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La chambre obscure

HILDEBRAND (continued 5)

Léon Wocquier translation

Les lits où ce peuple de géants goûte la bénédiction du sommeil sont remarquables par leur hauteur: ce sont des sortes de tours sur lesquelles on arrive en gravissant divers escaliers. Si vous considérez leur demeure et un des grands nids d'hirondelles suspendus au grenier, si vous voyez les rideaux ouverts et que votre œil s'arrête sur le haut tas de coussins dont les taies d'oreiller sont confectionnées d'une façon particulière et exclusivement markenoise, et sur lesquelles est étendue une couverture de parade brodée de la même manière, ne croiriez-vous pas que ce fut là la place où le Titan tomba dans les bras de sa Titane. C'est le lit d'apparat. Car ici même, il y a de la mise en scène; c'est ce que témoignent encore les murs de la pauvre cabane, qui ne sont pas moins étincelants de plats de cuivre tourné, que ceux d'une boutique de briquets à la foire, sous l'éclatante renommée Spandonk.

Mais vous êtes stupéfait quand vous parcourez cette île dans sa longueur et dans sa largeur, et que vous entrez dans les maisons, de ne pas voir des femmes. Rien d'étonnant: elles sont complètement misanthropes et fuient à la vue d'un étranger. Si vous parvenez à en voir une, vous remarquerez qu'elles sont de deux pieds environ plus petites que les hommes, et que rarement elles excellent en beauté; elles portent pour coiffure des chaperons blancs, d'où leurs cheveux tombent en deux grossières et disgracieuses mèches, tout unies et sans frisure, le long de leur visage. Leur jaquette et leur robe sont d'étoffe grossière, et sur la poitrine elles fixent avec des épingles un linge blanc aussi brodé à la mode de Marken. Cette jaquette est le plus souvent de plusieurs couleurs, si bien que le derrière et le devant forment une étrange bigarrure; ainsi les femmes de cette contrée vous présentent une poitrine rouge et un dos vert, ou réciproquement. Les enfants n'ont pour tout jouet qu'une mouette de mer assez mal imitée, qu'ils portent au cou suspendue à un anneau de fer. Quant à leur air extérieur, il ne faut pas en juger par les échantillons que vous en avez vus aux dernières Kermesses; alors vous devriez vous figurer, à votre extrême étonnement, une masse informe de quelques centaines de livres de chair humaine, sous le nom d'un nourrisson de trois mois. Du reste, la nature vous montre ce qu'elle peut à Marken, et la qualité nourricière du lait des mères est supérieure; c'est pourquoi je conseillerais à toutes les ménagères de Monnikendam qui ont des servantes de Marken, de s'y munir aussi de nourrices.

Au milieu de ces antiquailles et de cette race du dix-septième âge du monde, le prédicateur, le maître d'école et le chirurgien font la plus plaisante figure, pygmées par malheur égarés au milieu de ces géants, et dont l'habillement, à la façon de nos jours, tranche étrangement avec celui des enfants du pays qui sont tous orthodoxes et sains.

VIII

LE CHASSEUR ET LE POLSDRAGER[1].

—Bonjour! dit le chasseur, et il appuie sa tête couverte d'un bonnet vert au coin de la porte de la demeure où le paysan et la paysanne, avec huit à neuf enfants, deux domestiques et une servante, prenaient leur repas du matin.

—Bonjour, Henri! s'écrie le paysan, tandis que les miettes de pain de seigle qui, à l'occasion de son salut, tombent de sa bouche pleine, sont happées par le chien de chasse;—allumez-vous?

—Oui, dit le chasseur en s'asseyant sur la demi-porte de l'écurie, et tirant une petite pipe de sa casquette, tandis qu'il tient entre les jambes son fusil dont la paysanne ne pouvait détacher les yeux.

—Il est en repos, la mère.

—Oui, Henri, c'est bon à dire, mais on en a tout de même peur.

—En avez-vous déjà pris, Henri? demanda le paysan.

—Deux, oncle Krelis; je les ai laissés chez Simon.

—Bah! remarqua la femme, je pense qu'Henri en a joliment eu des perdreaux...

—Je voudrais bien les voir tous ensemble, dit le chasseur.

Les chasseurs ont toujours un vif désir de voir une vallée de Josephat pleine du gibier tiré par eux.

—Les voyez-vous encore? demanda-t-il.

—Je ne les découvre plus bien, dit Krelis, mais voici Pierre qui les voit bien.

—Hier soir, dit Pierre, garçon bien découplé, l'ainé des enfants de l'oncle Krelis, en regardant d'un œil de désir la carnassière et le fusil; hier soir, il en est passé un tout près, ici, devant la porte. Et un gros, savez-vous!

—Le garçon peut-il courir avec moi? demanda Henri à l'oncle Krelis.

—Oui, répondit celui-ci; cela ira bien.

Pierre faillit s'étrangler en avalant sa dernière croûte de pain de seigle avec du fromage. On tira de la grange une longue perche, et le chasseur et le polsdrager furent improvisés.

Telle est en effet l'histoire de la naissance du polsdrager; mais jamais il n'y eut créature au monde plus reconnaissante de son existence; jamais esclave favori ne fut attaché à son maître plus fidèlement que le polsdrager au chasseur. Il ne quitte pas son côté. Il saute avant le chasseur par-dessus tous les fossés et gravit derrière lui cent digues; il arpente avec lui le terrain de chasse en décrivant de fatigants zigzags; il tombe en arrêt comme le chien et apporte comme lui. Quand le chasseur parle, il est suspendu à ses lèvres; animé de la foi la plus illimitée. Et ce n'est pas a de petites épreuves qu'il est soumis. Il n'y a pas de plus grands menteurs que les patineurs et les chasseurs. Mais quelque merveilleuses histoires que ces derniers puissent servir: six lièvres tués d'un coup, deux bécassines aussi d'un coup, mais dans l'obscurité; des lièvres qui ont couru sur une patte à perte de vue, d'autres qui se sont jetés contre le chien, les yeux enlevés par le coup de feu; des perdreaux qui tournoyaient, s'abattaient, s'envolaient de nouveau, tournoyaient encore et tombaient enfin une dernière fois; des aigles qui s'étaient abattus sur le chien, des butors qui s'étaient envolés avec la baguette du fusil; le polsdrager ne révoque en doute aucun de ces grands événements; le chasseur est en général son oracle, son idole; il ne lui vient pas dans l'idée qu'il puisse y avoir quelque enjolivement, quelque exagération dans les récits de l'homme; et en particulier, il tient le chasseur avec lequel il chasse pour le plus grand des Nemrods. Et même, si quelque chose doit être amplifié, il est le premier à en épargner la peine au chasseur. Quand il lui raconte toutes les histoires dont il se souvient, encore une fois et qu'il se les fait communiquer. Si le coup du chasseur porte, le polsdrager, bien qu'il n'ait vu qu'un peu de feu et de fumée, a vu le lièvre faire trois fois la culbute sur la tête; si l'animal n'est pas atteint, le polsdrager affirme qu'il a vu des flocons de poils emportés par le vent. Cela arrive-t-il une seule fois? cela, n'arrive jamais, affirment chasseurs et polsdragers, mais cependant cela pourrait être; après une chasse malheureuse, quand il y a de la neige dans l'air; vers la fin ... quand on doit emporter un lièvre ... qui gît sur la limite d'une chasse privée—qui doit être tiré au gîte bien qu'on ait pris exprès une perche et un polsdrager pour le faire lever... Pouf! les cochléaries ne sont pas levés sur l'herbe... le lièvre se débat blessé.

