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La 628-E8

OCTAVE MIRBEAU (continued 6)

Reading edition

Arrêtés de nouveau, nous entendons une sorte de halètement, puis des claquements de quelque chose en quoi nous devinons plutôt une bête qu'une machine... Ce ne peut être une auto, cette fois... car ce bruit est sans lumière. Rien ne s'éclaire autour de ce bruit qui se rapproche... Si, pourtant... un tout petit point de feu pâle, semblable à une luciole qui voyage dans l'ombre d'un oranger... Et, subitement, à notre gauche, nous voyons, tressautant sur la route, comme un coléoptère géant, pétant, pétaradant, une motocyclette, qui porte, agrippé à la selle, un être couché, qui n'a plus rien d'humain, une grosse larve, avec une peau de reptile, noire et lisse...

Et voici que dos phares, soudainement, ont fait surgir des ténèbres, devant nous, penchés sur une voiture énorme, éteinte et morte, deux hommes, de la couleur des arbres et de l'horizon... Je dis deux hommes: deux Marsiens, peut-être... Leurs formes sont sans aspérités, enfermées dans de longs sacs-maillots, qui les gantent des pieds à la tête et des doigts aux épaules. Du visage, ils ne laissent paraître qu'un petit triangle, un loup de chair, au-dessus duquel tremblent, en feu, les antennes de métal de leurs lunettes... Ils barrent la route... Deux bras s'agitent. La 628-E8 stoppe.

L'un est petit... Il a la tête enfouie dans le capot gigantesque de la voiture. Il ne se dérange pas... L'autre, très long, très mince, s'est redressé... Il tient une tige d'acier que le mouvement de ses mains fait parfois étinceler. Il me demande, avec un accent russe, si je ne pourrais pas lui prêter une épingle, une épingle de cravate, et ce qu'il aimerait, c'est qu'elle fût en or... Surpris d'abord, je comprends à la fin qu'il s'agit de déboucher un bec de phare... Mais pourquoi en or?... À ce moment, une motocyclette, comme un insecte dément, le frôle, de si près, que j'ai cru que son vêtement, au moins, avait dû être arraché... Mais il le secoue sans hâte, en riant, et il regarde la motocyclette disparue dans la nuit, avec le regret, peut-être, de n'avoir pas eu le temps de lui demander une épingle de cravate en or...

Nous les laissons sur la route, sans qu'ils aient rien fait pour nous retenir, salués du plus grand, et toujours sans que le petit ait seulement dit un mot et détourné la tête du mécanisme, où il ne cessait de maintenir ses doigts, grave, sérieux, avec l'entêtement d'un ivrogne, dont rien ne parvient à distraire les mains, du tablier d'une servante...

J'ai gardé, pour la fin, le cycliste.

Dès qu'un homme—fût-il le plus charmant homme du monde-enfourche une bicyclette, on peut dire que, de ce fait seul, il devient un cheval, avec tous les caprices, toutes les sottises, toutes les caracolades encombrantes et folles, tous les dangers mortels du cheval... mais combien plus dangereux! Aux dangers du cheval qu'il fait siens, le cycliste en ajoute de personnels, qui sont consacrés, légalisés, intangibles, pour cette raison qu'en plus du cheval qu'il est devenu, il est aussi, la plupart du temps, électeur... Fort de ce privilège, il ne se range jamais... N'est-il pas souverain, cet animal? Tout ne lui appartient-il pas?... La route, la fortune politique du député qu'il nomme, la majorité du gouvernement qu'il soutient?... De même que le cabaretier, qui débite la maladie et la mort, en petits verres, et sur qui repose tout le système social, il ne faut pas qu'on embête le cycliste. Son importance tracassière, sa dignité agressive s'en prend à tout le monde, aux piétons, aux voitures, aux autos, aux bêtes... C'est le maître, le seul maître de la route... On le voit, devant le moteur, qui, les mains dans les poches, la casquette collée à la nuque, fait des effets de torse et de jambes, s'amuse à décrire des courbes, des spirales, des zigzags, exercices inutiles et vexatoires, au cours desquels il lui arrive, comme au chien, de tomber sous les roues... Et alors, c'est toute une histoire, qui vous vaut des mois de prison et d'énormes indemnités.

Il n'y a pas si longtemps, c'est le cycliste qu'on accablait de toutes les malédictions dont on accable l'automobiliste aujourd'hui... Il devrait y avoir entre eux, une sorte de fraternité, de solidarité routière. Or, le cycliste est devenu le pire ennemi du chauffeur. Il s'associe à la haine du paysan, et au besoin la provoque. J'en ai vu qui, devant une auto, semaient négligemment de gros clous, et s'esclaffaient de rire, s'ils entendaient un pneu éclater...

Plus je vais dans la vie, et plus je vois clairement que chacun est l'ennemi de chacun. Un même farouche désir luit dans les yeux de deux êtres qui se rencontrent: le désir de se supprimer. Notre optimisme aura beau inventer des lois de justice sociale et d'amour humain, les républiques auront beau succéder aux monarchies, les anarchies remplacer les républiques, tant qu'il y aura des êtres vivants, tant qu'il y aura des hommes sur la terre, la loi du meurtre dominera parmi leurs sociétés, comme elle domine parmi la nature. C'est la seule qui puisse satisfaire les convoitises, départager les intérêts...

Mais un cycliste solitaire,—si malfaisant qu'il soit—ce n'est rien, auprès d'une bande de cyclistes... Quand ils tiennent la route, c'est fini des piétons, des voitures, des autos... Vous n'avez plus qu'à rentrer chez vous...

J'aime mieux la batteuse à blé qui barre les routes d'Auvergne; j'aime mieux les deux mille moutons dans les gorges des Grands-Goulets..

On m'a dit à Karlsruhe, le dicton des officiers de cavalerie allemands:

—D'abord, il y a Dieu, le Père... Et puis, il y a l'officier de cavalerie... Et puis, il y a la monture de l'officier de cavalerie. Et puis, il n'y a rien...

Ici une longue suite de points. Et le dicton reprend:

—Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a l'officier d'infanterie...

Pour classer les bêtes de la route, par ordre de mérite, je propose le dicton suivant:

—D'abord, il y a l'Oie, la Mère... Et puis, il y a le canard... Et puis, il y a l'âne et le mulet... Et puis, il y a le cochon... Et puis, il n'y a rien. Et puis, il n'y a rien...

Ici une longue suite de points...

—Et puis, il y a la vache... Et puis, il y a le chien. Et puis, il y a le maître du chien...

Encore des points:

—Et puis, il y a la poule... Et puis, il y a le cheval... Et puis, il y a le charretier... Et puis, il n'y a rien...

Encore une très longue suite de points...

—Et puis, il y a le cycliste!

Il y a le cycliste... C'est entendu...

Mais il y a aussi l'automobiliste...

Ayons le courage de le confesser. Peut-être, de toutes les bêtes de la route, est-ce la pire?

Je le sens par moi-même. Quand, les pieds au sol, et la tête calme, il m'arrive de faire mon examen de conscience, je suis épouvanté d'être, parfois, cette bête-là...

Et pourtant, cher monsieur Bourget, dans la tenue générale de mon existence, je ne suis pas un snob qu'exalte le spectacle de la richesse, ni un méchant qu'offense le spectacle de la misère. Sans pose, sans littérature, sans arrière-pensée d'ambition, puisque je n'en attends aucune place, aucun mandat, aucune décoration,—j'ai grand pitié du malheur humain. Chaque jour, de plus en plus, je m'indigne que,—quelle que soit l'étiquette, même la plus rouge, sous laquelle ils arrivent au pouvoir,—les hommes de pouvoir, par seul amour du pouvoir, fassent de l'inégalité sociale, soigneusement cultivée, une méthode toujours pareille de gouvernement, et qu'ils maintiennent, avec âpreté, dans les conditions du plus dur, du plus injuste esclavage, un prolétariat douloureux qui travaille à la richesse d'un pays, sans qu'on l'admette jamais à y participer. Et puisque le riche—c'est-à-dire le gouvernant—est toujours aveuglément contre le pauvre, je suis, moi, aveuglément aussi, et toujours, avec le pauvre contre le riche, avec l'assommé contre l'assommeur, avec le malade contre la maladie, avec la vie contre la mort. Gela est peut-être un peu simpliste, d'un parti pris facile, contre quoi, il y a sans doute beaucoup à dire... Mais je n'entends rien aux subtilités de la politique. Et elles me blessent comme une injustice.

Eh bien, quand je suis en automobile, entraîné par la vitesse, gagné par le vertige, tous ces sentiments humanitaires s'oblitèrent. Peu à peu, je sens remuer en moi d'obscurs ferments de haine, je sens remuer, s'aigrir et monter en moi les lourds levains d'un stupide orgueil... C'est comme une détestable ivresse qui m'envahit... La chétive unité humaine que je suis disparaît pour faire place à une sorte d'être prodigieux, en qui s'incarnent—ah! ne riez pas, je vous en supplie—la Splendeur et la Force de l'Élément. J'ai noté, plusieurs fois, au cours de ces pages, les manifestations de cette mégalomanie cosmogonique.

Alors, étant l'Élément, étant le Vent, la Tempête, étant la Foudre, vous devez concevoir avec quel mépris, du haut de mon automobile, je considère l'humanité... que dis-je?... l'Univers soumis à ma Toute-Puissance? Pauvre Élément d'ailleurs, à qui il suffit d'une petite charrette en travers du chemin, pour qu'il s'arrête, désarmé et penaud... Pauvre Toute-Puissance qu'une pierre, sur la route, fait culbuter dans le fossé!

Il n'importe... il n'importe.

Puisque je suis l'Élément, je n'admets pas, je ne peux pas admettre que le moindre obstacle se dresse devant le caprice de mes évolutions. Non seulement, il n'est pas de la dignité d'un Élément qu'il s'arrête, s'il ne le veut pas, mais il est absolument dérisoire et inconvenant qu'une vache, un paysan qui se rend au marché, un charretier qui va livrer à la ville des sacs de farine ou de charbon, que tous ces gens qui accomplissent de basses besognes quotidiennes, l'obligent de ralentir sa marche invincible et dominatrice.

—Rangez-vous... Rangez-vous... C'est l'Élément qui passe!

Et non seulement je suis l'Élément, m'affirme l'Automobile-Club, c'est-à-dire la belle Force aveugle et brutale qui ravage et détruit, mais je suis aussi le Progrès, me suggère le Touring-Club, c'est-à-dire la Force organisatrice et conquérante qui, entre autres bienfaits civilisateurs, ripolinise les pensions de famille, perdues au fond des montagnes, et distribue des cabinets à l'anglaise, avec la manière de s'en servir, dans les petits hôtels des provinces les plus reculées...

—Place donc au Progrès!... Place! Place!

Ah! bien oui!

Aux cris de la sirène, les hommes sortent de leurs maisons, quittent leurs champs, s'assemblent, me maudissent, me montrent le poing, brandissent des faux et des fourches, me jettent des pierres. Depuis Jésus, c'est toujours la même histoire. On se dévoue, pour les hommes... Et ils vous lapident, la veulerie des temps ne permettant plus qu'ils vous crucifient!

N'est-ce pas la chose la plus déconcertante, la plus décourageante, la plus irritante que cette obstination rétrograde des villageois, dont j'écrase les poules, les chiens, quelquefois les enfants, à ne pas vouloir comprendre que je suis le Progrès et que je travaille pour le bonheur universel? Dégoûté de cet accueil, furieux de cette incompréhension, je pourrais bien les abandonner à leur sort ridicule, respecter leur morne repos, passer dans leurs villages et sur leurs routes avec une lenteur régressive, une modération de vieille diligence... Mais non... Il ne faut pas que leur stupidité m'empêche d'accomplir ma mission de Progrès... Je leur donnerai le bonheur, malgré eux; je le leur donnerai, ne fussent-ils plus au monde!...

—Place! Place au Progrès! Place au Bonheur!

Et pour bien leur prouver que c'est le Bonheur qui passe, et pour leur laisser du Bonheur une image grandiose et durable, je broie, j'écrase, je tue... Je terrifie! Tout fuit, éperdu, devant moi... Les poteaux télégraphiques eux-mêmes sont pris de panique; les arbres ont le vertige.... l'épilepsie semble convulser les maisons... Dans les champs, je vois les chevaux, à la charrue, se cabrer aussi follement que les chevaux de pierre de Coustou, rompre l'attelage, galoper en secouant leurs crinières horrifiées. Les vaches culbutent dans les fossés... Et derrière le Jupiter, assembleur de poussières que je suis, la route se jonche de voitures brisées et de bêtes mortes...

—Plus vite! Encore plus vite... C'est le Bonheur!

Le jour où je rentrai, enfin, de mon voyage, par la triste Argonne et les lugubres déserts de la Champagne Pouilleuse, je vis, entre La Ferté-sous-Jouarre et Meaux, je vis, de loin, un groupe de gens qui s'agitaient étrangement... Quelqu'un se détacha du groupe et me fit signe d'arrêter...

