LE DIABLE AU CORPS
Reading edition
ŒUVRE POSTHUME DU TRÈS RECOMMANDABLE DOCTEUR CAZZONE MEMBRE EXTRAORDINAIRE DE LA JOYEUSE FACULTÉ PHALLO-COIRO-PYGO-GLOTTONOMIQUE
Le Diable au corps est un tableau des mœurs parisiennes un peu avant la Révolution et ce tableau, Nerciat l'a complété par un autre: les Aphrodites, qui a lieu une quinzaine d'années plus tard, pendant les premières convulsions révolutionnaires.
C'est sans aucun doute à propos du Diable au corps et des Aphrodites que Baudelaire écrivit cette note qu'il avait l'intention de développer «… La Révolution a été faite par des voluptueux».
NERCIAT (utilité de ses livres).
Au moment où la Révolution française éclata, la noblesse française était une race physiquement diminuée (de Maistre).
Les livres libertins commentent et expliquent la Révolution.
—Ne disons pas: Autres mœurs que les nôtres, disons: Mœurs plus en honneur qu'aujourd'hui.
Est-ce que la morale s'est relevée? non, c'est que l'énergie du mal a baissé.—Et la niaiserie a pris la place de l'esprit.
La fouterie et la gloire de la fouterie étaient-elles plus immorales que cette manière moderne d'adorer et de mêler le saint au profane?
On se donnait alors beaucoup de mal pour ce qu'on avouait être bagatelle et on ne se damnait pas plus qu'aujourd'hui.
Mais on se damnait moins bêtement, on ne se pipait pas (Charles Baudelaire, Œuvres Posthumes, Paris, Mercure de France, 1908).
La plupart des personnages du Diable au corps font partie de la secte des Aphrodites et plusieurs reparaissent dans l'ouvrage de ce nom. Dans la Préface, Nerciat suppose qu'un docteur en Phallurgie, le fameux Cazzone, est mort en lui laissant le soin de revoir et de publier ce singulier roman dramatique.
Les acteurs sont: La marquise, une superbe brune, La comtesse de Mottenfeu, laideron piquante, Philippine, charmante blonde, soubrette matoise, Bricon, colporteur-espion, l'abbé Boujaron, prêtre napolitain, traits mâles, physionomie de réprouvé, vigueur monacale; vices de toutes les nations, de tous les états, vernis de mondanité parisienne.
Le Tréfoncier, prélat allemand, traits agréables, un peu féminin, goûts bizarres, libertinage d'officier, caprices de prélat.
Hector, être privilégié que la nature a composé de tout ce qui plaît dans l'un et l'autre sexe. Adonis par devant, Ganymède par derrière; et bien d'autres parmi lesquels figure même un âne. Durant l'action du Diable au corps, la marquise, qui est le principal de ces personnages, devient veuve, et l'on peut imaginer que son libertinage augmente à proportion de sa liberté.
L'action d'ailleurs est assez peu suivie, et il serait sans intérêt de la résumer. Mais les extraits fort divertissants qui suivent montrent bien combien Nerciat possédait l'art du dialogue.
Je ne dis rien du style qui est attrayant au possible.
RÉVEIL
Il n'est pas encore jour chez la marquise; elle s'éveille et détourne son rideau. Médore, son bichon, lui fait fête; elle se découvre et se fait gamahucher un moment par l'intelligent animal, puis elle sonne.
Philippine.—Eh! bon Dieu! madame. Quel démon vous réveille aujourd'hui si matin? Il est à peine dix heures.
La Marquise, bâillant.—Bonjour, Philippine… j'ai très mal dormi, je vais être toute la journée d'une laideur affreuse et d'une humeur à désespérer les gens.
Philippine.—Ah! pour l'humeur, tant pis, madame. Quant à la laideur, je suis caution du contraire: vous êtes déjà belle à ravir.
La Marquise.—J'ai cependant très mal reposé.
Philippine.—Je me l'imagine, et c'est pour cela que madame doit avoir passé une très bonne nuit.
La Marquise.—Oh! ne m'en parle pas, Philippine; tu me vois furieuse. Mon aventure est la chose du monde la plus maussade.
Philippine.—Comment donc? ce beau cavalier que je n'avais point encore vu céans, et que vous ramenâtes hier soir triomphante…
La Marquise, froidement.—Quel temps fait-il?
Philippine.—Froid, mais le plus beau du monde.
La Marquise.—Tant mieux: j'ai des courses à faire dans le voisinage du Palais-Royal et je craignais de ne pouvoir y faire quelques tours d'allée.
Philippine.—Voici, madame, plusieurs billets et une corbeille assez lourde, de la part de M. Patineau, avec une épître en grand papier.
La Marquise.—De la part de Patineau! ceci devient intéressant. Voyons… (souriant) c'est de l'or, Philippine: je le reconnais au poids.
Philippine.—De l'or, madame! les charmants amis que ces fermiers généraux!
La Marquise.—Celui-ci ne sait pas donner à ses cadeaux des formes bien galantes, mais il est tout rondement libéral: c'est un bonhomme.
Philippine, à part.—Oui une bonne dupe… (Haut.) Défaisons ces chiffons… (Elle y travaille.) Cela est emmaillotté comme le trésor d'un pèlerin.
La Marquise, ayant lu.—La lettre annonce trois cents louis, mais une mortelle visite pour l'après-midi. Il faudra bien l'endurer… (On gratte à la porte). Voyez ce que c'est.
Philippine.—C'est un de vos gens pour vous faire du feu.
La Marquise.—Qu'il entre et se dépêche.
(Il y a du feu. Le domestique s'est retiré. La marquise et Philippine sont seules).
La Marquise.—Où sont les autres billets?
Philippine.—Sur votre lit, madame.
La Marquise.—C'est bon.
Philippine, étalant les louis.—Voyez, madame, la belle collection de médailles!
La Marquise, avec dédain.—Ote cela; compte, et serre la somme dans mon bonheur-du-jour. Attends, il faudra que je porte soixante louis à Dupeville; mets-les à part; quarante encore, pour des emplettes que je me propose de faire chez la Couplet.
Philippine, comptant.—A propos, elle vint hier en personne; vous l'ai-je dit, madame? Il s'agissait d'une affaire qu'elle prétendait être de la plus grande conséquence pour vous, et je l'envoyai.
La Marquise.—Oui, elle me déterra chez le grand mousquetaire, et je lui donnai parole pour demain. Cependant si j'avais pu prévoir que le bon génie de Patineau me serait aussi propice, je n'aurais eu garde d'accepter une partie qui pourra me compromettre.
Philippine, toujours comptant.—Il n'y a qu'à rompre, madame; j'irai de votre part…
La Marquise.—Il faut encore y réfléchir, car il s'agit d'un jeune prince étranger… S'il est jeune, Philippine… (Elle sourit.)
Philippine, comptant.—Et peut-être joli, par-dessus le marché. J'entends ce demi-mot, madame; oui, laissez à tout hasard les choses comme elles sont. Il manque dix louis.
La Marquise.—J'entends aussi à demi-mot, Philippine: cachez cet argent. Un billet de Limefort! M. le chevalier, vous avez tort d'écrire; ne parlez même pas; il faut vous en tenir à la pantomine, car c'est où vous excellez! tout le reste vous sied mal… Ah! voici du Molengin (Sans ouvrir le billet). Sais-tu, ma fille, que malgré le mal infini qu'on dit de ce pauvre vicomte, j'ai la singularité d'en être un peu férue, et qu'au premier jour il me fera faire quelque sottise?
Philippine, froidement.—Je n'en crois rien, madame.
La Marquise.—Pourquoi donc? Molengin, intime ami du marquis, a chez moi l'accès le plus facile. Il est beau, fait à peindre, caressant, fort amusant. Les occasions naissent à tout moment pour lui…
Philippine.—Il n'en profitera pas, madame, je vous le garantis.
La Marquise. Je n'y conçois rien! tout le monde semble s'accorder à le juger nul. Cela pique ma curiosité, je veux être éclaircie…
Philippine.—M. de Molengin, madame, mérite bien sa réputation; vous pouvez m'en croire… et pour cause.
La Marquise, avec intérêt.—Ah! ah! tu me parais au fait. Mais avoue qu'à juger de Molengin par les yeux, il est tout fait pour plaire.
Philippine, avec dépit.—Mais il rate, madame, et c'est une infamie.
La Marquise, gaiement.—Le dépit de Philippine est délicieux! il t'a ratée, n'est-ce pas? Conte, conte-moi ton aventure. Eh bien! il faut qu'il me rate aussi; cela ne m'est jamais arrivé, je veux essayer une fois de cette nouveauté.
Philippine.—Vous en serez dégoûtée pour la vie, madame. Mais nous perdons du temps à dire des balivernes. J'ai cependant des choses de la plus grande importance à vous communiquer et je vous prie de les entendre.
La Marquise.—De quoi s'agit-il?
Philippine.—Ce M. de Molengin dont nous nous occupons, n'a-t-il pas ramené cette nuit M. le Marquis? celui-ci bien ivre; l'autre n'était que passablement aviné.
La Marquise.—C'est monsieur mon mari qui gâte comme cela les gens les moins faits pour partager ses excès. Eh bien!
Philippine.—Eh bien! madame, ces messieurs venaient tout droit à votre appartement; et vous qui n'étiez pas seule…
La Marquise.—Tu me fais trembler.
Philippine.—J'ai bien eu plus peur que vous, ma foi! Monsieur avait le plus beau transport d'amour possible. Il voulait absolument coucher avec vous. J'étais heureusement à mon poste. J'ai bataillé comme il fallait. M. de Molengin, dont je n'ai pas très bien conçu les motifs, trouvait que l'empressement de M. le Marquis était la chose du monde la plus juste. Je soutenais, moi, qu'il était bien mal à monsieur de venir troubler votre premier sommeil et de se montrer dans un état aussi peu ragoûtant… car ils puaient le vin, et monsieur laissait de temps en temps échapper…
La Marquise.—Fi! la description seule me fait mal au cœur!
Philippine.—Bref, je les ai détournés de leur projet… mais il m'en a coûté bon.
La Marquise.—Comment cela, ma bonne amie?
Philippine.—M. le marquis disait, en jurant, qu'il ne coucherait pas seul. Son ami disait, à son tour, qu'il ne se sentait pas le courage de s'en retourner à l'autre extrémité de Paris.
La Marquise.—Ah! Ah! ces messieurs m'auraient apparemment fait la galanterie de coucher tous les deux avec moi?
Philippine.—C'est, je crois, ce dont vous étiez menacée. M. le Marquis sait à quel point son cher vicomte est sans conséquence. D'ailleurs, ivre comme il l'était, il n'aurait pu s'opposer à rien. Vous les auriez eus probablement à vos côtés ou bien vous auriez été forcée de leur céder la place.