—Juste quand il se levait, dit le chasseur:

—Vous avez été vite tout près, dit le polsdrager.

—Un autre l'eût tiré au gîte! dit le chasseur.

—Le feuillage y est aussi pour quelque chose, dit le polsdrager; il ne se serait pas renversé ainsi au-dessus de la digue, s'il eût été touché.

Le polsdrager parle ainsi, non par politesse ou par lâcheté, mais avec une pleine conviction.

—Un beau lièvre, dit le chasseur en achevant le pauvre diable par un coup sur la nuque, un beau bouquin.

—Un beau bouquin, répondit comme un écho le polsdrager.

—J'ai toujours dit qu'il devait s'en lever un sur cette pièce, rappelle le chasseur.

—Cela est vrai aussi, répond le polsdrager; bien que le chasseur n'ait rien laissé tomber de pareil de ses lèvres. Vous l'avez vu au chien.

—Non, dit le chasseur qui n'approuve jamais les conjectures de chasse du polsdrager, ce n'est pas cela.

—Aviez-vous donc vu ses traces dans la boue de la digue?

—Ce n'est pas cela non plus, dit le chasseur avec une grande sagesse, mais tout à l'heure il s'est levé une hase...

—Était-ce une hase, Henri, que vous avez manquée?

—Manquée? reprit le chasseur avec indignation... Elle avait reçu assez de plomb. Tu la trouveras demain...

Et le lendemain le polsdrager retourne dans la pièce à la recherche du lièvre décédé de ses blessures, et s'il ne le trouve pas ... ce sont des braconniers qui seront venus le prendre avant lui; une bête fauve l'a dévoré; ou quelques-uns de ses semblables, pris de compassion, l'auront, en le trouvant se tordant dans son sang, emporté sur leur dos, jusqu'à la canardière voisine, où, sous la protection du droit qui protège ces lieux, il aura pu rendre l'âme paisiblement au bord d'un ruisseau glacial, bien convaincu qu'il ne lui manquait pas de plomb.

IX

LE PÊCHEUR À LA LIGNE DE LEYDE.

Un habitant de Leyde dit une fois à Caron: —Je vous en prie, batelier, écoutez ma prière! Si vous me permettez d'entrer dans votre barque, Oh! que ce soit par une nuit sans lune! Si je puis de votre barque pêcher a la ligne, Vous aurez la moitié de la waterzoot[1]. Et je vous montrerai ensuite la terre Où je trouve mes meilleurs vers. Almanach des Étudiants, 1836.

L'écusson de la ville de Leyde représente les clefs de saint Pierre. C'est une impardonnable bévue! C'eût mieux été son filet à poisson. C'est la ville de la pêche. C'est aussi la ville universitaire, aussi la ville des Pharaons égyptiens, aussi la ville des taureaux, mais par-dessus tout la ville des pêcheurs. Approchez de Leyde par la porte de Hoegewoert, la porte des Vaches, la porte Blanche, la porte de Rhynsburg, la porte de Mare, ou telle porte que vous voudrez, partout vous verrez suspendu à la balustrade du pont de la porté un ableret [2]. Promenez-vous dans les chemins qui entourent Leyde, vous ne verrez pas trois arbres sans qu'au troisième ne se trouve un pêcheur a la ligne, enfoncé dans sa cravate, dans sa redingote et dans l'herbe, un cache-nez sur la bouche, de la pâte à poisson devenue sale à sa droite, et à sa gauche trois ou quatre petits poissons agonisants. Visitez Leyde à l'époque des hautes eaux, et vous surprendrez les habitants de la digue des Apothicaires et du Vieux Rempart occupés à attraper devant leurs maisons les perches que les flots y ont amenées. Écoutez à Leyde l'assemblée des Hautes-Puissances, vous les entendrez s'élever de toutes leurs forces contre le dessèchement du lac de Haarlem, sous prétexte que la ville a un antique droit de propriété sur une partie de cette eau poissonneuse.

Lorsque je disais tout à l'heure que la ville de Leyde devrait porter un filet, je citais un emblème convenable, mais non le plus convenable. Je parlais de filet pour en rester à saint Pierre: mais si vous me demandez ce que les armoiries de Leyde devraient être, je dirai: Une paire de lignes croisées, et une couple d'hameçons en sautoir. Il est rare qu'on pêche à Leyde pour le poisson; c'est pour pêcher, et la jouissance la plus lente de ce bonheur est la meilleure. Ce n'est pas d'un coup de seine, ni avec un tramail qu'on lève deux fois par jour, ou avec des lignes dormantes qui font leur office pendant que vous dormez, pour amener tout un peuple écailleux des eaux; tout cela n'est pas le fait d'un vrai Leydois. Le bonheur de voir le bouton, le tremblement et le plongeon de la plume, les tentatives d'une ennuyeuse petite anguille, l'ébranlement d'un poteau pourri dans ce coin imperceptible, lui suffit. Le poisson blanc vulgaire est pour lui le bienvenu aussi bien que la tanche et la perche. Ce poisson est même cher aux habitants de Leyde. Tout ce qui mord à l'hameçon, et les ouïes sanglantes et les yeux hors de la tête, peut être arraché de cet hameçon, voilà ce qui le rend également heureux.—Un pêcheur à la ligne ne peut être un bon homme, dit lord Byron; mais le Leydois a une consolation:—C'est un méchant homme qui a dit cela! me semble-t-il l'entendre répondre.

Parlons des Anglais! Ils pêchent avec des mouches peintes, pour commettre à chaque prise une double cruauté. Que diraient-ils de la cruauté avec laquelle un Leydois prépare son amorce? Please, sir, me suivre dans ce voisinage à l'écart; cela s'appelle le camp. Regardez! Que voyez-vous?—Je vois une femme avec les cheveux ébouriffés hors du bonnet, et qui cuit de petits gâteaux ronds.—Très-bien; ils sont composés d'eau, de farine et d'un peu d'huile. C'est pour les gens pour qui un pain d'un liard est trop cher. C'est la femme du pêcheur à la ligne de Leyde. Ne voyez-vous pas son mari?—Yes, ce fallow avec un bonnet de nuit et une veste de duffet!—Lui-même. C'est le pêcheur à la ligne de Leyde en personne. Un caractère qui ne se trouve que dans cette ville. L'homme de l'aile gauche de la ligne des pêcheurs de Leyde. Le ver le plus condamnable chez lequel se manifeste la passion de la pêche à la ligne. Que fait-il? Il enfile quelque chose dans une corde, quelque chose qu'il tire d'un pot rouge, une chose longue et graisseuse.—C'est cela, ce sont des vers de terre, Sir! rien que des vers de terre, des vers de terre de la vraie sorte, avec des couronnes jaunes autour de la tête. Dans ce pot, il y en a plus de cent, et ils sont rangés, dans un cordon passablement gros, la tête en dedans, la queue en dehors.

