CHAPITRE XII.
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Tandis que Cicio était perdu dans la contemplation des breloques de clinquant et des sous-pieds du voleur de ville, le très-illustre seigneur Zefirino, unissant le pouce et l'index de sa main droite couverte de bagues, adressait à don Polyphême ce raisonnement plein de logique:
—Que votre seigneurie, disait-il, me fasse l'honneur de m'écouter: Dans toute entreprise, une juste balance doit mesurer, parmi les associés, les services que chacun rend à la communauté avec la part qui lui revient dans les bénéfices. Je ne refuse point de yous admettre au partage égal avec les cavaliers que je commande, si vous réussissez à me prouver que vos gains sont aussi considérables que les nôtres. Mais, je vois avec peine que votre société ne tient pas de registres de ses opérations. Vous ne m'offrez, par conséquent, que des suppositions, des probabilités et des évaluations approximatives, au lieu de calculs certains. Vos captures sont importantes, j'en conviens; mais elles sont rares. Vous n'avez pas tous les jours des Anglais à dévaliser. Le vice de votre industrie est précisément ceci, qu'une opération avantageuse entraîne des suites funestes, et que vous êtes obligés de vous cacher ou de changer de place lorsque vous avez fait une heureuse rencontre. Nous autres, au contraire, nous travaillons toujours dans les mêmes lieux, et nous finissons par en connaître toutes les ressources. La ville nous fournit un revenu constant. Nous ne chômons jamais. Si nous partageons en frères avec vous, ce sera donc une avance de fonds sur des services à venir; car vous êtes aujourd'hui sans emploi. Il faut que vous consentiez à exercer avec nous à la ville, et, par un juste retour, nous vous donnerons un coup de main sur les grandes routes, lorsqu'il en sera besoin. Plusieurs articles de notre industrie sont praticables pour vos seigneuries. Ceux des vengeances, des jalousies, guet-apens, coups de bâton et effusions de sang, ne vous sont pas étrangers. Je ne vois pas pourquoi vos seigneuries ne se livreraient pas, dans l'intérêt général, à cette branche de notre commerce.
Pendant ce discours, don Polyphême tirait sa barbe et ses moustaches d'un air d'impatience:
—Ce n'est pas, répondit-il, la science ni l'habileté qui nous manquent; mais bien la volonté de couper des jarrets au coin des rues. Nous avons tous pratiqué la vengeance et le guet-apens pour notre compte et non pour de l'argent. Si les gens de la ville n'ont pas le courage de tuer eux-mêmes les amants de leurs femmes, tant pis pour eux; je ne veux point me charger de cette besogne-là.
—Vous ne savez pas, reprit Zefirino, l'utilité de cette industrie. Ce n'est pas tant l'argent que la considération et les bons procédés qu'on y gagne. Du temps de nos pères, ces services-là étaient d'un immense profit; le coup de stylet se payait cinq cents ducats, et la simple taillade au visage vingt-cinq piastres fortes. Aujourd'hui on défigure un homme par une balafre de douze points pour la bagatelle de six ducats; mais en obligeant les jaloux on se fait des amis. Prête-moi un doigt de ficelle, et je te rendrai un bras de corde, dit notre proverbe. Service pour service, et c'est ainsi que nous trouvons de l'indulgence dans les cas malheureux, des yeux fermés où il serait funeste de les voir s'ouvrir, et la potence vouée au célibat quand nous lui fournissons cent occasions de nous demander en mariage; tandis que vos seigneuries vivant dans les bois, n'ayant point d'amis, ne rencontreront jamais que des soldats armés, une police intolérante et des juges sévères.
—Je confesse que cela est à considérer, dit Polyphême, en se grattant la tête.
—Notre société, reprit Zefirino, est admirablement constituée. L'ordre le plus parfait y règne. Jetez les yeux sur ma comptabilité. Vous y verrez que la rue de Tolède seule nous fournit, en mouchoirs de poche, bourses, montres et autres objets portatifs la somme de trois cent vingt ducats par semaine. A moins que par mégarde, nous ne volions un abbé, on ne nous inquiète jamais pour ces petites opérations. Les vols dans les maisons de campagne non habitées ne nous attirent pas non plus de désagréments. Ceux à main armée ou par escalade, et à la ville, donnent lieu à des poursuites, aussi ne les exécutons-nous qu'à de longs intervalles et quand nous avons pesé le pour et le contre. Regardez à la page des articles de galanterie, et vous serez flatté du total imposant des produits de la semaine. Quant au chapitre des meurtres, blessures et taillades, ne vous en faites pas un monstre; ce sont des choses rares, et le plus souvent des actes de bonne justice. Je vais vous en citer un exemple:
«Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l'an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l'amour, jouissait d'un bonheur sans mélange; mais il n'est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu'elle n'a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s'est retiré à Naples, en déclarant qu'il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d'une manière ou d'une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l'époux offensé, afin de l'obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m'ont dit en pleurant: «Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes: vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c'est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n'est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. «Qu'auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande?
—Par Bacchus! s'écria don Polyphême, j'aurais répondu: Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m'a point offensé; mais je vois bien que j'aurais fait une faute en répondant ainsi.
—Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino; moi qui sais mon monde, j'ai répondu au contraire qu'on pouvait écrire à l'époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu'avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.
—Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s'inclinant, et je commence à goûter votre système. C'est de la fleur de politique. Je n'ai plus d'objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l'intérêt général.
—Je vais vous en fournir l'occasion. Pour administrer la taillade en question, j'ai besoin d'un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L'étranger ne manquera pas de s'arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer notre mot d'ordre: Ave Maria.
—Tu as entendu, Cicio? dit Polyphême; tout à l'heure tu vas entrer en fonctions.