La Marquise.—C'est ce qui ne serait pas arrivé! Une femme comme moi se déplacer pour deux ivrognes? Mon lit est énorme: on se serait arrangé comme on aurait pu; mais enfin un autre y était… Après?
Philippine.—Si bien donc, madame, que ne pouvant pénétrer chez vous, M. le marquis a dit à M. le vicomte: «Prenons notre parti, mon cher, et couchons tous deux avec Philippine». M. de Molengin aussitôt de se jeter au cou de Monsieur, qui lui a presque vomi sur la face.
La Marquise.—Cette scène de tendresse est touchante en vérité!
Philippine.—Quant à moi, je me trouve alors dans un tel embarras, vous m'aviez ordonné d'entrer chez vous à cinq heures précises afin de conduire votre heureux coucheur, il n'était que trois heures et quelques minutes: Si je vais avec ces messieurs, me disais-je à moi-même, je peux manquer l'heure; ils ne seront plus ivres, ils me retiendront, ou me suivront.
La Marquise.—Très bien combiné. Comment t'es-tu tirée de ce pas difficile?
Philippine.—Ma foi! madame, j'ai pris mon parti galamment, et me suis laissé suivre chez moi, n'ayant plus rien à faire chez vous jusqu'à l'heure indiquée. Après quelques petites façons que je croyais devoir à la bienséance, j'ai permis à ces messieurs de se coucher à mes côtés.
La Marquise.—Peste! quelle résignation!
Philippine.—Ecoutez jusqu'au bout, madame. Vous allez convenir que je n'ai pas tiré grand parti d'une aussi favorable conjoncture.
De la discrétion, mon cher Molengin, a dit monsieur en poussant un dernier hoquet. Puis il a tourné le derrière, et bientôt a ronflé comme une pédale d'orgue.
SUITE DU REVEIL
Philippine.—Daignerez-vous me raconter, madame, où vous avez péché ce nouvel adorateur?
La Marquise.—Par le plus étrange hasard chez cette baronne allemande qui donne à jouer.
Philippine.—Ah! je sais ce que vous voulez dire.
La Marquise.—Je vais depuis quelque temps assez régulièrement dans ce tripot, et j'ai tort, car j'y perds l'impossible. Hier, entre autres, j'ai joué d'un guignon si constant quoique à petit jeu, que cent louis, dont je m'étais munie, n'ont duré qu'une heure, et que j'aurais quitté la partie avec des dettes, sans Dupeville, qui gagnant contre son ordinaire m'a glissé soixante louis. Je me suis acquittée autour du tapis, et le peu qui me restait n'a fait que paraître.
Philippine.—Heureux en amours, malheureux au jeu, vous reconnaissez la vérité du proverbe?
La Marquise.—On sortait de table, et le pharaon recommençait. Ma voiture n'était point arrivée. J'ai vu près du feu la grosse présidente de Combanal qui causait avec un inconnu. Comme je suis fort au fait des mœurs de la dame, et qu'on la connaît pour ne s'entretenir jamais de suite que d'une seule chose, je me tenais un peu à l'écart, mais l'extravagante m'a forcé d'approcher, en me disant: Venez, marquise, venez donc, je suis en contestation avec monsieur sur un point qui est de votre compétence. Puis s'adressant à son interlocuteur, elle a ajouté tout bas: Nous pouvons traiter librement la question devant la marquise, elle est des nôtres: c'est la Fougère…
Philippine.—Des nôtres! la Fougère! qu'est-ce que cela pouvait signifier, madame?
La Marquise.—Je te l'apprendrai quelque jour. En attendant, tu peux savoir que la Fougère est mon nom dans certaine confrérie[64].
Oh! je ne voudrais pas, pour tout l'or du monde, n'en point être; l'esprit humain n'imagina jamais rien d'aussi délicieux… Va, bientôt je t'en ferai recevoir et tu m'en auras d'éternelles obligations.
Philippine.—Quoi! madame, une pauvre fille de chambre comme moi, vous la feriez recevoir d'une confrérie dont vous êtes?
La Marquise.—Tu n'y penses pas! il s'agit bien parmi nous autres… Mais non, je ne nommerai rien devant une petite profane.
Philippine.—Le beau mystère! je vois que vous êtes Maçonne.
La Marquise.—Qui ne l'est pas? Mais il s'agit bien d'autres travaux, ma foi! Contente-toi cependant de savoir que les charmes seuls et les talents en amour déterminent le rang parmi les membres de notre heureuse société. Je ne serais point étonnée que toi, que j'aurais proposée, tu fusses peut-être en bien peu de temps, plus avancée que moi. Cette tournure, cette fraîcheur unique…
Philippine, un peu confuse.—Ne vous moquez donc pas de moi, ma chère maîtresse.
La Marquise.—Je te jure que je ne connais rien au monde d'aussi piquant, d'aussi dangereux… Tu le sais bien, friponne! Combien d'infidélités ne m'as-tu pas fait faire à mes amis dans le plus fort de mon goût pour eux! Va, tu es bien heureuse que je sois anéantie ce matin; autrement je te rappellerais parbleu bien que tu es en droit de me faire parfois tourner la tête… (Elle met une main sous le fichu de Philippine et va de l'autre lui lever les jupes.)
Philippine, les baissant.—Là! là! Madame, pour un autre moment; nous avons bien d'autres choses à traiter.
La Marquise, la laissant.—J'ai d'abord mon histoire à t'achever. Tu comprends donc que la présidente, son causeur et moi, nous nous trouvions être tous trois confrères?
Philippine.—Fort bien, et, par conséquent, ce monsieur vous était connu. Pourtant vous avez dit d'abord…
La Marquise.—Eh! non, se connaît-on? a-t-on seulement envie de se connaître? On est peut-être… mille… répandus dans la France, ou ailleurs. Il faut s'être fait des signes, avoir travaillé ensemble, s'être trouvé aux mêmes assemblées.
Philippine.—C'est comme la Maçonnerie, n'en conveniez-vous pas d'abord?
La Marquise.—Tais-toi; toute ta petite curiosité ne viendra point à bout de me faire révéler ici des secrets… que je promets, pourtant, de te faire connaître en temps et lieu. Dès qu'un geste significatif m'eut assurée de la fraternité de l'inconnu, je demandai à la présidente quelle était donc cette importante discussion dans laquelle on pouvait avoir besoin de mon avis. «Je prétends, a-t-elle répondu, qu'il n'y a plus de Tircis.»
Philippine.—Qu'est-ce que cela voulait dire, madame?
La Marquise.—J'ai fait la même question que toi, et croyant qu'on voulait donner à entendre par là que l'amour pastoral était de nos jours en grand discrédit, je me suis rangée du côté de la présidente. Elle m'a ri au nez, et le monsieur en a presque fait autant!
Philippine.—Cela n'était pas honnête, par exemple.
La Marquise.—J'étais leur dupe; ils me faisaient un mauvais calembour. «Elle n'y est pas, a donc repris l'effrontée, Tire-six, entendez-vous, marquise, esprit bouché? Croyez-vous qu'il y en ait beaucoup?» J'opinai encore en faveur de la présidente, lorsque notre homme avec un accent gascon, a répliqué: «Sandis? Mesdames, je ne prends point la liberté dé vous démentir sur le fait dé vos bésogneurs dé Paris, mais je puis vous donner ma parole d'honneur que le plus petit gentilhomme dé mon pays est un tiré-six, sept, huit, neuf!…»
Philippine.—Peste! que sont donc les grands seigneurs de Gascogne?
La Marquise.—Il y en a peu. Cela nous a d'abord assommées. Nous allions faire nos objections, quand un des joueurs, avec qui la présidente avait mis quelques louis en société, l'a appelée pour partager le produit d'une taille heureuse. Je suis donc restée tête à tête avec le fanfaron. «Si nous n'étions pas confrères, lui ai-je dit en feignant un peu d'embarras, je vous supplierais, monsieur le chevalier, de mettre la conversation sur quelque autre chapitre.»
Philippine.—Il était pourtant assez de votre goût, celui-là.
La Marquise.—Sans doute. Mais devant des gens qu'on a jamais vus! Retiens cette leçon, Philippine: quelque catin que soit une femme, il faut qu'elle sache se faire respecter, jusqu'à ce qu'il lui plaise de lever sa jupe.
Philippine.—Je pense de même.
La Marquise.—Revenons à mon causeur. Après quelques raisonnements de part et d'autre, je me suis opiniâtrement retranchée dans l'avis par lequel je croyais pouvoir constater et fâcher mon Gascon; en un mot, j'ai dit tout net que je croyais à peine à l'existence de tire-six, moins encore à celle des tire-sept, huit, neuf et plus, fussent-ils voisins de la Garonne. Sandis! Madame, a riposté mon pétulant antagoniste, avec un mouvement violent qui m'a presque effrayée, vos doutes offensent mon honneur, et me prévalant, né vous en déplaise, dé mes droits dé confrère je vous somme dé me mettre à l'épreuve.
Philippine.—Voilà, certes, une impertinence à se faire jeter par les fenêtres.
La Marquise.—Point du tout. Un de nos statuts principaux autorise formellement ces sortes de défis.
Philippine.—Je n'ai plus rien à dire. Peut-on savoir comment vous avez répondu?
La Marquise.—Négativement d'abord.
Philippine.—Ce monsieur avait donc le malheur de vous déplaire?
La Marquise.—Pas absolument.
Philippine.—Et vous êtes peu contente de lui. Sachons donc comment il a pu démériter?
La Marquise.—«Madame, a-t-il dit avec une assurance qui m'en a beaucoup imposé, quoique Gascon, je né suis point un hâbleur, et je né veux pas vous engager dans une démarche qui puisse être entièrement à mon avantage, même dans le cas où je vous aurais trompée. Souffrez donc que notre essai soit une gageure. Il y a dans cette bourse cent louis: je viens dé les gagner; je vous les sacrifié, à ces conditions. Mme la marquise aura la complaisance de m'accorder une nuit dé six ou sept heures seulement. Après la première faveur que j'aurai obtenue dé madame, j'aurai perdu cinquante louis. Suis bien ce calcul, Philippine.
Philippine.—Ne vous embarrassez pas, madame, je retiendrai à merveille: cinquante louis la première faveur, c'est-à-dire…
La Marquise.—Le premier coup.
Philippine.—Bon.
La Marquise.—«Après la deuxième, madame aura gagné trente louis dé plus.
Philippine.—Fort bien. Voilà déjà quatre-vingts louis.
La Marquise.—Juste. Après le troisième, madame aura gagné vingt louis dé plus.
Philippine.—Les cent louis sont donc à vous maintenant.
La Marquise.—C'est cela même. Après le quatrième, madame n'aura rien gagné dé plus.
