OCTAVE MIRBEAU (continued 5)
Reading edition
—Une gnosticratie qui mènera, sans doute, enfin, la pensée au nihilisme parfait de l'indifférence absolue, où les arrière-neveux de nos arrière-neveux... Mais c'est évident... Pour moi, j'aurai tout compris...
Il me sourit:
—Ou j'aurai cru que j'ai tout compris.
Il éclata de rire.
—C'est tout à fait la même chose...
Ce n'est pas sans inquiétude que je le vis se lever, crier:
—Qui donc aurait raison contre moi?... Je récuse tous les juges... tous... même le plus vieux juif... là-haut...
Son index se tendait vers le plafond.
—Même le plus vieux juif... je lui défends d'avoir raison contre moi... Lui?
Il haussa les épaules, avec l'expression du plus complet dédain...
—Voyons!... il pouvait continuer à penser, à rêver le monde, pendant l'éternité des éternités... Et il l'a créé?... L'imbécile!... Et il l'a créé tel qu'il est encore?... Et pour la misère de quelques milliards de siècles?... Inimaginable!... Et qu'est-ce qu'il a, maintenant, avec cet univers sur les bras?... Rien... plus rien... plus rien... C'est bien fait...!
Il donna un grand coup de poing sur la table, et le garçon, réveillé en sursaut, accourut:
—Du thé!... commanda mon ami Weil-Sée, subitement radouci...
Mes compagnons avaient à voir des amis, établis dans une propriété des environs. J'en profitai pour passer quelques jours avec mon ami Weil-Sée. Il tenait absolument à me montrer Rotterdam, à m'en expliquer le mécanisme jusque dans ses rouages les plus intimes... Il arriva, naturellement, que Weil-Sée me mena partout, sauf à Rotterdam... Il trouvait que, pour n'avoir pas vu assez de ciels et d'eaux de Hollande, je n'avais pas vu la Hollande, et que, n'ayant pas vu la Hollande, je ne pouvais rien comprendre à Rotterdam... En bac, en bateau, en voiture, en chemin de fer, il me promena sur tous les bras de la Meuse, sur tous les canaux qui mènent de la Meuse au Rhin, sur tous les bras du Rhin et sur la mer, entre le ciel et l'eau, et ce fut surtout, hélas! sur des ponts... J'ai passé des journées sans voir le ciel, sans oser regarder les eaux, sur tous les ponts des routes, des villes, et sur ceux qui osent chevaucher la mer... De Rotterdam, nous n'avons vu que l'immense pont qui enjambe la ville, on dirait, dans toute sa largeur.
De ces quelques jours, il ne me reste que d'intolérables sensations de vertige. Le vertige, en Hollande? Eh bien, oui! Ai-je rêvé? Rêve-je encore?
Je me demande aujourd'hui si ce n'était point la seule présence de Weil-Sée, sa voix lointaine, ses gestes saccadés, ses grimaces extra-humaines, l'immensité de ses illusions, qui amplifiaient ainsi, déformaient ainsi, les choses autour de lui... Je crois, en vérité, je crois qu'il avait cette puissance extraordinaire de communiquer son malaise, sa peine, son vertige, sa torture, à la matière la plus inerte... À son contact, la nature elle-même s'affolait...
Là, le col tendu vers des viaducs de chemins de fer, nous voyions des wagons filer si haut, au-dessus de nos têtes, qu'il fallait deviner leur vacarme qui s'enfuyait... Ailleurs, nous dominions—le cœur m'en tourne—des trains de bateaux qui paraissaient des barques, des barques qui paraissaient des mouches... Et je fermais les yeux... Ici, c'était l'effroi que le bachot où nous dansions, une catastrophe d'arches et de piliers rompus l'anéantit; là, l'angoisse que ne cédât le tablier de métal, dont les courbes semblaient des rebondissements de palets sur l'eau, ce tablier si fragile, qu'il s'agitait au vent, et résonnait, en tous ses assemblages, sous notre poids... Je me souviens de ponts, où j'eusse donné des millions d'hectares de ciel de Hollande pour un bon kilomètre solide de grand'route de Beauce. Et pour ajouter à l'horreur de cette impression, les coups de sifflet éclataient, au-dessus de nous, comme l'annonce d'un malheur, et l'on entendait, en dessous, alterner et se répondre des lamentations de sirènes. Je voulais me persuader que je résistais aux forces qui tiraient mes entrailles, mon cœur, comme avec des cordes, chatouillaient mes chevilles, irritaient la moelle de mes tibias, et un frisson me parcourait à sentir que je «ne pesais plus»... Un dégoût de vivre, pire que la peur de mourir, me tenait suspendu en l'air... Non, en vérité, je ne pesais plus... Quand sur les remblais, les digues, et puis à rouler sur la brique ferme, j'avais repris, peu à peu, mon poids et ma raison, je goûtais comme le délice d'une convalescence, à suivre les enroulements de nuages, au ciel, à plonger mes yeux dans la transparence des eaux, au ras du sol... Et du vertige, je parlais légèrement, ainsi qu'on médit d'un ami...
—J'envie, me disait mon ami Weil-Sée, ceux qui ignorent le vertige, mais je les plains aussi... Quelle idée peuvent-ils avoir de l'enfer et comment pensent-ils qu'on ait pu l'imaginer?
Cette idée le fit longuement ricaner... Puis, il continua:
—Il est certain que la damnation, c'est d'être, éternellement, les talons cherchant une paroi qui fuit, au point de se sentir invinciblement attiré... de se sentir tomber dans un gouffre, dont on sait qu'on n'atteindra jamais le fond.
À mon tour, j'évoquais le vertige, à bord d'un ballon captif dont la nacelle résiste à la corde et au vent, et se couche; sur les falaises des côtes bretonnes qu'on sent glisser sous ses semelles, quand on se penche vers la mer; sur un balcon où l'on est monté, en riant, et dont le parapet est trop bas de cinq centimètres; sur les échelles des échafaudages dont on tient les montants embrassés une éternité, et dont il m'est arrivé de mordre... oui... de mordre, à m'en casser les dents, les barreaux.
—Mon cher Weil-Sée, un jour, au Mont-Vallier, j'avais eu la folie de suivre un ami sur un sentier qu'au bout de dix minutes je sentis—je n'aurais pas baissé les yeux pour un empire—se rétrécir jusqu'à devenir plus étroit que mes semelles... Je m'arrêtai enfin et mis bien une demi-heure—comme un petit équilibriste japonais au sommet d'une pyramide de tonneaux—à me retourner, et le double de temps à me coucher ventre contre terre. Mon ami, mon bourreau avait le courage de se moquer de moi... Je n'avais pas, moi, seulement la force de souhaiter sa mort... Et, à plat ventre, déchirant ma joue collée à la montagne, pour ne pas apercevoir le précipice, j'ai mis le temps d'une autre vie à refaire le chemin parcouru...
—Ce n'est rien... dit Weil-Sée, en montrant ses dents noires... le Mont-Vallier, ce n'est rien... Vous n'avez pas suivi, comme moi, les torrents des Alpes, à flanc de montagne, le long de parois qui semblent de marbre poli ou de boue schisteuse, dans des gouffres au profond desquels le ciel ne paraît plus qu'un tout petit ruisseau bleu... Voilà le vertige...
Et il poursuivit, après un instant de silence, ricanant:
—C'est parce que je sais ce que c'est que le vertige... que je comprends quel tremblement dut agiter le pauvre Jésus aux jointures des genoux et du bassin, quand Satan l'a tenté.
Les juifs sont très préoccupés de Jésus... Weil-Sée aimait à en parler; il en parlait à propos de tout... Au fond, il était fier d'avoir un Dieu dans sa famille. Il reprit.
—Le Malin—c'est bien le sobriquet qu'il mérite—avait mené Jésus sur la montagne, et, sous prétexte de lui offrir le monde, c'est un gouffre qu'il lui montrait... Or, ce qu'il y eut de divin dans le refus, ce n'est pas d'avoir refusé l'offre dérisoire d'un monde—quel monde, qui déjà ne lui appartienne, peut-on offrir à un Jésus ou à un Spinoza?—Non... le divin... écoutez-moi... c'est d'avoir, sur la montagne, au bord du gouffre, refusé du bras tentateur, l'appui...
Il prit un air dégagé—nous étions, en ce moment, sur la terre ferme—et il ajouta le plus gaiement du monde:
—Pour moi... je suis persuadé que je n'irai pas en enfer... Oh! ce n'est point que je croie tellement à l'enfer... Ce n'est pas non plus que j'aie une telle confiance dans la vertu de mes actions... ni dans la justice de ce Dieu qui, après avoir créé le monde, en six jours, à la diable, a fait annoncer partout—forfanterie!—qu'il le jugerait en un seul, comme on expédie les petits délits de police, au début des audiences correctionnelles... Du moins, Dieu sait-il très bien qu'ayant connu toutes les sortes de vertige, ce vertige infernal ne pourrait plus avoir de nouveauté pour moi, et, par conséquent, ne me serait pas un supplice... Alors?... À quoi bon?... Ah! ah! ah!...
Et sans autre transition, il me parla de la Réforme dans les Pays-Bas, de la Réforme en Allemagne, de la Réforme en soi, et du rôle qu'y jouèrent les Iconoclastes, secte admirable, qu'il regrettait chaque fois qu'il visitait une exposition de peintures.
C'est pour avoir trop écouté mon ami Weil-Sée que je n'ai rien vu du port de Rotterdam. Pourtant, je m'étais bien promis de le visiter longuement, et Weil-Sée m'avait bien promis de me l'expliquer de même. Tout ce que j'en sais, tout ce que, sans doute, j'en saurai jamais, c'est «qu'on y voit circuler les produits des colonies du monde entier». Puissance d'évocation qu'ont toujours eue certaines phrases qu'il prononce!...Tous les autres ports que j'ai vus, depuis, me paraissent petits, étroits, inanimés. Le seul port qui puisse m'impressionner désormais, c'est ce port de Rotterdam, que je n'ai pas vu, que je n'ai pas besoin de voir, que je ne verrai ni n'oserai aller voir jamais, ce port de Rotterdam, dont je sais seulement, dont Weil-Sée m'a dit brièvement, en passant: «que les produits des colonies du monde entier y circulent»...
Il y a des hommes ainsi faits, que je n'ai pas la force de leur résister, que l'idée même ne m'en viendrait pas... Mon ami Weil-Sée est de ceux-là. Qu'on rie, si l'on veut, de mon esclavage; c'est pour moi le seul aspect du bonheur. Mais c'est trop peu dire que je ne résiste pas à ceux qui me plaisent; je ne sais, non plus, leur parler, ni parler devant eux... C'est pourquoi, peut-être, aucun personnage ne m'émeut autant que Cordélia. Seulement j'admire que cette malheureuse fille puisse en dire autant qu'elle en dit... Il est vrai que c'est du théâtre.
Qu'un homme, au contraire, m'impatiente, ou qu'une femme prétentieuse et littéraire commence de disposer ses phrases, je me sens pris aussitôt d'une envie furieuse de les contredire, et même de les injurier. Ils peuvent soutenir les opinions qui me sont le plus chères, je m'aperçois aussitôt que ce ne sont plus les miennes, et mes convictions les plus ardentes, dans leur bouche, je les déteste. Je ne me contredis pas; je les contredis. Je ne leur mens pas; je m'évertue à les faire mentir... Je me sens en joie, en verve. Si je pouvais avoir de la haine, vraiment de la haine, je crois bien que j'aurais—pauvre de moi!—du génie... Au lieu qu'un sourire, qui me séduit, ne m'inspire pas un mot... et mes yeux—que des yeux ennemis font étinceler—se baissent devant un regard, dont ils aiment la lucidité ou la douceur... Alors, je demeure silencieux... je me sens stupide. C'est ma façon de m'abandonner. L'être qui me plaît parle pour lui et pour moi. Quoi qu'il dise... peu importe que je n'aie jamais pensé comme lui... je suis heureux. Et, à me persuader que la bouche amie décide, à l'instant, de ce que je pense et de ce que je suis, je n'ai plus qu'à l'écouter... J'écoute, je ne parle plus... Combien d'attentes j'ai dû décevoir! Combien, souvent, j'ai dû paraître sot!... Ce sont, pourtant, sans aucun doute, les moments où j'ai le mieux compris ce que je pouvais comprendre, et mon silence n'était que l'hébétude de l'intelligence satisfaite...
Mes chers amis... mes charmantes amies... tous mes bien aimés, vous tous qui vous êtes, hélas! détachés de moi, vous surtout dont je me suis détaché, de combien de reniements, de combien de lâchetés, vous êtes responsables... et, je puis bien vous le dire, de combien de larmes! Car, pauvres imbéciles que vous êtes, vous avez toujours ignoré la belle source de tendresses qu'il y avait en moi.
Un soir, mon ami Weil-Sée me mena le long d'un quai désert, dans un club de la ville, où je fus accueilli avec beaucoup de cordialité; du moins, Weil-Sée me l'assura.
