TROISIÈME PARTIE (continued 2)
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Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont ajouta que, s'il avait eu plus de goût pour Soligny, ses prodigieux caprices ne l'auraient point rebuté et qu'il avait eu d'abord la complaisance de s'y prêter, mais que, bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de ressources dans l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la gentille Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau dont un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, rétablies depuis les remèdes, lui donnaient tous les attraits d'une femme neuve; sa jouissance avait mille délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu d'humeur. On sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir à la fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. Le chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare soubrette que d'appartenir à quelque homme à la mode qui lui donnât de la célébrité. Il se proposait de lui rendre ce service dès que nous serions de retour à Paris.
CHAPITRE XXIII Absence de sir Sydney.—Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi par son étoile.
J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose, quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.
Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour. Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.
Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable.
Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose. Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.
Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique institutrice.
Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé; le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect, Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé.
Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait, promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir, Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt; l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre. L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui. Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à double tour.
Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.
Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien.
CHAPITRE XXIV Où l'on verra des choses intéressantes.
Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, nous apprîmes qu'il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que le séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y avait encore d'assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que, n'acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d'en disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui mettait dans l'obligation de se marier.
Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d'une circonstance qui d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne d'événements qui donnent une nouvelle face à notre existence.
La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que j'ai parlé: tout à coup le cheval d'un piqueur, qui était un peu en avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé, entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on découvrait était un homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.
—Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation…—Un sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie.
Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait compagnie à Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les bras de d'Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles étaient profondes et douloureuses. On mit l'appareil.
Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'était frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme, dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lèvres témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque sir Sydney, de retour le lendemain, parut frappé comme d'un coup de foudre à la vue du portrait. C'était celui de cette femme dont il m'avait parlé. Il avait toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le coup tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en convenir. C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie. Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre l'âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.
Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que quinze jours après le départ du nouveau lord.
Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit déserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût, lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. Le pauvre petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s'éloigner.
CHAPITRE XXV Hors-d'œuvre à peu de chose près.
Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu'il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps… Je vis!… et c'est vous… vous que je ne connais point, mais qui êtes pour moi l'objet du plus étrange étonnement!—Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près de vous… certaine ressemblance…—Elle est frappante. Mais vous avez un cœur compatissant et la cruelle de Kerlandec…—Un chirurgien habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du blessé, remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au malade. Il me pria de m'éloigner.—Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à cœur l'état de notre infortuné, je ne doute plus qu'après avoir guéri cet aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l'air malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientôt la douleur de vous voir l'être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu'à l'oubli de vous-même exclusivement.
Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient totalement suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas m'oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux moments.
Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec tant d'agréments et de feu, que le plaisir de l'écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son histoire; mes lecteurs m'auraient su un gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'être célébré, il a refusé cruellement de me donner un d'Aiglemontana. Bien loin de vouloir écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule. D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même le plus entêté. Mais finissons cette digression par le récit d'une aventure presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l'on perd à n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va parler.
«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j'ai eu le courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon oncle. L'honnête ville qui m'a donné le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré l'étalage pompeux des plus grands sentiments.
«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui pût m'amuser à certain point. Je répugnais d'avoir à partager avec des maris maussades, à corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est d'être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à cet égard, et d'autant mieux dans son jour que, de son côté, l'époux avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n'agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces bourgeois; je m'épouvantais des obstacles qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me servit.»
CHAPITRE XXVI Suite du précédent.
«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris: c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens, ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!…—le pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une fermeté… ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou… je l'agace… on crie tout bas:—Ah! monsieur!… quelle horreur!… si mes gens… mon mari… si quelqu'un…—Je sentais déjà la nécessité d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur… Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris… Mais bientôt on me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me reçoit l'œil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable.
«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le méritant Sigisbé…—Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.—Non, dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai point un obstacle… Perfide! monstre d'inconstance et de libertinage!…—Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à madame et à moi, que ces vociférations offensent…—Quoi, monsieur? pensez-vous…—Vous imposer silence, monsieur.—A moi, monsieur!…
«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid le devoir d'un homme de cœur. Je le ménageais; il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son cœur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix, sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»
—«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais vous vous mariez—Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J'y suis condamné par l'invalidité d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les drogues et tout à l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt l'espérance d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne ne s'érige en maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants affamés, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses plaisirs ni complaisance ni argent.»
Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur.