Une automobile, défoncée, tordue, gisait sur le milieu de la route... À quelques pas, sur la berge, une petite paysanne de douze ans à peine, gisait aussi, la poitrine broyée, la face toute sanglante... Penchée sur elle, une femme tentait de la rappeler à la vie... Elle criait:

—Madeleine!... Ma petite Madeleine!

Je m'approchai, examinai l'enfant, pratiquai sur le thorax des injections d'éther et de caféine, vainement, hélas!

—Elle est morte, dis-je à la mère.

Ses cris devinrent déchirants. Alors, le maître de l'automobile renversée s'approcha à son tour. Il n'avait aucune blessure, lui... Il était nu-tête, ayant perdu sa casquette dans la bagarre. Un peu de poussière blondissait sa barbe noire... Il dit:

—Ne vous désolez pas, ma brave femme. Sans doute, ce qui arrive est fâcheux, et, peut-être, eût-il mieux valu que je n'eusse pas tué votre enfant... Je compatis donc à votre douleur... J'y ai d'ailleurs quelque mérite, car, étant assuré, l'aventure, pour moi, est sans importance et sans dommage... Réfléchissez, ma brave femme. Un progrès ne s'établit jamais dans le monde, sans qu'il en coûte quelques vies humaines... Voyez les chemins de fer, les sous-marins... Je pourrais vous citer des exemples encore plus concluants... Parlons de ce qui nous occupe... Il est bien évident, n'est-ce pas?... que l'automobilisme est un progrès, peut-être le plus grand progrès de ces temps admirables?... Alors, élevez votre âme au-dessus de ces vulgaires contingences. S'il a tué votre fille, dites-vous que l'automobilisme fait vivre, rien qu'en France, deux cent mille ouvriers... deux cent mille ouvriers, entendez-vous?... Et l'avenir?... Songez à l'avenir, ma brave femme! Bientôt s'établiront partout des transports en commun. Vous verrez des petits pays, aujourd'hui isolés, sans la moindre communication, reliés, demain, à tous les centres d'activité... Vous verrez se produire de nouveaux échanges, surgir de nouvelles sources de richesses, toute une vie inconnue, inespérée, ranimer des régions mortes... Dites-vous bien que votre fille s'est sacrifiée pour cela... que c'est une martyre...une martyre du progrès... Et vous serez tout de suite consolée... Maintenant, je vais prendre votre nom et votre adresse... Dès ce soir, j'écrirai à ma Compagnie d'assurances. C'est une excellente Compagnie... Elle vous offrira une petite indemnité... une indemnité, en rapport, bien entendu, avec votre situation sociale, qui me paraît plutôt médiocre... Enfin, soyez tranquille, elle fera les choses convenablement... Le plus à plaindre c'est moi... Regardez ma voiture... Il va falloir que je prenne le chemin de fer, pour rentrer à Paris, ce qui est toujours pénible, pour un véritable automobiliste, comme je suis... Moi aussi je m'en console, en me disant que je travaille pour le progrès, et pour le bonheur universel... Adieu!

Je ne voulus pas infliger à un si parfait chauffeur l'humiliation de rentrer à Paris, en chemin de fer. Je lui offris une place dans ma voiture.

Et, comme la mère, toujours penchée sur le cadavre de son enfant, continuait de sangloter:

—Ah! me dit, tristement, cet éminent collègue, en s'installant, près de moi, le plus confortablement possible... nous aurons bien de la peine à inculquer la véritable notion du progrès... à ces pauvres gens-là... Ils ont la tê...

Il n'acheva pas sa phrase, qui devait se compléter ainsi: «Ils ont la tête trop dure!» Peut-être, craignit-il que la petite paysanne, étendue sur la route, ne lui donnât un trop facile démenti...

Il était temps que je partisse... Depuis que je sentais le sol, sous mes pieds, mes idées d'automobiliste se brouillaient... Et déjà je commençais à me demander, non sans quelque terreur, si, réellement, j'étais bien le Progrès et le Bonheur?

Un instant encore... et j'eusse certainement ajouté, au dicton des bêtes de la route:

—Et puis, il n'y a rien... Et puis, il n'y a rien... Et puis, il y a l'automobiliste!...

BORDS DU RHIN

Les lecteurs se rappellent, peut-être, de quelle façon inattendue nous franchîmes la frontière allemande, à Elten, et l'accueil de ce douanier paternel qui, derrière nous, agitait sa casquette, en signe de bon voyage.

Nous allions, vous vous souvenez, à Düsseldorf.

Nous avions quitté les chemins briquetés de Hollande. Le pays était toujours très plat, très vert, mi-polders, mi-champs de cultures, avec, çà et là, de petits villages tranquilles, entourés joliment de bouquets de bois, et des petites maisons basses—fermes et laiteries—aux façades chaulées, aux toits de tuiles, dont le rouge jouait discrètement, sous un ciel gris perle, très profond et très doux.

Ce n'était plus la Hollande et ce n'était pas encore l'Allemagne. C'était un reste de Hollande dans très peu d'Allemagne, quelque chose d'intermédiaire qui donnait au paysage je ne sais quoi de plus gentiment mélancolique, un charme de chose très jeune ou très ancienne—je ne saurais dire—assez émouvant.

Et la route unie, sans une courbe, sans un ressaut, invitait à la vitesse.

Nul obstacle nulle part. Pas un caniveau, pas un dos d'âne: une piste bien entretenue de vélodrome. Scrupuleusement, les voitures que nous dépassions tenaient leur droite, et les charretiers, attentifs à leurs chevaux, nous saluaient au passage, sans servilité, presque en camarades.

Brossette me dit:

—Quel dommage, monsieur, que nous soyons en Allemagne!

—Pourquoi donc, Brossette?

—Parce que je n'aime point ces gens-là... Et puis, monsieur, parce que voilà une route épatante où nous ferions facilement du quatre-vingt-dix... plus, peut-être...

Et, après un silence:

—C'est curieux!... Monsieur est bien sûr, au moins, que nous sommes en Allemagne?

—Voyons!... Et la frontière?... Tout à l'heure?

Il haussa les épaules.

—Ça? Une frontière?... Oh! la la!... Givet, oui... voilà une frontière... Mais du moment que monsieur est sûr?

Et il grogna:

—Sale pays, tout de même!

Nous marchions lentement, comme dans une forêt enchantée, une forêt pleine d'embûches, de traquenards, de dangers, une forêt pleine d'ours, de tigres et de lions... Anxieux, nous interrogions l'horizon... Nous fouillions du regard, à droite et à gauche, la campagne, avec la peur de voir tout à coup surgir le casque à pointe du Règlement, avec la terreur de tout ce que devait cacher d'inconnu, de barbare, ce calme insidieux.

Et la 628-E8 était impatiente. On la sentait, toute trémissante d'élans retenus... Elle semblait encapuchonner son capot, comme un ardent étalon, son encolure, sous le mors qu'il mâche et qui le maîtrise. On eût dit vraiment qu'elle tirait sur le volant, comme un cheval sur ses guides... Je vis à l'horloge municipale d'un village qu'il était quatre heures et demie. Nous avions plus de deux cents kilomètres à faire, avant d'atteindre Düsseldorf, où nous eussions bien désiré arriver avant la nuit.

Pourquoi, à ce moment, songeai-je à la guerre de 70? Pourquoi justement, au lieu de ses horreurs, me revint à l'esprit cet épisode intime et consolant qu'au retour mon père m'avait conté?

Il avait dû loger, pendant un mois, un général prussien, son état-major et sa suite. Très discret, d'une éducation parfaite, d'une bonne grâce très délicate, ce général n'avait pris de notre propriété que ce qui était indispensable à lui et à ses services. Il s'efforçait, par tous les moyens, de rendre moins humiliante, moins pénible, cette occupation, et il veillait à ce que rien—autant que cela était possible—ne fût changé des habitudes de la maison. Il se conduisait comme un hôte bien élevé, non comme un conquérant.

Un matin, il se fit annoncer chez mon père:

—Je viens d'apprendre, monsieur, lui dit-il, que vous avez un fils à l'armée de la Loire?... Est-ce vrai?

—Oui.

—Avez-vous de ses nouvelles?

—Je n'en ai plus depuis longtemps déjà.

—Depuis quand, exactement?

—Depuis Patay... soupira mon père.

—Ah!...

Puis:

—Voulez-vous me permettre de m'informer?... Moi aussi, monsieur, j'ai des enfants... Je sais... Je sais... Cela ne vous désobligera pas que...

—Je vous en serai reconnaissant, au contraire... J'avoue que j'ai de grandes inquiétudes...

Le général demanda quelques renseignements complémentaires... et, saluant:

—À bientôt, j'espère...

Quelques jours après, il se présentait à nouveau... Il était tout souriant:

—J'ai des nouvelles de monsieur votre fils... Il est au Mans... Il se porte très bien. ..Je suis heureux d'avoir pu... Puis:

—Je crois que nous touchons au terme de cette affreuse chose...

Puis encore:

—Voulez-vous me permettre de vous serrer la main?

J'entendais encore mon père me dire qu'il n'avait jamais été plus touché par la bonté d'un homme, et que, jamais, il n'avait serré une main française avec autant de joie qu'il étreignit cette main allemande... C'est que mon père était, lui aussi, un brave homme... Dieu merci, il n'avait rien d'un héros de théâtre.

Sous l'impression de ce souvenir, je m'exaltai:

—Ma foi! tant pis... m'écriai-je tout à coup... Arrivera ce qui pourra... Allons-y, Brossette, allons-y!

L'air était frais, la carburation excellente. La bonne C.-G.-V., lâchée, bondit et roula comme une trombe sur la route.

—L'accélérateur, Brossette!... Nous verrons bien...

—Sale pays! répéta Brossette, en réglant ses gaz et donnant méthodiquement de l'avance à l'allumage.

En quelques minutes, nous fûmes à Emmerich, où nous traversâmes le Rhin, sur un bac à vapeur très puissant; eu quelques autres, à Clèves, dont nous escaladâmes les rues sinueuses et montueuses, à la grande joie des promeneurs—c'était un dimanche,—et sous la conduite d'un petit pâtissier, très fier d'être monté sur le marchepied, et qui nous mit gentiment sur notre chemin, de l'autre côté de la ville.

Ah! quelle route!

Quelle route que cette route où nous mena le petit pâtissier de Clèves, la plus belle de ces belles routes du Rhin, construites par Napoléon, pour les affreux défilés de la guerre, et où, maintenant, passe ce que l'automobilisme apporte avec lui de civilisation moins rude, de sociabilité universelle et d'avenir pacificateur.

Elle était, cette route, bordée d'une double rangée de magnifiques ormes, avec du printemps très tendre, très jeune, entre leurs branches, une poussière de printemps, à peine rose, à peine verte, à la pointe de leurs branches; elle était large, étalée, comme notre avenue des Champs-Élysées, douce et unie comme si elle eût été tendue de soie, et toute droite, si droite qu'on n'en voyait pas le bout, sinon, là-bas, tout là-bas, aux confins du ciel, un tout mince ruban jaune, un tout petit trait de pastel jaune que nous ne pouvions jamais atteindre... Et le soleil de cette fin de journée faisait avec les entrelacs de l'ombre, comme un tapis, tel que n'en tissèrent jamais les plus subtils artisans de la Perse.

Sur ce sol merveilleux, la machine, emportée au rythme d'un ronflement léger, régulier, infiniment doux-bruit d'ailes ou souffle de vent lointain—glissait, volait, ainsi qu'un oiseau rapide qui rase la surface immobile d'un lac.

Brossette ne disait plus rien, ne répondait plus à mes questions. Il était grave, regardait la route d'un œil légèrement bridé, et il écoutait chanter la belle chanson des cylindres.

Les champs me frappèrent par leur terre grasse, leur air cossu, leurs belles cultures, l'abondance de leurs troupeaux. Les villages, très propres, les seuils lavés, les fenêtres claires, les portes aux cuivres luisants avaient un aspect d'aisance tranquille. Partout cela sentait le travail, la sécurité, la richesse, je ne dis pas le bonheur, car le bonheur, c'est autre chose. Il ne se voit pas tout de suite aux yeux des hommes, comme le bien-être aux fenêtres des maisons. Il ne se voit qu'à la longue, il ne se voit pas souvent, il ne se voit presque jamais.

Nous prîmes de «la benzine» dans une petite ville dont je n'ai pas retenu le nom, ville de cinq mille habitants, à peu près, rebâtie, presque toute neuve, avec des rues larges, coupées de places ombragées, et des maisons où semblait régner un confort solide. Deux ponts, l'un tout neuf, l'autre très vieux, enjambaient, le premier, d'une seule courbe, le second, de deux arches gothiques, les deux bras d'une rivière, que bordaient de petites industries qu'à leur air actif et coquet l'on pressentait prospères.

