PREMIÈRE PARTIE
Reading edition
I
PRÉSENTATION
Pourquoi devrais-je vous cacher quelque chose? Vous avez toujours été un ami véritable et désintéressé. Dans les plus difficiles situations de ma vie, vous m'avez rendu des services si importants que je puis bien me confier complètement à vous.
D'ailleurs, votre désir ne me surprend pas!
Dans nos conversations d'autrefois, j'ai souvent remarqué que vous aviez un grand penchant à scruter et à reconnaître les ressorts secrets qui, chez nous, femmes, sont les motifs de tant d'actions que les hommes, même les plus spirituels, sont embarrassés d'expliquer.
Les circonstances nous ont maintenant séparés et nous ne nous reverrons probablement jamais. Je pense toujours avec beaucoup de gratitude que vous m'avez secourue durant mon grand malheur. Dans tout ce que vous avez fait pour moi, dans tout ce que vous m'avez défendu ou procuré, vous ne pensiez jamais à votre intérêt, vous n'étiez préoccupé que de mon plus grand bien. Il ne dépendait que de vous d'obtenir toutes les marques de faveur qu'un homme peut désirer, vous connaissiez mon tempérament, et j'avais un faible pour vous.
Les occasions ne nous ont pas manqué et j'ai souvent admiré votre maîtrise sur vous-même. Je sais que vous êtes tout aussi sensible que moi sur ce point; vous m'avez souvent répété que j'ai l'œil pénétrant et que je possède beaucoup plus de raison que la plupart des femmes. Ceci est votre conviction; sinon vous ne m'exposeriez pas votre étrange désir de vous communiquer sans ambages et sans fausse honte féminine (que je crois moi-même affectés) mes expériences et ma conception du penser et du sentir de la femme par rapport au plus important moment de sa vie, l'amour et son union à l'homme. Votre désir m'a d'abord beaucoup gênée; car—laissez-moi commencer cette confession par l'exposé d'un trait bien féminin et très caractéristique—rien ne nous est plus difficile que d'être entièrement sincères avec un homme. Les mœurs et la contrainte sociale nous obligent dès notre jeunesse à beaucoup de prudence et nous ne pouvons être franches sans danger.
Quand j'eus bien réfléchi à ce que vous me demandiez et surtout quand je me fus rappelé toutes les qualités de l'homme qui s'adressait à moi, votre idée commença à m'amuser. J'essayai alors de rédiger quelques-unes de mes expériences. Certaines choses qui exigent une sincérité absolue et qu'il n'est justement pas coutume d'exprimer me faisaient encore hésiter. Mais je me fis effort, pensant vous faire plaisir, et je me laissai envahir par le souvenir des heures heureuses que j'ai goûtées. Au fond, je n'en regrette qu'une seule, celle dont les suites malheureuses me firent recourir à votre amitié à toute épreuve pour ne pas succomber. Après cette première hésitation, j'éprouvais une violente jouissance en relatant tout ce que j'ai vécu personnellement et ce que d'autres femmes ont ressenti. Mon sang s'agitait de la plus agréable façon à mesure que je songeais aux plus petits détails. C'était comme un arrière-goût des voluptés que j'ai goûtées et dont je n'ai pas honte, ainsi que vous le savez bien.
Nos relations ont été si familières que je serais ridicule de vouloir me montrer dans une fausse lumière; mais, excepté vous et le malheureux qui m'a si misérablement trompée, personne ne me connaît. Grâce à mon bon sens pratique, j'ai toujours réussi à cacher mon être intime. Cela tient à un enchaînement de causes extraordinaires plutôt qu'à mon propre mérite.
Dans le cercle de mes connaissances, j'ai le renom d'être une femme vertueuse et soi-disant froide. Et, au contraire, peu de jeunes femmes ont tant joui de leur corps jusqu'à leur trente-sixième année. À quoi bon cette longue préface? Je vous envoie ce que j'ai écrit ces derniers jours; vous jugerez par vous-même jusqu'à quel point j'ai été sincère. J'ai essayé de répondre à votre première question et j'ai pu me convaincre de votre assertion: que le caractère sexuel et éthique se forme d'après les circonstances particulières dans lesquelles les mystères voilés de l'amour lui sont révélés. Je crois que cela a aussi été mon cas.
Je vais continuer ces confessions avec acharnement et zèle; pourtant, vous ne recevrez pas une seconde lettre avant d'avoir répondu à la présente. En attendant, cette écriture équivoque m'amuse beaucoup plus que je ne l'aurais cru.
Votre noble caractère m'est garant que vous n'allez pas abuser de ma confiance illimitée.
Que serais-je devenue sans vous, sans votre bonne amitié et sans vos précieux conseils?
Un pauvre être, misérable, solitaire et déshonoré aux yeux du monde!
Puis, je sais aussi que vous m'aimez un peu, malgré votre froideur apparente et votre désintéressement.—Saluez, etc., etc.
De ..., le 7 février 1851.
II
L'AMOUR CONJUGAL
Mes parents, des gens de bien, mais nullement fortunés, m'ont donné une éducation exemplaire. Grâce à la vivacité de mon caractère, à ma grande facilité d'apprendre et à mon talent musical développé de très bonne heure, j'étais l'enfant gâtée de la maison, la favorite de toutes nos connaissances.
Mon tempérament n'avait pas encore parlé jusqu'à ma treizième année. Des jeunes filles m'avaient bien entretenue de la différence entre les sexes masculin et féminin, elles m'avaient raconté que l'histoire de la cigogne qui apporte les enfants était une fable et qu'il devait se passer des choses étranges et mystérieuses lors du mariage; mais je n'avais pas d'autre intérêt à ces dires que celui de la curiosité. Mes sens n'y prenaient pas part. Ce ne fut qu'aux premiers signes de la puberté, quand une légère toison de cheveux frisés apparut là où ma mère ne tolérait jamais le nu entier, pas même devant ma toilette, qu'à cette curiosité se mêla un peu de complaisance. Quand j'étais seule, j'examinais cette incompréhensible poussée de cheveux mignons et les alentours de cet endroit précieux que je soupçonnais être d'une très grande importance, puisque tout le monde le cachait et le voilait avec tant de soins. Au lever, quand je me savais seule derrière les portes fermées, je décrochais un miroir de la paroi, je le plaçais par devant et l'inclinais assez pour y voir le tout distinctement. J'ouvrais avec les doigts ce que la nature a si soigneusement clos et je comprenais de moins en moins ce que mes camarades m'avaient dit sur la manière dont s'accomplit l'union la plus intime entre l'homme et la femme. Je constatais de visu que tout cela était impossible. J'avais vu aux statues de quelle façon toute différente la nature a doté l'homme. Je m'examinais aussi quand je me lavais à l'eau froide, les jours de semaine, quand j'étais seule et nue; car le dimanche, en présence de ma mère, je devais être couverte des hanches aux genoux. Aussi mon attention fut-elle bientôt attirée par la rondeur toujours plus forte de mes seins, par la forme toujours plus pleine de mes hanches et de mes cuisses. Cette constatation me fit un plaisir incompréhensible. Je devins rêveuse. Je tâchais de m'expliquer de la façon la plus baroque ce que je ne pouvais arriver à comprendre. Je me souviens très bien qu'à cette époque commença ma vanité. C'est aussi dans ce temps-là que le soir, au lit, je m'étonnais moi-même de surprendre ma main se porter inconsciemment sur mon bas-ventre et de la voir jouer avec les petits cheveux naissants. La chaleur de ma main m'amusait et, aussi, d'enrouler les boucles autour des doigts. Mais je ne soupçonnais pas alors tout ce qui sommeillait encore dans cet endroit. Habituellement je fermais les cuisses sur la main et je m'endormais dans cette pose.
Mon père était un homme sévère et ma mère un exemple de vertu féminine et de bonne tenue. Aussi les honorais-je beaucoup et les aimais-je passionnément. Mon père ne badinait jamais et, en ma présence, il n'adressait aucune parole tendre à ma mère.
Ils étaient tous les deux très bien faits. Mon père avait environ quarante ans, ma mère trente-quatre.
Je n'aurais jamais cru que sous un extérieur si sérieux et des manières si dignes se cachaient tant de sensualités secrètes et un tel appétit de jouissance.
Un hasard me l'apprit.
J'avais quatorze ans et je suivais l'enseignement religieux pour ma confirmation.
J'aimais notre pasteur d'un amour exalté, ainsi que toutes mes compagnes.
J'ai souvent remarqué, depuis, que l'instituteur, et, tout particulièrement, l'instructeur religieux, est le premier homme qui fait une impression durable dans l'esprit des jeunes filles. Si son sermon est suivi et s'il est un homme en vue dans la commune, toutes ses jeunes élèves s'entichent de lui. Je reviendrai encore sur ce point, qui se trouve sur la liste de vos questions.
J'avais donc quatorze ans, mon corps était complètement développé, jusqu'au signe essentiel de la femme: la fleur périodique. Le jour de l'anniversaire de mon père approchait. Ma mère fit tous les préparatifs avec amour. De bon matin j'étais déjà habillée de fête, car mon père aimait les belles toilettes. J'avais écrit une poésie, vous connaissez mon petit talent poétique (entre nous soit dit, le pasteur devait la corriger, j'avais ainsi un prétexte pour aller chez lui); j'avais cueilli un gros bouquet.
Mes parents ne faisaient pas chambre commune. Mon père travaillait souvent tard dans la nuit et ne voulait pas déranger ma mère; c'est du moins ce qu'il disait.
Plus tard, je reconnus, là encore, un signe évident de leur sage manière de vivre. Les époux devraient éviter, autant que possible, le sans-gêne du laisser-aller journalier. Tous les soins que nécessitent le lever ou le coucher, le négligé et la toilette de nuit sont souvent fort ridicules, ils détruisent bien des charmes et la vie commune perd de son attrait. Mon père ne couchait donc point dans la chambre de ma mère. Il se levait d'habitude à sept heures. Au jour de l'anniversaire, ma mère se leva à six heures du matin, afin de préparer les cadeaux et de couronner le portrait de mon père. Vers les sept heures, elle se plaignit d'être fatiguée et dit qu'elle allait se recoucher pour un instant, jusqu'au réveil de mon père.
Dieu sait d'où me vint cette idée, mais je pensai qu'il serait très gentil de surprendre mon papa dans la chambre de ma mère et de lui présenter là mes bons vœux. Je l'avais entendu tousser dans sa chambre. Il s'était donc déjà levé et allait bientôt venir. Pendant que ma mère donnait les derniers ordres à la servante, je me faufilai dans sa chambre à coucher et je me cachai derrière la porte vitrée d'une alcôve qui nous servait de garde-robe. Fière et heureuse de mon plan, je me tenais sans souffle derrière la porte vitrée, quand ma mère entra. Elle se déshabilla rapidement jusqu'à la chemise et se lava soigneusement. Je voyais pour la première fois le beau corps de ma mère. Elle inclina un grand miroir qui était au pied du lit près du lavabo et se coucha les yeux fixés sur la porte. Je compris alors l'indélicatesse que j'avais commise; j'aurais voulu me sauver de l'alcôve. Un pressentiment me disait qu'il allait se passer devant mes yeux des choses qu'une jeune fille n'ose pas voir. Je retenais mon souffle et tremblais de tous mes membres. Tout à coup, la porte s'ouvrit, mon père entra, vêtu, ainsi que tous les matins, d'une élégante robe de chambre. À peine la porte eut-elle bougé que ma mère ferma immédiatement les yeux et fit semblant de dormir. Mon père s'approcha du lit et contempla ma mère endormie avec l'expression du plus grand amour. Puis il alla pousser le verrou. Je tremblais de plus en plus, j'aurais voulu disparaître sous terre. Mon père enleva lentement ses caleçons. Il était maintenant en chemise sous sa robe. Il s'approcha du lit et releva avec précaution la légère couverture. Je le sais bien maintenant, ce n'est pas par hasard, ainsi que je le croyais naïvement alors, que ma mère était là, les jambes ouvertes, une jambe repliée et l'autre étendue. Je voyais pour la première fois un autre corps de femme, mais plein, en belle floraison, et je pensais avec honte au mien encore si verdelet. La chemise était retroussée, un sein blanc et rond débordait des dentelles.
J'ai connu plus tard bien peu de femmes qui auraient osé se présenter ainsi à leur mari ou à leur amant.
