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L'immoraliste

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I

Nous arrivâmes à la Morinière dans les premiers jours de juillet, ne nous étant arrêtés à Paris que le temps strictement nécessaire pour nos approvisionnements et pour quelques rares visites.

La Morinière, je vous l’ai dit, est située entre Lisieux et Pont-l’Évêque, dans le pays le plus ombreux, le plus mouillé que je connaisse. De multiples vallonnements, étroits et mollement courbés, aboutissent non loin de la très large vallée d’Auge, qui s’aplanit d’un coup jusqu’à la mer. Nul horizon ; des bois taillis pleins de mystère ; quelques champs, mais des prés surtout, des pacages aux molles pentes, dont l’herbe épaisse est deux fois l’an fauchée, où des pommiers nombreux, quand le soleil est bas, joignent leur ombre, où paissent de libres troupeaux ; dans chaque creux, de l’eau, étang, mare ou rivière ; on entend des ruissellements continus.

Ah ! comme je reconnus bien la maison ! ses toits bleus, ses murs de briques et de pierre, ses douves, les reflets dans les dormantes eaux… C’était une vieille maison où l’on aurait logé plus de douze ; Marceline, trois domestiques, moi-même parfois y aidant, nous avions fort à faire d’en animer une partie. Notre vieux garde, qui se nommait Bocage, avait déjà fait apprêter de son mieux quelques pièces : de leur sommeil de vingt années les vieux meubles se réveillèrent ; tout était resté tel que mon souvenir le voyait, les lambris point trop délabrés, les chambres aisément habitables. Pour mieux nous accueillir, Bocage avait rempli de fleurs tous les vases qu’il avait trouvés. Il avait fait sarcler, ratisser la grand’cour et les plus proches allées du parc. La maison, quand nous arrivâmes, recevait le dernier rayon du soleil, et de la vallée devant elle une immobile brume était montée qui voilait et qui révélait la rivière. Dès avant d’arriver, je reconnus soudain l’odeur de l’herbe ; et quand j’entendis de nouveau tourner autour de la maison les cris aigus des hirondelles, tout le passé soudain se souleva, comme s’il m’attendait et, me reconnaissant, voulait se refermer sur mon approche.

Au bout de quelques jours, la maison devint à peu près confortable ; j’aurais pu me mettre au travail ; je tardais, écoutant encore se rappeler en moi minutieusement mon passé, puis bientôt occupé par une émotion trop nouvelle : Marceline, une semaine après notre arrivée, me confia qu’elle était enceinte.

Il me sembla dès lors que je lui dusse des soins nouveaux, qu’elle eût droit à plus de tendresse ; tout au moins dans les premiers temps qui suivirent sa confidence, je passai donc près d’elle presque tous les moments du jour. Nous allions nous asseoir près du bois, sur le banc où jadis j’allais m’asseoir avec ma mère ; là, plus voluptueusement se présentait à nous chaque instant, plus insensiblement coulait l’heure. De cette époque de ma vie si nul souvenir distinct ne se détache, ce n’est point que j’en garde une moins vive reconnaissance — mais bien parce que tout s’y mêlait, s’y fondait en un uniforme bien-être, où le soir s’unissait au matin, où les jours se liaient aux jours.

Je repris lentement mon travail, l’esprit calme, dispos, sûr de sa force, regardant l’avenir avec confiance et sans fièvre, la volonté comme adoucie, et comme écoutant le conseil de cette terre tempérée.

Nul doute, pensais-je, que l’exemple de cette terre, où tout s’apprête au fruit, à l’utile moisson, ne doive avoir sur moi la meilleure influence. J’admirais quel tranquille avenir promettaient ces robustes bœufs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies. Les pommiers en ordre plantés aux favorables penchants des collines annonçaient cet été des récoltes superbes ; je rêvais sous quelle riche charge de fruits allaient bientôt ployer leurs branches. De cette abondance ordonnée, de cet asservissement joyeux, de ces souriantes cultures, une harmonie s’établissait, non plus fortuite, mais dictée, un rythme, une beauté tout à la fois humaine et naturelle, où l’on ne savait plus ce que l’on admirait, tant étaient confondus en une très parfaite entente l’éclatement fécond de la libre nature, l’effort savant de l’homme pour la régler. Que serait cet effort, pensais-je, sans la puissante sauvagerie qu’il domine ? Que serait le sauvage élan de cette sève débordante sans l’intelligent effort qui l’endigue et l’amène en riant au luxe ? — Et je me laissais rêver à telles terres où toutes forces fussent si bien réglées, toutes dépenses si compensées, tous échanges si stricts, que le moindre déchet devînt sensible ; puis, appliquant mon rêve à la vie, je me construisais une éthique qui devenait une science de la parfaite utilisation de soi par une intelligente contrainte.

Où s’enfonçaient, où se cachaient alors mes turbulences de la veille ? Il semblait, tant j’étais calme, qu’elles n’eussent jamais existé. Le flot de mon amour les avait recouvertes toutes.

Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle ; il dirigeait, surveillait, conseillait ; on sentait à l’excès son besoin de se paraître indispensable. Pour ne pas le désobliger, il fallut examiner ses comptes, écouter tout au long ses explications infinies. Cela même ne lui suffit point ; je dus l’accompagner sur les terres. Sa sentencieuse prud’homie, ses continuels discours, l’évidente satisfaction de lui-même, la montre qu’il faisait de son honnêteté, au bout de peu de temps m’exaspérèrent ; il devenait de plus en plus pressant, et tous moyens m’eussent parus bons, pour reconquérir mes aises — lorsqu’un événement inattendu vint donner à mes relations avec lui un caractère différent : Bocage, un certain soir, m’annonça qu’il attendait pour le lendemain son fils Charles.