L'édifiante conversation que notre héros venait d'écouter était de l'hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu'on allait employer ses services et les talents de l'innocente Gheta dans un attentat contre la personne d'un étranger; mais il ne devina pas toute la gravité de l'expédition. Le mot de vengeance, qu'il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l'âme irritée demandait du sang; ceux de guet-apens et de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices; mais lorsqu'il vit don Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea qu'apparemment l'homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l'opinion de son capitaine, et déclara qu'il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d'un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l'avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l'heure à sa montre d'argent:
—Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que chacun de vous soit à la porte Felice dans un quart d'heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa chèvre. Le Bicco (louche) ira monter la garde à la Flora, pour y épier l'étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup, éparpillez-vous comme des mouches… Où donc est mon temperino? Sang de la madone! je n'ai pas mon temperino!
Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.
—Le voici, reprit-il, je l'ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême, que cet ustensile n'a rien de terrible. C'est une pièce fine à mettre sur la toilette d'une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d'une taillade lestement servie.
Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l'entraîna hors du cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du Borgo.
De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de délices, où les oeillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l'amour en possession de toutes les cervelles.
La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro charmant que la Sicile est fière d'avoir produit.
Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s'installer avec sa chèvre savante près la porte Felice. Les brigands ne tardèrent pas à paraître. Ils arrivaient l'un après l'autre par des rues différentes, et feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à notre héros de commencer la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la saltarelle; mais il n'avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration était brève et son coeur tout gonflé. Quant à l'innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.
A dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s'arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède. Cicio se troublait davantage à mesure que l'instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les gros traits de don Polyphême bouleversés par l'inquiétude. Le petit chevrier commençait à comprendre qu'il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant il n'y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu'on reconnaissait à son air pour un Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le temperino. Tout à coup l'un des brigands heurta violemment l'étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme; il entendit un cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu'il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs s'évanouit, et Cicio se trouva seul en face d'un homme couvert de sang.
CHAPITRE XIII.
En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d'abord l'idée de prendre le large, comme les autres bandits. L'instinct de la conservation était l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur ses jambes, il courut à lui pour l'aider à se soutenir. La blessure paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annoncé: elle traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal temperino avait pénétré jusqu'à l'intérieur de la bouche; en sorte que le sang coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux jeune homme. Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et apporta du linge et de l'eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le blessé s'était évanoui.
—Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé! s'écria la bonne femme. O hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances! Défigurer ainsi un étranger! la belle hospitalité, la belle courtoisie qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mère? Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misérable, avec ta chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots de sang, afin qu'ils retombent sur ta tête; regarde cette figure pâle, et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta mémoire ce spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix ans.
Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fierté:
—Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez.
—Parce que je devine la vérité, reprit la bonne femme. Si tu es innocent, pose ta main sur cette croix d'or que je porte à mon cou, et jure par le divin fils de la madone que tu n'étais pas du complot.
—Je jure que je vois aujourd'hui cet étranger pour la première fois de ma vie, répondit Cicio.
—-Ce n'est pas cela qu'on te demande. Il faut jurer que tu n'étais pas du complot. Tu ne l'oses pas, tu es coupable. Holà! honnêtes passants, arrêtez ce petit scélérat, c'est lui qui vient de blesser ce pauvre seigneur que vous voyez mourant.
Quelques passants se retournèrent aux cris de cette femme; mais ils s'éloignèrent bien vite en murmurant tout bas les mots d'accidente et de tagliada.
—Puisque le ciel le permet, reprit la femme, va-t'en donc et sois maudit; que le remords empoisonne ton sommeil, ton pain et l'air que tu respires.
—Il n'est pas en votre pouvoir de répandre tant de poison, répondit Cicio.
Et le petit chevrier partit en courant.
Notre héros avait de grands défauts, comme le lecteur a pu s'en convaincre. C'était un vrai montagnard sans éducation, obtus sans des préjugés, violent dans ses passions, et facile à égarer au moyen de sophismes. Avec l'idée fixe de venger sa mère, il aurait vu égorger sans s'émouvoir cent mille soldats napolitains, et généralement tous les individus qu'il appelait Athéniens ou Carthaginois, sans savoir au juste ce qu'il entendait par ces deux mots. Mais, au fond, il avait le coeur honnête. La scène de la taillade l'avait remué profondément. Les paroles de la bonne femme achevèrent de porter le trouble dans son esprit; et comme il passait aisément d'un extrême à l'autre, l'image du blessé inondé de sang le pénétra de terreur et de pitié. Les clameurs de la ville lui semblaient autant de malédictions lointaines, comme si ses crimes eussent ameuté le monde entier coutre lui; et il fuyait au hasard, à perdre haleine, épouvanté par le bruit de ses pas et le galop de l'innocente Gheta. Il courut ainsi jusqu'au cabaret del Falcone; mais la compagnie de ses amis les brigands, au lieu de lui rendre le calme, ne fit qu'augmenter son dégoût et ses remords.
—Arrive donc, petit paresseux, lui dit le chef aux sous-pieds; je craignais que la police ne t'eût confisqué, ce qui m'aurait obligé à des démarches fâcheuses.
—Épargnez-vous les démarches en ma faveur, répondit Cicio; je viens vous déclarer que je me sépare de la bande.
—Un moment! reprit don Zefirino; il est écrit dans nos statuts qu'une fois engagé dans notre société, on n'en sort plus sans le consentement du chef, et je n'accorde mon consentement que pour trois motifs, le mariage, la retraite au couvent, ou l'embarquement sur un navire. Marie-toi, fais-toi moine ou matelot, sinon tu resteras parmi nous.
—Je ne connaissais point vos statuts, répondit Cicio; je n'ai prononcé aucun serment. Je suis libre et je vous quitte.
—Mon mignon, dit l'homme aux sous-pieds, la révolte ici est punie par le stylet.
—Et moi, je me défends avec ma carabine. Cicio saisit en effet sa carabine et se retira dans un angle de la salle, l'arme haute, le pied gauche en avant et le jarret tendu. Don Polyphême éclata de rire:
—Que pensez-vous, dit-il, de nos petits montagnards, seigneur Zefirino? Regardez cet air sombre et résolu. Ne vous fiez pas à sa jeunesse et à son ingénuité: il vous tuerait comme un lièvre au gîte. Abaisse ton arme, Cicio, et ne l'emporte pas. Je ne souffrirai point qu'on te moleste. Tu veux être libre, tu le seras. Je t'avertis seulement que tu perdras ta part de butin déposée entre les mains des paysans de Léonforte.