En général, le corps de la femme est vite déformé après les vingt ans.
Mon père buvait ce spectacle des yeux. Puis il se pencha sur l'endormie, et entama une litanie de caresses lentes de la plus grande délicatesse. Ma mère soupirait, puis elle releva comme en dormant l'autre jambe et elle se mit à faire d'étranges mouvements des hanches. Le sang me monta au visage; j'avais honte; je voulais détourner les yeux, mais je ne le pouvais pas. Mon père ayant alors accéléré et appuyé ses baisers, ma mère ouvrit les yeux, comme si elle venait de se réveiller en sursaut, et elle dit avec un profond soupir:
—Est-ce toi, mon cher mari? Je rêvais justement de toi. Comme tu me réveilles d'une façon agréable! Mille et mille bons vœux pour ton anniversaire!
—Le plus beau, tu me le portes en me permettant de te surprendre. Comme tu es belle aujourd'hui! Tu aurais dû te voir!
—Mais aussi, me surprendre à l'improviste! As-tu poussé le verrou?
—Sois sans crainte. Mais si tu veux réellement me souhaiter du bien, laisse-toi faire, ma jolie chérie. Tu es aussi fraîche et parfumée qu'une rose pleine de rosée.
—Je te permets tout, mon ange. Mais ne veux-tu pas attendre jusqu'au soir?
—Tu n'aurais pas dû t'exposer d'une façon si enivrante. Tiens, tu peux te convaincre aisément que je ne puis plus attendre!
Et ses baisers ne voulaient point finir. Cependant, sa main devenait de plus en plus amoureuse et caressante, et ma mère répondait de son mieux à ses attaques. Les baisers devenaient plus ardents. Mon père lui baisait le cou, les seins, il lui suçait les petits boutons roses, la caressait avec ardeur, lui disant de tendres mots d'amour qui interrompaient parfois la douce caresse de ses lèvres, et ma mère lui répondait sur le même ton. Comme il me tournait le dos, je ne pouvais pas voir ce qu'il faisait, mais je concluais des légères exclamations de ma mère qu'elle ressentait un plaisir extraordinaire. Ses yeux se noyèrent, ses seins tremblaient, tout son corps tressaillait. Elle soupirait par saccades:
«Quelles délices! Je t'adore! Ce que tu es aimable! Ah! pourquoi nous aimons-nous tant!» Et puis ce furent des onomatopées voluptueuses!
Chacune de ces paroles s'est fixée dans ma mémoire. Combien de fois les ai-je répétées en pensées! Ce qu'elles m'ont fait réfléchir et rêver! Il me semble que je les entends encore sonner dans mes oreilles.
Il y eut un moments d'arrêt. Ma mère restait immobile, les yeux clos, le corps détendu, dans l'attitude d'un soldat blessé qui ne peut plus suivre l'armée victorieuse. Je n'avais plus devant moi mon père sévère, ni ma mère vertueuse et digne. Je voyais un couple d'êtres ne connaissant plus aucune convention, se jeter éblouis, ivres, dans une jouissance ardente que je ne connaissais pas. Mon père resta un instant immobile, puis il s'assit sur le bord du lit. Ses yeux brûlants avaient une expression sauvage, ils ne pouvaient se détourner du point de leur convoitise. Ma mère gémissait voluptueusement. Durant ce spectacle, le souffle me manquait, je faillis étouffer, mon cœur battait trop fort. Mille pensées s'éveillèrent dans ma tête, et j'étais inquiète, car je ne savais comment quitter ma cachette. Mon incertitude ne dura cependant point, car ce que je venais de voir n'était qu'un prélude. Tout de suite je devais en voir assez en une seule fois pour ne plus avoir besoin de leçon ultérieure.
Mon père s'était assis à côté de ma mère étendue. Il tournait maintenant le visage vers moi. Il devait avoir chaud, car tout à coup il enleva chemise et robe de chambre pour ne reprendre que sa robe.
Je pleurais presque, tant la curiosité m'excitait.
Comme cela était autrement fait que chez les petits garçons et aux statues! Je me souviens très bien que j'en avais peur et que, pourtant, un frisson délicieux me coulait dans le dos. Mon père n'y prenait pas garde, il fixait toujours ses yeux sur ma mère, il semblait maîtriser sa propre ardeur comme s'il cherchait à ne pas effaroucher la victime qu'il allait sacrifier sur l'autel où, résignée, elle attendait le sacrificateur.
Je tremblais de plus en plus fort, et comme s'il allait m'arriver quelque chose, je crispais violemment tout mon être.
Je savais déjà, par les racontars de mes amies, que ces deux parties exposées pour la première fois à ma vue s'appartenaient. Mais comment était-ce possible? Je ne le pouvais pas comprendre, parce qu'il me paraissait que leur grandeur était disproportionnée. Après une pause de quelques instants, mon père saisit la main brûlante de ma mère et la porta passionnément à ses lèvres. Ma mère se laissa faire avec une sorte de résignation béate, et s'agitant péniblement elle ouvrit les yeux, sourit langoureusement, puis se pendit avec une telle passion aux lèvres de mon père que je compris aussitôt n'avoir assisté qu'aux préliminaires innocents de ce qui allait se passer. Ils ne parlaient pas. Mais après avoir échangé les plus brûlants baisers, ils se défirent tout à coup de ces voiles que la civilisation et le climat imposent à la frileuse humanité.
Puis ma mère se renversa sur un tas de coussins, comme pour prendre un long repos, et je remarquai qu'elle s'agitait de-ci de-là; enfin elle trouva la position la plus favorable pour pouvoir se contempler aisément dans le miroir qu'elle avait dressé au pied du lit avant l'arrivée de mon père. Mon père ne le remarqua point, car il regardait moins le beau visage rayonnant de ma mère que le radieux spectacle offert par tout son être. Elle avait trouvé maintenant la position qu'elle cherchait et mon père s'agenouilla devant elle et se dirigea, nouveau Moïse, vers la terre promise, ou, nouveau Colomb, vers les Indes désirées, ou, nouveau Montgolfier, vers le ciel qu'il voulait atteindre, ou, Dante d'un nouveau Virgile, vers l'enfer passionné, et elle-même poussait des roucoulements enivrés. Puis elle dit:
—Aime-moi avec une grande douceur, mon cher homme, pour que notre félicité soit sans cesse la même. Aujourd'hui, demain et toujours, même jusque dans la plus extrême vieillesse et encore, si c'est possible (ce dont je ne doute pas) après la mort qui ne pourra point séparer deux cœurs aussi tendrement unis que les nôtres.
Moi, pauvre petite fille ignorante, que comprenais-je alors à ce que ma mère disait? Je vis que, quand elle eut dit cela, ils s'étreignirent avec une tendresse et une ardeur juvéniles. Au lieu de crier de douleur, ainsi que je m'y attendais, ma mère faisait briller ses yeux de joie. Elle murmurait les mots les plus doux et les mieux trouvés, qu'elle répétait au hasard, comme aurait pu le faire un petit enfant. Ses yeux ardents suivaient dans le miroir tous leurs mouvements et tous leurs gestes. Les mille sentiments qui m'agitaient alors ne me permirent pas de juger que ces deux corps enlacés étaient très beaux. Je sais maintenant qu'une telle beauté est extrêmement rare. La beauté est toujours l'apanage des êtres sains et forts, et fort peu de personnes restent ainsi jusque dans l'âge mûr: les maladies, les soucis, les passions, les vices trop communs dans la société humaine ont pour premier effet de détruire en partie la force et la beauté dès que la jeunesse, ce printemps de la vie tire à sa fin. Ma mère s'agitait doucement et souriait encore. À chaque parole on eût dit que leur volupté grandissait. Malheureusement, je ne voyais pas le visage de mon père; mais à ses mouvements, à ses exclamations comme aux frissons qui parcouraient ces deux êtres si bien faits pour vivre ensemble, je sentais bien que l'ivresse les gagnait. Mon père bientôt ne parlait plus. Ma mère, par contre, poussait des paroles incohérentes, à peine intelligibles, mais qui me permettaient néanmoins de saisir ce qui se passait entre eux:
—Ne nous quittons jamais, mon seul aimé! Que la mort même nous accueille nous tenant par la main. Non, jamais. Ah! comme tu es fort, comme tu es bon! Je t'aime plus encore aujourd'hui qu'au temps de nos fiançailles. Dis-moi, le souvenir de ce temps-là doit te faire plaisir! Et toi, m'aimes-tu toujours comme en ces temps bénis où tu m'avouais ton amour? Oh! cher compagnon de ma vie, dis-moi que je suis ta compagne chérie et que jamais, même un seul instant, tu n'as cessé de m'aimer comme au premier jour, celui où tu m'apportas ce jolie bouquet de pensées et de myosotis!
Mon père ne disait toujours rien. Il souriait avec bienveillance et caressait le visage de son épouse bien-aimée. Lui aussi, sans aucun doute, pensait au temps écoulé de la jeunesse, au temps où prétendant à la main de ma mère, il lui offrait timidement des bouquets de pensées et de myosotis qu'elle acceptait en tremblant. Et le visage extasié il se jeta sur le lit où il demeura immobile, comme mort, la tête perdue dans la houle des souvenirs. Puis il se tourna comme épuisé sur le côté. Ma mère sortit la première de ces pensées d'autrefois; j'eus le temps de remarquer le changement qui se produisait chez tous les deux. Mon père, qui, quelques instants auparavant, paraissait si fort, si courageux, si vaillant, si menaçant, était devenu un être faible et sans ressort, on eût dit ce coureur de Marathon après qu'il eut annoncé la victoire, ou encore l'Arabe abandonné par la caravane. Ma mère paraissait plus vivante, bien que la lassitude se peignît sur son beau visage aux traits calmes, aux couleurs charmantes et aussi vives que si elle avait été de la première jeunesse.
Elle se leva et s'accouda pour contempler mon père avec tendresse. Heureux époux, qu'une longue union n'avait point lassés l'un de l'autre! J'étais là, vivant témoignage de leur tendresse, mais leur tendresse paraissait toujours forte, aussi vivante! Rares époux, trop rares en vérité, je ne pense jamais à vous sans me souvenir de cette scène inoubliable.
Enfin, ma mère se recoucha auprès de mon père immobile et rêveur. Il avait maintenant l'air complètement satisfait; ma mère, non. Elle semblait être en proie à la même excitation qui s'était emparée de lui, tout à l'heure. Elle se leva. En faisant sa toilette, elle releva, comme par hasard, le miroir, et mon père, qui était maintenant à sa place, sur l'oreiller, ne pouvait point voir l'image qui l'avait tant réjouie. J'avais suivi cette scène avec tant d'attention que ce petit geste ne m'échappa point, mais je ne me l'expliquai que beaucoup plus tard. Je croyais que tout était maintenant terminé. Mes sens étaient violemment agités et me faisaient presque mal. Je pensais enfin à me sauver sans trahir ma présence, mais je devais encore voir quelque chose. Assise à ses pieds, ma mère se pencha sur mon père, l'embrassa et lui demanda tendrement:
—Es-tu heureux?
—Plus que jamais, adorable femme. Je regrette seulement que tu paraisses l'être moins que moi. Je t'aime non seulement avec tendresse, mais plutôt avec une tendre fureur.
—Mais cela ne fait rien. À ton anniversaire je ne cherche que ton plaisir. D'ailleurs je ne t'aime pas moins que tu ne m'aimes toi-même.