Je dis : ah ! presque indifférent, ne m’étant, jusqu’alors, pas beaucoup soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage ; puis, voyant que mon indifférence l’affectait, qu’il attendait de moi quelque marque d’intérêt et de surprise :

— Où donc était-il à présent ? demandai-je.

— Dans une ferme modèle, près d’Alençon, répondit Bocage.

— Il doit bien avoir à présent près de… continuai-je, supputant l’âge de ce fils dont j’avais ignoré jusqu’alors l’existence, et parlant assez lentement pour lui laisser le temps de m’interrompre.

— Dix-sept ans passés, reprit Bocage. Il n’avait pas beaucoup plus de quatre ans quand Madame votre mère est morte. Ah ! c’est un grand gars maintenant ; bientôt il en saura plus que son père. Et Bocage une fois lancé, rien ne pouvait plus l’arrêter, si apparente que pût être ma lassitude.

Le lendemain, je ne pensais plus à cela, quand Charles, vers la fin du jour, frais arrivé, vint présenter à Marceline et à moi ses respects. C’était un beau gaillard, si riche de santé, si souple, si bien fait, que les affreux habits de ville qu’il avait mis en notre honneur ne parvenaient pas à le rendre trop ridicule ; à peine sa timidité ajoutait-elle encore à sa belle rougeur naturelle. Il semblait n’avoir que quinze ans, tant la couleur de son regard était demeurée enfantine ; il s’exprimait bien clairement, sans fausse honte, et, contrairement à son père, ne parlait pas pour ne rien dire. Je ne sais plus quels propos nous échangeâmes ce premier soir ; occupé de le regarder, je ne trouvais rien à lui dire et laissais Marceline lui parler. Mais le jour suivant, pour la première fois je n’attendis pas que le vieux Bocage vînt me prendre pour monter sur la ferme, où je savais qu’étaient commencés les travaux.

Il s’agissait de réparer une mare. Cette mare, grande comme un étang, fuyait ; on connaissait le lieu de cette fuite et l’on devait le cimenter. Il fallait pour cela commencer par vider la mare, ce que l’on n’avait pas fait depuis quinze ans. Carpes et tanches y abondaient, quelques-unes très grosses, qui ne quittaient plus les bas-fonds. J’étais désireux d’en acclimater dans les eaux des douves et d’en donner aux ouvriers, de sorte que la partie de plaisir d’une pêche s’ajoutait cette fois au travail, ainsi que l’annonçait l’extraordinaire animation de la ferme ; quelques enfants des environs étaient venus, s’étaient mêlés aux travailleurs. Marceline elle-même devait un peu plus tard nous rejoindre.

L’eau baissait depuis longtemps déjà quand j’arrivai. Parfois un grand frémissement en ridait soudain la surface, et les dos bruns des poissons inquiets transparaissaient. Dans les flaques du bord, des enfants pataugeurs capturaient un fretin brillant qu’ils jetaient dans des seaux pleins d’eau claire. L’eau de la mare, que l’émoi des poissons achevait de troubler, était terreuse et d’instant en instant plus opaque.

Les poissons abondaient au-delà de toute espérance ; quatre valets de ferme en ramenaient en plongeant la main au hasard. Je regrettais que Marceline se fît attendre et je me décidais à courir la chercher lorsque quelques cris annoncèrent les premières anguilles. On ne réussissait pas à les prendre ; elles glissaient entre les doigts. Charles, qui jusqu’alors était resté près de son père sur la rive, n’y tint plus ; il ôta brusquement ses souliers, ses chaussettes, mit bas sa veste et son gilet, puis, relevant très haut son pantalon et les manches de sa chemise, il entra dans la vase résolument. Tout aussitôt je l’imitai.

— Eh bien ! Charles ! criai-je, avez-vous bien fait de revenir hier ?

Il ne répondit rien, mais me regarda tout riant, déjà fort occupé à sa pêche. Je l’appelai bientôt pour m’aider à cerner une grosse anguille ; nous unissions nos mains pour la saisir. Puis, après celle-là, ce fut une autre ; la vase nous éclaboussait au visage ; parfois on enfonçait brusquement et l’eau nous montait jusqu’aux cuisses ; nous fûmes bientôt tout trempés. A peine, dans l’ardeur du jeu, échangions-nous quelques cris, quelques phrases ; mais, à la fin du jour, je m’aperçus que je tutoyais Charles, sans bien savoir quand j’avais commencé. Cette action commune nous en avait appris plus l’un sur l’autre que n’aurait pu le faire une longue conversation. Marceline n’était pas encore venue et ne vint pas, mais déjà je ne regrettais plus son absence ; il me semblait qu’elle eût un peu gêné notre joie.

Dès le lendemain, je sortis retrouver Charles sur la ferme. Nous nous dirigeâmes tous deux vers les bois.