Les membres du cercle—armateurs, banquiers, marchands—étaient réunis dans une salle dont le pourtour seul était meublé de banquettes, devant lesquelles, à intervalles réguliers, étaient fixés des guéridons. Tout le milieu restait vide, et les lustres de cuivre se reflétaient dans le miroir du parquet. Les places étaient occupées, d'ailleurs silencieusement, chacune, par un buveur, devant qui se dressait un pot de bière. Au-dessus de chaque buveur, un petit nuage de fumée s'épaississait, tous les petits nuages alimentant la nuée centrale, dont les bords légers s'enroulaient et bleuissaient par-dessus les lumières. Chaque buveur avait, aux dents, une pipe à peu près pareille, un peu longue. Toutes les pipes ne fumaient pas absolument en même temps, mais il y en avait toujours un certain nombre qui quittaient ensemble des bouches en même temps fumantes, ou revenaient en même temps reprendre, entre les dents, la place un instant occupée par le pot de bière... À de certains moments, des chocs de grès sur le marbre, des claquements de lèvres, des crachats, des remuements de pieds, des quintes de toux, cédaient à la parole gutturale de l'un ou de l'autre des membres du cercle, qu'on écoutait assez longuement, jusqu'à ce que ses derniers mots arrivassent â se fondre dans un tutti de rires. Et Weil-Sée allait, de l'un à l'autre, souple, insinuant, avec des complaisances, des humilités, des servilités, qui m'attristèrent un peu.
Mes deux voisins m'adressaient, de loin en loin, la parole à voix basse. L'un avait une trogne cuite au vent et au soleil, des tons d'un beau vieux pot de faïence; un épais collier de barbe jaunâtre lui faisait, autour du cou, comme un foulard. L'autre était un tout petit vieillard, occupé surtout à hausser sa petite personne et son menton minuscule au-dessus du bord de la table. Il se redressait à chaque instant, pour éviter, à la fois, que le fourneau de sa pipe ne vînt s'appuyer sur le guéridon, ou ne dépassât son crâne nu, mais duveté... Pour un sourire, il avait toujours la précaution de retirer sa pipe, et son sourire paraissait le sourire édenté d'un tout petit enfant. Il ne faisait pour ainsi dire que sourire... Weil-Sée m'apprit que c'était un des hommes les plus riches, un des spéculateurs les plus hardis, les plus implacables, les plus heureux de la place, celui qui avait ruiné le plus de familles, en Hollande.
La soirée se prolongea de la sorte, sans incidents notables, fastidieusement. J'avais peine à croire que tous les désirs du lucre, toutes les passions de l'argent, se cachassent sous ces faces tranquilles...
Sur le tard, nous vîmes, avec satisfaction, s'avancer, porté par un laquais en livrée, mais moustachu, un plateau étageant une colline pyramidale d'œufs de vanneau.
La colline fut, en un instant, rasée... Des gestes menus et pressés dépouillaient les œufs de leurs coquilles, avec le bruit qu'eussent fait les dents d'un assemblée de rats.
Le plaisir que j'aurais eu à savourer, seul, les blancs opalins, et les jaunes un tantinet boueux, fut gâté par la curiosité muette mais indiscrète avec laquelle le chœur des mangeurs m'observait.
Ce fut, après ce repas d'un seul plat, qu'une longue barbe blanche m'apostropha... C'était un discours. Il était prononcé en français, mais un français mêlé d'expressions qu'avaient dû laisser les armées de Louis XIV, dans le delta de la Meuse et du Rhin... On accueillit aimablement tout ce que je dis en réponse. Mon voisin de droite me serra la main avec émotion; mon voisin de gauche, le petit vieux, sourit. Mais, je ne sus qu'à la sortie, par mon ami Weil-Sée, que j'avais parlé beaucoup trop vite... et que les Hollandais—même les plus familiers avec notre langue—n'avaient absolument rien compris à mes paroles.
—Tant mieux! ajouta-t-il... tant mieux!... Cela arrive souvent... en tout... partout... Mais oui... Les mots que nous comprenons, non plus, ne sont que des signes... Tenez!... ah! ah! c'est très drôle... En Afrique, un jour, je fus invité par une espèce de roi nègre, à une espèce de banquet... Ignorant sa langue et ne voulant pas fatiguer inutilement mon imagination par un toast improvisé, je récitai, avec de beaux gestes... et une voix musicale... une page de Salammbô... Tout simplement... Ce fut un enthousiasme... du délire... Ils pleuraient tous d'émotion, de joie... Ils m'embrassaient. Le roi m'accorda tous les territoires que je lui demandais... et même d'autres que je ne lui demandais pas... Il chanta, il dansa... Voyez-vous, mon cher, quand on comprend, on est triste... et on est méchant.
Jamais, je n'aurais osé m'avouer à moi-même que j'eusse pu regretter mes compagnons, encore moins me lasser de l'éloquence de Weil-Sée, ou du soin qu'il prenait de mon plaisir, cet excellent, ce parfait ami... Cependant quel soupir de soulagement je poussai... quel cri de délivrance, quand la Charron me les ramena! Jamais je ne vis avec plus d'aise nos dames descendre de l'auto, la tête enveloppée du voile, ou traînant, derrière elles, quelque écharpe de tulle, comme une allusion encore à la poussière de la route... J'étais impatient de repartir; j'étais surtout pressé de leur raconter mon ami Weil-Sée, de les émerveiller de ses projets, de ses aperçus, de sa vie vagabonde... Et si le sublime leur en échappait, n'avais-je point—pourquoi ne pas l'avouer?—la ressource de les en faire rire?
Il en est ainsi de nos enthousiasmes, de la plupart de nos amitiés, ainsi des rêves de notre jeunesse. Il en est ainsi de bien des grands hommes, et de bien des chefs-d'œuvre... Il n'en va pas autrement pour les modes qui, hier exaltées, tombent demain dans le ridicule et la caricature.
Les systèmes de philosophie, dans la tête des hommes, et les plumes d'oiseau, sur celle de leurs femmes, ont le même sort...
Ma dernière journée, je la donnai tout entière à mon ami Weil-Sée.
Il fut amer et triste, triste peut-être à penser que, le lendemain matin, je l'aurais quitté, pour combien d'années?
Il me parla en termes vagues, heurtés, douloureux, de toutes les amitiés sans courage qu'il avait dû laisser le long de la route... de l'ironie, de l'égoïsme, chez les meilleures, de la pitié offensante, chez les pires. Et voilà... Il était fatigué de se sentir toujours si seul... fatigué de sentir quelquefois, souvent, qu'il n'était même pas, à soi-même, un «compagnon»... Et quand la vieillesse viendrait tout à fait?...
—Il y a des moments où je ne m'aime plus... je ne m'intéresse plus, des moments où je ne me comprends pas plus qu'on ne me comprend... Je suis peut-être un raté?...
Et il me regarda longuement, anxieusement, attendant une réponse... Je haussai les épaules, pour le rassurer.
Au Musée, où il me mena, il demeura tout à fait silencieux et agacé. Il me laissa admirer, sans aucun commentaire, les deux grands van Gogh, Le Moulin dans le polder, L'Allée, qui ont, déjà, la majesté souriante, la tranquille éternité des vieux chefs-d'œuvre. Pendant que je les considérais et les opposais aux bestiaux ennuyeux de Mauve, Weil-Sée gardait aux lèvres un pli dur, et comme la grimace d'une tristesse qui, non seulement se refusait à parler, mais ne trouvait rien à dire. Un moment, ce pli se tordit tellement au coin de sa bouche, que je crus que le pauvre diable allait fondre en larmes... Je songeai que j'avais été, pour lui, un moment d'exaltation, d'oubli, de répit, dans sa vie, et que, moi parti, il allait peut-être retomber plus profondément dans les affres de la solitude et... qui sait?... de la désespérance.
—Mais non... mais non... me disais-je, pour ne pas trop m'attendrir... Je me trompe... Il est nerveux, ce matin, c'est peut-être le temps... Weil-Sée? Allons donc! Son imagination lui tient lieu de tout... de femme, de famille, d'amis, de fortune, de succès, de bonheur.. Oui... oui... Il est heureux...
Et, tout d'un coup, le secouant joyeusement:
—Ah! mon vieux Weil-Sée!... mon vieux Weil-Sée!
Sans proférer une parole, mon pauvre cher Weil-Sée continua d'aller par les salles, ne voyant rien, ne regardant rien, ni les visiteurs, ni les tableaux, ne voyant et ne regardant que lui-même, je suppose...
Il ne s'arrêta que devant L'Age de pierre, de Rodin; il s'y arrêta de longues minutes... Il s'asseyait auprès, tournait autour, les mains derrière le dos, s'adossait à un mur, clignait de l'œil, et, de temps en temps, avec un sourire préoccupé, venait passer une paume, lentement, doucement, sur la patine du bronze. Il ne me confia aucune impression. J'en avais le cœur serré.
Le soir, tard, je le reconduisis jusque chez lui... Il habitait une petite rue déserte, une petite rue voisine du Jardin Zoologique...
Il avait toujours, sous divers prétextes, évité de me montrer sa chambre. J'imaginai le désordre, la saleté, toutes les choses bizarres qui traînaient là, échantillons de minerais, instruments de mathématiques, cartes, photographies de Cranach et de Rembrandt, épinglées aux murs, et le Cézanne, seul tableau qu'il eût gardé de sa collection, depuis longtemps dispersée, et qui l'accompagnait partout...
Nous étions devant sa porte, et il ne se décidait pas à sonner.
—Voyez-vous... me dit-il, tout à coup... Nous n'arriverons à rien... Nous sommes un siècle perdu... un siècle mort... si les hommes comme vous... mais oui!... Laissez donc la littérature..., ses inutilités... ses frivolités... sa bêtise encrassante... Entrez résolument dans...
Sur le trottoir opposé, près d'un réverbère, dont la lueur courte et tremblotante donnait à la rue comme un aspect de bouge, une femme passait et repassait que Weil-Sée ne voyait point, mais qui me préoccupait... Comment eût-il deviné que notre présence dans cette rue déserte et morne, à une heure si tardive, pût gêner quelqu'un?... Pourtant elle gênait probablement le couple, qu'après deux essais infructueux la promeneuse du trottoir venait de former avec un passant, replet, courtaud, dont je vis luire, dans l'ombre, le chapeau haut de forme.
Weil-Sée continuait:
—Croyez-moi... lancez-vous dans les spéculations supérieures... abordez le vaste champ des futuritions. Le passé est mort... le présent agonise, et demain il sera mort aussi... L'avenir... toujours l'avenir... rien que l'avenir... les hypothèses... les probabilités... ce qu'ils appellent l'irréalisable... à la bonne heure!... Travaillez... Le monde... le monde....
La femme avait entraîné son compagnon dans l'invisible, au fond de la rue.
Et Weil-Sée parlait, parlait... parlait... Mais son verbe n'était plus le même... Il s'enflait bien, un moment, mais pour retomber ensuite, flasque et mou, comme un ballon qui se dégonfle...
Depuis dix minutes, j'entendais des mots énormes s'élever, puis crever, s'évanouir, quand l'homme replet de tout à l'heure revint à passer, mais seul, de l'autre côté de la rue... Il marchait vite, la figure cachée dans le col relevé de son pardessus... Un reflet sur le devant, puis un reflet sur le derrière de son chapeau... et il disparut sans avoir, une seule fois, tourné la tête...
—La gnosticratie... mon cher... savez-vous bien que cette gnosticratie...
Ce fut alors que passa, en face de nous, toujours sous le même bec de gaz, l'active promeneuse qui sa dandinait... Elle ne se doutait pas que nous décidions, en ce moment, du sort de l'humanité... En pleine lumière, je la vis seulement essuyer ses doigts avec son mouchoir... Et puis, peu à peu, tout doucement, elle fut absorbée par la nuit...
Canaux d'Amsterdam.
Je ne vous dirai pas qu'Amsterdam est la Venise du Nord. D'abord, parce que j'ai naturellement horreur de ces façons de parler, et puis, parce que je n'en sais rien, n'étant jamais allé à Venise.
—Comment, monsieur?... me dit un jour une dame offensée par cette cynique déclaration... Est-ce possible?
Et, déçue, toute triste, languissante, elle ajouta:
—Vous n'avez donc jamais aimé?
—Pas à Venise... non, madame... pas à Venise...
—Ah! monsieur... je vous plains... On n'aime bien qu'à Venise...
Me plaignit-elle?... Je crois plutôt qu'elle me méprisa...
Dois-je dire-c'est peut-être le moment—que je me gondolais?
Ce sont des raisons de cet ordre-là qui m'ont toujours empêché d'aller à Venise.