En disant cela, elle se pencha sur lui et se mit à le baiser doucement en levant sur lui ses grands yeux tendres. Maintenant, je voyais bien mieux tout ce qui se passait. D'abord, elle le baisa du bout des lèvres, le caressant, le dorlotant, comme elle eut fait d'un petit enfant, et des spasmes crispèrent le visage de mon père. De sa main droite il la pressait contre lui et lui rendait ses baisers sur sa belle chevelure dénouée comme celle d'une prêtresse des forêts germaniques. Je voyais ses longs cheveux bouclés, ses yeux profonds, aux longs cils, son joli nez droit aux narines frémissantes, tandis que sa bouche s'entr'ouvrait sur ses belles dents blanches. Enfin, ô merveille, les yeux de mon père ressuscitèrent, il redevint charmant, galant tout d'abord et reprit la force avec laquelle il m'était apparu. Ma mère était arrivé à ses fins, ses yeux rayonnaient de convoitise, et comme mon père restait couché, visiblement satisfait de contempler l'attrayante mise de ma mère, elle se remit près de lui tout à coup et le couvrit de baisers. Le corps de mon père était couché tout de son long. Le hasard avait tout disposé en ma faveur. Je voyais cette scène en double: une fois, dans le lit dont le bas côté me faisait face; l'autre fois, par derrière, dans le miroir. Ce que jusqu'à présent je n'avais pu distinguer qu'en partie, suivant l'éloignement ou le rapprochement du corps, je le voyais en plein, aussi distinctement que si j'y avais participé. Je n'oublierai jamais ce spectacle! C'était le plus beau que je pouvais désirer. Il était beaucoup plus beau que tous ceux auxquels j'ai goûté dans la suite. Les deux époux étaient en pleine santé, forts et surexcités. Ma mère était maintenant active, tandis que mon père était beaucoup plus calme qu'auparavant. Il étreignait son épouse charmante et blanche, prenait ses cheveux entre les lèvres, les mordait quand ma mère se penchait trop, et tout son corps, sauf sa bouche, restait presque immobile. Ma mère, au contraire, dépensait une vivacité extraordinaire. De la main elle caressait le beau front intelligent de son mari jusqu'à la racine de ses cheveux. Tout ce que j'avais vu précédemment m'avait consternée et fait peur. J'étais troublée, agitée d'une façon incompréhensible et très douce. Si je n'avais craint le froissis de mes robes, j'aurais remué pour détendre mes nerfs crispés et pour déraidir mes jambes depuis longtemps immobiles. Ma mère avait tout oublié; cette femme sérieuse et grave n'était plus qu'une épouse effrénée. Ce spectacle était indescriptible et beau. Les membres robustes de mon père, les formes rondes, blanches et éblouissantes de ma mère, et, surtout, le feu de leurs beaux yeux qui s'agitaient comme si toutes les forces vitales de ces deux êtres heureux se fussent concentrées en eux! Quand ma mère se dressait, je voyais leurs lèvres se séparer avec regret l'une de l'autre et se reprendre étroitement serrées, je voyais leurs mains jouer dans leurs chevelures; parfois ils souriaient, et le sourire apparaissait pour disparaître au plus vite. Maintenant, ma mère se taisait. Tous les deux, ils semblaient heureux au même degré. Leurs yeux se noyèrent au même instant, et au moyen de la plus haute extase mon père parut renaître pour de bon; cette fois il poussait de profonds soupirs, s'écartait parfois de ma mère comme pour mieux pouvoir contempler le spectacle chéri que lui présentait le visage surprenant et mutin de sa délicieuse et adorable épouse. Mon père cria: «Je t'aime, ô ma femme bénie, je t'aime!» Et au même instant, ma mère: «Oui, oui, nous nous aimons comme Philémon et Baucis!» Leur ravissement dura quelques minutes, puis ce fut le silence.
J'étais comme pétrifiée. Les deux êtres pour lesquels j'avais ressenti jusqu'à présent le plus d'amour et de respect venaient de me révéler des choses sur lesquelles les jeunes filles se font des idées délicieusement absurdes. Ils avaient rejeté toute dignité et toutes les conventions dans lesquelles ils s'étaient toujours montrés, dignes et sans passion. Ils venaient de m'apprendre que le monde, sous le maintien extérieur des mœurs et des convenances, ne recherche que la jouissance et la volupté. Mais je ne veux pas faire de la philosophie, je veux avant tout raconter.
Durant dix minutes ils restèrent comme morts sous les draps. Puis ils se levèrent, s'habillèrent et quittèrent la chambre. Je savais que ma mère allait mener mon père dans la chambre où les cadeaux étaient exposés. Cette chambre donnait sur la véranda qui menait au jardin. Au bout de quelques minutes je quittai furtivement ma cachette et me sauvai dans le jardin, d'où je saluai mes parents. Je ne sais pas comment je pus réciter ma poésie et présenter mes bons vœux à mon père. Mon père prit mon trouble pour de l'attendrissement. Pourtant je n'osais regarder mes parents, je ne pouvais oublier le spectacle qu'ils venaient de m'offrir; l'image de leurs ébats était devant mes yeux. Mon père m'embrassa, puis aussi ma mère. Quelle autre espèce de baisers n'était-ce pas? J'étais si troublée et si confuse que mes parents le remarquèrent à la fin. Je mourais d'impatience de regagner ma chambre pour être seule et approfondir ce que je venais d'apprendre et me livrer enfin à des expériences personnelles. Ma tête était en feu; mon sang battait dans mes artères.
Ma mère crut que je m'étais trop serrée. Elle m'envoya dans ma chambre. J'avais une belle occasion pour me déshabiller, et je le fis avec une telle hâte que je déchirai presque mes habits. Que mon corps angulaire était laid en comparaison de la beauté plantureuse de ma mère! C'est à peine si s'arrondissait ce qui chez elle était épanoui. J'étais comme une chèvre, tandis qu'elle représentait une belle chatte; il me semblait que j'étais un monstre de laideur auprès d'elle. J'essayais de faire seule ce que j'avais vu faire par d'autres que moi et ne pouvais comprendre comment certains détails corporels si peu importants pouvaient déchaîner des joies qui m'étaient encore refusées. J'en conclus que j'étais trop jeune et que seuls les êtres d'âge mûr peuvent éprouver tant d'allégresse; cependant j'avais des sensations très agréables. Mais je ne pouvais pas comprendre comment elles pouvaient déchaîner un tel délire et vous faire perdre les esprits. J'en conclus encore que l'on ne pouvait atteindre cette suprême volupté qu'avec le concours d'un homme. Je comparais le pasteur à mon père. Est-ce qu'il posait aussi? Était-il aussi bouillant, aussi voluptueux, aussi fou seul à seul avec une femme? Serait-il ainsi avec moi si j'étais prête à faire tout ce que ma mère avait fait? Et je ne pouvais oublier cette image, entre toutes belle, quand ma mère, pour le ranimer de ses caresses, avait si longtemps regardé mon père dans les yeux et l'avait caressé au front avec une langueur adorable.
En moins d'une heure, j'avais vécu dix ans. Quand je vis que tous mes essais étaient vains, je les abandonnai fatiguée et je me mis à réfléchir à ce que j'allais entreprendre. J'étais déjà très systématique, je tenais un journal où je notais mes petites dépenses et toutes mes observations. Aussi notai-je tout de suite les paroles entendues, mais, par prudence, sur différents papiers, pour que personne ne pût comprendre les phrases détachée. Puis je me mis à réfléchir à ce que j'avais vu et bâtis des châteaux en Espagne.
Premièrement: ma mère avait fait semblant de dormir et, par sa pose provocante, elle avait obligé mon père à satisfaire son désir. Avec beaucoup de soin elle avait caché son désir à mon père. Elle voulait faire semblant de condescendre, d'accorder. Puis elle avait aussi disposé le miroir pour jouir doublement et en cachette. Ce que j'avais vu moi-même dans le miroir m'avait aussi causé plus de plaisir que la simple réalité, j'y voyais distinctement des choses qui sans cela m'auraient été cachées. Tous ces préparatifs, elle les avait faits à l'insu de mon père. Elle ne voulait donc point lui avouer qu'elle jouissait plus que lui. Enfin, elle lui avait aussi demandé s'il ne voulait pas attendre jusqu'au soir, elle qui avait tout préparé pour assouvir immédiatement son désir!
Deuxièmement: tous les deux avaient crié: «Je t'aime, je t'aime!» Ils avaient aussi parlé de quelque chose qui se passait au moment de l'extase, ils s'étaient écriés ensemble encore une fois: «Je t'aime!» De quoi parlaient-ils? Je n'arrivais pas à comprendre. Je ne puis pas vous dire toutes les explications stupides que j'inventai alors. Il est étonnant que, malgré leur ruse naturelle, les jeunes filles cherchent si longtemps dans les ténèbres et qu'elles ne découvrent que très rarement les explications les plus simples et les plus naturelles.
Il était évident que les baisers et les jeux n'étaient pas le principal: ils n'étaient que des excitants, bien que ma mère ressentît alors la plus forte volupté. Les jeux de mon père lui avaient fait crier: «Je t'aime», elle désirait probablement un baiser, et elle avait fait la même chose à mon père.
Bref, j'avais tant de pensées que je ne pus me calmer de tout le jour. Je ne voulais questionner personne. Puisque mes parents faisaient ces choses en cachette, elles devaient être défendues. Beaucoup de visites vinrent dans la journée, et dans l'après-midi arriva mon oncle. Il était accompagné de sa femme, de ma cousine, une fillette de seize ans, et d'une gouvernante de la Suisse française. Ils passèrent la nuit chez nous, car mon oncle avait affaire en ville le lendemain. Ma cousine et sa gouvernante partagèrent ma chambre. Ma cousine devait coucher avec moi. J'aurais préféré partager la couche de la gouvernante, pour laquelle on dressa un lit de camp. Elle avait environ vingt-huit ans, était très vive et n'était jamais à court d'une réponse. Sans doute elle aurait pu m'apprendre bien des choses. Je ne savais comment l'entreprendre, car elle était très sévère avec ma cousine, mais j'aurais pu compter sur l'intimité de la nuit et sur le hasard. Je forgeai mille plans. Quand nous montâmes dans notre chambre, Marguerite (c'est ainsi que s'appelait la gouvernante) s'y trouvait déjà. Elle avait dressé un paravent entre nos lits. Elle nous pressa de nous coucher, nous fit réciter notre prière, nous souhaita bonne nuit, nous recommanda de nous endormir bientôt et emporta la lampe de son côté. Elle aurait pu se dispenser de faire ces recommandations à ma cousine, qui, à peine sous les draps, s'endormit aussitôt. Moi, je ne pouvais m'endormir. Mille pensées se brouillaient dans ma tête. J'entendais Marguerite remuer, elle se déshabillait et faisait sa toilette de nuit. Un faible rayon de lumière filtrait par un trou de la grosseur d'une tête d'épingle. Je me penchai hors du lit et je l'agrandis avec une épingle à cheveux. J'y collai mon œil, Marguerite changeait justement de chemise.
Son corps n'était pas aussi beau que celui de ma mère; ses formes étaient pourtant rondes et pleines, les seins petits et fermes, les jambes bien faites. Je la regardais depuis quelques instants et à peine, quand elle rêva un petit moment. Puis elle sortit un livre de sa sacoche posée sur la table, s'assit sur le bord du lit et se mit à lire.
