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L'oeuvre des conteurs allemands

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

Combien elle me mit en garde contre l'oubli d'un tel abandon!

Marguerite m'avait tout appris, simple et franche.

Pourtant elle m'avait caché de quelle façon artificielle elle ravivait ses souvenirs.

V

PHILOSOPHIE DE L'AMOUR PHYSIQUE

Peu de jeunes filles ont appris en si peu de temps et surtout avec si peu de risques tout ce qui concerne l'instant le plus important de la vie de la femme, ainsi que je venais de l'apprendre par hasard et grâce à l'histoire de Marguerite. Jusque-là je n'en savais pas plus long—et probablement pas moins—que la plupart des jeunes filles de mon âge, bien que mon tempérament fût plus sensuel qu'il ne l'est, habituellement, chez les jeunes filles et chez les jeunes femmes. Les hommes se trompent. Ils pensent que le sexe féminin est naturellement aussi sensuel que le leur. Ils jugent les femmes faciles et ils jugent mal. Les maris le savent bien, eux qui se plaignent sans cesse. Moi non plus je ne voulais pas y croire. Je pensais que tout est pruderie et dissimulation, quand je trouvais froideur, indifférence et dégoût même pour ces choses qui m'excitaient. Vous allez me demander pourquoi tant de jeunes filles se laissent séduire si rien chez elles ne les pousse au-devant du désir de l'homme et si leur sexe et leurs voluptés ne sont pas aussi violents. Cette remarque est exacte; malheureusement, je ne puis pas y répondre. Et pourtant mes observations et mes expériences personnelles m'ont convaincue de plus en plus que la sensualité consciente n'est pas aussi développée chez la femme que chez l'homme; elle s'éveille, est peu à peu provoquée, et c'est seulement entre trente et quarante ans qu'elle est aussi exigeante chez la femme que chez l'homme. Il m'est incompréhensible que tant de femmes se laissent si facilement séduire pour leur malheur quand elles ne sont en rien les complices de l'homme. Je ne suis jamais arrivée à trouver une explication à cette contradiction. Rien n'est favorable à l'homme quand il veut pousser une de ces innocentes à s'abandonner complètement. La douleur physique de la première approche est si grande que c'est un avertissement, cela incite à réfléchir et à ne pas aller plus loin dans le sentier du mal. La crainte des suites inévitables les retient aussi, car bien peu de jeunes filles sont assez sottes pour ne pas savoir ce qu'elles risquent. Les statues, les tableaux, le spectacle de l'accouplement des animaux, les lectures inévitables, les conversations de pensionnat, etc., tout instruit la plus naïve comme si elle avait les mille yeux d'Argus. Oui, et pourtant je dois vous l'avouer, et je ne trouve pas d'autre explication, ce sont la curiosité et le besoin de se donner entièrement à l'homme aimé qui les poussent. Mais combien se donnent sans amour? Combien pleurent et sanglotent sans se défendre? Ceci est un des plus admirables mystères de la nature; c'est un des exemples les plus caractéristiques de sa puissance et de la force d'attraction qu'elle impose, même aux tempéraments les plus taciturnes.

Du lion aux animaux domestiques, la famille entière des chats s'accouple dans la douleur et met bas dans la volupté (c'est justement le contraire qui arrive chez tous les autres êtres vivants) et la femelle s'offre quand même à la douleur de l'accouplement. Qui éclairera ce problème? Combien de jeunes filles m'ont avoué en pleurant qu'elles ne savaient pas comment c'était arrivé. «Sa prière était si douce!». «C'était si chaud, si divin!» «Elle avait eu si honte!» Toutes ces phrases n'expliquent rien. Il est donc bien étrange que moi, qui ai un tempérament si ardent (je puis bien vous l'avouer, car vous n'allez pas en profiter), la nature m'ait donné une raison assez forte pour échapper longtemps, longtemps à ces dangers. Je ne puis raconter que ce que j'ai ressenti et pensé personnellement quand l'heure fatale arriva aussi pour moi; je le ferai avec pleine sincérité en vous parlant de cette époque-là de ma vie. Aucune des explications données ne suffit donc pour résoudre cette énigme millénaire qui ne sera probablement pas résolue. Ce n'est pas par hasard que l'histoire du monde commence par la curiosité d'Ève et la jouissance du fruit défendu. Les sages qui placèrent ce mythe au début de l'histoire du genre humain savaient que ceci est le centre, le point d'appui, le mystère de l'histoire du monde; sauf que la jouissance du fruit défendu ne ferme pas, mais ouvre les portes du paradis.

Vous pensez bien que je ne fis pas toutes ces réflexions en rentrant, si lourdement changée, chez mes parents. Elles sont le fruit de mes expériences ultérieures. Encore enfant, je m'étais trouvée dans l'alcôve de la chambre à coucher de mes parents; je revenais de chez mon oncle jeune fille, quoique n'étant plus dans mon intégrité première. J'étais autre et le monde autour de moi avait changé. Un voile était tombé de mes yeux. Tout était dans une autre lumière, hommes et choses. Je comprenais des choses que je n'avais jamais remarquées auparavant. Le hasard m'avait aussi mise en garde contre le gâchage de ces précieux biens. Mon cousin m'avait fait craindre les excès. Son pâle visage, ses yeux éteints, la mine entière du jeune pécheur m'avaient montré le sort de ceux qui s'adonnent avec trop d'emportement aux jouissances secrètes. Je n'ai jamais craint de recourir à elles, mais je ne l'ai jamais fait au prix de ma santé et de ma gaieté. Oui, si j'avais été un homme, je ne m'y serais peut-être jamais livrée; car les hommes n'ont pas les mêmes excuses pour ces jeux secrets que les filles, les femmes et les veuves. Ils ne sont pas aussi contraints, aussi liés que les femmes, qui n'osent pas faire un geste, échanger un regard, goûter ouvertement à ces choses, sans risquer leur honneur et être immédiatement la proie des mauvaises langues. Nous devons toujours feindre l'indifférence; quand nous voulons agir ouvertement, nous devons le faire en secret; cela nous rend malheureuses de ne pouvoir avouer que nous ne sommes pas indifférentes. L'homme n'est pas forcé d'avoir mille et mille égards. Il n'a que plaisir et joie, c'est nous qui supportons toutes les douleurs. Pourquoi donc perd-il en secret, de sa main froide, ce qu'il a tant d'occasions d'employer plus profitablement? Je me disais donc que les excès, toujours dangereux, le sont particulièrement dans les choses de l'amour, et cette connaissance acquise par hasard m'a conservée jusqu'à présent gaie, joyeuse et sensuelle. Je rentrais dans la maison de mes parents plus riche surtout de la science suivante: il y a deux espèces de morales dans le monde: la morale officielle qui cimente les lois de la société bourgeoise et que personne ne peut enfreindre impunément, et la morale naturelle entre les deux sexes, dont le ressort le plus puissant est le plaisir. Naturellement, je ne connaissais pas encore cette éthique, je la devinais à peine, obscurément, d'instinct, et je n'aurais pas encore su la formuler. J'y ai souvent réfléchi depuis, cette double nature de l'éthique m'a toujours été confirmée. Ce qui est moral dans les pays mahométans est immoral dans les pays chrétiens. La morale de l'antiquité est autre que celle du moyen âge, et ce qui était permis au moyen âge offusquerait nos sentiments. La loi de la nature est l'union la plus intime entre l'homme et la femme; la forme sous laquelle cette union s'accomplit dépend du climat, des convictions religieuses et de l'ordre social. Personne ne peut transgresser impunément les lois qui lui sont imposées; et cette contrainte que les lois morales d'un pays exercent également sur tous rehausse les plaisirs de la volupté en la faisant secrète.

Mes parents observaient exemplairement les formes extérieures des lois nécessaires; par cela, ils étaient doublement heureux aux heures du plaisir. Si je ne l'avais pas vu moi-même, je ne l'aurais jamais cru. J'ai donc raison de ne pas croire à l'extérieur et de ne pas me fier à l'apparence. Mais un œil de feu, la coquetterie et la conduite soi-disant légère de certaines femmes sont tout aussi trompeurs. Je sais par expérience que les femmes qui semblent beaucoup promettre sont justement les plus froides et les plus insensibles,—même quand elles tiennent promesse. «Eaux tranquilles, eaux profondes.» La justesse de ce proverbe se montre avec le plus d'évidence au caractère de la femme. Oui, nous sommes capables de feindre même au moment de l'évanouissement. J'ai vu cela non seulement chez mon excellente mère, mais aussi chez d'autres et chez moi-même. Il est très pénible à la femme d'avouer qu'elle jouit. Nous donnons du plaisir et laissons voir que cela nous rend heureuses; mais quelque chose d'inexplicable nous défend d'avouer ou de laisser voir jusqu'à quel degré nous jouissons nous-mêmes. Je crois qu'il n'y a pas d'autre raison à cela que le sentiment bien vague de ne pas accorder à l'homme, même à l'homme aimé, d'autres droits que ceux qu'il a déjà sur nous et de ne pas trop augmenter sa puissance. De nature, l'homme doit combattre, vaincre, surmonter les difficultés, atteindre toujours plus haut et toujours mieux. L'assouvissement complet rend l'homme indifférent, paresseux, calme, et cela serait un assouvissement complet pour lui si la femme exprimait ses sentiments et témoignait extérieurement de sa jouissance. Il faut que l'homme ait toujours quelque chose à combattre, à gagner; il faut que la femme ait encore, toujours, quelque chose à accorder, même quand elle a déjà accordé ses suprêmes faveurs. Et quand la victoire corporelle est déjà gagnée, il faut qu'une victoire spirituelle reste à gagner. Ceci n'est pas un simple calcul de notre part, c'est l'instinct. Combien de fois ai-je observé les animaux, ces grands maîtres de l'homme dans les choses naturelles! La femelle se défend, se retire, fuit. Le mâle poursuit, force, maîtrise. Quand le mâle a atteint son but, a réduit toute défense, il s'éloigne. Alors la femelle le poursuit, exige aide, protection et subsistance. Sauf dans quelques rares espèces animales, la femelle ne témoigne pas sa volupté; mais elle ne peut pas cacher son désir, elle surprend le mâle, l'excite, le séduit. Quand il est en feu, il trouve refus, résistance et doit combattre. Je crois que par ces combats et ces luttes, la nature a voulu atteindre le maximum d'excitation, l'écoulement le plus complet des précieuses sèves animales, dont la fusion, le mélange le plus intime assure la perpétuation de l'espèce. Ils distillent, vaporisent, détendent encore plus les sources nerveuses, rendent l'union plus parfaite. C'est pourquoi les enfants nés d'un combat d'amour sont plus robustes que les enfants nés d'un mariage ennuyeux, «conçus entre veille et sommeil», ainsi que dit Shakespeare. La provocation et le refus sont donc des lois naturelles, ainsi que le vouloir de l'homme d'obtenir une soumission entière et l'instinct de la femme de refuser cette soumission. Quand une femme se plaint de la froideur de son mari, c'est qu'elle a été trop sincère au moment du plaisir suprême et qu'elle n'a pas laissé un seul désir à l'homme.

Ma mère avait caché le plaisir qu'elle goûtait dans le miroir, Marguerite ne m'avait pas montré son instrument, et je savais que toutes les deux étaient sensuelles jusqu'au suprême degré. Je n'ai pas oublié cette leçon, ainsi que vous allez le voir.

Toutes ces choses occupaient de la plus agréable façon mon imagination. Je n'en connaissais que le côté poétique, à l'expérience de mon cousin près. J'avais vu deux êtres aimables, bien élevés et vertueux, se vouer aux joies d'un jour de fête, goûter aux plaisirs d'une possession réciproque et plénière. Avec Marguerite, il m'était toujours resté un désir, je sentais que quelque chose de plus complet m'attendait. J'ignorais encore la matérialité, tout le mécanisme de la jouissance animale. Et même dans la sensualité secrète de mon cousin il restait un brin de poésie. Savais-je ce qui le poussait? Connaissais-je alors toutes les passions humaines? Ce qui m'offensait n'était, au fond, que son indifférence à mon égard, moi, fraîche jeune fille qui venais m'offrir à lui. En conscience, Marguerite et moi, nous étions aussi fautives que lui. Si Marguerite ne m'avait pas mise en garde, je serais aussi tombée dans des excès, vu ma curiosité et mon inexpérience. J'aurais peut-être perdu ma santé, ainsi que des millions de jeunes filles anémiées, aux yeux hagards, qui profitent de chaque moment de solitude pour goûter jalousement ce que la morale et les mœurs leur défendent.