Tout à l'heure vous le verrez faire de cette guirlande de vers une sorte de nœud qui ressemble assez bien à l'extrémité d'une bayadère en corail rouge. Avec cette frange de vers, on pêche; on pêche à la ligne, et celui qui se donne ce singulier passe-temps, s'appelle le Penëraar [3]. Horrible, horrible, mort horrible!—Pas du tout, dira cet homme, si vous le comprenez, pas du tout, car avec vos amorces de parade, les anguilles ne reçoivent pas le crochet dans la mâchoire. Vous voyez bien qu'on peut prendre toutes les choses de deux façons.—Le plat langage leydois est très-laid et celui du Penëraar est le plus plat.

Lorsqu'il n'y a pas de lune, le Penëraar sort à la tombée de la nuit, avec une lanterne sous le bras, et sa courte ligne de laquelle pend le joli chapelet de vers que nous avons décrit, à la main, la veste de duffel au dos, les sabots aux pieds, une pipe dans sa casquette. Dans sa poche repose une grande bouteille de genièvre, et dans sa tabatière il conserve un petit billet par lequel le commissaire de police de Leyde atteste que le Penëraar en question n'est pas un vaurien, et ne volera pas de bois quand même il viendrait avec sa petite barque près d'une scierie. Ainsi il s'en va dans un cabaret ou l'autre où, selon le rendez-vous promis, il trouve un autre Penëraar, et après avoir pris pour trois petits cents de genièvre, les collègues se rendent à leur barque commune, petit bâtiment plat qu'ils conduisent avec des rames et avec un morceau de linge éraillé, sous le titre usurpé de voile, et fixé au bout d'un bâton. Dès qu'on a trouvé un bon mouillage, la voile est serrée, l'ancre jetée, une natte de jonc placée contre le vent et la pêche commence. L'art de pêcher à la ligne consiste à mouvoir doucement de bas en haut et de haut en bas la ligne de façon à ce que l'attrayant bouquet de vers soit dans un mouvement continuel,—et chaque fois, lorsque la pointe sensible du doigt du Penëraar, non quand son cœur, lui dit que le poisson a mordu, il retire la ligne, et l'anguille frétille dans la barque. Et dès qu'une place est épuisée, la voile est déployée, et on en recherche une nouvelle. Ainsi les Penëraars voyagent sur le Rhin, sur la Zyl, sur le canal de Leyde et sur la mer de Haarlem, ils vont même parfois jusque tout près delà capitale; et ils passent nuit sur nuit à pêcher.

—Que ce morceau de pain qu'ils gagnent est amer! Merci de votre pitié, madame: mais ne croyez pas que ces gens fassent cela pour du pain. Votre noble cœur présume qu'ils sacrifient ici le repos et les aises de la nuit pour leur femme et leurs enfants. Il y a à bord un petit pot à feu, du sel et une pelle pour faire des koeken. L'anguille est sur-le-champ dépouillée de sa peau, coupée et rôtie, et mangée par la paire d'amis avec un copieux arrosement de schiedam, tandis que la femme cuit de son côté les petits gâteaux à l'huile et souffre elle-même de la faim avec ses enfants. C'est pourquoi quand ces Ulysses au petit pied reviennent de leur longue tournée visiter leurs dieux domestiques, ils sont ordinairement accueillis par leur fidèle Pénélope avec l'apostrophe de Fainéant, petit nom d'amour que ces tendres femmes ont imaginé pour leurs époux.

—Fainéant, disent leurs lèvres de rose, fainéant, tu reviens encore de ta barque où on fait si bonne chère? (smulschoit.)

Car le bâtiment du Penëraar porte ce nom dans le cercle de famille.

X

LA PAYSANNE DE LA HOLLANDE DU NORD.

C'est une femme alerte que Gertrude Riek, svelte, forte et bien faite. Son visage brille d'une fraîche rougeur et de ce teint blanc plein d'éclat qui est particulier aux femmes de la Frise occidentale, et qui, lorsqu'elles sont en toilette du dimanche, contraste avec le collier de corail rouge de sang, aux grains gros comme des chiques. Je vous assure qu'elles ne les portent pas pâles, et Gertrude moins que toute autre. Chacun trouve que sa cape lui va bien, avec son front blanc et uni, avec son petit nez droit, sa joue colorée, ses grands yeux bleus, son doux menton rond, son cou svelte et blanc. Le seul défaut de sa beauté, un défaut qui lui est commun avec la plupart des femmes de la Hollande du nord, ce sont ses dents gâtées par l'usage immodéré du pain d'épice et du café faible. Vous demandez la couleur de ses cheveux? Personne ne le sait. Ils sont rasés jusqu'à la racine; il ne vient pas une boucle au jour. La chevelure est confisquée, mais on porte une aiguille d'or sur le front, une de fer d'or (pardonnez la contradiction dans les termes) au-dessus des oreilles, une paire de plaques d'or aux tempes, et une couple d'épingles d'or par-dessus, et l'on n'oserait risquer de soutenir que la cape, la cape jolie, gaie, d'une blancheur parfaite et soigneusement plissée, n'aille pas bien. Mais qu'est-ce donc que ce gros fil entortillé qui sort de dessous les plaques d'or? C'est un brin de cheveux faux, questionneur indiscret! placés là comme une excuse d'avoir fait raser les siens propres, ou plutôt encore, comme une preuve scientifique que la paysanne du nord de la Hollande qui pose des papillottes, frise et brûle, sait très-bien que cette importante partie du corps humain, qui s'appelle la tête, est garnie de cheveux. Toutes les paysannes portent ce petit tour,—c'est-à-dire une petite boucle qui fourre sa tête dans sa queue en cheveux noirs. Le blond est en horreur parmi elles.

Quand vous avez pris connaissance des particularités de sa personne extérieure, livrez-vous à la contemplation de sa valeur intérieure.

La voilà, celle qui, après ses bêtes, est inscrite au premier rang dans l'estime de son bien-aimé mari. Je dis après ses bêtes, car lorsque ses bêtes meurent, l'achat qu'il faut faire pour les remplacer coûte de l'argent; on retrouve une femme pour rien, et même elle apporte peut-être encore une petite dot. Peut-être même n'est-elle pas une excellente faiseuse de fromage,—mais un homme doit risquer quelque chose—et dans les vaches, il n'y a rien. Cela peut tomber bien ou mal au hasard.