—Je vous l'abandonne sans regrets, répondit Cicio.
—Il faut aussi promettre, avant de nous quitter, de ne jamais nous vendre ni déposer en justice contre nous.
—Par l'âme vénérée de saint Caraccioli, je jure de ne pas vous trahir; et quand même on rétablirait pour moi seul l'ancienne torture, je laisserais mettre mes chairs en lambeaux plutôt que de dire un mot de ce que j'ai vu et entendu dans votre compagnie[2].
[Note 2: La torture fut abolie en Sicile par le marquis de Caraccioli, en 1780, et pour cette raison il est considéré comme un saint.]
—Cela suffit, reprit Polyphême. Si quelqu'un doute de ta parole, il aura affaire à moi. Tu peux aller où tu voudras.
Cicio fit un salut et sortit. Le danger qu'il venait de courir ayant excité son courage, il ne s'effraya pas à l'idée d'être sans asile et sans amis dans une ville qu'il ne connaissait point. Une nuit en plein air n'était pas une nouveauté pour lui. Après l'heure de la rosée, il n'y a point d'alcove où l'on soit mieux que sous le ciel de Palerme. Cicio vit d'ailleurs, dans les rues du Borgo, quantité de gens étendus sur des dalles, et qui dormaient profondément. Il chercha donc un recoin isolé pour s'y établir avec sa chèvre. Un banc de bois s'offrit à lui devant la porte du couvent delle Stimmate. Il s'y étendit sur le côté en faisant un oreiller de son bras droit et une couverture de sa veste, et il ferma les yeux après avoir récité sa prière. Mais les émotions de la journée avaient échauffé ses esprits; le sommeil s'approchait, amené par la fatigue, et s'enfuyait aussitôt, repoussé bien loin par l'image horrible de l'étranger nageant dans son sang.
—Dieu puissant, s'écria Cicio, c'est dans ma conscience que le temperino a porté le coup funeste. La malédiction de la bonne femme pèse sur ma tête. Je suis empoisonné dans mon sommeil, mon pain et l'air que je respire. Malheur à moi si je ne trouve un moyen d'apaiser le courroux du ciel! Ma chère Angélica n'épouserait pas un garçon dévoré de remords. Amour, conseille-moi!
—J'entends l'accent de Syracuse, dit une voix nasillarde. Qui donc se lamente ainsi dans l'obscurité?
Cicio vit approcher de lui un vieux père capucin qui sortait du couvent des Stimmate.
—C'est moi, Cicio le chevrier, répondit-il; ô mon père, ayez pitié d'un compatriote, et dites une prière en faveur d'un pécheur au désespoir.
—Je te reconnais, mon enfant, dit le moine. Tu as fait bien du bruit pour un garçon si jeune encore. Calme-toi. J'ai ouï parler de tes malheurs, et j'y veux porter remède. Au lieu de courir le pays et d'aller parmi des voleurs, il fallait rester dans notre chère Sceragusa et venir demander un asile et des consolations au couvent des capucins. Mais au diable le passé! songeons au présent. Tu es un pécheur au désespoir, dis-tu? Eh! mon garçon, je le crois bien; il n'y a rien comme la belle étoile et la faim pour rendre lourds les péchés. Que ton estomac s'emplisse d'un bon souper, que tes membres s'étendent dans un bon lit, et tu me donneras ensuite des nouvelles de ta conscience. Viens avec moi hors des murs. Quittons cette grande ville, et tout en cheminant, tu me raconteras tes infortunes.
Cicio se leva de son banc, et partit avec le capucin. Il lui fit en marchant le récit fidèle de ses aventures depuis la rencontre du notaire Mast'-André dans les eaux de l'Anapo, jusqu'à la taillade inclusivement.
—Saint-Christophe, s'écria le moine, ayez pitié de nous! Une taillade au visage, deux Anglais dévalisés! ce ne sont plus de simples péchés, mon fils, ce sont des crimes. Il faut rompre avec cette vie-là, sans quoi tu es perdu dans ce monde et dans l'autre.
—Hélas! mon père, répondit Cicio, je sens bien que vous avez raison, et je voudrais, en effet, changer de vie; mais comment reconquérir ma bonne réputation? Comment faire pour me réconcilier avec la justice? En m'accusant d'un crime dont j'étais innocent, on m'a forcé à devenir criminel.
—Ecoute-moi, mon garçon, reprit le capucin: avec une absolution du confesseur, la paix sera bientôt signée entre le ciel et ta conscience, puisque je te vois touché d'un repentir sincère. La clémence du seigneur va vite en besogne quand on l'implore du fond de son âme, Si les hommes étaient aussi généreux que le bon Dieu, on s'en trouverait mieux sur cette terre malheureuse. Cependant, dis un mot, et je tâcherai d'obtenir ta grâce de la justice humaine au moyen de protecteurs puissants. Fais-toi capucin; entre dans notre excellent couvent, dont le séjour délicieux et les beaux jardins sont l'ornement de notre chère Syracuse, et tu es sauvé.
—Impossible, mon père: je n'ai pas la vocation nécessaire.
—C'est que tu ne sais pas, mon enfant, combien la vie est douce pour un honnête religieux. Notre règle n'est point aussi sévère qu'on l'imagine. Il n'y a pas de portes à notre couvent: ce qui prouve que ce n'est pas une prison. Nous voyageons, à tour de rôle, par toute la Sicile; nous recevons l'hospitalité la plus cordiale en tous lieux. Nous faisons souvent bonne chère, quelquefois avec trop de gourmandise; mais le samedi arrive, nous allons à confesse, et, si nous avons le bonheur de mourir un dimanche, le Paradis s'ouvre à deux battants pour nous recevoir. Il n'y a d'effrayant que les mots dans notre ordre. Qu'importe la pauvreté si l'on n'a besoin de rien? l'obéissance lorsqu'on ne vous commande rien de pénible? Quant à la chasteté, mon âge ne m'en fait pas une privation. Toi, qui es jeune, réfléchis un moment, et, si tu es homme de bon sens, reconnais que les rapports avec la femme ne sont qu'une source de maux et de regrets amers.