Vous pensez bien qu'après tant d'expériences j'observais les hommes et les choses avec beaucoup plus d'attention, avec de tout autres yeux. Je voyais partout les secrets de la dissimulation, je soupçonnais des intrigues entre toutes les personnes qui m'entouraient, le plus souvent à tort, ainsi que je dus bien en convenir plus tard. J'observais, j'étais tout oreilles, afin de surprendre ce que l'on voulait me cacher et ce que l'on m'avait caché jusqu'alors. J'aurais voulu surprendre encore une fois mes parents, je faisais mille plans pour y arriver; mais j'étais trop peureuse pour les exécuter, j'avais honte de le faire, et je suis contente aujourd'hui de ne l'avoir pas fait. De les surprendre volontairement aurait été un sacrilège; et pourquoi salir la joie tranquille de deux bonnes personnes? Je n'avais pas à me reprocher de les avoir surpris par hasard, ainsi que d'avoir vu la lasciveté de Marguerite. Tout m'était encore poésie, mais je devais bientôt connaître la prose. Je vous ai déjà dit que peu de temps après mon retour à la maison je devins pleinement une jeune fille. Je voyais avec frayeur les premiers signes de ma maturité. Je voulais le cacher à ma mère, car je croyais que ce sang était la suite de mes écarts avec Marguerite. Mon linge me trahit et ma mère me parla pour la première fois de ces choses; elle m'en dit juste assez pour m'en donner une notion générale. Elle ne soupçonnait pas que son propre exemple m'avait bien mieux enseignée. Peu de temps après, je fus confirmée (j'avais seize ans) et mes parents m'emmenèrent avec eux dans le monde. L'on faisait attention à moi, d'autant plus que ma voix se développait et que mon chant portait ses premières fleurs. Chaque fois que j'avais chanté en société, l'on me disait de toutes parts: «Vous devez vous vouer au théâtre et devenir une Catalini, une Sontag!»

Ce que l'on entend sans cesse s'imprime à la longue dans le cerveau, et quoique mon père n'en voulût rien savoir, je trouvais une alliée dans ma mère. On décida enfin que je serais cantatrice. Toutes mes études se dirigeaient vers ce but. À seize ans je jouissais d'une plus grande liberté que la plupart des jeunes filles. Une lointaine parente, vieille, laide et craintive devait m'accompagner à Vienne, où j'allais développer ma voix chez un célèbre professeur. Mon père avait fait tout ce que sa fortune lui permettait, et vous savez combien je lui en suis reconnaissante. Avant de partir, je vis encore plusieurs fois Marguerite. Elle était mon amie, ma confidente et ma maîtresse dans les choses pour lesquelles il ne peut y avoir de maîtresse pour les filles et qui vous coûtent si chères si l'on se confie à un maître! Je fus très étonnée de voir qu'elle avait une liaison avec mon cousin! Je lui en fis la remarque, et elle fut fort gênée. Je lui avais raconté ce que j'avais alors vu, et elle avait été tentée par le désir de le défaire de cette mauvaise habitude, nuisible à sa santé. Elle m'avoua que mon histoire avait excité son imagination et qu'elle avait trouvé l'occasion de vaincre son horreur des femmes. Elle faisait semblant d'avoir honte de l'avoir séduit. Mon cousin était de dix ans plus jeune qu'elle; mais elle me certifia qu'elle ne lui accordait pas plus qu'à moi-même. Un enfant qui s'est brûlé a peur du feu, elle ne voulait plus de la faiblesse qu'elle avait eu pour son Charles bien-aimé. Je n'ai jamais pu savoir si elle m'avait dit la vérité. Je remarquais avec plaisir que mon cousin avait bien meilleure mine, qu'il n'évitait plus les filles et qu'il me regardait parfois avec des yeux bien singuliers. Je n'avais nullement envie d'être l'aide de Marguerite et je me contentais de le chicaner. Si je ne l'avais pas surpris alors, je crois bien que j'aurais eu des relations bien douces avec mon cousin, car nous avions l'occasion de nous voir sans gêne, ce qui est une des conditions essentielles des jeux d'amour. J'avais aussi une crainte terrible des suites funestes. Marguerite m'avait parlé de tout, aussi je fis mes premiers pas dans le monde bien armée et beaucoup plus intelligente que la plupart des jeunes filles. Cela m'a toujours été très avantageux. Je savais exactement de quoi il s'agissait et ce que j'y risquais. On me croyais froide et vertueuse alors que j'étais tout simplement initiée et prudente. Si l'on voulait analyser la soi-disant vertu de la majorité des femmes, on arriverait à des résultats édifiants! Je me suis fait un devoir d'être sincère envers vous, mais je crois que la majorité des femmes sont difficilement sincères, car la ruse et la feinte font partie de notre nature. Si l'on pouvait éviter magiquement les suites fatales, il n'y aurait plus de filles vertueuses. Toutes essayeraient par simple curiosité, et jouiraient autant de leur propre penchant que de la volupté de l'homme.

Avant de quitter la maison paternelle et de m'engager sur la voie pleine de ronces, mais aussi pleine de joie, d'une actrice, j'eus l'occasion de connaître l'envers de la médaille. Mes parents avaient aussi une ferme, des vaches, une basse-cour et un grand verger. Les poules et les pigeons étaient de mon domaine, c'est à moi qu'incombait le soin de leur nourriture. Le poulailler touchait à l'étable et n'était séparé que par une cloison de planches de la grange où s'entassait le fourrage. Je m'y trouvais un matin quand, le cocher, depuis seulement quinze jours à notre service, entra dans l'étable en poussant la servante dans la grange. Elle ricanait, laide, sale, dégoûtante. Elle se débattait tant soit peu et s'abandonna aussitôt qu'il l'eut renversée dans le foin. J'étais debout, derrière la cloison, et je les observais par un trou. Je voudrais ne pas les avoir vus, car l'on ne peut pas s'imaginer un plus laid contraste avec tout ce que j'avais vu jusqu'alors. Sans aucune tendresse et sans s'attarder aux jeux préliminaires, il troussa la fille, palpa ses seins, puis il se jeta sur elle et s'accoupla grossièrement avec elle. Autant celui-ci avait été aimable et tendre, autant celui-là était brutal, violent. Il était trop la brute. J'aurais voulu détourner mes yeux, je ne comprends pas encore ce qui m'en empêchait. Les paroles qu'ils échangeaient tous deux étaient encore plus écœurantes. Ils avaient des mots pour tout ce que je n'avais encore jamais entendu désigner. Enfin, la crise mit fin à ce flot d'ordures. J'étais fatiguée d'avoir suivi des yeux ce dégoûtant spectacle. J'avais peur de bouger pour ne pas révéler ma présence, et ainsi je fus forcée d'assister encore aux menées de la fille qui excitait le cocher par les gestes et par les mots les moins féminins. Lui semblait en avoir assez, il n'était pas pressé de répondre à ses désirs. Enfin elle l'y contraignit. Cela dura beaucoup plus longtemps que la première fois. Elle accompagnait chaque mouvement d'exclamations qui trahissaient son plaisir mais qui n'en étaient pas moins infâmes.

J'étais riche d'une nouvelle expérience; laide, elle m'avait montré l'envers de ce que mon imagination ornait des charmes de la plus haute poésie. Quelle différence entre l'assouvissement de leur brutal désir et l'union tendre et intime de deux êtres bien élevés! Que restait-il à la chose si on lui enlevait la tendresse, la crainte, la spiritualité! Il ne pouvait pas être question d'amour, pas même d'inclination entre eux! Il était depuis quinze jours chez nous et ce que je venais de voir n'était probablement pas la première fois. Elle avait cédé au nouvel arrivant les droits du prédécesseur et n'y trouvait rien d'extraordinaire. Mais comment faisait-elle pour éviter les suites de toutes ces relations, car le cocher n'était pas le seul à jouir d'un tel fumier. Ses exclamations disaient qu'elle n'avait aucune idée des mesures de sûreté. Ceci me fit beaucoup réfléchir. Il est vrai, une servante de ferme n'avait pas beaucoup à perdre de sa réputation, ou bien donnait-elle le jour à un de ces petits misérables qui subissent dans le monde l'infamie de leurs parents? Bref, je venais d'apprendre quels avantages donnent l'éducation, les bonnes mœurs et l'idéal. Car ce n'est pas seulement l'union des sexes, l'excitation physique des nerfs qui procurent ce frisson de ravissement supraterrestre. Non, c'est l'émotion spirituelle, la tension de toutes les forces de l'âme, l'abandon de la raison qui procurent cette béatitude magique en soulevant chaque fibre au-dessus de son activité terrestre. Si j'avais vu ce couple avant le riche spectacle que mon père et ma mère m'avaient donné, mes penchants et mes expériences auraient été tout autres. Je compris clairement que nous n'étions qu'un jouet de hasard, que nos vertus et nos vices sont façonnés par les impressions que nous recevons. Sans Marguerite, je me serais probablement bientôt mariée, et sans le hasard de l'alcôve, je serais restée vierge jusqu'au mariage. Cette conviction que nous dépendons des impressions extérieures et que nous ne les pouvons pas éviter volontairement me permit d'être bonne et indulgente envers les autres. Ce qui semble fautif au premier abord ne l'est souvent plus quand on se donne la peine de chercher les causes et les circonstances.

Les premiers temps de mon séjour à Vienne furent sensiblement sans joie. Nous n'avions presque pas de connaissances et je suivais assidûment les leçons de chant de mon excellent professeur. Ma seule distraction était d'aller au théâtre quand on y donnait l'opéra. J'aurais eu assez souvent l'occasion de faire des connaissances. J'étais dans cet état de la jeune fille que l'on nomme si justement «la beauté du diable». Beaucoup de jeunes gens me faisaient la cour, mais ma petite raison avait tout mis en ordre. Je voulais avant tout devenir une cantatrice célèbre,—ensuite seulement je voulais jouir!—Rien ne devait déranger le cours de mes études. Je rabrouais mes admirateurs avec tant de sévérité que l'on me laissa bientôt suivre mon chemin toute seule. Ma parente était enchantée de ma vertu et de ma conduite. Il est vrai qu'elle ne soupçonnait même pas mes divertissements secrets, que d'ailleurs je goûtais également avec mesure.

J'arrive à une partie de mes confessions qui m'est beaucoup plus difficile à vous conter que tout le précédent. Je vous ai promis d'être sincère, aussi je vais tout avouer. J'ai oublié de vous dire que Marguerite m'avait fait cadeau du fameux livre. C'était l'œuvre excitante et voluptueuse Félicia ou Mes Fredaines, illustrée d'aquatintes qui m'auraient appris à elles seules ce qui fait le centre de toute activité humaine, si je n'avais pas été initiée. Cette lecture me procurait un plaisir incroyable. Je ne me la permettais qu'une fois par semaine, le dimanche soir, quand je prenais mon bain chaud. Alors, personne n'osait venir me déranger. La salle de bain était tout au bout de l'appartement et n'avait qu'une seule porte, que je recouvrais en outre d'une couverture pour être à l'abri de toute surprise. J'étais en pleine sécurité.

