblie, tout en elle demandait grâce en montrant une excessive douleur qu'elle n'aurait pu supporter une seconde fois. En voyant entrer Oscar, elle lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle et lui rappela d'un ton doux, mais pénétré, les bienfaits du régisseur de Presles. Elle dit à Oscar que, depuis six ans surtout, elle vivait des ingénieuses charités de Moreau. La place de monsieur Clapart, due au comte de Sérisy aussi bien que la demi-bourse à l'aide de laquelle Oscar avait achevé son éducation, cesserait tôt ou tard. Clapart ne pouvait pas prétendre à une retraite, ne comptant point assez d'années de services au Trésor ni à la Ville pour en obtenir une. Le jour où monsieur Clapart n'aurait plus sa place, que deviendraient-ils tous?

—Moi, dit-elle, dussé-je me mettre à garder les malades ou devenir femme de charge dans une grande maison, je saurai gagner mon pain et nourrir monsieur Clapart. Mais, toi, dit-elle à Oscar, que feras-tu? Tu n'as pas de fortune et tu dois t'en faire une, car il faut pouvoir vivre. Il n'existe que quatre grandes carrières, pour vous autres jeunes gens: le commerce, l'administration, les professions privilégiées et le service militaire. Toute espèce de commerce exige des capitaux, nous n'en avons pas à te donner. A défaut de capitaux, un jeune homme apporte son dévouement, sa capacité; mais le commerce veut une grande discrétion, et ta conduite d'hier ne permet pas d'espérer que tu y réussisses. Pour entrer dans une administration publique, on doit y faire un long surnumérariat, y avoir des protections, et tu t'es aliéné le seul protecteur que nous eussions et le plus puissant de tous. D'ailleurs, à supposer que tu fusses doué des moyens extraordinaires à l'aide desquels un jeune homme arrive promptement, soit dans le commerce, soit dans l'administration, où prendre de l'argent pour vivre et s'habiller pendant le temps qu'on emploie à apprendre son état?

Ici la mère se livra, comme toutes les femmes, à des lamentations verbeuses: comment allait-elle faire, privée des secours en nature que la régie de Presles permettait à Moreau de lui envoyer? Oscar avait renversé la fortune de son protecteur. Après le commerce et l'administration, carrières auxquelles son fils ne devait pas songer, faute par elle de pouvoir l'entretenir, venaient les professions privilégiées du Notariat, du Barreau, des avoués et des huissiers. Mais il fallait faire son Droit, étudier pendant trois ans, et payer des sommes considérables pour les inscriptions, pour les examens, pour les thèses et les diplômes; le grand nombre des aspirants forçait à se distinguer par un talent supérieur; enfin la question de l'entretien d'Oscar se représentait toujours.

—Oscar, dit-elle en terminant, j'avais mis en toi tout mon orgueil et toute ma vie. En acceptant une vieillesse malheureuse, je reposais ma vue sur toi, je te voyais embrassant une belle carrière et y réussissant. Cet espoir m'a donné le courage de dévorer les privations que j'ai subies depuis six ans pour te soutenir au collége, où tu nous coûtais encore sept à huit cents francs par an, malgré la demi-bourse. Maintenant que mon espérance s'évanouit, ton sort m'effraie! Je ne puis pas disposer d'un sou sur les appointements de monsieur Clapart pour mon fils, à moi. Que vas-tu faire? Tu n'es pas assez fort en mathématiques pour entrer aux Écoles Spéciales, et d'ailleurs où prendrais-je les trois mille francs de pension qu'on exige? Voilà la vie comme elle est, mon enfant! Tu as dix-huit ans, tu es fort, engage-toi comme soldat, ce sera la seule manière de gagner ton pain...

Oscar ne savait rien encore de la vie. Comme tous les enfants de qui l'on a pris soin en leur cachant la misère au logis, il ignorait la nécessité de faire fortune; le mot Commerce ne lui apportait aucune idée, et le mot Administration ne lui disait pas grand'chose, car il n'en apercevait pas les résultats: il écoutait donc d'un air soumis, qu'il essayait de rendre penaud, les remontrances de sa mère, mais elles se perdaient dans le vide. Néanmoins, l'idée d'être soldat, et les larmes qui roulaient dans les yeux de sa mère, firent pleurer cet enfant. Aussitôt que madame Clapart vit les joues d'Oscar sillonnées de pleurs, elle se trouva sans force; et, comme toutes les mères en pareil cas, elle chercha la péroraison qui termine ces espèces de crises, où elles souffrent à la fois leurs douleurs et celles de leurs enfants.

—Allons, Oscar, promets-moi d'être discret à l'avenir, de ne plus parler à tort et à travers, de réprimer ton sot amour-propre, de, etc., etc.

Oscar promit tout ce que sa mère lui demanda de promettre, et après l'avoir attiré doucement à elle, madame Clapart finit par l'embrasser pour le consoler d'avoir été grondé.

—Maintenant, dit-elle, tu écouteras ta mère, tu suivras ses avis, car une mère ne peut donner que de bons conseils à son fils. Nous irons chez ton oncle Cardot. Là est notre dernière espérance. Cardot a dû beaucoup à ton père, qui en lui accordant sa sœur, mademoiselle Husson, avec une énorme dot pour ce temps-là, lui a permis de faire une grande fortune dans la soierie. Je pense qu'il te placera chez monsieur Camusot, son successeur et son gendre, rue des Bourdonnais... Mais, vois-tu, ton oncle Cardot a quatre enfants. Il a donné son établissement du Cocon-d'Or à sa fille aînée, madame Camusot. Si Camusot a des millions, il a aussi quatre enfants de deux lits différents, et il sait à peine que nous existons. Cardot a marié Marianne, sa seconde fille, à monsieur Protez, de la maison Protez et Chiffreville. L'Étude de son fils aîné, le notaire, a coûté quatre cent mille francs, et il vient d'associer Joseph Cardot, son second fils, à la maison de droguerie Matifat. Ton oncle Cardot aura donc bien des raisons pour ne pas s'occuper de toi, qu'il voit quatre fois par an. Il n'est jamais venu me rendre visite ici; tandis qu'il savait bien, lui, venir me voir chez Madame-mère pour obtenir les fournitures des Altesses impériales, de l'Empereur et des grands de sa cour. Maintenant les Camusot font les ultra! Camusot a marié le fils de sa première femme à la fille d'un huissier du cabinet du roi! Le monde est bien bossu quand il se baisse! Enfin, c'est habile, le Cocon-d'Or a la pratique de la Cour sous les Bourbons comme sous l'Empereur. Demain nous irons donc chez ton oncle Cardot, j'espère que tu sauras t'y tenir comme il faut; car là, je te le répète, est notre dernier espoir.

Monsieur Jean-Jérôme-Séverin Cardot était depuis six ans veuf de sa femme, mademoiselle Husson, à qui le fournisseur, au temps de sa splendeur, avait donné cent mille francs de dot en argent. Cardot, le premier commis du Cocon-d'Or, une des plus vieilles maisons de Paris, avait acheté cet établissement en 1793, au moment où ses patrons étaient ruinés par le maximum; et l'argent de la dot de mademoiselle Husson lui avait permis de faire une fortune presque colossale en dix ans. Pour établir richement ses enfants, il avait eu l'idée ingénieuse de placer en viager une somme de trois cent mille francs sur la tête de sa femme et sur la sienne, ce qui lui produisait trente mille livres de rente. Quant à ses capitaux, il les avait partagés en trois dots de chacune quatre cent mille francs pour ses enfants. Le Cocon-d'Or, la dot de sa fille aînée, fut accepté pour cette somme par Camusot. Le bonhomme, presque septuagénaire, pouvait donc dépenser et dépensait ses trente mille francs par an, sans nuire aux intérêts de ses enfants, tous supérieurement établis, et dont les témoignages d'affection n'étaient alors entachés d'aucune pensée cupide. L'oncle Cardot habitait à Belleville une des premières maisons situées au-dessus de la Courtille. Il y occupait, à un premier étage d'où l'on planait sur la vallée de la Seine, un appartement de mille francs, à l'exposition du midi, et avec la jouissance exclusive d'un grand jardin; aussi ne s'embarrassait-il guère des trois ou quatre autres locataires logés dans cette vaste maison de campagne. Assuré par un long bail de finir là ses jours, il vivait assez mesquinement, servi par sa vieille cuisinière et par l'ancienne femme de chambre de feu madame Cardot qui s'attendaient à recueillir chacune quelque six cents francs de rente à sa mort, et qui, par conséquent, ne le volaient point. Ces deux femmes prenaient de leur maître des soins inouïs et s'y intéressaient d'autant plus que personne n'était moins tracassier ni moins vétilleux que lui. L'appartement, meublé par feu madame Cardot, restait dans le même état depuis six ans, le vieillard s'en contentait; il ne dépensait pas en tout mille écus par an, car il dînait à Paris cinq fois par semaine, et rentrait tous les soirs à minuit dans un fiacre attitré dont l'établissement se trouvait à la barrière de la Courtille. La cuisinière n'avait guère à s'occuper que du déjeuner. Le bonhomme déjeunait à onze heures, puis il s'habillait, se parfumait et allait à Paris. Ordinairement les bourgeois préviennent quand ils dînent en ville; le père Cardot, lui, prévenait quand il dînait chez lui.

Ce petit vieillard, gras, frais, trapu, fort, était, comme dit le peuple, toujours tiré à quatre épingles; c'est-à-dire toujours en bas de soie noire, en culotte de pou-de-soie, gilet de piqué blanc, linge éblouissant, habit bleu-barbeau, gants de soie violette, des boucles d'or à ses souliers et à sa culotte, enfin un œil de poudre et une petite queue ficelée avec un ruban noir. Sa figure se faisait remarquer par des sourcils épais comme des buissons sous lesquels petillaient des yeux gris, et par un nez carré, gros et long qui lui donnait l'air d'un ancien prébendier. Cette physionomie tenait parole.