—Mon père, répondit Cicio, je ne suis pas un libertin; si j'hésite à faire le voeu de chasteté, c'est que j'ai jeté les yeux sur une femme de qui j'attends le bonheur de ma vie. Je porte en moi deux passions qui ne peuvent se cacher sous une robe de moine: la haine et l'amour. Je déteste les meurtriers de ma vieille mère; je ne puis leur pardonner, et j'aime de toute mon âme la divine fille de Mast'-André. Arrachez de mon âme ces deux passions, et je suis à vous.
—Eh bien! mon enfant, tu es à nous, car ces deux passions sortiront de ton coeur dès demain; cela est aussi sûr qu'il est vrai que je suis le père Chistophe.
—O ciel! s'écria Cicio, vous m'épouvantez! Que va donc devenir ma tendresse pour Angélica? qu'est-il donc arrivé de funeste?
—Nous en reparlerons demain.
—Mon père, mon père, dit le petit chevrier, pour que je sois à vous demain, il faut donc que mes espérances soient ruinées et que mon coeur se brise. Parlez; achevez-moi tout de suite. Ma maîtresse est-elle morte ou mariée? ne m'aime-t-elle plus? O Sauveur des hommes, s'il en est ainsi, je ne veux point d'une robe de laine pour y envelopper ma douleur; je ne veux point d'une cellule et d'un lit. Donnez-moi un linceul blanc et une fosse pour y dormir du sommeil éternel.
—Chut! dit le père Christophe; le bon Dieu n'aime pas qu'on lui fasse de ces apostrophes véhémentes. Heureusement il ne t'écoute pas. Regarde ces milliers d'étoiles, cette nuit splendide; admire le Créateur et respecte en toi-même son sublime ouvrage.
En discourant ainsi, le capucin et son compagnon arrivèrent à Saint-Philippe-de-Neri, petite paroisse située hors des murs de Palerme, à peu de distance de la porte Carini. Le moine tira la sonnette du presbytère. Une vieille servante vint ouvrir et gronda le père Christophe en disant que le souper serait froid. Le curé reçut avec bonté le petit chevrier, fit mettre un couvert de plus pour lui, et demanda le macaroni. Cicio n'eut pas plutôt une large portion de pâte et deux verres de vin dans l'estomac, qu'il se sentit moins exalté. Le jovial père Christophe l'ayant mené dans une petite chambre que la servante venait de préparer, il se coucha docilement sans oser se plaindre, et comme il le trouva endormi:
—Dieu bon! dit-il avec attendrissement, si jeune encore et déjà si malheureux! Donnez-lui assez de forces pour supporter ce qui l'attend demain, et inspirez-moi les moyens de consoler cette pauvre âme.
CHAPITRE XIV.
A peu de distance de Païenne, sur la route de Monreale, est une belle maison de campagne dont on aperçoit les toits à l'italienne au milieu d'un bouquet d'arbres et dans le site le plus riant du monde. Des rosiers grimpants s'élèvent le long des murs jusqu'à la hauteur du second étage. La façade est ornée de sculptures, et l'entrée, en forme de portique, présente l'aspect riche et séduisant de ces antiques séjours où les Lépide et les Cicéron venaient se reposer du tracas des affaires. Cependant une impression pénible gâte un peu le charme de cette villa. Des grillages sont placés à toutes les fenêtres, et la porte, hermétiquement fermée, oppose de larges plaques de tôle aux regards des curieux, comme si un jaloux gardait avec vigilance, dans cette prison fleurie, quelque Vénus ennuyée.
C'est à cette maison que le bon père Christophe et Cicio vinrent sonner vers huit heures du matin. Le concierge leur ouvrit la petite porte et les introduisit sous le portique, en disant au capucin de se promener dans le parterre tandis qu'on irait appeler le docteur.
—Ce palais, demanda Cicio, appartient donc à un médecin?
—Oui, mon fils, répondit le moine, à un médecin qui, pour habiter un palais, n'en est pas moins un homme simple et modeste.
—Mon père, dit le petit chevrier, que signifient ces chaînes de fer pendues à la muraille? Voilà un singulier ornement dans une villa de luxe.
—Si tu savais lire, répondit le capucin, tu verrais que l'inscription placée au-dessous de ces chaînes contient ces mots: «La science et l'humanité les ont brisées.»
—Le docteur est donc un bienfaiteur des malheureux, comme le grand Caraccioli?
—Précisément, mon fils: il a aboli certaines tortures auxquelles on appliquait encore une classe particulière de pauvres gens.
—Et qui sont ces pauvres gens?
—On te l'apprendra tout à l'heure.
Le père Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages bizarrement vêtus se promenaient dans les allées, un livre à la main; d'autres, assis sur des bancs, paraissaient plongés dans la méditation ou la tristesse; d'autres encore regardaient les deux visiteurs d'un air inquiet ou hébété.
—Ce sont donc des philosophes? demanda Cicio.
—Ce sont des malades, répondit le moine. Au milieu d'un bosquet de grenadiers était un théâtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en marbre blanc, destiné à recevoir les spectateurs.
—On joue donc la comédie pour divertir les malades? dit Cicio.
—Ils sont eux-mêmes les acteurs, répondit le capucin. C'est un des moyens qu'on emploie pour dissiper leur mélancolie.
Sur ces entrefaites arriva le docteur; il paraissait âgé de quarante ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux animés, l'intelligence, la bonté, l'énergie, et les qualités opposées qui caractérisent le savant profond et l'administrateur habile.
Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d'une fatigue par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux du cabinet, le préservait des ravages dont la science accable ses amants trop passionnés; aussi n'avait-il pas un cheveu blanc sur la tête. Le père Christophe prit à partie docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner leurs regards de son côté, comme s'il eût été le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier.
—Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d'aliénés. Ceux que tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est égarée. Tu n'as peut-être jamais vu de fous: il faut que tu saches ce que c'est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.
Ce directeur introduisit ses deux hôtes dans une vaste cour entourée de cellules dont la plupart étaient ouvertes. Au milieu de l'une des cellules était un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui pétrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application extrême.
—Celui-ci, dit le docteur, est un père de famille qui avait amassé en travaillant une dot pour sa fille aînée. On lui a volé cette dot, et il est devenu fou de douleur. Sa manie consiste à fabriquer avec du pain des pièces de monnaie qu'il croit d'une valeur égale à celle de l'or.
Le fou avait levé les yeux et caché ses pièces dans une corbeille d'osier, à l'approche des étrangers.
—Jean, lui dit le médecin, continue ton ouvrage; ne te dérange pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour s'entendre avec toi sur la réforme des monnaies du royaume. Aussitôt que ton trésor sera au complet, je ferai dire à Sa Majesté que tu es à ses ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean; tu sortiras d'ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton retour à la maison.
—Les filles ne se marient plus, répondit le fou d'un ton bourru.
—Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prépare d'avance une crise violente, dont je fais naître ensuite l'occasion, quand le moment me paraît favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile à guérir, parée qu'elle est calme et enracinée. Je vais vous montrer un autre sujet plus exalté, de qui j'espère davantage.
Le docteur ordonna au gardien d'ouvrir la cellule suivante et de demander avec respect au personnage qui l'habitait s'il lui plaisait de recevoir deux étrangers.
—Vous allez voir, reprit le médecin, l'empereur du Mogol en négligé. La contradiction et les mauvais traitements avaient augmenté son mal. Quand on me l'a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa qualité d'empereur; je me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa confiance. L'instant approche où je lui dirai nettement qu'il n'a point de royaume et qu'il doit en croire son visir et son ami.
On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux étrangers; la porte de la cellule s'ouvrit, et Cicio aperçut un petit vieillard assis sur une natte de jonc.
—Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale, deux voyageurs européens, qui passent dans ces contrées, ont désiré vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs compatriotes qu'ils ont joui du bonheur d'approcher de votre personne.
—Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette amèrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma cruche d'eau sur ce tapis de velours cramoisi.
—On lui donnera cent coups de bâton, reprit le médecin: mais une chose m'étonne dans le discours de Votre Majesté. Si elle est assise sur un tapis de velours, comment peut-elle se servir d'une simple cruche, au lieu d'un vase d'or?
—Je ne sais, dit le fou. Il est certain que ceci est une cruche: ne le vois-tu pas comme moi?
—Sans doute. C'est bien une cruche, en effet, et il me semble que ce tapis n'est qu'une natte de jonc.
—Tu pourrais avoir raison. Je n'y prenais pas garde. Peut-être est ce du jonc et non du velours cramoisi.
—Que Votre Majesté ne s'en tourmente pas. Je lui expliquerai ce mystère demain, en lui faisant, sous le plus grand secret, une importante révélation.
—Il y a du mieux, ajouta le docteur à voix basse. Demain, je tenterai de lui ôter sa couronne, et j'espère qu'il prendra doucement la chose. En attendant, vous allez voir un autre personnage plus curieux: c'est un jeune patriote qui a donné beaucoup de soucis aux gens du roi pendant les émeutes de 1837. Il a commandé un détachement d'insurgés; on l'a pris les armes à la main, et jeté dans une prison si dure et si cruelle qu'il y est devenu fou. Sa folie l'a du moins sauvé de la peine de mort; mais, par un effet singulier de la maladie, ce malheureux croit avoir perdu la tête sur l'échafaud. Un délire qu'il eut dans son cachot lui représenta la scène de son exécution capitale avec tant de vivacité que l'image en est devenue pour lui une chose réelle. Après avoir essayé par cent moyens divers de lui ôter ce souvenir terrible, j'ai enfin imaginé, ces jours passés, un traitement tout-à-fait matériel qui me paraît excellent. Mon homme est sur le point de retrouver cette tête que la hache a tranchée, il y a cinq ans.
On ouvrit la cellule où demeurait le fou décapité. Cicio et le père Christophe virent avec étonnement que cet homme portait un casque en plomb, solidement attaché sous le menton par un cadenas fermé. Cette coiffure avait un poids si considérable que le pauvre jeune homme cherchait à soutenir sa tête en l'appuyant contre les murs.
—Eh bien, don Paolo, lui dit le docteur, comment allez-vous ce matin?
—Très-mal, répondit le fou. Je souffre beaucoup.
—Où est le siège de la douleur?
—Dans les muscles du cou, cela vient sans doute de ma blessure.
—Et cette douleur ne s'étend pas plus haut que le cou?
—Si fait; elle monte jusque dans; la tête.
—Vous n'y songez pas, mon cher. Comment pourriez-vous souffrir de la tête, si vous avez été décapité en 1857?
—Apparemment c'est une de ces douleurs factices que l'on croit ressentir dans un membre coupé.
—Sans doute il y a quelque chose comme cela.
—Par grâce, docteur, ne pouvez-vous m'ôter ce poids énorme que j'ai sur la tête?
—Vous parlez encore de votre tête. Tâchons de nous entendre: Vous l'a-t-on coupée, oui ou non?
—Je veux dire qu'on m'a mis je ne sais quoi de lourd sur les épaules.
—Gardez ce que vous y avez, mon ami. Dans trois ou quatre jours vous vous en trouverez bien.
—Voilà un malade, ajouta le médecin, que je considère comme guéri; mais ce sujet-là sera pour moi une source perpétuelle de chagrins. Depuis cinq ans qu'il est entre mes mains, je l'ai laissé languir sans pouvoir imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen curatif était simple. Peut-on guérir de même tous ces autres malheureux? Ne s'agit-il que de savoir inventer le traitement spécial qui convient à chaque cas particulier? Est-ce par défaut d'intelligence que j'échoue? Cette-idée est accablante. O mon Dieu, donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets; je ne l'exercerai que dans la pratique de l'art le plus louable et le plus pur.