Bientôt elle se leva et passa avec la lampe de notre côté pour voir si nous dormions. Je fermai mes yeux de toutes mes forces et les rouvris quand la gouvernante se fut assise sur une chaise. Je la regardais à travers la déchirure. Marguerite lisait avec beaucoup d'attention. Le livre devait raconter des choses particulières, car ses yeux brillaient, ses joues se rougissaient, sa poitrine s'agitait et, tout à coup, elle porta le livre plus près de ses yeux, appuya les pieds sur le bord du lit, et se mit à lire avec encore plus d'attention et de plaisir. Je ne voyais pas ce à quoi elle voulait en venir, mais je pensai immédiatement à ce que j'avais vu le matin. Parfois, elle semblait lire avec une attentive lenteur, puis, la bouche entr'ouverte, elle s'agitait sur sa chaise. J'étais si intéressée par ce jeu que je ne remarquai pas tout de suite une lampe à alcool sur la table. Elle était allumée et un liquide fumant s'y chauffait. Elle avait dû l'allumer avant mon entrée dans la chambre. Elle trempait un doigt dans le liquide pour voir s'il était assez chaud. Quand elle le sortit, je vis que c'était du lait. Puis elle sortit un paquet de linge de sa sacoche, l'ouvrit, en déballa un instrument étrange dont je ne pouvais comprendre l'emploi. Il était noir et avait exactement la même forme que ce que j'avais vu le matin durant la scène conjugale. Elle le trempa dans le lait, puis le porta à sa joue pour s'assurer si l'instrument était suffisamment chaud. Enfin elle en retrempa la pointe dans le lait, pressa sur les deux boules à l'autre bout et remplit l'instrument de lait chaud. Elle se rassit, mit ses jambes sur le lit, juste en face de moi, si bien que je la voyais en plein, et releva le livre qui était tombé à terre. Marguerite reprit le livre de la main gauche (j'avais tout juste eu le temps d'entrevoir quelques images, sans distinguer pourtant ce qu'elles représentaient), elle saisit l'instrument de sa main droite et se remit à lire avec une si grande attention que moi aussi je tentais de lire le titre, que je ne pouvais voir qu'à l'envers. Elle promenait le livre lentement de haut en bas et sans cesser sa lecture se grattait parfois les cheveux. Ses yeux luisaient, ils semblaient absorber les images du livre. Enfin elle trouva le passage intéressant et son attention redoubla, tandis que sa langue jouait de temps en temps sur le bord de ses lèvres rouges et bien dessinées, et Marguerite soupirait délicieusement. Elle tenait toujours l'instrument que je ne voyais presque plus, étant données nos positions réciproques. Puis elle le remit dans le rayon de mon regard et elle semblait maintenant tenir en main un jouet dont elle se servait avec toujours plus d'entrain, de fièvre, jusqu'à ce que le livre tombât par terre. Elle fermait les yeux et les rouvrait pour les refermer aussitôt. Ses mouvements des paupières et de la tête se précipitaient. Son corps se pâmait. Elle se mordait violemment les lèvres comme pour étouffer un cri qui l'aurait trahie. L'instant suprême approchait. Je vis qu'elle se raidissait comme quelqu'un qu'un grand danger menace et qui, voulant vivre à tout prix, se prépare à résister. Ainsi, elle resta immobile, profondément émue. Enfin, ses yeux s'ouvrirent. Elle fit un effort comme quelqu'un que la fatigue contraint à bâiller, puis elle remit tout en ordre, très soigneusement, empaqueta l'instrument dans sa sacoche et vint encore une fois de notre côté voir si nous dormions. Puis elle se coucha et s'endormit bientôt, le visage heureux et satisfait. Je ne pouvais m'endormir. J'étais heureuse d'avoir la solution de certaines énigmes qui depuis le matin s'agitaient dans ma petite tête.
Au fond, j'étais exaspérée. Je résolus de questionner Marguerite. Elle devait me soulager, m'éclaircir, m'aider. Je forgeai mille plans. Ma prochaine lettre vous dira de quelle façon je les exécutai.
Ai-je été assez franche?
III
LEÇONS D'AMOUR
Marguerite était mon seul espoir. J'aurais voulu passer tout de suite de son côté et me coucher dans son lit. Je l'aurais suppliée, menacée; elle aurait dû m'avouer et m'expliquer ces choses étranges, défendues et excitantes que je connaissais d'aujourd'hui. Elle m'aurait appris à les imiter, ce dont j'avais si fortement envie. Je possédais déjà cette froide raison et cet esprit pratique qui m'évitèrent plus tard bien des choses désagréables. Un hasard pouvait me trahir et je pouvais être surprise, ainsi que j'avais surpris mes parents. Je sentais qu'il s'agissait de choses défendues; je voulais prendre mes précautions. J'étais en feu et mon corps, ça et là, me démangeait et me picotait. Je serrais étroitement mes oreillers, et quand j'eus pris la résolution d'accompagner mon oncle à la campagne, pour trouver l'occasion de parler avec Marguerite, je m'endormis.
Je n'eus pas de peine à faire accepter mon plan. Mes parents me permirent de passer huit jours à la campagne. La propriété de mon oncle se trouvait à quelques lieues de la ville, et nous partîmes après dîner. Durant tout le jour je fus aussi complaisante et aimable que possible. Marguerite semblait me voir avec plaisir. Ma petite cousine n'était pas indifférente, et mon cousin était fort timide. Comme il était le seul jeune homme que je pouvais fréquenter sans soupçons, j'avais d'abord pensé à m'adresser à lui. Il aurait pu me soulager de toutes les énigmes qui me tourmentaient depuis que je m'étais cachée dans l'alcôve. J'étais très aimable avec lui, même provocante; mais il m'évitait toujours. Il était pâle et maigre, ses yeux inquiets et troubles. Cela lui était très désagréable quand je le touchais pour le chicaner. J'appris bientôt la raison de cette conduite, d'autant plus étrange que tous les jeunes gens que je connaissais dans la société courtisaient les demoiselles. Nous arrivâmes à la propriété de mon oncle sur les huit heures du soir. Il faisait très chaud. Fatigués de la route, nous nous hâtâmes de monter dans nos chambres pour faire un brin de toilette. Nous prîmes le thé. Très naïvement, je m'arrangeai de façon à coucher dans la chambre de la gouvernante. Je prétendis avoir peur de coucher toute seule dans ma chambre étrangère. On trouva cela tout naturel. J'avais imposé ma volonté, j'étais contente, convaincue d'arranger aussi tout le reste d'après mes plans. Pourtant, je ne devais pas aller au lit sans avoir encore une aventure ce jour-là. Aujourd'hui encore, je ne puis la raconter sans dégoût. Après le thé, je voulus soulager un besoin naturel. Il y avait deux portes, côte à côte. Les deux lieux étaient séparés par des planches, dont quelques-unes étaient très largement fendues. Je voulais justement sortir, quand j'entendis que quelqu'un s'approchait. On entra dans le cabinet d'à côté. On verrouilla la porte. Je ne voulais pas sortir avant que mon voisin s'éloignât. Par curiosité et sans mauvaise pensée, je regardai par une fente. Je vis mon cousin. Il s'occupait de toute autre chose que je croyais. Il s'était assis les jambes allongées et tâchait de réveiller sa léthargie avec beaucoup de feu, et je vis que l'opération prenait bientôt une excellente tournure. Ainsi que mon corps ne pouvait pas être comparé à celui de ma mère, celui de mon cousin ne pouvait l'être avec le corps de mon père. Il s'occupait avec beaucoup de constance. Ses yeux si froids s'animèrent peu à peu. Je le vis frissonner, crisper ses lèvres et tout à coup le résultat de tant d'efforts apparut, résultat encore énigmatique pour moi. Je regardai par terre pour me rendre bien compte du but qu'avait poursuivi la main, maintenant immobile et fatiguée. Ce spectacle m'expliquait bien des choses, particulièrement tout ce que mes parents avaient dit, et je savais ce que Marguerite avait remplacé artificiellement. Tout cela me répugna outre mesure. Pourtant, durant ce spectacle, une nervosité grandissante s'était mêlée à ma curiosité. Mais maintenant, en voyant la prostration et l'abattement de ce jeune homme, son péché secret me dégoûtait. Ses yeux étaient fixes et troubles. Mes père et mère étaient beaux, quand ils criaient «Je t'aime» ou autre chose; mon cousin, par contre, était laid, grotesque, semblait flétri. Je comprenais très bien ce que Marguerite faisait, car une jeune fille est toujours forcée de se livrer secrètement à ses sentiments et à ses jouissances. D'ailleurs elle l'avait fait avec enthousiasme, avec vivacité et passion; mon cousin, par contre, s'y était livré machinalement, sans poésie, las et animalement. Qu'est-ce qui pouvait pousser un jeune homme sain et robuste à s'adonner à une passion aussi misérable, alors qu'auprès de tant de femmes et de filles il aurait pu se satisfaire beaucoup plus facilement?
Je me sentais comme personnellement offensée, frustrée de quelque chose. Si avec un peu d'adresse il s'était adressé à moi, je lui aurais probablement fait tout ce que ma mère avait fait à mon père, ce qui l'avait ravi.
J'avais appris bien des choses. J'en tirai de justes conclusions. Je n'avais plus besoin que de l'initiation de Marguerite pour être complètement éclairée. Je voulais absolument savoir pourquoi on cachait si soigneusement ces choses; je voulais savoir ce qui était dangereux, ce qui était défendu, et voulais goûter moi-même ces voluptés dont j'avais vu les éclats.
La nuit tombait. Un lourd orage se préparait. À dix heures, au premier coup de tonnerre, nous allâmes tous nous coucher. Ma petite cousine couchait dans la chambre de ses parents; j'étais donc seule avec Marguerite. J'observais très attentivement tout ce qu'elle faisait. Elle verrouilla la porte, ouvrit sa sacoche et mit ses effets dans une armoire. Elle cacha le paquet mystérieux sous une pile de linge, ainsi que le livre dans lequel je l'avais vue lire. Je résolus aussitôt de profiter de mon séjour à la campagne pour prendre connaissance de ces objets et les étudier soigneusement. Marguerite devait tout me confesser, sans que j'eusse besoin de la menacer de révéler ses joies secrètes. J'étais très fière de sentir que ma ruse allait la surprendre, la convaincre, la réduire; que j'allais l'obliger à m'avouer tout, sans autre subterfuge. Ma curiosité grandissait et je ne sais pas pourquoi je goûtais un plaisir particulier.
L'orage éclata. Les coups de tonnerre se succédaient sans interruption. Je fis semblant d'avoir très peur. Marguerite venait à peine de se coucher qu'au premier éclair je sautai hors de mon lit et je me réfugiai toute tremblante auprès d'elle. Je la suppliai de bien vouloir me recevoir; je lui dis que ma mère le faisait à chaque orage. Elle me prit dans son lit, me caressa pour me tranquilliser. Je la tenais enlacée, je la serrais de toutes mes forces. À chaque éclair, je me blottissais contre elle. Marguerite m'embrassait machinalement, par bonté et non comme je l'aurais désiré. Je ne savais comment faire pour obtenir davantage.
La chaleur de son corps me pénétrait et me réjouissait beaucoup. Je cachais mon visage entre ses seins. Un frisson inconnu me courait le long des membres. Pourtant je n'osais pas toucher ce que je désirais tant. J'étais prête à tout et je n'avais plus aucun courage, maintenant que tout allait s'accomplir. Tout à coup, je m'avisai de me plaindre d'une douleur qui siégeait assez bas. Je ne savais pas ce que cela pouvait être. Je gémissais. Marguerite me tâta et je guidai sa main de-ci de-là. Je lui assurai que la douleur diminuait quand je sentais la chaleur de sa main et qu'elle disparaissait complètement quand elle me frictionnait. Je disais cela si candidement que Marguerite ne pouvait pas deviner mon dessein. Ses attouchements étaient d'ailleurs beaucoup trop dociles et non pas passionnés. Je l'embrassais, je me serrais contre elle, mes bras l'étreignaient, emprisonnaient son buste et, peu à peu, je sentis que d'autres sentiments l'envahissaient.
Sa main me caressait avec précaution, avec timidité même, mais avec cette timidité sûre d'elle-même et qui finit par arrivera ses fins. Marguerite allait avec beaucoup d'hésitation encore. Elle était aussi craintive que moi. Ces caresses peureuses me causaient pourtant un plaisir indicible. Je sentais que chez elle aussi des désirs s'éveillaient. Mais je me gardai bien de lui avouer que ses caresses me faisaient plus de bien que le soulagement passager de mes prétendues douleurs. Et, en vérité, c'était une sensation tout autre que de savoir une main étrangère sur moi!
Une chaleur ravissante pénétrait tout mon corps. Et quand son doigt me frôlait, comme le papillon frôle la fleur épanouie, je tressaillais longuement. Je lui dis alors que ma douleur persistait, que j'avais dû me refroidir, puisque j'avais si mal. Cela lui faisait évidemment plaisir de pouvoir soulager mon mal avec si peu de peine. Sa caresse se faisait exquisement douce, maintenant elle descendait, s'attardait de plus en plus aux endroits les plus sensibles de tout mon être. Mais cela me faisait réellement mal; quand je tressaillais, elle retournait bien vite au point douloureux. Elle s'excitait manifestement; sa tendresse augmentait, son étreinte était plus étroite. J'avais atteint mon but. Bien que mon expédient ne fût pas très ingénieux, elle se plaignit tout à coup d'une douleur de même sorte que la mienne. Elle aussi s'était probablement refroidie. Je lui proposai de la soulager comme elle avait fait pour moi. C'était très naturel, puisqu'elle-même me faisait tant de bien. Elle agréa aussitôt mon offre et me laissa libre chemin. J'étais très fière de voir ma ruse réussir. Néanmoins je caressais gauchement et timidement l'objet de tous mes désirs. Je ne voulais pas me trahir. Je reconnus tout de suite une très grande différence. Tout était beaucoup plus plein et plus mûr que chez moi. Ma main ne bougeait pas, elle se contentait de toucher.