Je lisais le livre en prenant mon bain. Il avait sur moi les mêmes effets que sur Marguerite. Mais qui donc pouvait lire ces ardentes descriptions sans prendre feu et se pâmer! Une fois essuyée et couchée dans mon peignoir commençait alors pour moi mon paradis pourtant si restreint. Je me voyais en entier dans le grand miroir. Mon plaisir taciturne commençait par l'admiration de chaque partie de mon corps. Je caressais et pressais mes jeunes seins arrondis, je jouais avec leurs bourgeons, puis je promenais mes doigts caressants sur ma chair satinée. Ma sensualité avait fait de rapides progrès. J'éprouvais le plus grand plaisir à cette volupté presque chaste qui me faisait frissonner, j'avais surtout une grande abondance du baume doux et enivrant. Les hommes auxquels je me suis abandonnée dans la suite ont tous été ravis de cette précieuse qualité, ils ne pouvaient assez témoigner leurs délices quand ils s'en apercevaient. Je croyais alors que ceci était commun à toutes les femmes, mais en réalité c'est un don des plus rares. À Paris, un de mes plus ardents adorateurs éprouva la plus douce des surprises quand il s'en aperçut. Dans la suite, lorsque je lui accordais mes faveurs, il n'avait jamais assez d'éloges, de flatteries, d'expressions admiratives à m'adresser pour ce don que m'avait fait la nature et dont je n'étais en rien responsable, mais dont il m'était extrêmement reconnaissant. J'ai dû à cette sensibilité des moments exquis: c'était comme si des décharges électriques traversaient mon corps. Mais peut-on dire ces divins divertissements?... Le sang fouette les veines, chaque nerf s'émeut, le souffle s'arrête, tandis que les idées se pressent, s'enserrent au point de ne plus se sentir exister! Le souvenir de ces heures ardentes passées devant un miroir au fond de ma solitude à Vienne me ravit encore à un tel point qu'en vous écrivant je crois revivre tous ces souvenirs dont je ressens encore la plus vivante impression. Vous verrez à mon écriture trébuchante combien ces sentiments m'émeuvent. Mon corps entier tremble de plaisir et de nostalgie. Je jette ma plume! et...

VI

FRANZ

Grâce à la description par trop vive de la fin de ma dernière lettre, je ne vous ai pas encore raconté ce que je voulais vous dire. Le souvenir des plaisirs secrets que je goûtais au temps de ma floraison virginale m'a fait sauter la plume hors des mains. Celles-ci ont rempli un rôle qui, aujourd'hui encore, en pleine maturité, n'a pas perdu tous ses charmes pour moi et auquel j'ai encore très souvent recours dans ma défiance justifiée des hommes. Je vous ai déjà dit que mon prochain aveu m'est très pénible. Je vous ai déjà confessé le plus gros; je dois pourtant faire un grand effort pour être sincère dans ce qui va suivre. Je vous l'ai déjà dit, je ne regrette rien de ce que j'ai fait pour assouvir ma sensualité,—excepté mon abandon complet à cet homme sans conscience qui, sans votre aide, m'aurait rendue malheureuse pour toujours. Ainsi, je ne regrette pas ce que j'ai fait alors, à Vienne, vers la fin de mes études musicales.

Quand que je fus assez avancée pour étudier des rôles, j'eus besoin d'un accompagnateur. Il devait être au piano pendant que je marchais par la chambre, que j'étudiais mon chant et mes gestes. Mon professeur me recommanda un jeune musicien qui sortait du séminaire. Il s'occupait spécialement de musique religieuse et il gagnait sa vie en donnant des leçons. C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, excessivement timide, pas très beau, mais très bien fait, très propre, très soigné dans sa mise, ainsi que la plupart de ceux qui sortent d'un institut religieux. Il était le seul jeune homme qui fréquentât régulièrement chez nous à l'heure des leçons; il est donc très naturel qu'une sorte de familiarité s'établit bientôt entre nous. Il m'évitait, était toujours très timide et gauche, et n'osait presque jamais me regarder. Vous connaissez mon espièglerie et mon esprit entreprenant. Je m'amusai donc à le rendre amoureux, ce qui ne me fut pas très difficile. Il n'est pas de meilleure complice que la musique, elle prépare mille occasions, et comme mon talent se montrait puissamment durant ces exercices, je remarquai très bien qu'il s'enflammait peu à peu. Je ne l'aimais pas—je ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard,—cela m'amusait d'observer quelle influence j'exerçais sur un homme encore pur, moralement et physiquement pur. Ce jeu était très cruel de ma part: comme je le reconnais maintenant, il m'est très difficile de vous raconter ce qui arriva. Après tout ce que je venais d'apprendre et d'expérimenter moi-même, j'étais très curieuse d'en savoir plus long. Je me demandais, avec toute ma petite raison de jeune fille indépendante, comment pousser Franz (c'était le nom du jeune musicien) à quelque chose de plus décisif que des soupirs et des regards langoureux durant mes vocalises. Quand une femme cherche des moyens, ils sont bientôt trouvés. Ma vieille parente allait deux fois par semaine au marché faire ses achats nécessaires au ménage. Elle sortait à l'heure de mes leçons. Quand Franz arrivait, la femme de ménage lui ouvrait la porte sans venir l'annoncer, car elle savait que je l'attendais. C'est là-dessus que je fondais mon plan. Entre autres choses, je racontai à Franz que souvent je ne pouvais pas dormir la nuit et que si je me recouchais après déjeuner l'on avait beaucoup de peine à me réveiller tant mon sommeil était lourd. Quand il sut cela, je l'attendais naturellement la prochaine fois, couchée sur le sofa dans une pose choisie. Franz arriva comme d'habitude à dix heures. J'avais relevé une jambe, le mollet était visible jusqu'à la jarretière, mon pied s'était tout naturellement dérangé, nuque et gorge étaient nues. J'avais replié un bras sur les yeux, afin de voir par-dessous tout ce que Franz allait faire. Je l'attendais le cœur battant et sérieusement contente d'avoir aussi bien arrangé ma mise. J'entendis la porte de la cuisine se fermer et bientôt il entra. Il s'arrêta comme pétrifié sur le seuil. Son visage rougit, ses yeux s'avivèrent, ils semblaient vouloir me dévorer, mais me dévorer sans aucune férocité. L'effet de mon aspect était si indubitablement visible que j'eus un instant peur d'être seule avec lui, exposée à son bon gré. Il toussa légèrement, puis plus fort, afin de me réveiller. Comme je ne bougeais pas, il s'approcha du sofa et se baissa assez pour regarder, pour examiner. J'avais tout arrangé pour qu'il y vît quelque chose; mais Franz me raconta plus tard qu'il n'avait pas vu grand'chose. J'observais tous ses mouvements; je voulais dormir aussi longtemps que possible. Il toussa de nouveau, se moucha très fort, remua des chaises. Je dormais! Alors il se pencha sur ma gorge, puis regarda de nouveau avec beaucoup de curiosité. Je dormais! Tout à coup il sortit de la chambre pour partir ou aller chercher la femme de ménage. Le pauvret! j'étais fâchée d'avoir préparé vainement cette scène. Il m'avoua plus tard qu'il avait réellement cherché la femme de ménage, mais que celle-ci était sortie. Il revint au bout de quelques minutes et semblait encore plus irrésolu. Il fit de nouveau du bruit pour me réveiller, naturellement sans résultat, car je voulais obtenir gain de cause. Il était très excité et se demandait que faire. Mais j'avais bien appris les leçons de Marguerite et de «Félicia», je savais qu'un homme ne résiste pas longtemps à une telle occasion. S'il n'était pas expérimenté, François avait tout de même des sens, et il aurait dû être de pierre pour résister à une telle tentation. Et vraiment il eut le courage, et c'était là véritablement du courage étant donné mon caractère, de me toucher le mollet, puis le genou. Si ce contact m'excitait déjà tant, que devait être son état! Pauvre jeunet! Ses yeux fixaient craintivement mon visage pour voir si je n'allais pas me réveiller. Enfin, comme il continuait à me frôler magiquement, un frisson voluptueux m'inonda quand je sentis pour la première fois une main d'homme, et en même temps les souvenirs de mon enfance m'envahirent. C'était autre chose que tout ce que je connaissais. Je ne jouais plus la comédie quand je me mis à soupirer. Je fis un mouvement, je changeai de position, mais non pas au désavantage de mon pauvre cavalier tout tremblant. Il pensait que j'allais me réveiller; il put se convaincre que j'étais en pleine léthargie, et il recommença son jeu. Grâce à ma nouvelle position, il avait beaucoup plus d'emprise. Aussi ne se contentait-il plus de me frôler si légèrement: il essayait tout doucement de tout voir. Vous m'avez dit vous-même, quand vous m'examiniez, que malgré la dévastation causée par cette dégoûtante maladie, j'étais très bien conformée. Aussi, pouvez-vous croire que François devint hors de lui, complètement hors de lui, et que même son insurmontable timidité fut tentée! Il me caressait aussi légèrement que possible; ces caresses étaient l'objet—et je dois l'avouer—de mes désirs. Je connus la différence entre la caresse d'un homme et celle de Marguerite ou la mienne. Tout en dormant je m'étendais, me mouvais, mais je me gardais bien de changer véritablement de position, ce qui aurait été bien naturel pour une femme endormie. François ne pouvait plus se maîtriser. Il commença fiévreusement à se préparer et je dois dire qu'il m'aurait sûrement conquise sans les avertissements de Marguerite que j'avais vivement en esprit. Je voulais devenir une grande actrice, cela était une résolution inébranlable, mais j'étais tout aussi résolue à jouir de tout ce que mon sexe pouvait goûter sans danger. Il ne s'agissait donc pas de m'abandonner à un petit blanc-bec sans expérience! Je m'éveillai donc au moment où il s'agenouillait hors de lui; je regardais avec des yeux épouvantés le téméraire, et d'un seul mouvement de côté il perdit tous les avantages de la position.

Vous avez toujours loué mon grand talent de comédienne. Ici, il se passa une belle scène, vous auriez eu l'occasion d'admirer la vérité de mon jeu. D'un côté, reproches, déception, pleurs; de l'autre, peur, trouble, honte. Il oubliait de cacher la véritable nouveauté de la situation, ce qui m'était très agréable, car sous mes larmes et mes sanglots je pouvais satisfaire ma grande curiosité. Je pouvais me féliciter de ma ruse, j'avais gagné un jeune homme très robuste. L'explication fut très simple. Je lui prouvai qu'il m'avait déshonorée, qu'il devait quitter la ville si je voulais me plaindre de sa conduite éhontée. Je l'aurais chassé, et il ne serait plus revenu, si je ne lui avais avoué que j'avais un faible pour lui et que depuis longtemps j'avais remarqué son amour. Je lui pardonnais sa faute à cause de sa grande passion. Je lui dis cela avec conviction et tout naturellement; il me crut sur parole. Il s'apaisa peu à peu, se montra très visiblement respectueux, timide et honteux de ce qu'il appelait son crime, et tout se termina dans un long baiser qui ne voulait pas finir.