Philippine.—Gratis; mais les cent louis sont encore à madame?
La Marquise.—Sans doute. Après le cinquième, c'est toujours lui qui parle, j'aurai regagné vingt louis.
Philippine.—Ah! ah! madame, vous n'avez plus que quatre-vingts louis!
La Marquise.—Bien compté. Après le sixième, j'aurai regagné trente louis dé plus.
Philippine, étonnée.—Eh bien! reste à cinquante, madame.
La Marquise.—Pas davantage. Après le septième, votre serviteur aura regagné cinquante louis dé plus; c'est-à-dire que nous serons quittes.
Philippine.—Quittes?
La Marquise.—Cela est clair.
Philippine.—Eh bien! madame?
La Marquise.—Eh bien! maltraitée au jeu, endettée, je me suis laissé éblouir par cette diable de bourse… Le jeune homme est d'ailleurs assez bien fait.
Philippine.—Il m'a paru tel.
La Marquise.—J'avais remarqué qu'il a la jambe belle, certain air de santé…
Philippine.—Les épaules carrées, l'oreille rouge; là, tout ce qu'il faut.
La Marquise.—Ma foi! j'ai hasardé, sans grimaces, l'événement d'une gageure où je pouvais gagner gros sans risquer de perdre.
Philippine.—C'est un marché d'or.
La Marquise.—La présidente nous a rejoints. Nous l'avons instruite. Ne voulait-elle pas que je la misse de moitié?
Philippine.—On lui en garde, ma foi!
La Marquise.—Bientôt on m'a annoncé mon carrosse, je suis rentrée, amenant mon parieur, et, comme tu l'as vu, nous nous sommes mis au lit.
Philippine.—J'ai cru voir aussi que c'était avec beaucoup d'émulation des deux parts?
La Marquise—Je n'en disconviens pas. Oh! j'ai gagné quatre-vingts louis, en moins de rien, mais bien loyalement gagné.
Philippine.—J'en crois votre parole.
La Marquise.—A peine avions-nous causé dix minutes, que les cent louis ont achevé de m'appartenir.
Philippine.—Peste! comme il y va, ce monsieur le Gascon!
La Marquise.—Il faut convenir que de longtemps je n'avais été si bien tapée. Mon grivois n'a pas les allures bien galantes, il n'est pas très voluptueux, sa manière est un peu bourgeoise, mais tudieu! c'est un gars expérimenté, léger, adroit, point incommode, sans sueur, sans odeur, brûlant…
Philippine avec feu.—Divin!… Non, madame, vous ne viendrez jamais à bout de me faire penser mal de cet homme-là.
La Marquise.—A la bonne heure! Nous avons travaillé avec tout le zèle et l'accord imaginables à la quatrième opération…
Philippine.—La bonne aubaine! madame.
La Marquise.—Je me suis prêtée, comme il convenait, au cinquième coup, et j'en ai pris pour mes vingt louis: pas l'ombre de tricherie de part ni d'autre. Quant au sixième, je ne m'en suis pas aussi bien trouvée.
Philippine.—Vous étiez déjà lasse?
La Marquise.—Non: je ne me lasse pas pour si peu, mais, comme il n'y avait guère que deux heures et demie que nous avions commencé, j'avais déjà l'inquiétude de sentir que mon pari ne valait rien. Cependant, il ne fallait pas faire une vilenie. Prenant donc mon parti galamment, je vous ai travaillé mon homme d'une manière…
Philippine.—Comme je berce… Daignez poursuivre.
La Marquise.—Tout autre aurait été mis, de cette fougue, sur les dents: deux fois je l'ai fait dégaîner par mes haut-le-corps mais inutilement: il n'y avait pas un temps de perdu. Au retour, il y était, et bien que les choses en allassent plus mal, il semblait, au contraire, que ces contretemps donnassent à mon drille un surcroît de vigueur.
Philippine.—Vous trichiez, pour le coup! cela n'est pas bien.
La Marquise.—D'accord. Voilà donc trente louis de perdus. Dieu sait si j'ai fait et fait faire ablution à la place! «Or, ça! mon cher Tire-six, ai-je dit en me recouchant, je demande quartier: je suis exténuée, moulue. J'étais une impudente quand j'ai douté de ce dont tu n'étais que trop sûr. Dormons, tu ne me dois rien; tu pourrais être incommodé d'un excès: je ne me le pardonnerais de ma vie.»
Philippine.—D'où vous venait cette générosité, madame?
La Marquise.—Ne vois-tu pas, petite imbécile, que c'était le moyen de stimuler celle du Gascon? Il pouvait prendre la balle au bond et me dire galamment: Belle marquise, je me trouve trop bien de vos précieuses faveurs pour que je veuille risquer de m'en priver en abusant de mes forces. Je perds cinquante louis avec le plus grand plaisir du monde. Enfin, quelque chose d'approchant. Point du tout; comme si ce maudit infatigable avait craint que je me refusasse à la septième accolade après que j'aurais dormi, pas pour un diable, il a voulu regagner la somme entière avant de me laisser fermer l'œil!
Philippine.—Et force à vous d'en passer par là?
La Marquise.—Il l'a bien fallu. Mais, pour le coup, je l'ai favorisé le plus maussadement du monde; je me suis plainte, j'ai fait des soupirs comme de douleurs, je lui ai dit avec le ton de l'anéantissement: Vous me tuez, mon cher… Je suis martyre de votre ambition et de l'extrême crainte que vous avez de perdre… Vous ne me devez rien… Encore une fois, retirez-vous… Je vais vous donner cinquante louis à mon tour, pour que vous me laissiez tranquille… Et d'autres propos aussi ragoûtants.
Philippine.—Holà! madame, voilà de l'imprudence: s'il vous eût prise au mot: un Gascon!
La Marquise.—J'avais à peine dit, que déjà je me repentais. C'était comme si j'avais frappé contre un rocher. Il allait son train comme un cheval de poste, et sans que je l'aie secondé le moins du monde, même dans le moment où son vigoureux culetage faisait sur mes sens la plus vive impression, il a consommé sa septième prouesse…
Philippine.—Da! sans tricherie?
La Marquise.—Bon Dieu! non! Pour que je ne puisse pas faire semblant d'en douter, cette fois avec bien plus d'affectation que les autres, il a eu soin de faire filer à mes yeux le superflu de son offrande.
Philippine.—Cet homme ne manque à rien. Si bien que madame n'a rien gagné!
La Marquise, avec humeur.—Pas une obole.
Philippine.—Et… Madame se propose-t-elle de demander sa revanche?
La Marquise.—Non certes. Pourquoi cette question?
Philippine.—C'est que peut-être serait-il sage de ne pas se tenir comme battue: les armes sont journalières… et… (Elle baisse les yeux.) Si Madame répugnait absolument à s'exposer de nouveau, je lui suis assez dévouée pour m'offrir… si toutefois Madame m'en trouve digne?
La Marquise, l'embrassant.—Bravo! Philippine. A ce noble courage je reconnais mon élève, et je te prédis que tu te feras un bonheur infini dans notre délicieuse confrérie.
Philippine.—Je ne sais pas encore au juste ce qu'il faudra pour cet effet; mais il suffirait que Madame eût daigné répondre de moi, pour que je me crusse obligée à monter le plus grand zèle.
La Marquise.—On n'exigera de toi rien de difficile. Je t'avais déchiffrée d'abord. Tu es née pour nos plaisirs. Tes bégueules de tantes, de chez lesquelles il a fallu tant de peine pour t'arracher, auraient, avec leur bigoterie et leur sotte pudeur, gâté le plus heureux naturel. Faire de toi une vestale, ou du moins l'obscure épouse de quelque malotru d'artisan, c'était un beau projet, ma foi! Laissons ces vertueux métiers aux laides, aux maussades; mais une jolie femme, dans quelque état que le sort l'ait fait naître, se doit aux voluptés. Toute à tous! Voilà quel doit être notre cri de guerre: c'est ma devise au moins. Je veux qu'elle soit aussi la tienne. Tu te trouves bien sans doute des douces habitudes que je t'ai fait contracter? Quant à moi, je suis, par mon système, la puis heureuse des femmes. Nargue des préjugés, et donnons-nous en tant et plus!
Philippine.—Charmante morale, madame! Je crains fort cependant que votre système, tout attrayant qu'il soit, ne vous mène aussi par trop loin. Vous vous livrez trop, excusez la liberté que je prends, madame, vous vous livrez trop à vos caprices libertins. Quelque robuste que soit votre tempérament, quelque solide que soit votre beauté, vous risquez de vous user bien vite. D'ailleurs, vous n'êtes pas toujours prudente, et je tremble qu'enfin M. le Marquis…
La Marquise.—Mon mari! ce polisson[65] de quel droit trouvera-t-il à redire à ma conduite? Elle est cent fois meilleure que la sienne. Ma naissance vaut mieux aussi. Je suis riche: il mourait de faim sur le pavé de Paris quand je fis la sottise de m'engoncer de sa jolie figure. Je voulus me le donner, il abusa de ma confiance, et par un vil calcul d'intérêt, il me fit un enfant: on fut obligé de nous marier. Que n'a-t-il su me fixer? Pourquoi m'a-t-il entourée de la plus mauvaise compagnie? Pourquoi, m'enseignant les plus extrêmes raffinements du libertinage et me mêlant avec l'essaim des complices de ses orgies, m'en a-t-il aussi lui-même donné le goût? Ce n'est pas au surplus, ce dont je le blâme. S'il n'eût fait que cela, sans doute il ne m'en eût été que plus cher… mais ses scènes publiquement scandaleuses, ses prodigalités sourdes, le discrédit où cet homme sans sentiments s'est laissé tomber… Ne me parle pas de lui, je t'en prie.
Philippine.—Il est bon cependant de vous rappeler quelquefois que par malheur, il a sur vous une autorité dont il pourrait abuser, si vous affectiez trop de le compter pour rien dans le monde.
La Marquise.—Tu raisonnes fort juste, et je te sais gré du motif. Je fus bien folle aussi! Ah! monsieur le marquis, si j'avais pu prévoir que j'aurais sitôt le malheur de perdre mes parents, je n'aurais certes jamais été votre femme. Epouse-t-on tout ce qu'on désire, tout ce qu'on s'est donné! Ma sœur la chanoinesse n'a-t-elle pas bien su faire deux enfants le plus secrètement du monde? et celle-ci? et celle-là? et tant d'autres qui se sont très bien mariées par convenance, après s'être très sensément appliqué les objets de leurs inclinations!
Philippine.—Savez-vous bien, Madame, que M. le marquis a toujours la fantaisie de me donner des meubles et trente louis par mois?
La Marquise.—Si je le connaissais galant homme, je te dirais: «Accepte»; mais tu serais à coup sûr malheureuse. Agit-il bien avec qui que ce soit?
