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La Chèvre Jaune

CHAPITRE I. (continued 2)

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L'Angélus était sonné depuis longtemps, quand les trois voyageurs arrivèrent au cabaret del Foggiano, situé hors des murs de Saint-Philippe d'Argyre. Cicio ayant demandé don Polyphême, l'hôte du cabaret indiqua du pouce de sa main droite une table devant laquelle étaient assis quatre gaillards de tailles athlétiques. Le petit chevrier s'avança d'un air résolu, en prononçant à voix basse l'Ave Maria qui lui servait de passeport. L'un des quatre buveurs se leva, en répondant gracia plena, et Cicio vit en face de lui le personnage respectable de don Polyphême. C'était un colosse couleur de réglisse, avec des yeux de taureau, des épaules d'éléphant et une barbe de bouc. Sa large bouche, à demi voilée par une épaisse moustache rousse, avait une expression singulière de férocité épicurienne. Une forêt de cheveux crépus lui poussait jusqu'à moitié du front. Son nez aquilin et ses mains petites comme celles d'une femme corrigeaient par un peu de distinction la brutalité de sa personne. A travers sa chemise entrebâillée, on voyait sa poitrine velue. A son dos était attaché un fragment de robe de chambre grossièrement taillé en manière de manteau, et qu'il avait volé dans quelque bagage. Un couteau de chasse à poignée de corne pendait à son côté, fixé dans la ceinture de laine rouge au moyen d'un bout de ficelle. La gaine de ce couteau était d'écorce d'arbre, et se terminait à la pointe par un gros dé à coudre. Des bandelettes de drap vert croisées sur les jambes et des chaussures en forme de coquilles complétaient cette rare toilette. Les trois compagnons de don Polyphême étaient vêtus d'une façon non moins hétéroclite. L'un portait un chapeau de soie luisant, l'autre un gilet de velours, et le troisième un habit fait à Paris ou à Londres; mais dont il avait coupé les manches pour être plus à l'aise. Ce mélange de neuf et de guenilles, où le butin jurait à côté du dénûment, témoignait de la profession de ces galants hommes, et composait, en somme, la réunion la plus brigande qui fut jamais.

Don Polyphême examina Cicio des pieds à la tête, en fronçant le sourcil, et comme s'il eût voulu lire au fond de l'âme de ce novice, il pria l'un de ses compagnons d'approcher la lumière. L'un des bandits prit sur la table une mauvaise lampe à deux becs et la soutint à la hauteur du front du petit chevrier.

—Jeune homme, dit le chef avec ironie, tu es un nigaud. Tu as donné dans un panneau à attraper les lapins. Notre compère Ignace, le sorcier, a besoin du sang d'un garçon de seize ans pour faire un baume magique, et on va te couper la gorge dans un moment.

—Nous verrons, répondit Cicio sans changer de visage.

—Cependant je te ferai grâce de la vie, si tu veux nous abandonner ta vieille mère, pour qu'on la saigne en ton lieu et place.

—Vous ne toucherez Barbara du bout du doigt qu'après m'avoir coupé en morceaux. Tout grand que vous êtes, je ne vous crains pas.

—Cette réponse-là vaut mieux qu'un sermon en trois points. Maître Ignace, que penses-tu de ce petit compère?

—Il paraît sage comme Ulysse et fier comme Bajazet, répondit maître Ignace.

—Jeune homme, reprit le chef, je vois que tu as du coeur. Mais si on te serrait les pouces avec une corde en le demandant ce que tu ne voudrais pas dire, comment se comporterait ta langue?

—Ma langue serait liée du même cordon que mes pouces, ou si elle cédait au mal, ma volonté resterait derrière elle, qui lui soufflerait ses réponses, et si la vérité était jaune comme un citron, je saurais la montrer blanche comme le lait, ou tout au moins de couleur douteuse comme un fruit vert.

—Tu as mis le doigt sur le noeud, jeune homme. Si j'avais un fils, je le voudrais comme toi, beau, robuste et savant de naissance. Nous te dispensons de l'apprentissage et tu auras part à la première capture.

Don Polyphême se tourna vers ses compagnons.

—Seigneurs cavaliers, leur dit-il, je présente à vos excellences le jeune Cicio, garçon plein de courage, qui vient de répondre à mes questions comme un livre ouvert. Pour frapper les imaginations sensibles, il nous manquait un brin de sorcellerie; le voilà trouvé. Cette chèvre aux cornes d'or est déjà célèbre dans la plaine de Catane et l'intendance de Noto. Elle répandra la terreur dans nos montagnes. A notre première expédition, nous la mettrons à l'avant-garde. J'ai ouï-dire qu'autrefois des brigands ont ainsi tiré un grand parti d'un taureau que le général Thésée prit la peine de venir tuer lui-même par le bateau-poste de Naples; si bien donc que nous allons vider quelques fiasques en l'honneur du jeune Cicio, de la digne mère qui l'a mis au monde, et de sa chère philosophie.

On apporta des fiasques d'excellent Marsala, de Calabrese et de Moscatelle de Syracuse. Cicio n'en eut pas plus tôt avalé trois verres, qu'il se sentit le feu aux oreilles, le brigandage dans le coeur, et autant d'estime pour don Polyphême que si ce bandit eût été Pluton en personne.

Maître Ignace, échauffé par le vin, voulut à son tour faire la leçon au novice, et lui enseigna d'une façon diffuse et peu claire comment on s'y prenait pour arrêter une chaise de poste, comme quoi on se comportait poliment à l'égard des femmes, sans cruauté à l'égard des hommes dociles, et impitoyablement envers ceux qui s'avisaient de résister; comme quoi on ne devait point voler de bestiaux, à moins qu'ils ne fussent bien connus pour appartenir à un fonctionnaire public.

—Le paysan, ajouta maître Ignace, étant notre Sauveur dans les moments de danger, il ne faut jamais le molester, ni faire la cour à sa femme. Un honnête brigand doit payer comptant ce qu'il dépense à l'osteria, laisser passer le piéton et les ânes, n'arrêter les mules qu'à bon escient, baiser la main aux jolies filles, et respecter les curés pour obtenir l'absolution le jour où on le mène à reculons vers le poteau suprême.

Les autres compagnons de don Polyphême voulurent aussi faire les beaux esprits; mais ils ne dirent que de lourdes plaisanteries qui auraient inspiré du dégoût à Cicio, si le vin n'eût troublé ses sens. Pour le divertissement de ses nouveaux amis, le petit chevrier donna une représentation des gentillesses de Gheta. La chèvre jaune eut un succès plus brillant que la première danseuse d'un théâtre royal; il ne lui manqua, pour être rappelée vingt fois sur la scène au milieu d'une pluie de bouquets, que des spectateurs d'une condition plus élevée.

Il restait à peine quelques gouttes au fond des bouteilles lorsqu'un cinquième bandit entra tout hors d'haleine dans le cabaret:

—Seigneurs cavaliers, dit-il, des feux sont allumés sur les hauteurs dans la direction de Stilla. Ce sont des voyageurs de Catane qu'on nous annonce.

—Va bene! dit le chef en chargeant sa pipe, Cicio le mignon fera ses premières armes demain.

CHAPITRE VIII.

Laissons pour un moment Cicio dans la compagnie peu chrétienne où il s'était introduit avec tant d'avantages, et revenons à la pauvre Cangia, toujours assise sur le toit de la maison paternelle. Depuis le départ de son amant, elle s'ennuyait comme Calypso. Son inquiétude lui représentait le petit chevrier faisant l'admiration des grandes villes et inspirant de l'amour à toutes les riches héritières de Palerme. Les bonnes gens du voisinage, en voyant la fille de Mast'-André dans son boudoir aérien, les cheveux ornés de giroflées sauvages, le visage rêveur et mélancolique, haussaient les épaules avec compassion et disaient dans leur style poétique que c'était grand dommage qu'une si belle personne fût mariée avec le chagrin. On donnait avis au notaire de la demi-folie qui travaillait visiblement sa fille, et on engageait en place publique! Ah! si un tel malheur m'arrive, il faudra en mourir.

