INSCRIPTIONS LUES AU SOIR TOMBANT
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LE SOMMEIL
Penses-tu que ces fleurs, ces feuilles et ces fruits, Et cet âpre laurier plus amer que la cendre, Penses-tu que mes mains pour eux les aient cueillis?
Si j'ai mêlé tout bas à l'onde des fontaines Les larmes que leur eau pleure encore aujourd'hui, Crois-tu que j'ignorais combien elles sont vaines?
Si, debout, j'ai marché sur le sable changeant, Était-ce pour marquer mon pas sur son arène, Puisqu'il n'en reste rien quand a passé le vent?
Et pourtant j'ai voulu être un homme et me vivre Et faire tour à tour ce que font les vivants; J'ai noué la sandale à mon pied pour les suivre.
Amour, haine, colère, ivresse, j'ai voulu, Par la flûte de buis comme au clairon de cuivre, Entendre dans l'écho ce que je n'étais plus.
Si j'ai drapé mon corps de pourpres et de bures, N'en savais-je pas moins que mon corps était nu Et que ma chair n'était que sa cendre future?
Non, ce laurier sans joie et ces fruits sans désir, Et la vaine rumeur dont toute vie est faite, Non, tout cela, c'était pour pouvoir mieux dormir
L'ombre définitive et la nuit satisfaite!
INSCRIPTION
Si haut que ta racine ait poussé vers l'azur Ta cime épanouie et vivante, sois sûr, Cher arbre, que, malgré l'ombre que sur la mousse Etend autour de toi ta feuillée ample et douce, Et bien que les oiseaux y chantent et qu'en bas Un choeur de dieux sylvains défendent de leurs bras La Dryade pensive au creux de ton écorce, O bel arbre, debout encore dans ta force, Sois sûr et pense que le temps et les destins Qui font les soir jaloux naître de nos matins Ne t'épargneront pas, car toute vie est telle. L'inévitable lierre et l'automne mortelle.
AUTRE INSCRIPTION
Crois-moi. N'emprunte rien des hommes. Que tes yeux Ne le conduisent point sur leur pas anxieux. N'asservis pas ta faim à la faim d'autres bouches. Au contraire, sois libre et, s'il le faut, farouche; Et plutôt mords ton poing et frappe du talon, Pour les mieux éloigner, ceux qui te parleront, Puis, quand tu seras seul, regarde, écoute et veille. Si le vent passe auprès de toi, prête l'oreille, Car il sait les secrets de la nuit et du jour. Marche ou trébuche, tombe ou rampe, monte ou cours Ou reste là; l'aurore est pareille à l'aurore, Ici ou là. Partout, sa graine fait éclore Une semblable fleur à celle que tu tiens; L'odeur qu'elle répand en parfums te revient Dans l'air qui l'emporta et qui te le rapporte; Demeure ou pars, attends ou cherche, va, qu'importe! Ou remonte le fleuve, ou prends la route, ou suis D'autres chemins. L'écho garde tes pas en lui Comme pour te prouver, rétrograde et contraire, Que ta marche est inverse et retourne en arrière. Demeure donc. Pourquoi partir? Est-ce que l'eau N'est pas la même au fleuve et la même au ruisseau, Qu'elle gronde ou murmure et que, rapide ou lente, Etroite ou large, elle bifurque, aille ou serpente? Si la Mer est trop loin écoute la Forêt. Sois attentif, sois docile et surtout sois prêt A saisir la rumeur vivante éparse en elle Et, debout, sens en toi la force universelle Sourdre, croître, grandir et monter à son but En ta stature d'homme ainsi qu'en l'arbre nu.
L'AUTOMNE
Si l'automne fut douce au soir de ta beauté, Rends-en grâces aux dieux qui veulent qu'à l'été Succède la saison qui lui ressemble encore, Ainsi que le couchant imite une autre aurore Et comme elle s'empourpre et comme elle répand Au ciel mystérieux des roses et du sang! Ce sont les dieux, vois-tu, qui font les feuilles mortes D'un or flexible et tiède au vent qui les emporte, Et dont l'ordre divin veut que les verts roseaux Deviennent tour à tour, uniques ou jumeaux, Et, selon que décroît leur taille à la rangée, L'inégale syrinx ou la flûte allongée.
Ce sont eux qui, des fleurs de ton été, couronnent Ta jeunesse mûrie à peine par l'automne Et qui veulent encor que le parfum enfui De la fleur se retrouve encore au goût du fruit Et que, devant la mer qui baisse et se retire, Une femme soit belle et puisse encor sourire.