Cicio et le père Cristophe visitèrent toutes les cellules, et virent plusieurs autres espèces de fous. Lorsqu'on eut achevé le tour du quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l'épaule du petit chevrier:
—Mon garçon, lui dit-il, je vais à présent me servir de toi pour mesurer jusqu'où va le degré de folie de l'une de mes pensionnaires. Une jeune fille, belle comme un ange, a été contrariée dans ses amours. Un père stupide a imaginé des mensonges odieux pour la guérir d'une passion honnête dont le mariage était le seul remède. La pauvre fille s'est enfuie de la maison paternelle, et à son retour on l'a maltraitée; on lui a fait tant de reproches et d'affronts, tant d'autres mensonges lui ont été dits, que la tête lui a tourné. Aujourd'hui elle n'est plus mezza-amtta, elle est folle tout-à-fait, et son père l'a amenée de Syracuse pour la mettre entre mes mains.
—C'est Cangia! s'écria Cicio, en se couchant sur le sable.
—Du courage, mon garçon, reprit le médecin. Tu as vu quel soin je prends d'étudier mes malades. Il y en a peu d'incurables. Nous tâcherons de te rendre ta maîtresse. Ce n'est pas le moment de la pleurer; nous devons songer à la guérir, et tu vas m'y aider. Je n'ai pas encore la mesure de la folie de Cangia. Nous allons te présenter à elle; si ta maîtresse te reconnaît, ce sera bon signe, et je réponds de sa guérison; si elle ne te reconnaît point, j'en augurerai mal; mais il ne faudra pas encore désespérer pour cela.
—Ah! docteur, s'écria Cicio, vous ne pensez qu'à votre science, et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le coeur sans pitié.
—Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.
—Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma douleur s'enveloppât de votre froc de capucin.
—Ne t'exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L'esprit humain est borné. C'est beaucoup pour moi que de me donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t'offrir une pensée consolante: les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l'orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à Mast'-André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l'accorder. Qui sait s'il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours? Tu es jeune, et quand le coeur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse: relève-toi; sois homme. Seconde-moi, et marchons!
Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné qu'on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et d'émotion, ressemblait assez à l'aumônier des prisons, chargé d'assister le patient. Au moment d'ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut Mast'-André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus étrange contraste avec l'indélébile expression de la sottise et de la vanité.
—Ne vous pressez pas tant, lui cria le médecin avec brusquerie; vous ne verrez point votre fille aujourd'hui.
—Je veux savoir ce qu'on fait de mon enfant, dit le notaire.
—Tout beau, signor, reprit le docteur. Nous ne sommes pas à Syracuse. Je commande seul ici. Votre présence pourrait nuire à mes opérations. Le père a mal usé de son autorité; qu'il reste à la porte. Quand votre fille sera guérie vous serez libre de la rendre folle une seconde fois par vos mauvais traitements.
—Hélas! dit Mast'-André, en cherchant au bord de sa paupière une larme qui ne voulut pas sortir, ne savez-vous pas mon repentir et mon chagrin?
—Seigneur notaire, je ne fais pas grande attention aux paroles inutiles. Vous engagez-vous à donner votre fille à Cicio!
—De tout mon coeur, répondit Mast-André. Le médecin tira de sa poche un crayon et du papier.
—Il nous faut une promesse par écrit, dit-il, et je la signerai comme témoin, ainsi que le père Christophe.
Mast'-André prit le crayon, et il écrivit sous la dictée du médecin une promesse de mariage en bonne forme. Le docteur et le capucin signèrent, et Cicio mit le papier dans sa poche.
—A présent, reprit le médecin, suivez-moi tous trois, et obéissez fidèlement à mes ordres.
CONCLUSION.
Les femmes de la Sicile ne se piquent pas de dissimulation comme les hommes; elles ne sont pas moins passionnées qu'eux; mais au lieu d'enfermer en elles-mêmes ce qu'elles sentent, elles le témoignent au contraire avec une expansion et une vivacité extrêmes; c'est pourquoi Cicio et ses compagnons ne retrouvèrent pas dans le quartier des femmes le silence édifiant qui régnait dans l'autre partie de la maison. La plupart des pensionnaires se querellaient entre elles ou avec les personnes chargées de la surveillance. On entendait un concert de cris, de chansons, de rires et d'injures. Le docteur commença par rétablir la discipline, et après avoir prié ses hôtes de l'attendre, il entra dans la cellule où demeurait Cangia. Au bout d'un quart d'heure, il revint avec une mine consternée.
—Tout va mal, dit-il; la jeune fille n'a pas la moindre lucidité. Sa cervelle est dans un tel état de confusion que pas un souvenir n'y peut reprendre sa place. Approchez-vous et voyez si vous réussirez mieux que moi.
Cicio s'avança doucement jusque sur le seuil de la cellule, et détourna la tête avec effroi, tant le visage de sa maîtresse était méconnaissable. Une pâleur maladive avait remplacé le velouté charmant de la jeunesse et de la santé. Ce n'était plus ces belles joues fraîches, ce regard angélique, ce sourire agaçant, qui avaient enflammé le petit chevrier sous le myrte centenaire de Syracuse. Cicio n'avait plus devant les yeux qu'une pauvre fille sans beauté, sans physionomie, dont le regard morne et les traits décomposés annonçaient les ravages de la folie. Cangia s'occupait à mettre en ordre le mobilier de sa cellule, et ne faisait aucune attention aux visiteurs.
—Sa manie, dit tout bas le médecin, paraît être depuis quelques jours le goût de la symétrie.
—Mon cher patron, demanda la jeune fille, ne trouvez-vous pas que les meubles de cette chambre sont rangés comme il faut?
—Oui, mon enfant, répondit le docteur.
—Eh bien, pourquoi donc a-t-en décidé que je n'étais plus bonne à marier? N'est-ce pas pour me nuire dans l'esprit du roi, dont le fils est mon fiancé? Je saurai confondre les imposteurs.