Moi qui connaissais mal mes terres et m’inquiétais peu de les mieux connaître, je fus fort étonné de voir que Charles les connaissait fort bien, ainsi que les répartitions des fermages ; il m’apprit, ce dont je me doutais à peine, que j’avais six fermiers, que j’eusse pu toucher seize à dix-huit mille francs des fermages, et que si j’en touchais à grand’peine la moitié, c’est que presque tout s’absorbait en réparations de toutes sortes et en paiement d’intermédiaires. Certains sourires qu’il avait en examinant les cultures me firent bientôt douter que l’exploitation de mes terres fût aussi excellente que j’avais pu le croire d’abord et que me le donnait à entendre Bocage ; je poussai Charles sur ce sujet, et cette intelligence toute pratique, qui m’exaspérait en Bocage, en cet enfant sut m’amuser. Nous reprîmes jour après jour nos promenades ; la propriété était vaste, et quand nous eûmes bien fouillé tous les coins, nous recommençâmes avec plus de méthode. Charles ne me dissimula point l’irritation que lui causait la vue de certains champs mal cultivés, d’espaces encombrés de genêts, de chardons, d’herbes sures ; il sut me faire partager cette haine pour la jachère et rêver avec lui de cultures mieux ordonnées.

— Mais, lui disais-je d’abord, de ce médiocre entretien, qui en souffre ? Le fermier tout seul, n’est-ce pas ? Le rapport de sa ferme, s’il varie, ne fait pas varier le prix d’affermage.

Et Charles s’irritait un peu : — Vous n’y connaissez rien, se permettait-il de répondre — et je souriais aussitôt. — Ne considérant que le revenu, vous ne voulez pas remarquer que le capital se détériore. Vos terres, à être imparfaitement cultivées, perdent lentement leur valeur.

— Si elles pouvaient, mieux cultivées, rapporter plus, je doute que le fermier ne s’y attelle ; je le sais trop intéressé pour ne pas récolter tant qu’il peut.

— Vous comptez, continuait Charles, sans l’augmentation de main-d’œuvre. Ces terres sont parfois loin des fermes. A être cultivées, elles ne rapporteraient rien ou presque, mais au moins ne s’abîmeraient pas.

Et la conversation continuait. Parfois, pendant une heure et tout en arpentant les champs, nous semblions ressasser les mêmes choses : mais j’écoutais et, petit à petit, m’instruisais.

— Après tout, cela regarde ton père, lui dis-je un jour, impatienté. Charles rougit un peu :

— Mon père est vieux, dit-il ; il a déjà beaucoup à faire de veiller à l’exécution des baux, à l’entretien des bâtiments, à la bonne rentrée des fermages. Sa mission ici n’est pas de réformer.

— Quelles réformes proposerais-tu, toi ? continuai-je. Mais alors il se dérobait, prétendait ne pas s’y connaître ; ce n’est qu’à force d’insistances que je le contraignais à s’expliquer :

— Enlever aux fermiers toutes terres qu’ils laissent incultivées, finissait-il par conseiller. Si les fermiers laissent une partie de leurs champs en jachère, c’est preuve qu’ils ont trop du tout pour vous payer ; ou, s’ils prétendent garder tout, hausser le prix de leurs fermages. — Ils sont tous paresseux, dans ce pays, ajoutait-il.

Des six fermes que je me trouvais avoir, celle où je me rendais le plus volontiers était située sur la colline qui dominait la Morinière ; on l’appelait la Valterie ; le fermier qui l’occupait n’était pas déplaisant ; je causais avec lui volontiers. Plus près de la Morinière, une ferme dite « la ferme du Château » était louée à demi par un système de demi-métayage qui laissait Bocage, à défaut du propriétaire absent, possesseur d’une partie du bétail. A présent que la défiance était née, je commençais à soupçonner l’honnête Bocage lui-même, sinon de me duper, du moins de me laisser duper par plusieurs. On me réservait, il est vrai, une écurie et une étable, mais il me parut bientôt qu’elles n’étaient inventées que pour permettre au fermier de nourrir ses vaches et ses chevaux avec mon avoine et mon foin. J’avais écouté bénévolement jusqu’alors les plus invraisemblables nouvelles que Bocage, de temps à autre, m’en donnait : mortalités, malformations et maladies, j’acceptais tout. Qu’il suffît qu’une des vaches du fermier tombât malade pour devenir une de mes vaches, je n’avais pas encore pensé que cela fût possible ; ni qu’il suffît qu’une de mes vaches allât très bien pour devenir vache du fermier ; cependant quelques remarques imprudentes de Charles, quelques observations personnelles commencèrent à m’éclairer ; mon esprit une fois averti alla vite.

Marceline, avertie par moi, vérifia minutieusement tous les comptes, mais n’y put relever aucune erreur ; l’honnêteté de Bocage s’y réfugiait. — Que faire ? — Laisser faire. — Mais au moins, sourdement irrité, surveillai-je à présent les bêtes, sans pourtant trop le laisser voir.

J’avais quatre chevaux et dix vaches ; c’était assez pour bien me tourmenter. De mes quatre chevaux, il en était un qu’on nommait encore le « poulain », bien qu’il eût trois ans passés ; on s’occupait alors de le dresser ; je commençais à m’y intéresser, lorsqu’un beau jour on vint me déclarer qu’il était parfaitement intraitable, qu’on n’en pourrait jamais rien faire et que le mieux était de m’en débarrasser. Comme si j’en eusse voulu douter, on l’avait fait briser le devant d’une petite charrette et s’y ensanglanter les jarrets.

J’eus, ce jour-là, peine à garder mon calme, et ce qui me retint, ce fut la gêne de Bocage. Après tout, il y avait chez lui plus de faiblesse que de mauvais vouloir, pensai-je, la faute est aux serviteurs ; mais ils ne se sentent pas dirigés.