Manet, en haine de l'école de 1830, ne consentit jamais à mettre les pieds dans la forêt de Fontainebleau. Rien que le nom de Barbizon, de Marlotte, lui donnait de furieux accès de rage. Chose à peine croyable, il refusa plusieurs fois l'invitation de Mallarmé de l'aller voir au pont de Valvins. Mais il alla à Venise. Non seulement, il y alla; il y peignit. Moi, si je n'ai jamais été à Venise où, pourtant, j'aurais aimé rendre visite à Titien et au Tintoret, chez eux, j'en accuse, en plus des conversations dans le genre de celle que je viens de rapporter, toute une iconographie crapuleuse et une non moins crapuleuse bibliothèque musicale et poétique. Peut-être n'y avait-il qu'un moyen de me laver de ces propos, de toutes ces mélodies, et de tant de motifs pour journaux mondains, illustrés par M. Pierre Laffite et Cie, c'était d'aller à Venise. Mais chaque fois que je suis arrivé à en prendre la résolution, j'ai eu tellement peur de ne rencontrer, sur la lagune, que des amants du répertoire de M. Donnay, ou des paysages de M. Ziem, ou des ritournelles de M. Gounod, que j'ai toujours préféré retourner, une fois de plus, sur le Dam.
Quand on ne les connaît pas bien, et si l'on n'a point le sens aigu des variétés et des différences, tous les quais et tous les canaux d'Amsterdam se ressemblent.
—C'est effrayamment monotone... s'écrie la dame citée plus haut.
Or, je suis allé assez souvent à Amsterdam, pour comprendre, à ma très grande joie, que rien n'est plus divers, et plus bougeant qu'Amsterdam; que, non seulement aucun reflet des maisons dans ses canaux pareils, mais qu'aucune de ses maisons pareilles ne se ressemblent. Chaque portion de canal est un paysage différent de murs, de pignons, de chalands, de fenêtres fleuries; chaque maison a son visage propre, sa structure individuelle, selon le degré d'affaissement des pilotis qui la soutiennent... Et, surtout, c'est un autre paysage de ciel, dont on dirait que les Hollandais ont mis, chaque fois, sous verre, la patine prodigieuse.
Au bord des canaux d'Amsterdam, et sur leurs ponts, depuis que je m'attarde à imaginer le tain de vase profonde de ces miroirs qui meurent, je sens que monte jusqu'à moi une odeur qui devient, chaque année, plus forte et plus fétide. À mon dernier voyage, en plein été, c'était, le soir, une puanteur dont le souvenir ma poursuit.
Je sais le pouvoir de l'imagination sur les sens, sur les nerfs. C'est à ce dernier voyage que j'ai appris cette chose effrayante: on n'avait pas curé les canaux d'Amsterdam, depuis trois cents ans. Et, rien que de l'avoir appris, il me sembla, tout à coup, qu'une épouvantable odeur me faisait tourner le cœur, et je grelottai la fièvre, durant huit jours, dans ma chambre d'hôtel d'où je voyais passer, sur le canal, les noirs chalands, flotter au-dessus des eaux, au ras des eaux du canal, de longues images grimaçantes, de longs spectres verts.
La dame de la mer trouve l'eau lourde dans les fjords... Si elle était venue à Amsterdam, qu'eût-elle dit de l'eau des canaux? Elle est de plomb... Une sorte de graisse purulente, une sorte de mucus qu'elle a sécrété, mousse, tournoie, ondoie à sa surface.
L'eau encore, même l'eau boueuse, on peut l'agiter; les coques des chalands la font sans cesse mouvoir, la décapent pour un instant; les courants de mer qu'on arrive à y précipiter la renouvellent un peu, la rafraîchissent... Mais la vase? Mais ces vases séculaires, ces lents et continuels déversements d'égouts, ces dépôts de tant de millions de vies humaines qui se stratifient au fond?... Comment s'en débarrasser? Déjà, les miasmes traversent les boues et l'eau, envoient crever à la surface leurs bulles d'infection. Qu'on remue ce lit profond de pourritures, où le moindre caillou qui tombe délivre les fièvres captives, qu'on le drague, qu'on l'expose à l'air, et c'est la ville, c'est le pays entier, ce sont les pays voisins, c'est toute l'Europe empoisonnée... C'est la peste, le choléra, ce sont peut-être des fièvres inconnues, c'est la mort sur le monde!
Les Hollandais ont tout prévu, sauf cela. Ils se croient à l'abri de toutes surprises derrière leurs remparts d'eau. Ils n'ont qu'à rompre une digue pour noyer d'un seul coup leurs envahisseurs. Mais que l'eau découvre son lit de bourbes, et c'est fini d'eux. L'eau se venge d'avoir été domptée, immobilisée, écrasée entre des murs de pierre. Elle est faite pour courir, s'épandre et chanter sur les cailloux d'or. Chaque fois qu'elle croupit quelque part, elle devient mortelle... On a beau faire, il y a toujours un moment où la nature secoue formidablement le joug de l'homme...
Habituons-nous aussi à cette idée que notre sort, même le sort de l'homme de génie qui emporte la pensée au delà des horizons sensibles, veut que ses excréments, veut que ses organes vitaux soient une infection et une honte. La légende qui nous raconte que les cadavres des saints embaumaient est digne de l'Immaculée-Conception. Inventions misérables! Tous les cadavres puent; tous les corps humains puent.
Lecteur, le divin Platon allait chaque jour à la selle, ignoblement, comme il faut qu'y aille, chaque jour, ta bien-aimée. Si elle n'y va pas, le cher cœur, elle ne t'aimera plus... Constipé, le divin Platon devient aussitôt une brute quinteuse et stupide. L'intestin commande au cerveau... Quant à cette putréfaction que les villes font sous elles, elle menace toutes las agglomérations, à la façon, songes-y bien, dont les ordures sociales et les reliefs du plaisir des riches menacent les sociétés d'une fermentation inapaisable de la misère.
Ici, cette pourriture demeure, pullule dans les rues, sous une lame d'eau qu'elle refoule et amincit, chaque jour, chaque heure, davantage. Plus on tarde d'y remédier, plus le danger grandit. Mais quoi faire?... On est impuissant. Des commissions s'assemblent et travaillent, des rapports s'ajoutent à des rapports, les projets chimériques s'empilent sur les projets irréalisables; les parlements légifèrent. Duquel, entre ces systèmes, de laquelle, entre ces utopies proposées, viendra donc le salut?... On ne sait pas... Ce qu'on sait, c'est que les ouvriers de la redoutable entreprise périront tous, comme périrent tous les soldats qui, au début de la colonisation, remuèrent les terres homicides de la Guyane.
En attendant, Amsterdam s'épanouit au soleil du printemps. Les tons délicats de ses rues jouent avec les eaux noires des canaux, avec les ciels rares qui achèvent son délice. Ses habitants prospèrent; ils donnent l'exemple de l'activité et de l'emploi judicieux des richesses; ils demandent à une centaine de sectes religieuses de leur enseigner la voie qui conduit le plus sûrement à Dieu... Ils cultivent les tulipes, les narcisses, et les beaux lis de l'Extrême-Orient, taillent le diamant, spéculent sur les marchandises lointaines, entassent l'or, rêvent d'un plus immense polder, pour remplacer le Zuyderzée desséché... Et, minute à minute, les vases mortelles se déposent, se superposent les unes aux autres, s'accumulent...
Et quand elles affleureront à la surface?...
Foire aux fromages.
À l'entrée du bourg de Purmerend, sur une riante, grouillante petite place, au bord du canal, nous sommes arrêtés par les apprêts d'une foire aux fromages... Une longue file de chalands, pleins de ces boules rouges ou violacées qu'on appelle des têtes de nègres, s'amarrent le long des quais, oh, de place en place, avec cette cargaison, l'on construit de petits monticules, semblables à ces pyramides de boulets louis-quatorziens que nous voyons encore dans les arsenaux maritimes. C'est assez étrange, et très gai de couleur. La lumière du matin fait vibrer les feuillages, joyeusement. L'air, où circule une odeur aigrelette, est d'une grande transparence. Les contours des objets, des fromages, comme des visages, des maisons vernies, des arbres, des bateaux, ont la même netteté, la même sécheresse jolie...
De ces bateaux, qu'on dirait remplis de joujoux neufs, les débardeurs lancent, comme on jongle, les sphères colorées à des gars, à des filles qui, toujours jonglant, les relancent, les unes à des marchands qui en dressent des tas devant leurs tentes, les autres à des voituriers qui en remplissent, jusqu'au bord, leurs voitures.
Des paysannes,—presque toutes ont les tempes ornées de coquilles d'or, ou portent le casque doré sous le bonnet de dentelles,—des paysans, en pantalons courts, en sabots clairs, ont, en se renvoyant ces ballons ronds et rouges, des figures rondes et rouges, si bien que, parfois, nous pourrions croire qu'ils jouent à la balla, avec leurs propres têtes, et que nous assistons au dernier acte d'une opérette féerique, ou encore à un ballet de jongleurs au bord de l'eau.
La 628-E8 dut manœuvrer avec précaution entre ces obstacles et ces jeux. Heureusement, nous étonnions la foule, au moins autant qu'elle nous amusait. Elle ne se livra à aucune démonstration. Même, tout à coup, à la suite d'une légère détonation du carburateur, sur les bateaux, sur les tas, dans les voitures, à bout de bras, et, je crois bien, en l'air, un millier de sphères colorées s'immobilisèrent...
Sur un coup de frein, la circonférence d'une roue se fit un instant tangente à celle d'un de ces ballons qui avait roulé jusqu'à nous... La seconde d'après, un bond du moteur détruisait ce concept géométrique, dont il ne resta plus sur le sol qu'un peu de pâte rouge, aplatie.
Et, de loin, en nous retournant, nous vîmes toutes les balles et, je crois bien, toutes les têtes aussi, reprendre, à la fois leur vol et leurs paraboles...
«Fromages, mirages...» dirait Jean Dolent.
La porte entrebâillée.
Depuis le début de notre voyage,—aveu pénible pour un Français,—il ne nous est arrivé aucune aventure dans un hôtel, j'entends, aucune aventure galante. Gérald B... celui, de nous, qui a le plus voyagé, et qui, d'ailleurs, est Anglais, prétend que, dans les hôtels, il n'arrive jamais rien.
—Je vous assure, répète-t-il... rien... rien... jamais rien... sauf, bien entendu, ce qui peut arriver à chacun sur un trottoir ou dans un cabaret de nuit... Les Allemandes, les Anglaises qui voyagent seules, lorsque le roman sentimental ou la bouteille de gin, le souvenir d'un opéra, d'un officier, ou tout simplement d'un commis de magasin, agite leur imagination, et qu'elles ont besoin d'aide, sonnent le garçon d'étage... Considérez-vous comme une aventure l'offre de la servante de l'hôtel, dans les petites villes de Serbie, de Roumanie?...
—Alors, en Serbie?
—Oui... en Bulgarie, en Hongrie aussi... Mais cela fait partie de leur service, comme le cirage des chaussures incombe au conducteur du sleeping... Un trait... je me rappelle un seul trait qui vaille d'être rapporté... Et encore!... C'était en Transylvanie, au pays de l'or. Nous étions, en été, au petit jour, après une nuit passée en wagon, et avant de repartir en voiture, descendus dans un hôtel, pour y refaire un peu notre toilette... Deux filles nous servaient... L'une, geignant, suppliait en mauvais allemand, qu'on acceptât ses offres, criait qu'elle était pauvre, qu'elle n'avait vraiment rien... Pour nous prouver, sans doute, son dénuement, tout à coup elle souleva crânement le cache-misère dont, en hâte, à notre arrivée, au saut du lit, elle s'était enveloppée, toute nue... Sa hardiesse ne manquait pas de grâce... Elle était grande, bien faite... de belles lignes... un joli grain de peau... Mais nous étions trop nombreux... Je lui en fis la remarque: «Qu'est-ce que ça fait?... répondit-elle. Tous... tous... tous... Je suis si pauvre!» Pendant ce temps-là, l'autre ne disait rien, souriait en continuant son ouvrage. À peine débarbouillés, mal brossés... nous prenions la fuite... Je n'ai jamais eu d'autre aventure...
Pourtant, un soir, à La Haye, après dîner, Gérald B..., qui, pendant le repas, avait paru rêveur, préoccupé, nous avoua, à peine les dames parties, qu'il s'était trompé, et qu'il pouvait arriver, qu'il arrivait parfois des aventures, à un voyageur, dans les hôtels... Il avait des scrupules à parler, mais nous l'aidâmes à trouver de quoi les apaiser...
—Eh bien, voilà! C'est assez drôle, du reste...
Il était rentré à l'hôtel, vers cinq heures. En voulant ouvrir la porte de sa chambre, il s'étonna qu'elle fût entrebâillée. Et, la porte poussée, il s'étonna bien davantage, en voyant, devant l'armoire à glace, une chemise lentement se hisser, se plisser sur une croupe féminine, découvrir le rein, les omoplates et, à la fin, s'élever, avec précaution, sans en déranger l'ordonnance blonde, au-dessus des ondulations de la coiffure. Rien de plus rouge que le visage de la dame, sans chemise quand elle s'était, tout à coup, instinctivement, retournée, au léger grincement de la porte.