Le père Cardot appartenait en effet à cette race de Gérontes égrillards qui disparaît de jour en jour et qui défrayait de Turcarets les romans et les comédies du dix-huitième siècle. L'oncle Cardot disait: Belle dame! il reconduisait en voiture les femmes qui se trouvaient sans protecteur; il se mettait à leur disposition, selon son expression, avec des façons chevaleresques. Sous son air calme, sous son front neigeux, il cachait une vieillesse uniquement occupée de plaisir. Entre hommes, il professait hardiment l'épicuréisme et se permettait des gaudrioles un peu fortes. Il n'avait pas trouvé mauvais que son gendre Camusot fît la cour à la charmante actrice Coralie, car lui-même était secrètement le Mécène de mademoiselle Florentine, première danseuse du théâtre de la Gaîté. Mais de cette vie et de ces opinions, il ne paraissait rien chez lui, ni dans sa conduite extérieure. L'oncle Cardot, grave et poli, passait pour être presque froid, tant il affichait de décorum, et une dévote l'eût appelé hypocrite. Ce digne monsieur haïssait particulièrement les prêtres, il faisait partie de ce grand troupeau de niais abonnés au Constitutionnel, et se préoccupait beaucoup des refus de sépulture. Il adorait Voltaire, quoique ses préférences fussent pour Piron, Vadé, Collé. Naturellement il admirait Béranger, qu'il appelait ingénieusement le grand prêtre de la religion de Lisette. Ses filles, madame Camusot et madame Protez, ses deux fils, seraient, suivant une expression populaire, tombés de leur haut, si quelqu'un leur eût expliqué ce que leur père entendait par: chanter la mère Godichon! Ce sage vieillard n'avait point parlé de ses rentes viagères à ses enfants, qui, le voyant vivre si mesquinement, songeaient tous qu'il s'était dépouillé de sa fortune pour eux, et redoublaient de soins et de tendresse. Aussi, parfois disait-il à ses fils:—«Ne perdez pas votre fortune, car je n'en ai point à vous laisser.» Camusot, à qui il trouvait beaucoup de son caractère et qu'il aimait assez pour le mettre de ses parties fines, était le seul dans le secret des trente mille livres de rentes viagères. Camusot approuvait fort la philosophie du bonhomme, qui, selon lui, après avoir fait le bonheur de ses enfants et si noblement rempli ses devoirs, pouvait bien finir joyeusement la vie.—«Vois-tu, mon ami, lui disait l'ancien chef du Cocon-d'Or, je pouvais me remarier, n'est-ce pas? Une jeune femme m'aurait donné des enfants... Oui, j'en aurais eu, j'étais dans l'âge où l'on en a toujours... Eh bien! Florentine ne me coûte pas si cher qu'une femme, elle ne m'ennuie pas, elle ne me donnera point d'enfants, et ne mangera jamais votre fortune.»

Camusot proclamait, dans le père Cardot, le sens le plus exquis de la famille; il le regardait comme un beau-père accompli.—«Il sait, disait-il, concilier l'intérêt de ses enfants avec les plaisirs qu'il est bien naturel de goûter dans la vieillesse, après avoir subi tous les tracas du commerce.»

Ni les Cardot, ni les Camusot, ni les Protez ne soupçonnaient l'existence de leur ancienne tante madame Clapart. Les relations de famille étaient restreintes à l'envoi des billets de faire part en cas de mort ou de mariage, et des cartes au jour de l'an. La fière madame Clapart ne faisait céder ses sentiments qu'à l'intérêt de son Oscar, et devant son amitié pour Moreau, la seule personne qui lui fût demeurée fidèle dans le malheur. Elle n'avait pas fatigué le vieux Cardot de sa présence ni de ses importunités; mais elle s'était attachée à lui comme à une espérance, elle allait le voir une fois tous les trimestres, elle lui parlait d'Oscar Husson, le neveu de feu la respectable madame Cardot, et le lui amenait trois fois pendant les vacances. A chaque visite, le bonhomme avait fait dîner Oscar au Cadran-Bleu, l'avait mené le soir à la Gaîté, et l'avait ramené rue de la Cerisaie. Une fois, après l'avoir habillé tout à neuf, il lui avait donné la timbale et le couvert d'argent exigés dans le trousseau du collége. La mère d'Oscar tâchait de prouver au bonhomme qu'il était chéri de son neveu, elle lui parlait toujours de cette timbale, de ce couvert, et de ce charmant habillement dont il ne restait plus que le gilet. Mais ces petites finesses nuisaient plus à Oscar qu'elles ne le servaient auprès d'un vieux renard aussi madré que l'oncle Cardot. Le père Cardot n'avait jamais aimé beaucoup sa défunte, grande femme, sèche et rousse; il connaissait d'ailleurs les circonstances du mariage de feu Husson avec la mère d'Oscar; et, sans la mésestimer le moins du monde, il n'ignorait pas que le jeune Oscar était posthume: ainsi, son pauvre neveu lui semblait parfaitement étranger aux Cardot. En ne prévoyant pas le malheur, la mère d'Oscar n'avait pas remédié à ces défauts d'attache entre Oscar et son oncle, en inspirant au marchand de l'amitié pour son neveu dès le jeune âge. Semblable à toutes les femmes qui se concentrent dans le sentiment de la maternité, madame Clapart ne se mettait guère à la place de l'oncle Cardot, elle croyait qu'il devait s'intéresser énormément à un si délicieux enfant, et qui portait enfin le nom de feu madame Cardot.

—Monsieur, c'est la mère d'Oscar, votre neveu, dit la femme de chambre à monsieur Cardot qui se promenait dans son jardin en attendant son déjeuner, après avoir été rasé, poudré par son coiffeur.

—Bonjour, belle dame, dit l'ancien marchand de soieries en saluant madame Clapart et s'enveloppant dans sa robe de chambre de piqué blanc. Eh! eh! votre petit gaillard grandit, ajouta-t-il en prenant Oscar par une oreille.

—Il a fini ses classes, et il a bien regretté que son cher oncle n'assistât pas à la distribution des prix de Henri IV, car il a été nommé. Le nom de Husson, qu'il portera dignement, espérons-le, a été proclamé...

—Diable! diable! fit le petit vieillard en s'arrêtant. Madame Clapart, Oscar et lui se promenaient sur une terrasse devant des orangers, des myrtes et grenadiers. Et qu'a-t-il eu?

—Le quatrième accessit de philosophie, répondit glorieusement la mère.

—Oh! le gaillard a du chemin à faire pour rattraper le temps perdu, s'écria l'oncle Cardot, car finir par un accessit?... ce n'est pas le Pérou! Vous déjeunez avec moi? reprit-il.

—Nous sommes à vos ordres, répondit madame Clapart. Ah! mon bon monsieur Cardot, quelle satisfaction pour des pères et mères quand leurs enfants débutent bien dans la vie! Sous ce rapport, comme sous tous les autres d'ailleurs, dit-elle en se reprenant, vous êtes un des plus heureux pères que je connaisse... Sous votre vertueux gendre et votre aimable fille, le Cocon-d'Or est resté le premier établissement de Paris. Voilà votre aîné depuis dix ans à la tête de la plus belle étude de notaire de la capitale et richement marié. Votre dernier vient de s'associer à la plus riche maison de droguerie. Enfin vous avez de charmantes petites-filles. Vous vous voyez le chef de quatre grandes familles...—Laisse-nous, Oscar, va voir le jardin sans toucher aux fleurs.

—Mais il a dix-huit ans, dit l'oncle Cardot en souriant de cette recommandation qui rapetissait Oscar.

—Hélas! oui, mon bon monsieur Cardot, et après avoir pu l'amener jusque-là, ni tortu ni bancal, sain d'esprit et de corps, après avoir tout sacrifié pour lui donner de l'éducation, il serait bien dur de ne pas le voir sur le chemin de la fortune.

—Mais ce monsieur Moreau, par qui vous avez eu sa demi-bourse au collége Henri IV, le lancera dans une bonne voie, dit l'oncle Cardot avec une hypocrisie cachée sous un air bonhomme.

—Monsieur Moreau peut mourir, dit-elle, et d'ailleurs il est brouillé sans raccommodement possible avec monsieur le comte de Sérisy, son patron.

—Diable! diable!... Écoutez, madame, je vous vois venir...

—Non, monsieur, dit la mère d'Oscar en interrompant net le vieillard qui par égard pour une belle dame retint le mouvement d'humeur qu'on éprouve à se voir interrompu. Hélas! vous ne savez rien des angoisses d'une mère qui, depuis sept ans, est forcée de prendre pour son fils une somme de six cents francs par an sur les dix-huit cents francs d'appointements de son mari... Oui, monsieur, voilà toute notre fortune. Ainsi, que puis-je pour mon Oscar? Monsieur Clapart exècre tellement ce pauvre enfant, qu'il m'est impossible de le garder à la maison. Une pauvre femme, seule au monde, ne devait-elle pas dans cette circonstance venir consulter le seul parent que son fils ait sous le ciel?

—Vous avez eu raison, répondit le bonhomme Cardot. Vous ne m'aviez jamais rien dit de tout cela...

—Ah! monsieur, reprit fièrement madame Clapart, vous êtes le dernier à qui je confierais jusqu'où va ma misère. Tout est ma faute, j'ai pris un mari dont l'incapacité dépasse toute croyance. Oh! je suis bien malheureuse...

—Écoutez, madame, reprit gravement le petit vieillard, ne pleurez pas. J'éprouve un mal affreux à voir pleurer une belle dame... Après tout, votre fils se nomme Husson, et si ma chère défunte vivait, elle ferait quelque chose pour le nom de son père et de son frère...

—Elle aimait bien son frère, s'écria la mère d'Oscar.

—Mais toute ma fortune est donnée à mes enfants qui n'ont plus rien à attendre de moi, dit le vieillard en continuant, je leur ai partagé les deux millions que j'avais, car j'ai voulu les voir heureux et avec toute leur fortune de mon vivant. Je ne me suis réservé que des rentes viagères; et, à mon âge, on tient à ses habitudes... Savez-vous sur quelle route il faut pousser ce gaillard-là? dit-il en rappelant Oscar et lui prenant le bras, faites-lui faire son Droit, je paierai les inscriptions et les frais de thèse. Mettez-le chez un procureur, qu'il y apprenne le métier de la chicane; s'il va bien, s'il se distingue, s'il aime l'état, si je vis encore, chacun de mes enfants lui prêtera le quart d'une charge en temps et lieu; moi, je lui prêterai son cautionnement. Vous n'avez donc, d'ici là, qu'à le nourrir et l'habiller; il mangera bien un peu de vache enragée, mais il apprendra la vie. Eh! eh! moi, je suis parti de Lyon avec deux doubles louis que m'avait donnés ma grand'mère, je suis venu à pied à Paris, et me voilà. Le jeûne entretient la santé. Jeune homme, de la discrétion, de la probité, du travail, et l'on arrive! On a bien du plaisir à gagner sa fortune; et quand on a conservé des dents, on la mange à sa fantaisie dans sa vieillesse, en chantant, comme moi, de temps à autre, la Mère Godichon! Souviens-toi de mes paroles: probité, travail et discrétion.