La destination de la paysanne du nord de la Hollande est de faire du fromage, faire du fromage et toujours faire du fromage; il faut sans cesse veiller à ce que le lait du matin et du soir soit apporté après le trayage et ne dépasse la porte que sous la forme d'un fromage bon, sain, et ne se fendant pas. Et cela lui donne tous les jours tant de besogne qu'on ne sait comment elle trouve le temps d'avoir des enfants. Cependant elle en a et une grande quantité. Mais aussi, lorsque le premier-né a été regardé pendant deux ou trois jours par les voisins et qu'en présence de ces admirateurs un nombre passablement grand de sucreries (biscuits avec du sucre) ont été mangées, elle quitte de nouveau la chambre d'accouchée et se rend à l'instant à la chambre du fromage.

Si vous voulez voir une propreté qui lasse du bien au cœur, entrez dans la métairie. Ce n'est pas ici la petitesse d'esprit de Zaandam et de Broek dans le Waterland qui court dans des pantoufles et épargne tous les meubles et ustensiles de ménage, frottant, époussetant et rendant luisant ce dont on n'oserait se servir; mais une propreté sans recherche qui lave et entretient, fait briller et reluire au milieu de l'usage le plus divers et le plus incessant. Voyez cette longue file de petits appartements à mi-hauteur d'homme sur presque toute la longueur de la métairie. Les lambris et les jambages des portes sont tous d'une blancheur éclatante, et des ustensiles de cuivre brillant y sont suspendus; le parquet est couvert de sable disposé en figures. Vous pourriez vous y asseoir avec votre meilleur habit. Cependant ces mêmes places sont celles où les bêtes sont pendant l'hiver. De la gouttière qui coule le long, vous verrez toujours dégoutter du lait. Mais voyez maintenant le laboratoire; la chambre aux fromages, presse, les chaudières, les litiges, les têtes où le fromage reçoit son suc et sa forme; tout est propre et ragoûtant à voir. Le bois est rude et le cuivre luisant à force d'être frotté. Et Gertrude même se laisse voir librement à vos yeux avec son gros bras nu dans la cuve où elle a versé la présure—le fromage ne vous en semble pas moins appétissant. C'est tout autre chose qu'une paysanne ou une cuisinière à bord d'un bateau à vapeur. Les petits enfants, voilà la seule chose qui soit sale. Mais ils roulent pendant tout le jour avec de petits chiens dans le chantier et dans le sable. L'intérieur de la maison n'est leur terrain que pour manger et pour dormir, du moins la partie de la maison où le fromage est confectionné. Voilà la paysanne seule. Mais lorsque le lait arrive dans la maison, s'éveillent de leur léger sommeil dans divers coins de la métairie, un matou de Chypre, un chat blanc, un chat noir et un chat roux tacheté; ils s'approchent, encore roides et en bâillant, des seaux, sur le bord desquels ils se dressent sur leurs pattes de derrière, comme les chiens savants à la kermesse sur un tambour, et, animaux brillants de propreté, ils prennent avec leur langue si propre, la part de lait qui leur est assignée, et après cela reprennent leurs doux rêves sur la plaque d'un poêle chaud et sur le linteau de la fenêtre où le soleil luit.

Gertrude a meilleur cœur, est plus économe, est un peu moins entêtée, a moins de préjugés que son mari, auquel elle ne cherche jamais querelle que dans le cas où il n'à pas vendu au plus haut prix les fromages préparés par ses mains empressées. Dans ses jeunes années, elle était peut-être un peu bruyante quand elle s'y mettait; mais avec le temps, on ne put plus lui reprocher ce défaut. Elle avait beaucoup d'adorateurs avec lesquels, selon la coutume du pays, elle célébrait la kermesse tour à tour, sans vouloir fixer son choix et sans que cela pût tirer à conséquence. Son mari l'a un peu gagnée par surprise. Elle déclare avoir en lui un bon homme et dit qu'elle serait bien fâchée qu'il lui manquât. Et vous ne devez pas douter de la vérité de cette déclaration, si vous apprenez qu'en cas du décès éventuel de son André, elle se mariera dans l'année avec son domestique, un jeune homme sur lequel elle n'a jamais jeté les yeux, à peine aussi âgé que son fils aîné, et qu'elle prend non pas parce qu'il lui faut absolument un mari, mais parce que la métairie doit avoir un métayer.

La façon dont André Riek et Gertrude se firent l'amour et se marièrent est un véritable échantillon des mœurs de la Hollande du nord; voici l'histoire écrite pour ainsi dire sous sa dictée:

—Cela a été entamé le mardi et signé le vendredi. Vous direz que c'est un peu vite, peut-être? Mais nous étions trois jeunes gens, bons compagnons, nous nous étions donné une poignée de main et étions convenus que le dernier marié paierait l'écot. L'un de nous était parti comme conscrit français et nous n'en avons plus jamais entendu parler. Je veux croire qu'il a été tué par les Cosaques. Mais le samedi, j'apprends tout à coup que mon frère, qui était le troisième, voyez-vous, allait se marier. Je pense à part moi: payer l'écot et ne pas avoir de femme, cela ne va pas. Le dimanche, je sortis; mais je ne réussis pas. Il y avait de la société chez la fille où j'allai; je pus l'entendre du dehors à travers la porte. Mais le mardi, je la trouvai, et alors ce fut une affaire faite. Elle me connaissait bien, mais elle n'aurait pas cru que je deviendrais son mari. Je me mariai juste le même jour que mon frère; et voilà! Faire la cour pour enjôler les têtes blanches (il voulait dire le beau sexe), cela ne vaut pas un liard. J'ai toujours eu une excellente femme. Et pour faire le fromage, je n'en connais pas de meilleure.

XI

LE PAYSAN DE LA HOLLANDE DU NORD.

Allez, un vendredi matin, dans la saison du fromage, à Alkmaar. Les soixante-dix villages et plus qui entourent la Hollande du nord, ont livré leur contingent. Beemsler, Purmer, Schermer, Waard ont envoyé tous leurs enfants dans la belle petite ville. Toutes les rues qui aboutissent à une porte, et surtout la digue, vaste place à l'intérieur de la ville, sont pleines de leurs voitures jaunes et vertes dételées, sur le derrière desquelles sont peints des pots de fleurs, des lettres ornées et des devises en vers. Toutes les écuries sont pleines de la vapeur de leurs chevaux; tous les cabarets, toutes les auberges le sont de la fumée de leurs pipes. Toutes les chaises des barbiers brillent de leurs faces ensavonnées. Où que vous alliez, chez le marchand de tabac, à la regratterie, dans la boutique de poterie, chez le cordonnier, qui ont tous fait double étalage, chez le notaire, l'avocat, le médecin, et dans les mille et une maisons d'intendants des digues et de trésoriers des poldres, vous rencontrez un paysan. L'un cherche le bourgeois de son village qui, établi à Alkmaar, prend le plus à cœur les intérêts des enfants de son village natal; l'autre prend chez le maître forgeron une recette pour son cheval malade que celui-ci n'a jamais vu que bien portant. Qu'Alkmaar, les autres jours de la semaine, soit si morne et sans vie que la petite ville semble faite exprès pour des enterrements, c'est une conjecture que la magnificence et l'étendue particulière du cimetière doivent fortifier chez tous ceux qui s'y hasardent; mais le vendredi, il y règne une cohue ou un bourdonnement semblable à celui d'une ruche d'abeilles. Ce sont en effet les abeilles qui sucent le miel et la cire des fleurs à beurre du Kennemerland et de la Frise occidentale qui sont rassemblées ici. La rue Longue (Langestraat), qui semble avoir emprunté son nom à la famille de Lange, qui y est tour à tour qualifiée par toutes les lettres de l'A, B, C, et brille sur les trois quarts des portes, est remplie de paysans et de paysannes; les mères, rangées en longues lignes, entrent dans les boutiques des orfèvres et en sortent, dans celles des pâtissiers, parlent haut, rient à se fendre la bouche, et se frappent les genoux à chaque nouvelle saillie de l'esprit de paysan.