Je sortis dans la cour, voir le poulain. Dès qu’il m’entendit approcher, un serviteur qui le frappait le caressa ; je fis comme si je n’avais rien vu. Je ne connaissais pas grand’chose aux chevaux, mais ce poulain me semblait beau ; c’était un demi-sang bai clair, aux formes remarquablement élancées ; il avait l’œil très vif, la crinière ainsi que la queue presque blondes. Je m’assurai qu’il n’était pas blessé, exigeai qu’on pansât ses écorchures et repartis sans ajouter un mot.

Le soir, dès que je revis Charles, je tâchai de savoir ce que lui pensait du poulain.

— Je le crois très doux, me dit-il ; mais ils ne savent pas s’y prendre ; ils vous le rendront enragé.

— Comment t’y prendrais-tu, toi ?

— Monsieur veut-il me le confier pour huit jours ? J’en réponds.

— Et que lui feras-tu ?

— Vous verrez.

Le lendemain, Charles emmena le poulain dans un recoin de prairie qu’ombrageait un noyer superbe et que contournait la rivière ; je m’y rendis accompagné de Marceline. C’est un de mes plus vifs souvenirs. Charles avait attaché le poulain, par une corde de quelques mètres, à un pieu solidement fiché dans le sol. Le poulain, trop nerveux, s’était, paraît-il, fougueusement débattu quelque temps ; à présent, assagi, lassé, il tournait en rond d’une façon plus calme ; son trot, d’une élasticité surprenante, était aimable à regarder et séduisait comme une danse. Charles, au centre du cercle, évitant à chaque tour la corde d’un saut brusque, l’excitait ou le calmait de la parole ; il tenait à la main un grand fouet, mais je ne le vis pas s’en servir. Tout, dans son air et dans ses gestes, par sa jeunesse et par sa joie, donnait à ce travail le bel aspect fervent du plaisir. Brusquement et je ne sais comment il enfourcha la bête ; elle avait ralenti son allure, puis s’était arrêtée ; il l’avait caressée un peu, puis soudain je le vis à cheval, sûr de lui, se maintenant à peine à sa crinière, riant, penché, prolongeant sa caresse. A peine le poulain avait-il un instant regimbé ; à présent il reprenait son trot égal, si beau, si souple, que j’enviais Charles et le lui dis.

— Encore quelques jours de dressage et la selle ne le chatouillera plus ; dans deux semaines, Madame elle-même osera le monter : il sera doux comme une agnelle.

Il disait vrai ; quelques jours après, le cheval se laissa caresser, habiller, mener, sans défiance ; et Marceline même l’eût monté si son état lui eût permis cet exercice.

— Monsieur devrait bien l’essayer, me dit Charles.

C’est ce que je n’eusse jamais fait seul ; mais Charles proposa de seller pour lui-même un autre cheval de la ferme ; le plaisir de l’accompagner m’emporta.

Que je fus reconnaissant à ma mère de m’avoir conduit au manège durant ma première jeunesse ! Le lointain souvenir de ces premières leçons me servit. Je ne me sentis pas trop étonné d’être à cheval ; au bout de peu d’instants, j’étais sans crainte aucune et à mon aise. Le cheval que montait Charles était plus lourd, sans race, mais point désagréable à voir ; surtout, Charles le montait bien. Nous prîmes l’habitude de sortir un peu chaque jour ; de préférence, nous partions de grand matin, dans l’herbe claire de rosée ; nous gagnions la limite des bois ; des coudres ruisselants, secoués au passage, nous trempaient ; l’horizon tout à coup s’ouvrait ; c’était la vaste vallée d’Auge ; au loin on soupçonnait la mer. Nous restions un instant, sans descendre ; le soleil naissant colorait, écartait, dispersait les brumes ; puis nous repartions au grand trot ; nous nous attardions sur la ferme ; le travail commençait à peine ; nous savourions cette joie fière, de devancer et de dominer les travailleurs ; puis brusquement nous les quittions ; je rentrais à la Morinière, au moment que Marceline se levait.

Je rentrais ivre d’air, étourdi de vitesse, les membres engourdis d’un peu de voluptueuse lassitude, l’esprit plein de santé, d’appétit, de fraîcheur. Marceline approuvait, encourageait ma fantaisie. En rentrant, encore tout guêtré, j’apportais vers le lit où elle s’attardait à m’attendre, une odeur de feuilles mouillées qui lui plaisait, me disait-elle. Et elle m’écoutait raconter notre course, l’éveil des champs, le recommencement du travail. Elle prenait autant de joie, semblait-il, à me sentir vivre, qu’à vivre. — Bientôt de cette joie aussi j’abusai ; nos promenades s’allongèrent, et parfois je ne rentrais plus que vers midi.

Cependant je réservais de mon mieux la fin du jour et la soirée à la préparation de mon cours. Mon travail avançait ; j’en étais satisfait et ne considérais pas comme impossible qu’il valût la peine plus tard de réunir mes leçons en volume. Par une sorte de réaction naturelle, tandis que ma vie s’ordonnait, se réglait et que je me plaisais autour de moi à régler et à ordonner toutes choses, je m’éprenais de plus en plus de l’éthique fruste des Goths, et tandis qu’au long de mon cours je m’occupais, avec une hardiesse que l’on me reprocha suffisamment dans la suite, d’exalter l’inculture et d’en dresser l’apologie, je m’ingéniais laborieusement à dominer sinon à supprimer tout ce qui la pouvait rappeler autour de moi comme en moi-même. Cette sagesse, ou bien cette folie, jusqu’où ne la poussai-je pas ?