CHAPITRE XXVII Qui traite de je ne sais quoi.
Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de l'amour; mais cependant fort occupé de notre aventurier et du portrait. Il me priait de m'informer si l'original de cette peinture existait encore; en quel lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre infortuné. Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre à tout et plein de bonne volonté, lui donnait toute la satisfaction imaginable; qu'il plaisait universellement et se conduisait avec beaucoup plus de sagesse qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la vivacité de ses passions.—Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney dans une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton printemps par mon automne doit être fini sans retour; mais l'estime et l'amitié, ces sentiments délicieux qui confondent tous les âges; ces fruits exquis que n'engendrent pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.—Je vous entends, milord, lui répondis-je à peu près. Vous aviez besoin d'aimer, il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait… certaines espérances vagues… rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la même. Il n'y a dans un cœur tendre qu'un espace imperceptible entre les sentiments dont vous parlez et l'amour… Vous êtes musicien, vous entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. Je suis montée à la convenance de tous les tons et formée précisément pour les transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d'habiles maîtres. Vous savez, milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra vous plaire. Adieu.
Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et d'effrontée? Que m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon bonheur me venge du blâme et du mépris des rigoristes, et je vais prouver… Non, ce qui prouve mieux que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon système est passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai perdu aucun de mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés mes amis. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu'on nomme passades.
Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à un certain rang parmi les protégées de Vénus; mes traits et ma taille touchent au dernier degré de leur perfection, et mes talents à leur maturité. Je me vois indépendante et si je veux y consentir, propriétaire d'un bien solide qui me met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d'une jolie femme qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu'ils peuvent inspirer. C'est un grand point; car surtout pour les femmes de plaisirs, c'est l'aisance seule qui fixe le bonheur et même le mérite. Telle qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des manières nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets de sa perfection, peut, après un revers de fortune ou de figure (celui-ci entraîne nécessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se ressembler plus. L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux. Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la honte, on la voit quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage auprès de quelque nouvelle nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrière. Je suis compatissante. Combien de fois mon cœur n'a-t-il pas saigné de voir, à l'issue d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle femme, que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup méconnaissable, et, dans le costume du plus bas peuple, servir quelque créature vulgaire, recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas daigné laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et de son époux, et la perspective de succéder un jour à leur fortune m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence. Cependant je ne laissais pas de sentir combien un sort assuré devait être agréable, et sans un excès de délicatesse, où, sans doute, il entrait beaucoup d'amour-propre, j'aurais accepté tout de bon les offres de milord Sydney… Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent levés… Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.
CHAPITRE XXVIII De l'étranger.—Son histoire.
A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de notre infortuné réussit à peu près.—Mais, nous dit le docteur, ses blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités fâcheuses; le sujet est d'ailleurs usé par les passions et détérioré au point que je ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il périsse.—Le malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le garder à vue, et ce n'avait été qu'à force de prières et par le charme de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément que j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.—Il est cruel de vous obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de vous… de vous, l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque, un cœur généreux et sensible!—Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle est donc cette fameuse Kerlandec?—Vous voulez apprendre ma funeste histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas, par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la paix dont votre âme douce est faite pour jouir.—Je l'assurai que je brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais ne serait pas une affliction pour moi si j'étais assez heureuse pour lui procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis, laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce qui suit. C'est lui qui va parler.
«Je me nomme le comte de… Paris m'a vu naître il y a vingt-six ans, et je suis fils du marquis de… que le mauvais état de sa fortune avait obligé d'épouser la fille d'un banquier opulent. Mon père était un homme de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'être pauvre, il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en font autant s'en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le prétendu bonheur qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes à l'impertinente famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise n'offensent pas à certain point. D'ailleurs, ma mère était belle; les travers, les caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout.
«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes qui altérèrent son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt.
«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse… Mais quel désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point annoncé son arrivée… Il vole à l'appartement de sa femme… Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort, donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque argent et les diamants de ma coupable mère.
«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer de grandes vues d'intérêt… Pardon, madame, souffrez que je m'interrompe un moment… Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur sur tant d'injustices… Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes…—Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais…—Il ne m'écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie profonde… Il se remit enfin et continua son intéressante narration.
CHAPITRE XXIX Suite de l'histoire du comte.
«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.
«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.
«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune; mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.
«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé.
«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.
«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie qui lui donnaient l'air d'une divinité… Je fus frappé… Je m'informai d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.
Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.