LA FLEUR DU SOIR
Ne crois pas, ô passant, à me voir, quand tu passes, Les mains vides, assis à mon seuil où s'enlace, Au-dessus de ma tête et de mes cheveux blancs, A soi-même le lierre égal et permanent, Que je ne sache plus que la terre éternelle, De saisons en saisons toujours se renouvelle. Je n'ignore pas plus ces choses qu'autrefois Quand, pour louer les dieux qui revivaient en moi, Ou pour en couronner les nymphes des fontaines, Toutes les fleurs tentaient mes deux mains incertaines. Mais aujourd'hui, plus sage et de mon seuil, j'attends Que l'été moins hâtif succède au court printemps,
Et, lorsque vient l'automne, aux dernières écloses, Je choisis longuement ma rose entre les roses, Car peut-être il faudra que cette fleur cueillie Parfume jusqu'au soir le reste de ma vie.
HÉLÈNE AU CHEVAL
Le cheval gigantesque est debout; un grand rire L'entoure. Entends grincer le câble qui le tire, Et la foule le traîne et le pousse au jarret. Un dard qui vibre encor tremble à son flanc secret, Et quel mystère noir lui gonfle ainsi la panse? Obèse et monstrueux, il oscille et s'avance. Et chacun rit tout haut de la bête de bois. Le seul Laocoon a maudit par trois fois Le don douteux du Grec que le Troyen rapporte Et l'a frappé d'un trait quand il passa la porte A peine haute assez pour son échine, au bruit Des boucliers d'airain que heurtaient devant lui Les guerriers, lance au poing et le glaive à la hanche. En le voyant, Priam rit dans sa barbe blanche Et svelte, et souriante, et belle, s'avançant Droit au monstre stupide, immobile et pesant, Qui, muet, la regarde à lui venir, Hélène Vers les rouges naseaux lève ses deux mains pleines L'une de blé de cuivre et l'autre d'orge d'or. Mais la vaste rumeur qui dilate et qui tord Du remous de sa danse et du cri de sa joie, Les femmes, les enfants et les hommes de Troie L'empêche en s'approchant d'entendre au ventre obscur Sourdre le stratagème et le fléau futur, Et, d'un brusque sursaut de la Bête applaudie, Le meurtre s'ébrouer et hennir l'incendie.
MASQUE
Avec la laideur rustique De ton masque biscornu, Où le regard raille, oblique, La bouche au rire dentu,
Avec tes cornes pareilles, Faune, en pointes à ton front, Ton nez et tes deux oreilles, On a fait un mascaron
Qu'on a sculpté dans un marbre D'un ocre veiné de sang, Qui ressemble aux feuilles d'arbre De l'automne finissant.
Mais déjà tu peux à l'ombre, Des pins hauts et des cyprès, Avant que la feuille tombe Des cimes de la forêt,
Venir boire à la fontaine Où ta bouche jette une eau Fraîche, pure, égale et saine A puiser quand il fait chaud.
Et tu verras dans la vasque Te sourire, en son reflet, D'un sourire vrai, le masque De ce Faune que tu es!
LE SOUVENIR
Qu'un autre, en arrivant au soir de son destin, Voie au fond de sa vie, éclatant et hautain, Celui qu'il fut jadis et dont le pas sonore Sur la route parvient à son oreille encore Et dont il se rappelle avoir vécu les jours. La gloire a couronné son front heureux. L'amour Au laurier toujours vert mêle son myrte sombre Qui parfume la nuit et qui sent bon dans l'ombre; La Fortune riante et qui lève un flambeau, En riant, l'a tiré par le pan du manteau; La toile s'est changée en pourpre à son épaule; Les abeilles, au creux de la ruche et du saule, Ont toujours eu pour lui quelque miel réservé. Ce qu'il fut est si beau qu'il peut l'avoir rêvé Et dans son souvenir, il s'apparaît pareil A quelqu'un qui marcha longtemps dans le soleil Et qu'au seuil de la nuit accueilleraient encor Des torches de lumière et des trompettes d'or!
Mais moi, si je regarde au fond de ma pensée D'aujourd'hui jusqu'au bout de ma route passée, Toujours je me retrouve et toujours je me vois Toujours le même, assis toujours au même endroit. Sur le sable jaillit mon unique fontaine Où ma bouche à son eau rafraîchit mon haleine. Là-bas, près du pin rouge et rauque, dans le vent, C'est là que je me vois et de là que j'entends Encore, dans l'air pur, au matin de ma vie, De ma flûte, monter de mes lèvres unies, Sonore, harmonieux, humble, tremblant et beau, Mon premier souffle juste à mon premier roseau.
LE SILENCE
Le silence est peut-être une voix qui s'est tue Comme le dieu se tait debout en sa statue, Et par elle n'a plus de vivant aujourd'hui Que son ombre, au soleil, qui tourne autour de lui. Le silence est peut-être une voix qui sait tout Comme un dieu taciturne en son marbre debout, Dont le geste éternel fait signe qu'on écoute Ce que dira son ombre aux passants de la route, Qui regardent, d'en bas et le genou plié, L'ordre silencieux du dieu pétrifié.