La jeune fille saisit entre ses petites mains la grosse main de don Trajan:

—Ecoute-moi, reprit-elle avec passion: tu m'as ruinée; tu dois me secourir. Au milieu de la douleur qui m'accable, je me félicite encore d'avoir découvert la vérité. Je ne puis souffrir que Cicio me croie infidèle, ni qu'on l'accuse de m'a voir volé ce que je lui ai donné volontairement. Il faut que je sois à ses côtés pour répondre à ses juges. Je veux qu'on m'arrête avec lui. Conduis-moi dans les montagnes. Courons à sa recherche. Prépare tes mules et partons.

—Hélas! signorina, courir, partir, cela est bientôt dit. Vous êtes une enfant, et si je vous enlève ainsi à votre papa, j'aurai des démêlés avec les robes noires. Cependant je voudrais vous satisfaire. Vous voyez bien là bas ces deux étrangers qui ont l'air de dormir debout: ce sont des Anglais et je leur propose une excursion dans les montagnes. L'un veut aller en lettiga et l'autre sur un mulet. S'ils acceptent ma proposition, je vous donnerai la seconde place de la lettiga, et je feindrai de croire que vous êtes de leur compagnie[1]. Malheureusement, depuis une heure que je prêche ces deux statues, il ne leur est pas sorti quatre paroles du gosier. Ne bougez; je vais faire un dernier Effort.

[Note 1: La lettiga ne contient que deux personnes assises en face l'une de l'autre.]

Le vieux Trajan s'approcha, le chapeau à la main, d'un Anglais qui fumait son cigare sous le portique de l'auberge del Sole.

—Eh bien, signor, dit-il, avez-vous réfléchi? Avez-vous enfin compris que vous ne trouverez jamais une occasion meilleure de visiter nos superbes montagnes? Bonne lettiga, excellentes mules, brave guide! Trajan (c'est mon nom) sait faire la cuisine, pourvoir à tout, choisir les gîtes pour le dormir et le rinfresco, prédire comme un almanach le beau et le mauvais temps, cirer les bottes, allumer le feu, déterrer de la neige en plein midi pour rafraîchir les boissons…

L'Anglais, qui n'entendait pas un mot d'italien, regarda le muletier d'un air soupçonneux, et appela dans sa langue son compagnon de voyage, qui se nettoyait les ongles avec le plus grand calme. Don Trajan répéta vivement sa harangue, dont le second Anglais fit au premier une traduction abrégée.

—Cet homme sait-il faire le thé? demanda l'Anglais qui fumait un cigare.

—Il n'a point parlé de thé, répondit l'Anglais qui se curait les ongles.

—A-t-il dit si l'on pouvait mettre dans la lettiga, sans en être incommodé, deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

—Il n'a rien dit sur les parapluies et les cannes-fauteuils.

—Alors je ne pars point.

—Ni moi non plus.

Les deux Anglais recommencèrent paisiblement l'un à fumer son cigare et l'autre à se curer les ongles. Don Trajan, avec cette patience infatigable que donne la fourberie, demeura immobile et le chapeau à la main en face des deux étrangers. Tout à coup son regard de lynx perça les écorces imperméables et saisit au vol la pensée qui se traînait comme une tortue dans ces cervelles glacées. Sans faire un mouvement, le vieux muletier dit à voix basse à la jeune fille:

—En route! je vois dans leurs yeux que nous allons partir.

En effet, l'Anglais qui fumait son cigare appela celui qui se curait les ongles, et lui dit:

—On pourrait demander à cet homme s'il sait faire le thé, et s'il y a de la place dans la lettiga pour les deux parapluies et les deux cannes-fauteuils.

Le second Anglais traduisit comme il put en italien cette importante question:

«Altro! s'écria Trajan, je sais faire le thé, le café, le chocolat, la soupe, l'omelette et le riz aux piselli mieux que le cuisinier du Saint-Père. Quant aux cannes et ombrelles, je vous prouverai qu'il en peut tenir trois douzaines dans ma lettiga sans qu'il y paraisse.»

—Georges, dit l'Anglais qui se curait les ongles, qu'en pensez-vous?

—Nous pouvons partir, William, répondit celui qui fumait son cigare, à moins pourtant qu'il n'y ait des brigands dans les montagnes.

Lorsqu'on parla de brigands au muletier, il ouvrit de grands yeux étonnés comme s'il n'eût jamais entendu ce mot-là. Cette ignorance parut aux deux étrangers la meilleure garantie de la sûreté des routes. Sir George ne demanda que le temps de lacer ses souliers de voyage, et sir William ne réclama qu'un quart d'heure de loisir pour fermer son nécessaire de toilette. Cangia était partie pour chercher son petit bagage et tout ce qu'elle possédait en argent et en bijoux. Don Trajan chargea sur le dos d'un mulet les coffres, boîtes, sacs et cartons des deux voyageurs.

Il était neuf heures du matin; le grand café de la rue Maëstranza se remplissait de monde, et Mast'-André en personne y jouait à la bazzica, en buvant une limonade, lorsqu'une jeune fille enveloppée jusqu'aux yeux dans sa mante noire passa tout auprès de l'illustre notaire:

—Voilà, dit un jeune homme, une fière toppatelle qui ne va pas à confesse.

—Elle va au bain, dit un autre, puisqu'elle porte sous sa mante un paquet.

—De ce pas là et avec cet air agité? dit un troisième, je gagerais bien que c'est à l'amour qu'elle va faire ses dévotions.

—Confesse, bain, amour, murmura Mast'-André en abattant ses cartes, moi, j'ai gagné la partie, et je vais à mes affaires et à ma boutique, comme la fine toppatelle.

Don Trajan avait achevé les préparatifs de départ. Sir William avait enfourché son mulet et prenait déjà les devants. Sir George, grimpé sur une chaise, mettait un pied dans la lettiga et le retirait aussitôt, craignant qu'un mouvement des mules ne le fît tomber avant qu'il pût s'introduire dans cette boîte. Il maugréait entre ses dents contre cette façon de voyager du temps de Charles-Quint, et soupirait en pensant aux chemins de fer et aux routes à la Mac-Adam. Don Trajan mit fin à ses hésitations en le poussant dans la lettiga comme un paquet. Le vieux muletier souleva ensuit Angélica par la taille, et l'installa, sans dire mot à la seconde place, en face de l'Anglais stupéfait de tant de hardiesse. Un coup de perche dans le flanc des mules et le hura! de Trajan firent partir l'équipage.

Il faut avouer que la lettiga est un véhicule peu agréable; si les deux mules qui la portent ne marchent point au même pas, il résulte de ce défaut d'ensemble un double mouvement d'oscillation que tout le monde ne peut pas endurer. En outre, si l'une des mules vient à tomber, il y a beaucoup de chances pour que la boîte s'échappe de ses deux supports, et ce déraillement n'est pas sans danger quand il arrive au bord des précipices ou des torrents; cependant, les accidents sont rares, grâce aux jambes excellentes des mulets et à l'expérience des guides. L'Anglais fut d'abord distrait de son indignation par la brusquerie du départ et le ballotement de la lettiga; mais à la porte de la ville, sir George sortit sa tête par la portière et appela de toutes ses forces son compagnon de voyage. Il se plaignit amèrement de l'audace de Trajan, qui avait introduit une seconde personne dans la lettiga sans permission. Sir William, transporté de fureur à cette découverte, se tourna vers le muletier en le menaçant de sa canne.