Tout cela n'alla pas plus loin ce jour-là. Il était aussi timide qu'auparavant et ne se permettait rien. Après tous ces reproches, ces aveux, ces pardons, tout se passa comme si rien n'était arrivé. Notre leçon de chant fut très ennuyeuse; et quand ma tante revint du marché, Franz me quitta tout honteux et craintif. Je compris que mon plan si rusé n'avait servi à rien. Je compris qu'il n'allait plus revenir. Mais je ne voulais pas m'être si grossièrement trompée! J'étais inquiète et distraite; je me creusais la tête pour arriver à mes fins sans risquer mon honneur. Avant tout, je devais me retrouver seule avec lui. J'avais deviné juste. Il me l'avoua plus tard, il avait décidé de ne plus franchir notre porte. Il ne m'était pas difficile de faire tout ce que je voulais; je ne l'aimais pas; je m'entêtais à faire ma volonté. Mon professeur de chant me servit d'intermédiaire. Je le priai de bien vouloir m'examiner pour voir si j'avais fait des progrès avec l'accompagnateur qu'il m'avait recommandé. Franz dut donc assister à cet examen, et il fut bien surpris de se rencontrer tout à coup avec moi. Je lui dis en cachette que je devais absolument le voir, que ma tante ou que la femme de ménage avait dû remarquer quelque chose. Fort troublé, il était prêt à tout; je lui donnai rendez-vous pour le soir, au théâtre. Or, quand des jeunes gens ont des rendez-vous secrets, le reste s'ensuit tout naturellement. Un grand pas était donc fait. Le soir, je quittai ma loge comme d'habitude et je rencontrai Franz à l'endroit convenu. Il m'attendait déjà. Je lui dis que, d'après les étranges allusions de ma tante, la femme de ménage avait dû nous épier. J'étais désespérée, car je ne savais pas ce qu'il avait fait pendant que je dormais et jusqu'à quel point il avait poussé son audace. Je lui dis encore que je me sentais indisposée depuis, fiévreuse, que je soupçonnais le pire. Franz ne savait comment m'apaiser. Entre temps, nous étions déjà tout proches de ma demeure. Si cela continuait ainsi, tous nos reproches et nos pardons n'y faisaient rien, nous nous serions séparés simplement, nos relations n'auraient pas été changées. Tout à coup, au plus haut degré de mon excitation, je me trouvai mal, je ne pouvais plus faire un pas. Franz fut forcé d'aller quérir un fiacre, et si je ne l'avais pas tiré derrière moi, il m'aurait laissée m'en retourner toute seule à la maison. Dans le fiacre étroit et sombre, il ne pouvait plus m'échapper. Les minutes passaient rapidement; je lui dis que je ne pouvais pas me présenter ainsi, en larmes et en désordre à ma tante, et de dire au cocher de nous mener sur les glacis. Tout alla dès lors pour le mieux. Les larmes devinrent des baisers et les reproches des caresses. Je ressentais pour la première fois le charme d'être étreinte par un homme. Je me défendais faiblement, car sa timidité l'aurait fait cesser immédiatement. Je voulais toujours savoir ce qu'il avait fait durant mon long sommeil. Quand il vit que ses explications et ses promesses ne pouvaient pas me convaincre, il essaya enfin de me prouver qu'il s'était contenté de peu. Il me prouva facilement ce que je savais depuis longtemps. Il osa la première caresse qui me procura une tout autre sensation que durant mon sommeil simulé, car cette fois il me baisait sur la bouche. Il me serrait contre lui aussi fortement que possible et me laissait aller peu à peu, comme cédant à ses caresses. Je soupirais, mes reproches cessèrent avec mon souffle devenu plus court, je jouissais avec volupté de ses tendresses. Il est vrai qu'elles étaient bien franches et inexpérimentées. Je savais bien mieux faire tout cela et provoquer le bon moment. Franz ignorait, le pauvret, que la sensibilité la plus grande se trouve dans le parvis. Il tâchait toujours de faire le mieux possible, mais sans savoir de quoi il s'agissait; cependant il m'embrassait, et plus il y réussissait, plus il était hors de lui. Je sentais bien que la nature lui dictait d'aller jusqu'au bout, de s'unir à moi complètement. Mais il ne s'agissait pas de cela et jamais il ne devait en être question entre nous. Je l'avais décidé. Aussi quand il me pressait trop et qu'il essayait autre chose, je le repoussais violemment en arrière et le menaçais de crier au secours. J'étais de nouveau tolérante et bonne quand il s'écartait effrayé et se contentait de ce que je lui laissais. J'étais très heureuse de la réussite de mon plan, bien que cette jouissance fût encore bien incomplète. J'avais pris ce fiacre pour me remettre de mon malaise; notre entretien pourtant ne me le permettait guère. Enfin, je dus me dépêcher pour rentrer à l'heure à la maison.

Je quittai Franz avec la certitude de le revoir bientôt, et je ne me trompais pas. Il vint, et commencèrent alors une suite d'heures heureuses et sensuelles. Aujourd'hui encore, elles sont mon plus beau souvenir, bien que j'aie depuis connu d'autres voluptés plus intenses et plus riches. Avant de vous raconter la suite, je dois intercaler ici une aventure que j'eus encore ce soir-là et qui me permit de jeter un regard profond dans les conditions de la société humaine; une fois de plus, j'eus la preuve que toute apparence est trompeuse. Ma vieille parente était déjà dans la quarantaine, c'était une bonne ménagère, un modèle d'ordre, de vertu et d'épargne. Les seuls êtres auxquels elle s'intéressait étaient un canari et un roquet gras et rond qu'elle ne laissait jamais sortir de sa chambre et qu'elle menait elle-même promener dans la journée. Je rentrai plus tard que je ne pensais, la femme de ménage me dit que ma tante était déjà couchée. Je me déshabillai aussitôt, afin qu'elle ne remarquât point ma toilette, tant soit peu en désordre, car je voulais encore aller lui souhaiter bonne nuit et lui raconter quelque histoire pour lui expliquer mon retard. Comme je ne voulais pas la réveiller si elle dormait, je regardai par le trou de la serrure pour voir s'il y avait encore de la lumière dans sa chambre. J'aurais attendu tout, excepté le spectacle qui s'offrit à ma vue! Ma tante était au lit. Elle avait rejeté la couverture, elle tenait son chien, qui était en train de caresser avec la plus grande ardeur les restes de son ancienne splendeur. Ce spectacle n'était pas très appétissant. Bien que ma tante fût complètement habillée, elle avait peut-être été belle autrefois, mais elle n'était plus aujourd'hui qu'une vieille, maigre et décharnée, avec le visage dur, sur lequel poussait une moustache rêche et grise si vilaine qu'on ne saurait rien voir de si vilain, de si contraire à tout ce qui constitue la grâce et le charme de la femme.

Donc, ma tante aussi!

Pour elle, pourtant, j'aurais mis ma main au feu, et voici que je la surprenais! Elle n'était pas du tout indifférente à cette activité essentielle de la vie terrestre! Il est vrai qu'elle se contentait de peu. Probablement, elle craignait de se mettre entre les mains d'un homme, car vraiment elle ne pouvait plus avoir aucune prétention à l'amour et à la tendre jouissance. Cet acte était nouveau pour moi; je voulais savoir combien il durerait et comment il finirait; je restai donc à mon poste d'observation. Ma tante avait fermé les yeux, je ne pouvais pas voir l'expression de son visage et reconnaître l'effet que lui causait cette jouissance secrète. Par contre, ses mouvements disaient d'autant plus vivement le plaisir qu'elle y trouvait. Elle se mouvait et grimaçait de la façon la plus plaisante, mais qui aurait été bien propre à effrayer un enfant. Parfois, elle regardait à droite et à gauche si personne n'était là. Ma petite tante semblait très expérimentée, car quand le chien fut fatigué, elle perpétua les mouvements secrets que son bien-aimé roquet avait cessés. Le chien se grattait, se mordait pour attraper des puces. Et tandis que ma tante s'animait de plus en plus, son chien, qui ne s'occupait plus d'elle, s'amusait tout autant à sa manière. Mais cela ne lui réussit pas aussi bien qu'à sa maîtresse. Tant qu'elle se dépêchait, elle n'eut pas le temps de le chasser. Mais dès qu'elle eut atteint son but, détendu ses membres et que son âme se fut ouverte toute grande, elle lui appliqua un grand coup de pied. La pauvre bête se réfugia sous le lit en gémissant. Ma tante resta encore un instant immobile, puis elle remonta les couvertures et baissa la lampe.

Ce spectacle inattendu avait pris fin. Je me gardai bien de révéler ma présence derrière la porte. C'était encore une expérience, et cela au moment même où j'avais honte de tromper ma tante par un mensonge. Maintenant je savais à quoi m'en tenir et je ne voulais plus être trompée. Avant tout, je voulais essayer moi-même ce que j'avais vu faire! En tout cas, cela devait être sans danger, puisqu'une vieille fille aussi peureuse que ma tante s'y livrait. Je dois avouer que j'avais pitié de cet affreux chien qui n'avait pas pu satisfaire son désir. Délicieusement émue de tout ce que j'avais appris dans la journée, j'eus beaucoup de peine à m'endormir et je fis des rêves monstrueux où Franz et le chien étaient étrangement confondus. Le lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'envoyer ma tante en visite dans un faubourg éloigné, et quand je fus seule dans l'appartement je commençai l'expérience. Je compris pourquoi ma tante enfermait continuellement son chien. À peine fut-il dans ma chambre qu'il se mit déjà à renifler près de moi. Je l'avais déjà remarqué auparavant, mais sans y prendre garde, car ma tante l'appelait aussitôt et le prenait sur ses genoux. Je n'eus pas besoin de longs préparatifs pour arriver à ce que je voulais apprendre. À peine étais-je couchée sur le sofa, je lui laissai libre accès et il me rendit aussitôt les mêmes services qu'à ma tante. Décors et formes le déroutèrent au début. Il devint comme il était la veille au soir avant de chercher ses puces. Je ne pouvais que me réjouir de cette découverte. J'ai connu toutes les variétés des jouissances secrètes et je ne mens pas en disant que cette caresse d'un chien, si elle ne se fait pas trop violente, est la plus agréable de toutes, quoique incomplète. La plus agréable, parce que l'on reste soi-même complètement inactive et que l'on peut s'abandonner à son imagination, plus que durant toute autre pratique. Incomplète, parce qu'un assouvissement complet ne peut jamais avoir lieu. La caresse d'un animal ne s'accélère pas, ne s'anime pas, ne devient pas plus expressive, elle reste également agréable, chaude et humide. J'étais très curieuse de savoir combien je supporterais une telle excitation: cela dura un bon quart d'heure. Il y avait donc de quoi me réjouir de la découverte.

Puisque j'ai pu surmonter ma honte, je dois vous faire un autre aveu, que je pensais bien ne jamais faire à personne. Vous avez ma parole et je la veux tenir. Le chien se dressa contre ma jambe et commença selon sa nature. Espiègle comme je le suis, ces efforts du chien m'amusaient et je le laissais faire ce qu'il voulait. À la fin, il me fit pitié et je me mis à l'aider. L'ardeur avec laquelle il poursuivait son désir ne m'était pas désagréable. Ce que je voyais ne m'intéressait pas outre mesure, car j'ai toujours été fort curieuse de toutes les nouveautés, même les plus singulières. Je compris aussi les scènes étonnantes auxquelles j'avais assisté dans les rues. Je vous avouerai donc que je soulageai ce pauvre animal tourmenté. Je tâchais de le contenter, et c'est avec plaisir que je vis enfin l'aboutissement de mes peines, et j'avoue qu'à ce moment-là il me vint des pensées moqueuses à l'égard de mon cousin.

Loin de ressentir des remords pour une telle perversion de la féminité, j'ajoute que j'ai toujours extrêmement goûté le plaisir d'assister aux accouplements des animaux et de les leur faciliter. Vous avez peut-être raison de dire que ceci est une perversion ou tout au moins un débordement de la sensualité; mais je dois vous faire remarquer que jusqu'au jour où je vous ai fait, à vous tout seul, l'aveu de ma grossesse et de ma contamination, j'ai toujours eu le renom d'être une fille très vertueuse. Donc mes goûts n'ont offensé personne et je n'ai fait de mal à personne. Tout ce qui a trait à l'union intime de deux êtres a toujours exercé un charme étrange, irrésistible sur moi,—sans jamais me pousser à des actes déraisonnables. J'ai goûté à peu près tout, mais je n'en ai jamais parlé; et ce n'est que dans les relations les plus intimes que j'ai dévoilé ma véritable nature. Une fois, en séjour dans la famille d'un grand propriétaire terrien qui possédait un haras des plus admirables chevaux anglais et arabes, j'assistais presque tous les jours aux ébats des admirables étalons qui couvraient les juments. J'y avais assisté une première fois par hasard et ce spectacle m'était resté inoubliable. Grâce à ma ruse naturelle, j'ai su jouir de ce spectacle durant plus de trois semaines, pendant l'absence de mes amis qui étaient aux eaux. Personne ne soupçonnait que, cachée derrière un rideau, je regardais les étalons, car ma chambre ne donnait pas sur les enclos. Je ne sais pas si vous avez jamais vu cela chez des chevaux de race; je puis vous affirmer qu'il n'y a pas de plus admirable spectacle qu'un étalon couvrant une jument. Ces belles formes, cette puissance, le feu des yeux, cette tension apparente de tous les nerfs, de tous les muscles, enfin cette frénésie poussée jusqu'à la rage! tout cela a pour moi un attrait magique. On peut rester froid ou en parler avec dédain, même avec dégoût, mais on est bien forcé d'avouer que la copulation est le moment suprême de la vie animale et que la nature l'a ornée dans la majorité des cas de beaucoup de grâces et de beauté, même aux yeux de l'homme. Les oiseaux chantent avec plus de ferveur, les cerfs combattent, chaque être augmente en force et en beauté. Tout cela s'observe le mieux chez des chevaux de noble race. La jument, obéissant à une loi de la nature, se refuse, et l'étalon doit s'en approcher avec beaucoup de précautions pour ne pas s'exposer à ses ruades. Peu à peu, il réussit à vaincre sa résistance. Il galope autour d'elle, frotte ses flancs avec ses naseaux, hennit, il ne sait comment dépenser le surplus de ses forces. Sous son pelage de velours toutes les veines et tous les muscles se gonflent et le signe de sa virilité apparaît dans sa grandeur et dans sa nervosité. On ne comprend pas où tout cela va finir. À la fin, la jument accepte et se présente. En un clin d'œil il occupe le trône et attaque furieusement le port de son désir. Longtemps, longtemps il bat en vain. Ainsi autrefois dans les tournois les preux s'exerçaient à frapper l'adversaire. On voudrait aider la pauvre bête, et c'est ce que font les valets d'écurie. Mais à peine ont-ils donné de l'aide, à peine le fougueux animal a-t-il enfin réussi qu'il s'ensuit une poussée telle que l'on ne peut pas en décrire la puissance, ni le résultat. Les yeux sortent des orbites; de la vapeur monte des naseaux; le corps entier semble se convulsionner. Celui qui contemple ce spectacle avec l'œil du corps ou l'œil spirituel connaît une grande jouissance. Je ne puis pas cacher que je ne pouvais assez voir ce spectacle, qui m'excitait toujours au plus haut point.