Mais la plus grande foule se trouve sur la place des voitures, où de petits fromages jaunes, par milliers de livres, sont étendus sur des toiles marquées à l'initiale du nom de leurs propriétaires. Tout ce que vous voyez ici doit être vendu au coup de deux heures. Après cette heure, aucun marché ne peut plus être conclu, et aucun paysan ne veut ni ne peut plus reprendre son fromage. Il doit le vendre de même que les marchands de première main doivent l'acheter. Faire le plus haut prix est un art dans lequel maint paysan qui a l'air parfaitement stupide, et qui l'est en effect sur beaucoup d'autres points, s'entend excellemment. Bien de plus plaisant que la feinte colère avec laquelle se font les offres, les demandes, et le marché se conclut enfin, comme si les deux parties voulaient faire accroire par leurs figures irritées qu'il faut du sang versé.—Puis viennent les porteurs de fromage avec leurs paquets blancs et leurs chapeaux jaunes, verts et rouges, dans leur petit trot lent, et ils portent la marchandise vendue où elle doit être, soit à un navire, soit à l'entrepôt.

C'est là que vous verrez la véritable force vitale de la Hollande du nord. Ce n'est rien autre chose que ce fromage qui la défend contre les fureurs de la mer, qui en fait un pays verdoyant et le fait rester tel, et qui en fait fumer toutes les cheminées. Voulez-vous savoir si cela va bien pour le paysan? Informez-vous du prix du fromage. Demandez si le sac des pauvres a été plus rempli le vendredi que le dimanche? Si les propriétaires de terres remarquent que le fromage a été à bon prix pendant toute l'année? Réponse: Non. Les orfèvres et les pâtissiers s'en aperçoivent mieux; les kermesses des paysans, la kermesse d'Alkmaar lui doivent d'être si florissantes. Car la femme aime la toilette et les douceurs, et le mari sait dépenser beaucoup d'argent quand il est dehors pour son plaisir. En l'année pluvieuse 1841, le foin réussit très-mal; mais quand la cloche de la kermesse sonna à Alkmaar, il n'y vint pas moins d'équipages et de chariots par tous les chemins et par toutes les portes, chargés de paysans et de paysannes qui se donnaient du vin blanc et du vin rouge avec du sucre, et où on apporte tout ce qui peut exciter à table les esprits vitaux, et ils ne mangèrent pas moins de gâteaux que les précédentes années; et le carrousel ne retentit pas moins horriblement de leur admiration sans bornes pour le noble art de se rompre le cou, et les inimitables farces du clown qui tombe comme un bâton. Les lamentations sont,—à cause de la brièveté du temps,—épargnées par le propriétaire foncier, pour valider ses comptes.

Le vieux type du paysan de la Hollande du nord disparait peu à peu ou se modifie comme tous les types. Vous le trouverez à la foire d'Alkmaar dans toute ses nuances. Ce petit vieux gaillard, dont les yeux joyeux rient d'aussi bon cœur que sa bouche, et regardent sous les larges bords d'un chapeau à fond rond qu'il fixe avec un bout de tuyau de pipe sur sa tête pour l'empêcher d'être emporté par le vent, est le plus vieux type; Une étroite cravate en coton rouge roulée, est fixée à son cou par de petits boutons d'or. Un long pourpoint brun avec une rangée de grands boutons en non-activité (les agrafes et les porte-agrafes font leur office) leur pend jusque sur les hanches. La culotte regarde comme indigne d'elle les mollets et les tibias, et les confie entièrement aux bas gris qui se terminent dans de gros souliers, fermés par de grosses boucles d'argent. Il y en a encore quelques-uns qui se promènent à la ronde avec de longs bâtons dépouillés de leur écorce à la main, et qui atteignent jusqu'à leur menton. Mon plan m'empêche de décrire tous les types intermédiaires, mais voulez-vous connaître le plus jeune? Le voici. Une blouse bleue unie avec un collet en velours qui lui vient jusqu'aux omoplates, le reste tout pantalon, pantalon de velours de coton; une cravate de laine flammée de rouge, de vert et de jaune au cou, et selon les circonstances, un large chapeau entourant bien la tête, ou une casquette de fourrure bigarrée avec la soupape tournée selon qu'il pleut ou qu'il fait du soleil, sur les yeux ou vers la nuque.—Il y a dix à parier contre un que le vieux est un joyeux bavard; et que le plus jeune est un gaillard entêté, roide, soupçonneux.

Aller au marché est la principale occupation du paysan du nord de la Hollande; Il est; à proprement parler, administrateur et marchand de ce qu'il possède, c'est tout. Ses qualités sont plutôt négatives que positives. Ne demandez pas si c'est un homme actif? Je réponds: il veille à son jeu. Me demandez-vous s'il mène une vie régulière? Je réponds: il boit tous les jours de marché et de kermesse. Est-ce un querelleur ou un batailleur? Jamais, lorsqu'il est à jeun. Est-il honnête? Il ne trait pas les vaches des autres. Est-il bienfaisant? Il aime ses bêtes. Aime-t-il sa femme? Il n'y a pas de meilleure faiseuse de fromages. Aime-t-il ses enfants? Ils reçoivent de grosses tartines, et le maître d'école ne peut les battre sur la tête. Est-il religieux? Il va régulièrement à l'église.

Son idéal est de demeurer dans une maison de paysan à lui appartenant, dans une partie du poldre où il ait là vaste plaine autour de lui, sans que rien ne limite l'étendue de la vue; et de ne pas avoir d'autres domestiques ou servantes que ses propres enfants. Les idoles de son cœur sont une belle vache tachetée avec les pis pleins et un jeune pour traîner une brillante voiture de paysan à roues dorées. Quand il va à une kermesse de village, dans la plus légère et la plus élégante de toutes les voitures antiques et modernes, avec sa femme bien parée, et qu'il réussit en sciant la bouche de son cheval (il emploie rarement le fouet) à dépasser ses voisins, il goûte un plaisir auquel n'a pas pensé le paysan d'Abtswond quand il s'enthousiasme tant sur

Greffer des pommiers, cueillir des poires, Faire la moisson et le foin, Entasser dans la grange les fruits des champs, Presser les pis, tondre les moutons,

et bien d'autres choses encore!