—Pourquoi, lui dit-il en italien, avez-vous donné une place dans cette lettiga?

—Regardez donc, répondit Trajan, les beaux yeux de cette jeunesse, et dites un peu si vous n'êtes pas fortuné de voyager dans cette compagnie-là?

—Il n'y a ni beaux yeux ni jeune fille qui tienne, reprit l'Anglais; nous avons payé, il nous faut la lettiga entière.

—Signor, répliqua Trajan, ne vous fâchez pas; j'ai voulu prouver à vos Excellences qu'il y avait de la place pour bien autre chose que deux parapluies et deux cannes-fauteuils.

—Vous êtes un insolent et un fourbe, s'écria l'Anglais. Nous avons payé, faites descendre cette personne.

—Comme il vous plaira, signor, dit Trajan; mais je vous avertis que cette jeune fille nous est nécessaire. Vous vous êtes décidés à partir trop tard pour arriver aujourd'hui à Catane. Nous serons obligés de passer la nuit dans un village, ou au Fondaco della Palma, espèce de grange où l'on ne trouve pas de vivres. J'achèterai des volailles et d'autres provisions en route. La petite fille plumera les poulets, dressera le couvert, tandis que j'allumerai le feu. Elle sera mon aide de cuisine; elle changera les assiettes et vous servira le thé, car je ne pourrais tout faire à la fois; si nous la laissons à Syracuse, vous attendrez le dîner pendant une heure ou deux, et les plats ne suivront pas sans de longs intervalles. Si vous arrachez un bouton de votre gilet ou si vos bretelles viennent à se rompre, la petite a du fil et des aiguilles pour raccommoder la chose. Une femme est utile en voyage, et je sais bien ce que je fais.

—Je crois que cet homme a raison, dit sir William.

—Sans nul doute, reprit Trajan. Votre seigneurie aime-t-elle la ricotta, ce fromage blanc si estimé dont tous les étrangers se régalent en Sicile?

—J'aime beaucoup la ricotta.

—Eh bien, cette jeune fille sait la faire admirablement; et dans les montagnes, où nous aurons du lait excellent, elle vous préparera des fromages à vous lécher les doigts.

—George, dit sir William en anglais, nous pouvons garder la jeune fille; elle changera les assiettes et nous fera de la ricotta.

Sir George rentra dans la lettiga sans insister davantage, et se contenta de lancer à sa compagne de voyage des regards sévères, où le reproche était tempéré par la pensée du fromage blanc et des assiettes changées.

Les deux routes de Syracuse à Catane, si on peut appeler routes des champs et des déserts, passaient, en 1842, l'une par Lentini et l'autre par Lagnone. Don Trajan, qui n'était pas sans inquiétude au sujet de l'équipée de Cangia, imagina de conduire ses Anglais par un troisième chemin qu'il n'eut pas de peine à improviser. C'était un moyen sûr d'échapper aux gendarmes en cas de poursuite. Il dirigea la petite caravane sur Mililli, et s'arrêta le soir dans un village appelé Bagnara, situé au-delà des marais de Lentini. A force d'industrie, le muletier vint à bout de préparer un souper mangeable. Les deux Anglais eurent la ricotta qu'ils désiraient, du vin de Marsala, des lits un peu durs, mais presque propres, et Cangia leur servit les plat et les assiettes, Don Trajan, craignant que l'ordinario n'apportât dans la nuit un ordre d'arrêter à Catane la belle fugitive, trouva les meilleures raisons pour persuader à ses voyageurs de ne pas entrer dans cette ville.

Son éloquence et sa logique démontrèrent clairement qu'il était plus agréable et plus prompt de laisser Catane sur la droite pour marcher vers Paterno et Stilla, où commencent les montagnes. Quand il eut réussi à faire accepter cet arrangement, le vieux muletier sortit de l'osteria et se rendit à la nuit hors du village. Du bout de sa perche il frappa doucement à la fenêtre d'une maisonnette couverte en chaume. Un paysan ouvrit la lucarne et demanda qui était là?

—Ave Maria! dit Trajan à voix basse. J'ai de la pâte étrangère avec moi.

—Des gens riches? demanda le paysan.

—Riches assez. Le bagage est copieux; les malles sont pesantes.

—Je vais envoyer Bernardino allumer le feu sur la colline.

—N'y manque pas. Don Polyphème te gardera scrupuleusement ta part du butin.

—Dites lui que j'irai chercher cette part dimanche à Saint-Philippe, et bonne chance!

Don Trajan cueillit des citrons sur le bord du sentier et en rapporta une provision à l'osteria, afin d'expliquer la courte absence qu'il venait de faire. Les deux Anglais, aux prises avec le Marsala, causaient ensemble sur un banc de bois, et Cangia dormait dans la chambre de la fille du cabaretier. Vers neuf heures du soir, Trajan vit plusieurs feux allumés sur les montagnes dans la direction de Stilla; il souhaita une heureuse nuit à ses voyageurs, et se coucha dans la mangeoire de ses mules, où il s'endormit bientôt d'un sommeil à faire envie au plus honnête homme du monde.

CHAPITRE IX.

La caravane se remit en route le lendemain de grand matin, sir George enfoncé dans sa lettiga et ne disant mot, sir William sur son mulet et ne pensant à rien, Cangia rêvant à ses amours, et le muletier chantant des airs du pays, accompagné par les clochettes de l'équipage. On s'arrêta pour déjeûner à Paterno, et on laissa Stilla sur la droite pour arriver plus tôt à Saint-Philippe-d'Argyre. Vers le milieu du jour nos voyageurs entrèrent dans ce pays sauvage où Cicio et sa mère avaient passé la veille. A la vue de cette végétation puissante et de ces solitudes, où la nature mettait à nu ses charmes, comme Diane au bain, les deux Anglais éprouvèrent peut-être un semblant d'émotion, car sir William, qui n'avait encore rien dit, s'écria:

—Très joli!

A quoi sir George répondit avec beaucoup de justesse:

—Très joli, en vérité!

Dans un défilé étroit, don Trajan posa le bout de sa perche devant le nez de la première mule; le convoi s'arrêta, et le muletier, après avoir fait une douzaine de signes de croix, tourna vers sir William un visage si bouleversé que l'Anglais en conçut de l'inquiétude et demanda s'il y avait quelque danger. Sans pouvoir répondre, Trajan montra du doigt une petite esplanade éclairée par le soleil et sur laquelle on voyait une chèvre jaune dont les cornes brillaient comme de l'or.

—Eh bien? dit sir William.

—Signor, la chèvre… hélas!… c'est un signe d'accident, dit le muletier en bégayant.

—Comment l'entendez-vous? demanda l'Anglais. Est-ce un présage, une superstition, une chose surnaturelle?

—Surnaturelle s'il en fut, reprit Trajan, superstition si vous voulez; mais quand on rencontre la chèvre jaune on n'arrive pas à Saint-Philippe pour une cause ou pour une autre. Signor, il convient de retourner en arrière.

—Si nous retournons en arrière, dit l'Anglais, il est certain que nous n'arriverons pas à Saint-Philippe. Nous avons fait avec vous un contrat, et nous avons payé d'avance la moitié du prix; vous devez marcher.

—Jésus! s'écria le muletier, voilà comme sont tous ces étrangers: ils ne croient à rien; ils n'ont point de religion; ils ne font leurs prières ni soir ni matin, et quand le ciel les avertit d'un malheur, ils vous ordonnent de marcher.

Don Trajan tremblait de tous ses membres; et son masque surpassait en grimaces ceux du Pancrace et du Pascariello, ces types napolitains de la poltronnerie. Sir William en perdit son sérieux.

—George, cria-t-il, voyez donc la plaisante mine de notre guide.