«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination ardente peut offrir de romanesque à un cœur neuf m'assaillait à la fois; dans mon transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il venait de m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre et mourir près de l'adorable Kerlandec.—Que ceux qui la servent sont heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie…—Quoi, Robert, interrompit mon ami (Robert était le nom que j'avais pris pendant mes voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de Kerlandec?—Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d'un si grand bonheur!…—D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te trouves sans ressource, forcé par des raisons d'intérêt à ne pas t'éloigner du pays; je lui demanderai qu'il te reçoive au nombre de ses domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et à tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert à un laquais ordinaire.
«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m'agréer. Le lendemain, il partit.»
CHAPITRE XXX Continuation.
«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les sentiments de son cœur, qui a pour but de reproduire sous mille formes différentes l'objet dont il est occupé?
«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte. Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne en un mot, Aminte, était un chef-d'œuvre que notre climat étonné semblait respecter… Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les cercles.
«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le cœur était sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais que j'étais éloigné de me connaître!
«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête la marche des deux files… Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même, elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez, Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ l'attention d'une multitude de désœuvrés et celle de la police. Déjà nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu, déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte, déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les boulevards.
«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir avec ma maîtresse?… Il passa plus d'une heure à la maison.
«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors… Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»
Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.
CHAPITRE XXXI Toujours la même histoire.
«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu'ici n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!… Armez-vous de courage.
«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne voulut m'en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut pas moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre les mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse que si j'osais désormais paraître à la porte de l'hôtel, il me ferait expirer sous le bâton. J'avais trop de fierté pour souffrir patiemment cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu respectueuses pour le maître, à qui j'avais intention qu'on les rapportât. Il m'échappa que j'étais homme à châtier le vieillard hautain, et que s'il savait qui j'étais, il n'oserait pas me faire menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'était sans doute commettre une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un homme suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne s'était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé. Je faillis d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi, quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent le guet et me firent jour. Je m'esquivai.
«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé sortir, je retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant d'amortir ma fatale passion en m'éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d'ennui, je revins à Paris.—Du moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin d'elle, je meurs mille fois par jour.
«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d'un peu loin sur le jardin de l'hôtel et sur l'appartement même de Mme de Kerlandec. Là, ignoré de l'univers, je passai les jours entiers à observer, à l'aide d'un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre avait été l'époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois j'avais été sur le point de m'arracher la vie… Mais quelle est la folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble qu'on prenne à tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être à peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec Aminte, je voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu'un scélérat ne hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines incroyables, de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je, aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un jour entier. Puis, vers la nuit, m'exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois j'allais et venais librement, où j'avais souvent occupé les loisirs de la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y exposais au déshonneur, à la mort.
«J'étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut interrompue. Un laquais effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au secrétaire, je trouve une lettre commencée, je m'en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers. Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je me laisse couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'échappai par la maison du voisin. Qu'il me tardait d'être chez moi pour y jouir tranquillement du fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d'une ressemblance achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des mesures si adroites que je n'ai jamais été découvert.
«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? Rien, sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le peu de françaises qui y étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance était antérieure au mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:—Et demain l'original veut te prouver encore mieux…—Je fus transporté de rage…»
J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en avait de signées, et s'il se souvenait du cachet. Il répondit que la plupart étaient signées d'une S, que le cachet était un chiffre S Z et que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila.
CHAPITRE XXXII Conclusion de l'histoire du malheureux comte.
«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie qu'au bout de deux mois je ressemblais tout à fait à une momie. Je voyais la mort arriver à grands pas, et j'en étais charmé. Mais je ne supportais pas le tourment de penser que je laisserais après moi mon rival, possédant paisiblement l'objet de mon funeste amour.—Mais quoi! pensai-je tout à coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que quelqu'un aime la belle Kerlandec et soit heureux, tandis que la même passion causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras à ton tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups, si tu es aussi heureux à te battre qu'à faire l'amour, si tu me fais mourir une dernière fois, du moins le soin de ta liberté te forcera de fuir et tu ne verras plus ton amante… Oui, ce parti est mon unique ressource. Je suis étonné de n'y avoir pas pensé plus tôt.
«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade, j'attends mon homme jusqu'à deux heures, il quitte sa voiture à vingt pas et s'avance, je vais au-devant de lui.—Vous ne passerez pas cette nuit avec Mme de Kerlandec, lui dis-je en mettant l'épée à la main.—Il saute en arrière, se défend, me perce de part en part et s'évade.