XII

LA GARDE.

Le nom de la garde (baker) est une preuve évidente (bien que le peuple dise baakster), évidente comme le soleil qu'il ne faut pas avoir d'accès aux étoiles (ster) pour faire connaître le titulaire d'un emploi féminin par excellence. Je dis emploi féminin, et s'il ne l'était pas, il n'y en aurait pas au monde. L'indiscrétion des hommes a déjà pénétré, en dépit de la nature, dans différentes branches de l'activité sociale qui, originairement et à juste titre, appartenaient au domaine des femmes. On trouva des hommes qui manièrent l'aiguille pour nous; il y en a qui nous cuisent le pot au feu; et même nous autres hommes, pour la plupart, au grand détriment de la bienséance, nous sommes introduits dans ce monde par des hommes! Mais jamais je n'ai eu l'honneur de rencontrer, de connaître ou d'entendre nommer quelqu'un qui ait exercé l'état de garde autrement que dans un cas d'extrême et seulement pour un seul instant. Un homme vous a-t-il gardé, monsieur? Un homme aurait-il pu vous garder? Loin de là. Le soin excessif que cela demandait, dont vous aviez besoin, orgueilleux seigneur de la création, qui marchez là, comme un paon et avec des bottes à éperons! dont vous aviez besoin, monsieur le misogyne, qui ne vous reconnaissez ni ne vous désirez aucune autre obligation envers le beau sexe, sinon qu'il vous a mis au monde!—dont vous aviez besoin au moment émouvant, où vous apparûtes pleurant et nu sur la scène de ce monde, afin que l'air et la lumière ne vous fissent pas de tort, que votre propre étourderie ne vous rendît pas malheureux pour tout de bon, et que pendant toute votre vie vous n'ayez l'air d'un Turc; ce soin excessif, il était impossible que quelqu'un le prît de vous, sinon une garde féminine. C'est terriblement dommage que vous ne vous êtes pas vu vous-même; alors, vos petits genoux retirés jusqu'au menton, et gisant devant le panier sur son chaud giron, que vous n'ayez pas vu ses yeux affectueux luire sur vous, avec une expression si tendre et si compatissante d'amour, qu'elle vous serait restée pendant toute votre vie! Mais qu'y avait-il? Vous n'aviez pas d'yeux qui pussent voir, vous portiez encore bien moins des lunettes.

Le nom de baker vient de baken, chauffer, choyer. Avoir eu une baker, c'est avoir été dans les premiers jours de votre vie couvé et dorloté, c'est comme cela. Cela vous fâche, n'est-ce pas, monsieur jeune-France? Croyez-vous donc qu'il eût mieux valu, selon la méthode laponne, vous plonger dans l'eau glacée et vous rouler dans la neige, au lieu de vous tenir les pieds devant le chaud foyer, et de vous envelopper de langes sur langes, si bien que vos mains et votre visage restaient seuls visibles,—et jaunes alors, ma foi, comme de l'or, pour faire l'admiration des gens de la maison et des voisins qui disaient: Quel enfant! Croyez-vous donc que, par un autre traitement, votre barbe eût grandi plus tôt, votre main se fût montrée plus musculeuse sous votre petit gant glacé, et que vous vous seriez mû plus vigoureusement et plus souplement à cheval que vous ne faites maintenant? C'est possible. Mais voici le portrait de monsieur votre arrière-grand-père. Il a aussi eu une garde, monsieur. Il a aussi été choyé dans son temps, et je crois qu'il l'a été plus chaudement et plus sévèrement que vous: les enfants, ainsi choyés et dorlotés alors, ressemblaient infiniment plus que maintenant aux cocons du ver à soie. Mais qu'en pensez-vous? Je vous regarde comme si vous étiez encore dans les langes.

Ayez du respect pour votre garde. Dans la prévision des heures anxieuses qui approchaient d'elle, lorsqu'elle était la main, la femme calme, posée, riche d'expérience, compatissante, adroite, à la main douce, prudente, a été pour votre mère comme un ange de Dieu. Et aussi après! ses soins dévoués n'étaient pas tout. La jeune mère encore avait toujours besoin de beaucoup de soins; insoucieuse comme elle l'était elle-même quand tout allait bien, et que son premier-né était sur son sein, et qu'elle avait fait et risqué tout ce qui pouvait mettre sa jeune vie en danger, et vous priver d'une mère avant que vous sussiez que vous en aviez une. Quant à ce qui vous concerne, jamais un étranger, dans la suite de votre vie, n'a eu autant de patience avec tous vos caprices du jour et de la nuit; jamais un ami (même un ami de l'art) ne vous a tant vanté en face; jamais aucun bienfaiteur n'a récolté de vous autant de mauvaise odeur, au lieu de reconnaissance. J'espère de tout cœur, monsieur, que vous saurez apprécier dignement ces inestimables services, près du lit d'accouchée de la femme de votre cœur, près du premier feu allumé pour votre premier fils.

Puisque le moment arrive où vous direz:—O ma Baakster, dite Baker! vous avez eu une bonne récompense; vous aviez beaucoup de notes à votre chant; les servantes vous haïssaient à cause de cela avec tout le feu d'une haine de parti; vous reçûtes un bon pourboire; vous faisiez disparaître, comme un nuage du matin, les gâteaux d'amandes et les pâtisseries moscovites de ma mère, mais vous étiez impayable. Vous aviez, si je puis le dire, vos préjugés, vos superstitions et vos caprices; vous n'étiez peut-être pas tout à fait exempte de médisance. Mais vos soins pleins de tendresse et de sollicitude vous donnaient des droits à une couronne. Dans mes jours d'enfance, dans toutes les écoles, dans tous les livres pour la jeunesse, on m'a toujours recommandé de tenir compte des devoirs de reconnaissance envers mes parents, mes instituteurs; mais à mes enfants j'inculquerai la reconnaissance envers leurs parents, leurs instituteurs et leurs gardes...

Et cela d'autant plus que le nombre des instituteurs en est augmenté par un maître de gymnastique.

Ce morceau semble ne parler que des bonnes bakers.

Hildebrand n'en a pas connu de mauvaises. Sa propre garde avait un mérite éminent. Il s'étonnera, pendant toute sa vie, qu'avec une telle garde il ne soit pas devenu quelque chose de supérieur à ce qu'il est.

1840.

FIN DES TYPES HOLLANDAIS,

ÉPILOGUE

ET

DÉDICACE À UN AMI

PREMIÈRE ÉDITION.

Mon excellent ami!