La face de sir George sortit de la lettiga, et les deux Anglais firent un de ces rires homériques dont retentissent les tavernes de Londres.

—Vous le voulez, Excellence, dit Trajan, ne vous en prenez qu'à vous-mêmes de ce qui arrivera. Nous tomberons dans quelque précipice, nous perdrons nos bagages; mes mules périront; je serai ruiné, et si vous en êtes quittes pour une jambe cassée, vous devrez un cadeau à la madone des muletiers.

—Tout cela parce que nous avons vu une chèvre! dit sir William.

—La belle finesse! répondit Trajan. Je vois aussi bien que vous que c'est une chèvre; mais si l'on vous dit que cette chèvre est ensorcelée, qu'elle a été arrêtée deux fois, et qu'elle a échappé aux soldats, blessé un gendarme, enlevé son maître dans les airs, dansé sur les places publiques, ordonné des remèdes aux malades, et prédit l'avenir, vos Excellences riront sans doute encore.

Les deux Anglais rirent en effet, et de si bon coeur que leurs grosses poitrines en tremblaient.

—Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien. Nous paierons le dégât s'il arrive malheur.

—Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs?

—Nous paierons tout.

—A la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage; on la vit traverser un sentier, descendre le long d'un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n'osait s'arrêter. On arriva ainsi jusqu'au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presqu'aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l'épaule, le visage couvert d'un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. A dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s'avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand'peine à se prêter.

—Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en voulons, mes amis et moi, qu'à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu'il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

—Au nom du ciel! s'écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique:

—Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l'ambassadeur d'Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands; je vous défends d'approcher de moi.

—Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphème, car c'était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.

En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s'élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu'ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu'un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l'Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d'habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu'un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n'avaient que faire; c'était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d'indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s'exprimait en anglais, ses frais d'éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphème, ennuyé de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.

Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l'apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphème.

—Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vielle Barbara, sa mère?

—Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand; vous êtes la fille de Mast'-André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l'aimez encore.

—Précisément, seigneur capitaine.

—Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher; vous y trouverez votre amoureux.

Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l'air d'une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l'un sur son mulet, l'autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.

—Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.

—Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.

Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s'éteignit dans la direction de Saint-Philippe d'Argyre.

Toute autre fille de notaire que la belle Cangia eût éprouvé quelque frayeur dans la compagnie des brigands; mais l'amour ne laissait pas de place à la peur dans l'âme de notre héroïne. En arrivant derrière le quartier de roche où l'on avait transporté le butin, Cangia trouva Cicio et sa mère avec la réserve de la troupe. Le petit chevrier saisit son amie entre ses bras; la jeune fille prit dans ses deux mains la tête de son amant, et tous deux se mirent à pleurer et à parler à la fois, sans prendre garde aux témoins qui les regardaient:

—Ingrat, disait Cangia, injuste coeur, tu as douté de ma tendresse; tu m'as crue infidèle. Tu t'es laissé tromper par les mensonges des méchants. Vois à quelles extrémités tu m'as poussée. Je devrais te gronder; mais je n'en ai pas le courage, parce que je t'aime trop, et je t'aime parce que tu es beau. C'est ce qui fait mon malheur et ma folie. Dieu sait ce qu'on va penser de la pauvre Cangia qui a quitté son père! Je viens partager ta misère, et te défendre contre tes juges; il faudra bien que l'on m'écoute quand j'attesterai que c'est moi qui t'ai donné l'épingle d'argent.

—Chère Cangia, disait en même temps Cicio avec non moins de volubilité, vous voilà donc auprès de moi! En voulant me perdre, mes ennemis ont fait de moi le plus heureux des hommes. Vous ne me quitterez plus. Nous vivrons dans les montagnes avec ces honnêtes brigands, et nous chercherons un curé pour bénir notre union…

Don Polyphème interrompit Cicio en lui frappant sur l'épaule.

—Mes enfants, dit le capitaine en souriant, vos amours m'intéressent et je regrette de vous ôter vos illusions; mais nous ne sommes pas au temps de Pyrame et Sigisbé, ces amants fidèles qu'un lion a dévorés. La fille de Mast'-André, le notaire, ne peut pas rester parmi nous.

—Et pourquoi? demanda Cangia.

—Parce que les fatigues et les dangers de notre profession ne conviennent pas à une signorina élevée dans du coton; parce que d'ailleurs, elle serait pour nous un sujet d'inquiétudes.

—Vous ne connaissez point les femmes, s'écria la vieille Barbara; quand l'amour est au fond de leur coeur, il n'y a pas de héros qui puisse les égaler en courage et en patience. La belle, la divine Angélica, cette créature si tendre et si délicate, sera brigande comme moi, brigande acharnée, implacable aux Carthaginois.

—Tâchez donc de me comprendre, reprit don Polyphême: on se console d'avoir été volé; on achète d'autres habits et des bagages neufs; on écrit à sa famille pour avoir de l'argent; mais un père n'oublie pas la perte de sa fille; il s'adresse aux autorités; il crie et tempête jusqu'à ce qu'on lui rende son enfant, et les fantassins viendraient nous redemander ce gibier trop mignon pour des coquins comme nous. La divine Cangia mangera du pain des brigands pendant deux ou trois jours; je ne lui refuse pas le plaisir de voir son amant; mais il faudra être raisonnable et retourner ensuite chez le papa. Quant au vaillant Cicio, il raffermira son coeur contre les faiblesses de l'amour et triomphera de lui-même, comme Titus, cet empereur d'Orient qui aimait la belle Bérénice, et qui eut le courage de s'en séparer. Voilà qui est dit, et silence là-dessus! à présent, mes amis, partageons le butin en tout bien et toute justice.

On ouvrit les malles, et les bandits se partagèrent les dépouilles des deux Anglais avec plus de bonne foi que des héritiers accompagnés du juge de paix. On trouva une somme considérable en pièces d'or de Naples, et Cicio reçut pour sa part douze ducats. On procéda ensuite à la distribution du linge et des habits. Le petit chevrier eut encore des chemises, des mouchoirs, et un habit noir qui avait figuré, le mois précédent, à Chiala, dans le salua de l'ambassade d'Angleterre à Naples. L'un des brigands prit les objets de toilette et autres articles inutiles pour les aller vendre pendant la nuit à un receleur domicilié à Stilla. Le partage achevé, don Polyphême prit la parole:

—Seigneurs cavaliers, dit-il, quoique les autorités de Saint-Philippe ne soient pas à craindre, il est sage, après une expédition comme celle-ci, de changer de théâtre. Nous irons coucher ce soir à Léonforte, dans le coeur des montagnes, et notre premier exploit aura lieu sur la route de Messine à Palerme. Maintenant, faites avancer les bêtes de somme pour transporter le butin, et qu'on donne un âne à la divine fille du notaire Mast'-André.

La belle Cangia monta sur l'âne si galamment offert par le bandit, et on se dirigea vers Léonforte. Cette petite ville est située au point de jonction des deux grandes chaînes qui s'étendent l'une vers Messine et l'autre vers le cap Passaro, en formant un vaste triangle entre les côtés duquel l'Etna se trouve embrassé. Une troisième chaîne part du même centre pour descendre vers Palerme et Trapani. Ces montagnes ont servi de refuge aux Siciliens poursuivis ou insurgés sous les diverses dominations des Arabes, des Normands ou des Espagnols; aussi don Polyphême et ses amis y dormaient-ils avec sécurité, loin de la police de Naples. Des paysans que la bande avait affiliés reçurent en dépôt le butin et donnèrent des lits aux brigands pour la nuit. Cangia partagea la chambre de la fille d'un bûcheron, et Cicio coucha sur la paille avec la fidèle Gheta étendue à ses pieds. Avant de s'endormir, le petit chevrier jeta un regard d'admiration et de crainte sur l'habit noir dérobé aux Anglais, et sur ses pièces d'or.