Comme dans toute l'Allemagne, les édifices administratifs s'imposaient aux contribuables par leur monumentalité un peu effrayante, d'un goût horrible souvent, d'une opulence orgueilleuse et bien assise, toujours. Je m'étonnais grandement de voir, dans un endroit si peu important, tant de magasins de toute sorte, des boutiques de luxe, des soies drapées, des velours à traîne, des maroquineries étincelantes, des bijoux, des étalages de victuailles enrubannées, des charcuteries architecturales, ornées, comme des églises, un jour de fête. Partout l'abondance, la sensualité, la richesse.

Et je me disais:

—Ces objets ne sont pas là, pour le simple plaisir de la montre. Il y a donc, dans ce petit pays, des gens qui les désirent et qui les achètent.

Je me disais encore, non sans mélancolie:

—Comme je suis loin de la France, des petites villes de France, de leurs rues mortes, de leurs maisons lézardées, de leurs boutiques sordides et fanées!... Chez nous, on ne travaille qu'à Paris, dans quelques grands centres, quelques villes du Nord, et dans le Sud-Est... Le reste s'étiole et meurt chaque jour. D'immenses richesses dorment inexploitées, partout. Qui donc, par exemple, songe à arracher aux Pyrénées le secret de leurs métaux? Qui donc oserait confier des capitaux improductifs à cette jeunesse hardie qui, faute de trouver chez elle l'emploi de son activité et de sa force, est contrainte de s'expatrier et de travailler à l'enrichissement des autres pays?... Comme je suis loin ici, de ces bons Français, rentiers et gogos, qui se disent toujours la lumière et la conscience du monde, et que je vois perpétuellement assis au seuil de leurs boutiques, devant la porte de leur demeure, abrutis et amers, crevant de leur paresse, s'appauvrissant de leur épargne, passant leurs lourdes journées à s'envier, se diffamer les uns les autres! Nul effort individuel, nul élan collectif... Quand je reviens dans des régions traversées quelques années auparavant, je les retrouve un peu plus sales, un peu plus vieilles, un peu plus diminuées; et chacun s'est enfoncé, un peu plus profondément, dans sa routine et dans sa crasse. Ce qui tombe n'est pas relevé. On met des pièces aux maisons, comme les ménagères en mettent aux fonds de culotte de leur homme. On ne crée rien. C'est à peine si on redresse un peu ce qui est par trop gauchi, si on remplace aux toits les ardoises qui manquent, les portes pourries, les fenêtres disloquées... N'ayant rien à faire, rien à imaginer, rien à vendre, rien à acheter, ils économisent... Sur quoi, mon Dieu!... Mais sur leurs besoins, leurs joies, leur dignité humaine, leur instruction, leur santé... Affreuses petites âmes, que ce grand mensonge antisocial, l'épargne, a conduites à l'avarice, qui est, pour un peuple, ce que l'artériosclérose est pour un individu. Ce n'est pas de leur bas de laine que la France a besoin, mais de leurs bras, de leur cerveau, de leur travail et de leur joie... Et ce n'est pas leur faute, après tout... On ne leur a jamais dit: «Vivez! Travaillez!» On leur a toujours dit: «Épargnez!» Ils épargnent...

J'évoquai la petite ville où je suis né, et que j'avais revue, quelques mois auparavant... Oh! comme elle pesa à mon enfance! Quels souvenirs d'ennui mortel j'en ai gardés! Et comme elle fatigue encore, souvent, mes nuits des cauchemars persistants qu'elle m'apporte! Quelle cure longue et pénible il m'a fallu suivre, pour me laver de tous les germes mauvais qu'elle avait déposés en moi! Eh bien, je l'ai revue... Depuis cinquante ans, rien n'y est changé. Ni les êtres, ni les choses. Pas une maison nouvelle ne s'est élevée; pas une industrie—si petite soit-elle—ne s'y est fondée. Sur la rivière, le même moulin broie toujours la même farine... Ce sont les mêmes boutiques avec les mêmes enseignes, et, je crois bien, les mêmes marchandises. On ne peut pas dire que les gens y soient morts... car les fils, ce sont les pères... Et j'ai retrouvé les mêmes visages tristes, les mêmes tics d'autrefois, la même lourdeur sommeillante, la même morne stupidité... On me dit: «Vous savez bien... un tel est parti depuis quinze ans... Il a on ne sait quelle fabrique à Madagascar!... C'était sûr qu'il tournerait mal!...»

Il n'y a que les cabarets qui donnent à cela l'illusion de la vie. Et c'est de la mort!

Ah! oui! combien j'ai douce souvenance!...

Nous repartîmes.

Gorgée d'essence neuve, la machine avait encore gagné en force et en vitesse. Ce n'était plus une machine, c'était l'Élément lui-même, non pas l'Élément aveugle et brutal qui hurle, fracasse et détruit tout ce qu'il touche, mais l'Élément soumis, discipliné, qui conquiert le temps, l'espace, le bonheur humain, l'avenir; l'Élément qui obéit, comme un petit enfant, aux mains savantes, à la volonté supérieure de l'homme.

Brossette me dit:

—Alors, monsieur, cette fois, nous sommes bien en Allemagne?...

—En Prusse, même... en Prusse Rhénane, mon bon Brossette...

Je lui montrai un poteau indicateur, sur lequel était écrit, en gros caractères noirs, à la suite d'une flèche, ces mots: Krefeld... 50 kilomètres...

—Épatant!... fit-il... Mais c'est un pays épatant!... Et si nous marchons toujours de ce train-là... monsieur... bien sûr que nous serons à Berlin... avant l'armée française!

Je m'étais bien promis de m'arrêter à Krefeld. Je voulais y visiter quelques-unes de ces belles manufactures qui produisent du velours de coton, pour le monde entier... Mais quoi! Düsseldorf n'était qu'à quarante kilomètres... Rien ne m'obligeait, ce soir-là, au contraire, tout me déconseillait de pousser jusqu'à Düsseldorf, sinon l'impérieux besoin, l'impérieux et stupide besoin de conquérir des kilomètres, encore... Je brûlai Krefeld, dont le développement économique, le mouvement et la vie me parurent une chose prodigieuse... Affaires et plaisirs, tout y était... Ville charmante, propre, colorée. Les rues étaient pleines de monde... Et ce monde semblait joyeux... Une foule gaie, voilà un spectacle rare...

Qu'on excuse ce souvenir personnel... Moi aussi, je m'amusai à voir que, ce soir-là, on jouait Les affaires sont les affaires, au théâtre municipal...

À quelques kilomètres au delà de Krefeld, un petit incident de route que je note, parce qu'il est caractéristique des moeurs allemandes, m'a laissé, dans l'esprit, en même temps qu'une légère impression de remords, une impression aussi de douceur très douce et très jolie.

Devant nous, un petit cheval trottinait, traînant une petite charrette vernie que conduisait une jeune paysanne. Le cheval prit peur—les chevaux sont partout les mêmes—et, les oreilles dressées, se mit brusquement au galop. J'arrêtai la machine, mais l'animal effrayé ne se calma point. Il gagnait à la main, comme disent les cochers. Au risque de se tuer, la jeune fille sauta maladroitement de la voiture, et roula sur la route... Je me précipitai à son secours, aidai à la relever... Elle était blonde, très fraîche, presque luxueusement habillée...

Dès qu'elle fut debout, elle s'efforça de sourire... s'excusa:

—C'est ce vilain petit cheval... Mon Dieu, qu'il est bête!... Il a peur de tout... Excusez bien.

Je lui demandai si elle était blessée, si elle souffrait.

—Non... non... fit-elle doucement... oh! non!... Je n'ai rien... Excusez, n'est-ce pas?

Elle avait relevé sa jupe avec décence et découvert à l'un de ses genoux une écorchure légère. Je courus chercher, dans ma trousse de pharmacie, un peu d'eau oxygénée, avec quoi je lavai la plaie, qui saignait à peine... Elle protestait, et riait, comme si on l'eût chatouillée:

—Ce n'est rien... ce n'est rien... Tiens, mais ça pique...

Et, de plus en plus rieuse:

—C'est ce maudit cheval... répéta-t-elle... Et comme je suis fâchée de vous causer tant d'embarras!

Brossette avait ramené le cheval, le calmait par de bonnes paroles... Comme nous aidions la jeune paysanne à remonter en voiture:

—Je suis bien reconnaissante... bien reconnaissante... disait-elle.

Et avec un regard suppliant:

—Ah! monsieur, ne parlez pas de ça... Ne le dites à personne... Parce que, si on savait, chez nous... eh bien, jamais plus, je ne pourrais aller, toute seule, à Krefeld, avec mon petit cheval...

Elle avait pris les guides:

—Là! là!... Tu vas te tenir tranquille, maintenant... Petit imbécile!... Excusez encore... Excusez bien...

Une demi-heure après, nous franchissions le Rhin, sur l'immense pont de Düsseldorf.

Düsseldorf.

Donc, la première ville d'Allemagne où nous séjournâmes un peu, ce fut—je ne m'en vante pas—Düsseldorf. Et, dès mon arrivée, je regrettai de ne m'être pas arrêté à Krefeld.

Nous descendîmes, ainsi qu'il convient, au Bradenbrager-Hof.

Tout ce que je dirai de cet hôtel peut s'appliquer exactement à la ville, à toute la ville neuve, du moins, qui est, comme on sait, la ville, par excellence, du modern-style. Quand j'aurai décrit l'hôtel, j'aurai décrit la ville, ses rues, ses maisons chamarrées, ses boutiques luxueuses... sauf le Rhin, le large et beau Rhin qui s'obstine à repousser la collaboration de M. Vandevelde, et à conserver un style très ancien. En simplifiant, de la sorte, ma besogne, cela me permettra, par la suite, de ne pas prolonger en moi et en vous, chers lecteurs, cette espèce de cauchemar affolant qu'infligèrent à notre imagination, passionnée de belles lignes et de belles formes, tant de Belges exaspérés et novateurs... Car, à quoi bon vous le cacher?—nous nous heurtons, partout ici, au lyrisme décoratif de M. Vandevelde. Après avoir mis à l'envers les maisons et les meubles de la pauvre Belgique, il est venu s'installer à Weimar... C'est de là qu'il déverse, sur toute l'Allemagne, les produits de ses fantaisies carnavalesques qui l'ont enfin amené à découvrir la quadrature du cercle et la circonférence du carré.

Maupassant possédait, entre autres curiosités, un valet de chambre qui le servit fidèlement. C'était d'ailleurs un domestique fort avisé en toutes choses. Il avait de la littérature. Un jour, il dit à son maître, sur un ton grave et réservé:

—J'ai lu ce matin l'article de monsieur... Il est bien...

—Ah! je vois qu'il ne te plaît pas...

—Mon Dieu!

—Que lui reproches-tu?

—Je dois le dire à monsieur... Monsieur manque quelquefois de chic pour ses qualificatifs... Ils sont trop simples... Ils ne peignent pas assez exactement les objets... Ainsi dans l'article de ce matin, monsieur dit d'une orchidée qu'elle est belle. Sans doute, une orchidée est belle... Mais ce n'est pas la beauté... la beauté vague qui fait le caractère de l'orchidée... L'orchidée, monsieur, est étrange, maladive, perverse, fallacieuse, déconcertante... Moi, j'aurais écrit: «la déconcertante orchidée»... Je dis ça à monsieur...

—Mais tu as raison... avoua Maupassant que les réflexions de son valet de chambre amusaient toujours. Sais-tu que tu es épatant?...

—Oh! monsieur!

—Mais si... Et où as-tu appris tout ça?

Alors, il se rengorgea, et, très sérieux:

—Monsieur, répondit-il... monsieur sait bien qu'avant de servir chez monsieur, j'ai servi trois ans chez un poète belge!...

Et, après un petit silence, négligemment:

—Monsieur n'oublie toujours pas mes palmes pour le 1er janvier?...

Modern-style.

Le Bradenbrager-Hof, qui, je ne sais pourquoi, m'a rappelé le valet de chambre de Maupassant, est un de ces grands hôtels, comme on en trouve dans les moindres villes d'Allemagne, et comme nous n'en avons qu'à Paris et dans quelques villes d'eaux, un de ces caravansérails nouveaux et art nouveau d'Occident, construits par les Belges et les Suisses, pour les habitudes de confort des Américains et des Anglais... Des salons, plus ou moins Louis XV et Louis XVI, y alternent avec des fumoirs de paquebot. Rien n'y est plus droit, plus d'équerre, plus d'aplomb. Tout ce qui est rond y devient carré, tout ce qui est carré y devient rond. Je veux dire que rien n'y est rond, ni carré, ni ovale, ni oblong, ni triangulaire, ni vertical, ni horizontal. Tout tourne, se bistourne, se chantourne, se maltourne; tout roule, s'enroule, se déroule, et brusquement s'écroule, on ne sait pourquoi ni comment. Ce ne sont que festons de cuivre verni, qu'astragales de bois teinté, ellipses de faïence polychrome, volutes de grès flammé, trumeaux de cuir gaufré, frises de nymphéas hirsutes, de pavots en colère et de tournesols juchés sur les moulures des stylobates, comme des perroquets sur leurs perchoirs... Des larves plates et minces dorment à l'entrée des serrures; des embryons, des têtards montent, se glissent en ondulations visqueuses, le long des portes, des fenêtres, des tiroirs, des chanfreins. Les cheminées sont des bibliothèques; les bibliothèques, des paravents; les paravents, des armoires, et les armoires, des canapés. L'électricité jaillit aussi bien des parquets que des plafonds, d'ampoules de cristal taillé en fleurs de rêve ou en bêtes de cauchemar; elle court, chahute, bostonne, virevolte, cakewalke, dans les girandoles et les lustres, qui ont la danse de Saint-Guy. Les meubles ont l'air d'avoir bu, et semblent inviter la livrée aux pires excès d'acrobatie. Et, pour qu'on ne s'y trompe pas, sur les façades dissymétriques, creusées de trous profonds et renflées de bosses énormes où toutes les matières connues, juxtaposées, se neutralisent et s'annulent, les balustrades des balcons sont soutenues par des sarabandes frénétiques de points d'interrogation.