Deux de mes fermiers, dont le bail expirait à la Noël, désireux de le renouveler, vinrent me trouver ; il s’agissait de signer, selon l’usage, la feuille dite « promesse de bail ». Fort des assurances de Charles, excité par ses conversations quotidiennes, j’attendais résolument les fermiers. Eux, forts de ce qu’un fermier se remplace malaisément, réclamèrent d’abord une diminution de loyer. Leur stupeur fut d’autant plus grande lorsque je leur lus les « promesses » que j’avais rédigées moi-même, où non seulement je me refusais à baisser le prix des fermages, mais encore leur retirais certaines pièces de terre dont j’avais vu qu’ils ne faisaient aucun usage. Ils feignirent d’abord de le prendre en riant : Je plaisantais. Qu’avais-je à faire de ces terres ? Elles ne valaient rien ; et s’ils n’en faisaient rien, c’était qu’on n’en pouvait rien faire… Puis, voyant mon sérieux, ils s’obstinèrent ; je m’obstinai de mon côté. Ils crurent m’effrayer en me menaçant de partir. Moi qui n’attendais que ce mot :

— Eh ! partez donc si vous voulez ! Je ne vous retiens pas, leur dis-je. Je pris les promesses de bail et les déchirai devant eux.

Je restai donc avec plus de cent hectares sur les bras. Depuis quelque temps déjà, je projetais d’en confier la haute direction à Bocage, pensant bien qu’indirectement c’est à Charles que je la donnais ; je prétendais aussi m’en occuper beaucoup moi-même ; d’ailleurs je ne réfléchis guère : le risque même de l’entreprise me tentait. Les fermiers ne délogeaient qu’à la Noël ; d’ici là nous pouvions bien nous retourner. Je prévins Charles ; sa joie aussitôt me déplut ; il ne put la dissimuler ; elle me fit sentir encore plus sa beaucoup trop grande jeunesse. Le temps pressait déjà ; nous étions à cette époque de l’année où les premières récoltes laissent libres les champs pour les premiers labours. Par une convention établie, les travaux du fermier sortant et ceux du nouveau se côtoient, le premier abandonnant son bien pièce après pièce et sitôt les moissons rentrées. Je redoutais, comme une sorte de vengeance, l’animosité des deux fermiers congédiés ; il leur plut au contraire de feindre à mon égard une parfaite complaisance (je ne sus que plus tard l’avantage qu’ils y trouvaient). J’en profitai pour courir le matin et le soir sur leurs terres qui devaient donc me revenir bientôt. L’automne commençait ; il fallut embaucher plus d’hommes pour hâter les labours, les semailles ; nous avions acheté herses, rouleaux, charrues : je me promenais à cheval, surveillant, dirigeant les travaux, prenant plaisir à commander.

Cependant, dans les prés voisins, les fermiers récoltaient les pommes ; elles tombaient, roulaient dans l’herbe épaisse, abondantes comme à nulle autre année ; les travailleurs n’y pouvaient point suffire ; il en venait des villages voisins ; on les embauchait pour huit jours ; Charles et moi, parfois, nous amusions à les aider. Les uns gaulaient les branches pour en faire tomber les fruits tardifs ; on récoltait à part les fruits tombés d’eux-mêmes, trop mûrs, souvent talés, écrasés dans les hautes herbes ; on ne pouvait marcher sans en fouler. L’odeur montant du pré était âcre et douceâtre et se mêlait à celle des labours.

L’automne s’avançait. Les matins des derniers beaux jours sont les plus frais, les plus limpides. Parfois l’atmosphère mouillée bleuissait les lointains, les reculait encore, faisait d’une promenade un voyage ; le pays semblait agrandi ; parfois, au contraire, la transparence anormale de l’air rendait les horizons tout proches ; on les eût atteints d’un coup d’aile ; et je ne sais ce qui des deux emplissait de plus de langueur. Mon travail était à peu près achevé ; du moins je le disais afin d’oser mieux m’en distraire. Le temps que je ne passais plus à la ferme, je le passais auprès de Marceline. Ensemble nous sortions dans le jardin ; nous marchions lentement, elle languissamment et pesant à mon bras ; nous allions nous asseoir sur un banc, d’où l’on dominait le vallon que le soir emplissait de lumière. Elle avait une tendre façon de s’appuyer sur mon épaule ; et nous restions ainsi jusqu’au soir, sentant fondre en nous la journée, sans gestes, sans paroles.

Comme un souffle parfois plisse une eau très tranquille, la plus légère émotion sur son front se laissait lire ; en elle, mystérieusement, elle écoutait frémir une nouvelle vie ; je me penchais sur elle comme sur une profonde eau pure, où, si loin qu’on voyait, on ne voyait que de l’amour. Ah ! si c’était encore le bonheur, je sais que j’ai voulu dès lors le retenir, comme on veut retenir dans ses mains rapprochées, en vain, une eau fuyante ; mais déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le bonheur, qui colorait bien mon amour, mais comme colore l’automne.

L’automne s’avançait. L’herbe, chaque matin plus trempée, ne séchait plus au revers de l’orée ; à la fine aube elle était blanche. Les canards, sur l’eau des douves, battaient de l’aile ; ils s’agitaient sauvagement ; on les voyait parfois se soulever, faire avec de grands cris, dans un vol tapageur, tout le tour de la Morinière. Un matin nous ne les vîmes plus ; Bocage les avait enfermés. Charles me dit qu’on les enferme ainsi chaque automne, à l’époque de la migration. Et, peu de jours après, le temps changea. Ce fut, un soir, tout à coup, un grand souffle, une haleine de mer, forte, non divisée, amenant le nord et la pluie, emportant les oiseaux nomades. Déjà l’état de Marceline, les soins d’une installation nouvelle, les premiers soucis de mon cours nous eussent rappelés en ville. La mauvaise saison, qui commençait tôt, nous chassa.