Marguerite ne pouvait supporter cette immobilité. Elle se soulevait, se tordait; ses bras tremblaient et s'agitaient étrangement, et tout à coup elle me déclara que sa douleur exigeait plus d'activité. Complaisamment, mais sans trop me presser, je tâchai d'apaiser cette malencontreuse douleur. J'éprouvais un grand plaisir à reconnaître tous les détails de l'admirable structure de la créature humaine. Mais j'étais toujours si maladroite et si inexpérimentée que Marguerite devait s'agiter elle-même pour cueillir le fruit de sa dissimulation. C'est ce qu'elle faisait aussi et je tenais maintenant le rôle que mon père avait eu quand ma mère était active et lui immobile. Marguerite approchait, haletante et tremblante, elle se jetait passionnément sur ma chevelure, elle baisait mes cheveux jusqu'à la racine. Au début, ses baisers étaient tièdes et humides, bientôt ils furent brûlants et secs. Maintenant elle poussait des petits cris inarticulés et mon front fut tout à coup pressé dans un baiser très chaud. Je compris qu'elle était arrivée aux dernières limites de son plaisir. Son excitation se calma aussitôt, elle s'étendit immobile à mes côtés et respirait avec peine.
Tout m'avait réussi. Le hasard et ma ruse m'avaient été propices. Je voulais mener cette intimité jusqu'au bout, coûte que coûte. Quand Marguerite revint à elle, elle était très gênée. Elle ne savait comment m'expliquer sa conduite et me cacher sa volupté. Mon immobilité la trompait. Elle pensait que j'ignorais encore tout de ces choses. Elle réfléchissait à ce qu'elle devait faire, à ce qu'elle devait me dire pour que l'aventure n'eût pas de suites fâcheuses quant à sa position dans la maison de mon oncle. Elle voulait me tromper sur le caractère de la douleur qu'elle avait feinte. Moi aussi j'étais indécise sur ce que j'allais faire. Devais-je faire semblant d'être ignorante ou justifier ma conduite en lui avouant ma curiosité? Si je faisais l'ingénue, elle pouvait facilement me tromper et me raconter des choses inexactes que j'aurais été forcée de croire pour ne pas me trahir. Mais j'étais plus avide qu'anxieuse. Je résolus donc d'être sincère, tout en lui cachant pourtant que mon calcul avait amené le nouvel état de choses. Marguerite semblait regretter de s'être abandonnée à la fougue de son tempérament.
Je la calmai en lui racontant tout ce que j'avais appris le jour précédent. Je la suppliai de bien vouloir m'expliquer ces choses, puisque ses soupirs, ses mouvements et l'étrange fatigue qui l'avait immobilisée m'avaient révélé qu'elle était initiée. Je lui cachai cependant que je l'avais surprise, elle aussi, et que je savais à quels jeux elle se livrait en cachette; car je voulais me convaincre qu'elle n'allait pas me tromper. Mes questions naïves et curieuses la soulagèrent beaucoup. Elle se sentait de nouveau très à l'aise, comme une aînée donnant des leçons ou des conseils à une ingénue. Et comme je lui racontais tout avec de nombreux détails, et même la conduite passionnée de ma mère, elle n'eut plus honte et m'avoua qu'à côté de la religion elle ne connaissait rien de plus beau au monde que les jouissances sexuelles. Elle m'apprit donc tout, et si dans la suite vous trouvez quelque philosophie dans mes notes, j'en dois les premières notions à ma chère Marguerite, qui avait une grande expérience.
J'appris la conformation exacte des deux sexes; de quelle façon s'accomplissait l'union; avec quelles sèves précieuses étaient atteints les buts naturels et humains, la perpétuation du genre humain et la plus forte volupté terrestre; et pourquoi la société voile ces choses et les entoure avec tant de mystères. J'appris encore que, malgré tous les dangers qui les entourent, les deux sexes peuvent quand même atteindre un assouvissement presque complet. Elle me mit en garde contre les suites malheureuses auxquelles une jeune fille s'expose en s'abandonnant toute. Ce que ma main inhabile lui avait procuré et ce que mon cousin avait fait étaient de ces assouvissements presque complets. Bien qu'elle eût connu toutes les joies de l'amour dans les bras d'un jeune homme vigoureux, elle était complètement satisfaite en se bornant aux joies qu'elle pouvait se donner elle-même, car elle avait eu un enfant et elle avait connu tous les malheurs d'une fille-mère. Elle me montra par l'exemple de sa vie qu'avec beaucoup de prudence et de sang-froid on pouvait s'adonner à bien des jouissances. L'histoire de sa vie était très intéressante et très instructive; elle me fut un exemple jusqu'à ma trentième année; elle fera le contenu de ma prochaine lettre. Pourtant j'avais déjà deviné bien des choses par moi-même. Ce qu'elle m'apprit de nouveau ne cessait de me surprendre.
Tout cela était très beau, mais ce n'était toujours pas la chose même. Je brûlais de partager et de connaître moi-même ces sensations qui, sous mes yeux, avaient agité jusqu'à l'évanouissement six personnes si différentes. Pendant que Marguerite parlait, j'avais repris mon jeu sur son corps qu'elle avait si sensible. J'enroulais les boucles de ses cheveux, et quand elle parlait plus passionnément, je pressais son front brûlant et écartais amoureusement les mèches qui tombaient presque jusqu'à ses yeux. Je voulais lui faire comprendre que mon éducation n'était pas complète sans la pratique. Elle me racontait comment elle s'était abandonnée pour la première fois à ce jeune homme qui l'avait rendue mère. Elle voulait me faire comprendre la sensation divine que cause l'amour partagé. Elle me parlait de l'extase, de l'effusion réciproque et plénière; toutes ces belles choses la rendaient éloquente. Sa petite bouche se gonflait et s'entr'ouvrait, découvrant ses dents blanches et bien rangées. L'instant était venu de lui rappeler encore plus vivement ces choses. Et comme elle disait: «Il faut avoir goûté personnellement ces choses pour les comprendre», je lui fermai la bouche avec ma main grande ouverte, si bien qu'elle poussa un grand soupir et se tut immédiatement. Je caressais fiévreusement le front élégant qui résistait à ma main, quand je m'arrêtai tout à coup et lui dis: «Si vous voulez que je continue, vous devez me procurer un avant-goût de ce qui m'attend et de ce que vous m'avez si délicieusement décrit!». Aussitôt, elle me caressa gentiment comme je faisais, et je vis à la chaleur de ses baisers que ma proposition lui faisait le plus vif plaisir. Elle ôta ma main de sa bouche et m'embrassa avec toutes sortes de câlineries, de chatteries qui tenaient à la fois de la sœur et de l'amie, et que je ne savais pas bien lui rendre, car c'était la première fois que j'étais dans une telle situation.
Elle me dit alors tristement: «Cela ne va pas, ma chère Pauline! Ton âme est encore fermée à l'amour. Mais je ne veux pas te laisser ainsi sans rien. Viens, assieds-toi là, de la façon que je vais t'indiquer, de façon que je puisse t'enseigner, ainsi qu'il sied à une jeune fille aussi jolie que toi. Je vais voir si je peux te procurer verbalement ce que ta virginité te défend encore.» Mon père avait aussi dit des mots aussi tendres à ma mère. Je ne me fis donc pas prier. Je m'agenouillai auprès d'elle en lui tenant la tête. À peine m'eut-elle touchée que mon âme commença à être renseignée sur ce qui me faisait si mal quand elle essayait de s'y prendre autrement. Mais quelle autre sensation en comparaison de tout ce que j'avais essayé jusqu'alors! Dès que son activité de femme expérimentée se fut communiquée à moi, une volupté inconnue m'inonda et je ne savais plus ce que l'on me faisait. Nous parlions maintenant avec volubilité, nos corps étaient l'un près l'autre. Je me renversai par devant et, appuyée sur la main gauche, je jouais avec la droite avec une de ses nattes épaisses; elle en avait deux qui descendaient très bas. Ces premières sensations de la volupté, que je devais connaître jusque dans mes années les plus mûres, m'enivraient déjà d'un bonheur ineffable. Sa langue m'éjouissait. Elle me chatouillait le front, les joues, le nez, aspirait chaque pli, baisait avec feu le tout, humectait mes paupières de salive, puis elle retournait aussitôt à mon oreille, où elle me causait un chatouillement vigoureux et indiciblement doux. Quelque chose de merveilleux et d'inconnu se pressait en moi. Toute ma sève allait se mettre en mouvement et je sentais que, malgré ma jeunesse, j'avais droit aux plus hauts ravissements. Je voulais lui rendre centuplé tout ce qu'elle me procurait. C'est avec rage que je la caressais, ainsi qu'elle-même me faisait. Enfin, ma main fut prise de fourmillements, à cause de la fausse position que j'avais adoptée à côté d'elle. Nous étions hors de nous et nous arrivâmes ensemble au but. Je sentis un dernier baiser mordre presque ma bouche, tandis que je la mordais également. Je perdis connaissance. Je m'abattis sur la jeune femme frissonnante. Je ne savais plus ce qui m'arrivait.
Quand je revins à moi, j'étais couchée auprès de Marguerite. Elle avait remonté la couverture et me tenait tendrement embrassée. Je compris tout à coup que j'avais fait quelque chose de défendu. Mon désir et mon feu s'étaient éteints. Mes membres étaient brisés. Je ressentais une violente démangeaison aux endroits que Marguerite avait si fertilement caressés; le baume de ses baisers ne pouvait pas calmer ma tristesse. J'eus conscience d'avoir commis un crime et j'éclatai en sanglots. Marguerite savait que dans des cas semblables il n'y a rien à faire avec des petites niaises comme moi, elle me tenait contre sa poitrine et me laissa tranquillement pleurer. Enfin, je m'endormis.
Cette nuit unique décida de toute ma vie. Mon être avait changé et mes parents le remarquèrent à mon retour. Étonnés, ils m'en demandèrent la cause. Nos relations, entre Marguerite et moi, étaient aussi des plus étranges. Le jour nous pouvions à peine nous regarder; la nuit, notre intimité était des plus folâtres, notre conversation des plus intimes, nos plaisirs des plus agréables. Je lui jurai de ne jamais me laisser séduire, et de ne jamais tolérer qu'un homme me fît connaître son étreinte dangereuse. Je voulais jouir de tout ce qui était sans danger. Quelques jours avaient suffi pour faire de moi ce que je suis encore et ce que vous avez si souvent admiré. J'avais remarqué que tout le monde se déguisait autour de moi, même les meilleures et les plus respectables. Marguerite, qui m'avait tout avoué, ne m'avait jamais parlé de cet instrument qui lui causait autant de joie que n'importe quelle autre chose et auquel elle n'aurait pas renoncé pour un empire. Je le désirais aussi de toute mon âme. Elle ne me l'avait jamais montré. L'idée me vint de dérober la clef de l'armoire où il était enfermé. Ma curiosité ne me laissait pas de repos. Je ne voulais pas avoir recours aux autres, je voulais tout apprendre par moi-même! Durant cinq jours je n'arrivai pas à me procurer cette clef; enfin, je la possédai! Je profitai de ce que Marguerite donnait une leçon à ma cousine pour contenter ma curiosité. Et voici que j'avais la chose en main, je la retournais, j'éprouvais son élasticité. L'instrument était dur et froid. J'essayai de me rendre compte de sa réelle utilité. En vain. Cela était tout à fait impossible. Je ne ressentais aucun plaisir. Je ne pouvais que constater cette vérité qui me navrait. Je me contentai de chauffer l'instrument entre mes mains. J'avais décidé d'ouvrir enfin la voie des fortes joies que d'autres éprouvaient et dont je n'avais eu que l'avant-goût. Marguerite m'avait dit que même entre les bras d'un homme cela était douloureux, et que bien des femmes prenaient goût à ces choses seulement après plusieurs années d'abandon le plus complet à l'homme aimé. J'essayai donc. Je chauffai l'instrument entre mes mains et je m'apprêtai non sans une certaine appréhension. Je voulais recevoir l'hôte exigeant. Je remarquai que ces quatre nuits passées avec Marguerite avaient contribué à faire de grands changements en moi. J'étais maintenant non plus une petite niaise, mais presque une femme comme toutes celles que je voyais agir, souffrir ou jouir autour de moi. Aussi je ne m'épargnai pas. Je fis comme avait fait Marguerite tandis que je la regardais avec attention lors de l'étrange nuit où nous étions séparées par un paravent, et où elle lisait le livre à images. J'étais si excitée que je supportai toute la douleur avec une constance qui m'étonnait. Enfin, je parvins au but que j'avais si longtemps désiré et que je croyais devoir être le paradis. Je me fis du mal et ma déception fut en somme très vive, car je n'éprouvais pas la moindre volupté. Il me fut aussi très douloureux de me croire faite autrement que toutes les femmes. J'étais inconsolable de cette expérience. Je ne comprenais rien de ce qui m'était arrivé, mais je ressentis tout le jour la brûlure et la douleur d'une blessure. Désenchantée, je remis l'instrument dans sa cachette. J'étais mécontente et j'en voulais à Marguerite de ne m'avoir pas aidée et de m'avoir laissé faire quelque chose de maladroit.