—Entends-tu, Oscar? dit la mère. Ton oncle te met en trois mots le résumé de toutes mes paroles, et tu devrais te graver le dernier en lettres de feu dans ta mémoire...

—Oh! il y est, répondit Oscar.

—Eh bien! remercie donc ton oncle, n'entends-tu pas qu'il se charge de ton avenir? Tu peux devenir avoué à Paris.

—Il ignore la grandeur de ses destinées, répondit le petit vieillard en voyant l'air hébété d'Oscar, il sort du collége. Écoute, je ne suis pas bavard, reprit l'oncle. Souviens-toi qu'à ton âge la probité ne s'établit qu'en sachant résister aux tentations, et dans une grande ville comme Paris, il s'en trouve à chaque pas. Demeure chez ta mère, dans une mansarde; va tout droit à ton École, de là reviens à ton Étude, pioches-y soir et matin, étudie chez ta mère; deviens à vingt-deux ans second clerc, à vingt-quatre ans premier; sois savant, et ton affaire est dans le sac. Eh bien! si l'état te déplaisait, tu pourrais entrer chez mon fils le notaire, et devenir son successeur... Ainsi, travail, patience, discrétion, probité, voilà tes jalons.

—Et Dieu veuille que vous viviez encore trente ans, pour voir votre cinquième enfant réalisant tout ce que nous attendons de lui, s'écria madame Clapart en prenant la main de l'oncle Cardot et la lui serrant par un geste digne de sa jeunesse.

—Allons déjeuner, répondit le bon petit vieillard en emmenant Oscar par une oreille.

Pendant le déjeuner, l'oncle Cardot observa son neveu sans en avoir l'air, et remarqua qu'il ne savait rien de la vie.

—Envoyez-le-moi de temps en temps, dit-il à madame Clapart en la congédiant et lui montrant Oscar, je vous le formerai.

Cette visite calma les chagrins de la pauvre femme, qui n'espérait pas un si beau succès. Pendant quinze jours, elle sortit avec Oscar pour le promener, le surveilla presque tyranniquement, et atteignit ainsi à la fin du mois d'octobre. Un matin, Oscar vit entrer le redoutable régisseur qui surprit le pauvre ménage de la rue de la Cerisaie déjeunant d'une salade de hareng et de laitue, avec une tasse de lait pour dessert.

—Nous sommes établis à Paris, et nous n'y vivons pas comme à Presles, dit Moreau qui voulait ainsi annoncer à madame Clapart le changement apporté dans leurs relations par la faute d'Oscar, mais j'y serai peu. Je me suis associé avec le père Léger et le père Margueron de Beaumont. Nous sommes marchands de biens, et nous avons commencé par acheter la terre de Persan. Je suis le chef de cette société qui a réuni un million, car j'ai emprunté sur mes biens. Quand je trouve une affaire, le père Léger et moi nous l'examinons, mes associés ont chacun un quart et moi moitié dans les bénéfices, car je me donne toute la peine; aussi serai-je toujours sur les routes. Ma femme vit à Paris, dans le faubourg du Roule, bien modestement. Quand nous aurons réalisé quelques affaires, quand nous ne risquerons plus que des bénéfices, si nous sommes contents d'Oscar, peut-être l'emploierons-nous.

—Allons, mon ami, la catastrophe due à la légèreté de mon malheureux enfant sera sans doute la cause d'une brillante fortune pour vous; car, vraiment, vous enterriez vos moyens et votre énergie à Presles...

Puis madame Clapart raconta sa visite à l'oncle Cardot afin de montrer à Moreau qu'elle et son fils pouvaient ne plus lui être à charge.

—Il a raison, ce vieux bonhomme, reprit l'ex-régisseur, il faut maintenir Oscar dans cette voie avec un bras de fer, et il sera certainement notaire ou avoué. Mais qu'il ne s'écarte pas du sentier tracé. Ah! j'ai votre affaire. La pratique d'un marchand de biens est importante, et l'on m'a parlé d'un avoué qui vient d'acheter un titre nu, c'est-à-dire une Étude sans clientèle. C'est un jeune homme dur comme une barre de fer, âpre à l'ouvrage, un cheval d'une activité féroce; il se nomme Desroches, je vais lui offrir toutes nos affaires à la condition de me morigéner Oscar; je lui proposerai de le prendre chez lui moyennant neuf cents francs, j'en donnerai trois cents, ainsi votre fils ne vous coûtera que six cents francs, et je vais bien le recommander à monsieur le prieur. Si l'enfant veut devenir un homme, ce sera sous cette férule; car il sortira de là, notaire, avocat ou avoué.

—Allons, Oscar, remercie donc ce bon monsieur Moreau, tu es là comme un terme! Tous les jeunes gens qui font des sottises n'ont pas le bonheur de rencontrer des amis qui s'intéressent encore à eux après en avoir reçu du chagrin....

—La meilleure manière de faire ta paix avec moi, dit Moreau en serrant la main d'Oscar, c'est de travailler avec une application soutenue et de te bien conduire...

Dix jours après, Oscar fut présenté par l'ex-régisseur à maître Desroches, avoué, récemment établi rue de Béthisy, dans un vaste appartement au fond d'une cour étroite, et d'un prix relativement modique. Desroches, jeune homme de vingt-six ans, élevé durement par un père d'une excessive sévérité, né de parents pauvres, s'était vu dans les conditions où se trouvait Oscar; il s'y intéressa donc, mais comme il pouvait s'intéresser à quelqu'un, avec les apparences de dureté qui le caractérisent. L'aspect de ce jeune homme sec et maigre, à teint brouillé, à cheveux taillés en brosse, bref dans ses discours, à l'œil pénétrant et d'une vivacité sombre, terrifia le pauvre Oscar.

—Ici l'on travaille jour et nuit, dit l'avoué du fond de son fauteuil et derrière une longue table où les papiers étaient amoncelés en forme d'alpes. Monsieur Moreau, nous ne vous le tuerons pas, mais il faudra qu'il marche à notre pas.—Monsieur Godeschal! cria-t-il.

Quoique ce fût un dimanche, le premier clerc se montra, la plume à la main.

—Monsieur Godeschal, voici l'apprenti basochien de qui je vous ai parlé, et à qui monsieur Moreau prend le plus vif intérêt; il dînera avec nous et prendra la petite mansarde à côté de votre chambre; vous lui mesurerez le temps nécessaire pour aller d'ici à l'École de Droit et revenir, de manière qu'il n'ait pas cinq minutes à perdre; vous veillerez à ce qu'il apprenne le Code et devienne fort à ses Cours, c'est-à-dire, que, quand il aura fini ses travaux d'Étude, vous lui donnerez des auteurs à lire; enfin, il doit être sous votre direction immédiate, et j'y aurai l'œil. On veut faire de lui ce que vous vous êtes fait vous-même, un premier clerc habile, pour le jour où il prêtera son serment d'avocat.—Allez avec Godeschal, mon petit ami, il va vous montrer votre gîte et vous vous y emménagerez... Vous voyez Godeschal?... reprit Desroches en s'adressant à Moreau, c'est un garçon qui, comme moi, n'a rien; il est le frère de Mariette, la fameuse danseuse qui lui amasse de quoi traiter dans dix ans. Tous mes clercs sont des gaillards qui ne doivent compter que sur leurs dix doigts pour gagner leur fortune. Aussi mes cinq clercs et moi, travaillons-nous autant que douze autres! Dans dix ans, j'aurai la plus belle clientèle de Paris. Ici on se passionne pour les affaires et pour les clients! et cela commence à se savoir. J'ai pris Godeschal à mon confrère Derville, il n'était que second clerc et depuis quinze jours; mais nous nous sommes connus dans cette grande Étude. Chez moi, Godeschal a mille francs, la table et le logement. C'est un garçon qui me vaut, il est infatigable! Je l'aime, ce garçon! il a su vivre avec six cents francs, comme moi, quand j'étais clerc. Ce que je veux surtout, c'est une probité sans tache; et quand on la pratique ainsi dans l'indigence, on est un homme. A la moindre faute, dans ce genre, un clerc sortira de mon Étude.

—Allons, l'enfant est à la bonne école, dit Moreau.

Pendant deux ans entiers, Oscar vécut rue de Béthisy, dans l'antre de la Chicane, car si jamais cette expression surannée a pu s'appliquer à une Étude, ce fut à celle de Desroches. Sous cette surveillance à la fois méticuleuse et habile, il fut maintenu dans ses heures et dans ses travaux avec une telle rigidité, que sa vie au milieu de Paris ressemblait à celle d'un moine.

A cinq heures du matin, en tout temps, Godeschal s'éveillait. Il descendait avec Oscar à l'Étude afin d'économiser le feu en hiver, et ils trouvaient toujours le patron levé, travaillant. Oscar faisait des expéditions pour l'Étude et préparait ses leçons pour l'École; mais il les préparait sur des proportions énormes. Godeschal et souvent le patron indiquaient à leur élève les auteurs à compulser et les difficultés à vaincre. Oscar ne quittait un Titre du Code qu'après l'avoir approfondi et satisfait tour à tour son patron et Godeschal, qui lui faisaient subir des examens préparatoires plus sérieux et plus longs que ceux de l'École de Droit. Revenu du Cours où il restait peu de temps, il reprenait sa place à l'Étude, il y retravaillait, il allait au Palais parfois, il était enfin à la dévotion du terrible Godeschal, jusqu'au dîner. Le dîner, celui du patron d'ailleurs, consistait en un gros plat de viande, un plat de légumes et une salade. Le dessert se composait d'un morceau de fromage de Gruyère. Après le dîner, Godeschal et Oscar rentraient à l'Étude et y travaillaient jusqu'au soir. Une fois par mois, Oscar allait déjeuner chez son oncle Cardot, et il passait les dimanches chez sa mère. De temps en temps, Moreau, quand il venait à l'Étude pour ses affaires, emmenait Oscar dîner au Palais-Royal et le régalait en lui faisant voir quelque spectacle. Oscar avait été si bien rembarré par Godeschal et par Desroches à propos de ses velléités d'élégance, qu'il ne pensait plus à la toilette.