Ces sortes d'hôtels, si hostiles par tous les détails de leur esthétique, ont du moins ceci de précieux, qu'ils offrent au voyageur le plus délicat et le plus raffiné les plus complètes ressources de toilette et d'hygiène. En procédant à un minutieux lavage, dans un cabinet muni de tous les appareils désirables d'hydrothérapie, je ne pouvais m'empêcher de songer que, par là encore, j'étais bien loin de notre belle France où, presque partout, même dans les plus grandes villes, les hôtels conservent jalousement les habitudes de la race, la tare héréditaire où se reconnaît, mieux que par son esprit, un véritable Français de France: la malpropreté. Malpropreté monarchique et catholique à qui Louis XIV donna le caractère d'une vertu, et la force d'émulation d'un concours. Chamfort ne raconte-t-il pas qu'un gentilhomme, ayant observé que les abords du palais de Versailles étaient empuantis d'urine, ordonna à ses domestiques et à ses vassaux de «pisser» abondamment autour de son château?

Que de fois, arrivant le soir, dans un hôtel de Normandie, par exemple, j'ai dû m'enfuir devant les saletés de la chambre, les draps douteux, les poussières accumulées des rideaux, les crasses pullulantes des tapis, et, surtout, devant ces odeurs ammoniacales qui, des couloirs, par les fentes des portes, s'infiltrent, pénètrent, imprègnent tous les objets!... Que de fois me suis-je résigné à coucher dans mon auto, comme un forain dans sa roulotte, à l'entrée des villes, sous les arbres des promenades, et mieux, en plein champ, où l'on respire un air moins mortellement humain!...

Et je me souvenais qu'un jour, dans une ville du Morvan, descendu à l'hôtel, un petit hôtel coquet, récemment remis à neuf, selon l'Évangile du Touring-Club, je m'étonnai de voir combien étaient ignominieusement tenus ces réduits intimes, aux lambris de faïence, qui, pourtant, s'il fallait en croire la marque de fabrique, arrivaient directement d'Angleterre. Vivement, je me plaignis au patron qui me répondit d'un air découragé:

—Ah! ne m'en parlez pas, monsieur...

—Mais si... mais si... au contraire, je veux vous en parler...

—Que voulez-vous? Ce n'est pas de ma faute, je vous assure... Je veille pourtant, je veille... Mais les Français, qui savent tant de choses, ne savent pas c.... Ça, ils ne le savent pas!... Ce sont des cochons, monsieur...

Il s'emporta:

—Vous avez bien vu?... J'ai collé des affiches... des affiches, où j'explique la façon de se servir de ces appareils... Eh bien, non... Ils ne veulent pas... Ils montent toujours dessus... C'est dégoûtant!...

Et il ajouta, car ce Morvandiau était, malgré tout, optimiste:

—Peut-être qu'avec tous ces sports... oui, enfin... avec l'automobile, apprendront-ils à c... comme tout le monde. J'ai confiance dans les sports, monsieur... Mais, sapristi!... il y a à faire... il y a à faire...

—À faire autrement, grommelai-je.

Mon ami von B...

Bien que notre C.-G.-V. fût douce au possible et nous transportât comme sur une pile de coussins, on aspire au repos, après dix heures de route. Il semble cependant qu'on ne sente vraiment sa fatigue qu'en s'enfonçant dans les tapis crème et les tapis roses de ces vestibules où tout tourne et qui fulgurent d'éclats.

Comme je titubais sur des rosaces lie-de-vin, et tâchais de me retenir à des dossiers belliqueux, j'eus la surprise de reconnaître mon ami von B..., un Allemand que j'ai souvent rencontré en Allemagne, mais plus encore à Paris.

—J'arrive d'Essen, en auto, me dit von B... Dînons ensemble.

Je ne pouvais trouver meilleur compagnon, ni personne de mieux informé des choses d'Allemagne, et qui sût mieux les exprimer, en excellent français.

J'acceptai avec joie.

Mon ami, le baron von B..., en véritable Allemand, est un philosophe, grand amateur de musique, à moins que ce ne soit un musicien, grand amateur de philosophie. On ne sait jamais, avec les Allemands. Pourtant il n'est pas qu'amateur de philosophie; il l'a professée jadis, avec succès, dans une célèbre université, et, jeune encore, il a pris sa retraite, pour vivre sa philosophie dans le monde. C'est un personnage singulier, tout à fait fin, et qui n'a pas usurpé sa réputation de causeur brillant. Tout au plus pourrait-on lui reprocher un peu trop de bavardage... Je ne sais si ce sont ses études ou ses travaux, quelque fonction que j'ignore, ou tout simplement sa naissance qui lui donnent accès près de l'Empereur. Je crois lui avoir entendu dire qu'il avait été son condisciple, à l'université de Bonn... Mais, tant d'Allemands, et même tant de Français, se vantent d'avoir été les condisciples de l'Empereur, à l'université de Bonn, que cela ne serait pas une explication de l'intimité qui existe entre Guillaume et mon ami von B... Von B... aime l'Empereur, ou plutôt l'homme privé qu'est l'Empereur; du moins, il l'affirme. Mais il juge l'Empereur très librement, parfois très sévèrement. Il y a donc tout profit à l'entendre.

Ajouterai-je—et il aura tout de suite conquis vos sympathies—que c'est un automobiliste fervent, un automobiliste de la première heure?

Vingt minutes après notre rencontre, nous étions attablés.

Je réclamai de la cuisine allemande. Le maître d'hôtel suisse-italien qui, dans cette salle effrayamment belge, vint nous présenter un menu, décoré de femmes laurées à la Bœcklin, et imprimé en lettres d'un gothique hargneux, parut fort scandalisé. Von B... vint à son secours, en m'expliquant qu'il n'existe pas de cuisine allemande, sinon chez quelques très vieilles familles poméraniennes, et que, dans aucun hôtel, dans aucun restaurant allemand, on ne peut se faire servir autre chose que de la mauvaise cuisine française.

Il me dit en riant:

—Mais, mon cher, vous ne savez donc pas que l'Allemagne est, peut-être, le seul pays du globe où il soit tout à fait impossible de manger... par exemple... de la choucroute?

Ce soir-là, en fait de produits allemands, l'Allemagne ne députa à notre dîner que deux de ces longues bouteilles de vin du Rhin, penchées dans des seaux à glace, et dont les goulots d'or bruni affleuraient à la nappe.

Je commençai par vanter l'accueil que reçoivent ici les automobilistes; ensuite, je m'extasiai sur les belles routes, ces admirables routes dont on m'avait fait si peur en France. Von B... répondit:

—Il n'y a qu'en France, d'où nous arrivent relativement peu de touristes, lesquels sont pour la plupart des Belges, des Anglais, des Américains, qu'on ignore ces choses-là... Il est parfaitement exact que, chez nous, on n'embête pas les touristes par des règlements prohibitifs. On m'assure pourtant qu'il en est de terribles... Mais on se garde bien de les appliquer. La circulation est absolument libre, mieux encore, elle est protégée... On a l'ordre d'être extrêmement aimable, et cet ordre, venant de haut, est toujours et partout obéi. Je sais aussi—il m'en a quelquefois parlé—que l'Empereur rêve de doter l'Allemagne entière de routes pareilles à celles du Rhin, de faire, en quelque sorte, de l'Allemagne, la plus belle piste automobile du monde... Oh! sous ce rapport, il a d'autres idées que M. Loubet. Votre excellent M. Loubet en est venu à trouver que même le cheval est un véhicule de progrès bien trop hardi, bien trop moderne; il préfère s'en tenir désormais aux mules des chansons castillanes. L'âge aidant, nous le verrons peut-être dans une petite voiture à âne. Son attitude agressive envers l'automobilisme est celle d'un petit bourgeois borné, peureux, misonéiste. Guillaume, lui, a parfaitement compris qu'il y a là une industrie énorme, dont les bénéfices sont incalculables, qu'il se doit, comme chef de l'État, de l'encourager, de la protéger et, s'il le peut, de l'accaparer, pour le bien de son pays. Cela n'est pas douteux. Mais il y a autre chose. Malgré nos assurances ouvrières qui sont, je crois bien, les plus libérales du monde—et ce n'est pas beaucoup dire,—malgré notre transformation économique, nous sommes restés, par bien des côtés, un pays féodal, un pays de castes. La noblesse y tient toujours le haut du pavé, et aussi la richesse, qui est une sorte de noblesse aussi puissante et plus active que l'autre. Il n'y a pas que les officiers qui, sur notre sol asservi, fassent sonner insolemment leurs éperons et leurs sabres. Au village, le hobereau est maître; à l'usine, le patron tient ses ouvriers comme des serfs... Nous avons—ce que l'on ne croirait plus possible que dans les opérettes—nous avons une loi de lèse-majesté.

Ici, von B... pouffa de rire:

—Remarquez que, cette loi, les magistrats l'appliquent férocement, plus encore par conviction que par courtisanerie... Voilà pourquoi, en plus des idées de conquêtes commerciales, caressées par l'Empereur, les automobilistes ont raison chez nous... Ils ont raison comme la voiture de maître a raison du fiacre, comme le militaire a raison du pékin... Ce sont les barons de la route. La route leur appartient par droit féodal, comme elle appartient chez vous aux charretiers, par droit électoral. Et puis, l'Allemand, qui est pourtant un très brave homme, n'a aucune sympathie pour l'écrasé. L'écrasé a toujours tort, n'étant le plus souvent qu'un infirme, un pauvre diable, rien du tout. D'ailleurs, je dois dire que l'accident est infiniment plus rare ici, où il n'y a pas de règlement, qu'en France, où il y en a tant et de si vexatoires.

Il conta:

—Figurez-vous, mon cher... l'année dernière, à Paris, en haut de l'avenue Friedland, une jeune fille, traversant la chaussée, glissa sur le pavé et tomba sous les roues de mon automobile. Je me précipitai; je la relevai. Elle était très pâle, toute maculée de boue. Heureusement, elle n'avait rien... rien... Tout à fait rassuré, je remontais dans la voiture, quand la mère, qui se démenait sur le trottoir, cria: «Non... non... arrêtez-le!... Un agent!... Un agent!» La jeune fille déclara bravement que c'était de sa faute... qu'elle avait été imprudente... qu'elle avait glissé... qu'elle n'avait rien, etc... La mère tirait sa fille par le bras; elle clamait, furieuse: «Tais-toi donc!... Mais tais-toi donc!... Qui te demande quelque chose?» Et elle s'adressa à la foule, assemblée subitement autour de nous, et qui n'avait rien vu: «Oui! oui!» dit la foule, donnant instinctivement raison à la mère... Un agent survint. Malgré les déclarations réitérées de cette jeune fille, éprise de justice, procès-verbal me fut aussitôt dressé... Quinze jours après, on me condamnait à douze cents francs de dommages et intérêts... Mais je ne regrette rien, car il me fut donné, à cette occasion, de relever un trait de votre caractère imaginatif, romanesque, qui m'a beaucoup amusé. En sortant de l'audience, un avocat, derrière moi, disait le plus sérieusement du monde: «Cette déposition de la jeune fille est louche... Il y a sûrement quelque chose là-dessous... Ce doit être l'amant!» C'est égal, en Allemagne, une telle condamnation était impossible...