—Monsieur!... Oh! Me... Monsieur! cria-t-elle, pas trop haut cependant, et sans trop de colère, tandis que ses doigts s'embarrassaient et embarrassaient leurs bagues dans les dentelles...
Ce qui était vraiment le plus délicieux à regarder, c'est que, au plus fort de son trouble, elle ne parvenait pas à vêtir seulement, de ce nuage de batiste qui s'enroulait à son bras, ses seins nus... Tout le corps était d'une blancheur dorée, éblouissante, sauf la taille où le corset avait mis, en la serrant, comme des morsures et des pinçons, et les jambes où la peau transparaissait, par les fines mailles de deux bas de soie noire à jour...
Notre ami avait refermé, verrouillé la porte.
—Monsieur!... Oh! Me... Monsieur!...
Sans répondre à la voix qui tremblait—tremblait-elle elle vraiment?—il se rapprocha, à pas de loup, de la glace, qui, loin d'offrir un voile à la pudeur de la dame, ne la dévêtait que davantage...
—Me... Monsieur!... Non... non... Soyez gentil. Non... je... je... Allez-vous-en... je... vous supplie!
Des bras suppliants sont débiles. Les bras de notre ami l'avaient prise, enserrée, l'entraînaient vers le lit, tout couvert de robes, de corsages, de gants, de chiffons, de lingeries parfumées que, l'un après l'autre, il envoyait promener à travers la chambre, sans un mot... Et la dame ne pouvait crier, mais à peine, et de plus en plus bas, que:
—Me... Monsieur!... Ah!... Ah!... Me... Me...
Puis, il sentit qu'une étreinte répondait à ses étreintes, que des caresses répondaient à ses caresses... Et la voix, peu à peu voilée, et puis rauque, enfin haletante et pâmée, balbutiait:
—Ah! mon chéri!... mon chéri!
Gérald en riait encore quand il eut regagné sa chambre, voisine de celle de la dame, et y fut tombé dans un fauteuil, où il s'endormit jusqu'au dîner.
Son récit terminé, il nous dit:
—Je comprends que je mes sois trompé de chambre... Mais, elle?... Pourquoi la sienne, juste à ce moment pathétique, était-elle entrebâillée?...
Nous allions nous livrer gaiement à diverses hypothèses, quand nous vîmes Gérald tout à coup rougir... ah! rougir comme avait dû rougir la dame en chemise, ou plutôt sans chemise. Mais il ne rougissait pas seul. Un couple pénétrait dans le restaurant, où nous nous étions attardés à fumer. Une femme, d'à peine vingt-cinq ans, blonde, les joues en feu, toute scintillante de jais, et ramenant, par contenance, la gaze verte qui se gonflait à son épaule, s'avançait, incertaine, hésitante. Un homme énorme, beaucoup plus âgé, très haut de taille, gros, gras, glabre, l'air malsain, l'air bourru, l'air fourbe aussi, la suivait, ouvrant de grands pas, et se dandinant ridiculement, sur des hanches trop fortes de vieille femme... Un oeillet, d'un pourpre noir, s'empâtait à la boutonnière de son smoking...
—Avancez donc, ma chère! fit-il en russe, d'une voix dure.
La table voisine de la nôtre portait une corbeille de roses rouges, et un maître d'hôtel s'empressait auprès des arrivants pour les y conduire. La dame, visiblement, répugnait à aller jusque-là... Elle tournait la tête vers l'autre bout de la salle, où, par une baie ouverte, l'on apercevait une sorte de petit jardin de palmiers, illuminé de girandoles; un jet d'eau sortait d'un amas de petites roches en carton, que tapissaient des fougères stérilisées.
—Non, ce n'est pas la peine... fit encore le mari... Il y a un courant d'air... avancez donc...
Ce fut lui qui insista encore pour qu'elle s'assît à la place qui, justement, nous faisait face... Un mot bref, détaché d'une voix coupante, obligea le colosse à se taire, à courber sa tête teinte... Il s'effaça, en laissant, enfin, sa femme, prendre l'autre chaise et nous dérober sa rougeur...
Dans ces circonstances-là, je m'intéresse surtout aux maris; et c'est le meilleur moyen que j'aie de trouver des excuses à leurs femmes. Dans la face énorme et molle de celui-ci, le menton saillait. Il était sinon absolument sourd, du moins très dur d'oreille, ce qui le forçait à pencher souvent, vers sa compagne, le masque rasé, plaqué de deux bandeaux trop noirs, et dont un monocle détruisait seul la ressemblance avec celui d'un cocher de maison cossue. Ses gros doigts, courts et boullus, très blancs, étaient gainés de bagues, où des feux étincelaient. En parcourant le menu, il haussait les épaules, parlait fort, maugréait, semblait mâcher ses mots comme de la viande trop dure.
D'elle, qui nous tournait le dos, je remarquais seulement, sous les cheveux ondulés qui la couronnaient comme d'une tiare légère, une rigole qui se creusait à partir de la nuque, détail que Gérald, tout à l'heure, dans l'intime description de son inconnue, nous avait donné.
Notre ami, très gêné, fit observer tout à coup, à voix basse, combien nos cigares faisaient de fumée... Il y avait, dans ses paroles, une insistance suppliante. De temps en temps, le gros monsieur, sans nous regarder, mais avec ostentation, agitait l'air du plat de ses mains gantées d'or et de pierreries, et soufflait bruyamment:
—Pfouou!... Pfouou!...
Ah! s'il n'y avait eu que le gros monsieur!... Nous nous levâmes, sans plus parler... Les autres défilèrent avant moi, devant la table aux roses... Pas un, je l'avoue à notre honte, n'eut le bon goût ni la force de résister au désir de retourner la tête. Et moi, plus goujat que tous, sans même me donner l'excuse de la liberté du voyage, bravant les regards de la dame et le monocle furieux du mari, je me retournai aussi, brusquement, m'arrêtai quelques secondes, sous prétexte d'épousseter le revers de mon smoking, où un peu de cendre de cigare était tombé, et je vis, avec une sorte de joie jalouse et basse, le joli visage blond s'empourprer... Tout au plus ne cédai-je pas à la tentation de dire, en passant:
—Me... Monsieur...
Dehors, je complimentai Gérald, qui avait retrouvé toute son assurance. Après nous avoir traités de «cochons», pour la forme, il nous avoua:
—C'est curieux... Vous savez que, si elle n'avait pas rougi en me voyant dans la salle... je crois, ma parole, que je ne l'eusse pas reconnue!... Dame, habillée, n'est-ce pas?... Mais qu'est-ce que ça peut bien être que ces types-là?... Il faudra que je le demande au portier...
Hymne à la paix et à La Haye.
Je comprends qu'on ait choisi la Hollande et, dans la Hollande, La Haye, pour y installer ce tribunal arbitral qui, un jour, en dépit des plaisanteries et des dénégations pessimistes, se substituera au bon plaisir des Empereurs, des Rois, des Parlements, pour connaître des querelles internationales, leur trouver des solutions qui ne seront plus des massacres, et, enfin, établir la paix, je ne dis pas entre les hommes, mais entre les peuples.
Il est certain que la Hollande et, parmi toutes les villes de Hollande, que La Haye, possèdent un charme, une vertu—pas encore pacifistes, peut-être—mais singulièrement pacifiants. On peut y rêver de choses merveilleuses, on peut y rêver le bonheur universel, comme dans un beau parc, le soir, après dîner...
Cette vertu de la Hollande, ce charme de La Haye, j'en ai subi, bien des fois, les influences sédatives, et d'autres, comme moi, qui étaient plus agités, plus malades que moi, les ont subies également. C'est délicieux. La douceur du sol uni, sa claire et profonde monotonie que rompent et diversifient, à l'infini, l'immense lumière du ciel et les reflets de l'eau confondus, l'absence de tout appareil guerrier, le spectacle d'une vie à la fois active et très calme, d'où tout effort douloureux semble être banni, l'énergie tranquille des visages, le silence des polders et des canaux, tout cela vous prend, vous subjugue, vous conquiert. Jamais rien qui grince et qui menace... Et la terre, si âpre autre part, l'eau, si terrible partout, se font dociles aux mains de l'homme qui leur demande son pain et ses joies.
En bons égoïstes, en sages privilégiés de la fortune, ne cherchez pas trop à briser cette surface riante qui recouvre, peut-être, comme partout, des haines farouches, bien des luttes fratricides, une fermentation sociale qui, à Amsterdam, à Rotterdam, principalement, s'échauffe et bout dans les bas-fonds de la misère et du travail. Contentez-vous, comme toujours, des apparences qui rassurent, et, comme toujours, faites-en des réalités. Que vous importe, si elles mentent?... Il sera toujours temps de vous réveiller de vos rêves d'autruches.
Que de fois je suis venu ici, déprimé, surmené, les nerfs tendus et vibrants, par conséquent prédisposé à toutes les impulsions mauvaises! Et, après deux jours passés à La Haye, où ce qui reste d'un peu sauvage, d'un peu inquiétant dans le caractère hollandais disparaît, après deux jours de flânerie devant le Vivier, le Palais de Rembrandt, que gardent les cygnes, le Palais de la Petite Reine douloureuse, où ne veille aucun soldat, après deux jours de promenades, le long de ces jolies rues, de ces jolis jardins, si joliment fleuris, à travers cette belle campagne verte qui s'étale autour de la ville, comme un doux et somptueux tapis, voici que s'opère en moi la détente miraculeuse... Tout s'apaise, âme, muscles, nerfs et cerveau. Je suis heureux de vivre, sans hâtes fébriles, sans désirs brusques et sursautants. Avec une tranquillité complète, je jouis de toute cette mélancolie qui m'entoure et me pénètre, non point la mélancolie amère comme le fiel où elle alla chercher son nom, mais cette mélancolie rayonnante que, jeune, j'ai tant de fois connue aux approches de l'amour, et que donnent aussi les quelques instants de parfait bonheur, dont tout homme, même le plus dénué, garde en soi, au fond de soi, sans savoir d'où il est venu, le souvenir miséricordieux et lointain: peut-être un paysage entrevu, le soir après une journée de marche fatigante; peut-être le regard d'espoir d'un malade aimé, peut-être moins encore...
Comment ne pas croire à l'amour, à la fraternité de l'avenir, quand, sur toutes les routes, sur toutes les digues, de La Haye à Haarlem, vous ne rencontrez que des visages heureux, que des chapeaux, des corsages, des mains, des bicyclettes, des voitures, fleuris de tulipes, de narcisses et de jacinthes; que des sentiers d'eau argentée où, entre des rives rouges, des rives pourprées, des rives d'or, les barques glissent silencieusement, chargées de leurs moissons rouges, de leurs moissons pourprées, de leurs moissons d'or?... Un jour, nous avons croisé un petit détachement de fantassins... Ils chantaient, avec des accords délicieux, des chansons idylliques, des sortes de lieds d'amour... Et des tulipes, comme dans les vases de la maison, trempaient leurs tiges au goulot du canon des fusils.
La paix rayonne tellement partout, elle habite si bien ces demeures lustrées et souriantes, qui s'espacent dans les verdures de ce continuel jardin qu'est la Hollande... et je la sens si forte en moi, que je ne veux même pas me demander à qui appartiennent toute cette abondance et toute cette richesse du sol, de l'eau et de la mer, dont la Hollande regorge... Et je ne veux pas savoir, non plus, ce que cache, à Amsterdam, par exemple, cette Bourse toute rouge, dont les murs hauts, les créneaux, les meurtrières évoquent les citadelles de guerre, et les châteaux de rapines d'autrefois.
Nous avons revu le mari de la dame à la chemise... Interrogé par Gérald, le portier nous apprend qu'il s'appelle le comte K..., qu'il est Russe..., délégué au Congrès de la Paix..., enfin quelque chose comme ça... Et il raconte:
—C'est un monsieur pas commode... Il grogne toujours... et d'une violence!... Chaque fois qu'il sort en ville, il a de mauvaises affaires avec quelqu'un. L'autre soir, au théâtre, il a souffleté le contrôleur. Hier, il a pris à la gorge, dans sa boutique, un boutiquier. Ce matin même... monsieur ne sait pas?... on a eu toutes les peines à l'empêcher de jeter par la fenêtre le valet de chambre de l'étage... Enfin, il a lancé une carafe de vin à la tête du maître d'hôtel... le pauvre diable est très blessé... Il ne peut dire un mot qui ne soit une injure, faire un geste qui ne soit un coup de poing... Le patron voudrait bien le renvoyer... Mais quoi! il dépense beaucoup... Et ce serait peut-être des histoires... des complications internationales.
—La guerre, parbleu!
—Hé!... on ne sait pas.
Après un petit silence. Gérald demande encore:
—Et sa femme?