LE JARDIN
Tu m'as vu bien souvent, de ton verger voisin Où le pampre vineux annonce le raisin, Bien souvent, tu m'as vu, par-dessus cette haie Que l'épine hérisse et que rougit la baie, Tout un jour, de l'aurore au soir, en mon enclos… Il est humble, petit, mélancolique et clos; Sa porte à claire-voie ouvre sur la grand'route; Une fontaine au fond s'épuise goutte à goutte Et ne remplit jamais qu'à demi le bassin; La ruche, dans un coin, bourdonne d'un essaim Qui rentre sous son toit dès que les fleurs sont closes. Tout est calme. Un rosier balance quelques roses Qui s'empourprent dans l'ombre auprès d'un vieux laurier. Il fait beau. Sur la route, avec son chevrier, Le troupeau qui piétine en la poussière chaude; Son bâton à la main, un mendiant qui rôde; Une femme qui rit et que l'on ne voit pas; Quelqu'un qui passe: rien, ni la voix, ni les pas Ne te semblent pouvoir de lui-même distraire Cet hôte, aux yeux baissés, du jardin solitaire. Ai-je l'air de vouloir être ailleurs qu'où je suis? Le jour s'en va, rayon à rayon, bruit à bruit; Et la ruche incertaine et la rose indistincte Sont l'une d'or pâli, l'autre de pourpre éteinte; Le crépuscule est à genoux devant le soir; Le laurier lentement se bronze et devient noir, Et je reste debout dans l'ombre, et c'est à peine Si l'on entend tout bas un peu plus la fontaine, Et j'écoute à mon coeur en larmes dans mes yeux L'éloquente rumeur de mon sang furieux.
LE CENTAURE BLESSÉ
Le cri qu'il nous arrache est un hennissement.
J. M. DE HEREDIA.
Je t'ai vu devant moi surgir. Tu étais beau. Le soleil au déclin, de la croupe aux sabots, T'empourprait tout entier de sa splendeur farouche. Ardent de ta vitesse et cabré de ta course, Tu dressais, sur le ciel derrière toi sanglant, Homme et cheval, le double effort de ton élan Où le poitrail de bête et la poitrine humaine Respiraient d'un seul souffle et d'une seule haleine. Alors, dans ce ciel rouge où tu m'es apparu, Comme un fatal présage, ô Centaure, j'ai cru Voir monter tout à coup, en un reflet lointain, La tragique rougeur du fabuleux festin Où, sous les yeux d'Hercule et de sa blanche Épouse, Votre troupe avinée et brusquement jalouse Mêla, dans un combat fameux et hennissant, A la pourpre du vin la pourpre de son sang!
J'ai tremblé. Ton galop remplissait mon oreille, Sonore de l'écho de sa rumeur vermeille, Et j'ai tendu mon arc en invoquant les Dieux! Et l'air porta vers toi mon trait victorieux… Tu tombas. Maintenant je maudis ma prière, Ma flèche trop certaine et ma peur meurtrière, Cher monstre! je te pleure et je revois encore Ta main d'homme presser à ton flanc, ô Centaure, Ta blessure et j'entends, au fond du soir, j'entends Le cri humain jailli de ton hennissement!
L'OUBLI SUPRÊME
Que m'importe le soir puisque mon âme est pleine De la vaste rumeur du jour où j'ai vécu! Que d'autres en pleurant maudissent la fontaine D'avoir entre leurs doigts écoulé son eau vaine Où brille au fond l'argent de quelque anneau perdu.
Tous les bruits de ma vie emplissent mes oreilles De leur écho lointain déjà et proche encor; Une rouge saveur aux grappes de ma treille Bourdonne sourdement son ivresse d'abeilles, Et du pampre de pourpre éclate un raisin d'or
Le souvenir unit en ma longue mémoire La volupté rieuse au souriant amour, Et le Passé debout me chante, blanche ou noire, Sur sa flûte d'ébène ou sa flûte d'ivoire, Sa tristesse ou sa joie, au pas léger ou lourd.
Toute ma vie en moi toujours chante ou bourdonne; Ma grappe a son abeille et ma source a son eau; Que m'importe le soir, que m'importe l'automne, Si l'été fut fécond et si l'aube fut bonne, Si le désir fut fort et si l'amour fut beau.
Ce ne sera pas trop du Temps sans jours ni nombre Et de tout le silence et de toute la nuit Qui sur l'homme à jamais pèse au sépulcre sombre, Ce ne sera pas trop, vois-tu, de toute l'ombre Pour lui faire oublier ce qui vécut en lui.