Philippine.—Une bien plus forte considération pour rejeter ses offres, c'est que ses libéralités ne pouvaient avoir lieu qu'aux dépens de ma chère maîtresse… Mais n'entends-je pas du bruit dehors?
La Marquise.—Va voir ce que c'est.
Philippine, après avoir passé un moment dans la pièce voisine.—Madame, c'est un marchand de fleurs qui dit avoir reçu ordre, de vous-même, de se rendre ici ce matin.
La Marquise.—C'est la vérité; mais il vient de bonne heure. La petite comtesse de Mottenfeu me fit remarquer ce garçon à la porte du Vaux-Hall: elle le dit très amusant. Qu'il entre.
Philippine.—Et me retirerai-je, madame?
La Marquise.—Quelle folie! non assurément: il convient même que tu restes.
Philippine, gracieusement.—Entrez, entrez, monsieur.
UN LAQUAIS, précédant le marchand.—Monsieur Bricon, madame. (Il sourit.)
La Marquise.—Voyez un peu ce grand nigaud. Il y a bien de quoi rire… (Le laquais reste pour voir l'entrée de Bricon, ayant l'air de mettre quelque chose en ordre.) Eh bien! que faites-vous là?… (Le laquais se retire. A Philippine.) Il faut que je réforme ce grand sot. Je suis bien la servante de sa superbe figure, mais il est trop bête aussi.
L'ABBÉ BOUJARON
Philippine, avec un billet.—Tenez, madame. Je n'ai pas eu la peine de courir bien loin. Voici un mot d'écrit de la part de votre marchand de ce matin. On demande réponse sur-le-champ.
La Marquise, avec trouble.—Bon Dieu! que vais-je apprendre? (Elle va vers la croisée, lire la lettre.)
La Comtesse, à mi-voix, pendant que son amie est occupée.—Savez-vous Philippine, que vous êtes jolie comme l'amour, et fraîche comme un bouton de rose.
Philippine.—Vous êtes bien honnête, madame.
La Comtesse.—D'honneur! si j'étais garçon, je voudrais passer un caprice avec vous.
Philippine, avec grâce.—Et moi, si vous étiez garçon, je n'aurais pas le courage de vous résister.
La Comtesse, encore plus bas, faisant un léger mouvement de la main vers l'objet de son désir.—Viens donc me voir quelquefois.
Philippine, répondant à cette agacerie en pressant sur cet endroit la main de la comtesse.—Mais, par malheur, vous n'êtes pas garçon.
La Comtesse, en feu.—Viens toujours!
Philippine, avec un regard bien lubrique et l'accent le plus tendre.—Oh! oui! j'irai vous voir… (Elle jette en même temps, avec beaucoup de finesse, un regard du côté de la marquise; ce qui signifie… qu'elle prie la comtesse de lui garder le secret.)
La Comtesse, très bas.—Sois tranquille (Elles se serrent mutuellement la main). Demain.
Philippine, très bas.—Demain.
La Marquise, ayant fini de lire.—Allez à mon tiroir, Philippine, et donnez cinquante louis au porteur (Elle donne la clef, Philippine sort.)
La Marquise, agitée.—Ecoutez ceci, comtesse, c'est votre Bricon qui m'écrit.
La Comtesse.—Il est bien un peu le vôtre aussi. J'écoute.
La Marquise, lisant.—«Madame, au sortir de chez vous, M. l'abbé, malgré ce que vous savez, est allé dire sa messe. Dieu l'a bien puni de cet horrible sacrilège…»
La Comtesse.—Peste! M. Bricon a de la religion!
La Marquise.—Suivez sa lettre (Elle lit). «Par malheur, il a pris un goût subit pour le petit garçon qui l'avait servie, et, dans la sacristie, moitié gré, moitié force, il l'a enfin exploité.» Vous remarquerez, comtesse, qu'il avait joué trois fois avant de sortir d'ici.
La Comtesse.—Ce n'est pas ce qui me donnera mauvaise opinion de lui…
La Marquise.—Mais après une nuit pareille, à moins d'avoir le diable au corps, peut-on être tourmenté de cette force?
La Comtesse.—Qu'est-ce que trois fois, pour certaines gens! Voyons la suite.
La Marquise, lit.—«Il était déjà tard, l'église est peu fréquentée, il s'y croyait absolument seul. Cependant, une bigote qu'on n'avait point aperçue, sentant sa conscience inquiétée de quelque peccadille, a cru trouver une belle occasion de se purifier, en prenant au bond le prêtre qui venait de célébrer… Elle est donc venue, comme un chat, vers la sacristie: on était au fort de la besogne…»
La Comtesse.—Belle vision pour une béate.
La Marquise, lisant.—«A l'instant M. Boujaron, furieux, a voulu se ruer sur la dévote et la mettre à mal aussi, pour s'assurer du secret; mais elle a jeté les hauts cris; le petit bonhomme s'est enfui, sa culotte encore rabattue; un bedeau, qui survenait, l'a arrêté. Il a tout déclaré. Deux passants appelés, et le bedeau se jetant dans la sacristie, ont surpris M. l'abbé qui (la tête perdue apparemment) jetait au cou de la dévote les cordons du vêtement sacerdotal. On l'a délivrée de ses mains. L'abbé, porteur de deux pistolets, a voulu se faire ouvrir la sacristie que le bedeau fermait à la clef… De ses deux coups, il a manqué les deux hommes avec lesquels il restait…»
La Comtesse.—Voilà, certes, un joli petit monsieur!
La Marquise, lisant.—«Le troisième personnage allait pendant ce temps-là chercher main forte. Bref, M. l'abbé a été saisi, lié et jeté dans un fiacre pour être conduit en prison. Je me trouvais par hasard dans le quartier, tandis que tout cela se passait. Je m'étais donc mêlé parmi la foule, et j'avais tout appris. Comme j'entendais dire que le prisonnier était tombé dans une espèce de délire et vomisssait, avec mille imprécations, des atrocités qui pouvaient compromettre nombre d'honnêtes gens, j'ai profité des relations que je me trouve avoir avec quelques-uns de ceux qui le conduisaient, et j'ai suivi…»
La Comtesse, interrompant.—M. Bricon est bien faufilé, ce me semble!
La Marquise, lisant.—«M. Boujaron s'est enfin évanoui dans le fiacre; cet état ayant rendu nécessaire qu'on lui fît boire quelque chose, je me suis mêlé, avec beaucoup d'autres, de ce service, et pour en rendre un bien plus important à tous les intéressés aussi bien qu'au criminel lui-même, j'ai mis subtilement une drogue dans sa boisson. Il vient d'expirer. Comme ce breuvage a passé par plusieurs mains, je ne pense pas qu'on me soupçonne plutôt qu'un autre, ni même qu'on recherche l'auteur de ce salutaire attentat; mais, comme tout peut se découvrir, je crois nécessaire, madame, de m'éloigner pour quelque temps; et pour cela, je vous prie de m'aider de votre secours, auquel j'ai d'autant plus de droit que le nom de M. le Marquis et le vôtre ont été le signal du juste ressentiment qui m'a fait violer les droits sacrés de la nature, et de l'amitié. Vous allez me sauver ou me perdre… Craignez de mal choisir… J'ai, etc.» Craignez de mal choisir! cela est souligné! une menace! Que pensez-vous de tout cela?
La Comtesse.—En premier lieu, qu'il est très heureux pour tout le monde que le monstrueux Napolitain ne vive plus… Ensuite…
La Marquise.—Que M. Bricon ne lui cède guère en scélératesse?
La Comtesse.—Je ne sais s'il ne le surpasse pas encore. L'abbé n'était qu'un effréné, perdu de luxure, sans politique, méritant mieux, avant son dernier excès, Bicêtre que l'échafaud. Mais Bricon! c'est un grand faiseur, au moins…
La Marquise.—Tout cela est horrible! Je suis glacée d'effroi.
La Comtesse.—C'est l'affaire du moment. Au fond, nous gagnons toutes deux beaucoup à cette catastrophe. Où nous aurait pu mener par la suite la fréquentation de ces deux scélérats?
La Marquise.—Dorénavant, je vais éplucher mes connaissances.
LE DOMESTIQUE-COIFFEUR
La Marquise est dans son boudoir, la pièce la plus reculée d'un fort bel appartement; le Tréfoncier, un prélat allemand, survient: c'est avec lui qu'elle a l'entretien suivant:
La Marquise, entendant frapper.—Qui va là?
Le Tréfoncier, d'une voix aiguë et factice.—Ami.
La Marquise, en dedans.—Je n'y suis pour personne. (D'un ton fâché.) Qui êtes-vous?
Le Tréfoncier, de sa voix factice.—Un ami de cœur, vous dit-on.
La Marquise, avec plus d'humeur.—Eh bien! je me suis expliquée: je n'y suis pour personne au monde. Mais, c'est que cela est du dernier singulier! J'avais expressément défendu…
Le Tréfoncier, de sa même voix.—Paix, paix, mauvaise! Dieu vous apaise[66]. Il n'y a point de consigne qui tienne contre un empressement tel que le mien. Porte, cour, antichambre, appartement, tout est franchi; me voici, je veux entrer, j'entrerai.
La Marquise, d'un ton plus doux.—Faites-vous du moins connaître.
Le Tréfoncier, de sa voix factice.—Ouvrez.
La Marquise, presque gaîment.—Jamais pareille voix de chat n'eut le privilège de pénétrer dans cette solitude… Si nous nous connaissons, vous savez…
Le Tréfoncier, de sa voix naturelle.—Nous nous y sommes cependant réunis quelques fois.
La Marquise.—Ah! j'y suis, pour le coup. A quoi bon tout ce mystère? Mais cela est très mal, mon cher comte[67], très mal en vérité; et pour vous punir, vous n'entrerez point.
Le Tréfoncier, gaîment.—De par toutes vos grâces! j'entrerai.
La Marquise, gaîment.—De par tout ce qu'il vous plaira, vous n'entrerez point. Impossible d'ouvrir, je suis dans un état…
Le Tréfoncier.—Eh! c'est le cas d'ouvrir.
La Marquise.—Je n'en ferai rien; vous savez que j'ai une volonté?
Le Tréfoncier.—Ouvrez toujours; j'amène quelqu'un.
La Marquise, avec humeur.—Encore mieux! vous moquez-vous des gens! vous n'êtes pas seul?
Le Tréfoncier, impatient avec gaieté.—Oh mais! c'est qu'il faut d'abord être ensemble; ensuite vous verrez… que vous serez bien aise.