—J'ai tout ce que mon coeur a désiré, dit-il en soupirant: je possède un bel habit et de l'argent dans ma poche; je repose sous le même toit que ma maîtresse; mais, hélas! tout cela, maîtresse, habit noir et argent, c'est du bien volé!

CHAPITRE X.

Cependant sir George et sir William, en arrivant à Saint-Philippe d'Argyre, ne manquèrent pas de faire grand bruit de leur mésaventure. Ils commencèrent par s'installer dans une osteria et par y arborer à leur fenêtre le pavillon d'Angleterre, comme si leur bagage enlevé eût été le cas d'une guerre européenne. Cette énergique démonstration amusa les habitants du bourg, qui vinrent considérer le drapeau déployé; mais il n'en résulta pas d'autre effet. La maréchaussée de l'endroit refusa de courir après les voleurs, de peur de mauvaise rencontre; elle conseilla sagement aux deux voyageurs de prendre patience et d'aller en pèlerinage remercier Sainte-Rosalie de Palerme de leur avoir sauvé la vie par grâce particulière. Les autorités avaient fermé leurs bureaux à l'heure de l'Angelus, et remirent au lendemain le procès-verbal, en souhaitant aux seigneurs anglais le felicissima notte. Sir George et sir William eurent beau crier, on ne les écouta point; c'est pourquoi ils changèrent leurs batteries. Il y a de Catane à Messine une grande route en bon état, avec service de poste; un exprès largement payé partit avec une lettre pour le consul d'Angleterre, et se rendit à Jaci-Reale, où il attendit le courrier de nuit, qui le conduisit à Messine en neuf heures. Le consul anglais renvoya l'exprès avec du linge, des habits et quelque argent, puis il courut à l'intendance demander justice Le gouverneur militaire fut appelé: il promit de faire poursuivre à outrance les malfaiteurs. Le courrier de jour rapporta l'ordre de détacher des garnisons de Catane et d'Augusta deux pelotons d'infanterie légère, et de les expédier sur Saint-Philippe et Léonforte pour y cerner don Polyphême et sa bande. Le recéleur de Stilla, en se rendant à Taormine, dans le dessein de passer en Calabre, afin de dépayser un peu les objets volés, rencontra l'un des détachements militaires à l'entrée des montagnes, et rebroussa chemin aussitôt pour avertir ses bons amis du danger qui les menaçait.

Cicio et Cangia vivaient depuis deux jours chez un bucheron des environs de Léonforte, parmi des voleurs bienveillants, et dans les sites les plus pittoresques du monde. La puissance du moment présent est grande sur les organisations méridionales, et nos amants avaient oublié qu'il existait des notaires, des juges et une Syracuse, tant le plaisir d'être ensemble absorbait leurs pensées. Don Polyphême et Barbara souriaient de leurs amours naïves, et comme le seigneur capitaine ne parlait plus de renvoyer la jeune fille à son père, les deux amants se croyaient réunis pour toujours. La troupe entière des brigands s'endormait dans les délices de Léonforte, lorsque le receleur de Stilla vint annoncer que l'infanterie légère n'était qu'à six lieues de marche. A cette nouvelle, aucun signe d'altération ne parut sur le visage de don Polyphême. Le capitaine se promena de long en large. Il vida une fiasque de vin noir, caressa le manche de sa carabine, et se donna un coup de poing sur le front. Ce fut assez pour faire sortir de sa cervelle un projet hardi, comme Minerve toute armée sortit du crâne de Jupiter. Le brigand fit retentir son sifflet pour assembler ses amis:

—Seigneurs cavaliers, leur dit-il, notre crédit et notre fortune dépendent de la conduite que vous allez tenir. Il serait insensé de livrer un combat à un ennemi nombreux et mieux armé que nous; mais avant de fuir et de nous disperser comme des poltrons, il faut nous montrer aux soldats royaux, les braver en face, leur laisser la persuasion que l'enfer nous protège, et que nous échappons par des moyens surnaturels. Si nous réussissons, un jour viendra où ma seule présence à votre tête et la seule vue de la chèvre jaune, dont la réputation est déjà grande, suffiront pour mettre en déroute les détachements d'infanterie, et pour les dégoûter de venir dans ces montagnes. Je vais m'entretenir à ce sujet avec le vaillant Cicio; mais d'abord, il faut nous défaire des femmes en les envoyant loin du danger.

—Un moment! s'écria la vieille Barbara; je ne crains pas les fusils des Carthaginois, et vous pouvez vous servir de moi, pour vos projets, aussi bien que de la chèvre jaune.

—Vous avez raison, dame Barbara, reprit le bandit; on vous prendra volontiers pour une sorcière; quant à la divine fille de Mast'-André, elle va partir immédiatement pour Syracuse, où son papa l'attend avec impatience. Elle servira nos intérêts et les siens en répandant quelques petites histoires merveilleuses sur sa fuite, son séjour parmi nous et son retour à la maison paternelle. La chèvre infernale lui sera un sujet inépuisable de récits; ce sera sur le dos de cette bête prodigieuse qu'elle aura voyagé; en sorte que Mast'-André n'osera point lui faire de reproches.

Cangia voulait rester près de son ami et courir les mêmes hasards que lui; Cicio pleura de douleur en suppliant don Polyphême de lui laisser sa maîtresse; mais le chef imposa silence aux amoureux et leur promit que bientôt il s'occuperait de faire leur bonheur en les mariant. Cette assurance, de la part d'un homme si ferme et si puissant, apaisa les cris et les sanglots. Cangia embrassa son amant, monta sur un âne et partit pour Syracuse, accompagnée d'un paysan qui lui servit de guide.

Après le départ de la jeune fille, le capitaine tint conseil avec Cicio et Barbara. Il daigna leur confier son projet, et pour animer leur courage, d'où dépendait le succès de l'entreprise, il leur cita quantité d'exemples héroïques tirés de l'histoire ancienne, dont il était fort pénétré, comme le lecteur l'a pu voir. Il estropia les noms d'Horatius Coelès, de Scévola et de Cynégire, il confondit ensemble les siècles, les nations et les pays; mais, comme il n'y avait pas là de savant capable de relever ses fautes, il atteignit son but en inspirant à ses auditeurs l'envie de se signaler par l'intrépidité. Quelques rasades de Calabrese et de Moscatelle achevèrent d'exalter Cicio et Barbara, et les brigands se mirent en marche avec confiance pour exécuter le plan conçu par Polyphême.

Sur la route qui descend de Léonforte à Saint-Philippe-d'Argyre, était alors un vieux reste de château fort qui ressemblait de loin aux débris d'un pâté. On l'a fait sauter depuis par une mine. Le sommet en était masqué par des arbres en certains endroits, et découvert en d'autres parties. Dix hommes y pouvaient tenir aisément et s'y cacher ou se montrer à volonté, de façon à défendre le passage avec avantage contre des troupes nombreuses. C'était ce lieu escarpé que don Polyphême avait choisi pour théâtre de ses exploits. En abattant avec la hache des ronces, des cactus et des aloès, en attachant des cordes à certains troncs d'arbres on parvint à escalader cette citadelle, et on se ménagea en même temps un moyen de retraite précipitée que le feuillage et les broussailles dissimulaient.