Le portier, qui est un homme superbe, musclé et râblé comme un athlète, sourit. Il lisse ses moustaches, claque de la langue, redresse son cou de taureau, où je vois des tendons se bander comme des cordes. Il ne répond pas tout de suite. Un moment, j'admire sa force et l'or qui resplendit à sa casquette, au col de sa redingote, aux revers de ses manches...
Puis, avantageux et rêveur, il murmure:
—Dame!... avec un homme comme ça... vous pensez bien!...
LA FAUNE DES ROUTES
Ce printemps dernier, allant à Grenoble, par les Grands-Goulets, nous fûmes arrêtés, à quelques kilomètres, au delà de Pont-en-Royans, par un troupeau de deux mille moutons, qu'on menait dans les hauts pâturages, et qu'il nous fallut suivre, pas à pas, jusqu'au Villard de Lans. En ces régions difficiles, où les routes, souvent dangereuses, toujours étroites, très rares d'ailleurs, ne se croisent presque jamais, où un carrefour est un scandale, impossible de traverser une telle masse. Les pâtres, disons-le, ne mettaient aucune complaisance à nous faciliter le passage. Ils s'amusaient même beaucoup de notre déconvenue. Ils s'en seraient amusés bien davantage, s'ils avaient su que des amis nous attendaient à Grenoble, et que, pour nous être arrêtés trop longtemps, dans Valence, devant l'infortuné Émile Augier, de Mme la duchesse d'Uzès, nous étions fort en retard. Peut-être le savaient-ils, car les pâtres savent tout, étant sorciers.
Suivant l'exemple de leurs maîtres, les chiens, visiblement, encourageaient le troupeau à ne pas se garer, et, à leur mauvaise volonté, vraiment humaine, ils ajoutaient la joie, humaine aussi, de se tourner, de temps en temps, vers nous, et de nous insulter par un aboiement. Tel le charretier, le doux charretier des belles routes de France, qui, ayant placé sa voiture, comme une barricade, en travers du chemin, ne livre le passage que pour se donner le plaisir de vous lancer un outrage obscène, qu'accompagne presque toujours un fort claquement de fouet: geste imbécile, purement animal, grâce à quoi il espère effrayer, faire s'emballer et culbuter, comme un cheval, l'automobile; grâce à quoi aussi, il s'imagine—ce qui soulage sa haine—qu'il nous a cassé «la gueule».
Jamais je ne pestai autant que ce jour-là.
La machine retenue grondait, chauffait, fumait horriblement, et, malgré un copieux graissage, je n'étais pas sans inquiétude au sujet des cylindres.
J'ai, pour les animaux, une tendresse de neurasthénique et de misanthrope. Leurs souffrances me font horreur. Mais je crois bien que j'eusse foncé, de toute la force de nos quarante chevaux, dans le troupeau, et fait une bouillie sanglante de ces moutons, si je n'eusse prudemment réfléchi qu'une telle opération entraînait, pour la machine et pour nous, de sérieux dommages. Je me contentai de lâcher les cris sauvages de la sirène. Criminellement, je me disais que les bêtes seraient prises de panique et que, affolées, bondissantes, sautant, pêle-mêle, par-dessus les parapets, elles rouleraient au fond des précipices, où le torrent les emporterait... Adieu! adieu!
Il n'en fut rien.
La sirène et ses plus stridents, ses plus déchirants appels, multipliés par les échos de la montagne, demeurèrent sans effet sur des animaux, habitués sans doute à de plus terribles bruits d'avalanches.
Alors, je pris le parti plus sage de regarder.
On eût dit que ces deux mille moutons se portaient et que leur masse, qui bêlait lamentablement, était suspendue. Elle ne bougeait qu'aux bords, ne semblait même pas toucher terre de ses milliers de pattes fragiles... Cependant leur piétinement faisait, sur le terrain, le bruit d'un roulement continu de tonnerre. Je remarquai aussi que ce fracas imite de loin le ronflement d'une auto pas très bien mise au point.
Les troupeaux de moutons ont, avec l'auto, une autre ressemblance; ils soulèvent autant de poussière et dégradent autant les routes.
Ceux-là se défendent par leur masse, qui est un obstacle infranchissable, comme une inondation, une coulée de lave qui marche... une ruée de pierres qui tombe...
Dans certains pays, le Nivernais, le Bourbonnais, le Morvan, l'Auvergne, la Bretagne, les routes sont des écuries, des bergeries, des porcheries, des étables, des basses-cours, des clapiers, tout ce que vous voudrez, sauf des routes. Parfois, elles remplacent aussi l'aire des granges. Non contents d'y faire camper et gambader leurs bêtes, les paysans y installent leurs machines. Un jour, en Auvergne, nous fûmes arrêtés par une batteuse mécanique et ses accessoires qui barraient la route, en toute sa largeur. Les paysans refusèrent de nous livrer passage. Et ils s'interrompirent de travailler, pour nous regarder en ricochant.
—Vous n'avez pas le droit d'arrêter la circulation, dis-je...
—J'avons l'droit d'battre l'blé... où qu'ça nous plaît...
—Battez-le chez-vous, dans la cour de votre ferme.
—Ça nous encombre... Et puis nous sommes chez nous ici... D'où qu'vous êtes, vous?
Un autre, les bras passés entre les dents de sa fourche, ricana:
—Il n'est p'tête seulement pas du département...
Un troisième dit:
—Allons... passe-nous la gerbe...
Et ils se remirent au travail... Avaient-ils lu Barrès?
J'avisai un vieil homme que, à sa barbiche militaire et à la plaque qu'il portait au bras, je reconnus pour être le garde champêtre... Il avait écouté ce dialogue, sans rien dire, en hochant un peu la tête... Je le sommai de faire son devoir.
—Bien sûr... bien sûr!... fit-il... J'vas vous dire, mon cher monsieur... Ces gens-là ont raison... Faut bien qu'ils battent leur blé, ces gens-là...ha!... ha!... ha! L'blé, c'est la nourriture du pauv'monde...
Il ne voulut pas entendre nos protestations.
—Tenez, mon cher monsieur... Redescendez jusqu'au pays... Prenez à droite... et puis encore à droite... au coin d'un petit café... Rémongeat, qu'on l'appelle.., le café Rémongeat... oui... Et puis vous suivrez tout droit... À deux kilomètres, p'tête trois... vous verrez un lavoir, sus vot'gauche... Prenez à droite du lavoir... Et puis toujours tout droit, jusqu'à la route... L'chemin n'est point trop bon... il n'est point trop mauvais, non plus... Il est comme ça... quoi!...
Il nous fallut bien en passer par là...
—Toujours sus vot'droite!... répéta le garde champêtre pendant que nous faisions marche arrière... Y a pas à s'tromper...
Le chemin était affreux, hérissé de culs de bouteilles, encombré de cailloux coupants... J'y laissai deux pneus.
Le paysan n'a pas encore compris, ne comprendra probablement jamais que les routes ont été construites pour qu'on y circule d'un point à un autre. Il s'imagine, de bonne foi, peut-être, qu'elles ne sont faites que pour lui, pour les différents besoins de son exploitation et les services de ses élevages. Les gendarmes, les gardes champêtres, les agents voyers, les maires, les préfets et les ministres se l'imaginent aussi. Il est donc bien entendu qu'on doit y rencontrer, comme dans l'arche de Noé, toutes les bêtes de la création, et leur fumier.
Excellent terrain d'observation pour un chauffeur qui a du loisir, et qui veut étudier ce que j'appellerai: la faune des routes...
Rien de plus divers que la façon des animaux de se comporter au passage des autos. Elle instruit sur leur caractère et le degré de leur intelligence. Or il s'en faut que le classement, qui en résulte, corresponde aux idées qui ont cours, encore moins aux vieux dictons et aux métaphores populaires.
Le cheval, à propos de qui il me faut bien répéter, pour la cent millionième fois, l'agaçante parole de Buffon, le cheval, «la plus noble conquête de l'homme», qui voit, sans s'émouvoir, son camarade d'attelage tomber, expirer à ses côtés, le cheval est stupide. Pourtant, s'il croise une charrette d'équarrisseur, où se dressent, en l'air, les quatre sabots d'un compagnon mort, aussitôt il se met à trembler, frissonne, s'emballe. Au dire des naturalistes les plus experts, on ne saurait voir dans ce trouble la manifestation d'une sensibilité altruiste, ni la peur égoïste de la mort, mais seulement une protestation olfactive, la révolte inconsciente de l'odorat. Le cheval a peur de l'odeur, peur de la couleur, de la lumière, de l'ombre, de son ombre, de l'ombre de celui qui le mène; il a peur d'un bout de papier, d'un sac d'avoine tombé, d'un morceau de verre qui brille, d'une lueur de lune dans une flaque d'eau, d'un reflet de feuille qui bouge, ou de nuage qui chemine sur la route. Le cheval a toutes les phobies. Il a même toutes les autophobies, et à un degré de morbidité que n'a peut-être pas atteint M. Émile Loubet, lequel, avec un si bel à-propos et entant de fureur prophétique, fulminait, contre les automobiles, les mêmes fâcheuses malédictions que fulmina M. Thiers contre les chemins de fer... Ah! ces grands hommes!
Ce n'est que quand la machine, qu'il n'a ni devinée ni prévue,—je parle du cheval,—le frôle, qu'il fait un écart, se cabre, rompt son attelage, et renverse choses, gens, voiture et lui-même, dans le fossé. Ainsi que le lièvre, qui n'est dangereux qu'à soi-même, mais qui ne hante pas les routes, le cheval a cette infériorité physiologique de ne rien voir devant soi. Il ne voit que ce qui est à droite, ou à gauche, comme un politicien de la Chambre. Pour qu'il marche sans accrocs et sans dommages, il faut qu'il ne voie rien du tout... Bandez-lui complètement les yeux, et, d'un pas égal, d'une allure somnolente, cet Amour à quatre pattes ira toujours, et il tournera par exemple, des heures, des heures et des heures, la roue d'un manège sans s'arrêter jamais, sans jamais se révolter.
On ne rencontre pas, en chauffant, d'animal—l'homme et même le cycliste compris—qui soit plus dangereux, et dont il faille se méfier davantage. Chaque fois que j'aperçois, sur la route, ce périlleux imbécile, je ralentis toujours, et souvent je m'arrête, car on ne sait quelles frasques, quelles extravagances meurtrières peuvent bien lui passer par la tête. Sa stupidité fait penser à celle d'une caste, naguère omnipotente, à qui, dans sa déchéance actuelle, il ne reste plus, pour se donner encore l'illusion de la puissance et de la vie, que la faculté de caracoler. On s'applaudit de voir qu'elle sera bientôt dépossédée.
Le cheval n'est qu'un mécanisme—un vieux mécanisme—remonté pour piaffer et faire la bête... la bête de luxe et de cirque, si ses formes sont belles... ou la bête de somme, car il est fort... fort comme un cheval.
Près de Grenoble, dans la descente de Sassenage, nous vîmes venir, de loin, vers nous, une lourde charrette. Comme le cheval paraissait s'effrayer,—bien qu'il eût fort à faire d'arcbouter ses sabots sur le sol poussiéreux et de tirer à plein collier, car la côte est rude,—je mis la machine tout au bord du talus de droite, et l'arrêtai. La voiture portait un chargement de tuiles. Étendu, tout de son long, le conducteur dormait, le ventre contre les tuiles, le menton appuyé sur un sac d'avoine. Il ne se réveilla qu'aux appels réitérés de la trompe. Il n'avait pas les guides à portée de la main, ni le fouet. Il souleva seulement un peu la tête et montra une des plus pesantes faces de brute que jamais il m'ait été donné de rencontrer.
—Hue! fit-il, d'une voix graillonneuse d'alcool et de sommeil...
Le charretier chercha vainement les guides, en ramant de la main droite, et, se soulevant un peu plus, il s'appuya sur ses coudes... Je l'entendis grogner je ne sais quoi. Livré à son seul instinct de cheval, le cheval mena, naturellement, la voiture sur le talus de gauche.
—Hue donc!... fit à nouveau le charretier, sans bouger davantage...
Les roues s'engagèrent sur le talus, derrière lequel le terrain descendait presque à pic, jusqu'au fond de la vallée... Je vis la voiture pencher, pencher, puis se renverser lentement. L'homme avait pu sauter à terre... Mais les tuiles gisaient sur le sol, brisées, en miettes...
—Nom de Dieu! jura l'homme. Nom de Dieu de nom de Dieu!
Il commença par lancer, d'un geste furieux, sa casquette contre le tas de tuiles. Ensuite, il s'en prit à son cheval qu'il roua de coups, puis à nous à qui il eût bien voulu en faire autant.
—Ah! salauds!... ah! salauds!
Il fit claquer son fouet:
—Attends un peu!... ah! salauds!
