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L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2)

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

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CHAPITRE XXVI Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé.

Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: Que je vais être heureux! à son oncle: Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin; et à moi: Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons. J'arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face riante de monseigneur; mais je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui, l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus qu'un homme ordinaire.

Il se fit un assez long silence… Ce fut encore monseigneur qui le rompit.—Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.—Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.—Et malgré le respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, qui:—Doucement, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère que monseigneur ne prétend pas…—Vous voudrez bien observer, madame que je ne prétends rien; je conseille…—Mais, enfin, que penseriez-vous?…—Je penserais que le pendard est charmant; que sans doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai bientôt folle de lui.—Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le chevalier… n'est pas sans avoir des arrangements… et Mme d'Orville…—Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire; elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée…—Serait-il possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son transport…—Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.—En même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:

—«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.

Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me moquer.

Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être content.

Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un peu de tristesse et d'humeur.

Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie, j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent, quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus que moi.

CHAPITRE XXVII Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre le fil de l'histoire.

On se fait aisément un système quand l'expérience vient de bonne heure à l'appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou l'on en était soi-même froissé.

Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait pas d'endurer le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours, j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que j'aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir immense en me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux de la délicatesse sentimentale. Il y a donc nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes d'événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en cédant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout, j'étais très contente de moi… Des autres?… à peu près; car je n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine inquiétude jalouse… Je me représentais trop vivement mon beau chevalier dans les bras d'une rivale aimable… Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée… Elle m'eût sans doute aidée à chasser une image qui m'obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et vint y mettre fin.

CHAPITRE XXVIII Sacrifice.—Explication.—Plaisirs.

Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: Vous dormez, belle Félicia? Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes naissants… En un mot, c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J'étais bien éloignée d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'était, en effet, devenu que par une fatale nécessité.—Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d'en avoir eu dans l'autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit dernière?—Cher amour, me répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina eût pu disposer d'un amant que tu venais d'agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu'autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu'aussitôt que son oncle s'était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa passion la plus vive; qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen d'éviter de passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n'aurait pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de son heureux âge et l'essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d'avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d'une fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais désormais tout le prix.

CHAPITRE XXIX Galanterie de monseigneur.—Singulière conversation qui laisse les choses au même point.

J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié, qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants, et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un service.

Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans le cas d'exhiber le cadeau.

«—Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton cœur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi. Je craignais que cette partie, si fatale à mon cœur, n'eût été concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un cœur que je brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts que je ferai pour le captiver.»

Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier; cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.—Je connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.—Il est aussi très généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.—Je montrai son cadeau. Sylvina fut émerveillée… Eh bien! ajouta-t-elle, monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre heureux.

On annonça Mme d'Orville… Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait sans façon nous demander à dîner.

CHAPITRE XXX Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront qu'il est beaucoup parlé de lui.

D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc? Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la gaieté; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour par l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur, qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intérêt, et que j'ai eu peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu'on le trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de faire des façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, moitié caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t'en déplaise, ce n'est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète Félicia…—La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut d'aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée, ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant au fond du cœur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-même que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant, il puise à pleines mains et sans considérer qu'un bienfait en vaut un autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il enchaîne à son char autant de folles qu'il peut s'en présenter, et, mes enfants, sans cesse il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de feindre les plus vives passions et secondé d'une constitution unique, qui fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier, ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse qui le gardera moins longtemps que moi.

Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais à moi-même;—Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dépeindre, il n'est pas malheureux pour moi d'être aussi peu susceptible que je le suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je n'aie à m'en plaindre.

CHAPITRE XXXI Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit de conciliation.

Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune personne étrangère et qu'il était attendu.

Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une ou l'autre?

Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un successeur; il protesta que c'était de tout son cœur qu'il la voyait passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence. Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son cœur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.

CHAPITRE XXXII Suite du précédent.—Départ pour la province.

Comment purent donc s'arranger des intérêts de cœur aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de tant d'amoureux désirs? Il continua d'appartenir à toutes trois, ou n'appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d'Orville à lui croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia de ne point lui interdire sa maison et d'agréer l'hommage d'une amitié qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu'il fût dit qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince russe. D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d'être aimée. Mais, à bon compte, elle ne renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, à qui l'on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la favorite, et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé qu'on me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.

Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de première chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques embellissements qu'on se proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait extrêmement à cœur, non seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il était en son pouvoir d'aimer, mais encore parce qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui l'étourdi ne pouvait manquer de se former.

Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables, nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.

Fin de la première partie.

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