La Marquise, avec intérêt.—Attendez du moins un moment. Envoyez-moi quelqu'un… On ne paraît pas comme je suis faite…
Le Tréfoncier.—Débraillée? chiffonnée? nue comme la vérité? Eh bien! tant mieux; c'est pour votre bien que…
La Marquise, interrompant.—Que?…
Le Tréfoncier.—Quand vous aurez ouvert.
La Marquise.—Entrerez-vous seul?
Le Tréfoncier.—Si vous l'exigez absolument.
La Marquise.—Un moment. (Le comte gratte. Elle, impatiente). Un moment donc! (Elle cache, à la hâte, quelques livres libertins dont elle s'amusait, en s'amusant encore autrement. Elle ouvre.) En vérité, monsieur le Comte, vous êtes le plus maussade entêté que je connaisse!
Le Tréfoncier.—Dites-moi des injures! Eh bien! je m'en retourne et j'emmène mon homme?
La Marquise.—Quel homme?
Le Tréfoncier, souriant.—L'homme en question.
La Marquise.—Oh! parlez plus clairement.
Le Tréfoncier.—Là… celui que je vous avais dit, qui…
La Marquise, d'un ton dédaigneux.—Ah! Ah! ce domestique! quelle pompeuse préparation pour…
Le Tréfoncier.—J'aime fort ce dédain. Dix-huit ans! Narcisse! l'Amour… (Il baise ses doigts.) Un demi-dieu!
La Marquise, ironiquement.—Voyons donc ce chef-d'œuvre de la nature… Il écoute peut-être?
Le Tréfoncier.—Oh! non; nous avons de la discrétion, il attend à trois pièces d'ici… Je vais l'appeler?…
La Marquise.—Faites.
Tandis que le Tréfoncier s'éloigne, elle se dépêche de donner un bon tour à ses cheveux et de la grâce à son fichu. Le prélat reparaît tenant par la main le jeune homme, qui salue avec assez de grâce d'usage.
Le Tréfoncier, avec un rire malin.—Bravo! pas un moment de perdu (C'est qu'il a remarqué le soin coquet qu'a pris la marquise; il poursuit). Ainsi, madame, j'ai l'avantage de vous présenter mon Hector… (Avec charge). Bien plus Hector que celui… (Naturellement.) Ma foi! qu'il achève: c'est à lui à se faire valoir.
La Marquise, d'un ton sec.—Vous perdez l'esprit, monsieur le Comte (A Hector). Qu'êtes-vous, mon ami?
Hector.—Domestique-coiffeur, pour vous servir, madame.
Le Tréfoncier, appuyant.—Pour vous servir. Voilà le mot, c'est pour cela que je vous le propose: entendez-vous bien, marquise? pour vous servir.
La Marquise.—Mais je ne vous reconnais pas aujourd'hui! Devenez-vous fou?
Le Tréfoncier.—Jamais je ne fus plus sage, au contraire. Ecoutez, Hector. Si madame vous fait la grâce de vous prendre à son service, comme je le lui conseille, vous serez bien payé, bien vêtu, bien nippé, cela s'entend. Au surplus, ce sera comme chez madame… (Il lui nomme, à mi-voix, quatre ou cinq femmes dont la marquise connaît fort bien les mœurs et la réputation.)
La Marquise, en colère.—Savez-vous bien, monsieur le Comte, que voilà de très mauvais propos! Avec quelles horreurs de femmes vous plaît-il de n'assimiler? Je vous trouve bien plaisant…
Le Tréfoncier, gaîment.—De la colère! Des grosses paroles! Rien de fait, madame. Plions bagage. Hector, madame ne veut point être une horreur (Il a chargé ce mot). Des horreurs, des femmes adorables! J'en fais juge Hector?
Hector.—Assurément, madame… ces dames sont bien respectables, en vérité. J'ai eu l'honneur de les servir toutes, et j'ose protester à madame…
Le Tréfoncier, interrompant.—De les servir toutes. Vous l'entendez? C'est pour servir que ce garçon-là sert; il n'a pas d'autre métier, lui. Mais on est des horreurs! Allons, Hector; madame est aujourd'hui tout à fait l'opposé de ces horreurs-là, nous ne sommes point son fait… Sortons. (Il fait semblant de vouloir emmener Hector.)
La Marquise, souriant à Hector.—Un moment. Si je ne connaissais pas monsieur le Comte pour un mauvais farceur, il faudrait se quereller.
Le Tréfoncier.—Ah! c'est moi, maintenant! Je suis peut-être une horreur aussi!
La Marquise, lui sautant vivement au cou et l'embrassant.—Oui, monstre!
Le Tréfoncier.—On s'entend, enfin (A Hector). Ecoute derechef, mon ami. Tu fus un fortuné maraud: les plus délicieuses coquines du grand et joyeux monde t'ont mis dans le secret de leur tempérament et de leurs caprices; mais sache, trop heureux Hector, que tu n'as encore rien vu, rien goûté; qu'on n'a pas autant de charmes… Tiens, admire… (En même temps il lève brusquement, et aussi haut qu'il peut, les jupes de la marquise.)
La Marquise.—Voilà bien la plus fière insolence, par exemple!
Le Tréfoncier.—Ne prenez pas garde, madame. Il faut bien instruire un nouveau serviteur (A Hector): C'est le feu, vois-tu, c'est la foudre… Il ne s'agira pas ici, comme chez la princesse… de souffler des cendres chaudes qui ne donnent jamais une étincelle; ni comme chez l'illustre baronne… là-bas, tu m'entends? de battre à froid une vieille laine qui a perdu tout son ressort; ni comme… etc., etc. Enfin tu vas, trop heureux impur, trouver la sensibilité perfectionnée… Un regard, une posture… un rien…: crac! cela part… Oh! quand il s'agira d'en découdre… ce sera pour le coup… Ma foi! tire-t'en comme tu pourras…
Hector, pendant toute cette tirade, a eu la contenance la plus modeste et les yeux baissés avec un respectueux embarras.
La Marquise, au Tréfoncier.—J'ai montré, je crois, assez de patience. Au surplus, ce n'est pas de moi que tout ceci donnera la plus mauvaise opinion à votre protégé.
Le Tréfoncier.—Que gagneriez-vous à prendre en mauvaise part le bien infini que j'ai dit de vous?
La Marquise, souriant.—Et tout celui que vous paraissez me vouloir. Eh bien! il est clair que nous ne valons pas mieux l'un que l'autre: il n'est donc plus à propos de faire des simagrées, Hector?
Hector.—Madame?
La Marquise.—Quelle était votre dernière condition?
Hector.—Madame la présidente de Conbanal, chez qui je remplaçais Chenu, le même qui avait eu l'honneur de vous servir[68]…
La Marquise, un peu confuse.—Ah! ce garçon-là. Et pourquoi avez-vous quitté la présidente?
Hector.—Parce qu'il y a trois, jours qu'elle est morte, madame[69].
Le Tréfoncier.—Ils vous l'ont tuée; c'est un fait.
La Marquise.—Ne plaisantons point (A Hector). J'ai connu la présidente un peu Messaline, il est vrai, mais bonne femme au fond.
Le Tréfoncier, regardant Hector.—La chronique disait sans fond? Mais que je n'interrompe point…
La Marquise.—Je vous donnerai, mon ami, ce que vous aviez chez la présidente, cela vous conviendra-t-il? voyez…
Hector.—Madame est bien bonne (regardant le Comte). D'après ce que je vois, et ce que monsieur le comte m'a fait l'honneur de me dire, j'aurais volontiers celui de servir madame à moitié moins.
Le Tréfoncier, à la marquise.—Est-ce être honnête, cela?
La Marquise.—J'aime ses sentiments: il m'intéresse.
Le Tréfoncier.—J'en étais sûr. Oh! peste! je ne me charge pas, moi, de produire du véreux: Hector était né pour être de qualité.
La Marquise.—Fi donc! Voudriez-vous qu'il pensât comme…
Le Tréfoncier.—Chut, chut, vous allez médire! J'en sais, là-dessus, plus que vous ne pourriez m'en apprendre. Je vous ai pourtant vu raffoler de nos petits apprentis seigneurs.
La Marquise.—Je l'avoue, à ma honte; mais la très juste opinion qui me reste d'eux, c'est qu'ils sont fort avantageux, fort libertins, et souvent fort à charge.
Le Tréfoncier.—J'imaginais, moi, que leur plus grand défaut, aux yeux de certaines de mes connaissances… (Regard malin) était de faire parfois… là… ce qu'en terme vulgaire on nomme rater?
La Marquise, avec dignité.—En vérité, monsieur le Comte, vos idées sont quelquefois d'un ignoble! On me ferait peut-être, à moi, des affronts de cette espèce (A Hector). Je vous retiens, mon ami; voilà des arrhes… (Elle lui jette une bourse).
Hector, la retenant adroitement, et la laissant sur un siège dans son chapeau.—Je tombe à vos pieds, Madame, non pas à l'occasion de cet or que vous me prodiguez avec trop de générosité, mais pour…
UNE FÊTE PROJETÉE
Au retour de cette agréable promenade, le Tréfoncier se souvient d'une lettre qu'il avait mise en poche, deux heures auparavant, sans la lire.—«Ah! Ah! dit-il en l'ouvrant, c'est l'illustre maman Couplet qui m'écrit! que peut-elle me vouloir?—Voyons, voyons, dit impatiemment la petite Comtesse».
Le Comte, lit ce qui suit:—«Monseigneur, seriez-vous curieux d'être aussi d'une fête d'un genre… peut-être tout à fait neuf, que, Dieu aidant, je donnerai après-demain vendredi dans le pavillon que vous savez près de Choisy, et qui sera honorée de la présence de plusieurs brillants amateurs, actuellement les coryphées de mes nombreuses pratiques? Si le cœur vous en dit, Monseigneur, ayez la bonté de me le faire savoir demain, au plus tard à midi, et de joindre un mandant de vingt louis à votre réponse. Je vous vois d'ici reculer en vous écriant: «Vingt louis! la chère Couplet se moque du monde». Vingt louis, Monseigneur, tout autant, et, si vous souscrivez, vous avouerez, après, que vous aurez eu du plaisir pour mille. Rapportez-vous en sur ce point à la scrupuleuse probité de celle qui ne vous trompa jamais, et qui prend la liberté de se dire avec un profond respect, monseigneur, votre… etc.» Qu'en pensez-vous, mes belles amies?
La Marquise.—Qu'avant de financer, il conviendrait de savoir quel est le dessein de cette fête; avec quelles gens il s'agit de vous faire rencontrer.
Le Comte.—Vous avez raison: en pareil cas, il serait à propos que chaque souscripteur eût sous les yeux une manière de prospectus. Pour ne pas risquer d'acheter chat en poche… (Il sonne.) Je vais à Paris (Un domestique paraît). Dites à mes gens que je veux ma voiture avant dix minutes. (Le domestique se retire.) Je confesserai la Couplet, et demain, si vous voulez me donner à dîner, je vous rendrai bon compte de ce dont on me fait ici l'ouverture.