—Un bon clerc, lui disait Godeschal, doit avoir deux habits noirs (un neuf et un vieux), un pantalon noir, des bas noirs et des souliers. Les bottes coûtent trop cher. On a des bottes quand on est avoué. Un clerc ne doit pas dépenser en tout plus de sept cents francs. On porte de bonnes grosses chemises de forte toile. Ah! quand on part de zéro pour arriver à la fortune, il faut savoir se réduire au nécessaire. Voyez monsieur Desroches! il a fait ce que nous faisons, et le voilà arrivé.

Godeschal prêchait d'exemple. S'il professait les principes les plus stricts sur l'honneur, sur la discrétion, sur la probité, il les pratiquait sans emphase, comme il respirait, comme il marchait. C'était le jeu naturel de son âme, comme la marche et la respiration sont le jeu des organes. Dix-huit mois après l'installation d'Oscar, le second clerc eut pour la deuxième fois une légère erreur dans le compte de sa petite caisse. Godeschal lui dit devant toute l'Étude:—Mon cher Gaudet, allez-vous-en d'ici de votre propre mouvement, pour qu'on ne dise pas que le patron vous a renvoyé. Vous êtes ou distrait ou peu exact, et le plus léger de ces défauts ne vaut rien ici. Le patron n'en saura rien, voilà tout ce que je puis pour un camarade.

A vingt ans, Oscar se vit troisième clerc de l'Étude de maître Desroches. S'il ne gagnait rien encore, il fut nourri, logé, car il faisait la besogne d'un second clerc. Desroches occupait deux maîtres-clercs, et le second clerc pliait sous le poids de ses travaux. En atteignant à la fin de sa seconde année de Droit, Oscar, déjà plus fort que beaucoup de Licenciés, faisait le Palais avec intelligence, et plaidait quelques référés. Enfin Godeschal et Desroches étaient contents de lui. Seulement, quoique devenu presque raisonnable, il laissait voir une propension au plaisir et une envie de briller que comprimaient la discipline sévère et le labeur continu de cette vie. Le marchand de biens, satisfait des progrès du clerc, se relâcha de sa rigueur. Quand, au mois de juillet 1825, Oscar passa ses derniers examens à boules blanches, Moreau lui donna de quoi s'habiller élégamment. Madame Clapart, heureuse et fière de son fils, préparait un superbe trousseau au futur Licencié, au futur second clerc. Dans les familles pauvres, les présents ont toujours l'opportunité d'une chose utile. A la rentrée, au mois de novembre, Oscar Husson eut la chambre du second clerc qu'il remplaçait enfin, il eut huit cents francs d'appointements, la table et le logement. Aussi l'oncle Cardot, qui vint secrètement chercher des informations sur son neveu auprès de Desroches, promit-il à madame Clapart de mettre Oscar en état de traiter d'une Étude, s'il continuait ainsi.

Malgré de si sages apparences, Oscar Husson se livrait de rudes combats dans son for intérieur. Il voulait par moments quitter une vie si directement contraire à ses goûts et à son caractère. Il trouvait les forçats plus heureux que lui. Meurtri par le collier de ce régime de fer, il lui prenait des envies de fuir en se comparant dans les rues à quelques jeunes gens bien mis. Souvent emporté par des mouvements de folie vers les femmes, il se résignait, mais en tombant dans un dégoût profond de la vie. Soutenu par l'exemple de Godeschal, il était entraîné plutôt que porté de lui-même à rester dans un si rude sentier. Godeschal, qui observait Oscar, avait pour principe de ne pas exposer son pupille aux séductions. Le plus souvent le clerc restait sans argent, ou en possédait si peu qu'il ne pouvait se livrer à aucun excès. Dans cette dernière année, le brave Godeschal avait fait cinq ou six parties de plaisir avec Oscar en le défrayant, car il comprit qu'il fallait lâcher de la corde à ce jeune chevreau attaché. Ces frasques, comme les appelait le sévère premier clerc, aidèrent Oscar à supporter l'existence; car il s'amusait peu chez son oncle Cardot et encore moins chez sa mère, qui vivait encore plus chichement que Desroches. Moreau ne pouvait pas, comme Godeschal, se familiariser avec Oscar, et peut-être ce sincère protecteur du jeune Husson se servit-il de Godeschal pour initier le pauvre enfant aux mystères de la vie. Oscar, devenu discret, avait fini par mesurer, au contact des affaires, l'étendue de la faute commise durant son fatal voyage en coucou; mais, la masse de ses fantaisies réprimées, la folie de la jeunesse pouvaient encore l'entraîner. Néanmoins, à mesure qu'il prenait connaissance du monde et de ses lois, sa raison se formait, et pourvu que Godeschal ne le perdît pas de vue, Moreau se flattait d'amener à bien le fils de madame Clapart.

—Comment va-t-il? demanda le marchand de biens au retour d'un voyage qui l'avait tenu pendant quelques mois éloigné de Paris.

—Toujours trop de vanité, répondit Godeschal. Vous lui donnez de beaux habits et du beau linge, il a des jabots d'agent de change, et mon mirliflor va le dimanche aux Tuileries, chercher des aventures. Que voulez-vous? c'est jeune. Il me tourmente pour que je le présente à ma sœur, chez laquelle il verrait une fameuse société: des actrices, des danseuses, des élégants, des gens qui mangent leur fortune... Il n'a pas l'esprit tourné à être avoué, j'en ai peur. Il parle assez bien cependant, il pourrait être avocat, il plaiderait des affaires bien préparées...

Au mois de novembre 1825, au moment où Oscar Husson prit possession de son poste et où il se disposait à soutenir sa thèse pour la Licence, il entra chez Desroches un nouveau quatrième clerc pour combler le vide produit par la promotion d'Oscar.

Ce quatrième clerc, nommé Frédéric Marest, se destinait à la magistrature, et achevait sa troisième année de Droit. C'était, d'après les renseignements obtenus par la police de l'Étude, un beau fils de vingt-trois ans, enrichi d'une douzaine de mille livres de rente par la mort d'un oncle célibataire, et fils d'une madame Marest, veuve d'un riche marchand de bois. Le futur Substitut, animé du louable désir de savoir son métier dans ses plus petits détails, se mettait chez Desroches avec l'intention d'étudier la Procédure et d'être capable de remplir la place de principal clerc en deux ans. Il comptait faire son stage d'avocat à Paris, afin d'être apte à exercer les fonctions du poste qu'on ne refuserait pas à un jeune homme riche. Se voir, à trente ans, Procureur du roi dans un tribunal quelconque, était toute son ambition. Quoique ce Frédéric fût le cousin germain de Georges Marest, comme le mystificateur du voyage à Presles n'avait dit son nom qu'à Moreau, le jeune Husson ne le connaissait que sous le prénom de Georges, et ce nom de Frédéric Marest ne pouvait lui rien rappeler.

—Messieurs, dit Godeschal au déjeuner en s'adressant à tous les clercs, je vous annonce l'arrivée d'un nouveau basochien; et, comme il est richissime, nous lui ferons payer, je l'espère, une fameuse bienvenue...

—En avant, le livre! dit Oscar en regardant le petit clerc, et soyons sérieux.

Le petit clerc grimpa comme un écureuil le long des casiers pour saisir un registre mis sur la dernière planche pour y recevoir des couches de poussière.

—Il s'est culotté, dit le petit clerc en montrant un livre.

Expliquons quelle plaisanterie perpétuelle engendrait ce Livre alors en pratique dans la plupart des Études. Il n'est que déjeuners de clercs, dîners de traitants et soupers de seigneurs, ce vieux dicton du dix-huitième siècle est resté vrai, quant à ce qui regarde la Basoche, pour quiconque a passé deux ou trois ans de sa vie à étudier la Procédure chez un avoué, le Notariat chez un maître quelconque. Dans la vie cléricale, où l'on travaille tant, on aime le plaisir avec d'autant plus d'ardeur qu'il est rare; mais surtout on y savoure une mystification avec délices. C'est ce qui, jusqu'à un certain point, explique la conduite de Georges Marest dans la voiture à Pierrotin. Le clerc le plus sombre est toujours travaillé par un besoin de farce et de gausserie. L'instinct avec lequel on saisit, on développe une mystification et une plaisanterie, entre clercs, est merveilleux à voir, et n'a son analogue que chez les peintres. L'Atelier et l'Étude sont, en ce genre, supérieurs aux comédiens. En achetant un titre nu, Desroches recommençait en quelque sorte une nouvelle dynastie. Cette fondation interrompit la suite des usages relatifs à la bienvenue. Aussi, venu dans un appartement où jamais il ne s'était griffonné de papiers timbrés, Desroches y avait-il mis des tables neuves, des cartons blancs et bordés de bleu, tout neufs. Son Étude fut composée de clercs pris à différentes Études, sans liens entre eux et pour ainsi dire étonnés de leur réunion. Godeschal, qui avait fait ses premières armes chez maître Derville, n'était pas clerc à laisser se perdre la précieuse tradition de la bienvenue. La bienvenue est un déjeuner que doit tout néophyte aux anciens de l'Étude où il entre. Or, au moment où le jeune Oscar vint à l'Étude, dans les six mois de l'installation de Desroches, par une soirée d'hiver où la besogne fut expédiée de bonne heure, au moment où les clercs se chauffaient avant de partir, Godeschal inventa de confectionner un soi-disant registre architriclino-basochien, de la dernière antiquité, sauvé des orages de la Révolution, venu du procureur au Châtelet Bordin, prédécesseur médiat de Sauvagnest, l'avoué de qui Desroches tenait sa charge. On commença par chercher chez un marchand de vieux papiers quelque registre de papier marqué du dix-huitième siècle, bien et dûment relié en parchemin sur lequel se lirait un arrêt du Grand-Conseil. Après avoir trouvé ce livre, on le traîna dans la poussière, dans le poêle, dans la cheminée, dans la cuisine; on le laissa même dans ce que les clercs appellent la chambre des délibérés, et l'on obtint une moisissure à ravir des antiquaires, des lézardes d'une vétusté sauvage, des coins rongés à faire croire que les rats s'en étaient régalés. La tranche fut roussie avec une perfection étonnante. Une fois le livre mis en état, voici quelques citations qui diront aux plus obtus l'usage auquel l'Étude de Desroches consacrait ce recueil, dont les soixante premières pages abondaient en faux procès-verbaux. Sur le premier feuillet, on lisait:

«Au nom du Père et du Fils et dv Sainct-Esprit. Ainsi soit-il. Cejovrd'hui, feste de nostre dame Saincte-Geneviesve, patronne de Paris, sous l'inuocation de laquelle se sont miz, depuis l'an 1525, les clercqs de ceste Estude, nous, soubssignés, clercqs et petits clercqs de l'Estude de maistre Jerosme-Sebastien Bordin, successeur de feu Guerbet, en son viuant procurevr au Chastelet, avons recogneu la nécessité où nous estions de remplacer le registre et les archiues d'installations des clercqs de ceste glorieuse Estude, membre distingué du royaume de Basoche, lequel registre s'est veu plein par suite des actes de nos chers et bien amés prédécessevrs, et avons requis le Garde des Archives du Palays de le ioindre à iceux des autres Estudes, et sommes allés tous à la messe à la paroisse de Saint-Severin, pour solenniser l'inauguration de nostre nouveau registre.

»En foi de quoi nous avons tous signé: Malin, principal clercq; Grevin, second clercq; Athanase Feret, clercq; Jacques Huet, clercq; Regnauld de Saint-Jean-d'Angely, clercq; Bedeau, petit clercq saute-ruisseau. An 1787 de nostre Seigneur.

»Après la messe, ouïe, nous nous sommes transportés en la Courtille, et, à frais communs, avons fait un large déjeuner qui n'a fini qu'à sept heures du matin.»

C'était miraculeusement écrit. Un expert eût juré que cette écriture appartenait au dix-huitième siècle. Vingt-sept procès-verbaux de réceptions suivaient, et la dernière se rapportait à la fatale année 1792. Après une lacune de quatorze ans, le registre commençait, en 1806, à la nomination de Bordin comme avoué près le tribunal de première instance de la Seine. Et voici la glose qui signalait la reconstitution du royaume de Basoche et autres lieux:

«Dieu, dans sa clémence, a voulu que malgré les orages affreux qui ont sévi sur la terre de France, devenue un grand empire, les précieuses archives de la très célèbre Étude de maître Bordin aient été conservées; et nous, soussignés clercs du très digne, très vertueux maître Bordin, n'hésitons pas à attribuer cette inouïe conservation, quand tant de titres, chartes, priviléges ont été perdus, à la protection de sainte Geneviève, patronne de cette Étude, et aussi au culte que le dernier des procureurs de la bonne roche a eu pour tout ce qui tenait aux anciens us et coutumes. Dans l'incertitude de savoir quelle est la part de sainte Geneviève et de maître Bordin dans ce miracle, nous avons résolu de nous rendre à Saint-Étienne du Mont, pour y entendre une messe qui sera dite à l'autel de cette sainte Bergère, qui nous envoie tant de moutons à tondre, et d'offrir à déjeuner à notre patron, espérant qu'il en fera les frais.

»Ont signé: Oignard, premier clerc; Poidevin, deuxième clerc; Proust, clerc; Brignolet, clerc; Derville, clerc; Augustin Coret, petit clerc.

»En l'Étude, 10 novembre 1806.»

«A trois heures de relevée, le lendemain, les clercs soussignés consignent ici leur gratitude pour leur excellent patron, qui les a régalés chez le sieur Rolland, restaurateur, rue du Hasard, de vins exquis de trois pays, de Bordeaux, de Champagne et Bourgogne, de mets particulièrement soignés, depuis quatre heures de relevée jusqu'à sept heures et demie. Il y a eu café, glaces, liqueurs en abondance. Mais la présence du patron n'a pas permis de chanter laudes en chansons cléricales. Aucun clerc n'a dépassé les bornes d'une aimable gaieté, car le digne, respectable et généreux patron avait promis de mener ses clercs voir Talma dans Britannicus, au Théâtre-Français. Longue vie à maître Bordin!... Que Dieu répande ses faveurs sur son chef vénérable! Puisse-t-il vendre cher une si glorieuse Étude! Que le client riche lui vienne à souhait! Que ses mémoires de frais lui soient payés rubis sur l'ongle! Puissent nos patrons à venir lui ressembler! Qu'il soit toujours aimé des clercs, même quand il ne sera plus!»

Suivaient trente-trois procès-verbaux de réceptions de clercs, lesquels se distinguaient par des écritures et des encres diverses, par des phrases, par des signatures et par des éloges de la bonne chère et des vins qui semblaient prouver que le procès-verbal se rédigeait et se signait séance tenante, inter pocula.

Enfin, à la date du mois de juin 1822, époque de la prestation de serment de Desroches, se trouvait cette prose constitutionnelle:

«Moi, soussigné, François-Claude-Marie Godeschal, appelé par maître Desroches pour remplir les difficiles fonctions de premier clerc dans une Étude où la clientèle était à créer, ayant appris par maître Derville, de chez qui je sors, l'existence des fameuses archives architriclino-basochiennes qui sont célèbres au Palais, ai prié notre gracieux patron de les demander à son prédécesseur, car il importait de retrouver ce document portant la date de l'an 1786, qui se rattache à d'autres archives déposées au Palais, dont l'existence nous a été certifiée par Messieurs Terrasse et Duclos, archivistes, et à l'aide desquelles on remonte jusqu'à l'an 1525, en trouvant sur les mœurs et la cuisine cléricales des indications historiques du plus haut prix.

»Ayant été fait droit à cette requête, l'Étude a été mise en possession cejourd'hui de ces témoignages du culte que nos prédécesseurs ont constamment rendu à la dive bouteille et à la bonne chère.

»En conséquence, pour l'édification de nos successeurs et pour renouer la chaîne des temps et des gobelets, j'ai invité messieurs Doublet, deuxième clerc; Vassal, troisième clerc; Hérisson et Grandemain, clercs, et Dumets, petit clerc, à déjeuner dimanche prochain, au Cheval rouge, sur le quai Saint-Bernard, où nous célébrerons la conquête de ce livre qui contient la charte de nos gueuletons.

»Ce dimanche, 27 juin, ont été bues 12 bouteilles de différents vins trouvés exquis. On a remarqué les deux melons, les pâtés au jus romanum, un filet de bœuf, une croûte aux champignonibus. Mademoiselle Mariette, illustre sœur du premier clerc et Premier Sujet de l'Académie royale de musique et de danse, ayant mis à la disposition de l'Étude des places d'orchestre pour la représentation de ce soir, il est donné acte de cette générosité. De plus, il est arrêté que les clercs se rendront en corps chez cette noble demoiselle pour la remercier, et lui déclarer qu'à son premier procès si le diable lui en envoye, elle ne paierait que les déboursés, dont acte.

»Godeschal a été proclamé la fleur de la Basoche et surtout un bon enfant. Puisse un homme qui traite si bien traiter promptement d'une Étude.»

Il y avait des taches de vin, des pâtés et des paraphes qui ressemblaient à des feux d'artifice. Pour faire bien comprendre le cachet de vérité qu'on avait su imprimer à ce registre, il suffira de rapporter le procès-verbal de la prétendue réception d'Oscar.

«Aujourd'hui lundi, 25 novembre 1822, après une séance tenue hier rue de la Cerisaie, quartier de l'Arsenal, chez madame Clapart, mère de l'aspirant basochien, Oscar Husson, nous, soussignés, déclarons que le repas de réception a surpassé notre attente. Il se composait de radis noirs et roses, de cornichons, anchois, beurre et olives pour hors-d'œuvre; d'un succulent potage au riz qui témoigne d'une sollicitude maternelle, car nous y avons reconnu un délicieux goût de volaille, et, par l'aveu du récipiendaire, nous avons appris qu'en effet l'abatis d'une belle daube préparée par les soins de madame Clapart avait été judicieusement inséré dans le pot-au-feu fait à domicile avec des soins qui ne se prennent que dans les ménages.

»Item, la daube entourée d'une mer de gelée, due à la mère dudit.

»Item, une langue de bœuf aux tomates qui ne nous a pas trouvés automates.

»Item, une compote de pigeons d'un goût à faire croire que les anges l'avaient surveillée.

»Item, une timbale de macaroni devant des pots de crème au chocolat.

»Item, un dessert composé de onze plats délicats, parmi lesquels, malgré l'état d'ivresse où seize bouteilles de vins d'un choix exquis nous avaient mis, nous avons remarqué une compote de pêches d'une délicatesse auguste et mirobolante.

»Les vins de Roussillon et ceux de la côte du Rhône ont enfoncé complétement ceux de Champagne et de Bourgogne. Une bouteille de marasquin et une de kirsch ont, malgré du café exquis, achevé de nous plonger dans une extase œnologique telle, qu'un de nous, le sieur Hérisson, s'est trouvé dans le bois de Boulogne en se croyant encore au boulevard du Temple; et que Jacquinaut, le petit clerc, âgé de quatorze ans, s'est adressé à des bourgeoises âgées de cinquante-sept ans, en les prenant pour des femmes faciles, dont acte.

»Il est dans les statuts de notre ordre une loi sévèrement gardée, c'est de laisser les aspirants aux priviléges de la Basoche mesurer les magnificences de leur bienvenue à leur fortune, car il est de notoriété publique que personne ne se livre à Thémis avec des rentes, et que tout clerc est assez sévèrement tenu par ses père et mère. Aussi constatons-nous avec les plus grands éloges la conduite de madame Clapart, veuve en premières noces de monsieur Husson, père de l'impétrant, et disons qu'il est digne des hourras qui ont été poussés au dessert, et avons tous signé.»