Après tant d'expériences agréables, celle-ci était pénible. Je craignais la nuit, les tendresses de Marguerite et sa découverte. Comme je l'avais déjà trompée, je ne fus pas embarrassée de le faire encore une fois. Après souper, je lui confiai que j'étais tombée d'une échelle, que je m'étais blessée à la jambe et que j'avais même saigné. Au lit, elle m'examina et loin de se douter de ce qui était arrivé, elle me confia que cette chute m'avait coûté ma virginité. Elle ne me plaignit point, mais bien mon futur mari qui se trouvait ainsi frustré de mes prémices. Cela m'était bien égal alors et me le fut aussi plus tard! Pour ne point me fatiguer, Marguerite me renvoya dans mon lit cette nuit-là. Je le désirais aussi. Elle m'enduisit de cold-cream, ce qui me fit beaucoup de bien. Le lendemain matin, je n'avais plus aucun mal. Et les deux dernières nuits que je passai encore à la campagne de mon oncle me dédommagèrent de cette courte privation. Je connus alors pour la première fois toute la jouissance de la volupté, et je la connus tout entière autant qu'aucune femme peut la connaître. Les sources du plaisir s'écoulèrent si complètes qu'il ne me resta plus un seul désir. L'assouvissement m'écrasa d'une fatigue entière et délicieuse.
J'éprouvais tout cela à quatorze ans, et mon corps n'était pas encore mûr! Oui, et cela n'a jamais altéré ma santé et n'a pas diminué les riches réjouissances de ma vie. Mon cousin m'avait appris à redouter les excès et les prostrations qui en suivent. Grâce à mon caractère raisonnable, je ne dépassai jamais la mesure. Je soupesais toujours les suites qui pouvaient arriver, et une seule fois dans ma vie je m'oubliai assez pour perdre ma maîtrise et ma supériorité. J'avais appris de bonne heure que, d'après les lois de la société, il fallait jouir avec mille précautions pour le faire sans préjudices. Celui qui se heurte avec entêtement à ces lois nécessaires s'y assomme, il n'a que longs remords pour de courts instants de jouissances. Il est vrai que j'ai eu la chance de tomber, dès le commencement, entre les mains d'une jeune femme expérimentée. Que serait-il advenu de moi si un jeune homme s'était trouvé dans mon entourage et m'avait entreprise avec adresse? Grâce à mon tempérament et à ma curiosité, je serais un être perdu. Si je ne le suis pas, je le dois aux circonstances dans lesquelles ces choses me furent révélées. Elles sont exquises autant qu'elles sont voilées. Et pourtant elles forment le centre de toute activité humaine. Avant de commencer ma troisième lettre, je remarque encore que, peu de temps après mes relations avec Marguerite, se montrèrent pour la première fois les signes de complet développement de mon corps.
IV
MARGUERITE
Il est bien rare que deux femmes aient autant de points communs dans leurs penchants, dans leur vie et même dans leur destin que Marguerite et moi. Quand elle me mettait en garde contre un abandon trop complet à l'homme et qu'elle me détaillait toutes les suites malheureuses qu'une telle faute de conduite apporte lors du mariage, je n'aurais jamais pensé que moi aussi j'aurais un tel moment d'oubli. Avant de continuer, je vais vous raconter succinctement ce que j'ai appris de la vie de Marguerite, durant ces quelques nuits, et dans nos relations ultérieures. Cela expliquera bien mieux que je ne pourrais le faire certains événements, certaines aberrations de ma vie.
Elle était née à Lausanne. Après avoir reçu une très bonne éducation, elle devint orpheline à dix-sept ans. Elle possédait une petite fortune et croyait son avenir assuré. Mais elle eut le malheur de tomber entre les mains d'un tuteur sans conscience. Il n'était pas trop sévère, mais il lui détourna bientôt son petit pécule. Peu de temps après la mort de ses parents, elle entra au service d'une baronne viennoise, qui habitait une belle villa à Morges, au bord du lac de Genève. Elle prenait surtout soin de sa toilette. La baronne était très élégante et raffinée. Elle consacrait des heures à sa toilette. Les premiers jours, la baronne fut très réservée; mais bientôt elle se fit plus aimable. Elle lui posait des questions, et entre autres si elle avait un amant. Au bout de quinze jours, voyant que Marguerite était encore innocente, la baronne devint très familière. Un beau matin, elle lui demanda si elle savait faire «la toilette complète». Marguerite répondit non en rougissant, car elle savait bien ce que l'on entendait par toilette complète en Suisse française aussi bien qu'ailleurs. La baronne lui dit qu'elle devait absolument s'y mettre pour remplacer son ancienne femme de chambre et pour obtenir toute sa confiance. Et aussitôt, elle prit place sur un canapé, allongea ses jambes sur le dossier de deux chaises, s'installa commodément, lui remit un petit peigne d'écaille souple et très doux, et lui indiqua la manière de s'en servir.
Marguerite voyait pour la première fois dévoilé ce qu'elle n'avait encore jamais vu distinctement. Très troublée, elle se mit aux soins de cette toilette, très gauche, mais peu à peu plus habile en suivant les indications de la baronne. La baronne était une très jolie femme blonde, d'un très beau teint; elle se lavait très soigneusement, si bien que cette toilette n'avait rien de répugnant. Marguerite me décrivit avec beaucoup de détails et d'amour la conformation de sa baronne. Elle m'avoua aussi que, d'abord très gênée, elle prit bientôt beaucoup de goût à cette singulière occupation, et surtout quand elle vit que la baronne ne restait pas indifférente. Celle-ci soupirait, s'agitait doucement, ouvrait et fermait les yeux, récitait de petites pièces de vers. Ses lèvres rouges s'entr'ouvraient, montrant ses petites dents, et la langue parfois apparaissait hors de la bouche comme un oiseau qui montre la tête hors du nid. Naturellement, aussitôt dans sa chambre, Marguerite essayait sur elle-même la toilette complète. Quoique inexpérimentée, elle découvrit facilement que la nature avait caché dans le corps féminin une inépuisable source de plaisirs, et elle paracheva bientôt ce que le peigne avait commencé. Rusée, ainsi que toutes les jeunes filles de son âge, elle comprit que la baronne voulait plus que ce simple prélude, mais qu'elle ne voulait pas l'avouer. Elle devait bientôt se convaincre combien facile est l'accord complet quand le désir est réciproque. Pourtant, cela dura encore plusieurs semaines; chacune désirait que l'autre fît le premier pas; chacune voulait être séduite, faire semblant d'accorder ses faveurs. Un jour pourtant l'événement prévu se produisit; la baronne rejeta toute retenue et se montra telle une femme très sensuelle et très voluptueuse qui voulait jouir à tout prix de sa beauté, malgré les liens serrés qui la contraignaient. Elle s'était mariée avec un homme bientôt impuissant et qui n'avait pu la contenter que durant les premières années de leur union. Il avait même éveillé ses désirs plutôt qu'il ne les avait assouvis. Ainsi que chez la plupart des femmes, son appétit sexuel ne s'était éveillé que très tard. Faiblesse corporelle ou suite funeste d'anciens excès, bref, il était toujours las; si bien qu'une envie continuelle la tourmentait. Depuis deux ans, il occupait un important poste diplomatique à Paris, et quand il avait compris que son impuissance était complète, il avait envoyé sa femme au bord du lac de Genève. La baronne était très élégante mais menait une vie de recluse. Marguerite avait remarqué qu'une espèce de majordome, un vieil homme de mauvais caractère, faisait l'office d'espion et rendait compte à Paris de tout ce qu'il voyait et entendait. La baronne évitait toute fréquentation masculine; elle était fort prudente, les intérêts de sa famille l'y obligeaient. Personne de la maison ou de l'entourage de la baronne ne soupçonnait les réjouissances secrètes que Marguerite surprit un jour. La première honte passée, les scènes les plus dissolues avaient lieu le soir et le matin entre la jeune femme et la jeune fille, entre la maîtresse et la servante. Durant le jour, la baronne ne se trahissait jamais par la moindre familiarité. Les jeux furent bientôt réciproques; Marguerite entrait nue dans le lit de la baronne, et elle n'avait pas besoin de me raconter ce qu'elles faisaient ensemble, puisque je venais de l'éprouver. Mais alors c'était elle qui jouait mon rôle. La baronne était insatiable, elle inventait toujours de nouveaux jeux, elle savait tirer du contact de deux corps féminins des délices toujours renouvelées. Marguerite me déclara que cette époque était la plus heureuse et la plus voluptueuse de sa vie.