La Marquise.—Vous serez ici impatiemment attendu.
La Comtesse.—Songez, mon très cher, que s'il s'agit de grandes prouesses, comme ceci m'en a tout l'air, je veux en être, moi. Quant à la Marquise, il n'y faut plus penser: elle se réforme (Elle sourit).
La Marquise.—Madame persifle…
La voiture du prélat fut bientôt prête. Il ordonna d'aller le plus grand train et d'arrêter rue des Déchargeurs. C'était celle où demeurait la Couplet. Le lendemain, le Comte, très exact, fut de retour à deux heures. En abordant ces dames:
Le Comte, avec vivacité.—Vive l'admirable, la sublime, l'inappréciable Couplet! Par ma foi! l'aperçu de sa fête est un éclair de génie, et pour la seule idée qu'elle a eue de m'en mettre, je lui aurais volontiers donné dix louis de plus!
La Comtesse.—Contez, contez-nous cela, délicieux ami!
Le Comte.—Oh! non, sur la plupart des objets je ne pourrais vous instruire qu'en gros. Il convient, que vous ayez le plaisir de la surprise.
La Marquise, avec feu.—Nous en sommes donc?
Le Comte.—Si vous daignez y consentir!
La Comtesse.—Je respire. Sa question me fait espérer qu'elle tient encore au plaisir.
Le Comte.—Vendredi nous en aurons de plus fortes preuves…
La Marquise.—La fête, la fête, qu'est-ce que c'est?
Le Comte.—Local enchanteur, que je connais: vingt cavaliers, vingt dames; deux à deux, quatre à quatre, en nombre pair, enfin, comme au château de Cutendre. Promenade en attendant que tout le monde soit réuni; concert ensuite et feu d'artifice; souper exquis et magnifique: toute la nuit, danse, jeux et folies; au point du jour chacun à petit bruit défilera…
La Marquise.—Voilà qui est à merveille, mais la société?
Le Comte.—J'ai vu la liste. Les hommes sont presque tous des étrangers de marque, ou du moins décents et riches. Les dames, j'en connais une demi-douzaine; tout cela convient pour la circonstance, et, d'après la parole que Couplet m'a donnée, je crois que le reste ne gâtera rien; ainsi nous pouvons ne point appréhender de nous trouver absolument en mauvaise compagnie. Quant à notre entrée là-bas, comme il nous faut être pairs, j'ai pris d'avance la liberté d'arranger la chose. L'une de vous paraîtra sous l'escorte du palatin Morawiski, le meilleur ami que j'eus en Italie et que je viens de retrouver, grâce à la liste; l'autre voudra bien se laisser mener par votre très humble serviteur.
La Comtesse.—Cher Comte, ce sera moi. Je n'ai pas l'avantage de connaître votre palatin. Donnons ce chaperon à la marquise et soyez le mien.
Le Comte.—Votre lot ne sera pas le meilleur, ma chère comtesse. Morawiski, je vous le jure, est l'un des plus beaux et des plus aimables cavaliers que nous ait fourni sa nation, dont vous savez que la noblesse jouit à juste titre d'une haute réputation de politesse, de galanterie et de magnificence; au surplus, il ne s'agit que d'avoir mis le pied dans l'Eden: dès qu'on y sera, chacun sera libre de se faufiler à son gré, car… j'outrepasse ici les bornes de la discrétion qui m'était recommandée, mais vous ne jaserez point?
La Comtesse.—Nous saurons nous taire.
Le Comte.—Eh bien! le fin mot de la partie est que chaque dame sera toute à tous; chaque homme, tout à toutes.
La Comtesse, avec exaltation.—Toute à tous! J'aime ce noble cri de guerre! Ah! oui! j'y serai fidèle! Qu'un affreux prodige mure chez moi toutes les portes du plaisir, si je déroge à la loi; ou mon peu de charmes et la vivacité de mes agaceries manqueront leur succès, ou je ne quitterai point la lice sans que chaque champion ait fait tout au moins un coup de lance avec moi!
La Marquise.—Comme elle y va? Tout doux, l'amie, et les autres donc? (Au comte). Madame suppose apparemment qu'il ne doit y en avoir que pour elle!
Le Comte, baisant la main de la marquise.—Charmant souci! il est pour demain d'un bienheureux présage! Mais si nous nous dépêchions de dîner? car il est indispensable d'aller coucher tous à Paris, où notre présence sera nécessaire pour différents préparatifs: (La marquise sonne et ordonne qu'on hâte le dîner. Le comte continue.) A propos, j'oubliais de vous faire part d'un accident fâcheux arrivé à quelqu'un que je crois être ou du moins avoir été de notre connaissance.
La Comtesse.—Si vous le nommiez…
Le Comte.—Le Vicomte de Molengin, garçon d'esprit fort aimable.
La Marquise.—Nous le connaissons… comme cela.
Le Comte.—Mélomane outré, et disait-on, le plus mauvais tendeur du royaume…
La Comtesse.—Nous en savons quelque chose (Haussant les épaules). Et vous qualifiez cela d'homme aimable?
La Marquise.—Au surplus qu'a-t-il fait?
Le Comte.—Il est mort.
La Marquise.—Mort?
La Comtesse, souriant.—Il est mort en entier?
Le Comte.—Voici son histoire.—Cet équivoque personnage, ennuyé de ne pouvoir employer agréablement l'un des plus distingués boute-joie que la nature ait jamais fabriqués, avait mis sa confiance dans un docteur italien, fieffé charlatan, dit-on, mais qui, d'abord, avait si bien ressuscité le vicomte, que celui-ci se flattait tout de bon d'avoir enfin retrouvé ce qui lui manquait depuis si longtemps. Devenu presque vigoureux par artifice, le pauvre diable a bientôt abusé de cet état heureux. Malgré les piano perpétuels de l'esculape ultra-mondain, c'était chaque jour quelque nouvelle aventure galante mise tellement vivement à fin. Bref, avant-hier… Que diable allait-il faire dans cette galère! il s'était donné le régal d'une nymphe subalterne des coulisses italiennes… il a rendu l'âme avec la seconde bordée de son fluide génital.
La Comtesse.—Peste! le bel effort qu'il avait fait! deux fois! (Elle hausse les épaules.)
LES INVITÉS A LA FÊTE LIBERTINE
Le moment impatiemment attendu de se rendre à cette campagne où l'on devait si bien s'amuser était sur le point d'arriver. Le palatin Morawiski, présenté chez la Marquise par le prélat, y avait dîné. Ce polonais, homme superbe à la vérité, mais ayant un certain air de gravité fière et de recueillement, qui décelait plus de penchant à l'ambition qu'aux folies voluptueuses, ne produisait pas sur l'âme et les sens de la Marquise l'impression que l'introducteur s'était promise. A peine au moment du champagne l'étranger parut-il s'humaniser, et pour lors, la transition fut si brusque, si affectée, qu'il sauta aux yeux des trois convives que cet homme venait de se dire: «Il convient cependant que je sois enfin sémillant et gai». La petite comtesse, à côté du prélat, lui serrait de temps en temps la main par dessous la nappe, pour lui faire comprendre combien elle le préférait pour menin, à son peu naturel ami. Au surplus, celui-ci n'avait rien dit ni fait qui ne fût marqué au coin des plus nobles manières et du savoir-vivre le plus raffiné. La fin du repas n'eût pas été bien amusante, si le comte, qui depuis le matin avait en poche la liste des acteurs de la future fête, enrichie de notes rapides qu'y avait jetées l'officieuse Couplet, n'eût tiré ce papier de sa poche et proposé d'en faire lecture. Ces dames témoignèrent que cela leur ferait grand plaisir. Le Tréfoncier se mit donc à lire ce qui suit:
«Les messieurs et les dames qui honoreront ce soir de leur présence ma petite fête, ayant bien voulu consentir à s'y rendre sans fracas en nombre pair, je me suis assurée d'avance de l'ordre que cet arrangement produira. Il en résulte que l'on verra se réunir à… les personnes ci-après désignées.
»Premier couple. Monsieur le comte…»
(Parlé.) C'est moi (Lu.) «Avec Madame la Comtesse de Mottenfeu.». (Parlé.) On nous a dispensés de notes. (Lu.) «Deuxième couple: Monsieur le palatin Morawiski; Madame la marquise…
La Marquise.—C'est nous; sans notes apparemment!
Le Comte.—Sans notes (Il continue de lire). «Troisième couple: Le comte Chiavaculi; lady Où veut-on.» (Parlé). Il y a certainement ici quelque faute d'orthographe. Je gagerais que le nom de cette Anglaise s'écrit autrement. Voyez.
Il montre ce nom comme il est imprimé plus haut: nous ignorons comment il s'écrivait en anglais.
La Comtesse.—les notes?
Le Comte, lit.—«Le comte Chiavaculi est un seigneur napolitain, auquel il manque la moitié de chaque jambe; on aura le plaisir d'apprendre de bouche à monseigneur l'histoire de cet accident[70]. Cet italien a l'infamie d'abhorrer ce que les dames ont de plus attrayant, et n'aime de leur sexe que ce qu'il a de commun avec le masculin, dont, en revanche, il est idolâtre. Je ne sais comment suffire aux prodigieux besoins et caprices de cet original. Au surplus, il est opulent et prodigue, et je l'ai d'autant plus volontiers inscrit au nombre de mes acteurs de ce soir, qu'il doit donner pour son compte, à la compagnie, la moitié d'un bien étrange spectacle. Lady, qui peut-être l'est un peu de contrebande, est du moins une dame fort riche. Elle se dit malade quoiqu'elle fasse à tort et à travers des excès qui supposent celui de la santé. Elle surpasse en luxure et en complaisance mes plastrons les plus infatigables. Elle veille, boit, jure, se bat au besoin avec ses amants et ses domestiques…»
La Marquise.—Voilà une jolie petite personne et de bien bonne compagnie, en vérité! Faites-nous grâce du reste de son article.
Le Comte, lit.—«Quatrième couple: sir John Kindlowe; Mlle d'Angemain. Note. Sir John, frère de lady, est un marin des plus bruts, mais beau comme le dieu Mars: dans l'Inde, où les femmes sont très précoces, il a pris la manie des enfants; à Paris, il lui en faut de onze à treize au plus, et, ce qui me fait enrager, c'est qu'il est assez connaisseur en pucelages; je suis aux expédients pour lui en fournir de véritables. Au surplus, il s'accommode de tout. Cet Anglais sera le second acteur principal du spectacle dont j'ai déjà parlé. Mlle d'Angemain est une fille de condition pauvre; mais parfaitement élevée, un peu passée, quoique jeune; elle fait peu d'heureux; mais pour les apprêts du bonheur, elle a des talents si rares que mes infirmes les plus désespérés ne passent jamais par ses mains sans se trouver en état de faire gagner l'avoine à quelqu'une de mes filles…»
La Comtesse.—Il me vient une idée, Comte, c'est d'arranger cette magicienne avec l'ami Dupeville: l'œuvre serait méritoire. C'est dommage de laisser ce talent au bordel.