Trois clercs avaient été déjà pris à cette mystification, et trois réceptions réelles étaient constatées dans ce registre imposant.

Le jour de l'arrivée de chaque néophyte à l'Étude, le petit clerc avait mis à leur place sur leur pancarte les archives architriclino-basochiennes, et les clercs jouissaient du spectacle que présentait la physionomie du nouveau venu pendant qu'il étudiait ces pages bouffonnes. Inter pocula, chaque récipiendaire avait appris le secret de cette farce basochienne, et cette révélation leur inspira, comme on l'espérait, le désir de mystifier les clercs à venir.

Chacun maintenant peut imaginer la figure que firent les quatre clercs et le petit clerc à ce mot d'Oscar, devenu mystificateur à son tour:—En avant le livre!

Dix minutes après cette exclamation, un beau jeune homme, d'une belle taille et d'une figure agréable, se présenta, demanda monsieur Desroches, et se nomma sans hésiter à Godeschal.

—Je suis Frédéric Marest, dit-il, et viens pour occuper ici la place de troisième clerc.

—Monsieur Husson, dit Godeschal à Oscar, indiquez à monsieur sa place, et mettez-le au fait des habitudes de notre travail.

Le lendemain, le clerc trouva le livre en travers sur sa pancarte; mais, après en avoir parcouru les premières pages, il se mit à rire, n'invita point l'Étude, et le replaça devant lui.

—Messieurs, dit-il au moment de s'en aller vers cinq heures, j'ai un cousin premier clerc de notaire chez maître Léopold Hannequin, je le consulterai sur ce que je dois faire pour ma bienvenue.

—Cela va mal, s'écria Godeschal, il n'a pas l'air d'un novice, le futur magistrat!

—Nous le taonnerons, dit Oscar.

Le lendemain à deux heures, Oscar vit entrer et reconnut dans la personne du maître clerc d'Hannequin, Georges Marest.

—Hé! voilà l'ami d'Ali-Pacha, s'écria-t-il d'un air dégagé.

—Tiens! vous voilà ici, monsieur l'ambassadeur, répondit Georges en se rappelant Oscar.

—Eh! vous vous connaissez donc? demanda Godeschal à Georges.

—Je le crois bien, nous avons fait des sottises ensemble, dit Georges, il y a de cela plus de deux ans... Oui, je suis sorti de chez Crottat pour entrer chez Hannequin, précisément à cause de cette affaire...

—Quelle affaire? demanda Godeschal.

—Oh! rien, répondit Georges à un signe d'Oscar. Nous avons voulu mystifier un pair de France, et c'est lui qui nous a roulés... Ah çà! vous voulez donc tirer une carotte à mon cousin...

—Nous ne tirons pas de carottes, dit Oscar avec dignité, voici notre charte.

Et il présenta le fameux registre à la place où se trouvait une sentence d'exclusion portée contre un réfractaire qui, pour fait de ladrerie, avait été forcé de quitter l'Étude en 1788.

—Je crois bien que c'est une carotte, car en voici les racines, répliqua Georges en désignant ces bouffonnes archives. Mais mon cousin et moi, nous sommes riches, nous vous flanquerons une fête comme vous n'en aurez jamais eu, et qui stimulera votre imagination au procès-verbal. A demain, dimanche, au Rocher de Cancale, à deux heures. Après, je vous mènerai passer la soirée chez madame la marquise de las Florentinas y Cabirolos, où nous jouerons et où vous trouverez l'élite des femmes de la fashion. Ainsi, messieurs de la Première Instance, reprit-il avec une morgue notariale, de la tenue, et sachez porter le vin comme les seigneurs de la Régence...

—Hurrah! cria l'Étude comme un seul homme. Bravo!... Very well!... Vivat! Vivent les Marest!...

—Pontins! s'écria le petit clerc.

—Hé bien! qu'y a-t-il? demanda le patron en sortant de son cabinet. Ah! te voilà, Georges, dit-il au premier clerc, je te devine, tu viens débaucher mes clercs. Et il rentra dans son cabinet en y appelant Oscar.—Tiens, voilà cinq cents francs, lui dit-il en ouvrant sa caisse, va au Palais, et retire du greffe des Expéditions le jugement de Vandenesse contre Vandenesse, il faut le signifier ce soir, s'il est possible. J'ai promis une prompte de vingt francs à Simon; attends le jugement s'il n'est pas prêt, ne te laisse pas entortiller; car Derville est capable, dans l'intérêt de son client, de nous mettre des bâtons dans les roues. Le comte Félix de Vandenesse est plus puissant que son frère l'ambassadeur, notre client. Ainsi aie les yeux ouverts, et à la moindre difficulté, reviens me trouver.

Oscar partit avec l'intention de se distinguer dans cette petite escarmouche, la première affaire qui se présentait depuis son installation.

Après le départ de Georges et d'Oscar, Godeschal entama son nouveau clerc sur la plaisanterie que cachait, à son sens, cette marquise de Las Florentinas y Cabirolos; mais Frédéric, avec un sang-froid et un sérieux de Procureur général, continua la mystification de son cousin; il persuada par sa façon de répondre et par ses manières à toute l'Étude que la marquise de Las Florentinas était la veuve d'un Grand d'Espagne, à qui son cousin faisait la cour. Née au Mexique et fille d'un créole, cette jeune et riche veuve se distinguait par le laisser-aller des femmes nées dans ces climats.

—Elle aime à rire, elle aime à boire, elle aime à chanter comme nous! dit-il à voix basse en citant la fameuse chanson de Béranger. Georges, ajouta-t-il, est très riche, il a hérité de son père qui était veuf, qui lui a laissé dix-huit mille livres de rentes, et avec les douze mille francs que notre oncle vient de nous laisser à chacun, il a trente mille francs par an. Aussi a-t-il payé ses dettes, et quitte-t-il le Notariat. Il espère être marquis de Las Florentinas, car la jeune veuve est marquise de son chef, et a le droit de donner ses titres à son mari.

Si les clercs restèrent extrêmement indécis à l'endroit de la comtesse, la double perspective d'un déjeuner au Rocher de Cancale et de cette soirée fashionable les mit dans une joie excessive. Ils firent toutes réserves relativement à l'Espagnole, pour la juger en dernier ressort quand ils comparaîtraient par-devant elle.

Cette comtesse de Las Florentinas y Cabirolos était tout bonnement mademoiselle Agathe-Florentine Cabirolle, première danseuse du théâtre de la Gaîté, chez qui l'oncle Cardot chantait la Mère Godichon. Un an après la perte très réparable de feu madame Cardot, l'heureux négociant rencontra Florentine au sortir de la classe de Coulon. Éclairé par la beauté de cette fleur chorégraphique, Florentine avait alors treize ans, le marchand retiré la suivit jusque dans la rue Pastourelle, où il eut le plaisir d'apprendre que le futur ornement du Ballet devait le jour à une simple portière. En quinze jours, la mère et la fille établies rue de Crussol y connurent une modeste aisance. Ce fut donc à ce protecteur des arts, selon la phrase consacrée, que le Théâtre dut ce jeune talent. Ce généreux Mécène rendit alors ces deux créatures presque folles de joie en leur offrant un mobilier d'acajou, des tentures, des tapis et une cuisine montée; il leur permit de prendre une femme de ménage, et leur apporta deux cent cinquante francs par mois. Le père Cardot, orné de ses ailes de pigeon, parut alors être un ange, et fut traité comme devait l'être un bienfaiteur. Pour la passion du bonhomme, ce fut l'âge d'or.

Pendant trois ans, le chantre de la mère Godichon eut la haute politique de maintenir mademoiselle Cabirolle et sa mère dans ce petit appartement, à deux pas du théâtre; puis il donna, par amour pour la chorégraphie, Vestris pour maître à sa protégée. Aussi eut-il, vers 1820, le bonheur de voir danser à Florentine son premier pas dans le ballet d'un mélodrame à spectacle, intitulé les Ruines de Babylone. Florentine comptait alors seize printemps. Quelque temps après ce début, le père Cardot était déjà devenu un vieux grigou pour sa protégée; mais comme il eut la délicatesse de comprendre qu'une danseuse du Théâtre de la Gaîté avait un certain rang à garder, et qu'il porta son secours mensuel à cinq cents francs par mois, s'il ne redevint pas un ange, il fut du moins un ami pour la vie, un second père. Ce fut l'âge d'argent.

De 1820 à 1823, Florentine acquit l'expérience dont doivent jouir toutes les danseuses de dix-neuf à vingt ans. Ses amies furent les illustres Mariette et Tullia, deux Premiers Sujets de l'Opéra; Florine, puis la pauvre Coralie, sitôt ravie aux arts, à l'amour et à Camusot. Comme le petit père Cardot avait acquis de son côté cinq ans de plus, il était tombé dans l'indulgence de cette demi-paternité que conçoivent les vieillards pour les jeunes talents qu'ils ont élevés et dont les succès sont devenus les leurs. D'ailleurs où et comment un homme de soixante-huit ans eût-il refait un attachement semblable, retrouvé de Florentine qui connût si bien ses habitudes et chez laquelle il pût chanter avec ses amis la Mère Godichon. Le petit père Cardot se trouva donc sous un joug à demi conjugal et d'une force irrésistible. Ce fut l'âge d'airain.