—Ils sont déjà confondus. Ne vous fâchez pas et regardez un peu ces trois personnes que j'ai amenées ici. Reconnaissez-vous Mast'-André, votre père?
—Mast'-André, répondit Cangia, s'est noyé dans le Porto grande, à Syracuse. On ne m'en fait point accroire. Cet homme-ci est un cuisinier que l'on m'envoie.
—Et ce garçon-là, ne voyez-vous pas que c'est Cicio, votre amant?
—Je sais à qui je parle: c'est le facchino qui doit porter mes bagages. Mais voici un homme d'église: ne serait-ce pas le confesseur du roi?
—Lui-même, répondit le capucin.
—Ah! mon père, s'écria Cangia en se jetant à genoux, vous venez à propos pour m'arracher à mes bourreaux. On m'a battue, injuriée, enfermée comme une voleuse. Si cela dure, je n'ai pas longtemps à vivre. Emmenez-moi, au nom du ciel! Ne me laissez pas dans cette prison.
—Vous n'êtes pas en prison, ma fille, répondit le capucin. Je ne puis vous emmener.
—Mon père, je n'ai plus de forces; je suis perdue si vous m'abandonnez. Retournez à Naples. Dites au roi que je le supplie de me secourir. Dites surtout à l'héritier du trône, au prince qui a demandé ma main, que je l'adore, que je suis à lui pour la vie, que ma tendresse est immense comme le monde, mais qu'elle sera bientôt ensevelie avec moi. Huit jours encore; c'est le délai que je puis supporter. Passé cela, je dormirai dans la terre, et la pluie, en ruisselant sur mon corps, éteindra le feu qui dévore mon pauvre coeur.
—Point de scènes pathétiques, interrompit le docteur; point de cris ni de pleurs! éloignez-vous tous.
Le médecin enferma la fille de Mast-André dans la cellule; aussitôt Cangia monta sur la serrure de la porte, et poursuivit ses discours, en sortant ses bras et sa tête par une lucarne. Deux ruisseaux de larmes coulaient sur ses joues, et elle tendait ses mains suppliantes vers le père Christophe, en poussant des sanglots lamentables.
—Ingrate Cangia, lui dit le petit chevrier, tu as donc oublié Cicio, ton amant, et l'aimable Gheta, ma fidèle et savante chèvre jaune?
La jeune fille regarda notre héros d'un air de mépris:
—Cicio? répondit-elle: j'ai cru l'aimer autrefois; mais mon coeur s'était trompé. Je ne l'aime plus.
A ce mot cruel prononcé avec l'accent accablant de la vérité, Cicio fit deux pas en arrière, comme un soldat frappé d'une balle. Il posa une main sur ses yeux, comme le gladiateur mourant, et par un effort prodigieux de l'orgueil offensé, il releva la tête en s'écriant:
—Je suis à vous, mon père. Partons pour Syracuse.
Trois mois après, notre héros était assis sur un banc de gazon dans le magnifique jardin des capucins de Syracuse, situé sur le terrain de l'antique Acradine. Les formes élégantes du jeune novice se perdaient sous les plis de la robe de laine brune. Déjà les habitudes de la vie contemplative avaient donné à son visage une expression grave et solennelle. La fidèle chèvre jaune broutait l'herbe sous les bosquets de citronniers, en personne satisfaite du régime claustral. Le père Christophe, appuyé contre un palmier, regardait Cicio d'un air inquiet et préoccupé:
—Mon fils, dit le moine en hésitant, j'ai des nouvelles importantes à te communiquer. J'arrive de Noto, où j'ai remué ciel et terre en ta faveur. J'y ai dépensé autant de paroles que Pierre l'Hermite à prêcher la croisade. Un évêque, deux curés et le supérieur du séminaire ont plaidé ta cause auprès des autorités civiles. Nous avons réussi: ton dossier a été brûlé. Tes fautes sont oubliées pour deux motifs que j'ai su faire valoir: le premier est l'injuste accusation de vol qui t'avait poussé malgré toi dans le dérèglement; le second est la résolution que tu as prise d'expier tes erreurs sous l'habit de notre ordre. Cependant un événement imprévu va peut-être changer tes projets et m'obliger à de nouvelles démarches: une lettre du médecin de Palerme m'apprend ce matin que ta maîtresse est revenue à la raison et à la santé. Mast'-André reconnaît la validité de sa promesse de mariage et ne s'oppose plus à ton bonheur. Il dépend de toi d'obtenir tout ce que ton coeur a désiré.
—Il est trop tard, répondit Cicio. Je n'ai plus de coeur. On me l'a déchiré. Je ne retirerai pas à Dieu ce que je lui ai donné, car ce serait lui manquer de parole, comme d'autres ont fait envers moi. Je suis capucin, parce que j'ai voulu l'être.
Le père Christophe pressa les mains du novice entre les siennes.
—Mon fils, dit-il avec émotion, Dieu te tiendra compte de tant d'abnégation. Mais ce n'est pas tout: en te voyant cette sagesse au-dessus de ton âge, j'éprouve un regret amer à t'apprendre le dernier sacrifice qu'on exige encore de toi. Des rumeurs populaires… des préjugés… des accusations de sortilège…
—Quoi! s'écria Cicio, s'agit-il de ma pauvre chèvre?
—Hélas! oui, mon enfant. On l'a condamnée à un supplice barbare, afin de satisfaire de grossières superstitions. Elle sera brûlée en place publique.
—Des sots, murmura Cicio, qui, voyant que je leur échappe, veulent se donner le divertissement d'une mort. Ah! ce dernier coup est fait pour m'achever.
Le frère novice, oubliant la gravité de son nouvel habit, se mit à courir sur le gazon en appelant sa chèvre. Gheta, qui n'avait pas vu son jeune maître en belle humeur depuis trois mois, bondissait avec joie. Elle n'avait pas, comme les hommes, le don fatal de la prévoyance et ne soupçonnait point qu'on dût jamais l'arracher à son ami. Tous deux jouèrent comme des enfants, se poursuivant et se fuyant l'un l'autre; Cicio feignait de s'endormir sur l'herbe, Gheta le touchait du bout de ses cornes pour l'éveiller, et puis ils recommençaient à courir, et la chèvre exprimait son plaisir par mille gambades.