Les travaux de la ferme, il est vrai, devaient me rappeler en novembre. J’avais été fort dépité d’apprendre les dispositions de Bocage pour l’hiver ; il me déclara son désir de renvoyer Charles sur la ferme modèle, où il avait, prétendait-il, encore passablement à apprendre ; je causai longuement, employai tous les arguments que je trouvai, mais ne pus le faire céder ; tout au plus, accepta-t-il d’écourter un peu ces études pour permettre à Charles de revenir un peu plus tôt. Bocage ne me dissimulait pas que l’exploitation des deux fermes ne se ferait pas sans grand’peine ; mais il avait en vue, m’apprit-il, deux paysans très sûrs qu’il comptait prendre sous ses ordres ; ce seraient presque des fermiers, presque des métayers, presque des serviteurs ; la chose était, pour le pays, trop nouvelle pour qu’il en augurât rien de bon ; mais c’était, disait-il, moi qui l’avais voulu. — Cette conversation avait lieu vers la fin d’octobre. Aux premiers jours de novembre, nous rentrions à Paris.

II

Ce fut dans la rue S***, près de Passy, que nous nous installâmes. L’appartement que nous avait indiqué un des frères de Marceline, et que nous avions pu visiter lors de notre dernier passage à Paris, était beaucoup plus grand que celui que m’avait laissé mon père, et Marceline put s’inquiéter quelque peu, non point seulement du loyer plus élevé, mais aussi de toutes les dépenses auxquelles nous allions nous laisser entraîner. A toutes ses craintes j’opposais une factice horreur du provisoire ; je me forçais moi-même d’y croire et l’exagérais à dessein. Certainement les divers frais d’installation excéderaient nos revenus cette année, mais notre fortune déjà belle devait s’embellir encore ; je comptais pour cela sur mon cours, sur la publication de mon livre et même, avec quelle folie ! sur les nouveaux rendements de mes fermes. Je ne m’arrêtai donc devant aucune dépense, me disant à chacune que je me liais d’autant plus, et prétendant supprimer du même coup toute humeur vagabonde que je pouvais sentir, ou craindre de sentir en moi.

Les premiers jours, et du matin au soir, notre temps se passa en courses ; et bien que le frère de Marceline, très obligeamment, s’offrît ensuite pour nous en épargner plusieurs, Marceline ne tarda pas à se sentir très fatiguée. Puis, au lieu du repos qui lui eût été nécessaire, il lui fallut, aussitôt installée, recevoir visites sur visites ; l’éloignement où nous avions vécu jusqu’alors les faisait à présent affluer, et Marceline, déshabituée du monde, ni ne savait les abréger, ni n’osait condamner sa porte ; je la trouvais, le soir, exténuée ; et si je ne m’inquiétai pas d’une fatigue dont je savais la cause naturelle, du moins m’ingéniai-je à la diminuer, recevant souvent à sa place, ce qui ne m’amusait guère, et parfois rendant les visites, ce qui m’amusait moins encore.

Je n’ai jamais été brillant causeur ; la frivolité des salons, leur esprit, est chose à quoi je ne pouvais me plaire ; j’en avais pourtant bien fréquenté quelques-uns naguère ; mais que ce temps était donc loin ! Que s’était-il passé depuis ? Je me sentais, auprès des autres, terne, triste, fâcheux, à la fois gênant et gêné. Par une singulière malchance, vous, que je considérais déjà comme mes seuls amis véritables, n’étiez pas à Paris et n’y deviez pas revenir de longtemps. Eussé-je pu mieux vous parler ? M’eussiez-vous peut-être compris mieux que je ne faisais moi-même ? Mais de tout ce qui grandissait en moi et que je vous dis aujourd’hui, que savais-je ? L’avenir m’apparaissait tout sûr, et jamais je ne m’en étais cru plus maître.

Et quand bien même j’eusse été plus perspicace, quel recours contre moi-même pouvais-je trouver en Hubert, Didier, Maurice, en tant d’autres, que vous connaissez et jugez comme moi. Je reconnus bien vite, hélas ! l’impossibilité de me faire entendre d’eux. Dès les premières causeries que nous eûmes, je me vis comme contraint par eux de jouer un faux personnage, de ressembler à celui qu’ils croyaient que j’étais resté, sous peine de paraître feindre ; et, pour plus de commodité, je feignis donc d’avoir les pensées et les goûts qu’on me prêtait. On ne peut à la fois être sincère et le paraître.

Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie, archéologues et philologues, mais ne trouvai, à causer avec eux, guère plus de plaisir et pas plus d’émotion qu’à feuilleter de bons dictionnaires d’histoire. Tout d’abord je pus espérer trouver une compréhension un peu plus directe de la vie chez quelques romanciers et chez quelques poètes ; mais s’ils l’avaient, cette compréhension, il faut avouer qu’ils ne la montraient guère ; il me parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître vivre et, pour un peu, eussent considéré la vie comme un fâcheux empêchement d’écrire. Et je ne pouvais pas les en blâmer ; et je n’affirme pas que l’erreur ne vînt pas de moi… D’ailleurs qu’entendais-je par : vivre ? — C’est précisément ce que j’eusse voulu qu’on m’apprît. — Les uns et les autres causaient habilement des divers événements de la vie, jamais de ce qui les motive.