Le Comte.—J'aime qu'on se souvienne ainsi de ses amis…
La Marquise.—Elle a raison. Dupeville a besoin d'une compagne. Elle a le cœur excellent. Nous ferons la fortune de cette demoiselle. Après?
Le Comte, lit.—«Cinquième couple: le baron Immer-Steiff; la Vicomtesse de Chaudpertuis (Parlé). Sans notes; mais je les connais tous deux; le baron est grand, gros et gras Bavarois, bon buveur, bon fouteur. (Pardon, cela m'est échappé.) Mais, pardieu! la chère vicomtesse, à qui j'ai eu l'honneur de rendre quelques hommages, aura bientôt fait d'ajouter une lettre au nom du pauvre diable[71].
La Comtesse.—Cela nous passe: allez.
Le Comte, lit.—Sixième couple: M. Lecker (Parlé). Je le connais aussi; c'est le fils d'un riche banquier de Dresde (Il lit). «Et Mme de Condouillet. Note. Elle fait l'étroite et prétend n'admettre aucun homme de forte proportion à l'abordage. Mais, dix heures du jour sur le dos, elle lasse à la caresser trois chiens, son laquais, son coiffeur et son maître de musique.»
La Marquise.—La Couplet se moque des gens, quand elle veut nous mêler avec ce monde-là.
La Comtesse.—Point d'humeur, madame. De quoi s'agit-il enfin? de libertiner: nous faut-il pour cet objet la compagnie de vestales, de bégueules prétendant aux mœurs! Laissez-la dire, Comte, et poursuivez.
Le Comte.—Peste! Voici du grand!! (Il lit.) «Septième couple: le prince de Lowenkrafft; la princesse de Stolzinskoff. Note. Le prince est un seigneur danois, diplomatisé à Vienne, gourmé comme le comte de Tufière[72] bravache sur le chapitre de la vigueur; mais, comme à titre d'homme d'importance et d'allié d'Hercule, il a voulu se frotter à la princesse en question, cet homme, trop infatué de ses avantages, est tombé comme une mauvaise épître… D'arrogant vainqueur, il est devenu un ridicule esclave, humilié dix fois par jour par le service non secret de trois géants domestiques, dont l'insatiable princesse fait son amusement journalier. Cette dame au surplus est unique pour la haute stature, la perfection des formes, la blancheur et la finesse de la peau; mais elle a contre elle une fierté dédaigneuse si superlative, et son tempérament égoïste est si mal en proportion avec les ressources ordinaires que fournit notre bon pays, qu'elle est repoussante pour tous nos amateurs et n'en peut attacher un seul à son char.»
La Marquise.—Eh bien! Comtesse, celle-ci vous dégote, ma fille.
La Comtesse.—Je ne me pique pas d'être un môle de luxure contre lequel doivent se briser tous les désirs. J'aime à les faire naître, à les fomenter, à les satisfaire, à les ressusciter. J'en fais gloire. Personne ne sortit jamais humilié de mes bras, ni méditant le projet ingrat de n'y plus revenir. Sur ce pied, j'ose me préférer à celle qu'on m'oppose. Au reste, je la verrai ce soir, je prendrai sa mesure, et n'hésiterai pas à la défier si je la trouve digne de ma colère; on saura qui de nous deux a plus de talent et d'intrépidité.
Le Comte.—Magnanime dévouement! ma chère Comtesse; d'avance je parie pour vous…
La Marquise, à la comtesse.—Je suis enchantée d'avoir pu te piquer, puisque cela nous vaut d'avoir vu dans tout son jour la portée de ton insigne émulation…
Le Comte, interrompant.—Voilà qui est fort bien, mais si nous nous jetons ainsi dans les égarées, notre lecture ne finira jamais.
La Marquise.—Nous écoutons.
Le Comte, lit.—«Huitième couple! le marquis Dietrini; Mlle de Nimmernein. Note. Le marquis, beau, jeune et riche, Florentin, serviteur des dames a posteriori, sans cependant les négliger sur le pied courant. Mlle de Nimmernein…» (Parlé.) Celle-ci je la connais à fond. Voyons ce qu'en dit la note. (Lu.) Blonde parfaite, à qui l'horreur d'épouser un vieillard puant et bossu fit déserter l'Allemagne» (Parlé.) Le fait est véritable (Il lit.) «Elle est douce comme un agneau, se pâme dès qu'on la touche, se laisse violer tant qu'on veut; devient par une suite de sa constitution physique et morale, la victime de tous les caprices. Fille d'esprit, instruite, ayant des talents: tout lui convient comme elle convient à tout le monde. Avec les gens froids, elle raisonne, avec les enjoués, elle rit, boit avec les buveurs; jure et fait tapage avec les militaires; en un mot, joue, veille, hausse et baisse tous les tons, selon que l'exige la scène dans laquelle elle se trouve chargée d'un rôle.» (Parlé). Ce portrait est parfaitement ressemblant; toutefois, comme dans les moments décisifs, elle ne se mêle de rien et ne partage point la besogne, bien des gens pourraient ne pas goûter son indolente jouissance. J'ai eu le premier, à Paris, ce chef-d'œuvre germanique. Tête-à-tête avec Mlle de Nimmernein dans ma petite maison des boulevards, je la mets nue… Oh! sans hyperbole je crois voir respirer Galathée après le dernier coup de ciseau de Pygmalion. Ivre de désir, je la renverse à moitié sur le bord d'un grand lit, à mon approche, elle devient rose de la tête aux pieds: immobile, elle m'attend, me reçoit, me laisse faire sans se donner autre peine que celle de déployer en crucifix deux bras de proportion divine et de soupirer en murmurant: Herr Jesus! mein Gott! Ses entrailles frémissent. Je me sens à la nage et voilà deux grands yeux bleus fermés, ma nymphe morte, distillant après ma retraite l'humeur bouillante où je venais d'être noyé…
Cependant je me rappelle qu'une lettre d'affaire très importante exige de ma part une prompte réponse: j'écris trois pages et reviens à ma beauté. Elle n'a pas changé d'attitude: un baiser profond à travers deux rangs de perles lui fait pousser un soupir. «Que d'attraits!» m'écriai-je, pénétré d'admiration et semant partout mes brûlantes caresses. «Mais quoi! ne pourrais-je donc pas jouir de l'aspect enchanteur de ce que me dérobe votre pose actuelle?» Je n'ai pas achevé que déjà la charmante Nimmernein s'est roulée sur le ventre, les jambes pendantes, le râble horizontal et les fesses en valeur. Nouveau prodige de perfection! Je me sens renaître mille fois plus épris. Je baise et presse les superbes cheveux, je rends hommage à la chute des reins… miraculeuse…
«Sodann! se contente-t-on de me dire, d'une voix douce comme un flageolet, «mach urtig, mein herz; es thut mir weh!»
La Comtesse.—Ce qui signifiait?
Le Comte.—Oui-dà! fais vite, mon cœur: cela me fait mal.
La Marquise, souriant.—Voilà qui est à merveille. Mais si nous nous jetons comme cela dans les égarées, jamais la lecture ne finira.
Le Comte, lui baisant la main.—J'ai tort. (Il lit.) «Neuvième couple: M. le bailli de Fousept; Mme la Comtesse d'Ogreval. Note. Le bailli, à la vérité quoique approchant la cinquantaine, va bien quand il s'y met; mais cela ne lui arrive qu'une fois par semaine: c'est aujourd'hui son jour. Mme d'Ogreval, qu'il entretient, n'observe pas le même régime; le jour de travail de son ami est un de repos pour elle. Ils se mettent réciproquement la bride sur le cou pour cette nuit, où probablement Mme d'Ogreval fera des siennes.
»Dixième couple: le chevalier de Saint-Bernard; Mme Durut. Note. Cousin et cousine. Le cavalier, entre nous, est un moine en dignité qui garde l'incognito, sa parente, le chef-d'œuvre de l'embonpoint, est une délicieuse bourgeoise, veuve d'un négociant avare et millionnaire. Comme elle fait en tout l'opposé de son mari, elle met actuellement autant d'activité à dissiper le trésor que l'harpagon en mit à l'amasser. Sa fureur, est de faire la grande dame et la protectrice des talents. Elle soudoie deux abbés, beaux esprits, un violon de l'Opéra, un peintre en galanteries, et, sous main, elle soutient bon an mal an, dans Paris, quatre ou cinq gardes du corps[73].
La Marquise.—Cette femme pourra bien mourir à l'hôpital.
Le Comte, lit.—«Onzième couple: M. Cazzoforté; Mme de Brisamants. Note. C'est un arrangement fait d'hier. L'Italien a les vertus et les allures d'un crocheteur; je lui ai lâché cette bacchante pour l'assouplir.»
La Comtesse.—On pourra lui donner ce soir une petite leçon.
Le Comte, lit.—«Douzième couple: le commandeur Pottamico; Mlle de Pinamour. Note. Nouvel arrangement encore. Gens délicats; petits besoins, petits plaisirs, filés et rares…»
La Marquise.—Ces gens là seront bien déplacés ce soir! Ils m'affadissent! Passez.
Le Comte, lit.—«Treizième couple: V. Vanhuren; Mme de Foutencour.» (Parlé) Encore une de mes connaissances. Note. Vanhuren est un laid et lourd Hollandais qu'ont enrichi trois grosses banqueroutes; par goût, il n'aime que le dernier ordre des coquines, mais comme il s'est mis en tête de faire agréer par notre gouvernement je ne sais quel plan de manufacture, il a désiré de connaître quelque intrigante, capable d'appuyer son projet. A cet effet, je l'ai arrangé avec cette brûlante haridelle de Foutencour, aux grands airs, à la langue dorée, et qui, pour avoir violé, par-ci, par-là quelques jeunes présentés, croit tenir à tout. Son véritable crédit pourtant, porte sur les sous-ordres et valets de Versailles, dont il n'est aucun qui ne le sache par cœur, l'ayant, eue à leurs trousses depuis dix ans, pour mille sollicitations, sur le succès desquelles elle ne refusera jamais des acomptes, sauf à faire des ingrats et à tromper l'espoir de ses commettants…»
La Marquise.—Ah! Ah! Mme Couplet s'amuse à médire. C'est passer un peu les bornes de la simple instruction.