«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu'un qui sortit de l'hôtel de Kerlandec et qui peut-être attendait le moment d'introduire mon heureux ennemi. Je fus vu du beau-père, d'Aminte elle-même, le désordre, le désespoir se répandirent dans cette maison. Cependant le vieux Kerlandec, malgré sa fureur, se conduisit assez bien.—J'en vois assez, me dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait; les yeux d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un père. Mais, si vous avez de l'honneur, aidez-nous à cacher notre honte; gardez le secret et comptez sur moi, malgré mes mécontentements; rétablissez-vous et ne craignez pas que jamais je me venge… Vous n'étiez qu'un extravagant, un autre était plus coupable…
«J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant je m'applaudissais secrètement de mon combat: je me consolais de ma blessure, en pensant que du moins j'avais rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une prompte guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais d'affaire en assez peu de temps.
«Dès que je fus rétabli, je me remis à m'informer de Mme de Kerlandec; mais j'appris que le lendemain de mon aventure, son beau-père l'avait emmenée dans ses terres au fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le vieillard, qui le sut aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez promptement de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper, en me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille était allée rejoindre son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue. Je m'embarquai sur le premier bâtiment qui fut prêt pour cette île. J'y trouvai M. de Kerlandec, mais seul et sur le point de retourner en Europe. J'épiai son départ, et m'arrangeai pour repasser à bord du vaisseau qu'il montait, il ne m'avait vu qu'un moment; j'étais fort changé, il ne me reconnut point. Pendant la traversée, je trouvai le moyen de former quelque liaison avec lui et de le faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait à la folie; mais il ne paraissait pas aussi persuadé qu'elle eût pour lui les mêmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument à moi, il laissait souvent échapper qu'il n'était pas heureux. Je me gardai bien de compromettre dans son esprit celle qui m'était si chère.
«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du débarquement, comme nous allions visiter ensemble quelques endroits curieux, nous fûmes accostés, dans une rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont l'un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce fut lui qui porta la parole; furieux et tirant en même temps l'épée:—M. de Kerlandec, dit-il, se remet sans doute où et comment nous nous sommes vus il y a seize ans?—Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le combat fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le compagnon de mon rival; notre parti fut malheureux. M. de Kerlandec fut tué. Je reçus une blessure profonde, les vainqueurs eurent le bonheur de s'esquiver sans être vus.
«Cependant quelqu'un survint; la justice se mêla de cette affaire. Je ne songeai point à prendre un autre nom que celui de Robert, que j'avais coutume de porter. Je fus soigné et détenu. On fit part de la procédure à Mme de Kerlandec, qui, sortie après la mort de son beau-père d'un couvent où celui-ci l'avait renfermée, était retournée chez elle à Paris. Son étonnement fut extrême d'apprendre que je m'étais trouvé avec son époux à Bordeaux, et qu'on m'avait relevé blessé en même temps que lui mort. Elle manda que ce Robert lui était suspect et que, si j'étais le même qu'une ridicule passion avait déjà rendu coupable de plusieurs actions violentes, je pourrais bien avoir suscité la fatale aventure à son mari, ou m'être battu moi-même contre lui. J'eus beau faire serment de la vérité, désigner le meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda contre moi. Cependant je guéris, et l'on me transféra enfin à Paris pour y être confronté. J'eus horreur de paraître en criminel devant une femme à qui, moins malheureux, je n'aurais pas fait déshonneur comme époux. Pendant la route, je séduisis mes conducteurs et m'échappai.
«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d'inquiétudes, j'ai parcouru toute la France; j'allai enfin à Paris, voulant y mourir après avoir vu une dernière fois Mme de Kerlandec. Mais, le jour même de mon dernier acte de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle s'était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la porte ses armes sur le panneau de la voiture. J'entrai sans me faire voir. Je la vis à mon aise, un peu défaite, mais toujours la plus belle femme de l'univers. Je ne sais où elle allait, je ne m'en suis pas même informé. Mon dernier désir satisfait, je voulais mourir.
«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore une fois à la vie un homme que le sort semble ne conserver que pour avoir le plaisir de le persécuter. Si vous aviez su tout ce que je viens de vous révéler, auriez-vous eu la cruelle bonté de faire prendre soin d'un reste de funestes jours?»
Fin de la troisième partie.