Quant aux quelques philosophes, dont le rôle eût été de me renseigner, je savais depuis longtemps ce qu’il fallait attendre d’eux ; mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que possible de la troublante réalité et ne s’en occupaient pas plus que l’algébriste de l’existence des quantités qu’il mesure.

De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l’ennui que ces fréquentations me causaient.

— Ils se ressemblent tous, lui disais-je. Chacun fait double emploi. Quand je parle à l’un d’eux, il me semble que je parle à plusieurs.

— Mais, mon ami, répondait Marceline, vous ne pouvez demander à chacun de différer de tous les autres.

— Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi.

Et puis je reprenais plus tristement :

— Aucun n’a su être malade. Ils vivent, ont l’air de vivre et de ne pas savoir qu’ils vivent. D’ailleurs, moi-même, depuis que je suis auprès d’eux, je ne vis plus. Entre autres jours, aujourd’hui, qu’ai-je fait ? J’ai dû vous quitter dès 9 heures : à peine, avant de partir, ai-je eu le temps de lire un peu ; c’est le seul bon moment du jour. Votre frère m’attendait chez le notaire, et après le notaire il ne m’a pas lâché ; j’ai dû voir avec lui le tapissier ; il m’a gêné chez l’ébéniste et je ne l’ai laissé que chez Gaston ; j’ai déjeuné dans le quartier avec Philippe, puis j’ai retrouvé Louis qui m’attendait au café : entendu avec lui l’absurde cours de Théodore que j’ai complimenté à la sortie ; pour refuser son invitation du dimanche, j’ai dû l’accompagner chez Arthur ; avec Arthur, été voir une exposition d’aquarelles ; été déposer des cartes chez Albertine et chez Julie. Exténué, je rentre et vous trouve aussi fatiguée que moi-même, ayant vu Adeline, Marthe, Jeanne, Sophie. Et quand le soir, maintenant, je repasse toutes ces occupations du jour, je sens ma journée si vaine et elle me paraît si vide, que je voudrais la ressaisir au vol, la recommencer heure après heure et que je suis triste à pleurer.

Pourtant je n’aurais pas su dire ni ce que j’entendais par vivre, ni si le goût que j’avais pris d’une vie plus spacieuse et aérée, moins contrainte et moins soucieuse d’autrui, n’était pas le secret très simple de ma gêne ; ce secret me semblait bien plus mystérieux : un secret de ressuscité, pensais-je, car je restais un étranger parmi les autres, comme quelqu’un qui revient de chez les morts. Et d’abord je ne ressentis qu’un assez douloureux désarroi ; mais bientôt un sentiment très neuf se fit jour. Je n’avais éprouvé nul orgueil, je l’affirme, lors de la publication des travaux qui me valurent tant d’éloges. Était-ce de l’orgueil, à présent ? Peut-être ; mais du moins aucune nuance de vanité ne s’y mêlait. C’était, pour la première fois, la conscience de ma valeur propre : ce qui me séparait, me distinguait des autres, importait ; ce que personne d’autre que moi ne disait ni ne pouvait dire, c’était ce que j’avais à dire.

Mon cours commença tôt après ; le sujet m’y portant, je gonflai ma première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de l’extrême civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant à fleur de peuple, à la manière d’une sécrétion, qui d’abord indique pléthore, surabondance de santé, puis aussitôt se fige, durcit, s’oppose à tout parfait contact de l’esprit avec la nature, cache sous l’apparence persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine où l’esprit gêné languit et bientôt s’étiole, puis meurt. Enfin, poussant à bout ma pensée, je disais la Culture, née de la vie, tuant la vie.

Les historiens blâmèrent une tendance, dirent-ils, aux généralisations trop rapides. D’autres blâmèrent ma méthode ; et ceux qui me complimentèrent furent ceux qui m’avaient le moins compris.

Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois Ménalque. Je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté, et, peu de temps avant mon mariage, il était reparti pour une de ces explorations lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d’une année. Jadis il ne me plaisait guère ; il semblait fier et ne s’intéressait pas à ma vie. Je fus donc étonné de le voir à ma première leçon. Son insolence même, qui m’écartait de lui d’abord, me plut, et le sourire qu’il me fit me parut plus charmant de ce que je le savais plus rare. Récemment un absurde, un honteux procès à scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le salir ; ceux que son dédain et sa supériorité blessaient s’emparèrent de ce prétexte à leur vengeance ; et ce qui les irritait le plus, c’est qu’il n’en parût pas affecté.

— Il faut, répondait-il aux insultes, laisser les autres avoir raison, puisque cela les console de n’avoir pas autre chose.

Mais « la bonne société » s’indigna et ceux qui, comme l’on dit, « se respectent » crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi son mépris. Ce me fut une raison de plus : attiré vers lui par une secrète influence, je m’approchai et l’embrassai amicalement devant tous.

Voyant avec qui je causais, les derniers importuns se retirèrent ; je restai seul avec Ménalque.

Après les irritantes critiques et les ineptes compliments, ses quelques paroles au sujet de mon cours me reposèrent.

— Vous brûlez ce que vous adoriez, dit-il. Cela est bien. Vous vous y prenez tard ; mais la flamme est d’autant plus nourrie. Je ne sais encore si je vous entends bien ; vous m’intriguez. Je ne cause pas volontiers, mais voudrais causer avec vous. Dînez donc avec moi ce soir.

— Cher Ménalque, lui répondis-je, vous semblez oublier que je suis marié.

— Oui, c’est vrai, reprit-il ; à voir la cordiale franchise avec laquelle vous osiez m’aborder, j’avais pu vous croire plus libre.