Pendant les cinq ans de l'âge d'or et de l'âge d'argent, Cardot économisa quatre-vingt-dix mille francs. Ce vieillard, plein d'expérience, avait prévu que, lorsqu'il arriverait à soixante-dix ans, Florentine serait majeure; elle débuterait peut-être à l'Opéra, sans doute elle voudrait étaler le luxe d'un Premier Sujet. Quelques jours avant la soirée dont il s'agit, le père Cardot avait dépensé quarante-cinq mille francs afin de mettre sur un certain pied sa Florentine pour laquelle il avait repris l'ancien appartement où feu Coralie faisait le bonheur de Camusot. A Paris, il en est des appartements et des maisons, comme des rues, ils ont des prédestinations. Enrichie d'une magnifique argenterie, le Premier Sujet du Théâtre de la Gaîté donnait de beaux dîners, dépensait trois cents francs par mois pour sa toilette, ne sortait plus qu'en remise, avait femme de chambre, cuisinière et petit laquais. Enfin, on ambitionnait un ordre de début à l'Opéra. Le Cocon-d'Or fit alors hommage à son ancien chef de ses produits les plus splendides pour plaire à mademoiselle Cabirolle, dite Florentine, comme il avait, trois ans auparavant, comblé les vœux de Coralie, mais toujours à l'insu de la fille du père Cardot, car le père et le gendre s'entendaient à merveille pour garder le décorum au sein de la famille. Madame Camusot ne savait rien ni des dissipations de son mari ni des mœurs de son père. Donc, la magnificence qui éclatait rue de Vendôme chez mademoiselle Florentine eût satisfait les comparses les plus ambitieuses. Après avoir été le maître pendant sept ans, Cardot se sentait entraîné par un remorqueur d'une puissance de caprice illimitée. Mais le malheureux vieillard aimait!... Florentine devait lui fermer les yeux, il comptait lui léguer une centaine de mille francs. L'âge de fer avait commencé!

Georges Marest, riche de trente mille livres de rente, beau garçon, courtisait Florentine. Toutes les danseuses ont la prétention d'aimer comme les aiment leurs protecteurs, d'avoir un jeune homme qui les mène à la promenade et leur arrange de folles parties de campagne. Quoique désintéressée, la fantaisie d'un Premier Sujet est toujours une passion qui coûte quelques bagatelles à l'heureux mortel choisi. Ce sont les dîners chez les restaurateurs, les loges au spectacle, les voitures pour aller aux environs de Paris et pour en revenir, des vins exquis consommés à profusion, car les danseuses vivent comme vivaient autrefois les athlètes. Georges s'amusait comme s'amusent les jeunes gens qui passent de la discipline paternelle à l'indépendance, et la mort de son oncle, en doublant presque sa fortune, changeait ses idées. Tant qu'il n'eut que les dix-huit mille livres de rente laissées par son père et sa mère, son intention fut d'être notaire; mais, selon le mot de son cousin aux clercs de Desroches, il fallait être stupide pour commencer un état avec la fortune que l'on a quand on le quitte. Donc, le premier clerc célébrait son premier jour de liberté par ce déjeuner qui servait en même temps à payer la bienvenue de son cousin. Plus sage que Georges, Frédéric persistait à suivre la carrière du Ministère public. Comme un beau jeune homme aussi bien fait et aussi déluré que Georges pouvait très bien épouser une riche créole, que le marquis de Las Florentinas y Cabirolos avait bien pu, dans ses vieux jours, au dire de Frédéric à ses futurs camarades, prendre pour femme plutôt une belle fille qu'une fille noble, les clercs de l'Étude de Desroches, tous issus de familles pauvres, n'ayant jamais hanté le grand monde, se mirent dans leurs plus beaux habits, assez impatients tous de voir la marquise mexicaine de Las Florentinas y Cabirolos.

—Quel bonheur, dit Oscar à Godeschal, en se levant le matin, que je me sois commandé un habit, un pantalon, un gilet neufs, une paire de bottes, et que ma chère mère m'ait fait un nouveau trousseau pour ma promotion au grade de second clerc! J'ai six chemises à jabot et en belle toile sur les douze qu'elle m'a données... Nous allons nous montrer! Ah! si l'un de nous pouvait enlever la marquise à ce Georges Marest...

—Belle occupation pour un clerc de l'Étude de maître Desroches!... s'écria Godeschal. Tu ne dompteras donc jamais ta vanité, moutard?

—Ah! monsieur, dit madame Clapart qui apportait à son fils des cravates et qui entendit le propos du maître clerc, Dieu veuille que mon Oscar suive vos bons avis. C'est ce que je lui dis sans cesse: Imite monsieur Godeschal, écoute ses conseils!

—Il va, madame, répondit le maître clerc; mais il ne faudrait pas faire beaucoup de maladresses comme celle d'hier pour se perdre dans l'esprit du patron. Le patron ne conçoit point qu'on ne sache pas réussir. Pour première affaire, il donne à votre fils à enlever l'expédition d'un jugement dans une affaire de succession où deux grands seigneurs, deux frères, plaident l'un contre l'autre, et Oscar s'est laissé dindonner... Le patron était furieux. C'est tout au plus si j'ai pu réparer cette sottise en allant ce matin, dès six heures, trouver le commis-greffier, de qui j'ai obtenu d'avoir le jugement demain à sept heures et demie.

—Ah! Godeschal, s'écria Oscar en allant à son premier clerc et en lui serrant la main, vous êtes un véritable ami.

—Ah! monsieur, dit madame Clapart, une mère est bien heureuse de savoir à son fils un ami tel que vous, et vous pouvez compter sur une reconnaissance qui ne finira qu'avec ma vie. Oscar, défie-toi de ce Georges Marest, il a été déjà la cause de ton premier malheur dans la vie.

—En quoi donc? demanda Godeschal.

La trop confiante mère expliqua succinctement au premier clerc l'aventure arrivée à son pauvre Oscar dans la voiture de Pierrotin.

—Je suis sûr, dit Godeschal, que ce blagueur-là nous a préparé quelque tour de sa façon pour ce soir... Moi, je n'irai pas chez la comtesse de Las Florentinas, ma sœur a besoin de moi pour les stipulations d'un nouvel engagement, je vous quitterai donc au dessert; mais, Oscar, tiens-toi sur tes gardes. On vous fera peut-être jouer, il ne faut pas que l'Étude de Desroches recule. Tiens, tu joueras pour nous deux, voilà cent francs, dit ce brave garçon en donnant cette somme à Oscar dont la bourse allait être mise à sec par le bottier et le tailleur. Sois prudent, songe à ne pas jouer au delà de nos cent francs; ne te laisse griser ni par le jeu ni par les libations. Saperlotte! un second clerc a déjà du poids, il ne doit pas jouer sur parole, ni dépasser une certaine limite en toute chose. Dès qu'on est second clerc, il faut songer à devenir avoué. Ainsi, ni trop boire, ni trop jouer, garder un maintien convenable, voilà la règle de ta conduite. Surtout n'oublie pas de rentrer à minuit, car demain tu dois être au Palais à sept heures pour y prendre ton jugement. Il n'est pas défendu de s'amuser, mais les affaires avant tout.

—Entends-tu bien, Oscar? dit madame Clapart. Vois combien monsieur Godeschal est indulgent, et comme il sait concilier les plaisirs de la jeunesse et les obligations de son état.

Madame Clapart, en voyant venir le tailleur et le bottier qui demandaient Oscar, resta seule un moment avec le premier clerc pour lui rendre les cent francs qu'il venait de donner.

—Ah! monsieur! lui dit-elle, les bénédictions d'une mère vous suivront partout et dans toutes vos entreprises.

La mère eut alors le suprême bonheur de voir son fils bien mis: elle lui apportait une montre d'or achetée de ses économies, pour le récompenser de sa conduite.

—Tu tires à la conscription dans huit jours, lui dit-elle, et comme il fallait prévoir le cas où tu aurais un mauvais numéro, je suis allée voir ton oncle Cardot, il est fort content de toi. Ravi de te savoir second clerc à vingt ans, et de tes succès à l'examen de l'École de Droit, il a promis l'argent nécessaire pour t'acheter un remplaçant. N'éprouves-tu pas un certain contentement en voyant combien une bonne conduite est récompensée? Si tu endures des privations, songe au bonheur de pouvoir, dans cinq ans d'ici, traiter d'une Étude. Enfin pense, mon bon chat, combien tu rends ta mère heureuse...

La figure d'Oscar, un peu maigrie par l'étude, avait pris une physionomie à laquelle l'habitude des affaires imprimait une expression sérieuse. Sa croissance était finie, et sa barbe avait poussé. L'adolescence enfin faisait place à la virilité. La mère ne put s'empêcher d'admirer son fils, et l'embrassa tendrement en lui disant:—Amuse-toi, mais souviens-toi des avis de ce bon monsieur Godeschal. Ah! tiens, j'oubliais! voici le cadeau de notre ami Moreau, un joli portefeuille.

—J'en ai d'autant plus besoin, que le patron m'a remis cinq cents francs pour retirer ce damné jugement Vandenesse contre Vandenesse, et que je ne veux pas les laisser dans ma chambre.

—Tu vas les garder sur toi, dit la mère effrayée. Et si tu perdais une pareille somme! ne devrais-tu pas plutôt la confier à monsieur Godeschal?

—Godeschal! cria Oscar qui trouva l'idée de sa mère excellente.

Godeschal, comme tous les clercs le dimanche, avait l'emploi de son temps entre dix heures et deux heures, il était déjà parti.

Quand sa mère le quitta, Oscar alla flâner sur les boulevards en attendant l'heure du déjeuner. Comment ne pas promener cette belle toilette qu'il portait avec un orgueil et un plaisir que se rappelleront tous les jeunes gens qui se sont trouvés dans la gêne au début de la vie? Un joli gilet de cachemire à fond bleu et à châle, un pantalon de casimir noir à plis, un habit noir bien fait, et une canne à pomme de vermeil achetée de ses économies, causaient une joie assez naturelle à ce pauvre garçon qui pensait à la manière dont il était vêtu le jour du voyage à Presles, en se souvenant de l'effet que Georges avait alors produit sur lui. Oscar avait en perspective une journée de délices, il devait voir le soir le beau monde pour la première fois! Avouons-le! chez un clerc sevré de plaisirs, et qui, depuis si longtemps, aspirait à quelque débauche, les sens déchaînés pouvaient lui faire oublier les sages recommandations de Godeschal et de sa mère. A la honte de la jeunesse, jamais les conseils et les avis ne manquent. Outre les recommandations du matin, Oscar éprouvait en lui-même un mouvement d'aversion contre Georges, il se sentait humilié devant ce témoin de la scène du salon de Presles, quand Moreau l'avait jeté aux pieds du comte de Sérisy.