La baronne allait toutes les semaines à Genève pour faire des achats et rendre des visites. Le majordome l'accompagnait chaque fois, et Marguerite fut aussi de ces petits voyages quand elle devint plus intime avec la baronne. Celle-ci retenait toujours le même appartement dans un des plus grands hôtels, un salon, une chambre à coucher, un petit cabinet pour Marguerite et, à côté de celui-ci, un cabinet pour le majordome. Les portes de chaque chambre donnaient sur le corridor; les portes de communication entre les chambres étaient fermées ou masquées par des meubles. Dès que Marguerite eut fait plusieurs fois ce voyage à Genève, elle remarqua qu'il s'y passait quelque chose de particulier que la baronne lui cachait. La toilette ne se faisait plus de la même façon et, ni soir, ni matin, il n'y avait plus d'abandons féminins. Dans la journée, la baronne paraissait agitée, inquiète, nerveuse; son linge de nuit et son lit révélaient distinctement qu'elle n'avait pu passer la nuit toute seule. Le lit était toujours en grand désordre, les chaises étaient renversées et le linge de la toilette montrait des signes encore plus distincts. Marguerite la surveillait avec une espèce de jalousie. Elle inspectait chaque lettre, guettait chaque visite et chaque commissionnaire. Elle ne pouvait rien découvrir. À chaque voyage pourtant, elle était toujours plus convaincue que la baronne ne passait pas la nuit seule. En vain elle écoutait aux portes. La baronne fermait non seulement la porte du corridor, mais aussi celle qui menait du salon à sa chambre à coucher. Il était impossible d'écouter longtemps à la porte du corridor, car il y passait sans cesse des voyageurs et des domestiques de l'hôtel. Marguerite passa des nuits entières à sa porte entr'ouverte pour voir si quelqu'un entrait ou sortait de chez la baronne. Cette surveillance et cet espionnage durèrent plusieurs mois, et un beau jour le hasard lui révéla tout. Une nuit un incendie éclata dans le voisinage immédiat de l'hôtel. L'hôte fit réveiller tous les voyageurs pour les avertir du sinistre. Marguerite se précipita chez la baronne qui vint, épouvantée, lui ouvrir. Les reflets de l'incendie pénétraient par la fenêtre. La baronne était si terrifiée qu'elle pouvait à peine parler et semblait avoir perdu ses esprits. Marguerite embrassa d'un seul coup d'œil toute la chambre et eut enfin l'éclaircissement désiré. L'armoire, qui se trouvait devant la porte de la chambre d'à côté, était éloignée du mur. Quelqu'un pouvait facilement passer derrière. Un habit d'homme était sur une chaise devant le lit, et sur la table de nuit traînait une montre d'homme avec des breloques. Il n'y avait plus de doute possible. La baronne remarqua que Marguerite voyait ces objets, mais elle était trop troublée pour dire quelque chose. Marguerite empaqueta tous les effets de la baronne pour pouvoir fuir au bon moment, et elle remarqua ainsi une autre chose en baudruche qui semblait avoir été employée. Quand la baronne se fut un peu calmée, elle cacha immédiatement cette chose dans son mouchoir. Le feu fut maîtrisé et cet incident n'amena pas de changement dans leurs relations. Au matin, avant de quitter Genève, Marguerite apprit des domestiques de l'hôtel qu'un jeune comte russe habitait la chambre contiguë à celle de la baronne. Les chambres se trouvaient justement à un coude du corridor, si bien que le comte pouvait entrer et sortir sans passer devant l'appartement de la baronne, en employant l'escalier de l'autre aile de l'hôtel. Marguerite comprenait tout. La baronne devait avoir des relations avec ce jeune comte russe. Mais cela l'offensait qu'elle le lui eût caché. Sur la route de Morges, la baronne jeta son mouchoir dans un endroit désert. De retour à Morges, la vie reprit son traintrain coutumier. La baronne ne savait si elle devait tout avouer à Marguerite. Elle remarquait bien que celle-ci savait tout. Lors du prochain voyage à Genève, Marguerite passa tous ses moments de liberté dans le corridor. Elle y rencontra plusieurs fois le comte russe, jeune, beau et élégant. À la deuxième rencontre il se détourna, à la troisième il l'accosta. Quand il apprit qu'elle était la femme de chambre d'une dame habitant l'hôtel—Marguerite ne lui dit pas le nom de sa maîtresse—il ne fit pas tant de difficultés et lui demanda de le suivre dans sa chambre. Sans autre désir que celui de la curiosité,—c'est du moins ce qu'elle m'affirma à différentes reprises—elle le suivit. Personne n'était dans le corridor, il l'entraîna dans sa chambre, l'embrassa, lui tâta les seins et sut, malgré sa défense énergique, se convaincre qu'elle était par ailleurs tout aussi jeune et bien faite. Pendant que la main du jeune homme se divertissait ainsi de la plus agréable façon, Marguerite examinait la chambre. Elle remarqua la porte qui menait à la chambre de la baronne et elle eut vite conçu son plan. Le prince voulait immédiatement la chose sérieuse, mais se heurta à une résistance irritée. Il se contenta de la promesse que Marguerite lui fit de venir la nuit, quand sa maîtresse serait endormie. Elle ne voulait venir que tard après minuit, quand le corridor serait sombre. Il réfléchit, et Marguerite s'amusait beaucoup de savoir à quoi il pensait. Mais cette nouvelle connaissance fut plus forte que ses scrupules, il lui donna rendez-vous à une heure. Elle se fit remettre la clé de la chambre afin de pouvoir rentrer au bon moment. Elle triomphait. Elle fixa son plan dans les moindres détails. La baronne congédia Marguerite à dix heures et ferma soigneusement les portes derrière elle. Mais au lieu de rentrer chez elle, Marguerite écouta à la porte de la baronne. Au bout d'un instant, celle-ci chantonna une mélodie, ce qu'elle ne faisait jamais; puis elle heurta légèrement à la paroi. Marguerite entendit que l'on remuait l'armoire et que la porte s'ouvrait. Elle savait maintenant que le comte était chez la baronne; elle se précipita dans la chambre du Russe et entra sans bruit, après s'être assurée que personne ne la remarquait. Un rayon de lumière venait par la porte entr'ouverte de la chambre contiguë. Elle pouvait aisément observer tout ce qui se passait chez la baronne. Celle-ci, renversée sur le lit, était dans les bras du comte, qui lui couvrait le cou, la bouche et les seins de baisers brûlants, tandis que sa main, qui lui caressait les seins, remontait à tout moment vers le front et les beaux cheveux blonds de la baronne. La baronne était une très belle femme; ses charmes pourtant ne fixèrent point les yeux de Marguerite qui se portèrent, pleins de curiosité, sur ce qu'elle ne connaissait pas encore. Le prince se déshabilla rapidement, il était aussi beau que robustement bâti. Marguerite voyait pour la première fois ce que nous, femmes, nous osons bien ressentir, mais dont nous n'osons pas parler. Quel fut son étonnement de voir la baronne l'enfermer dans une chose semblable à celle qu'elle avait cachée d'abord dans son mouchoir, puis jetée sur la route de Morges et qu'elle sortit d'une boîte posée sur la table de nuit! Cette chose, terminée à l'un de ses bouts par un cordon rouge, était l'invention du célèbre médecin français Condom. Après avoir terminé cette étrange toilette, elle regarda de toutes parts, comme pour voir si personne ne l'épiait. Puis elle écouta avec volupté les paroles douces et tendres que le comte lui murmurait. Elle lui en disait autant en caressant sa jolie tête bien frisée. Ils paraissaient s'aimer depuis longtemps et bien se connaître, car ils n'avaient aucune gêne. Marguerite n'en vit pourtant pas autant que moi de mon alcôve, car la baronne remonta la couverture. Elle ne voyait que les deux têtes, bouche à bouche, buvant des baisers. Puis le comte poussa un profond soupir auquel répondit un autre soupir de la baronne. Ils restèrent un bon quart d'heure étroitement enlacés, sans que la baronne détendît son étreinte, et Marguerite m'avoua qu'elle avait des fourmis dans les jambes à cause de tous les désirs extraordinaires qu'elle éprouvait. Mais elle m'avoua aussi qu'après ce qu'elle venait d'apercevoir elle désirait une autre satisfaction.
Marguerite m'apprit aussi le but et l'emploi de l'engin de sûreté qui évitait tant de malheurs et de honte dans le monde. Elle en comprit immédiatement l'usage quand elle vit la baronne tirer le cordon rouge qui pendait et en plaisantant, en souriant, déposer le tout sur la table de nuit. C'était donc le paratonnerre d'une électricité pleine de dangers et qui permettait aux filles, aux veuves et aux femmes vivant aux côtés d'un homme fatigué de s'adonner sans crainte à l'amour. Marguerite en avait assez vu. Elle pouvait obliger la baronne à se confesser. Quoique pleine de feu, elle renonça de faire encore cette nuit plus ample connaissance avec le comte. Elle voulait être sûre qu'il emploierait aussi ce préservatif; elle ne voulait pas trop risquer. Elle me dit aussi qu'il lui aurait été désagréable d'être la deuxième. Elle regagna prudemment sa chambre, mais en claquant la porte derrière elle. Elle jubilait, le prince allait l'attendre vainement une partie de la nuit. Elle avait tous les fils en main pour dominer la situation. Elle voulait participer à ces jeux. Elle voulait se venger de la baronne, qui n'avait pas voulu d'elle comme confidente. Elle réfléchit toute la nuit à la façon de profiter de ses avantages. Vous serez étonné d'apprendre comment Marguerite conçut son plan et avec quels subterfuges elle l'appliqua. La ruse est une qualité essentielle au caractère féminin, j'en ai vu des exemples admirables. Pour tout ce qui a trait à la divine volupté, la ruse et la dissimulation naturelles de la femme s'aiguisent jusqu'à un degré incroyable. La plus niaise devient inventive, poussée par le caprice, l'envie ou l'amour. Inépuisables sont les moyens que les filles et femmes emploient pour arriver à leurs fins!—Avant que la baronne ne fût réveillée, Marguerite alla heurter à la porte du comte. Il vint lui ouvrir en grand négligé, pensant que c'était un domestique. Il fut très étonné de voir entrer Marguerite, qu'il avait vainement attendue après minuit. Il voulait lui faire des reproches, l'attirer dans son lit et rattraper immédiatement le temps perdu, mais il changea immédiatement de conduite quand ce fut elle qui lui fit des reproches. Elle lui dit qu'elle était venue un peu plus tôt qu'à l'heure convenue et qu'elle avait vu ce qu'il faisait avec la baronne—sa maîtresse!—Elle pouvait obtenir une forte récompense en racontant cela au baron. Pourtant elle ne voulait pas le faire, à la condition de pouvoir participer à leurs jeux avec la même garantie de sûreté. Elle voulait même aider la baronne dans ses plaisirs et favoriser leur liaison.—Le comte ne disait mot, il était trop étonné. Il était prêt à tout, pourvu qu'elle se tût, car si sa liaison avec la baronne était ébruitée, les deux familles étaient exposées à de grands dangers. Elle lui communiqua son plan entier et exigea qu'il l'accomplît avant le départ de la baronne qui devait s'effectuer le matin même. Étonné de la perspicacité de cette jeune fille et heureux de voir ses plaisirs se compliquer d'une aussi agréable façon, le comte acquiesça à tout. Et quand Marguerite lui laissa pleine liberté, il fut encore plus étonné de la trouver intacte. Il ne pouvait souhaiter une plus aimable camarade à ses yeux. Il voulut même lui prouver sur-le-champ son enthousiasme, mais Marguerite se débattit énergiquement, si bien que sa passion n'en devint que plus vive. Il ne pouvait attendre le moment d'exécuter leur plan. Marguerite avait goûté assez de choses en cette unique visite pour ne pas accorder la possession entière d'un aussi charmant jeune homme à la seule baronne. Ils fixèrent encore tous les détails de tout ce qui devait se passer une heure plus tard. Marguerite accorda au beau comte nombre de choses charmantes, sauf ce qu'il désirait le plus; elle quitta la chambre en le laissant tout en feu. La baronne sonna à sept heures, ouvrit sa porte et se recoucha. Marguerite mit tout en ordre, prépara les bagages et servit enfin le déjeuner. Tout était prêt. Le comte attendait dans sa chambre le signal convenu. Marguerite passa enfin dans le salon, en claquant la porte. C'était le signal. Le comte ouvrit sa porte, repoussa l'armoire et se précipita tout à coup sur la baronne terrifiée. Il la couvrit de baisers. La baronne ne pouvait articuler une parole, elle était trop troublée, elle désignait du doigt la porte du salon dans lequel Marguerite fermait bruyamment les bagages. Le comte fit semblant de pousser le verrou. Puis il supplia la baronne de bien vouloir lui accorder une dernière fois sa suprême faveur. Elle avait été si séduisante la nuit qu'il craignait de tomber malade si elle n'écoutait son désir. Il lui assura qu'il s'était déjà revêtu de l'engin de sûreté et qu'elle n'avait rien à craindre. La baronne, sans doute pour se débarrasser au plus vite de l'importun, céda à ce désir et reçut le téméraire. Le comte soupirait; tout à coup il poussa un profond soupir et Marguerite, qui écoutait derrière la porte, entra subitement. Feignant d'être saisie par le spectacle qui s'offrait à sa vue, elle laissa tomber ce qu'elle tenait en main. Elle fixait des yeux démesurés sur le lit. La baronne, les yeux fermés, attendait visiblement l'instant suprême; cependant elle était terrifiée, car elle risquait tout, honneur et fortune. Le comte poussa un juron russe, incompréhensible, et se jeta sur Marguerite. Il s'écriait plein de rage: «Nous sommes perdus, si je n'assassine pas cette traîtresse et si je ne la rends pas muette pour toujours. Elle ne doit pas quitter cette chambre.»
Marguerite voulait fuir, mais le comte lui barra la porte. Il la regardait avec des yeux terribles, comme s'il allait l'étrangler. La baronne assistait plus morte que vive à cette scène. Soudain, comme s'il venait d'y penser, le prince s'écria: «Il n'y a qu'un moyen de gagner le silence de cette fille. Elle doit devenir notre complice. Pardonnez-moi; chère baronne, je ne fais ceci que pour vous!»