Ainsi que les jeux secrets de ma tante m'avaient été révélés par hasard, c'est par hasard que j'ai fait ici ces aveux, je reprends donc au plus vite mon sujet. Après les déclarations et les intimités du fiacre, ma liaison avec Franz prit une tournure particulière. Comme je ne l'aimais pas—je ne connus ce puissant sentiment que beaucoup plus tard et pour mon plus grand malheur—j'étais décidée à ne jamais lui accorder les droits entiers d'un mari. Il devait me servir d'amusement. Je voulais connaître et expérimenter avec lui tout ce que je pouvais goûter sans danger. Naturellement, il devint peu à peu plus osé, mais comme je ne lui accordais pas tout, je le dominais toujours et j'en faisais ce que je voulais.

Aussi souvent que j'étais seule avec lui—et j'étais assez raisonnable pour que cela n'arrivât pas trop souvent—je passais les heures les plus exquises. Je lui permettais la liberté la plus entière, et bientôt il ne fut plus aussi inexpert et aussi sauvage que dans le fiacre. Il osait me baiser partout, me caresser, m'admirer. Il est vrai qu'il me donnait beaucoup à faire à l'empêcher d'aller plus loin. Quand il essayait ce que je lui défendais avec acharnement je le repoussais en arrière et je ne redevenais bonne enfant que quand il me promettait d'être plus modeste. Le pauvret avait bien de la peine, je remarquai plusieurs fois qu'il ne pouvait plus être maître de son excitation et qu'il s'affaiblissait. Depuis longtemps, j'étais terriblement curieuse de voir de près cette chose admirable que la nature a si merveilleusement organisée et avec laquelle l'homme peut nous rendre ineffablement heureuses ou indiciblement malheureuses. Naturellement, il ne devait pas remarquer ce que je désirais tant, mais, au contraire, il devait croire que c'était lui qui me conduisait pas à pas sur ce sentier abrupt. Le meilleur moyen était de lui permettre de me faire tout ce que je désirais lui faire. Le petit roquet de ma tante m'avait appris que si l'on ne peut avoir tout ce que l'on désire, il y a toujours certaines compensations possibles. Je n'eus donc pas de peine à pousser Franz à baiser non seulement ma bouche et mes seins, mais à choisir un but plus décisif. Mais comme l'âme ne peut pas rester tranquille dans un baiser sur la bouche, elle le peut encore moins quand il s'agit de nos autres charmes; et quand mes soupirs, mes palpitations et mes sursauts lui apprirent que j'avais un faible pour cette caresse, il devint même spirituel et me procura une jouissance indescriptible. Parfois, il semblait vouloir en profiter quand, après le déversement de mon âme, une prostration, un abandon complet me gagnait. Il se soulevait alors et voulait profiter d'une seconde d'inattention. Chaque fois il fut trompé, car même au moment de l'extase je ne perdais jamais de vue tout ce que je risquais en cédant dans le point principal. Il descendait alors tout confus du trône qu'il croyait avoir déjà conquis et devait s'adresser là où je pouvais être heureuse sans danger. Ce que Marguerite m'avait conté de ses jeux secrets avec sa maîtresse, je le goûtais maintenant. Quand Franz était couché avec sa tête bouclée devant moi, me caressant le cou, le front et les cheveux, je trouvais que sa caresse avait le jeu le plus fou, le plus amusant, me chatouillait, me faisait rire, tâchait même d'être variée autant que possible, et quand tranquillement étendue je jouissais sans inquiétude, je me comparais intérieurement à la baronne et me trouvais beaucoup plus heureuse qu'elle. Moi j'avais un jeune homme joli et robuste, elle n'avait eu que Marguerite. Je pouvais voir l'influence de mon abandon. Il était admirable, surtout au moment du plus fort ravissement, quand mon âme rêvait, voluptueuse, et qu'il ne se séparait point de moi, mais au contraire m'aimait plus fortement, comme s'il eût voulu absorber toute ma vie. Cette espèce de jouissance a toujours eu un attrait extraordinaire pour moi. Cela tient à la passivité complète de la femme qui reçoit les caresses de l'homme et à l'hommage extraordinaire qui est ainsi rendu à ses charmes; d'ailleurs elle est très rare, et surtout quand l'homme a le droit d'exiger davantage. Rien que dans le contact extérieur de la bouche, dans un simple baiser, son effet est plus qu'enivrant; mais si la bouche connaît en outre son devoir ou l'a appris par le tressaillement des parties caressées, je ne sais vraiment si je ne dois pas préférer cette jouissance à toute autre. D'ailleurs elle dure plus longtemps et ne vous rassasie pas. Ce qui va suivre m'est encore plus difficile à avouer que tout ce qui a précédé. Aussi je renonce au beau droit de la femme de se faire toujours un peu violenter. La vérité est entre nous, et ce que je n'aurais pas le courage de vous dire oralement doit néanmoins être dit. Il est tout naturel qu'après tant d'amabilité et de complaisance de la part de Franz, la réciprocité eût lieu. Il y avait longtemps que je désirais faire tout ce que j'avais vu ma mère accomplir dans ce jour inoubliable où elle provoqua mon père à des jouissances répétées. La chose se fit toute seule. D'abord la main, en détournant honteusement les yeux, puis la bouche encore hésitante, mais goûtant peu à peu davantage, et à la fin le plaisir tout entier sans honte et sans vergogne. Je ne sais pas ce que les hommes ressentent quand ils osent caresser tous les objets de leurs vœux. Mais si j'ose en conclure par ce que je ressentis en regardant, caressant, baisant, en faisant toutes les folies imaginables avec tout ce qui m'était dévolu alors, vraiment la volupté de l'homme est alors puissante. Ce que je voyais et touchais maintenant, je l'avais déjà vu chez mon père, chez mon cousin et chez le cocher de mes parents. Mais je devais le connaître dans toutes les proportions de sa force et de sa beauté! Franz était plus jeune que mon père, plus sain et plus robuste que mon cousin, plus aimable et plus tendre que ce grossier valet d'écurie; donc une expérimentation sans fin. Sans doute, il y a beaucoup de femmes qui, par pudeur ou par afféterie, ne goûtent jamais le plaisir tout entier. Cela dépend de beaucoup de choses. Avant tout du caractère de la femme, puis aussi de la violence de l'homme qui ne s'attarde que très involontairement aux préambules pourtant si agréables et qui pousse immédiatement à l'ultime jouissance. Quant à Franz, il méritait bien ce dédommagement puisque je lui fermais avec tant de constance ce qu'il appelait son paradis. D'ailleurs il était si excité quand il m'avait si longtemps caressée que par simple pitié j'aurais dû faire ce que je faisais avec plaisir. J'avais peu de jouissance quand il était si hors de lui, je regrettais presque de croire que ma beauté était cause de tant de hâte virile. J'en goûtais par contre beaucoup quand, après une courte pause et un moment de conversation, il renaissait peu à peu, quand ce joli garçon, chef-d'œuvre de la nature, recouvrait toutes ses forces. Quel délicieux jeune homme! tout en lui sentait la jeunesse, et les soins qu'il prenait de lui-même lui conservaient cette jeunesse. Comme il était ravissant aux moments où il me regardait! Dois-je cacher, après avoir tout dit, que dans un moment d'enivrement je couvrais de mes baisers sa jolie tête bouclée, que je m'attardais longtemps à sa nuque et à son oreille droite qui s'ourlait comme un coquillage et que je préférais à son oreille gauche, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs, car ses deux oreilles, comme chez tout le monde, se ressemblaient parfaitement. Aujourd'hui encore, le sang bout dans mes veines quand j'y pense, et vraiment je ne regrette rien de tout ce que j'ai fait alors. Mais ce que j'ai fait plus tard m'a donné des remords, d'amers remords, et je dois à votre amitié désintéressée que ces remords n'aient pas empoisonné le restant de ma vie. Je l'ai éprouvé moi-même, l'on n'ose pas jouer impunément avec le feu, et les principes les plus forts peuvent être trahis par un tressaillement momentané des nerfs, une humeur noire de notre intérieur. Ça serait bien triste si une jeune fille, à la lecture de ces lettres, avait envie d'agir comme je l'ai fait dans des circonstances particulières. Si, par exemple, elle s'adonnait plus d'une seule fois par semaine au plaisir solitaire, aussi voluptueux soit-il, des faiblesses corporelles et des maladies s'ensuivraient. Si elle se confiait à l'amitié intime d'une amie sans être auparavant assurée de sa discrétion, elle aurait toutes sortes d'ennuis. Si elle permettait à un jeune homme qui ne veut pas l'épouser toutes sortes de faveurs, et cela sans être sûre de ses sens, elle se rendrait malheureuse pour toute la vie! La lecture des livres voluptueux et infâmes est très dangereuse pour les jeunes filles! J'ai eu plus tard toute une collection de ces livres et connais par expérience l'impression qu'ils font. Les Mémoires de M. de H...; les Galanteries des abbés; la Conjuration de Berlin; les Petites histoires, de Alihing; les Romans priapiques en allemand; le Portier des Chartreux; Faublas; Félicia ou Mes Fredaines, etc., en français, sont de véritables poisons pour les femmes non mariées. Tous ces livres racontent la chose d'une manière attrayante, excitante, mais aucun ne parle des suites, aucun ne met une jeune fille en garde contre l'abandon trop complet à l'homme; aucun ne décrit les remords, la honte, la perte de l'honneur et les douleurs physiques qui peuvent arriver. C'est pourquoi le mariage est une institution excellente que chaque homme raisonnable doit défendre. Sans le mariage, les désirs sensuels feraient des hommes des bêtes sauvages. Ceci est ma conviction, bien que je ne me sois pas mariée. Une actrice n'ose pas avoir des liens. Elle ne peut être à la fois ménagère, mère de famille et l'idole du public. Je sens que je serais une épouse consciencieuse et une très tendre mère—naturellement si mon mari me rendait heureuse ainsi que je le mérite. C'est parce que je connais l'importance extraordinaire de la vie sexuelle dans toutes les conditions humaines,—c'est parce que je sais par expérience et par observation que ce point tenu secret par les hommes les plus honorables et les plus tendres est le centre de la vie en société,—c'est parce que je sais tout cela que je serais une compagne exemplaire. J'agirais comme ma mère a agi, je m'efforcerais d'être toujours nouvelle pour mon mari, je me prêterais à toutes ses fantaisies et pourtant je lui cacherais toujours quelque chose, je serais tout en semblant n'être rien, ce qui est, je crois, la clef de toute la vie humaine.