L'Ordre Moral a ses lois, elles sont implacables, et l'on est toujours puni de les avoir méconnues. Il en est une surtout à laquelle l'animal lui-même obéit sans discussion, et toujours. C'est celle qui nous ordonne de fuir quiconque nous a nui une première fois, avec ou sans intention, volontairement ou involontairement. La créature de qui nous avons reçu dommage ou déplaisir nous sera toujours funeste. Quel que soit son rang, à quelque degré d'affection qu'elle nous appartienne, il faut rompre avec elle, elle nous est envoyée par notre mauvais génie. Quoique le sentiment chrétien s'oppose à cette conduite, l'obéissance à cette loi terrible est essentiellement sociale et conservatrice. La fille de Jacques II, qui s'assit sur le trône de son père, avait dû lui faire plus d'une blessure avant l'usurpation. Judas avait certainement donné quelque coup meurtrier à Jésus avant de le trahir. Il est en nous une vue intérieure, l'œil de l'âme, qui pressent les catastrophes, et la répugnance que nous éprouvons pour cet être fatal est le résultat de cette prévision; si la religion nous ordonne de la vaincre, il nous reste la défiance dont la voix doit être incessamment écoutée. Oscar pouvait-il, à vingt ans, avoir tant de sagesse?

Hélas! quand, à deux heures et demie, Oscar entra dans le salon du Rocher de Cancale où se trouvaient trois invités, outre les clercs, à savoir: un vieux capitaine de dragons, nommé Giroudeau; Finot, journaliste qui pouvait faire débuter Florentine à l'Opéra; du Bruel, un auteur ami de Tullia, l'une des rivales de Mariette à l'Opéra, le second clerc sentit son hostilité secrète s'évanouir aux premières poignées de main, dans les premiers élans d'une causerie entre jeunes gens, devant une table de douze couverts splendidement servie. Georges fut d'ailleurs charmant pour Oscar.

—Vous suivez, lui dit-il, la diplomatie privée, car quelle différence y a-t-il entre un ambassadeur et un avoué? uniquement celle qui sépare une nation d'un individu. Les ambassadeurs sont les avoués des peuples! Si je puis vous être utile, venez me trouver.

—Ma foi, dit Oscar, je puis vous l'avouer aujourd'hui, vous avez été la cause d'un grand malheur pour moi...

—Bah! fit Georges après avoir écouté le récit des tribulations du clerc; mais c'est le comte de Sérisy qui s'est mal conduit. Sa femme?... je n'en voudrais pas. Et le gars a beau être Ministre d'État, pair de France, je ne voudrais pas être dans sa peau rouge. C'est un petit esprit, je me moque bien de lui maintenant.

Oscar entendit avec un vrai plaisir les plaisanteries de Georges sur le comte de Sérisy, car elles diminuaient, en quelque sorte, la gravité de sa faute; et il abonda dans le sens haineux de l'ex-clerc de notaire qui s'amusait à prédire à la Noblesse les malheurs que la Bourgeoisie rêvait alors, et que 1830 devait réaliser. A trois heures et demie, on se mit à officier. Le dessert n'apparut qu'à huit heures, chaque service exigea deux heures. Il n'y a que des clercs pour manger ainsi! Les estomacs de dix-huit à vingt ans sont, pour la Médecine, des faits inexplicables. Les vins furent dignes de Borrel, qui remplaçait à cette époque l'illustre Balaine, le créateur du premier des restaurants parisiens pour la délicatesse et la perfection de la cuisine, c'est-à-dire du monde entier.

On rédigea le procès-verbal de ce festin de Balthazar au dessert, en commençant par: Inter pocula aurea restauranti, qui vulgò dicitur Rupes Cancali. D'après ce début, chacun peut imaginer la belle page qui fut ajoutée sur ce Livre d'Or des déjeuners basochiens.

Godeschal disparut après avoir signé, laissant les onze convives, stimulés par l'ancien capitaine de la Garde Impériale, se livrer aux vins, aux toasts et aux liqueurs d'un dessert dont les pyramides de fruits et de primeurs ressemblaient aux obélisques de Thèbes. A dix heures et demie, le petit clerc de l'Étude fut dans un état qui ne lui permit plus de rester, Georges l'emballa dans un fiacre en donnant l'adresse de la mère et payant la course. Les dix convives, tous gris comme Pitt et Dundas, parlèrent alors d'aller à pied par les boulevards, vu la beauté du temps, chez la marquise de Las Florentinas y Cabirolos, où, vers minuit, ils devaient trouver la plus brillante société. Tous avaient soif de respirer l'air à pleins poumons; mais, excepté Georges, Giroudeau, du Bruel et Finot, habitués aux orgies parisiennes, personne ne put marcher. Georges envoya chercher trois calèches chez un loueur de voitures, et promena son monde pendant une heure sur les boulevards extérieurs, depuis Montmartre jusqu'à la barrière du Trône. On revint par Bercy, les quais et les boulevards, jusqu'à la rue de Vendôme.

Les clercs voletaient encore dans le ciel meublé de fantaisies où l'ivresse enlève les jeunes gens, quand leur amphitryon les introduisit au milieu des salons de Florentine. Là, scintillaient des princesses de théâtre qui, sans doute instruites de la plaisanterie de Frédéric, s'amusaient à singer les femmes comme il faut. On prenait alors des glaces. Les bougies allumées faisaient flamber les candélabres. Les laquais de Tullia, de madame du Val-Noble et de Florine, tous en grande livrée, servaient des friandises sur des plateaux d'argent. Les tentures, chefs-d'œuvre de l'industrie lyonnaise, rattachées par des cordelières d'or, étourdissaient les regards. Les fleurs des tapis ressemblaient à un parterre. Les plus riches babioles, des curiosités, papillotaient aux yeux. Dans le premier moment et dans l'état où Georges les avait mis, les clercs et surtout Oscar crurent à la marquise de Las Florentinas y Cabirolos. L'or reluisait sur quatre tables de jeu dressées dans la chambre à coucher. Dans le salon, les femmes s'adonnaient à un vingt et un tenu par Nathan, le célèbre auteur. Après avoir erré, gris et presque endormis, sur les sombres boulevards extérieurs, les clercs se réveillaient donc dans un vrai palais d'Armide. Oscar, présenté par Georges à la prétendue marquise, resta tout hébété, ne reconnaissant pas la danseuse de la Gaîté dans cette femme aristocratiquement décolletée, enrichie de dentelles, presque semblable à une vignette de keepsake, et qui le reçut avec des grâces et des façons sans analogie dans le souvenir ou dans l'imagination d'un clerc tenu si sévèrement. Après avoir admiré toutes les richesses de cet appartement, les belles femmes qui s'y gaudissaient, et qui toutes avaient fait assaut de toilette entre elles pour l'inauguration de cette splendeur, Oscar fut pris par la main et conduit par Florentine à la table du vingt et un.

—Venez, que je vous présente à la belle marquise d'Anglade, une de mes amies...

Et elle mena le pauvre Oscar à la jolie Fanny-Beaupré qui remplaçait depuis deux ans feu Coralie dans les affections de Camusot. Cette jeune actrice venait de se faire une réputation dans un rôle de marquise d'un mélodrame de la Porte-Saint-Martin, intitulé: La Famille d'Anglade, un succès du temps.

—Tiens, ma chère, dit Florentine, je te présente un charmant enfant que tu peux associer à ton jeu.

—Ah! voilà qui sera gentil, répondit avec un charmant sourire l'actrice en toisant Oscar, je perds, nous allons être de moitié, n'est-ce pas?

—Madame la marquise, je suis à vos ordres, dit Oscar en s'asseyant auprès de la jolie actrice.

—Mettez l'argent, dit-elle, je le jouerai, vous me porterez bonheur! Tenez, voilà mes derniers cent francs...

Et elle sortit d'une bourse, dont les coulants étaient ornés de diamants, cinq pièces d'or. Oscar tira ses cent francs en pièces de cent sous, honteux déjà de mêler d'ignobles écus à des pièces d'or. En dix tours l'actrice perdit les deux cents francs.

—Allons, c'est bête! s'écria-t-elle, je vais faire la banque, moi. Nous restons ensemble, n'est-ce pas? dit-elle à Oscar.

Fanny-Beaupré s'était levée, et le jeune clerc, qui se vit comme elle l'objet de l'attention de toute la table, n'osa pas se retirer en disant que sa bourse logeait le diable. Oscar se trouva sans voix, sa langue devenue lourde resta collée à son palais.

—Prête-moi cinq cents francs? dit l'actrice à la danseuse.

Florentine apporta cinq cents francs qu'elle alla prendre à Georges qui venait de passer huit fois à l'écarté.

—Nathan a gagné douze cents francs, dit l'actrice au clerc, les banquiers gagnent toujours, ne nous laissons pas embêter, lui souffla-t-elle dans l'oreille.

Les gens qui ont du cœur, de l'imagination et de l'entraînement, comprendront comment le pauvre Oscar ouvrit son portefeuille, et en sortit le billet de cinq cents francs. Il regardait Nathan, le célèbre auteur, qui se remit avec Florine à jouer gros jeu contre la banque.

—Allons, mon petit, empoignez! lui cria Fanny-Beaupré en faisant signe à Oscar de ramasser deux cents francs que Florine et Nathan avaient pontés.

L'actrice ne ménageait pas les plaisanteries et les railleries à ceux qui perdaient. Elle animait le jeu par des lazzis qu'Oscar trouvait bien singuliers; mais la joie étouffa ces réflexions, car les deux premiers tours produisirent un gain de deux mille francs. Oscar avait envie de feindre une indisposition et de s'enfuir en laissant là sa partenaire, mais l'honneur le clouait là. Trois autres tours enlevèrent les bénéfices. Oscar se sentit une sueur froide dans le dos, il se dégrisa complétement. Les deux derniers tours enlevèrent les mille francs de la mise en commun; Oscar eut soif et avala coup sur coup trois verres de punch glacé. L'actrice emmena le pauvre clerc dans la chambre à coucher en lui débitant des fariboles. Mais là le sentiment de sa faute accabla tellement Oscar, à qui la figure de Desroches apparut comme en songe, qu'il alla s'asseoir sur une magnifique ottomane, dans un coin sombre; il se mit un mouchoir sur les yeux: il pleurait! Florentine aperçut cette pose de la douleur qui possède un caractère sincère et qui devait frapper une mime; elle courut à Oscar, lui ôta son bandeau, vit les larmes, et l'emmena dans un boudoir.

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