—Qu'ils sont plaisants! s'écria le capucin, et qu'on est heureux d'être jeune! c'est grand dommage de tuer cette innocente bête.
Cicio interrompit tout à coup les jeux; il embrassa sa chèvre en pleurant, et courut à la chapelle, où il demeura en prières jusqu'au soir. A l'heure où les capucins rentraient dans leurs cellules, notre héros prit le père Christophe par la manche de sa robe, et le pria d'entrer chez lui.
—Écoutez-moi, mon père, dit-il: demain au point du jour, vous aurez soin de livrer ma chèvre aux assassins, afin que je ne la voie plus. Ils m'ont tout enlevé jusqu'à mon amitié pour ce pauvre animal. J'ai perdu ma maîtresse; j'ai tenu entre mes bras ma vieille mère frappée mortellement. Je donne au ciel ma jeunesse; je lui sacrifie mes passions, mes espérances, un avenir qui paraissait vouloir s'adoucir. Tout ce que j'avais de bon, de respectable dans le coeur on me l'a sali, détruit, extirpé comme de mauvaises plantes. Mais je dois vous l'avouer, il reste encore une plante empoisonnée dont les racines sont indestructibles, ma haine pour nos oppresseurs. Il n'y aura ni grâce divine, ni pratiques religieuses, ni étude, ni conseils qui puissent m'empêcher de la satisfaire si jamais l'occasion s'en présente. C'est une passion profonde que je prétends assouvir tôt ou tard. Si vous croyez qu'elle ne doive pas habiter sous la robe que je porte, dites-le sincèrement, car pour elle je serais forcé de déposer le froc.
—Mon fils, répondit le capucin, donne à cette passion un autre nom, celui d'amour de la patrie, et ne t'embarrasse pas de ce qu'en pensera ton froc. Il y en a autant sous le mien. Je n'aime pas moins que toi la malheureuse Sicile.
—J'entends bien, reprit Cicio; mais vous vous bornez à prier Dieu pour elle, tandis que moi, je prétends faire davantage: je veux mourir pour la défendre.
—Comment! s'écria le père Christophe, tu veux combattre sous cet habit?
Cicio souleva le matelas de son lit et montra sa carabine déposée dans cette cachette. Le bon capucin posa un doigt sur sa bouche pour recommander au jeune novice la discrétion et la prudence, et il lui dit à l'oreille:
—Mon fils, le jour où tu reprendras cette arme, je marcherai à côté de toi, le crucifix à la main.
Le novice posa aussi un doigt sur sa bouche, et depuis ce moment, le père Christophe et le frère Cicio eurent souvent ensemble de longues conférences nocturnes, tandis que le reste du couvent dormait.
Le notaire Mast'-André ne se chagrina pas beaucoup du peu d'empressement du petit chevrier à faire valoir sa promesse de mariage. Cangia, au sortir de sa longue maladie, eut tant de peine à remettre en ordre ses souvenirs et ses idées, que son amour pour Cicio se trouva égaré. Un jeune avocat de Noto, qui plaida pour une famille de Syracuse, eut affaire au seigneur notaire, et s'enflamma pour la fille de Mast'-André. On n'eut garde de refuser à ce jeune homme la main de Cangia, car il avait de la fortune et de l'esprit de conduite. La romanesque jeune fille se maria par raison et par obéissance. Elle s'occupa de son ménage et vécut bien avec son mari. On m'a dit à Syracuse qu'elle avait eu des moments de tristesse qui rappelaient le temps ou elle était mezzi mutla; cependant, j'ai su depuis que le ciel avait béni son union avec le jeune avocat, en lui accordant deux beaux enfants. Les jours de mélancolie devinrent plus rares, et à présent on peut considérer la belle Angélica comme une heureuse mère. Mast'-André se félicite de ce beau résultat, et continue à jouer à la Bazzica, avec son voisin l'ordinateur.
Les autres personnages de cette histoire ont fini diversement. Malgré les hautes protections dont il se croyait assuré, le seigneur Zefirino fut pendu avec son habit de velours et ses sous-pieds, non pas à propos de la taillade, qui ne fit aucun bruit, mais pour avoir déplu à la maîtresse d'un sous-intendant napolitain[3].
[Note 3: Au sujet de la taillade, le consul-général de France adressa une plainte à l'intendance de Palerme. Il n'obtint d'autre satisfaction que cette réponse: «Que voulez-vous? c'est une affaire de femme.» (Historique.)]
Don Polyphème et ses amis dégoûtèrent par leurs exploits les étrangers de parcourir l'intérieur de la Sicile, et ne trouvèrent plus d'Anglais à dévaliser. Ils s'ennuyèrent d'une vie de brigandage qui n'offrait plus de bénéfices, et se convertirent par désoeuvrement. Les dangers de la pêche du corail, en Barbarie, leur fournirent assez d'émotions pour occuper leur esprit, et ils s'embarquèrent sur des speronares.
Quant à la pauvre Gheta, semblable à l'âne de la fable, elle paya pour les fautes d'autrui. On l'accusa de toutes sortes de crimes dont elle ne sut pas se défendre. On la mena solennellement au bûcher, tambours battants. Elle mourut innocente et vierge, comme Jeanne d'Arc; mais son âme irritée ne pardonna pas aux hommes leur lâche injustice. Le fantôme de la chèvre jaune est devenu lutin des chemins, et revient encore à cette heure épouvanter les passants dans les montagnes de Saint-Philippe-d'Argyre, en dansant des saltarelles infernales sur les rochers, au clair de la lune. Un muletier de Messine, dont je fis la connaissance en avril 1843, m'a assuré que la rencontre de la chèvre jaune lui avait plus d'une fois porté malheur. Ce muletier me procura l'honneur d'être présenté à un brigand retiré du monde, et c'est de ces deux personnes dignes de foi que je tiens le récit qu'on vient de lire.