Lorsque je vis les précédentes pages imprimées, je compris qu'il y manquait encore quelque chose avant que je pusse les lancer dans le monde. D'abord j'avais eu l'idée d'écrire une acerbe préface contre tel ou tel auteur de mes collègues qui ne m'ont jamais fait de mal, mais contre lesquels j'avais une rancune ou dont j'étais jaloux. Mais comme je ne pus imaginer personne qui tombât dans ces termes, je dus bien renoncer à ce joli plan. Alors je me proposai de diriger de violentes attaques contre messieurs les critiques que je ne connais pas et qui me..., j'aurais pu dire,—ils devront conspuer. C'est un mot solennel et fort en usage chez les écrivains déçus. Mais il y avait mille chances contre une, qu'on me reprocherait d'avoir écrit ces attaques. Là-dessus, j'ai renoncé à toutes les choses odieuses, et ç'eût été mieux encore si je ne les avais pas laissées passer dans mon livre. Et comme j'avais eu le dessein de te dédier ce livre, je résolus enfin de fondre tout ce que j'avais à dire avec cette dédicace; et c'est pour cela que j'ai écrit cet épilogue. Dire quelque chose de désagréable maintenant me serait impossible, car comment cela pourrait-il se faire dans le voisinage de ton nom?

Tu sais comment j'ai réuni ces croquis. Ils ont été composés à des heures perdues, entre deux roues et sur l'eau, dans des promenades et dans d'ennuyeuses sociétés. Ils ont été écrits dans un moment où un autre ouvre son piano, ou fume sa pipe ou parle de don Carlos. Ils seront lus entre amis. Maintenant qu'ils sont réunis et vont être livrés au public, j'espère que le public les considérera comme tels. Quiconque n'aime pas Hildebrand ne doit pas le lire. Vous et d'autres amis d'université, vous l'entendrez bavarder et raconter, et y retrouverez beaucoup de ce que vous avez entendu de lui de vive voix. Ils se sont dispersés çà et là, ces excellents amis, avec leurs grades doctoraux respectifs, et je leur envoie ce livre comme un souvenir de nos agréables relations, et j'y ajoute mon cordial salut d'ami.

Qui est Hildebrand? Tout le monde le sait; il y en a parfois qui l'ont deviné avec beaucoup de perspicacité. Aussi n'en fais-je pas un secret, ni ne m'efforcé-je pas de me faire passer pour avoir quarante ans de plus que je n'ai, ou pour quarante fois meilleur que je ne suis. Que le bon public ne s'inquiète pas du nom; qu'importe qu'on s'appelle Jaap ou Hildebrand?

Mais le nom du livre lui-même m'a coûté beaucoup de peine. Il était très-difficile de mettre en ordre les différents morceaux sous une seule étiquette, et l'éditeur voulait avoir quelque chose que ne fût pas trop usé. Il est fort question aujourd'hui de la Camera obscura, et la citation de l'anonyme que j'ai placée à la première page montre avec quel droit j'ai osé mettre cet instrument en avant[1].

Parfois je m'imagine que cette liasse de papiers pourrait rendre quelques services au point de vue de notre bonne langue maternelle. Jusqu'ici, quant au style familier, elle n'a pas grand'chose d'attrayant. Je ne suis cependant pas le seul qui essaie de lui ôter son habit des dimanches et de la faire courir un peu plus naturellement. J'espère que je ne me serai pas permis trop de libertés, et demande pardon pour les fautes d'impression[2].

Ah! ah! les fautes d'impression sont une croix! À la page 12, il y a 19 au lieu de 17; à la page 13 (en bas), il y a (comment cela est-il possible?), onverschilligst (le plus indifférent), au lieu de onbillykst (le plus injuste). Je parie qu'il y a encore des centaines de fautes qui m'ont échappé! Mais il y en a une que je n'ai pas oubliée et qui me peine plus que toutes les autres: elle est à la page 160. Je sais aussi bien que vous qu'il est aussi sot de parler d'une paysanne skalksche (rusée), que de dire une paysanne geksche (folle), et qu'on peut dire aussi peu: Elle riait sckalks, que; Elle riait mals, et c'est pour cela que j'ai fait la jeune fille de la page 160, regarder schalk. Alors vint le compositeur, il secoua la tête et mit schalks. J'intervins et me fâchai contre le compositeur, j'enlevai l's, et je mis à côté le deleatur; je reçus une épreuve, j'étais obéi et donnai le bon à tirer. Alors je ne sais quelle main se glissa encore une fois dans l'épreuve et la gâta de nouveau. Je n'attaque pas trop cette main. Elle suivait l'exemple de beaucoup de mains et de mains habiles; mais je m'attriste, cher ami, qu'on soit devenu si inhabile dans notre belle langue maternelle, et si habitué à cette orthographe erronée qu'on chercherait en vain chez les anciens écrivains.

Voilà une longue histoire pour une seule faute d'impression. À la page 101, il y a bragt au lieu de bracht. Cela vient de la prétention d'épeler avec Bilderdyck. Pas de précipitation, mon digne ami, je vous en prie. Je respecte chacun qui suit avec conviction une autre règle d'épellation, comme je respecte l'habileté et les mérites de chacun. Mais nous demandons pour nous la même liberté que nous accordons aux autres: Hanc veniam petimusque damusque vicissim.

Mais, quelques fautes d'impression et autres qu'il y ait dans ce livre, et bien qu'elles puissent montrer l'inexpérience et l'incompétence d'Hildebrand à faire imprimer, à écrire ou à épeler, je sais que la dédicace de ce petit volume vous sera agréable. C'est du moins quelque chose, mon ami, et si le livre vous plaît, j'ose espérer qu'il plaira à la plupart. S'il vous ressemblait seulement un peu, il serait plein d'une observation spirituelle, gaie et bonne, qui n'hésite pas à se renfermer en soi-même; de ce bienveillant sourire qui n'a rien du ricanement; il aurait alors un ton d'agréable urbanité, qui fait qu'on se sent à son aise et qui enchaînerait le lecteur et l'occuperait, et le disposerait à une sereine satisfaction et une gravité sans affectation! C'est seulement un vœu, mon cher ami!

J'ai conservé la dédicace pour la fin. C'est bien contre l'ordre, mais il en est ainsi. Il y a tant de lecteurs qui commencent un livre par la dernière page, ce qui revient presque au même!

DEUXIÈME ÉDITION

Voilà ce que j'écrivais il y a six mois. Un seul mot encore.