VII

ROUDOLPHINE

À la fin de ma dernière lettre, je suis devenue bien sérieuse! Ceci est encore un trait de mon caractère. Je prévois toujours la suite des choses; je dois toujours me rendre compte des impressions, des sentiments et des expériences. Même l'ivresse la plus violente des sens n'a jamais pu fourvoyer ce trait de mon esprit. Et, aujourd'hui, je commence justement un chapitre de mes confessions qui vous le prouvera assez.

Ma liaison avec Franz continuait naturellement. J'étais toujours très prudente; ma tante ne soupçonnait donc rien et nos rendez-vous étaient un secret pour tout notre entourage. En outre, je persistais à ne pas me trouver plus d'une fois par semaine seule avec Franz. Le jour de mon début approchait et Franz devenait toujours plus téméraire. Il pensait avoir acquis des droits et devenait autoritaire, ainsi que tous les hommes qui se croient sûrs d'une possession indiscutée. Mais ce n'est pas ainsi que je l'avais entendu! Je conçus immédiatement un plan. Au moment de commencer une brillante carrière, devais-je être liée à un homme sans importance et que je dominais à tous les points de vue? Le quitter en mauvais termes était dangereux. J'étais exposée à son indiscrétion. Il s'agissait d'être très habile, et je réussis à dénouer notre liaison avec tant d'à-propos que Franz croit encore aujourd'hui que si le hasard ne nous avait pas séparés, je l'aurais sûrement épousé. Ce hasard était mon œuvre. Je fis comprendre à mon professeur que son accompagnateur me poursuivait de ses déclarations et que j'étais prête à briser le cours de ma carrière d'artiste pour me contenter «d'une maisonnette et d'un cœur». Mon professeur, qui était très fier de m'avoir formée et qui se promettait beaucoup de mon début, se fâcha. Je le suppliai de ne pas rendre Franz malheureux, que cela me ferait beaucoup pleurer et que ma voix en souffrirait. Ainsi j'atteignis mon but et Franz reçut un engagement à l'orchestre du théâtre de Budapest. Nous prîmes tendrement congé: j'avais brisé nos relations sans avoir rien à craindre.

Peu de temps après notre séparation, je débutai au théâtre de la Porte Kaertner. Vous savez avec quel succès. J'étais plus qu'heureuse. Tout le monde m'entourait, m'assiégeait. Les applaudissements, l'argent et la célébrité. Je ne manquais pas de courtisans, d'admirateurs et d'enthousiastes. L'un pensait atteindre son but avec des poésies, l'autre avec des présents précieux. Mais j'avais déjà remarqué qu'une artiste n'ose céder à sa vanité ou à ses sentiments sans tout risquer au jeu. C'est pourquoi je feignis d'être indifférente; je décourageai tous ceux qui s'approchèrent de moi et j'acquis bientôt le renom d'une vertu inabordable. Personne ne soupçonnait qu'après le départ de Franz j'avais de nouveau recours à mes joies solitaires des dimanches et aux délices du bain chaud, pimentées de toute espèce de jouissances. Pourtant, je ne cédais jamais plus d'une fois par semaine à l'appel de mes sens, qui exigeaient beaucoup plus, surtout après un rôle et des applaudissements qui m'avaient excitée. Mille yeux me surveillaient, aussi étais-je excessivement prudente dans toutes mes relations; ma tante devait m'accompagner partout et personne ne pouvait me reprocher quelque chose.

Cela dura tout l'hiver. J'avais un engagement fixe et je m'étais installée sans trop de luxe, mais très confortablement. J'étais aussi introduite dans la meilleure société et je me sentais très heureuse. Je ne regrettais que très rarement la perte de Franz, car tout ce que je faisais toute seule ne pouvait pas m'assouvir complètement. Des circonstances heureuses me dédommagèrent l'été suivant. J'avais été introduite dans la maison d'un des plus riches banquiers de Vienne et je reçus de sa femme les témoignages de la plus véritable amitié. Son mari m'avait fait la cour, espérant, avec son immense fortune, conquérir facilement une princesse de théâtre. Après avoir été éconduit comme tous les autres, il m'introduisit dans sa maison en croyant me gagner de cette façon. J'y avais ainsi mes entrées libres. Je refusai continuellement les avances de l'homme et, peut-être à cause de cela, la femme devint bientôt mon amie la plus intime. Roudolphine, c'était son nom, avait environ vingt-sept ans. C'était une brunette très piquante, très vive, très animée, très tendre et très femme. Elle n'avait pas d'enfants, et son mari, dont elle n'ignorait pas les fredaines, lui était assez indifférent. Ils avaient des relations respectueuses entre eux et ne se refusaient pas, de temps à autre, les joies du mariage. Malgré tout, cette union n'était pas heureuse. Son mari ignorait sans doute qu'elle était d'un tempérament excessivement avide, ce qu'elle cachait avec beaucoup d'habileté. J'eus bientôt la révélation de ses penchants. À l'approche de la belle saison, Roudolphine alla habiter sa charmante villa, à Baden. Son mari y venait régulièrement tous les dimanches et amenait quelques amis. Elle m'invita à venir y passer l'été, à la fin de la saison théâtrale. Ce séjour à la campagne devait me faire du bien. Jusque-là il n'avait été question que de toilette, de musique et d'art entre nous, et voici que nos conversations prirent un tout autre caractère. La cour que son mari me faisait nous en fournit l'occasion. Je remarquais qu'elle mesurait les fredaines de son mari d'après les privations qu'il lui imposait. Ses plaintes étaient si sincères et elle cachait si peu l'objet de ses regrets que je décidai immédiatement d'être sa confidente et de jouer le rôle d'une amie simple et inexpérimentée. J'avais joué juste et touché son côté faible, ainsi que celui de toutes les jeunes femmes; elle se mit tout de suite à m'instruire, et plus je faisais l'innocente, et plus ce qu'elle me racontait me semblait invraisemblable, plus elle s'entêtait à vouloir m'éclairer, plus ses lèvres me contaient ce dont son cœur était plein. D'ailleurs elle prenait grand plaisir à me révéler ces choses. Mon étonnement la stupéfiait, elle ne pouvait croire qu'une jeune artiste qui jouait avec tant de feu ignorât tout. Déjà au quatrième jour après mon arrivée, nous prîmes un bain ensemble; l'enseignement pratique ne pouvait pas manquer, après tant de beaux discours. Et plus j'étais gauche et empruntée, plus elle s'amusait à exercer une novice. Plus je faisais de difficultés, plus elle s'enflammait. Pourtant au bain et en plein jour, elle n'osa pas dépasser certains chatouillements et badineries; je compris qu'elle allait employer toute sa ruse pour me décider à passer la nuit avec elle. Le souvenir de la première nuit passée dans le lit de Marguerite m'envoûta d'une telle façon que je vins à mi-chemin au-devant de son désir. Je le fis avec tant d'ingénuité qu'elle se convainquit encore plus de mon innocence. Elle croyait me séduire, et c'était moi qui la pliais à mon caprice. Sa chambre à coucher était des plus charmantes; elle était meublée avec tout le luxe que seul un riche banquier peut s'accorder et avec tout le raffinement qu'un fiancé prépare pour la nuit d'hyménée. C'est là que Roudolphine avait été faite femme. Elle me raconta dans tous les détails son expérience et ce qu'elle avait ressenti quand la fleur de sa virginité avait été brisée. Elle ne se cacha point d'être d'un tempérament très voluptueux. Elle me dit aussi que jusqu'après son deuxième accouchement elle ne prenait aucun plaisir aux étreintes, alors très fréquentes, de son mari. Son plaisir ne se développa que peu à peu et devint soudain très vif. Longtemps je n'y pouvais pas croire, ayant été moi-même d'un tempérament ardent dès ma jeunesse; maintenant j'en suis convaincue. Le mari est fautif dans la plupart des cas: il presse trop pour finir aussitôt après avoir commencé; il ne sait pas exciter la sensualité de la femme ou l'abandonne à mi-chemin. Roudolphine avait eu des compensations pour les privations endurées; elle était aussi charmante qu'avide et ne supportait qu'avec humeur les négligences de son mari. Je ne vous raconterai point les badineries et les folies que nous fîmes toutes les deux seules dans son grand lit anglais. Nos ébats étaient très charmants, et Roudolphine était insatiable dans le baiser et dans le contact caressant. Elle jouissait des deux durant des heures et soupçonnait à peine que ce temps était encore trop court pour moi, tant je feignais de lui céder avec peine et avec doute.

Nos relations devinrent bientôt beaucoup plus intéressantes. Roudolphine se consolait en secret du papillonnage de son mari. Dans la villa voisine habitait un prince italien. Il vivait d'habitude à Vienne, et le mari de Roudolphine avait en main ses affaires d'argent. Le banquier était l'humble serviteur de l'immense fortune du prince. Celui-ci, dans la trentaine, était, extérieurement, un homme très sévère, très fier, d'une culture toute scientifique; intérieurement, il était dominé par la sensibilité la plus vive. La nature l'avait doué d'une force corporelle exceptionnelle. Il était, en outre, l'égoïste le plus parfait que j'aie jamais rencontré. Il n'avait qu'un but: jouir à tout prix; qu'une loi: se préserver, à force de ruse, de toutes les suites fâcheuses de ses jouissances. Quand le banquier était là, le prince venait souvent dîner ou prendre le thé. Je n'avais pourtant jamais remarqué qu'il eût la moindre liaison avec Roudolphine. J'appris tout par hasard, car Roudolphine se gardait bien de m'en souffler un mot. Les jardins des deux villas se touchaient. Un jour que je cueillais des fleurs derrière une haie, je vis Roudolphine retirer un billet de dessous une pierre du mur, le cacher rapidement dans son corsage et s'enfuir dans sa chambre. Soupçonnant une petite intrigue, je l'épiai par la fenêtre et je la vis lire fébrilement un billet qu'elle brûla aussitôt. Puis elle se mit à son secrétaire pour écrire probablement la réponse. Pour la tromper, je courus dans ma chambre et chantai à haute voix, comme si je m'exerçais. Par la fenêtre, je surveillais l'endroit où elle avait retiré le papier. Bientôt apparut Roudolphine; elle se promena le long du mur, joua avec les branches et cacha sa réponse avec tant d'adresse que je ne la vis pas faire. Pourtant j'avais bien remarqué où elle s'était arrêtée le plus longtemps. Dès qu'elle fut rentrée et dès que je me fus assurée qu'elle était occupée, je me précipitai au jardin. Je découvris facilement le billet, caché sous une pierre. Enfermée dans ma chambre, je lus:

«Pas aujourd'hui, Pauline dort avec moi. Je lui dirai demain que je suis indisposée. Pour toi, je ne le suis pas. Viens demain, comme d'habitude, à onze heures.»