Il fallut le tenir en respect, relever le cheval, déblayer un peu la route... Voyant son impuissance, il avait pris le parti de s'asseoir sur le talus, et, tandis que chaque mot détachait de sa barbe et de ses cils des flocons de poussière, il gémissait:
—J'suis écrasé... J'vas mourir... qu'on me foute une indemnité!
Il était complètement ivre.
Je me rappelle qu'une nuit, nous allions de Dordrecht à Rotterdam... Nuit émouvante!... Nous allions lentement, silencieusement. Et nous écoutions l'eau, l'eau infinie de Hollande, sourdre et chanter, partout, autour de nous. Nos phares qui éclairaient magiquement la brume où tourbillonnaient des poussières d'or, d'argent, d'émeraude et de rubis, où passaient des insectes nocturnes, des papillons de feu; nos phares qui, parfois, éclairaient un coin de canal, et des silhouettes d'ombres glissant sur le canal, éclairèrent, subitement, l'effort d'un cheval blanc qui amenait à nous, de Rotterdam à Dordrecht, sans doute, une très grosse voiture de déménagement. À peine avions-nous distingué le charretier endormi profondément sur son siège, que le cheval, effrayé par les lumières,—car la lumière l'effraye comme les ténèbres,—se retourna brusquement, et faisant faire sur la digue, par bonheur très large à cet endroit, demi-tour à la voiture, remporta le mobilier à notre suite, vers Rotterdam, d'où il devait venir... Son maître ne s'était pas réveillé. La secousse du virage lui avait même davantage calé la tête sur un paquet d'oreillers, et les reins sur un paquet de matelas. Il dormait, comme sur son lit, confortablement, bouche ouverte, ventre ballant, jambes écartées... Et les guides étaient enroulées à son poignet pendant.
Nous ne pûmes nous empêcher de rire aux éclats, en songeant à la tête ahurie qu'il ferait, après s'être réveillé, peut-être, une fois ou deux, sur la grande route enténébrée, partout pareille, lorsqu'il se retrouverait, le matin, avec sa voiture, son mobilier et son cheval, à Rotterdam, d'où il avait dû partir la veille.
Ainsi vont les réformes sociales qui sont de pauvres chevaux à qui tout fait peur, et dont les conducteurs sont toujours endormis... Elles partent, un beau soir ardentes, fringantes... Le moindre incident de route leur fait rebrousser chemin... et elles reviennent, le matin, au point d'où elles étaient parties.
Le paysan breton, celui du Morbihanais et du pays gallot, a une peur spéciale de l'automobile. Il y voit certainement une œuvre du diable, sinon le diable en personne. Dès qu'il en aperçoit une, il marmotte aussitôt des prières. S'il est à pied, il s'agenouille et joint ses mains tremblantes. Il invoque saint Yves, qui donne la richesse, et saint Tugen, qui guérit de la rage, car il n'y a pas encore de saints, en Bretagne, qui préservent de l'automobile. S'il est à cheval, il descend précipitamment, et, la face toute pâle, claquant des dents, mais toujours priant, il se met à l'abri, derrière sa monture, dont il se sert, selon la circonstance, comme d'un bouclier ou d'un rempart.
Une fois, pas très loin de Vannes, sur la route de Larmor, un paysan était ainsi caché, presque accroupi, derrière son cheval... C'était un tout petit cheval de la lande, à longs poils rouges, et barbu comme une chèvre. Il se démenait, ruait, hennissait. L'homme, qui s'accrochait à lui, criait, implorait, suppliait:
—Nostre Jésus!... Ah! nostre Jésus!... Ho!... Ho!... Ho donc!
Aussi effrayé de la mimique de son maître que des ronflements de l'auto, le petit cheval finit par détacher une ruade plus violente, qui atteignit le paysan et l'envoya rouler dans le fossé...
Nous eûmes beaucoup de peine à nous emparer du blessé, pour le conduire à l'hôpital de Vannes. En dépit de sa jambe cassée, il luttait contre nous, désespérément, s'imaginant que nous voulions l'emmener en enfer... Et, afin d'éloigner de lui le démon, il hurlait, très vite:
—Ah! sainte Vierge!... Ah! bonne mère sainte Anna... Ah! nostre Jésus!
Quant au petit cheval, il avait franchi, d'un bond, le mur de pierre de la route... Et il galopait, à travers la lande en rumeur, suivi de quatre petites vaches folles et de deux moutons noirs, éperdus...
Les vaches, les bœufs peuvent aller de pair avec les chevaux. Cependant, il semble qu'il y ait, comme entre le prolétaire des villes et celui des champs, une sorte d'avantage intellectuel, au profit du rustre, plus lourd, moins déluré, mais plus avisé.
Une vache ou deux, surprises, une bande de bœufs qui vont à l'herbage ou à l'abattoir, auront l'air gauche et comique à détaler pesamment, et leur gros derrière à se lever, se trémousser, et leur queue ridicule, à battre l'air, devant le moteur qui les pousse. Ils vous mèneront peut-être loin ainsi. Mais même une troupe de veaux, très longtemps poursuivis, tourneront toujours dans un chemin, dans une brèche de la haie, dans un champ, où ils se remettront bien vite. Je leur émoi, et vous regarderont passer avec une curiosité un peu tremblante, une gentillesse étonnée... J'ai remarqué que les vaches ont, en général, une certaine sagesse. Elles ne perdent complètement la tête que si, parmi elles, un cheval vient leur communiquer sa peur stupide.
Les chèvres, nerveuses, au point que leur lait donne, parfois, dit-on, des convulsions aux petits enfants, les chèvres ne s'affolent que si elles sont attachées, leur petit près d'elles. Alors, désarmées, elles tirent sur leurs entraves, tournent autour du piquet, de la longueur de leur chaîne, en bondissant et secouant leurs cornes, s'élancent, retombent, cabriolent et dégringolent... Libres, d'un bond leste et précis, sans trop de terreur, elles grimpent sur le haut du talus, où, se sentant en sécurité, elles se mettent aussitôt à grignoter les pousses tendres des broussailles...
Beau thème pour un discours académique sur les vertus éducatrices de la liberté.
On sait les profondes méditations des chats, le magnétisme baudelairien de leurs prunelles, et leur agilité à se tirer des pas les plus difficiles... Dès le premier jour, ils ont reconnu, dans l'auto, un danger nouveau, et, tout de suite, sans bruit, sans éclat, ils l'ont évité... On en rencontre peu sur les routes, qui ne sont pas un bon terrain pour leurs affaires, toujours un peu mystérieuses... Ils préfèrent les endroits touffus et obscurs. Parfois, de très loin, ils sortent de la haie, avec prudence, et traversent la route, en rampant, un mulot vivant entre leurs dents. Le plus souvent, dans les villages, assis sur leur derrière, au seuil des portes, ils suivent, d'un regard rêveur, faussement distrait, la voiture qui passe, comme ils suivent, en l'air, le vol d'un papillon...
Bien rares les chauffeurs qui les peuvent prendre en défaut...
Les jeunes cochons, si roses, si gais, si jolis, accompagnent l'auto, en galopant joyeusement sur les berges. Ils ne traversent jamais... C'est une joie de la route que de voir ces petits êtres charmants se suivre et nous suivre,—frise délicieusement enfantine,—le groin en avant, les oreilles battantes, la queue qui frétille... Aussi gras, joufflus, et plus roses que ces Amours qui, sur les plafonds, les tapisseries, les boîtes de chocolat, sortent du déroulement des banderoles, des conques fleuries, des corbeilles enrubannées. Ah!... petits cochons... petits cochons!... C'est aussi une tristesse de se dire que toute cette jeunesse, toute cette joliesse, toute cette gaieté sautillante, finiront, bientôt, en eau de boudin...
Ces animaux, dits inférieurs, donnent vraiment de beaux exemples au cheval qui n'en profite pas. Peut-être, est-ce la servitude trop étroite où il est retenu, peut-être l'éducation absurde de l'homme qui l'abrutit, à ce point? J'ai bien peur que, même libre, dans ses prairies d'origine, il sache plus mal se défendre, et qu'il n'emploie sa force qu'à des sottises encore plus grossières... Sa masse de viande, son énorme charpente, ne sont-elles pas à la merci d'un loup, d'une petite panthère, d'un minuscule rat?
L'âne n'est pas moins tenu de court, ni le mulet... Mais quelle différence! Comme ils savent, l'âne et le mulet, juger la stupidité de leurs maîtres, leur ignorance pénible, leurs fantaisies inexplicables, leurs exigences contradictoires! Et surtout, comme ils savent y résister avec un admirable courage... le courage de la raison!
L'incohérence leur est odieuse. Tous les deux, ils sont épris de logique et de réalités, ce qui fait croire qu'ils sont inéducables... Au lieu de toutes les manifestations de l'effroi des chevaux, de leurs brusques écarts, de leurs hallucinations subites, de leurs tête à queue, arc-boutements, ruades, galopades, reculs, toute la comédie vaine et bruyante, les ânes passent tranquillement, do leur petit trot raisonnable, regardent la machine sans peur, comme sans sans extase, infiniment moins puérils, beaucoup plus dignes... et, au fond, blagueurs!... Ça ne les épate pas!... Mieux que les chevaux, qui ont des nerfs féminins, qu'un rien agace et décontenance, ils savent très bien tenir tête à l'affolement de leurs conducteurs, voire des conductrices, quand elles sautent à terre, si mal à propos, et, tout simplement, ils se retournent, pour considérer, en souriant d'un air malicieux, le vol effaré des jupons.
Bêtes d'une admirable sagesse, dont la tête est solide, le pied sûr, le caractère digne et bon, qui connaissent la fragilité des enfants et qui la respectent, jusqu'à se laisser torturer, sans autre révolte qu'un léger mouvement des oreilles, par leurs petites mains cruelles...
De tous les quadrupèdes,—je parle de ceux qui hantent les routes, car il ne m'a pas été donné d'y rencontrer des éléphants ni des lions,—les ânes et les mulets sont seuls à mériter une appellation trop souvent déshonorée: ce sont des hommes.
Ce seraient des hommes, si les hommes n'étaient pas hélas! des chevaux...
Les chiens ont contre eux leur fidélité et la bêtise de leur maître, et je ne sais pas ce qui leur est le plus funeste. Ils ne redoutent rien du cher homme, jusqu'au moment où celui-ci les extermine. Et encore à ce moment suprême, avant que de rendre l'âme, lui prouvent-ils, une dernière fois, leur tendresse imbécile, en le remerciant d'un regard mourant, et en lui léchant les mains... Ils s'élancent au-devant des voitures, parce qu'ils veulent défendre leurs maîtres, et les biens de leurs maîtres, contre des dangers imaginaires, car cette fameuse tendresse du chien ne s'emploie qu'à inventer mille périls, et à y trouver l'occasion d'aboyer, d'aboyer sans cesse, contre quelqu'un, contre quelque chose, contre rien du tout. Je ne puis supposer que leur flair, si impeccable, les trompe au point de prendre le radiateur d'une auto pour le derrière d'un ami... Non... Il y a donc ceci que les chiens songent moins à éviter la machine qu'à charger contre elle, pour aboyer, et que cette fâcheuse habitude les fait toujours virer à temps, pour tomber sous les roues...
—Ah! la chale bête! dit Brossette.
Ils ne sont pas nombreux à s'être aperçus que les autos vont plus vite que les chevaux, et même qu'elles ne sont pas des chevaux... Cependant, j'ai cru remarquer, qu'aujourd'hui, autour des grandes villes, et sur les routes particulièrement fréquentées, ils commencent à acquérir un semblant d'éducation. Ils deviennent prudents; ils réfléchissent. J'en vois en qui se révèlent, encore obscurément, il est vrai, le sens de la vie, de leur vie de chien, et le sentiment plus net des réalités... Peut-être arriveraient-ils à être tout à fait sages et pratiques, à se débarrasser complètement de leurs fantasmes, s'il n'y avait pas le maître, s'il n'y avait pas la fidélité vouée au maître. C'est leur grand malheur...
Il est bien évident que, neuf fois sur dix, l'homme est entièrement responsable de l'écrasement du chien. Le chien est-il parvenu à se mettre en sûreté d'un côté de la route, que, bien vite, l'homme l'appelle, comme si, d'être près de l'homme, cela suffisait à tout, pour le chien... L'homme l'appelle avec une autorité impérieuse, glapissante, comme on voit les mères appeler leurs enfants, dans les rues, juste pour qu'ils se précipitent sous les véhicules. Merveilleux instinct de l'amour maternel des mères, accouplé à leur sottise! Le chien, qui se plaît aux caresses plus qu'un homme, et aux coups, mieux qu'une femme, accourt à l'appel. Peut-être a-t-il vu le danger? Il n'importe. Il accourt, puisqu'il est fidèle, et, en accourant, il se fait écraser. Naturellement. D'ailleurs, que peut-il arriver d'autre, lorsqu'on au lieu de suivre sa vie, et au point de leur sacrifier, comme le chien, ses idées, ses goûts, sa personnalité?