On m'a reproché qu'il n'était pas bien d'avoir transformé l'ami auquel j'ai dédié mon livre, en un véritable patient, à propos de fautes d'impression. On s'est beaucoup ingénié à désigner les originaux des personnages que j'ai mis en scène, et que vu à ma grande satisfaction que dans chaque ville, que j'y sois jamais allé ou non, on m'a su nommer six ou sept personnes qu'on affirmait très-formellement avoir posé pour tel ou tel de mes portraits. Je ne croyais vraiment pas que, dans ce bas monde, tant de nurks et de stastok exhibassent leurs aimables qualités, et suis étonné du zèle obligeant qu'on met à les montrer du doigt. Toutefois, je ne puis interdire ce plaisir au bon public, ni m'en formaliser; mais je prends la liberté de rappeler les paroles de l'anonyme dans son livre toujours inédit, et de déclarer en conscience que ma Chambre obscure est toujours placée sans intention malicieuse, et que je ne la tourne ni la retourne, et ne lui imprime jamais le moindre mouvement avec le dessein de la pointer d'une façon indiscrète. Que je n'aie encore pu l'installer au sommet du Godesberg, ni sur le dôme de Milan, j'en suis particulièrement fâché pour ceux qui aiment les choses grandioses et étrangères; mais il est évident pour moi que le plus grand nombre s'est montré satisfait de mes petits tableaux, de mes tableaux hollandais. Il faut savoir que, grâce aux vivants et aux morts, nous connaissons si bien les étrangers, que ç'a été une chose pleine de charmes que de remarquer dans nous-mêmes nos propres changements.

Je saisis cette occasion pour m'excuser auprès d'un vieil ami que je connais depuis neuf ans, de l'accusation relative au Mouchoir bigarré de la page 4. Il a déclaré qu'il n'en avait jamais possédé un, et je soulage ma conscience en signalant ici sa rectification. Les acclamations des mères hollandaises pour l'éloge de leurs enfants, du professeur Vrolyk, à propos d'Une Ménagerie (bien que ce dernier morceau ne paraisse pas le meilleur), et surtout votre approbation, sont des augures favorables qui ne peuvent être que flatteurs pour moi.

Me demandez-vous maintenant si j'ai le dessein de parler encore au public dans ce genre d'écrire? Je réponds qu'après avoir reçu autant d'encouragements que je pouvais espérer d'en recevoir, il y aurait étrangeté et aussi véritable ingratitude à abandonner ce genre; attendez-vous donc avec le temps à de nouvelles représentations de la Chambre obscure, et toi, mon ami, accepte pour la seconde fois la dédicace de ce volume.

ANNEXE À LA TROISIÈME ÉDITION POUR FAIRE SUITE AUX PIÈGES PRÉCÉDENTES.

Près de douze ans se sont écoulés, et les nouvelles représentations promises n'ont pas eu lieu. Il y avait bien déjà, à l'époque de la promesse, quelques esquisses de prêtes; mais le jeu de la Camera obscura, par lequel elles devaient s'accroître de façon à atteindre aux proportions d'un volume, a été interrompu. Le temps d'incipere ludum était là d'une manière pressante. Je pouvais désormais mieux employer mon instrument.

Certains de mes amis assuraient que je n'avais eu depuis que peu ou rien: d'autres pensaient que l'instrument m'avait encore rendu de bons services. Si ce dernier fait est réel, il m'est permis de répéter l'adage: Non lusisse pudet.

Cependant un puissant intérêt a engagé les éditeurs à publier une nouvelle édition du petit livre d'Hildebrand, et ils exprimèrent le désir (le mot reste naturellement sur leur compte), de l'enrichir de ce qu'ils savaient être enfermé depuis longtemps en portefeuille. L'auteur devait-il refuser? C'eût été vraiment le lusisse pudet.

Je ne sais si les pièces publiées à cette occasion valent plus ou moins que les autres. Mais cela m'étonnerait, parce qu'elles sont toutes des produits d'un même esprit et d'un même temps. Il y a beaucoup de choses dans le volume complet que je t'offre maintenant pour la troisième fois, que je sentirais, considérerais et exposerais autrement. Beaucoup de choses ont perdu le mérite de l'à-propos. Mais je le donne tel qu'il est et pour ce qu'il est. Il faut juger les écrits d'après leur date; c'est toujours une excellente maxime. Si en ce moment je trouvais l'occasion d'employer la même forme d'écrire, je croirais être obligé à donner quelque chose de plus intéressant et de plus spirituel, et surtout qui atteste une plus profonde connaissance des hommes et une contemplation plus féconde de la vie. Si j'y étais impuissant, je devrais dire que j'ai vécu une douzaine d'années inutilement.

Mon digne ami, depuis que je t'ai dédié pour la première et la deuxième fois la plus grande de partie ces morceaux insignifiants, il s'est fait passablement de vide en nous et hors de nous. La vie est maintenant pour nous une chose claire; nous pouvons bien dire qu'elle nous est connue, et nous sommes fixés de différentes manières sur ce qu'elle a de sérieux et sur nous-mêmes. Il s'est éveillé des inquiétudes en nous, et il s'est fait sombre là-haut. Des larmes ont coulé dont notre joyeuse jeunesse, malgré toute la vivacité de son imagination, n'avait pas d'idée. Heureux si nous avons appris à connaître des joies et aussi des consolations dont la force et le bonheur n'avaient pas rempli nos jeunes cœurs! Ce sont elles: et les mêmes que notre joyeuse jeunesse nous a données, elle les a à sa disposition et elle les donne à qui en a besoin. Remercions Celui qui nous a donné un cœur pour tout sentir, un cœur auquel rien d'humain n'est étranger, et qui ne reste pas non plus sans émotion en présence des choses divines. Aussi dans ce temps de jeunesse de notre esprit que ce volume nous rappelle, nous restons de temps en temps muet, mis en contact avec le grand, avec le sublime. Le temps est venu d'y donner tout à fait notre cœur et de voir sous leur vraie lumière toutes choses, et avant tout, nous-mêmes. Non, la question n'est plus de jouer, mais bien de redevenir enfants. Et celui-là seulement est un enfant, dans lequel la force, la sagesse et la joie qui sont propres à l'homme se retrouvent!

FIN.

TABLE DES MATIÈRES.

Avant-Propos

LA CHAMBRE OBSCURE

I.Les petits garçons

II.Malheurs d'enfants

III.Une ménagerie

IV.Un homme désagréable dans le bois de Haarlem

V.Humoristes

VI.Le trekschnit, la diligence, le bateau à vapeur et le chemin de fer

VII.Jouissance des plaisirs

VIII.Les amis éloignés

IX.L'hiver à la campagne

X.Le progrès

XI.L'eau

XII.Enterrer!

XIII.Une exposition de tableaux

XIV.Le vent

XV.Réponse à une lettre de Paris

XVI.Antoine le chasseur

TYPES HOLLANDAIS.

I.Le batelier

II.Le domestique du batelier

III.Le barbier

IV.Le cocher de louage

V.La jeune fille du Brabant du nord

VI.Le voiturier limbourgeois

VII.Le pêcheur de Marken

VIII.Le chasseur et le polsdrager

IX.Le pêcheur à la ligne de Leyde

X.La paysanne de la Hollande du nord

XI.Le paysan de la Hollande du nord

XII.La garde

Épilogue et dédicace à un ami Deuxième édition Annexé à la troisième édition pour faire suite aux pièces précédentes.

FIN DE LA TABLE.

Notes in this chapter

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