La conversation dévia. Nous en vînmes à parler des constructeurs d'automobiles, de la fabrication automobile. Il dit:

—Quand on a vu chez nous l'essor que prenait cette industrie,—vous l'avez créée, mais elle vous échappera, un jour ou l'autre, parce que vous êtes un drôle de peuple, séduisant en diable, mais peu tenace et léger,—l'Empereur a tout fait pour la développer également en Allemagne. Il n'est pas de choses qui ne l'intéressent, et il voudrait que l'Allemagne fût la première en tout, partout et toujours. Cela le pousse parfois à des actes désordonnés et vraiment comiques. Il est comme ces parents qui n'ont de cesse que leurs enfants aient tous les prix de leur classe, dussent-ils les abrutir, pour le restant de leur vie... Ce n'est pas, quoi qu'on dise, l'argent qui nous manque, et vous êtes les premiers, sans le savoir, probablement, à donner à nos banques tout l'argent qu'elles veulent bien prendre aux vôtres; ce n'est pas la force motrice, que nous avons à bien meilleur marché que vous; ce n'est pas, non plus, la persévérance ni même l'entêtement familier à nos têtes carrées... Non, c'est quelque chose de particulier, d'inimitable et d'un peu fluide, comme dirait votre Rostand: la spontanéité imaginative, le goût, l'esprit... Oui, voilà... vous avez du goût et de l'esprit... Vos ouvriers sont spirituels, et, spirituels, ils sont adroits... En France, c'est un de mes plaisirs que de causer avec eux... Tenez... nos chauffeurs... ce sont parfois, rarement, des espèces d'ingénieurs vaniteux et gourmés, le plus souvent, des domestiques... Vos chauffeurs, à vous, ce sont de véritables compagnons de route, alertes et gais... Ah! si nous avions des ouvriers, comme les vôtres, je vous assure que vous n'en mèneriez pas large, en France.

Pour répondre à des compliments si flatteurs, et que ma modestie jugeait exagérés, j'eusse voulu parler de Wagner, de Bismarck et de Nietzsche. Le moment m'eût paru propice pour une apologie de Goethe, de Heine, de Beethoven ou de Schiller... Je n'étais pas en verve. Je me bornai à louer, assez gauchement, le Pisporter et les voitures allemandes.

—Sans doute, acquiesça von B... nous avons, non pas des bonnes voitures, mais une bonne voiture... Nous avons la Mercédès... J'ai une Mercédès... Il faut bien!...

Après un temps:

—Il faut bien! répéta-t-il, non sans mélancolie... La Mercédès est vite, solide, un peu grossière de mécanisme, trop compliquée... Les pannes en sont terribles... Au bout de six mois d'usage, elle se dérègle, et fait un bruit de ferrailles... et aussi—c'est peut-être ce nom espagnol qui me le suggère—un bruit de castagnettes fort désagréable... Enfin, elle est bonne... On lui doit certains progrès, d'ingénieux dispositifs, dont les constructeurs français ont tiré profit. L'allumage, par exemple, y est excellent; les roulements en sont célèbres... Tous comptes faits, elle ne vaut pas certainement vos grandes marques, ce qui, avec sa cherté, explique son succès chez vous... Elle ne vaut pas la massive et robuste Panhard, la Renault, la Dietrich, ni l'admirable C.-G.-V., si souple, si endurante et si simple, avec son mécanisme bien portant et joli, le fini merveilleux de son travail, sa régularité de marche si tenace, ses organes toujours frais et ardents, même après les plus folles randonnées... Oh! je la connais bien!... J'ai l'honneur d'être grand ami de la princesse de Hohenlöhe, qui possède deux C.-G.-V. Elle me prend quelquefois à son bord. C'est un enchantement... L'hiver dernier, nous sommes allés du fond de la Silésie—et par quelles routes!—jusqu'à Cannes, sans accroc... Je rêve de cette voiture-là, qui, par surcroît, est belle comme un bel objet d'art.

—Mais, dis-je, il vous est facile de transformer ce rêve en une solide réalité de cinquante chevaux...

—Non... ce n'est pas facile... répliqua von B... La princesse, elle, parbleu! est assez grande dame pour qu'on lui permette de se fournir où elle veut... Mais, moi?... Au Château, mon cher, on voit, d'un très mauvais œil, les produits de provenance française... Tenez... la jeune femme du Kronprinz a fait scandale, à Berlin. Vous savez qu'elle a été élevée par sa mère, la grande-duchesse Anastasie de Russie, presque complètement en France. Quatre mois de l'année à Cannes, où les Mecklembourg possèdent une propriété magnifique... trois mois à Paris, le reste en Russie et en Allemagne... en Allemagne, le moins possible. La grande-duchesse, qui a de la tête et ses préférences, raffole de la rue de la Paix. On a eu beau lui faire des représentations, c'est à Paris qu'elle a commandé le trousseau de mariage de sa fille... L'Empereur fut outré... Il ne dissimula aucunement sa colère et son dépit, si bien que la petite princesse, qu'on avait joyeusement accueillie tout d'abord, pensa perdre de sa popularité. Après des scènes de famille, un peu humiliantes, dit-on, elle a dû promettre de s'habiller dorénavant, des pieds à la tête, à Berlin. Je plains la charmante enfant. Elle a infiniment de grâce. On va la fagoter.

—Bah! m'écriai-je, Paris valant bien une messe, la couronne impériale d'Allemagne...

—Ne vaut pas, interrompit vivement von B..., qu'on soit condamnée à un cordonnier allemand, quand on a le pied joli...

Un soir, à table, un gros financier allemand vantait, devant ses convives français, avec un enthousiasme choquant, la supériorité morale, commerciale, militaire, scientifique de son pays. Eut-il conscience de son mauvais goût devant tous les visages qui se glaçaient?... Voulut-il se faire pardonner? Il prit tout à coup, à la pointe de son couteau, le menu morceau d'un exquis camembert, et dit, en souriant:

—Par exemple... nous n'avons pas chez nous de pareils fromages. Sous le rapport des fromages, je concède que vous nous êtes très supérieurs...

Von B... est un peu, mais avec plus de grâce, comme cet Allemand, et comme beaucoup d'étrangers qui, au fond, méprisent la France pour sa frivolité agressive et vantarde, et qui l'admirent seulement—en la méprisant toujours—pour l'élégance de ses femmes, de ses modes, pour la qualité unique de ses plaisirs et de sa corruption. Patriote, quoiqu'on dise, je me serais bien gardé de lui enlever cette dernière illusion.

Le restaurant se vidait... Et, comme on nous apportait une troisième bouteille d'un vin de Moselle mousseux, je vis, à une table, voisine de la nôtre, devant un général superbe, raide, monocle à l'œil, éclatant, très rouge d'être sanglé, plus rouge d'avoir énormément bu, je vis deux officiers, deux capitaines de cavalerie, qui, en s'inclinant, venaient de faire sonner leurs talons. Et je le regardai, le vieux brave, qui, sans broncher, les laissait plus d'une minute dans une humiliante immobilité, le coude levé à hauteur de la tempe, les fesses indécemment tendues au bord du dolman bleu de ciel. Après quoi, d'un geste sec, il les congédia:

Alors, je dis à von B...:

—Mon ami... parlez-moi de l'Empereur d'Allemagne.

Le Surempereur.

—L'Empereur? me dit von B... après un temps, et avec une légère grimace... Ma foi! je me sens fort embarrassé pour vous parler de lui... Si bien qu'on croie connaître un homme,—surtout un homme de ce calibre-là,—on ne le connaît jamais complètement, et l'on risque d'être injuste envers lui... Et puis... diable!

Il tira de la glace la bouteille en robe de buée, remplit nos verres de ce vin pétillant qui fait, dans la bouche, comme un joli petit bruit de mer sur les galets, et il reprit:

—Voyez-vous, mon cher, pour comprendre notre Empereur, il faut savoir, il ne faut jamais perdre de vue qu'il date de la Gründerzeit... et que nous, nous n'en datons plus... du moins, pas tous.

—De la...? Comment dites-vous?... De la...? fis-je, après avoir vidé mon verre.

—Gründerzeit... la Gründerzeit... l'époque des fondateurs, des vainqueurs—excusez-moi—de 71. Les fondateurs de 71, ce furent, peut-être, des colosses, mais, à coup sûr, des parvenus. Ils étaient partis pour la frontière Prussiens et pauvres; ils s'en revinrent de Paris Allemands et milliardaires... Rien ne développe les pires instincts comme le triomphe. Il nous emplit de nous-mêmes et nous empêche de penser... La Victoire n'a pour fils que des brutes. Songez aux armées de Napoléon, surtout, à tant de ces colonels de trente ans, de la fin de l'Empire, aux douteux demi-soldes, qui, pour n'avoir pas eu le temps de passer maréchaux, crevèrent aventuriers... Nous sommes faits pour réfléchir... L'habitude du malheur force l'homme à se replier sur soi... C'est en ce sens qu'il est une école d'intelligence et de générosité... Quelqu'un qui réussit—même un philosophe—cesse de penser... En 71, c'était un peuple tout entier, habitué à recevoir des coups, qui rentra ivre de la nouveauté d'en avoir donné... J'admire les hommes qui résistent à l'infortune; j'admire bien davantage ceux qui résistent au succès... ce sont des héros. N'oubliez donc pas que ces vainqueurs s'en revenaient de France, non seulement glorieux, mais milliardaires. L'ère des milliards date de 71... C'est un mot qui n'était pas en usage... Le milliard des émigrés?... Oui, je sais bien... Mais ce milliard des émigrés, ce n'était pas un milliard, ce n'était que beaucoup de millions... Le milliard n'est véritablement entré dans la langue courante que depuis le traité de Francfort. Une aventure pareille!... Songez donc! On perdrait la tête à moins... Alors, on se mit à faire l'Allemagne, à la construire... Chez nous, on n'est pas économe... on aime à manger bruyamment, à beaucoup boire... et on aime à bâtir. On mangea, on but, Dieu sait!... Et puis on bâtit!... On construisit des forts et des canons; des ports, des navires et des canons; des routes, des canaux et des canons... et puis des casernes, et puis des usines, et puis des palais, et toujours des canons. On rebâtit, du nord au sud, Berlin. Il fallait bien une capitale pour l'Empire qu'on venait de se donner... On rebâtit, du nord au sud, toute l'Allemagne... Il fallait bien des villes en harmonie avec la capitale qu'on bâtissait... Et l'on ne s'est pas arrêté de bâtir... On bâtit toujours, et de plus en plus grand. Le goût des statues colossales, des universités géantes, des gares-forteresses, des postes babyloniennes, des boutiques-cathédrales, des brasseries Walhalla, des casernes-abbayes, tout ce monumentalisme hyperbolique date de la Gründerzeit... Si la Gründerzeit disparaît peu à peu de l'âme des hommes, elle survit dans l'âme des pierres... Et Guillaume II, à qui ne manque plus, dans sa garde-robe, que l'uniforme du dieu Mercure, à qui le caducée irait bien mieux que les sabres et les aigles d'or de ses casques, date pourtant, lui aussi et tout entier, de ces années de mégalomanie, de ces ivresses de parvenus, avec leur enflure, leur tapage, leur clinquant, et leur grandeur de camelote. Il était bien jeune en 70, mais, quand on n'a pas en soi de quoi les refaire, on garde, toute sa vie, les idées qu'on vous a mises en tête avant vingt ans.

Von B... respira, un moment. J'admirais son endurance à dire tant de paroles. Il continua en souriant:

—Le vieux Guillaume... «l'inoubliable grand-père»... oui... ah! je me souviens... On avait eu beau le couronner Empereur à Versailles, il était rentré à Berlin bon roi de Prusse, comme devant... Ce n'était qu'une espèce de hobereau heureux, dont Napoléon III avait fait un conquérant malgré lui... Il faut dire qu'il était bien servi... Roon, Roon, surtout,—on ne parle que de Bismarck et de Moltke—mais il faut que vous lisiez Roon... celui qui mettait Bismarck en avant, le dirigeait, et ne se défiait que de son ivrognerie... Quelqu'un, ma foi, de génie!... Oui, Guillaume était mieux que bien servi... Ce maître, après tout débonnaire, avait des domestiques ambitieux. Ils lui avaient déjà apporté d'assez bonnes affaires... J'entends: les duchés, Sadowa... Ces succès lui suffisaient, car ce brave homme n'a jamais fait figure de conquérant; du conquérant, il n'avait pas l'âme sauvage et violente. Savez-vous qu'il ne passa le Rhin qu'en rechignant?... C'était trop... Il avait peur... Savez-vous aussi que bombarder Paris lui parut une énormité?... Bombarder Paris!... Il aurait mieux aimé rentrer chez lui... Il fallut le prier, le supplier, lui arracher, tout au moins, par ruse, l'ordre de tirer le premier coup de canon... Oh! ce n'est pas lui qui eût jamais pensé à des milliards!... Ce n'est, d'ailleurs, qu'à force de champagne—ça, c'est la vérité—que Bismarck se monta, peu à peu, jusqu'au chiffre qui devait étonner le monde et qui, tout d'abord, lui semblait, à lui-même, chimérique... Mais oui, mon cher, toute l'histoire est à refaire... je vous assure... toute l'histoire de ces hommes et de ce temps... et de tous les temps, le diable m'emporte! S'il n'avait pas été le parfait ivrogne qu'il fut, je me demande ce qu'aurait bien pu faire Bismarck... Il n'avait de hardiesse que dans le vin... Le bon hobereau de Guillaume laissa donc travailler ses serviteurs;—les vieux domestiques finissent souvent par commander... Mais le succès ne le changea pas... Il y a comme cela, dans pas mal de familles, de ces grands-pères qui ont fait fortune, pour ainsi dire, malgré eux, et qui continuent de fumer la même pipe et de boire la même bière qu'ils aimaient à l'époque des débuts...