Le Comte, souriant.—La lecture ne finira jamais. (Il lit.) «Quatorzième couple: M. de Boutafond; Mme de Forgésy. Note. Boutafond, gentilhomme de province, à prétentions auprès des femmes à tempérament. Celles à qui je l'ai fourni s'en louent assez; il cherche à gagner quelque place ou à faire un mariage. Mme de Forgésy, jolie veuve, passablement riche, lui conviendrait. Mais elle m'a dit, en confidence, qu'elle compte l'essayer pendant six mois, afin de pouvoir être bien sûre de ne pas faire un pas de clerc, en épousant un homme dont les soins pourraient manquer de suite.»
La Comtesse.—Peste! Quelle prévoyance!
Le Comte, lit.—«Quinzième couple: le vicomte de Phallardi; la baronne Matevits.» (Parlé.) Encore une des miennes! (Lu.) «Note. Le vicomte, j'en suis bien sûr, a fourbi, depuis douze ans, plus de quatre mille créatures humaines. Jamais il ne voit la même deux fois, il en change tous les jours, et en voit plutôt deux qu'une. Jouant à ce jeu dangereux avec un bonheur incroyable, jamais il n'eut la moindre menace de mal vénérien…»
La Comtesse, interrompant.—On dit qu'il y a des êtres inaccessibles à la contagion. (Montrant la Marquise.) Elle, moi, bien d'autres en sont des exemples.
Le Comte, avec un soupir.—Ah! que ne puis-je aussi me citer! mais… loin d'ici, souvenirs funestes! Voyons le reste du vicomte. (Il lit.) «Cet enragé, depuis que l'eau d'un certain médecin[74] a pris faveur, s'est jeté dans la plus vile classe des malheureuses. La halle au blé, la rue Saint-Honoré, le boulevard même, il a tout écumé. Ce qu'il y a d'étonnant c'est que, dès qu'il rentre en bonne compagnie, cet homme est charmant. On n'a pas plus de politesse, plus d'égards pour les femmes honnêtes, plus de ce qui sait entraîner tous les suffrages. La Matevits, que je lui prête, et qu'il ne se piquera pas de baiser plus d'une fois, c'est une brune de cinq pieds trois pouces, qui met sa gloire à momiser[75] ses pratiques. Je n'ose l'employer avec des gens à petite santé, car je craindrais de commettre des assassinats. Elle aime aussi les femmes.
La Comtesse.—Bonne connaissance; je veux lui faire amitié.
Le Comte, lit.—«Seizième couple: le chevalier de Pinefière; Mlle des Ecarts. Note. Le chevalier ne finit jamais. Sa compagne, fille du grand genre susceptible de passions outrées, ardente comme un volcan, compte, dans son roman, vrai quoiqu'à peine croyable, six enlèvements et trois lettres de cachet. Deux fois elle s'est échappée par séduction; la troisième elle a mis en douceur le feu au couvent, et s'est tirée d'affaire à travers ce désastre. Elle a coûté la vie à trois adorateurs, mécontents de ses mauvais procédés, et que des rivaux plus heureux ont mis sur le carreau. Certain infidèle a reçu de l'héroïne elle-même un grand coup d'épée, en duel. Mlle des Ecarts enfin, majeure, sans famille et jouissant d'une fortune honnête, vit sans éclat, et l'on ne pense plus à ses folies.»
La Marquise.—Je ne sais plus, en vérité, si j'ose être de cette partie. Quel choix de gens.
La Comtesse.—Va te faire lanlaire avec tes scrupules. Comte, ne lui laissez pas le temps de nous dire des pauvretés, allez.
Le Comte, lit.—«Dix-septième couple: le vidame de Pillemotte; Mme de l'Enginière. Note. Un Gascon des mieux faits, des plus amusants, des plus vains et des plus gueux. Mme de l'Enginière l'entretient…» (Parlé). Je connais encore cette bretteuse-là. Sortant une nuit, avec elle, d'une maison de jeu, et n'ayant pas ma voiture, j'acceptai l'offre que madame de l'Enginière me faisait de me ramener: mais comme son équipage était, à dessein, je crois, une désobligeante[76] dans le fond de laquelle on me fit asseoir, force me fut d'avoir la dame sur mes genoux; elle avait eu la précaution de se trousser jusqu'aux hanches. Un instant après elle trouva que mes breloques la blessaient. Pour s'en délivrer elle eut la distraction de me déboutonner complètement: je compris, en homme du monde, ce que cela voulait dire et… je m'exécutai. La chose se passait tout au mieux: on m'avait fourré là, nous ne cessions point de parler de la société que nous quittions, des événements du jeu, des nouvelles du jour. Pourtant, lorsque Mme de l'Enginière, au delà des ponts, comprit que nous approchions de mon hôtel: «Il est temps de penser à nous, dit-elle, et voilà ma diablesse à se trémousser sur moi de manière à me faire craindre que la voiture ne se défonçât. L'ardeur brûlante de cette Messaline m'entraînait; je réalisai: Ça! me souffla-t-elle dans l'oreille comme on arrêtait pour me descendre, ne rentrez pas à la vue de votre livrée, sans vous bien envelopper de votre redingote.—Je ne savais d'abord ce que pouvait signifier ce conseil. Mais après l'avoir, à tout hasard, suivi, je fus au fait, lorsqu'aux lumières je me vis souillé du haut en bas, d'un déluge menstruel. Je n'y songe point encore sans effroi, moi l'ennemi juré de cette saloperie et qui suis bien dans mon état quant à l'horreur que me cause du sang ainsi versé.
La Marquise.—Voilà, sans contredit, la plus impudente coquine.
Le Comte.—D'autant mieux qu'elle riait aux larmes en me quittant… N'y pensons plus… (Il lit.) «Dix-huitième couple: dom Plantados; Mme de Curival. Note. Cette dame est la femme d'un vieux colonel suisse chez lequel dom Plantados, grand personnage fier et poltron, quoique Portugais, est trop circonspect pour mettre le pied: on ne se voit que chez moi. Je soupçonne Mme de Curival, qui n'est plus de la première nouveauté, de ne s'attacher le flegmatique et hautain Plantados qu'au moyen de quelque goût honteux qu'il aurait, et que je connais à son amie bien du penchant à contenter. Il est vrai que le ravage des couches a furieusement gâté les charmes antérieurs, et que les autres sont, au contraire, d'une beauté surprenante. Cette femme-là me fait gagner beaucoup d'argent. L'époux ombrageux est pour quelques jours à Versailles, ce qui donne de la marge pour ce soir.»
La Marquise.—Ces pauvres maris, comme on les dupe!
Le Comte, lit.—«Dix-neuvième couple: M. Eselsgunst[77]; Mme de Caverny».
La Comtesse.—Quels diables de noms!
Le Comte.—«Note. Eselsgunst est un Allemand qui tient par je ne sais quel fil au corps diplomatique.» (Parlé). C'est le chargé d'affaires de deux ou trois de nos petits souverains germaniques. (Il lit). «Mme de Caverny, femme des plus jolies, penchant vers le sentiment, et, qui, malgré cela, n'a pas laissé de distribuer, chez moi, ses largesses à plus de cent personnes. Il faut du pain, Eselsgunst l'entretient mesquinement, mais au défaut de l'utile, on trouve chez lui l'agréable; c'est à quoi la sensible Caverny tient encore plus qu'à l'argent. Un rapport de conformation assez rare fait que ces deux êtres s'aiment beaucoup, et la dame ne s'est pas très volontiers décidée à se trouver là ce soir. Mais à l'argument sans réplique que son amant veut y recueillir de quoi mander quelque chose à sa cour par le courrier prochain, elle s'est rendue, et c'est ce qui vous procurera le plaisir de la voir.»
La Marquise.—Ces détails commencent à me fatiguer. Est-ce tout?
Le Comte.—Encore un article (Il lit.) «Vingtième couple: le chevalier de Pasimou; Mme des Clapiers.» (Parlé.) Je les ai furetés tous deux, ces clapiers-là. J'en connais peu d'aussi logeables.
La Marquise.—Vaurien, taisez-vous. (A la Comtesse.) Il va nous faire encore quelque commentaire saugrenu.
Le Comte.—Vous m'attaquez! Eh bien! pour vous faire enrager, j'ajoute avec fondement, que je crois avoir aussi pratiqué ce Pasimou, tandis qu'il portait la soutane. Voyons la note. (Il lit.) «Le plus beau jeune homme qu'on puisse voir, et peut-être le plus aimable. Ci-devant abbé.» (Parlé.) Tout juste, c'est le même. (Il lit.) «C'est maintenant un excellent officier.» (Parlé.) J'en suis fort aise (Il lit.) «Il a quelques défauts.» (Parlé.) Je lui ai connu celui d'être bardache, mais tant d'honnêtes gens le sont! (Il lit.) «Les femmes ont soin de lui.» (Parlé.) Les hommes, quand cela lui plaira, seront fort à son service.
La Marquise.—Insupportable homme, finirez-vous!
Le Comte.—Là, là, je promets de ne plus y mettre un mot du mien (Il lit.) «Les femmes ont soin de lui, mais il est si galant, si complaisant, et fait tant d'honneur à leur libéralité, qu'aucune n'est mécontente. C'est en un mot, le phénix des hommes à bonnes fortunes.» (Parlé.) C'est tout.
La Marquise.—J'aime ce Pasimou à la folie. Voilà comment il eût fallu que fussent tous nos cavaliers de ce soir.
Morawiski.—Et toutes nos dames comme vous (Il prend en même temps et baise amoureusement la main de la marquise.)
Le Comte (pariodant avec la comtesse).—Ou comme elle.
La Comtesse, souriant.—Peste! j'en suis aussi! (A Morawiski.) Ecoutez donc, mon cher palatin, vous avez bien fait de dire enfin quelque chose, car je vous croyais en léthargie.
Morawiski.—Daignez m'excuser, mais de si grands et de si chers intérêts viennent quelquefois me distraire de ce qui m'attache le plus, que je fais alors la sottise d'envoyer mon âme en Pologne, tandis que ma personne matérielle demeure où l'on me voit.
La Comtesse.—A la bonne heure, mais comme votre langue en fait partie, et qu'elle doit savoir dire de jolies choses, gardez-la-nous, s'il vous plaît.
La Marquise.—Pendant que nous nous amusons de balivernes, le temps se passe. (Elle regarde à sa montre.) Plus de cinq heures! et j'ai je ne sais combien de petites choses à faire avant de partir! (Au comte.) Y pensez-vous donc, méchant homme, de nous avoir ainsi mises en retard avec votre scandaleuse gazette!
Elle se lève et va s'occuper des petits soins qu'elle vient d'annoncer. La comtesse et les deux cavaliers vont, en attendant, prendre l'air sur une terrasse. Bientôt après on monte dans un carrosse à six chevaux et l'on vole au rendez-vous du pique-nique.