Le billet était en italien et d'une écriture contrefaite. Vous pensez bien que je compris tout. Mon plan était déjà fait. Je ne remis point le billet à sa place. Ainsi le prince devait venir cette nuit et nous surprendre toutes les deux au lit. Moi, l'innocente, j'étais en possession de son secret et je sentais bien que je n'en sortirais pas les mains vides. Il est vrai que j'ignorais encore comment le prince parviendrait jusqu'à la chambre à coucher de Roudolphine. À déjeuner, nous avions convenu de passer la nuit ensemble, c'est pourquoi elle avait refusé la visite du prince. Au thé, elle me fit comprendre que nous ne coucherions pas ensemble de la huitaine, car elle sentait approcher l'époque de son indisposition. Elle pensait me tromper et je l'avais depuis longtemps dans mes liens. Avant tout, il s'agissait de la faire aller au lit avant onze heures, afin qu'elle ne trouvât pas moyen d'éviter au dernier moment la surprise que je lui réservais. Nous allâmes de très bonne heure au lit et je fus si folâtre, si caressante et si insatiable qu'elle s'endormit bientôt de fatigue. Poitrine contre poitrine, nos respirations juvéniles mêlées, les mains entrelacées, c'est ainsi que nous étions étendues, elle endormie, moi de plus en plus éveillée et impatiente. J'avais éteint la lampe et j'attendais avec émotion si ma ruse allait réussir. Tout à coup, j'entendis crier le plancher de l'alcôve, un bruit comme de pas assourdis; puis la porte s'ouvrit, j'entendais respirer, se déshabiller et enfin on s'approcha du lit, du côté de Roudolphine. Maintenant j'étais sûre de moi et je feignis dormir très fortement. Le prince, car c'était lui, souleva la couverture et se coucha auprès de Roudolphine, qui s'éveilla aussitôt, épouvantée. Je la sentais trembler de tout le corps. Maintenant, la catastrophe. Il voulut monter immédiatement sur le trône qu'il avait tant de fois possédé. Elle se défendait; elle lui demanda hâtivement s'il n'avait point reçu sa réponse. En voulant continuer ses caresses, il toucha ma main et mon bras. Je criai; j'étais hors de moi. Je tremblais, je me pressais contre Roudolphine. Je me divertis beaucoup de la peur de Roudolphine et de l'étonnement du prince. Le prince avait poussé un juron italien, et Roudolphine dut bien vite se taire quand elle voulut me faire croire que c'était son mari qui venait tout à coup la surprendre. Je l'accablai de reproches d'avoir exposé ma jeunesse et mon honneur à une scène aussi terrible, car j'avais reconnu la voix du prince. Le prince, en parfait galant homme, comprit bientôt qu'il n'avait rien à perdre, mais, au contraire, qu'il gagnait un intéressant partenaire. C'est justement ce que j'attendais de lui. Avec des mots tendres et plaisants, il rendit naturelle notre étrange aventure. Il alla fermer la porte de la chambre à coucher, enleva les clés et se mit au lit. Roudolphine était entre nous. Puis vinrent les excuses, les explications et les reproches. Mais il n'y avait rien à changer à la chose. Nous devions nous taire tous les trois, pour ne pas nous exposer aux suites désagréables de cette hasardeuse et inexplicable rencontre. Roudolphine se calmait peu à peu, les paroles du prince se faisaient plus douces. Moi, je sanglotais. Par mes reproches, j'acculais Roudolphine à me faire la confidente, donc la complice de cette liaison défendue. Vous voyez que la leçon de Marguerite me profitait, et le souvenir de son aventure à Genève. C'était, au fond, la même histoire, sauf que le prince et Roudolphine ignoraient qu'ils étaient des marionnettes entre mes mains!

Roudolphine ne me cacha plus rien de sa longue liaison avec le prince; mais elle lui révéla aussi ce qu'elle faisait avec moi, la petite innocente, et elle lui raconta encore comment je brûlais du désir d'en apprendre bien plus long sur ces choses. Ceci excitait le prince, et quand je tâchais de faire taire Roudolphine, elle ne parlait qu'avec plus d'ardeur de ma sensualité retenue par ma honte, et de mes beautés secrètes. Le prince ne restait pas impassible; je remarquai qu'il pressait de ses mains les bras de Roudolphine, manifestant ainsi son excitation sensuelle. De temps en temps, ses jambes frôlaient les miennes. Je pleurais, je brûlais de curiosité, et Roudolphine tâchait encore de me consoler; mais à chaque mouvement du prince, elle devenait plus distraite. Bientôt, elle aussi s'agita nerveusement; elle tâchait de me faire partager son plaisir, je ne me défendis nullement et je la laissai faire. Tout à coup, je remarquai qu'une autre caresse s'égarait et se mêlait à celle de Roudolphine. Je ne devais pas supporter cela, si je voulais rester fidèle au rôle que je m'étais tracé. Je me tournai donc, très fâchée, contre le mur, et comme Roudolphine avait aussitôt enlevé sa main en rencontrant celle de son amant sur ce chemin défendu, je fus abandonnée à ma bouderie et je dus terminer moi-même et en cachette ce que mes compagnons de lit avaient commencé. Mais à peine avais-je tourné le dos qu'ils oublièrent toute retenue et toute honte. Le prince prononça les plus doux mots d'amour en s'adressant à Roudolphine, qui lui répondait aussi gentiment que possible, selon l'habitude qu'ils avaient prise dans leurs jours d'épanchement. Je fondais de convoitise. Je ne voyais rien avec les yeux, mais mon imagination m'enflammait. Au moment où tous deux se pâmèrent en soupirant et en tressaillant, je me pâmai moi-même et je perdis connaissance.

Après la pratique vint la théorie. Le prince était maintenant entre Roudolphine et moi, je ne sais si c'était par hasard ou à dessein. Il était immobile, ne faisait pas un geste, et je n'avais rien à craindre. Je savais très bien que je devais rester silencieuse pour conserver ma supériorité envers eux. J'attendais donc ce qu'ils allaient entreprendre pour n'avoir plus rien à craindre de leur complice. Ils essayèrent tour à tour et de différentes façons: Roudolphine me prouva d'abord que, puisque son mari la négligeait et poursuivait d'autres femmes, même qu'il m'avait courtisée, elle avait le droit absolu de s'abandonner aux bras d'un cavalier si aimable, si courtois et, avant tout, si discret. À la plus belle époque de son âge, elle ne voulait, elle ne pouvait manquer des plus douces jouissances terrestres, et d'autant plus que ses médecins lui avaient recommandé de ne pas faire rigueur à son tempérament. Je savais d'ailleurs qu'elle était d'un tempérament très vif; elle savait que je n'étais pas du tout indifférente à l'amour, que je n'en craignais que les suites. Elle voulait seulement me rappeler ce que nous avions fait ensemble ce soir même, avant l'entrée inattendue du prince. Je tentai de lui mettre la main sur la bouche, mais cela n'allait pas sans faire un geste vers mon voisin, qui se saisit de ma main et la baisa, à petits coups, très tendrement. Maintenant, c'était à son tour. Son rôle n'était pas facile, il devait soupeser chaque mot pour ne pas froisser Roudolphine. Mais je sentais, à l'intonation de sa voix, qu'il tenait plutôt à me conquérir au plus vite que d'avoir égard à l'humeur de Roudolphine qui, maintenant, était forcée d'accepter tout pour ne pas voir son secret s'ébruiter. Je ne me souviens plus de tout ce qu'il me dit pour me calmer, s'excuser et me prouver que je n'avais rien à craindre de lui. Je me souviens seulement que la chaleur de son corps m'affolait, que sa main caressait mon cou, mon visage, mes seins, puis enfin tout mon corps. Mon état était indescriptible. Le prince s'avançait avec lenteur, mais avec sûreté. Je ne tolérais pas son baiser, car il aurait alors remarqué combien je brûlais d'envie de le lui rendre. Je luttais avec moi-même, j'avais envie de terminer cette comédie, de mettre fin à mon afféterie et de m'abandonner complètement à la force des circonstances. Mais alors je perdais ma supériorité vis-à-vis des deux pécheurs, les ficelles de mes marionnettes m'échappaient, et j'aurais été en outre exposée aux baisers fécondants de cet homme violent et passionné, car le prince n'aurait pas su limiter son triomphe, une fois vainqueur. J'avais remarqué avec quelle violence il avait caressé Roudolphine. Toutes mes prières auraient été vaines, et mes précautions n'auraient eu sans doute aucun effet; d'ailleurs savais-je si au dernier moment j'aurais pu me retenir? Toute ma carrière d'artiste était en jeu. Je fus donc ferme. Je me laissais tout faire sans y répondre, et je me défendais très violemment quand le prince essayait d'obtenir davantage. Roudolphine ne savait plus quoi me dire, ni ce qu'elle devait faire; elle sentait que ma résistance devait être brisée cette nuit même, afin qu'elle-même osât encore me regarder dans les yeux le lendemain matin. Pour m'exciter encore plus—ce dont vraiment je n'avais plus besoin—elle mit sa tête sur ma poitrine, m'embrassa, me caressa doucement, puis plus violemment, avec des paroles délicates et particulièrement flatteuses. Ensuite elle commença un jeu si aimable que je lui laissai pleine liberté. Le prince lui avait cédé sa place; il me baisait à pleine bouche avec volupté; si bien que j'étais couverte de baisers partout. Je ne faisais plus aucune résistance, je ne courais plus aucun risque; je laissai ma main au prince, lequel ne perdait pas une seconde ni un geste, tout en jouant avec la belle chevelure de notre commune amie. Il m'apprenait à la caresser, à la flatter de la main. Notre groupe était compliqué, mais excessivement aimable; il faisait noir, et je regrettais beaucoup de ne pouvoir le voir, car il faut aussi jouir de ces choses avec les yeux! Roudolphine tremblait; les baisers qu'elle me donnait et les caresses du prince l'excitaient au suprême degré, elle se pâmait comme si elle allait s'évanouir. L'excitation du prince augmentait et, à défaut de mon abandon complet, celui de Roudolphine et ma propre complaisance, poussée aussi loin qu'il n'y avait pas de danger, lui procurèrent la volupté. Roudolphine me baisait avec toujours plus de passion: nous gravîmes tous les trois le plus haut degré de la jouissance. C'était enivrant, si fort et si épuisant que nous fûmes un grand quart d'heure avant de nous remettre. Nous avions trop chaud par cette nuit d'été, nous ne pouvions plus supporter les couvertures et nous étions étendus, aussi éloignés que possible. Après cette chaude action, le froid raisonnement reprit à nouveau. Le prince parlait avec sang-froid de cet étrange rendez-vous préparé par le hasard, comme s'il avait organisé une partie à la campagne. Se basant sur ce que Roudolphine lui avait raconté, il ne se donnait même plus la peine de me gagner; il se contentait de combattre ma crainte des suites funestes. Il savait bien qu'il n'aurait pas de peine à me convaincre pour la chose même. La virtuosité de mes caresses, le plaisir que j'avais goûté, le battement précipité de mon cœur dans ma poitrine et que le tressaillement de mon corps traduisait, tout cela lui avait révélé mon tempérament. Il ne devait que me prouver qu'il n'y avait pas de danger, et c'est ce qu'il essayait de faire avec toute l'adresse d'un homme du monde. C'est ainsi qu'il s'en remit au temps et n'exigea même pas la répétition d'une telle nuit. Il nous quitta à une heure, car il faisait jour de très bonne heure. Il sacrifiait volontiers la durée d'une jouissance à son secret et à sa sûreté. Il devait traverser la garde-robe, le corridor, gravir une échelle, sortir par une fenêtre et gagner une lucarne avant de se retrouver dans sa maison et de gagner en cachette son appartement. Le congé fut un mélange merveilleux de tendresse, de timidité, de badinage, de défense et d'intimidité. Quand il fut sorti, nous n'avions, Roudolphine et moi, aucune envie de nous expliquer; nous étions si fatiguées que nous nous endormîmes aussitôt. Au réveil, je fis semblant d'être inconsolable d'être tombée entre les mains d'un homme; j'étais outrée qu'elle lui eût raconté nos plaisirs. Elle ne remarqua même pas combien je prenais plaisir à ses consolations.

Naturellement, je refusai de coucher avec elle la nuit prochaine; mais mes sens ne devaient plus m'écarter de mes bonnes résolutions; je ne voulais plus répéter une telle chose; je voulais coucher seule et elle ne devait pas croire que je permettrais jamais au prince ce qu'elle lui accordait si facilement. Elle était mariée, elle pouvait être enceinte, mais moi, artiste, observée par mille yeux, je ne l'osais pas, cela me rendrait malheureuse!

Comme je m'y attendais, elle me parla alors des mesures de sûreté. Elle me raconta qu'elle avait fait la connaissance du prince à une époque où elle ne fréquentait pas son mari, par suite de dispute, et quand, par conséquent, elle n'osait pas être enceinte. Le prince avait alors apaisé toutes ses craintes en employant des condoms, et je pouvais aussi les essayer. Et elle me dit encore que, par la suite, elle s'était convaincue que le prince avait beaucoup de sang-froid et restait toujours maître de ses sentiments. D'ailleurs, il savait épargner d'une autre façon encore l'honneur des dames,—si j'étais bien aimable, je l'apprendrais bientôt. Bref, elle tâcha de me persuader de toutes façons de m'abandonner complètement au prince, pour goûter les heures les plus gaies et les plus heureuses. Je lui fis comprendre que ses explications et ses promesses ne me laissaient pas entièrement froide, mais que je conservais encore bien des craintes.