Il ne s'interrompit pas de parler, pour me verser à boire...

—Le curieux, voyez-vous, c'est que notre vieux «inoubliable grand-père» n'a eu que tard son «fils à papa»... Il ne l'a trouvé qu'à la troisième génération... Le pauvre Fritz n'eut pas le temps, s'il en avait eu l'envie, de profiter de l'aventure de 70, d'en jouir... On le connaît peu... et c'est dommage... Une belle figure, en somme... Il était de goûts modestes, timide, très sérieux, cultivé, aimé des écrivains, des artistes... Il ne voulait déjà pas aller à Sadowa, et, quand il y fut, presque à son corps défendant, il s'y révéla grand capitaine... Destinée curieuse!... De cet humanitaire,—excusez ce mot horrible,—de cet homme qui détestait la guerre, la fatalité n'a fait qu'un guerrier... Ce simple et ce doux accomplit aussi, en 70, plus de besogne qu'il ne fit de bruit... Il était ennemi du tapage, du faste... Et, s'il est vrai, comme on le raconte, un peu dramatiquement, qu'une vaincue, vengeant sur lui les siens, l'empoisonna, je parie que ça n'aura pas été une cocodette, ni même une cocotte... Sa femme, de sentiments très nobles, influa aussi beaucoup sur lui... En bonne fille de la reine Victoria, elle ne demandait qu'à vivre bourgeoisement...

Von B... haussa un peu le ton:

—Par exemple, son fils ne lui a jamais été tendre. Vous avez vu?... Il lui a campé sa statue, comme en pénitence, à la porte d'un musée... On dirait que Guillaume Il n'a jamais songé qu'à rabaisser le rôle de son père, de Sadowa à Wissembourg... On dirait qu'il ne l'a mis sur ce cheval tranquille, entre cette ruelle et ce pont, que pour ne lui laisser rien plus à conquérir, devant la postérité, qu'une cimaise... Frédéric ne parlait jamais de ses campagnes... En avait-il honte?... En tout cas, les braillards de 71 lui surent toujours mauvais gré de ce silence, de cette retenue... Guillaume lui-même ne peut encore accepter que son père ne lui ai point fait assez honneur... Il rougit de lui, et le pousse hors de l'histoire, comme d'autres mauvais fils renvoient et claquemurent, dans sa chambre, la vieille maman qu'ils ne veulent point laisser voir, parce qu'elle n'est pas assez bien mise. À moins qu'il s'agisse d'une rancune pire... et qu'il ne reproche à la mère son sang, au père son imprudence, à tous les deux le rachitisme dont son orgueil souffre cruellement... Oh! je l'ai bien souvent senti... Ce silencieux et ce réservé, ce n'était pas le père qu'il fallait à ce fils fanfaron; ce malade couronné n'était pas l'Empereur que voulait la Gründerzeit... Pas plus le fils que la nation, froissés dans leur pire orgueil, n'ont pu pardonner sa simplicité et son cancer à ce héros pacifique... C'est donc Guillaume Il qui est vraiment, avec l'éclat et le bruit qu'il fallait à la Gründerzeit, le premier nouvel Empereur d'Allemagne... Il se carre sur le trône impérial, qu'il n'a pas conquis... qu'on n'a même pas conquis pour lui... Bénéficiaire, sans coup férir, d'une épopée, il caracole sur les champs de manœuvres, pour se persuader et faire croire que l'épopée continue... C'est bien...comprenez-vous? «Sa Majesté le Fils aux papas».

Von B... s'arrêta un instant, et, comme effrayé de ce qu'il avait osé dire, ajouta, plus lentement:

—Mon cher, il y a, en Guillaume, deux êtres très différents et qui semblent s'exclure: l'homme, qui est charmant et que j'aime beaucoup; l'empereur, que je déteste, car je le juge détestable. Je le vois moins depuis quelques années. Il me gêne de plus en plus... Et je crains bien que l'empereur ne finisse par me détacher, tout à fait, de l'homme... J'en aurai de la tristesse. L'homme est agréable, séduisant, très gai, très simple, très loyal, très généreux, et il est fidèle à ses amis... Oui,—cela vous semble un paradoxe,—il a des amis, de vrais amis, dont quelques-uns, des gens obscurs, désintéressés et qui, comme moi, n'attendent rien de sa toute-puissance.

Il dit textuellement:

—C'est un bon garçon... un bon garçon allemand!... Vous voyez ça?...

Et il poursuivit:

—À l'entendre, dans l'intimité, causer familièrement, sans morgue, sans apparat, le corps renversé sur le dossier d'un fauteuil bas, les jambes haut croisées, fumant sa pipe et riant aux éclats, on ne pourrait jamais s'imaginer que c'est là cet autocrate redoutable, encombrant et falot, qui emplit, qui surmène, qui terrorise l'Europe et le monde du fracas de sa personnalité.

S'étant reculé pour donner à sa chaise, sur laquelle il se balançait, plus de champ, il fit encore une digression:

—Étrange bonhomme!... Ce Guillaume II intime, fils d'une Anglaise, c'est encore un jeune patricien anglais, qui a passé par Bonn, au lieu d'avoir passé par Oxford, et qui fait son possible pour demeurer un homme de sport. S'il pouvait, je crois bien qu'il monterait en course, ou concourrait pour des prix de canotage. Mais son britannisme est trop mêlé; ce n'est que de l'anglomanie. L'oncle rit un peu de ces prétentions et le neveu enrage. D'ailleurs, du sport?... comment ferait-il?

Ici, von B... parla plus bas:

—Il a mille ingéniosités pour dissimuler le bras qui ne lui a pas poussé tout à fait... Mais, que voulez-vous?... Regardez-le, regardez même ses photographies, il a beau prendre et faire prendre toutes les précautions, pour que cela ne se voie pas... c'est...

Et il susurra le mot dans mon oreille.

—C'est un manchot honteux... mais c'est un manchot!...

Il s'arrêta, un instant sur ce mot, pour me le laisser savourer. Et, à la joie dont son visage s'éclaira, je sentis, en dépit de ses déclarations précédentes, toute la haine qu'il avait pour l'Empereur... Il dit alors, d'un ton plus détaché:

—Il a une culture intellectuelle assez étendue, mais des plus vagues. Contrairement au personnage de Molière qui avait des clartés de tout, Guillaume a des ombres de tout. Il ne connaît bien d'une façon précise et détaillée—c'est là un trait important de son caractère et de sa politique—que la géographie, car la géographie, c'est le commerce... Autrefois, c'était une joie de discuter avec lui une question de littérature, de philosophie, de morale. Il ne nous imposait nullement ses idées, qui, vous n'en doutez pas, sont réactionnaires et des plus bourgeoises; il acceptait, tout naturellement, qu'on ne fût pas de son avis. Il se plaisait même aux controverses les plus vives, et, quand il se sentait battu, jamais il n'eût songé à vous lancer sa couronne impériale à la tête, comme dernier argument, pour avoir raison. Je suppose qu'il se rattrapait ensuite sur ses généraux et ses ministres.

Von B... ricana et choisit longuement un énorme cigare parmi les boîtes que le maître d'hôtel venait de dresser, en pile imposante, sur la table, l'alluma et continua:

—Depuis quelque temps, il a un peu... il a même beaucoup changé. Son agitation s'exaspère, les grimaces, les tics de son visage deviennent presque douloureux. Il a maintenant, en parlant, une sorte de retournement convulsif de la main qu'accompagne un claquement des doigts, dont la répétition est pénible. Son rire, jadis si éclatant, a je ne sais quel timbre faux qui vous trouble et vous gêne... Enfin, il montre moins de tolérance, moins de gentillesse envers ses amis. L'empereur déborde sur l'homme. C'en est fini de nos intimités... Quelques éclaircies, çà et là, mais elles durent peu. On a dit de lui, au début, qu'au rebours de Fénelon, il avait une main de velours dans un gant de fer; ce doit être encore cet enfant terrible de Maximilien Harden, qui ne débine tant son Empereur que parce qu'il en attend trop, ou le Simplicissimus, l'ennemi intime de Guillaume, et qui lui reproche surtout de n'être pas Guillaume le Taciturne. En réalité, il arrive trop souvent, à présent, que la main durcisse jusqu'à paraître d'acier, et qu'il change de gants encore plus que d'uniformes.... J'attribue ce changement à trois causes principales: les tracas, les désillusions de sa politique étrangère, son état de maladie qui le préoccupe plus qu'on ne croit, l'influence sourde, mais lente et tenace, qu'exerce sur lui, malgré lui, l'Impératrice. L'Impératrice a toujours détesté cette sorte de laisser aller bohème qui, chez l'Empereur, où deux mondes opposés sont souvent en conflit, se mêlait, quelquefois, aux raideurs de l'esprit féodal qu'elle nous accusait de pervertir. Oh! elle n'est pas des plus intelligentes, ni des plus sympathiques. Je la tiens pour la personne la plus ennuyeuse qui soit dans le monde. Mon Dieu! je n'exige pas d'une femme qu'elle soit belle; je lui demande d'être gracieuse. Or l'Impératrice manque totalement de ce qui est le plus nécessaire à son sexe, de ce qui fait toute la femme: le charme. Elle a de la vertu... elle est la vertu, et, comme la vertu, elle est triste, un peu bornée, revêche, sectaire, par conséquent sans bonté. Plus qu'à son éducation religieuse, plus qu'à ce qu'il croit être la nécessité politique, Guillaume doit à sa femme cette espèce de piétisme absurde qui donne, souvent, à ses discours une note si comique et si fausse. Elle nous fait beaucoup regretter cette vieille et douce Augusta,—vertueuse, elle aussi, mais plus humainement,—à qui votre Jules Laforgue disait des choses si jolies et lisait des vers français—du Baudelaire, je crois... il n'alla pas jusqu'à Verlaine—qui eussent fait mourir de honte notre Impératrice d'aujourd'hui... Un détail, inconnu chez vous... et qui vous amusera. L'Impératrice s'est attribué, dans l'État, une mission bureaucratique assez singulière... Elle est le censeur des pièces qu'on représente au Schauspielhaus de Berlin. Et je vous assure qu'elle remplit ses fonctions en conscience. Ainsi... tenez... elle raye impitoyablement, sur tous les manuscrits, le mot: Amour, qui lui paraît de la dernière inconvenance. Elle ne le tolère—probablement, par résignation nationale—que dans les drames de Schiller, et aussi, dans les œuvres françaises que jouent, sur le Théâtre Impérial, les tournées de Coquelin, lequel est au Schloss presque aussi national que Schiller. Et puis, d'être dit en français, peut-être que ce mot indécent offre moins de dangers pour la vertu allemande... Elle a une autre manie, dont on rit beaucoup, entre soi, à Berlin... Quand, par hasard, elle va visiter un musée, elle exige que toutes les nudités des tableaux et des statues soient enlevées, ou voilées, sur son passage...

—Elle «aime des tableaux couvrir les nudités»... déclamai-je.

À quoi von B... riposta:

—Mais, rendons-lui cette justice, elle n'a pas d'«amour pour les réalités»... On raconte même, sur sa vie conjugale, certains détails qui enchanteraient l'âme puritaine de votre monsieur Bérenger... On raconte... Mais ça... comment le savoir?...

Il conclut:

—Avec une pareille conception de la vie, de la littérature et de l'art, vous pensez si l'on s'amuse à la cour. Rien d'assommant comme ces fêtes, ces réceptions, d'un faste si lourd et glacé, d'une étiquette si rigide, d'un ridicule si funèbrement chamarré. Ce qui n'empêche nullement les plus féroces intrigues, et les passions les plus effrénées... Peut-être, de toutes les cours d'Europe, la cour de Berlin est-elle la plus corrompue... Et vous voyez qu'on n'arrive pas toujours à étouffer les énormes scandales qui éclatent... Ah! mon cher...

Je m'apprêtais à recueillir d'amusantes et très sales histoires. Mais von B..., par pudeur nationaliste, peut-être, se déroba et il reprit:

—Il faudrait, pour animer une cour comme la nôtre, une femme qui ait un peu de ce mélange, difficile à définir, de grâce et de fierté... et que vous appelez... l'allure... de l'allure.

Et il fit, en répétant le mot, claquer deux doigts en l'air.

