HILDEBRAND (continued 4)
Léon Wocquier translation
Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre; mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.
Voix puissante de la nature, comme tu secoues le cœur des hommes! Tout bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air! Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure. Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction, pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de vent.
Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable, n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence, que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.
Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante. Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre, dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs, et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre. Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit, la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir y pénétrer,—alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme. Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils viennent à lui et disent:
—Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte le calme. Ne craignez pas,—croyez seulement.
XV
RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.
Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo, l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise, de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo: ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités présumées des époux de différentes couturières, Blok, over den Kant, Préveille et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari de mademoiselle over den Kant, ni de mademoiselle Blok, ni de mademoiselle Préveille, ni même de mademoiselle Nautgen op Zoom[1], a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant sur la tête de mademoiselle de Zoom plane le génie, l'espoir de la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au Messager du soir et prendre l'avance sur le Journal du Commerce. Je veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez comment notre Bleeklo est de Zoom, dussé-je, pour l'appréciation esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à un article du Messager des lettres qu'à une lettre confidentielle, dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber complètement votre attention de lecteur!
Je commence par vous dire qu'en qualifiant de Zoom de monstre, je n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école, il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche, et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge. Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail, c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous, mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui, selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de sable, il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux; il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait l'esquisse d'un cœur altéré, lorsque les malheureux troubles de ce temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: Un grand souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup, et d'une autre sur la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il en soit, on eût presque oublié de Zoom, s'il n'avait reparu l'année dernière avec son chef-d'œuvre: C'est un tour pur monter. L'idée n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain qui ne peut monter ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,—on le voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on pourrait dire que le génie de Zoom a atteint l'apogée de sa force. Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions; avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de de Zoom vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.
De Zoom n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre, dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit rester perruque.»
D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,—d'où un fils de fabricant de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!... Il faut que je brise là.
Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.
17 janvier 1839.
HILDEBRAND.
P.S.—Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.
XVI
ANTOINE LE CHASSEUR.
Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes, couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours, ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes, des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et d'agaric rugueux.
Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres, car il n'aperçoit plus que le Hondsbosch qui, malgré son nom, n'est point un bosquet, puis la Lype, la plus grande plaine desséchée artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'Herbe des vaches, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien, regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.
C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure, adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement, poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir d'avoir quelque part au butin.
Le jeune chasseur,—car c'en était un,—était à dessiner avec sa blouse verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une expression d'abattement.
—Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un coup de pied à Veldine.
L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.
—Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la tête, il ajouta.
—Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?
Il prit le chemin qui conduisait vers le village.
Si la jeunesse de Schoorl eût vu son Antoine le chasseur, car tout le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure, elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude, et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir, et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires, n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.
Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter; mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet. Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au signal.
Il sourit.
—Ce sera elle! dit-il tout haut.
—Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du fond de la maison.
Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva la tête et fit signe au chien.
Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de la chaumière une petite source venant de la dune.
—Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine! Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.
Triste prévision pour celui qui va en chasse!
Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et s'éloigna à droite. Antoine la rappela.
—Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à paitre sur la dune. Et il tourna à droite.
—Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.
—Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la brande[1].
—Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement sa pipe.
—Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace d'un braconnier, peut-être?
—Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!
—Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à monter.
Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi, tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui poursuivait son chemin d'un pas rapide.
—Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il, et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons, Veldine, au premier perdreau tué!»
À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir le terrain de chasse.
Dans tout Schoorl et Bergen, il n'y avait pas de meilleur chasseur qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière, sur le banc devant le Lion rouge, lorsque Antoine passa chargé de gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les abat pas moins toutes les deux?—C'est parce qu'il à un fusil à deux coups, avait-on répondu.—Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.
La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait. Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler très-fort, le nez contre le sol.
—Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.
Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.
—Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien, vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.
Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.
—Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.
Et il poursuivit son chemin.
—Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et vous le comprendrez.
Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline, elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux, jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage, mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins affectueux pour cela.
Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul perdreau.
—Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore, mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!
—Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda Antoine.
—Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette. Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.
—Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.
—Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!
Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme remontrance.
—Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!
—C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui, lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de plaisir autour de la chambre en battant des mains.
Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui avec quelque dédain:—Ce n'est qu'un lièvre!
Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides. En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la Hollande du nord, il ne découvrait la vie. Il remarquait bien çà et là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui. Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt, et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour. Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.
La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos, et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule. Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!
Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il tira aussi sa gourde pour boire un coup.
—Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais être quitte de ce rêve!
Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente, et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se représenta à lui plus vivement que jamais.
Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée; chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin. Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où il se posa.—Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl, mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore, jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.
Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les vagues.
Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au galop la colline.
Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux, mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec complaisance.
C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur, et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.
Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton demi-impératif:
—Où sont-ils allés, Antoine?
—Vous devez le savoir! dit celui-ci.
—Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten. Avez-vous quelque chose?
—Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.
—Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.
—Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.
—Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant du diable!
Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers le nord.
—Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup de sa gourde et se dirigea vers le midi.
Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus. D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils s'abattirent de nouveau.
—Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même direction pour poursuivre la compagnie.
Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal, non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin. Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.
Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être! le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol. Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur. Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là, à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol, et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!
Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur. «Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres yeux!» dit-il en soupirant.
Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!
Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque au même instant, «arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide,» comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.
—Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers Schoorl.
Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir, puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.
—Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.
—Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?
Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le considéra.
Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant Antoine.
—Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec vivacité, et un nuage reparût sur son front.
Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp, descendit rapidement avec l'animal.
Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.
—Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce qu'elle va faire.
Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière. Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.
Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se remit sur-le-champ.
—Sac plat! lui cria-t-il en riant.
—Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?
—Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le regardant avec incrédulité.
—Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se convaincre.
Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait sanglante à ses pieds.
Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté, il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.
Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation: il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.
Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout perdu.
L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut de la dune.
—Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le saisissant par le bras,
—Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La mer va venir tout à l'heure.
Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé une tombe avec ses doigts.
Le soir suivant, il avait rendu l'âme!
FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.
TYPES HOLLANDAIS.
I
LE BATELIER.
J'ai si souvent voyagé en trekschnit[1] que je suis à même d'écrire sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte [2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant dans l'air crient à diverses autres le Memento mori, l'affaire prend pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer le roef[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur les temps changés. Ce n'est pas tant pour les trekschnits que cela me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup, mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais ils disparaissent de la terre—je veux dire des eaux. Respect pour eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne manquera au message, pas un stuiver à l'argent, pas un mot ne sera lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble. Faites-lui seulement savoir que vous vous fiez à ses soins, et soyez aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux compliment, et que toute la famille allait bien, et l'impatience d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans lui dire:—Monsieur n'a-t-il rien à faire dire? ou pouvais-tu dans sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le félicitais—que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le trekschnit ne devrait pas être supprimé!
Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du roef, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes mésaventures à bord du trekschnit. Chacun avait son mérite propre dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions; l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième parlait de Bonaparte, et combien celui-ci avait dû avoir peur des cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines; le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et son frère, surnommé le Teigneux, qui n'avait pas toute la dignité de l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable, et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait; car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le sort qui attend les trekschnits dans l'avenir.
—Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le roef, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini, batelier?—Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.—Mais grâces aux chemins de fer.—Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt fini d'eux. Mais la nouvelle...—La demoiselle ne connaissait rien de plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait pas à l'y faire monter.—Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans doute quelque chose sur le soufflet souterrain?—Sur le quoi? demanda la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?—Mais le soufflet souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple, et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez, n'est-ce pas?—La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la bouche.—Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations. Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;—Ici le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son innocence.—Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance. Ici la demoiselle ne put se contenir:—Dans la balance, batelier? s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?—Vous allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon: tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts. Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même? vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?
À cet appel l'interpellé, qui est domestique du Teigneux, ne répondit qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.—Pierre y a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin: cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.
—Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.
—Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école. Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les bateliers, à cause du grand air et du vent.
II
LE DOMESTIQUE DU BATELIER.
—Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire fortune en réalisant cette proposition.
—Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur! Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.
Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18.. (il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité; alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée, s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.
—Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra.
Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ cinquante ans, de taille moyenne.—Que désire monsieur? demanda-t-il.
—Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la plus respectueuse attitude.
—Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...
Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci, voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux le plus beau courage du monde.
—Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.
—Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa redingote gris-jaune.
Le bourgmestre prit une prise et dit:
—J'ai attendu l'occasion de le récompenser.
—Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,... monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...
—Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien; il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une petite place facile, une bonne petite place...
—Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur; je ne désire nullement charger...
Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.
—Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place il s'agit...
Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec majesté:
—Le bénéfice de domestique à bord du trekscknit de X. Il sera donné dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant (kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.
Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ, que Kees jugea prudent de partir.
—Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!
Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et lui demanda ce qu'il avait.
—Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un fossé! C'est magnifique, hein?
La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier, un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.
—Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux pour celui sur qui cela tombe.
—Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer; laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier, lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne maison.
Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus d'une fois, la main à la barre du gouvernail.
Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours; c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à sortir.—Attends ici un instant, me dit-il.—Avec la voiture?—Non, dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le connais.
C'était en effet mon neveu.—Que venez-vous faire ici, me dit celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais: monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour; on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter, et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord. Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen, ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose, M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir; mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le plus jeune domestique.—Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte, et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que moi, s'il plaît à Dieu!
III
LE BARBIER.
À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam.
Mon digne collègue,
Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale, diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système, et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une ulcération, de la guérir secundum legum artum, ou de graisser une emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait, ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une compresse.
Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute confiance en notre lancette?
Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins, nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne vous en naît pas de nouveaux. Hier,—et cette circonstance même m'a porté à vous écrire aujourd'hui,—hier j'ai perdu mon dernier patient, qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable. Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible, au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides, les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que, depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on nomme Jeune-France. Je les vois tous les jours dans les magasins d'estampes.
Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes? Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.
Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants. Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos pères!) se soustrait à la faculté.
Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils, qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste avec notre inoubliable patron au principium nocentium de l'eau, en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi, le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec le misérable sulfatis quinini, seulement et uniquement en lui conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous quitter aussi. Adieu, avicissime collega, mes salutations cordiales à madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.
Votre affectionné collègue,
JORIS KRASTEM.
Amsterdam, 12 décembre 18...
P.S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires scientifiques. O tempores! o mora!
IV
LE COUCHER DE LOUAGE.
Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue inutile. Tout dort encore dans la Bréestraat. Seules les corneilles sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée. C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve: sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.
—Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort. Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait entendre de nouveau son hip! hi!
La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe de chambre écossaise à carreaux.—Eh! le fou; voilà de l'exactitude, gaillard!—Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de l'œil, avez-vous attendu longtemps?
Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur l'attelage:—Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.—Oui, monsieur, ils le désirent de tout cœur.—Ils n'ont pas un extérieur florissant, Gerrit.—Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont solides.—Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre l'autre.—Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit; et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de fameux coureurs.
Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville, et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de l'étudiant à la jeune-france.
—Fixe au commandement, Gerrit! dit monsieur un tel en franchissant d'un pas rapide l'escalier.—C'est qu'il dit aussi, dit Gerrit en montrant son fouet.—En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en boutonnant étroitement son paletot.—Si nous ne faisons pas le chemin en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il cligna des yeux.—Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur François, pas même dans le sable, et il prit place.—Ils devraient être morts de honte, reprit Gerrit.—Fais claquer ton fouet â ébranler la rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux de la Bréestraat dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.
On s'arrête pour se rafraîchir à l'Homme savant,—Vous n'avez pas très-bien marché, Gerrit.—Il faut défaire les jarretières, dit l'homme en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux prirent leur prandium. Tout est déjà prêt de nouveau.—Attendez, crie François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.—Les lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.—Soyez-en sûr, dit Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.
On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux heures.—Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire avec sa propre montre.—On a couru trop fort pour pouvoir retenir les chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche, et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que c'est un scandale.
On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du Sable; Bloemendaal; le sable...
—Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.
—Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.
Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté net devant la porte.
—Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil répété au garçon d'écurie qui attendait.
Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.—Eh bien, Katjen, dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a pas encore d'amoureux.—Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable maritorne; vous avez une femme à la maison.—Une femme, répondit Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant; une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments. Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.
Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés. Conticuere, rumor, etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire, des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants, à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et s'écrie:
—Gerrit, avez-vous du vin?
—Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du monde, en se versant un verre de bière.
—Par les dieux! s'écria monsieur un tel, Gerrit n'a pas de vin, et courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est transporté de contentement.
Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner dix stuivers à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.—J'ai de l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain qu'aujourd'hui.
Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux, répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne lui convient.
Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.
—Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que j'ai abrégé ce matin.
—Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.—Une poupée de l'homme, André!—C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous traînez toujours à rentrer.—Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.
V
LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.
Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout. Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses désagréments.
—Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous n'avançons pas.
—C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
—Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
—Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle nous recevra cordialement.
—J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a assez d'une fois.
—Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée, par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen, qui parle si bien et rit si gracieusement...
—Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je dis avec le vieux poëme:
Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
—Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un, c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,—il y en avait même, je crois, qui voulaient l'épouser...
—Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les plaintes de chacun?
—Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...
—Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...
—Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident. Et elle parlait beaucoup avec moi.
—Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils partageaient avec six ou sept?
—Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs douloureusement agacés!
—Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable compagnon de voyage.
—Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi. Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher petit cœur...
—Toi, par exemple, n'est-ce pas?
—Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Evrard était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût pleuré au départ de celui-là.
—Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.
Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.
—Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous êtes toujours la même.
—Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui aient jamais brillé entre deux lèvres roses.
—Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux chasseurs de Leyde.
Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.
—Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van... der Krop.
VI
LE VOITURIER LIMBOURGEOIS
—Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!
Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de messieurs!
Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes, en s'entretenant continuellement avec le cheval.
—Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu, camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat? Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il bien marcher, etc.
Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds rouges à l'extrémité du timon.
Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis que la bête n'est dirigée que par la voix (par hot et par her) et par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se voit venir à une lieue de distance.
Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre, et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues, une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur laquelle Vlerk et Hildebrand prirent place; les portes de la cour furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit. Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.
—Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à Quaadmechelen, voiturier?
—Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela fait quatre heures et demie avec la charrette.
Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose, leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne. C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et demie, sans souffler, manger du pain et boire.
Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous. Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à un Limbourgeois: Ote ton pantalon, car le mien est en pièces. Et si votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre, il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.
VII
LE PÊCHEUR DE MARKEN.
Ultima Thule.
Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur du palais du gouvernement et du Doel, où ils sont fort regardés et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière. Ils portent,—pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,—des pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem, ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur tête.
Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour, ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres. Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs, les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître que les levées du service militaire et la chute des grandes et des petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de parfait amour et de rose sans épines, selon mon bon plaisir; puis l'homme du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du vin qui crache,—il désignait ainsi le champagne,—lorsqu'il avait fait son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses lèvres de bourgmestre.