Vers midi, le prince rendit visite à Roudolphine, une visite de convenance qui s'adressait aussi à moi; mais je me dis indisposée et ne parus point. Ainsi ils pouvaient convenir sans crainte des mesures à prendre pour vaincre ma résistance et m'initier à leurs jeux secrets. Comme je ne voulais plus coucher avec Roudolphine, ils devaient s'entendre pour me surprendre dans ma chambre à coucher, et cela aussi vite que possible, pour ne pas me laisser le temps de me repentir et de retourner peut-être en ville. J'avais pensé juste.

Durant l'après-midi et le soir, Roudolphine ne me parla plus de la nuit passée. Elle m'accompagna à ma chambre à coucher, renvoya la femme de chambre. Quand je me fus couchée, elle alla fermer elle-même l'antichambre. Personne ne pouvait plus venir nous déranger. Elle s'assit sur mon lit et reprit de plus belle ses arguments pour tâcher de me convaincre; elle me décrivit tout avec beauté et séduction et m'assura qu'il n'y avait rien à craindre. Naturellement, je faisais semblant d'ignorer que le prince était dans sa chambre et qu'il nous écoutait peut-être derrière la porte. Je devais donc être prudente et ne céder que peu à peu.

—Mais qui me garantit que le prince emploiera le domino que tu me décris?

—Moi. Crois-tu que je lui permettrais autre chose que ce que je lui permettais moi-même les premiers temps? Je garantis qu'il n'apparaîtra pas sans domino à ce bal!

—Mais cela doit faire terriblement mal! C'est un homme d'une vigueur exceptionnelle et d'une violence dangereuse.

—Au premier moment, tu souffriras sans doute un peu; mais il est des calmants préventifs dont on usera à ton égard, autant qu'il sera utile pour t'éviter de grandes douleurs.

—Et tu es bien sûre que je ne cours aucun danger de complications ultérieures, qui gâteraient à jamais ma vie?

—Voyons, est-ce que je me serais abandonnée sans cela? Alors, je risquais tout, car je n'avais plus aucune relation avec mon mari. Lorsque je me fus réconciliée avec lui, je permis tout au prince. Mais maintenant je m'arrange pour que mon mari me rende visite chaque fois que le prince a été chez moi, et cela au moins une fois tous les huit jours; ainsi, je n'ai plus rien à craindre.

—Cette pensée m'épouvante. Puis, il y a encore la honte de se donner à un homme. Je ne sais pas ce que je dois faire. Tout ce que tu me dis me charme, mes sens me commandent de céder à ton conseil. Je ne voudrais pour rien au monde supporter encore une nuit comme la dernière, car alors je ne pourrais plus résister. Tu as raison, le prince est aussi galant que beau. Tu ne connaîtras jamais tous les sentiments qui s'éveillèrent en moi quand j'entendis que vous étiez heureux, là, à mon côté!

—Moi aussi j'avais un double plaisir en te faisant partager, quoique bien imparfaitement, ce que je ressentais moi-même au suprême degré. Je n'aurais jamais cru qu'une jouissance à trois pût être aussi violente que celle que j'ai goûtée moi-même hier au soir! Je l'avais lu dans les livres, mais je pensais toujours que c'était exagéré. Odieuse m'est la pensée d'une femme se partageant entre deux hommes, mais je vois bien que l'accord est charmant entre deux femmes et un homme raisonnable et discret; bien entendu, il faut que les deux femmes soient de véritables amies, ainsi que nous deux. Mais l'une ne doit pas être plus honteuse et plus craintive que l'autre. Et ceci est encore ta faute, ma chère Pauline.

—C'est bien heureux que ton prince ne soit pas là, ma chère, pour écouter notre conversation. Je ne saurais pas comment me défendre de lui. Ce que tu me dis me ronge d'un feu intérieur. Vois toi-même combien je suis échauffée et tremblante.

En disant cela, je me tournai vers elle et je me plaçai de façon à ce que, si quelqu'un regardait par le trou de la serrure, rien ne lui pût échapper. Si le prince était là, c'était le moment d'entrer, et il entra!

Ainsi qu'un homme du monde parfait et plein d'expérience, il comprit immédiatement que toute parole était inutile, qu'il devait vaincre avant tout et qu'il y aurait après assez de temps pour les explications. À la conduite de Roudolphine, je vis que tout était arrangé d'avance. Je voulais me cacher sous les couvertures, Roudolphine me les arracha; je voulais pleurer, elle m'étouffait, en riant, de baisers. Et comme j'attendais enfin la réalisation immédiate de mon plus long désir, je dus patienter encore. J'avais compté sans la jalousie de Roudolphine. Malgré la nécessité de me prendre pour complice, malgré la crainte de voir son plan échouer au dernier instant, elle ne m'accordait pas les prémices des baisers princiers. Avec une ruse que je lui enviai, mais que je n'osais pas démasquer sans sortir de mon rôle, elle dit au prince que je consentais et que j'étais prête à tout, mais que je voulais encore me convaincre de l'efficacité du moyen employé, et qu'elle voulait se soumettre à un essai devant moi. Je vis bien que le prince ne s'attendait pas à une telle offre et qu'il aurait préféré faire cet essai avec moi plutôt qu'avec Roudolphine. Pourtant il n'y avait rien à faire contre cette proposition. Roudolphine fit donc tous les préparatifs nécessaires pour se garantir contre les conséquences du baiser masculin, puis elle se livra au prince impatient, en me recommandant de rester attentive à l'opération.

La recommandation était superflue: le spectacle était vraiment superbe de ces deux êtres, beaux et jeunes, s'aimant avec fougue, avec puissance, entraînés par leur passion et par les forces aveugles de la nature. Leurs soupirs annoncèrent l'extase.

Roudolphine ne relâcha pas l'étreinte de ses bras avant d'avoir retrouvé ses esprits; alors, avec un visage rayonnant, elle retira le domino et me montra, triomphante, qu'il avait rempli son but. Elle se donna une peine inimaginable pour me faire comprendre ce que Marguerite m'avait déjà si bien expliqué; mais je n'avais jamais su me procurer ces engins, que Franz aussi aurait pu employer. Roudolphine débordait de joie, elle m'avait montré sa suprématie, elle avait obtenu les prémices du prince qui, certainement, attendait un autre plat, ce soir-là. Je décidai de prendre ma revanche quelques instants plus tard. Le prince était extrêmement aimable. Au lieu de profiter de son avantage acquis, il nous traitait toutes deux avec beaucoup de tendresse. Il ne prenait rien, se contentait de ce que nous lui accordions, et parlait avec feu du plaisir qu'un divin hasard lui procurait avec deux femmes aimables. Il décrivait nos relations avec les plus belles couleurs. C'est ainsi qu'il remplissait le temps pour reprendre ses forces; il n'était plus très jeune, mais restait vaillant dans le plus séduisant plaisir.

Enfin, l'instant était venu! Il me supplia de me confier entièrement à lui et de supporter une douleur peut-être excessive. Roudolphine fit avec beaucoup de mignardises les préparatifs auxquels j'assistais, en regardant à travers mes doigts. Pendant ce temps je songeais, un peu inquiète. Il y avait longtemps que je me demandais comment tromper le prince sur ma virginité. Car une première fois, très artificiellement, au temps de Marguerite, j'avais perdu ce qui a tant de prix pour les hommes. Toutefois, j'étais décidée à m'abandonner tout entière: je voulais être initiée.

J'ai gardé de ces moments un souvenir très net; tous les gestes de mon bouillant partenaire, comme les miens, se sont calqués en quelque sorte dans mon cerveau, et je pourrais reconstituer très exactement, très minutieusement, la scène qui devait me faire définitivement femme, consacrer l'emprise de l'homme sur mon corps. Mais à quoi bon revivre ces minutes vraiment poignantes? À quoi bon aussi tenter de leur donner une importance qu'elles ne peuvent avoir que pour nous, les initiées? J'étais la victime, mais une victime bénévole, impatiente du sacrifice. Quant au bourreau, quelle que pût être sa délicatesse, il était le mâle, que le sang versé devait remplir de joie, de volupté, d'orgueil. Certes, j'ai souffert, et beaucoup plus même que je n'y étais préparée, que je ne me l'étais imaginé; mais je l'avais voulu, il avait fallu que je le veuille: j'étais destinée, comme toutes celles de mon sexe, à expier je ne sais quelle faute originelle. Vous voulez savoir si du moins la douleur fut accompagnée de joie. Vraiment, je mentirais si je parlais d'un plaisir. D'après ce que Marguerite m'avait raconté et d'après mes propres essais, je m'attendais à un plaisir beaucoup plus fort. Comme je feignais d'être évanouie, j'entendis le prince parler avec enthousiasme des signes évidents de ma virginité. En effet, mon sang avait jailli sur le lit et sur sa robe de chambre. C'était beaucoup plus que je n'osais espérer, surtout après mon malheureux essai au temps de Marguerite. Vraiment, il y avait une belle différence entre l'artifice et la réalité. En tout cas, cela n'était pas mon propre mérite, mais bien un pur hasard, ainsi que la virginité est en général une chimère. J'en ai souvent parlé avec des femmes, et j'ai entendu les choses les plus contradictoires. Certaines femmes affirment n'avoir jamais souffert; d'autres, par contre, avouent que longtemps l'approche de l'homme leur fut très douloureuse. Ce sont là mystères de la nature et de la conformation corporelle. Au reste, rien n'est plus facile que de tromper un homme, surtout si ce dernier est quelque peu crédule et confiant. Les subterfuges qui laissent croire à la virginité sont nombreux et précis; toute femme un peu expérimentée le sait, et l'étude des mœurs de tous les pays, de l'Orient à l'Occident, nous donne à cet égard des renseignements suggestifs. Assez philosophé!

D'ailleurs il est temps que je me réveille de mon évanouissement! J'avais fait à ma volonté; il s'agissait maintenant de jouir sans sortir de mon rôle de fille séduite. Le principal était fait! Le prince et Roudolphine prenaient un plaisir particulier à me consoler, car ils étaient convaincus d'initier une novice! Les rideaux furent tirés et un jeu indescriptible et charmant commença. Le prince fut assez honnête pour ne pas parler d'amour, de langueur et de nostalgie. Il n'était que sensuel, mais avec délicatesse; car il savait que la délicatesse pimente les jeux d'amour. Je faisais toujours semblant d'avoir été violée, mais je n'apprenais que plus vite tout ce que l'on m'enseignait. Et le professeur était savant, bien doué, tumultueux dans ses désirs comme dans ses gestes. La théorie et la pratique avaient chacune leur tour: la première était un piment de tout premier ordre pour préparer les satisfactions encore un peu douloureuses de la seconde. Vous comprenez que je ne puisse pas oublier cette nuit incomparable! Le prince nous quitta bien avant le jour, et nous nous endormîmes, étroitement enlacées, jusqu'à midi passé.

VIII

SEULE!

Après ce long et profond sommeil, qui nous réconforta des fatigues endurées durant la nuit, nous déjeunâmes copieusement. Roudolphine dut se confesser, c'est-à-dire me raconter dans tous ses détails sa liaison avec le prince.

Son histoire n'était, au fond, que celle de toute femme sensuelle négligée par son mari. Le prince, grâce à sa grande expérience, avait tout de suite compris le malheur secret de l'union de Roudolphine, et elle ne put pas lui cacher bien longtemps son tempérament impressionnable.

Dans ces circonstances, le prince s'était approché d'elle avec beaucoup de prudence et d'adresse. Passionné, mais d'un extérieur froid, il évitait de se compromettre. Il avait su profiter de l'humeur volage du mari pour excuser la propre infidélité de Roudolphine.

Roudolphine, tourmentée par son tempérament et voulant, depuis longtemps, se venger de la froideur de son mari, s'était laissé séduire. En général, la vengeance est ce qui pousse le plus facilement à l'adultère, quoique les femmes mariées ne l'avouent qu'involontairement.

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