—La pauvre femme en manque, à un point!... Je ne puis pas vous dire. Mais c'est quelque chose qui ne court pas les rues, ni même les palais... quelque chose de très différent de la morgue, quelque chose qui s'accommode parfaitement de simplicité, et que la moindre affectation détruit... une grâce cavalière faite, avant tout, de naturel... Même en dépit de la guillotine, Marie-Antoinette est ridicule, et, surtout, elle est crispante, grinçante, exaspérante... La véritable allure est un air d'autorité qui ne s'oublie jamais, mais une autorité qui ne se laisse voir que si elle ne se montre pas... Il y faut de la grandeur avec de l'aisance, du caractère, une certaine énergie, et le don de trouver toujours des attitudes heureuses, sans jamais les composer... C'est encore comme le laisser aller d'une nature qui sent sa supériorité, et, dédaigneuse de s'incliner devant l'opinion, ne se plie qu'à la conquérir... L'éducation peut y suppléer: elle ne la remplace pas... Ce n'est pas rien de savoir se garder aussi exactement de la platitude que de cette enflure qu'on appelle, chez vous, le cabotinage... L'allure? Combien de princes en manquent, pendant que des ouvriers l'improvisent!... Tenez, votre ami Stéphane Mallarmé en avait à revendre, dont la dignité charmeresse, indulgente à tous, n'était sévère que pour soi. Notre vieille Augusta, qui vient des ducs de Weimar, en eut à sa façon, cet après-midi de juillet 70, quand, sous les Tilleuls pavoisés, reconduisant le roi Guillaume à la gare de Friedrichstrasse, d'où il allait partir pour la frontière, elle pleurait, abandonnée sur les coussins de la calèche de gala, et dérobait, sous un mouchoir, à la foule qui l'acclamait, les larmes qu'elle ne retenait pas... Les Danoises aussi ont de l'allure, qui furent élevées à Copenhague et à Amelienborg, si simplement: la Dagmar, par instants terrible, épouse d'un butor, mère d'un imbécile; et sa sœur d'Angleterre, plus douce, plus dame, impeccablement élégante, dont la situation, aux côtés d'un viveur, fut souvent difficile. Elles ont une grâce vraiment impériale, qui ne se dément pas.

—Et la Palatine, si laide!... Elle en fit voir, à tenir tête aux amants de son mari, aux maîtresses et aux jésuites de son beau-frère... Le soufflet qu'elle donna, en plein Versailles, à son fils, quand il accepta d'épouser une bâtarde du Roi, a de l'allure.

—Je crois bien!... Mais cette créole de Joséphine, voluptueuse, bien mieux que jolie, hardie, souvent peuple, qui fut à tout le monde et à Barras, publiquement, en même temps qu'à Bonaparte, avait, pour n'être pas née archiduchesse, autrement d'allure que la fade Marie-Louise... On peut être fagotée, et en avoir... Notre Impératrice est fagotée, Dieu sait!... mais elle n'en a point... Je sais bien que ce n'est pas beaucoup plus qu'une nuance... Et, cependant, c'est une nuance que chacun sent, un air qui n'échappe pas même aux gens les plus simples, et qui les conquiert... Ainsi, voyez, l'an dernier, l'excellente femme a passé quelques semaines au château de K... Pour plaire, sans doute, à son conquérant professionnel de mari, elle s'est mis en tête de conquérir le pays, hobereaux, bourgeois et paysans... ouvriers et pauvresses... Elle faisait des visites, en recevait beaucoup, ne dédaignait pas d'entrer au village, d'adresser, aussi gentiment qu'elle pouvait, la parole aux femmes, aux enfants, aux filles des rues et des champs... Et je vous laisse à penser les secours aux malades, les cadeaux, les friandises!... Eh bien, on ne lui a su gré de son effort que médiocrement... Elle n'a conquis personne... Sur la fin de son séjour, il m'est arrivé d'interroger, un matin, une commère, qui tricotait sur le pas de sa porte: «Eh bien? vous êtes contente?... Votre Impératrice, vous l'avez vue?... Elle vous a parlé?»—« Eh! oui. Oh! oui!»—«C'est une bonne impératrice, hé?» La paysanne arrêta ses aiguilles et me considéra: «Quoi donc? insistai-je... Ce n'est pas une bonne impératrice?»—«Bonne?... bonne? Oh! si... elle est très bonne... mais impératrice...» Elle se remit à tricoter: «Impératrice... répéta-t-elle en secouant la tête... elle ne peut pas!...»

Nous avions fini par rester presque seuls dans cette salle de restaurant où, sous la lumière des lampes voilées, les spires des lambris, les enroulements hélicoïdaux des plafonds prenaient des apparences de fantastiques reptiles. Le vieux général, dont le visage avait passé du rouge écarlate au violet d'apoplexie, et qui avait eu beaucoup de peine à reboucher son ceinturon, venait de quitter sa table. Au dehors, sur le boulevard, nous entendions les pas cadencés d'un régiment en marche. Von B..., qui, jusque-là, avait parlé bas, haussa le ton.

—Je ne vous dirai rien du goût artistique de Guillaume... vous le connaissez... Et, d'ailleurs, il a fait se tordre de rire toute l'Europe. Le bon Allemand, qui, pourtant, ne brille pas par le goût, n'en est pas encore revenu. Berlin est une ville sans tradition d'art. Du moins, elle avait ce mérite d'être quel conque, une bonne grosse ville de province, à peine enjolivée, çà et là, par un petit souvenir de votre merveilleux dix-huitième siècle. Frédéric le Grand avait fait venir de Paris quelques notables architectes qui construisirent deux ou trois palais élégants, et une équipe de ces jardiniers de génie qui surent embaucher les saisons, et assigner leur tâche, pour l'éternité, aux gazons et aux arbustes verts. Que Berlin n'en est-il resté là?... Hélas! Depuis la Gründerzeit, et, surtout, depuis Guillaume, nous avons maintenant un art national, qui fait la risée universelle. Nous avons le style Guillaume II, comme vous avez le style Chauchard et le style Dufayel. En outre des rues dont les maisons ressemblent à des orgues colossales, et dont vos rues Turbigo et Réaumur ont pris le modèle à notre Friedrichstrasse, nous avons, entre autres architectures, entre autres monuments d'une laideur qu'on eût pu croire innatteignable, nous avons le gigantesque porphyre de Bismarck, et, au Thiergarten, qui n'était pas si beau, cette allée de la Victoire, où l'on voit souvent l'Empereur passer en revue la horde carnavalesque de ses ancêtres de marbre. Je dois dire que la ville s'était rebiffée contre le projet impérial, qui consistait à enlaidir notre Bois de Boulogne d'un régiment de statues. Bravement, elle avait refusé tous les crédits que l'Empereur lui demandait... Elle avait fait tout ce qu'elle avait pu, afin d'éviter à Berlin cette horreur caricaturale et funèbre. Mais, pour en finir, Guillaume paya de ses deniers—et, personnellement, il n'est pas si riche—l'exécution de ce projet burlesque, qui lui était cher, parce qu'il en avait conçu tout seul l'ordonnance et réalisé tous les dessins... Croiriez-vous que, dans un pays où elles sont l'objet d'un véritable culte, l'Empereur déteste les fleurs?... Oui, mon cher, il les a en horreur... De les voir, aussi bien dans les jardins qu'aux fenêtres des maisons, et mime représentées dans les œuvres d'art, cela lui est une sensation presque douloureuse.

—Pourquoi?... Les juge-t-il dangereuses, comme les socialistes?

—Non... il les trouva laides... Comme il trouve laides les statues de Rodin, les chairs les plus glorieuses de Renoir... Il préférerait qu'on décorât nos pelouses et nos parcs de massifs de sabres, de corbeilles d'obus, de plates-bandes de baïonnettes et de canons... Je vais vous raconter une autre anecdote... Un monsieur très riche légua à la ville de Berlin cette fontaine monumentale qui est à Schlossplatz. Je lui trouve du style, une éloquence à la Puget; la fonte en est fort belle. Évidemment, c'est ce que nous avons de mieux, dans le genre, à Berlin. Le maire, selon les formes cérémonielles prescrites, invita l'Empereur à l'inauguration. Celui-ci, qui avait soulevé les plus mauvaises chicanes, accumulé toutes les difficultés administratives et juridiques pour que le legs ne fût pas accepté, refusa brutalement, presque grossièrement, l'invitation. Il ne pouvait admettre qu'on osât édifier, dans Berlin, un monument dont il n'eût pas eu seul l'idée et, de ses mains, dressé le plan, modelé la maquette. Cela lui semblait une atteinte injurieuse à son autorité, presque un crime de lèse-majesté. Son irritation était extrême. Je le voyais beaucoup à cette époque. Plusieurs fois, il me parla de cette affaire qui avait le don de l'exaspérer et qui, durant huit jours, prima toutes les autres affaires de l'État. Un soir, il s'écria, en français, car, chaque fois qu'il prononce un gros mot, c'est toujours en français: «Cette fontaine... comprends bien... je m'en fous... je m'en fous... je m'en fous... Mais je te dis que c'est une conspiration des socialistes.» J'essayai de le calmer, de le raisonner... Il m'imposa silence: «Parbleu!... je sais... toi aussi, tu es socialiste.... Tout le monde est socialiste, aujourd'hui!... Ah! mais, qu'ils prennent garde!» Il s'en fallut de peu qu'il ne me fit jeter à la porte.... Le jour de l'inauguration, quel ne fut pas l'étonnement de la foule, quand, tout à coup, elle vit apparaître l'Empereur, le visage sombre et menaçant, la moustache plus provocante que jamais!... Il se précipita sur l'estrade, interrompit le brave homme qui, à ce moment pathétique, célébrait les vertus du donateur, et il dit à peu près, ceci: «En mauvais esprit souffle sur la ville... Le socialisme relève la tête... Je ne le tolérerai point... Il faut qu'on sache bien que j'ai fait construire, à son intention, en plein cœur de Berlin, une immense caserne, remplie de troupes loyales et de mes fidèles canons... Si les socialistes bougent, je n'hésiterai pas, pour la sauvegarde de la patrie allemande, à les foudroyer... Qu'ils se le tiennent pour dit... je les foudroierai... J'en ai assez!...» Il regarda la fontaine et, haussant les épaules, il murmura, de façon à n'être entendu que des dignitaires de l'estrade: «Quant à cette fontaine... elle est ridicule... ridicule... puut!... ridicule.» Après quoi il s'en alla, en tempête, comme il était venu, laissant la foule stupéfaite de cette extraordinaire algarade... Le singulier est que l'aventure se répandit fort peu... même en Allemagne. On en parla discrètement, entre soi, et tout bas... Elle ne passa pas la frontière... C'est que, nous autres Allemands, nous avons une sorte de pudeur nationale, stupide d'ailleurs, qui fait que nous couvrons de notre manteau les ridicules de l'Empereur, comme les fils de Noé, l'indécente nudité de leur père.

Après une pause, il ajouta:

—On s'imagine que ses frasques sont longuement méditées, qu'il en calcule, qu'il en dose l'effet théâtral, à froid, pour mieux frapper l'imagination de ses sujets et des peuples... C'est une erreur... Je ne prétends point qu'il ne songe pas à abuser de sa puissance. En cela, il est homme, comme tous les autres hommes. Mais je vous assure qu'il est beaucoup moins comédien qu'on ne suppose. Il n'obéit jamais qu'à son impulsion du moment—il en a de généreuses—et il est incapable d'y résister, quitte à s'en repentir, cruellement, par la suite... Il y a beaucoup de neurasthénie dans son cas. De même que tous les neurasthéniques, l'Empereur montre, jusque dans ses actes les plus déséquilibrés, une certaine logique, une logique à rebours... Ainsi, on le blâme, par exemple, pour une décision artistique: il passe immédiatement une revue. On crie: il peint un tableau. On le siffle: il fait un opéra. On se plaint: il se déguise en musulman et s'en va péleriner en Terre sainte. On le blague dans un journal illustré: il exige aussitôt qu'on découvre, pour le lendemain, le remède de la tuberculose. Vous me répondrez que ce sont là jeux dangereux, de la part d'un homme de qui dépend la sécurité d'un grand Empire?... Sans doute... Mais il en a de plus dangereux encore, et que je vais vous dire, si vous n'êtes pas fatigué...

Je n'étais pas fatigué; du moins, je ne sentais pas ma fatigue. Voulant profiter des bonnes dispositions de von B... que quatre bouteilles de vin de Moselle et du Rhin invitaient aux pires confidences, je l'engageai fort à continuer. Je jouissais de savoir ce qu'un Allemand éclairé, sans trop de parti pris, sans trop d'aveuglement nationaliste, pense de son Empereur et de son Allemagne...