Le sergent d'infanterie légère, qui conduisait un peloton de seize hommes, montait avec précaution dans le lit d'un torrent desséché, en se faisant précéder par un guide et des éclaireurs. Tout à-coup une balle perça son schako, et trois de ses voltigeurs tombèrent blessés à la tête. Un nuage de fumée qui couronnait la redoute des brigands indiqua d'où partait le feu, et le sergent vit, au sommet du bloc de pierre, la chèvre jaune et son maître dansant une saltarelle infernale, tandis que Barbara jouait du tambour de basque en faisant des gestes d'énergumène. Le sergent riposta par un feu de peloton; mais on sait que les soldats napolitains, gênés par l'émotion du combat, ne tirent juste qu'à la cible. La plupart des voltigeurs, persuadés qu'ils avaient affaire à des diables, détournèrent la tête en pressant la détente du fusil; de sorte que Cicio et Gheta poursuivirent leur danse et la vieille Barbara sa musique, comme s'ils eussent donné une représentation sur la grande place de Catane, ce qui prouvait clairement qu'ils étaient tous trois invulnérables. Une seconde décharge partie du sommet de la redoute abattit encore deux fantassins. Le désordre se mit dans les troupes royales, et les soldats se débandèrent pour chercher un abri derrière les arbres qui bordaient le lit du torrent. Cependant le sergent, en homme de coeur, resta sur le terrain; il ajusta la vieille Barbara, et après avoir tiré, il mit une main sur ses yeux en guise de visière, certain que le coup avait porté. Le sergent devint pâle: la sorcière continuait à danser avec son fils et la chèvre jaune, en poussant des rires forcenés. Les troupes allaient battre en retraite, lorsqu'on entendit un feu vif de mousqueterie. C'était le détachement d'Augusta qui attaquait les brigands par un autre côté. Une voix de Stentor cria: «Sauve qui peut!» Les bandits se laissèrent glisser le long des cordes et disparurent sous les broussailles. En un moment, la bande entière s'évanouit, et Cicio, sa mère, et la chèvre jaune se trouvèrent seuls au sommet de la redoute.

Le coup de feu du sergent avait atteint Barbara au milieu du corps. Dans l'exaltation du combat, la vieille montagnarde n'avait qu'à peine senti la blessure. Après la fuite des brigands, Cicio vit bientôt sa mère chanceler, s'affaisser sur ses genoux et tomber la face dans les bruyères; il essaya de la soulever entre ses bras sans pouvoir y réussir: les membres avaient déjà cet abandon et cette pesanteur que donne la mort. Barbara ouvrit encore une fois les yeux; mais son regard pénétrait dans un monde nouveau, et ses lèvres frémissantes laissèrent échapper, avec le dernier soupir, quelques mots incohérents de la chanson de Syracuse ravagée.

Le petit chevrier, assis à côté de sa mère, demeurait immobile, refusant de croire à l'horreur de sa situation, lorsque don Polyphême accourut tout hors d'haleine:

—N'en doute pas, dit le brigand, Barbara est au ciel, puisqu'une balle étrangère l'a frappée. Il ne faut pas qu'elle tombe dans les mains des infidèles. Arme-toi de courage et suis-moi.

Le capitaine enleva le corps de la défunte, le chargea sur ses épaules et descendit à reculons en se tenant à une corde. Un groupe épais de cactus qui se trouvait à mi-côte du rocher, lui fournit une cachette sûre où il déposa le cadavre, en l'introduisant par force au milieu des épines. Quelques feuilles sèches, ramassées à la hâte, complétèrent cette tombe improvisée. Don Polyphême déposa sur la poitrine de la morte deux petits bâtons en forme de croix, et il appela trois fois Barbara; puis il ajouta à voix basse:

—Elle ne répond point: elle est partie. Seigneur, recevez son âme!

Le bandit saisit Cicio par la main et l'entraîna en courant dans un ravin profond, où ils furent bientôt hors de danger.

—Mon fils, dit alors Polyphême, l'affaire a été grave. Il faut changer nos dispositions. Tandis que je rechercherai les débris de la bande, tu te rendras à Palerme par Nicosia, Gangi et Vicari; n'oublie pas cet itinéraire, qui est le plus sûr pour nous. En arrivant à Palerme, où tu entreras de nuit, tu ne manqueras pas d'aller au quartier du Borgo, à l'auberge del Falcone. J'y serai dans quatre jours avec nos amis. Nous y ferons dire des messes pour le repos de Barbara. Les cloches mèneront son âme en Paradis à grandes volées. Ne crains rien pour elle; veille à présent sur toi-même. Sois prudent; ôte ces ornements dorés qui embellissent les cornes de ta chèvre merveilleuse, de peur qu'on ne la reconnaisse; songe au Borgo, à l'auberge del Falcone, moi, je m'en vais.

Don Polyphême s'éloigna, laissant le pauvre Cicio étourdi de son malheur. Des coups de feu lointains annonçaient que la chasse aux brigands n'était pas achevée. Le petit chevrier suivit machinalement le chemin que lui avait indiqué le capitaine, et il arriva le soir à Nicosia. Comme il ne savait à quelle auberge chercher un gîte, il se souvint de la lettre que lui avait donnée le bénédictin de Catane, et il se rendit au couvent des ***, dont il demanda le père supérieur. Tandis que le saint homme prenait lecture de la lettre, Cicio, qui le regardait avec crainte et respect, vit la figure austère du moine se contracter douloureusement, et ses sourcils gris se rapprocher l'un de l'autre.

—Mon enfant, dit le vieillard, cette lettre a huit jours de date, qu'as-tu fait pendant cette semaine?

Le petit chevrier raconta naïvement son voyage à Saint-Philippe, son enrôlement parmi les bandits, et la catastrophe qui venait de lui enlever sa mère.

—O Sicile! murmura le supérieur, est-ce assez de misère! est-ce assez de blessures dans ton sein flétri! Pauvre nourrice, tu n'as plus de lait, et bientôt tu n'auras plus de sang à donner.

Le vieillard conduisit Cicio dans une cellule, et lui montrant une robe de l'ordre des ***:

—Mets cet habit, dit-il, et si la police vient jusqu'ici, tu passeras pour un frère novice de notre couvent. Tu habiteras cette chambre et tu suivras nos offices. Tu seras libre de nous quitter quand les troupes royales auront abandonné nos montagnes. Ne fais point de confidences aux autres frères; moi seul j'aurai ton secret.

—Et ma chèvre, demanda Cicio, que deviendra-t-elle?

—Nous la mettrons dans l'étable, où elle sera en pays de connaissance. Dans une heure, la cloche t'appellera au réfectoire. Donne-moi cette carabine: c'est un meuble inutile dans la maison de Dieu. Je te la rendrai à ta sortie.

Le père supérieur prit la carabine, emmena la chèvre, et laissa Cicio dans la cellule. Lorsqu'il fut seul, le petit chevrier jeta autour de lui des regards d'étonnement. Tous les objets qui meublaient sa modeste chambre de moine respiraient la piété, le recueillement et la solitude. Un jardin, à peine large de dix pas et de plein pied avec la cellule, envoyait un parfum délicieux de roses et de fleurs d'oranger. Chaque cénobite du couvent avait ainsi son parterre clos de murs, dont il finissait par connaître et aimer jusqu'au plus simple brin d'herbe. Une bêche et un râteau posés dans un coin engageaient le novice à jouir de la récréation du jardinage. Le lit un peu étroit promettait à une conscience agitée de rappeler bientôt le sommeil avec les secours de la méditation, de la patience et du temps. Cicio leva les yeux sur le crucifix attaché à la muraille, et le sentiment de la dévotion s'élevant dans son âme à la hauteur de son amour, de ses regrets et de son désespoir, de grosses larmes coulèrent sur ses joues rondes, et il murmura une prière où le nom de sa maîtresse, celui de sa mère, les mots de vengeance, de fortune et de Carthaginois se heurtaient ensemble. Lorsqu'il se fut habillé du vêtement claustral, un saisissement profond s'empara de lui. L'étrangeté du costume, les longs plis de la robe donnaient à ses attitudes une solennité qu'il ne connaissait pas et dont la surprise n'était pas sans charme. Une organisation italienne eût peut-être cédé à l'envie de se fixer dans ce couvent; mais Cicio était Sicilien, et à l'idée de reculer devant l'avenir effrayant que lui avaient fait ses passions, ses fautes et les injustices de ses ennemis, les larmes s'arrêtèrent au bord de ses paupières. Il étendit la main vers le crucifix en s'écriant:

—Ma mère dort sous les feuilles, et son meurtrier est vivant. Ma maîtresse compte sur mon amour et ma constance. Pas encore, seigneur; je ne puis pas être à vous aujourd'hui.