En disant cela, il empoigna Marguerite, qui faisait semblant d'être épouvantée, la renversa sur le lit, à côté de la baronne encore nue et tremblante, la prépara et se jeta avec la plus grande violence sur elle. Marguerite se tordait, faisait semblant de vouloir éviter cette emprise, et cependant elle s'offrait toujours plus. Elle ne lui permit rien avant de s'être assurée qu'elle n'avait rien à craindre. Il était encore revêtu de l'appareil qui avait rassuré la baronne. Puis elle se laissa aller, feignant de se rendre à sa violence. Elle gémissait faiblement, suppliait la baronne de l'aider, de la préserver contre la rage de ce forcené. Intérieurement, elle était toute aux sensations qui remplissaient son âme. Elle jouissait sournoisement d'avoir trompé la baronne, de la vaincre, d'être là, à côté d'elle, sur son propre lit, dans les bras du bel homme qui ne lui avait pas été destiné. Malgré sa violence apparente, le comte la maniait avec tendresse et douceur; il provoquait lentement les sensations les plus précieuses qui pouvaient la réjouir sans danger. La baronne était non seulement présente, mais elle dut encore apaiser Marguerite qui pleurait et la prier de ne pas crier si fort. Comme la crise approchait, le comte lui dit en outre: «Chère baronne, si vous ne m'aidez pas à maîtriser cette fille, nous sommes perdus. Nous ne pouvons compter sur elle que si j'arrive à la violer!» Et la baronne l'aidait, violemment, tandis que le comte accomplissait son désir. Marguerite s'efforçait de lutter, elle se défendait contre la baronne; cette lutte provoquait des mouvements brusques et des secousses, une agitation et des sursauts qui augmentaient la jouissance et qui provoquèrent le dénouement instantané et réciproque de l'acte qui avait lieu. Marguerite était comme évanouie. Mais elle écoutait et observait tout. Le comte s'était rapidement déshabillé. Il s'agenouilla devant la baronne, la supplia de se calmer, de lui pardonner d'avoir employé un tel moyen et lui assura que c'était vraiment le seul pour éviter des dangers. Il lui prouva qu'ils venaient de gagner une confidente très sûre en Marguerite et que leur liaison était dorénavant à l'abri de toute surprise. D'ailleurs, en lui donnant de l'argent, ils se l'attacheraient davantage. Il fit semblant d'avoir fait un énorme sacrifice à la baronne en descendant jusqu'à une femme de chambre. Enfin il pria la baronne d'employer tout ce qui était en son pouvoir pour consoler et gagner Marguerite quand elle sortirait de son évanouissement. Marguerite fit un mouvement, comme si elle allait se réveiller, et la baronne, apercevant le petit cordon rouge qui pendait, le retira rapidement et le cacha dans la literie. Marguerite triomphait; la baronne lui avait rendu personnellement un tel service! Le comte quitta la chambre après avoir fixé leur prochain rendez-vous et rentra dans son appartement. Les deux femmes étaient seules. La baronne, complètement trompée et très inquiète, lui raconta sa liaison avec le comte, afin de la distraire, mais Marguerite semblait inconsolable. Elle lui raconta aussi la vie qu'elle menait avec son mari. Elle lui promit de prendre soin d'elle dans l'avenir, si elle voulait bien l'aider et pardonner la violence du comte. Marguerite cessa enfin de se plaindre des souffrances endurées. Elle promit à la baronne que puisqu'elle avait eu, bien malgré elle, connaissance de son secret, elle était prête à favoriser les rendez-vous. Réflexions faites, il se créa une liaison très étrange entre ces trois personnes. Le comte ne soupçonnait rien de la familiarité secrète des deux femmes. Il avait goûté beaucoup de plaisir au beau et jeune corps de Marguerite, et il aimait parcourir ce petit sentier encore si peu battu. Il la préférait à la baronne. Quand ils étaient seuls, il lui donnait des preuves marquantes de son amour et de sa faveur. En présence de la baronne, Marguerite ne faisait presque pas attention au comte. Elle déclarait ne participer à leurs ébats que pour faire plaisir à la baronne. De son côté, celle-ci ne soupçonnait pas du tout ce qui se passait entre son amant et sa femme de chambre. Elle comblait Marguerite de cadeaux, et la prit désormais comme confidente. Au prochain séjour à Genève, Marguerite était toujours présente quand le comte venait le soir chez la baronne; mais elle avait déjà passé chez lui pour recevoir les prémices de ses forces, si bien que la baronne n'obtenait toujours que les restes. Marguerite ne se lassait pas de me parler des jouissances qu'un tel accord entre trois personnes comporte et, surtout, quand un petit roman, une légère intrigue s'y mêle. Elle me disait qu'elle était ou passive ou compagne, afin de ne pas éveiller les soupçons de la baronne. Le comte et elle savaient bien à quoi s'en tenir. Le jeune Russe était aussi tendre que passionné. Il l'aimait avec passion pour être monté en premier sur son trône virginal. Il voulut pousser Marguerite à essayer sans enveloppe et goûter le plaisir complet. Il lui décrivait ce que c'était que de ressentir au moment décisif une autre âme se joindre à l'âme; il lui disait encore que ce mélange des âmes humaines dégageait un parfum délectable; que c'était comme un avant-goût de la béatitude céleste; que cette effusion réciproque était la volonté de la nature. Il lui promit aussi de prendre soin d'elle si elle devait concevoir et donner la vie à un enfant. Mais Marguerite s'y opposait énergiquement; il lui suffisait de sentir le flot impétueux, le fleuve admirable; elle ne voulait pas de lui ni de sa fécondation balsamique. Après qu'ils avaient joui l'un de l'autre, les jeux reprenaient le soir chez la baronne et duraient fort tard dans la nuit. Dès les premières expériences à trois, la baronne se montra enchantée, car le comte était très inventif, et beaucoup plus qu'il ne semblait possible. Marguerite se couchait près de la baronne. Le centre de tout plaisir réside dans le cerveau de l'homme, et le comte, tout en imaginant les façons les plus bizarres de se récréer, jouait avec les difficultés que peut présenter le but d'amuser deux personnes, surtout quand elles sont de condition différente. Le comte était inépuisable dans la manière de provoquer la plus haute volupté par de longs préambules et par les récits de ses aventures. La baronne s'accoudait sur le lit de façon que le comte, tourné vers elle, lui caressait le front, tandis que Marguerite, assise sur un tabouret, avait les yeux juste à la hauteur du lit si bien occupé. Elle y portait les mains, jouait tantôt avec les festons des draps fins et ajourés sur les bords, tantôt avec les oreillers et les boucles blondes qui se répandaient sur les épaules de la baronne. Elle ouvrait la bouche d'étonnement selon la qualité des récits divers qu'elle écoutait ainsi avec une attention soutenue et sans jamais interrompre le charmant orateur. Puis dans les moments les plus intéressants de ces histoires, elle s'animait aussi et frottait parfois la soie des courtines. La baronne, de son côté, ne restait pas immobile, mais tandis que d'une main elle jouait avec les cheveux de son amant, de l'autre elle se plaisait à caresser la nuque de Marguerite, qui goûtait ces douces caresses. Ceci était son plus vif divertissement! La beauté des amants, la grâce de la baronne qui était dans tout son développement harmonieux, les blonds cheveux de ses tempes, la vive rougeur de ses joues à certains moments intéressants, les belles formes de l'homme, alors dans sa plus grande vigueur, ses cheveux noirs qui contrastaient avec les blonds,—et prendre part à ce spectacle, le goûter des yeux, de tout près, partager en esprit les jouissances des deux autres,—tant de ravissements ensemble! Le souvenir de ces choses admirables l'échauffait, et comme j'étais étendue dans la moelleuse chaleur du lit, je sentais que ces images la mettaient tout en feu!
En effet, la situation de ces personnes n'était pas ordinaire. Malgré leur grande intimité, une méfiance réciproque, et malgré les jouissances communes, tromperies et dissimulations! Ainsi que je vous l'ai déjà dit, mon imagination se délecte à de tels tableaux; ma raison me déconseille de les imiter. De tels raffinements sont suivis de grandes fatigues, et il y a toujours des ennuis quand un secret est détenu par plus de deux personnes. Comme le jeune comte pouvait assouvir tous ses caprices, il se fatigua bientôt de cette liaison. Il se refroidit, probablement fatigué par les exigences des deux femmes. En un mot, il quitta précipitamment Genève après un froid adieu. La baronne tâchait de se séparer de Marguerite et elle en trouva bientôt l'occasion. Marguerite avait reçu plus de trois mille francs du comte et de la baronne. Malheureusement, elle avait remis cet argent entre les mains de son tuteur. Elle alla vivre chez une amie qui avait été gouvernante. Elle prenait des leçons, car elle avait l'intention d'aller comme gouvernante en Russie, ainsi que beaucoup de Suissesses. Le changement de sa situation était pourtant trop brusque. Elle ne se sentait pas heureuse dans la maison de son amie. Ses études l'ennuyaient. Chez la baronne, elle avait tout eu pour être heureuse. Elle avait même eu l'occasion de goûter beaucoup plus que les filles ne goûtent habituellement sans danger. Cela l'avait gâtée. Son corps avait besoin de certaines choses. Le beau corps du jeune comte lui manquait et aussi les caresses intimes de la baronne. Durant tous les premiers mois, ses nuits furent très agitées et ses rêves fort troublés. L'effet de sa main était mince et elle ne trouvait pas l'occasion de faire une connaissance sûre. Elle voulait bien se donner, mais à la condition de n'avoir rien à craindre. Et elle n'osait pas proposer à un autre homme ce qu'elle avait proposé au comte dans des circonstances particulières. Une jeune fille n'avoue jamais la connaissance de ces choses, cela la diminuerait aux yeux des hommes. Elle passa donc une année bien solitaire au milieu de ses livres et de ses atlas. Quelque chose s'était éveillé en elle qu'elle ne pouvait assouvir et qui éclatait tyranniquement la nuit, dans des rêves voluptueux. Enfin, dans un établissement de bains, elle rencontra une jeune fille avec qui elle eut bientôt des relations aussi intimes qu'avec la baronne. Toutes sortes de jeux, des conversations curieuses, l'enseignement des choses défendues et des expériences osées leur procurèrent des jouissances bien vives. Elles mêlèrent bientôt d'autres compagnes à leurs ébats. Chacune faisait semblant d'ignorer tout, chacune se laissait apprendre ce qu'elles avaient déjà toutes pratiqué en cachette. Marguerite était insatiable. Ces rendez-vous secrets, ces amusements clandestins aiguillonnaient son désir. Un jour, elle rencontra le frère d'une de ses nouvelles amies, un jeune homme aimable et bien élevé. Elle vit immédiatement qu'elle lui plaisait. Il s'approchait d'elle avec l'émotion et la gaucherie d'un adolescent se sentant attiré pour la première fois par une femme; il ne pouvait résister à l'obscur commandement de sa nature. Marguerite avait beaucoup de peine à cacher son indiscrète passion. Elle aurait volontiers satisfait ce dernier désir qu'il ignorait encore, mais elle ne savait comment lui expliquer qu'elle exigeait des garanties. Charles avait été élevé à la campagne; il ignorait tout de ces choses; ses paroles et ses actions étaient simples et honnêtes. Marguerite connut enfin l'amour, et elle se débattait vivement contre sa toute-puissance. Elle croyait tout connaître et être maîtresse de son cœur! Tous ses principes s'évaporèrent au feu du premier baiser! Elle était sans défense devant les caresses hésitantes de son bien-aimé! Il était si gauche qu'elle devait le conduire sans en avoir l'air. Mais la nature fouette même le plus naïf, le plus vertueux, et quand on s'est engagé dans cette dangereuse voie, il faut aller jusqu'au bout. Marguerite s'amusait beaucoup de voir les louables efforts qu'il faisait pour arriver à des fins qu'il ne soupçonnait même pas. Elle se sentait si supérieure à lui! Elle se croyait assez maîtresse d'elle-même pour garder tout son sang-froid au moment fatal, car son jeune amoureux se pâmait déjà au moindre frôlement extérieur. Elle pensait pouvoir empêcher un baiser dangereux. Mais elle ne savait pas que chez elle aussi chaque fibre, chaque nerf attendait l'union intime. Elle ne connaissait pas la faiblesse de la femme dans les bras de l'homme aimé, quand toutes ses forces viriles vous réchauffent partout. Une volupté inouïe lui fit oublier toute sauvegarde, tout principe, et l'endormit dans une trompeuse sécurité. Au réveil tardif, ce fut en vain qu'elle espéra avoir reçu une étreinte improductive et que, devenue prudente, elle se refusa à son amant. Elle était fécondée: elle avait perdu son honneur, et son avenir était brisé! Alors elle accorda au jeune homme tous les droits du mari. Durant trois mois, ils goûtèrent toutes les joies du bonheur terrestre. Puis tous les coups du mauvais destin s'abattirent sur elle. Son tuteur fit banqueroute et s'enfuit en Amérique en emportant son pécule; son amant tomba malade et mourut; couverte de honte, elle fut chassée de la maison. Elle se réfugia, misérable, dans un pauvre village, où elle perdit son enfant, après deux ans de privations et de souffrances. Enfin elle vint en Allemagne et trouva une place de gouvernante chez mon oncle.