Von B... alluma donc un nouveau cigare, comme font, à un moment intéressant de leur récit, tous les conteurs expérimentés, et il poursuivit:

—Voulez-vous la vérité?... toute la vérité?... Eh bien, on n'aime plus l'Empereur, chez nous.... On n'y croit plus... On le redoute, voila tout... et c'est ce qui fait qu'on le tolère encore. Il fatigue, il énerve, il décourage, il surmène, il embête... eh bien, oui, voilà... il embête tout le monde, depuis le premier ministre, obligé à ne pratiquer jamais que la politique du mensonge,—et la mauvaise foi finit par dégoûter même un premier ministre,—jusqu'au dernier des soldats, qui sent son fusil, son sac lui peser plus lourdement aux épaules, et qui commence à s'en plaindre... L'Europe aussi, où il se voit de plus en plus isolé, en a assez, je vous assure. Et non seulement l'Europe, mais le monde entier, que Guillaume obsède, décidément, comme un cauchemar. Nous sommes, nous, un peuple de braves gens, très travailleurs, très pacifiques; du moins, nous le sommes redevenus. On se dégrise. Par exemple, nous avons pris au sérieux notre prospérité, et, comme le progrès ne nous fait pas peur, nous avons doté notre pays d'un outillage industriel incomparable. Pour la maintenir, cette prospérité, pour l'augmenter progressivement, nous entendons être tranquilles chez nous. Or, nous ne vivons que dans la crainte des complications imbéciles et permanentes que peut susciter, tous les jours, à toutes les heures, un homme brouillon, sans cesse agité, et qui n'est pas maître de ses nerfs... C'est intolérable... Ce que l'on reproche, ce que la nouvelle génération reproche surtout à l'Empereur, c'est d'être une fausse étiquette, trop voyante, collée, mal à propos, sur la bonne vieille bouteille allemande. Il ne lui ressemble plus; elle ne lui ressemble plus. On commence à rire, à présent, des prétentions de la Gründerzeit, de l'art éclaboussant, mégalomanique, qui vient d'elle et qui pèse sur nous. Une génération arrive aux affaires, sur qui Nietzsche aura eu autrement d'influence que Wagner, une génération d'hommes plus subtils, amis de la paix, renonçant aux conquêtes impossibles, raffinés, et qui pourront changer une mentalité, héritée des fier-à-bras de 71... La force ne prime jamais le droit qu'un temps donné, car le droit finit toujours par être la force... C'est peut-être nos petits-fils qui vengeront vos grands-parents... Pour le moment, encore, nous vivons, perpétuellement, à l'envers de nous-mêmes; je veux dire que nous devons aimer ce que nous détestons, et détester ce que nous aimons le mieux... Nous aimons la France, nous l'aimons d'autant plus qu'à aucun point de vue,—je parle de l'essentiel,—nous ne la redoutons... Et dans les journaux qu'anime l'esprit de Guillaume, il n'est jamais question que de la prendre à la gorge...

—Querelles d'amoureux!... Elles ne vous frappent que parce que Guillaume est empereur.

—Naturellement, riposta von B... Je ne lui reproche rien d'autre... Notez que lui-même... Mais, quand il est en croisière, dès qu'un yacht français est signalé quelque part... c'est plus fort que lui... il faut qu'il l'aborde, qu'il y invite, y soit invité... Mon cher, s'il avait rencontré, dans ses promenades marines, Gallay et la Merelli... je crois, ma parole d'honneur, qu'il fût allé leur faire sa cour!... Ah! que ne ferait-il point pour dîner, à l'Élysée, entre la barbiche de M. Milliez-Lacroix et la large face luisante de M. Ruau?... Les Français, d'ailleurs—est-ce amusant?—sont-ils assez empoisonnés par leur vieux sang monarchique!... Je suis sûr que M. Étienne lâcherait avec enthousiasme son Gambetta; le prince de Rohan, son duc d'Orléans, pour notre Guillaume... Et M. Massenet, M. Saint-Saens et tous?... Quels beaux vieux chambellans ils feraient, à notre cour!... Humiliés, courbés, et si fiers d'avoir une clé dans le dos... une clé de sol, naturellement!...

Il se mit à rire et reprit:

—Ce qu'il y a de plus grave, voyez-vous, c'est que nous commençons à nous rendre parfaitement compte qu'avec son activité fiévreuse, trépidante, incohérente, il en arrivera bien vite à surmener l'Allemagne, en attendant qu'il l'accule à quelque gigantesque krach, dont nous aurons bien de la peine à nous relever...

—Vous êtes pessimiste...

—Je suis clairvoyant... et je trouve inutile de me fermer les yeux, comme exprès... Lorsque vous avez parcouru l'Allemagne, en visitant nos villes, nos campagnes, nos usines, je suis sûr que vous vous êtes dit: «Quel pays prospère, heureux, riche!» Et vous nous avez enviés. Certes la façade est belle. Mais entrez dans la maison. Vous ne tarderez pas à y voir des lézardes, des fissures, des fléchissements. Elle craque en bien des endroits. Pourquoi?... En dépit de toutes ses tares, l'Empereur est intelligent, mais ce n'est qu'un homme intelligent. Quand on assume cette tâche absurdement surhumaine de se faire le maître absolu des autres hommes, il faut plus que de l'intelligence, du génie; plus que du génie, de la divinité. Or, nos philosophes nous ont depuis longtemps démontré qu'il n'y a plus de dieux. Je dois à Guillaume cette justice qu'il a compris, comme tout le monde, que l'industrie et le commerce sont, en quelque sorte, les organes de vie, le système vasculaire d'un peuple. Ce qu'il n'a pas compris, c'est, pour que ses organes fonctionnent bien, qu'il faut leur éviter les à-coups, les ébranlements nerveux, les émotions perpétuelles, et aussi les aliments trop forts. On meurt de ne pas avoir assez de sang; on meurt, et plus brutalement, d'en avoir trop. La congestion est pire que l'anémie. Et l'Allemagne, en ce moment, est congestionnée... L'Empereur a affolé l'industrie allemande en la faisant se ruer, vertigineusement, à toutes les conquêtes économiques. Pour que l'Allemagne fût, comme je vous l'ai dit, la première de sa classe, il l'a forcée à produire, produire sans cesse, produire encore, produire toujours. Les produits s'entassent dans les magasins, engorgent docks et greniers, s'écoulent difficilement... Il en reste des stocks énormes... Je ne vous raconterai point la désastreuse affaire de ce que nous appelons: les Aciers russes... Elle est trop connue.... Voici un exemple plus humble, mais également caractéristique. Jaloux du succès mondial de vos vins de Bordeaux, de Bourgogne, de Champagne, vous savez avec quelle furia Guillaume a poussé nos propriétaires terriens et nos paysans à la culture de la vigne. Il l'a protégée de toutes les manières et dans tous les pays... Il s'est même fait placeur en vins, courtier, agent de publicité, restaurateur... À Paris, en 1900, dans ce fameux restaurant allemand, c'était, on peut dire, l'Empereur lui-même qui—encore un uniforme!—une serviette sous le bras, le tablier de lustrine noire aux cuisses, venait vous offrir la carte de ses vins... Vous avez sûrement admiré ces immenses coteaux qui, tout le long du cours sinueux de la Moselle, étagent leurs magnifiques vignobles, et, devant ce spectacle impressionnant, vous vous êtes écrié: «Voilà de quoi saouler toute l'Allemagne et aussi tout l'univers!» Le malheur est que la mévente, qui sévit chez vous, sévit aussi chez nous... Et le vin emplit nos chais encombrés. Les propriétaires s'inquiètent, les paysans se lamentent. L'Empereur a beau prendre des mesures tyranniques, comme, par exemple, de restreindre, dans certains restaurants, le débit de la bière, prohiber complètement les vins français dans les mess d'officiers, rien n'y fait... Notre situation économique se traduit donc par ce mot: surproduction. En vain, Guillaume parcourt les mers sur son cuirassé, comme autrefois votre Mangin parcourait, dans sa roulotte, tous les villages de France; en vain, débite-t-il les plus extraordinaires boniments, multiplie-t-il les démonstrations les plus théâtrales et, quelquefois, les pires menaces, pour attirer les chalands et placer ses produits, la surproduction augmente, et nous en serons bientôt réduits à cette douloureuse alternative: ou bien arrêter la production, et c'est la ruine; ou bien la continuer, et c'est la ruine encore... Remarquez que nos banques sont engagées dans ces affaires jusqu'à la garde; que nous ne sommes pas, comme vous, un peuple de timides gagne-petit, un peuple d'épargne avaricieuse, que nous jouissons largement de la vie, dépensons ce que nous gagnons... Par conséquent, nous ne pourrons amortir, avec des sacs d'écus économisés, la lourdeur d'une crise financière... À moins...

Et ici, von B... me regarda en souriant drôlement...

—À moins que la France, la généreuse France, comme en ces dernières années, veuille bien venir encore à notre secours et rétablir, pour un temps, l'équilibre ébranlé de nos finances...

S'interrompant brusquement, il me frappa sur l'épaule.

—Car vous êtes de bonnes poires... fit-il, en faisant sonner dans la salle déserte un large rire. Avouez que vous êtes de bonnes poires?...

Je répliquai:

—Mais, mon cher, nous n'avons rien à gagner à un krach allemand... Nous avons tout à y perdre... Une Allemagne ruinée, ce serait un malheur universel... Laissez-moi vous dire ceci: Puisqu'il est bien entendu que nous ne sommes, nous autres Français, que des prêteurs d'argent,—on nous appelle les usuriers du monde,—puisque, d'autre part, par paresse, par timidité, par manque d'outillage... et par excès de richesses, nous avons renoncé à toutes conquêtes, et même à toutes concurrences industrielles,—pourquoi ne serait-ce pas nous qui donnerions à l'Allemagne l'argent dont elle a besoin? L'Allemagne est honnête, travailleuse, persévérante; elle accomplit un effort immense, digne d'admiration... Elle mérite d'être soutenue dans cet effort, qui est un effort de civilisation. Outre qu'il est immoral et honteux que nos milliards servent, dans la chère Russie, à l'œuvre abominable que vous savez... ce serait, je crois, pour nous, une bonne opération financière...

—Ma foi!... vous avez raison... avoua von B... J'ai trop bu. Ce sacré vin me fait dire des bêtises...

Sur quoi, il remplit son verre et le mien...

Je lui demandai:

—Croyez-vous à la guerre? Croyez-vous que l'Empereur pense à la guerre?

—Jamais de la vie, répondit von B... d'une voix forte... Ça, jamais!... Malgré tous ses uniformes, en dépit de toutes les fanfares de sa parole, Guillaume n'est pas un guerrier... C'est un militaire, ce qui est très différent... Il n'est même pas brave... Il a cela de commun avec votre Napoléon que le bruit des canons faisait suer de peur...

—Hé! mais... dites donc?... Ce n'est pas une raison...

—Non, mais non... Ses discours, ses frasques, ses menaces? Encore un truc... commercial... Il épouvante, parfois, l'Europe, uniquement pour rassurer nos gros usiniers qui vivent de l'armement... maintenir une industrie colossale, entretenir un outillage formidable; dont une paix sans nuages serait la ruine... Et puis, comment voulez-vous?... Guillaume sait très bien que l'Allemagne ne peut pas acquérir plus de gloire militaire qu'elle en a... Mais...

Il se mit à pouffer de rire.

—Je ne serais pas surpris qu'il rêvât un peu de gloire navale... Hé! hé!... Une guerre navale, peut-être y a-t-il songé?... Heureusement, l'Angleterre...

Je ne pus m'empêcher de m'écrier:

—Ubu! C'est Ubu!

Von B..., très au courant de notre littérature, approuva fort cette exclamation...

—Mais oui, mon cher... c'est Ubu... Ubu est d'ailleurs l'image la plus parfaite qu'on nous ait encore donnée des Empereurs, des Rois, et, disons-le, de tous ceux qui, à un titre quelconque, se mêlent de gouverner les hommes... Et, si vous le voulez bien, nous allons porter la santé de M. Alfred Jarry...

Ce que nous fîmes... Après quoi, il réfléchit, une seconde, et il dit encore:

—Il y a une autre raison qui empêchera toujours l'Empereur de déclarer la guerre: il en redoute le résultat. Certes, notre armée est forte, la plus forte du monde... Elle est exercée, entraînée, tout ce que vous voudrez... Nos arsenaux sont pleins, notre armement complet... nos forteresses en état: c'est entendu. Par malheur, nous n'avons plus d'officiers, ou, plutôt, nous n'avons plus que des officiers de parade, qui ressemblent beaucoup à ces jolis godelureaux de votre second Empire, que nous avons vus à Metz et à Sedan. Ils ne travaillent pas et ne s'occupent que de leurs plaisirs: le jeu, les femmes, et même les hommes... Vous ne pouvez imaginer la corruption qui règne parmi eux... De temps en temps, on voit disparaître brusquement un lieutenant promis au plus bel avenir, un général fort bien en cour, un courtisan de marque, un ministre qui paraissait solide... Ce n'est pas la femme... presque jamais la femme qu'il faut chercher... Quant au haut commandement, il est médiocre, pour ne pas dire détestable. Il est aux mains de généraux de cour, gorgés d'honneurs et d'argent, que les pires intrigues, les plus sales marchandages, les plus laides débauches ont amenés à la fortune... Et encore, ces généraux, ce n'est rien... Songez à cette chose affolante: Guillaume, en cas de guerre, ne laissant à personne le soin de commander ses armées... Car il a aussi des plans de guerre, comme il a des plans de statues, de tableaux, d'opéras, des plans de tout...

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