CHAPITRE XI.

Palerme jouit du privilège de ces beautés parfaites qui peuvent se montrer à toute heure du jour et dans toutes les toilettes imaginables. Le voyageur qui l'aperçoit au loin du pont d'un navire ou des collines d'Ogliastro, s'écrie, comme le prince Calaf au moment où Turandot soulève son voile: «O Bellezza! ô splendor!» On la citerait parmi les merveilles du monde si elle n'était effacée par une rivale plus magnifique et plus illustre, Constantinople.

Notre ami Cicio avait échappé, sous son déguisement de moine, aux perquisitions de la police. Le bon supérieur des ***, qui l'avait pris en amitié, s'était efforcé de le consoler de ses peines. Après la retraite des troupes royales, deux frères servants, guidés par Cicio, vinrent sur le lieu du combat, retirer le corps de Barbara des broussailles où il était caché. On enterra la vieille montagnarde dans le cimetière du couvent, et une messe fut célébrée dans la chapelle pour le repos de son âme. Cependant l'ennui et le besoin d'affronter son destin avaient bientôt rendu la vie monacale insupportable au petit chevrier; il avait redemandé sa carabine et sa chèvre, et s'était mis en route avec la bénédiction du père supérieur. Après quatre jours de marche, Cicio reconnut, du haut des montagnes de Piana dei greci, la blanche Palerme assise au bord de la mer, comme une odalisque endormie. C'était le soir. Le soleil dorait encore les sommets de Monreale, la grotte de Sainte-Rosalie et les tourelles du fort de la Garita. Les formes bizarres et gothiques de la citadelle de Castellamare se dessinaient en noir sur le couchant embrasé. Les églises de la ville saluaient la fin du jour par des carillons harmonieux, car tout est voluptueux à Palerme, même le son des cloches.

Quand la nuit fut venue, Cicio fit son entrée dans la rue de Tolède par la porte de Charles-Quint. Il ouvrit de grands yeux en voyant ce monument étrange et ces figures colossales qui représentent les chefs barbaresques vaincus par le puissant empereur. L'architecture arabe de la cathédrale inspira au petit chevrier un étonnement profond; mais lorsqu'il se trouva dans le centre de Tolède, au milieu de la fourmilières des passants, devant ces cafés splendides, ces boutiques illuminées, ces palais ornés de larges auvents dont la brise agitait les festons, notre héros se crut plongé dans un rêve délicieux. La variété des costumes donnait à la ville un air de fête, car Cicio ne connaissait d'autres modes que les haillons syracusains et les dominos noirs de Catane. Il eût pris volontiers toutes les femmes pour des princesses et les hommes pour des grands seigneurs allant au bal. L'éclat des lumières et le roulement des carrosses l'étourdissaient si bien qu'il oublia les sages avis de don Polyphême: il parcourut le beau quartier des quatre Cantoni, en conduisant sa chèvre par la crinière.

Le hasard et la curiosité lui servant de guides, Cicio arriva, sans savoir comment, au bord de la mer. Les pêcheurs et les matelots assemblés sur le môle écoutaient les conteurs d'histoires pour se reposer des travaux de la journée. Le peuple de Palerme, plus romanesque et moins poète que celui de Naples, préfère les contes merveilleux et les récits de voyages au charme des vers. Le Napolitain ne se lasse jamais d'entendre le seizième chant de la Jérusalem du Tasse. Les amours et la délivrance de Renaud ont l'avantage de l'émouvoir depuis trois siècles; de là vient que ses orateurs de places publiques ont reçu le nom de Rinaldi. Le Palermitain demande plus de variété; il tient moins à la perfection de la forme qu'à l'intérêt du sujet, et, pour cette raison, les orateurs de Palerme s'appellent contastorie. Cicio s'approcha d'un parleur, dont l'auditoire nombreux attestait le talent et la vogue. Un vaste cercle de pêcheurs assis à terre écoutait la nouveauté du jour. Le conteur, monté sur une pierre, la face tournée du côté de la lune, déclamait à haute voix en faisant une quantité de gestes et force réflexions superflues. «Mes gentilshommes, disait l'orateur, lorsqu'on vous raconte un fait surnaturel où figurent les magiciens et les fées, on ne manque jamais de vous dire que l'aventure remonte aux temps les plus reculés; celle-ci n'est point une histoire des siècles passés: elle n'a pas plus de huit jours, et les personnages en sont vivants. Un témoin qui arrive du lieu même de la scène vient de m'en fournir les détails, et il se peut que bientôt de nouveaux événements m'obligent à faire une suite à ce récit terrible et véritable.

» Comme je vous le disais donc, le diable se présenta devant le jeune chevrier de Syracuse sous la forme d'une chèvre jaune, et il lui tint à peu près ce discours: «Si tu veux signer ce papier avec ton sang, considère les grands bénéfices dont tu jouiras jusqu'à ta mort: aucune arme meurtrière, depuis le mousquet jusqu'au couteau, ne pourra entamer tes chairs. En un mot, tu seras invulnérable; mais comme la vie n'est rien sans la liberté, il n'y aura ni cordes qui puissent lier tes mains, ni murailles de prison qui te puissent enfermer. Je t'accompagnerai partout, et, si tu viens à tomber dans quelque embûche, je t'emporterai sur mon dos et te mènerai où tu voudras, en voyageant dans les airs; tu ne manqueras jamais d'argent, car tu auras en moi une compagne savante et bien avisée qui prédira l'avenir, guérira les malades et fera pleuvoir plus d'écus dans ton escarcelle que tu n'en pourras porter. Que désires-tu encore? Je le devine. On ne vit pas heureux sans amour. Je te promets que pas une jolie fille ne te verra d'un air d'indifférence; tu donneras en tous lieux un démenti formel à notre proverbe sicilien: une belle femme se reconnaît à son orgueil. La plus fière et la plus humble se prendront comme de pauvres poissons dans tes filets.

» Si bien donc, poursuivit le contastorie, que le jeune chevrier, ébloui par des offres si séduisantes, se laissa piquer une veine du bras et signa de son sang le traité infernal. Le lendemain, il quitta son village et descendit du mont Rosso dans la plaine. En se promenant au bord de la mer, il passa devant un magnifique palais qui appartenait à un notaire riche comme Crésus. A peine la fille de ce notaire eut-elle aperçu le chevrier par la fenêtre de sa chambre, qu'elle en tomba éperduement amoureuse. La charmante Angélica, c'était son nom, plus belle que Vénus et plus modeste que Vesta, n'hésita point à déclarer sa passion à l'heureux chevrier. Elle introduisit le jeune homme dans le palais de son père, et l'accabla de présents, de caresses et de friandises, préparant de ses mains divines les pâtes au fromage, la ricotta et la citrouille grillée, dont elle régalait son bien-aimé. Il aurait pu vivre ainsi dans la joie et l'abondance, le fortuné chevrier; mais la chèvre jaune lui souffla tant de mauvais conseils que l'ingrat résolut d'abandonner sa maîtresse, et il la laissa en effet demi folle d'amour et de douleur. Pour comble d'horreur le monstre eut la bassesse de dérober à cette aimable fille l'épingle d'argent qu'elle portait dans ses cheveux, la boucle de sa ceinture, garnie d'émeraudes, ses bagues et ses pendants d'oreille.»