Le chien est donc écrasé. Et, devant le petit tas sanglant, pendant que l'automobile roule, au loin, déjà perdue dans son nuage de poussière, l'homme, au lieu d'accuser son orgueil, sa propre maladresse, maudit le progrès, la science, le monde entier.
—Ah! les automobiles! Quel désastre!... quelle folie!... quel crime!
Il jure qu'il va prendre un fusil et faire, désormais, la chasse à «ces outils» de malheur.
—Deux hommes... dix hommes... vingt hommes pour mon chien!
Richard III avait déjà dit, dans un accès de folie: «Mon royaume pour un cheval!»
Le pauvre Brossette fait grande attention. Du plus loin qu'il voit un chien, invariablement, quelque pays qu'il parcoure, il lui crie, dans le patois des bords de la Loire:
—Moussu!... Moussu!
Il ne l'injurie jamais avant de l'avoir évité ou écrasé. Après quoi, il maugrée, en serrant les dents:
—Ah! la chale bête!
Ce qui donne à ce pur Tourangeau—et seulement, dans ces moments tragiques—une prononciation étonnamment auvergnate.
Mais, c'est le prix de l'effort qu'il vient de faire, l'expression de sa joie ou de son dépit.
Hélas! trop souvent, l'appellation: «Moussu, Moussu!» est aussi inutile que la précaution d'une charmante femme qui, maternelle aux poules, ne peut s'empêcher, dès qu'elle en aperçoit, de taper dans ses mains, du fond de la voiture, s'imaginant qu'en plus du grondement des gaz et des appels de la trompe, ce bruit étouffé instruit, à vingt mètres, les bêtes, du danger qui les menace.
—Moussu, moussu! crie Brossette au chien.
Mais il est, d'une part, improbable que l'animal entende et, au surplus, impossible que, sauf aux bords de la Loire, il comprenne...
—Ploc! Ploc! Ploc! fait la dame.
Mais autant en emporte le vent...
Efforts stériles! Brossette n'y tient pas et ne s'y tient pas. Il ralentit et, au besoin, s'arrête. C'est la méthode à laquelle nous devons d'avoir très peu de meurtres à nous reprocher. Elle n'est malheureusement pas infaillible. Il y faudrait, si peu que ce soit, la collaboration du chien. Il faudrait surtout qu'elle ne fût point, dans la plupart des cas, annihilée par la stupidité du maître.
Heureusement, automobiliste prudent, j'en suis encore à pouvoir compter mes victimes.
Un monsieur âgé, comme nous sortions de Moerbeke, allait, à tout petits pas, d'un côté de la route. Son chien, un chien minuscule, tout à fait comique d'avoir, à quatorze centimètres de terre, une petite crinière de lion et une houppette au bout de la queue, trottinait sur l'autre accotement. Très dur d'oreille, sans doute, le vieux monsieur n'entendit la corne de l'auto que très tard. Aussitôt, il siffla son chien. Le chien, voyant venir l'auto, hésita tout d'abord, et, afin de bien montrer le danger de la traversée, il poussa quelques grêles aboiements. Mais les vieux messieurs, si parfaitement lâches devant leur femme ou leur bonne, se vengent intrépidement sur leurs chiens, dont ils exigent une obéissance passive. Donc, le vieux monsieur siffla le chien, pour la seconde fois, et plus énergiquement. Alors, sans hésiter davantage, le pauvre cabot déguisé bondit à l'appel de son âne, pardon! de son cheval de maître.
—Moussu! Moussu! cria Brossette.
—Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.
Brossette n'avait pas achevé de pousser ce cri, la dame de taper dans ses mains, que le pneu avait fait du chien, de sa crinière et de sa houppette, un tout petit pâté.
—Ah! la chale bête!
Je descendis pour mêler mes condoléances à la douleur du vieux monsieur. Il ne voulut rien entendre. À peine s'il me regarda. Épouvanté, désespéré, à la vue de cette galette de poils noirs, qu'un peu de sang rougissait, il ne cessait de répéter:
—Ah! bien, merci!... Ah! bien, merci!...Il est mort... Oui... Oui... Il est bien mort!... Et que va dire Rébecca? Comment faire? Mon Dieu! Ah! mon Dieu!... Comment faire?...
Et comme je lui offrais de le reconduire à la maison, avec la dépouille de son chien:
—Non... non!... Chez moi?... Non... non... C'est affreux!... Je ne peux plus rentrer chez moi... Je ne peux plus rentrer chez moi. Ah! bien, merci!...
La tête penchée, les mains aux cuisses, il tournait, maintenant, autour de ce rond noir, qui avait été un chien, son chien... le chien de Rébecca... et il gémissait:
—Ah! ah! ah!... qu'est-ce que je vais devenir?... Où aller?... Où aller?... Je ne peux plus rentrer chez moi...
Et voici le meurtre d'un autre, le grand chien d'une petite bergère.
Son souvenir m'a poursuivi, cruellement, plusieurs jours... Et aujourd'hui qu'il me revient, je ne puis me défendre encore d'une tristesse, qui m'est presque douloureuse.
Pauvre chien, à longs poils argentés, comme en ont ceux de notre Brie, et dont les yeux devaient refléter une bêtise attendrissante... qu'il était beau!
C'était sur la route de Leyde à Haarlem.
Nous étions partis de grand matin, et voulions d'abord aller voir, à Endegeest, qui est entre Leyde et la mer, la maison où avait bien pu habiter Descartes. La notoriété de Endegeest est limitée; nous nous étions perdus. Assez insouciants du prodige qu'est ce philosophe, les paysans nous regardaient, en riant, sans nous répondre. Peut-être, tout simplement, parce que nous prononcions mal ce nom de Endegeest... À Endegeest même, aucun ne pouvait nous désigner la maison de Descartes... Et quant à Descartes... c'était bien pire... Son nom avait, à jamais, disparu des souvenirs de ce petit pays... Plusieurs nous adressèrent à l'asile d'aliénés dont l'architecture, toute neuve, est une de curiosités de la ville.
—Peut-être que là... Oui, il y a des chances.
D'autres nous renvoyèrent au meilleur hôtel...
—Il y a beaucoup de monde, en ce moment... Hé! hé!...
Ils s'interrogeaient:
—Descartes?... Tu connais ce Descartes?
—Attends un peu... Descartes?... Non... ma foi, non... Qu'est-ce qu'il fait?
—Il est mort! répondis-je.
—Ah! bien, alors... c'est au cimetière...
Et tous, de rire...
Un monsieur très bien, et, sûrement, d'une culture supérieure, absolument muet sur Descartes, d'ailleurs, nous engagea fort d'aller, à quelques kilomètres, visiter la maison où vécut Spinoza.
Il expliqua:
—Spinoza... mon Dieu!... c'était un philosophe... un philosophe fameux. Il est mort... Évidemment, il est mort... comme tout le monde... Mais, ça ne fait rien... On a fait de sa maison... un musée... un musée très curieux... Vous y verrez de vieilles savates, en feutre..., des savates portées par lui... et des verres de lunettes... car il était aussi opticien... des verres de lunettes polis par lui... C'est amusant... c'est même très intéressant... Et puis, beaucoup d'autres choses... Spinoza... la maison Spinoza... Vous vous rappellerez?...
Redoutant les aventures, connaissant le genre d'émotion que procurent les vieilles savates des grands hommes, un peu las de musées et pressés d'arriver à Haarlem, où Franz Hals nous attendait, et où nous devions visiter un établissement d'horticulture, nous reprîmes la grande route...
Je songeais à Descartes, au mouvement de ses pensées qu'aucun importun ne devait troubler, en ces contrées paisibles. Je songeais à ses méditations sur les bêtes et à la peine avec laquelle La Fontaine acceptait sa théorie du mécanisme animal... Qui fut pour elles plus sévère? Le savant qui leur refusait rigoureusement l'intelligence, même la sensibilité, ou le plus charmant de nos poètes que leur spectacle émerveilla, mais qui ne leur fit parler que la langue de nos vices et de notre sottise?
Ma rêverie se perdait, au loin, dans le polder, au-dessus duquel des vols de vanneaux tournaient. Il s'étendait à l'infini, avec ses rares peupliers, hauts et graciles, ses troupeaux, les routes brillantes de ses eaux qui se croisent, et ses vannes qu'actionnent de tout petits moulins à vent... Puis le polder finit, la digue devint une route; apparurent des petits bouquets de bois et des champs de sable, diaprés de tulipes et de narcisses, dont la magnificence—je ne suis pas fâché d'en convenir—ne fait pas oublier celle de nos coquelicots et de nos sauves sauvages.
Tout à coup, à notre gauche, je distinguai le menu troupeau—deux vaches et trois moutons—que gardait une petite bergère blonde, jolie malgré sa taille carrée et son court jupon, aux plis lourds... Un grand chien, disproportionné, était paisiblement couché de l'autre côté de la route... Il avait l'air de dormir... Sa tête barbue reposait, entre ses pattes allongées...
Le malheur voulut que la fillette aperçût la voiture, se dressât, groupât son petit monde, se retournât en quête du chien, et, comme nous allions passer—pas très vite, pourtant,—l'appelât.
—Ploc! Ploc! Ploc! fit la dame.
—Moussu! Moussu! cria Brossette.
Mais rien n'empêcha le stupide héros de la fidélité de traverser la route, si près do nous, qu'en dépit du plus violent tour de volant, il disparut, engouffré sous le carter.
J'éprouvai une forte secousse... J'entendis comme un craquement d'os, sous les roues... puis la voix funèbre de Brossette:
—Ah! la chale bête!
Je vois encore—je verrai longtemps—ce beau chien, son grand corps velu se remettre debout, anguleux, tout désarticulé, et partir à tourner sur lui-même, comme font les autres qui servent aux expériences de vivisection. Puis il trouva la force de s'arc-bouter, d'occuper, un moment, tout l'horizon, avant de retomber, sans un cri. Et il ne fut plus, sur la route, qu'une menue chose plate et inerte, une chose sans relief, sans plus de relief qu'une ombre.
Immobilisée par la terreur, la petite bergère blonde n'avait pas bougé... Elle avait des yeux énormes, et serrait les dents... Frappée de stupeur, elle ne voyait même pas les deux vaches et les trois moutons qui galopaient, effarés, à travers un carré de jacinthes défleuries...
Depuis, nous ne devions plus en écraser... c'est-à-dire qu'il ne devait plus s'en rencontrer, sous nos roues, ou que leurs maîtres les épargnèrent...
Les poules sont absurdes.
Elles sont même, à elles seules, tout l'absurde. On ne saurait trouver, dans le monde animal, un pire exemple du déséquilibre mental.
Les poules n'ont d'excuse que leur voracité, car c'est la seule passion qui les occupe, bien plus que leur lubricité. Auprès d'elles, les porcs—braves anachorètes dans leurs bauges—sont sobres et chastes. Aucun carnassier n'est plus sanguinaire. Sanguinaires elles le sont au point, qu'entre elles, elles s'arrachent leurs plumes, pour y boire le sang dont ces tubes sont pleins; sanguinaires au point que, dès que perle, à la crête, à la patte, à quelque partie que ce soit de leur corps, une goutte rouge, elles élargissent la plaie, et s'entre-dévorent... Aucun épervier n'est plus rapace que ces petits monstres dont la tête n'est qu'un bec, dont les yeux ronds sont plus cruels que ceux de l'oiseau de proie, et qui portent, mais sans les avoir faites, les plus jolies robes qu'on puisse imaginer. Elle se laissent écraser pour la joie de picorer, un instant de plus, sur le sol nu de la route, on ne sait quoi, le crottin laissé, de place en place, par les chevaux, la bouse des vaches, le plus souvent les seuls cailloux.
On dirait qu'elles ne traversent, car rien ne les sollicite de l'autre côté, que pour le plaisir de se confronter au radiateur. Si, par hasard, elles l'ont évité, ce n'est que pour mieux se fracasser contre un poteau télégraphique, un tronc d'arbre, un pan de mur, s'empêtrer dans les broussailles de la haie, où j'en ai vu laisser toutes leurs plumes et se briser les pattes. Pour fuir, elles s'étirent tellement en avant, bec ouvert, plumes hérissées, se courbent tellement sur leurs bouts d'ailes, qu'on dirait qu'elles vont continuer à quatre pattes, quand le péril réveille, au moment suprême, l'instinct de la race, et refait, pour une seconde, d'une volaille, un oiseau... Mais, à peine ont-elles tiré de l'aile jusqu'à l'abri, qu'un seul grain d'avoine, ou un moucheron aperçu sur un brin d'herbe, leur fait oublier tout le drame. Elles ne s'en souviendront même pas demain, ni dans quelques minutes. Elles picorent... Elles sont semblables à la femme de l'Écriture qui, au sortir d'un repas, essuyait ses lèvres, et disait ensuite: «Je n'ai pas mangé».
Il y a de grosses poules qui ont nourri, élevé des générations, qui devraient connaître la vie, en ayant connu tous les dangers, et qui n'ont rien appris, et qui sont plus obtuses que leur dernière couvée, et, à mesure qu'elles vieillissent, plus voraces et plus obscènes. Grasses, pesantes, elles marchent avec effort, en se dandinant les pattes écartées, comme font les femmes qui ont le ventre trop lourd. Au bord des poulaillers, elles me font l'effet de ces vieilles proxénètes, qu'on voit rôder à la sortie des ateliers, des magasins. Je les écrase, sans la moindre pitié, et Brossette, qui a un sens très vif des analogies—lui pardonnent les Anglaises!—leur crie: «Putain!» expression affable encore, auprès du terrible vocable: «Cocotte!»
Les mâles, eux, ne vivent que d'amour et de guerre. Ils sont soudards, criards, ridicules, prétentieux, dégoûtants, comme toutes les bêtes... à femmes. Se battant quand ils ne font pas l'amour, faisant l'amour quand ils ne se battent pas, combien en avons-nous écrasés, en cette double posture!...
Comme Wallenstein, qui «avait cela de commun avec les lions», dit Schiller, j'ai horreur du cri du coq. Dès le matin, ils claironnent une chanson monotone et stupide qui me réveille et qui m'irrite... S'ils n'étaient pas si bien mis—avec trop d'éclat, pourtant—ah! comme on les détesterait!
Les Gaulois, bavards, vantards, paillards, pillards, braillards, guerriers et militaristes, ne pouvaient mieux choisir leur emblème.
Les canards sont bien mieux doués. Il m'est agréable de rendre hommage à leurs vertus. Quoiqu'on leur ait enlevé tous moyens de défense, en les tenant éloignés des rivières et des étangs où ils voguent avec une aisance et une grâce merveilleuses, ils s'arrangent... C'est toujours à l'écart que leurs petites troupes humiliées boitracaillent. Ils n'occupent jamais le milieu des routes, sachant parfaitement qu'ils n'ont rien à craindre sur les bas côtés... Les canards savent beaucoup de choses... Il n'arrive pour ainsi dire pas, qu'on en écrase...
Ni de dindons, non plus.
Les dindons sont bien gardés...
Ils répugnent, d'ailleurs, à se commettre avec la gent prolétarienne des routes... C'est dans des enclos, sortes d'Académies, qu'ils se gonflent d'orgueil, comme des poètes, des artistes, à leur aise.
Mais ce sont les oies que je voudrais réhabiliter.
Je n'ai jamais tant regretté de n'être pas Plutarque, pour conter, comme il faudrait, la vie de ces bêtes illustres. Je ne m'étonne plus, maintenant, qu'on leur ait confié la garde du Capitole... Elles méritaient cet honneur.
Les plus belles ores nous viennent de Toulouse, comme M. Pedro Gaillard, comme la plupart des gros ténors et des grands hommes politiques de notre République. Elles ont su inspirer aux dessinateurs japonais les plus admirables chefs-d'œuvre; et les robinets des baignoires, les postes d'eau, les lavabos, les bras des fauteuils Empire, ont popularisé leurs formes décoratives. Elles n'ont qu'une infériorité qu'elles portent, d'ailleurs, avec une très belle ironie, celle de fournir aux hommes ces plumes avec lesquelles ils écrivent tant de mensonges et tant de sottises. En revanche, on leur doit le duvet et les pâtés de Strasbourg.
Les oies ont une sagesse forte, tenace, tranquille. Leur prudence est faite d'imagination, de hardiesse et de ruse. Leur incorruptible vigilance sauva Rome. Peut-être le Pape, au lieu de s'en remettre à des apaches français et à des cardinaux espagnols du soin de veiller sur l'Église romaine menacée, eût-il sagement agi en faisant appel à l'intelligence avisée d'un simple concile d'oies. Ayant sauvé le Capitole, elles pouvaient bien sauver le Vatican.
La tête perchée sur un très long cou, elles se sont, de bonne heure, habituées à considérer les choses de haut et de loin. Si elles ont du goût pour les idées générales, pour les vastes ensembles, elles ne dédaignent pas, non plus, le détail particulier, mais ne s'attardent jamais aux mille puérilités, aux mille stupidités où se complaît la vie des autres volailles. Rien ne les étonne et ne les effraie; rien ne leur échappe. Sachant maîtriser leurs nerfs, elles sont, en toutes circonstances, harmonieuses et logiques. Mieux que toutes les bêtes et, par conséquent, mieux que tous les hommes, elles connaissent la valeur sociale de la discipline. Bien avant M. Jules Guesde, elles ont pu, sans congrès, sans scandales, sans batailles, unifier leur socialisme. Car les oies sont socialistes... Il n'y a même que les oies qui le soient d'une manière intégrale. Jusqu'ici, on n'a pu relever la moindre dissidence dans leurs rangs, si parfaitement organisés, où elles gardent un contact très étroit, heureuses dans une égalité absolue.
Un de mes amis possède, dans sa propriété, une sorte de petit étang, qu'il a peuplé de toutes sortes d'oiseaux d'eau. On y remarque deux oies de Siam, fort majestueuses, dont la blancheur est éclatante et dont la tête s'orne d'étranges caroncules orangées. Ce petit monde vit, séparé par espèces, sans jamais se mêler. Ils ne se battent pas, mais ils refusent énergiquement de se connaître et de s'entr'aider. Un jour, mon ami introduisit, sur l'étang, deux couples de bernaches, que les naturalistes appellent des «oies Gravant». Rien, dans leur taille, leur forme, leur plumage, n'indique aux profanes que les bernaches soient des oies. Les deux siamoises, qui n'en avaient pourtant jamais vu, ne s'y trompèrent point. Elles les accueillirent aussitôt, avec un vif empressement, comme des personnes qu'elles reconnurent pour être de leur famille, les installèrent, les mirent au fait de toutes choses. Et, depuis, elles ne se quittèrent plus...
Sur la route—j'en appelle au témoignage de tous les chauffeurs—quand passe une auto, immanquablement, les oies s'écartent sans désordre, sans le moindre signe de terreur. Elles s'alignent, l'une près de l'autre, sur le bord de la berge, et, fâchées, un peu, très dignes encore que boiteuses, elles disent leur fait à ces importuns qui les dérangent mais ne les ont pas «épatées».
Je n'ai jamais pu passer, en auto, devant une troupe d'oies, sans me sentir gêné, humilié, par leurs moqueries. Elles m'intimident, car, à leur voix sifflante, je comprends très bien que ce sont des moqueries qu'elles m'adressent, non des grossièretés. Les oies ne sont jamais grossières. On néglige les grossièretés; seule l'ironie est pénible.
Mais que disent les oies, quand je passe?...
J'ai parlé avec attendrissement des jeunes cochons, si jolis... Notons ceci, loyalement, sur les vieux porcs...
On ne connaît pas bien les vieux porcs. Ces animaux, qui, au rebours de ce que l'on pense généralement, ont un goût très vif de la propreté et ne se vautrent dans les flaques boueuses que parce qu'ils sont tourmentés du besoin de se baigner, hantent peu les routes, sinon au retour des foires. On ne les voit guère qu'au bord des mares et dans les fossés, où ils barbotent avec volupté et se réjouissent de leur humidité fangeuse. Se réjouissent-ils autant qu'on le croit?... J'ai toujours admiré leur petit œil malicieux, intelligent et si vif... Ils semblent dire, car ils ont aussi de la bonhomie, de l'indulgence, comme tous ceux qui sont gras:
—Parbleu! nous qui adorons la propreté, tu penses si nous préférerions un bon tub, avec de la belle eau claire, parfumée au benjoin... Nous autres, vieux cochons, ne rêvons que de mousses de savon, de pâtes d'amande, de frictions au gant de crin, de pédicures... Mais tu vois... on ne nous donne que ça!... Il faut bien s'en contenter...
Ils semblent dire encore:
—C'est dommage que les hommes, en France, soient si sales... qu'ils aient vraiment le goût de la saleté... Ils ne se doutent même pas, que, propres comme des cochons d'Alsace ou d'Angleterre, nous sommes bien meilleurs à manger et valons beaucoup plus d'argent.
Si, exceptionnellement, en traversant la route, ils se font écraser, croyez alors qu'ils se vengent. Il n'y a pas d'exemple que l'auto ne capote sur leur masse de lard et de viande, et ne fasse, instantanément, une même horrible bouillie de l'homme et du cochon
C'est tout à fait par hasard que j'ai vu, sur nos routes, des chameaux... Les chameaux sont très rares en France—je le dis au propre, bien entendu. Si j'en juge par celui que, deux ou trois fois, je rencontrai, dans la forêt de Saint-Germain, ils semblent absolument indifférents à l'automobile. Conduit par un chamelier du Pecq, pelé, galeux et triste comme tous les fatalistes, il allait de son grand pas allongé et mou. Un jour, il transportait, à Poissy, un lit, une armoire, des matelas; un autre jour, à Maisons-Laffitte, qui est une colonie moins pénitentiaire, un piano et deux fauteuils Louis XVI... C'était, si j'ose dire, un chameau déménageur... Quand il croisa l'automobile, il ne la regarda même pas... Mais, fait singulier, le piano secoué résonna, et il me sembla qu'il jouait, tout naturellement, une valse de M. Gounod...
Je n'en tirai, d'ailleurs, aucune conséquence sur l'infériorité esthétique du chameau...
Il paraît—c'est notre charmant Capus qui l'affirme—qu'on peut forcer des lièvres en auto, mais seulement de nuit. Une fois pris dans les rais du phare, il ne leur vient même pas à l'idée qu'ils puissent en sortir. Ils courent, droit, devant le moteur, jusqu'à ce qu'on les prenne, sans tenter, un seul instant, de rentrer dans l'obscurité des champs et des bois. Encore un joli thème à développer sur l'éblouissement que donnent aux littérateurs les succès éphémères, et qui les mène à la catastrophe...
Mais j'imagine que Capus a dû faire des chasses dans le Midi, qui est la route du Blésois, ou dans le Blésois, qui est la route du Midi...
En Allemagne, la nuit, traversant des bois, j'ai souvent rencontré des lapins, des foules énormes de lapins, et jamais je n'en ai capturé ni écrasé. Ils étaient charmants—bien que ce fussent des lapins d'Allemagne—charmants à jouer, tout blancs sur la route, blanche de la lumière du phare. Ils allaient, venaient, bondissaient, gambadaient, tenaient de curieux conciliabules, et ne se décidaient à fuir, en montrant la blanche houppette de leur derrière, que lorsque la voiture était sur eux...
Oui, mais—me pardonnent les lapins de France—en Allemagne, ce sont de fameux lapins.
Marsiens...
La nuit est complète. Plus une âme sur la route, ni même un spectre de voiture. Plus un village éclairé, plus une maison vivante. Les abois des chiens se sont apaisés. Ceux de nous, qui ne dorment pas dans la voiture, se traînent sur la berge, lamentablement, pour se réchauffer. Les phares trouent le sol de trous noirs, teignent les simples ondulations en précipices, et grandissent nos ombres démesurément. Brossette travaille, s'acharne. Une enveloppe trouée, une chambre à air éclatée, se tordent dans le fossé... Nous avons le sentiment d'être des victimes, et le souvenir, seulement, d'avoir eu très faim...
Enfin, le quatrième pneu remis, nous repartons et montons une côte très rude.
Bientôt une lueur, une sorte d'aurore, mais froide, apparaît à l'horizon, s'épand et, peu à peu, occupe tout le ciel. Ce n'est sûrement pas le jour, mais, sans doute, la naissance d'un astre qui monte sur la nuit, pour la dissiper... Un astre, en effet, un astre prodigieux!... Brusquement, il surgit sur la crête, énorme, aveuglant, éblouissant, éclaboussant, roule vers nous, au ras de la terre. Il ronfle, crache le tonnerre, et, dans une nuée de poussière d'or, entraîne, avec des gémissements de sirène, des cris, des rires de femmes, sans rien d'autre de visible que des éclats de cuivre, et des bouts de voiles couleur de lune... Et comme un éclair, il passe, remmenant avec lui les ténèbres qu'il a, un instant, déchirées... Puis, une nouvelle lueur au ciel, et, sur la route, une trombe pareille de lumière qui ne laisse encore que la nuit, pour sillage à sa course... Puis une autre... puis d'autres...
Nous avons franchi la côte... C'est maintenant, autant qu'on peut le deviner, par l'ombre moins dense, par plus de silhouettes vagues, et par plus de ciel, c'est maintenant un large plateau. Des bruits sourds, des gémissements lointains, des ronflements étouffés, des voix de métal à peine distinctes, plus près, des détonations, des crépitements! Et partout des astres, des astres qui courent, galopent, roulent, bondissent, se croisent, ont l'air de chevaucher des vagues... s'allument, tout à coup, au haut d'une colline, et, derrière un pli de terrain, tout à coup s'éteignent... On dirait que les astres sont tombés du ciel sur la terre...