A ces paroles du cantastorie, un murmure d'indignation s'éleva dans l'auditoire.

«Oui, mes gentilshommes, reprit le narrateur, c'est ainsi que le chevrier, mal conseillé par le diable, répondit aux témoignages de tendresse d'une fille adorable. Cependant, le père de la belle Angélica se plaignit à la justice. Un ordre d'arrêter le voleur fut lancé contre lui; les gendarmes s'emparèrent de sa personne. On lui lia les mains avec des cordes, et une compagnie de cent hommes armés jusqu'aux dents le conduisit avec sa chèvre maudite à l'intendance de Noto. Le capitaine napolitain, qui sentait l'importance de cette capture, surveillait le prisonnier et le suivait pas à pas, tenant à la main son pistolet, afin de tuer le coupable sur la place s'il tentait de s'enfuir. Mais le diable veillait sur son protégé. Tout-à-coup les cordes se rompent. Le chevrier saute sur le dos de sa chèvre, s'envole avec elle bien au-dessus des nuages, et disparaît comme une ombre.

» A quelques jours de là, des voyageurs anglais, en passant dans les montagnes de Léonforte, furent attaqués par des brigands, qui s'emparèrent des bagages et laissèrent les pauvres voyageurs tout nus au milieu d'une forêt. Les troupes royales se mirent à la poursuite des voleurs. Une bataille effroyable eut lieu dans les environs de Nicosia; les soldats de Naples furent mis en déroute; et, pendant le carnage, on vit la chèvre jaune, coiffée d'un casque d'or, danser sur la pointe d'un rocher en animant les brigands au combat.

—Par ma foi! interrompit un pêcheur, c'est une brave chèvre; et, si elle n'avait pas commis d'autre crime je lui donnerais l'absolution.

«Mais, hélas! reprit l'orateur, la chèvre jaune et son damné conducteur ont commis des crimes bien plus affreux. La pauvre Angélica, tout-à-fait folle d'amour et de douleur, pleurait comme Ariane abandonnée. De ses beaux yeux coulaient des flots de larmes à faire déborder l'Anapo. N'écoutant plus que son désespoir, elle quitta son père pour courir après son infidèle amant. O lamentable histoire! ô fatal exemple des maléfices du démon! La fille d'un riche notaire s'enfonça toute seule dans les montagnes, sans connaître son chemin. Les ronces et les épines déchiraient ses pieds délicats. La soif et la fatigue l'accablaient, et sans doute elle allait périr dans le désert, si son bon ange ne l'eût amenée sous un ombrage frais, au bord d'une fontaine. La madone, qui veillait aussi sur elle du haut des cieux, conduisit au même endroit le chevrier avec sa bande féroce. L'infidèle amant, touché de compassion, prend sa maîtresse dans ses bras et lui jette sur le visage quelques gouttes d'eau fraîche. Elle ouvre ses beaux yeux; et, reconnaissant son ami: «Apprends, lui dit-elle, que tu avais abandonné deux personnes au lieu d'une, homme barbare, je suis mère!…

—C'est une imposture! s'écria Cicio en s'élançant dans le cercle des auditeurs. Jamais je n'ai abusé de la tendresse d'Angélica. Son innocence est aussi pure qu'au jour de sa naissance. Quant aux sottises que vous osez débiter publiquement au sujet de ma chèvre savante, je déclare en présence de ces honnêtes pêcheurs que ce sont autant de mensonges et de calomnies dont je vous ferai repentir.

Le contastorie, monté sur sa pierre, demeura stupéfait, le bras étendu, la bouche ouverte et les yeux fixés sur le héros de son histoire. A la vue de la chèvre jaune, l'assemblée se dispersa et Cicio se trouva seul en face du narrateur. Aux cris d'effroi que poussaient les pêcheurs, quelques douaniers s'approchèrent. Un éclaircissement aurait pu mal tourner pour notre héros. Une lourde main posée sur son épaule vint à propos lui rappeler le danger auquel il s'exposait. Cicio reconnut maître Ignace, le lieutenant de la bande de voleurs.

—Jeune homme, lui dit le brigand, tu songeras demain à ta réputation compromise. Suis-moi, si tu ne veux pas coucher en prison.

En parlant ainsi, maître Ignace prit la fuite; Cicio le suivit en courant et ils s'enfoncèrent dans le faubourg appelé Borgo, où demeurent les bonacchini. La population de ce faubourg n'a pas l'humeur facile des lazzaroni de Naples. Le mélange du sang mauresque lui a inoculé les passions et le caractère espagnols. Le lazzarone est majestueux dans ses poses comme un empereur romain; mais au dedans la dignité fait défaut; tandis que la fierté du bonacehino de Palerme existe dans son âme comme dans sa contenance. Il ne menace pas deux fois son ennemi avant de le frapper. La jalousie le mène loin, aussi est-elle considérée souvent par les tribunaux comme une excuse.

Après avoir fait mille évolutions à travers le dédale du Borgo, maître Ignace entra enfin dans le cabaret del Falcone. Don Polyphême s'y trouvait avec ses acolytes. Comme leur toilette de brigands n'eût pas été de mise dans une ville où il existait une police, ils avaient quitté leurs armes et leurs vêtements de fantaisie pour prendre la bonacca, d'où les pêcheurs palermitains ont tiré leur nom. Messieurs les voleurs tenaient conseil dans une salle particulière du cabaret dont la porte s'ouvrit pour Cicio. La réunion était fort nombreuse et le petit chevrier, voyant une quantité de visages inconnus, se tenait modestement à l'écart. Don Polyphême le prit par la main et le présenta aux voleurs de la ville, qui posaient les bases d'une association avec ceux des grands chemins.

—Approche, mon ami, dit Polyphême; j'ai parlé de toi au seigneur Zefirino et aux seigneurs cavaliers dont il est le chef. Ta chèvre savante est un bijou dont la valeur est appréciée. Tu es mon ami, et si je deviens l'ami du seigneur Zefirino, tu seras du même coup l'ami de tous ces amis réunis.

Don Zefirino souriait de la rudesse du brigand campagnard, en homme pénétré de sa supériorité. Il daigna jeter un regard d'indulgence sur le petit chevrier.

—Mon garçon, dit-il à Cicio, tu as l'air intelligent, et les talents que tu as su donner à ta chèvre jaune seront utiles à notre compagnie si nous nous accordons avec ton capitaine; mais il convient d'abord de discuter les conditions de cet accord. Ecoute bien ce que nous allons dire, et fais-en ton profit.

Le chef des voleurs citadins était un beau jeune homme, de manières douces, qui affectait autant d'élégance dans son langage que dans sa mise. On le reconnaissait, à perte de vue, pour une personne du grand monde, car il portait l'habit à longs pans, en velours de coton, le gilet à boutons d'or, et le pantalon en poil de chamois, le tout à la façon de Paris, mais d'une coupe un peu romantique. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel brillaient dans sa toilette, et il ressemblait assez à une gravure du journal des modes, enluminée par un enfant. Ce luxe et cette recherche exerçaient un ascendant remarquable sur l'assemblée. Cicio, en examinant cet homme si riche, conçut une haute opinion des voleurs de la ville. Il partageait ses regards d'admiration entre les breloques de similor et les sous-pieds du personnage. Polyphême ne lui paraissait plus qu'un mal appris. Le petit chevrier se retira donc, tout ébloui, dans un coin de la salle, et prêta aux discours de don Zefirino une oreille aussi attentive que si ce filou eût été le sage Nestor ou le divin Minos.

FIN DU TOME PREMIER.

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