Je craignis de l’avoir blessé ; plus encore de paraître faible, et lui dis que je le rejoindrais après dîner.

A Paris, toujours en passage, Ménalque logeait à l’hôtel ; il s’y était, pour ce séjour, fait aménager plusieurs pièces en manière d’appartement ; il avait là ses domestiques, mangeait à part, vivait à part, avait étendu sur les murs, sur les meubles dont la banale laideur l’offusquait, quelques étoffes qu’il avait rapportées du Népal et qu’il achevait, disait-il, de salir avant de les offrir à un musée. Ma hâte à le rejoindre avait été si grande que je le surpris encore à table quand j’entrai ; et comme je m’excusais de troubler son repas :

— Mais, me dit-il, je n’ai pas l’intention de l’interrompre et compte bien que vous me le laisserez achever. Si vous étiez venu dîner, je vous aurais offert du Chiraz, de ce vin que chantait Hafiz, mais il est trop tard à présent ; il faut être à jeun pour le boire ; prendrez-vous du moins des liqueurs ?

J’acceptai, pensant qu’il en prendrait aussi ; puis, voyant qu’on n’apportait qu’un verre, je m’étonnai :

— Excusez-moi, dit-il, mais je n’en bois presque jamais.

— Craindriez-vous de vous griser ?

— Oh ! répondit-il, au contraire ! Mais je tiens la sobriété pour une plus puissante ivresse ; j’y garde ma lucidité.

— Et vous versez à boire aux autres.

Il sourit.

— Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mes vertus. C’est déjà beau si je retrouve en eux mes vices.

— Du moins fumez-vous ?

— Pas davantage. C’est une ivresse impersonnelle, négative, et de trop facile conquête ; je cherche dans l’ivresse une exaltation et non une diminution de la vie. Laissons cela. Savez-vous d’où je viens ? De Biskra. Ayant appris que vous veniez d’y passer, j’ai voulu rechercher vos traces. Qu’était-il donc venu faire à Biskra, cet aveugle érudit, ce liseur ? Je n’ai coutume d’être discret que pour ce qu’on me confie ; pour ce que j’apprends par moi-même, ma curiosité, je l’avoue, est sans bornes. J’ai donc cherché, fouillé, questionné, partout où j’ai pu. Mon indiscrétion m’a servi, puisqu’elle m’a donné désir de vous revoir ; puisqu’au lieu du savant routinier que je voyais en vous naguère, je sais que je dois voir à présent… c’est à vous de m’expliquer quoi.

Je sentis que je rougissais.

— Qu’avez-vous donc appris sur moi, Ménalque ?

— Vous voulez le savoir ? Mais n’ayez donc pas peur ! Vous connaissez assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux parler de vous à personne. Vous avez vu si votre cours était compris !

— Mais, dis-je avec une légère impatience, rien ne me montre encore que je puisse vous parler plus qu’aux autres. Allons ! qu’est-ce que vous avez appris sur moi ?

— D’abord, que vous aviez été malade.

— Mais cela n’a rien de…

— Oh ! c’est déjà très important. Puis on m’a dit que vous sortiez volontiers seul, sans livre (et c’est là que j’ai commencé d’admirer), ou, lorsque vous n’étiez plus seul, accompagné moins volontiers de votre femme que d’enfants. Ne rougissez donc pas, ou je ne vous dis pas la suite.

— Racontez sans me regarder.

— Un des enfants — il avait nom Moktir s’il m’en souvient — beau comme peu, voleur et pipeur comme aucun, me parut en avoir long à dire ; j’attirai, j’achetai sa confiance, ce qui, vous le savez, n’est pas facile, car je crois qu’il mentait encore en disant qu’il ne mentait plus… Ce qu’il m’a raconté de vous, dites-moi donc si c’est véritable.

Ménalque cependant s’était levé et avait sorti d’un tiroir une petite boîte qu’il ouvrit.

— Ces ciseaux étaient-ils à vous ? dit-il en me tendant quelque chose d’informe, de rouillé, d’épointé, de faussé ; je n’eus pas grand’peine pourtant à reconnaître là les petits ciseaux que m’avait escamotés Moktir.

— Oui ; ce sont eux, c’étaient ceux de ma femme.

— Il prétend vous les avoir pris pendant que vous tourniez la tête, un jour que vous étiez seul avec lui dans une chambre ; mais l’intéressant n’est pas là ; il prétend qu’à l’instant qu’il les cachait dans son burnous, il a compris que vous le surveilliez dans une glace et surpris le reflet de votre regard l’épier. Vous aviez vu le vol et vous n’avez rien dit ! Moktir s’est montré fort surpris de ce silence… moi aussi.

— Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites : comment ! il savait donc que je l’avais surpris !

— Là n’est pas l’important ; vous jouiez au plus fin ; à ce jeu, ces enfants nous rouleront toujours. Vous pensiez le tenir et c’était lui qui vous tenait… Là n’est pas l’important. Expliquez-moi votre silence.

— Je voudrais qu’on me l’expliquât.

Nous restâmes pendant quelque temps sans parler. Ménalque, qui marchait de long en large dans la pièce, alluma distraitement une cigarette, puis tout aussitôt la jeta.

— Il y a là, reprit-il, un « sens », comme disent les autres, un « sens » qui semble vous manquer, cher Michel.

— Le « sens moral », peut-être, dis-je en m’efforçant de sourire.

— Oh ! simplement celui de la propriété.

— Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même.

— Je l’ai si peu qu’ici, voyez, rien n’est à moi ; pas même ou surtout pas le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos ; la possession y encourage et dans la sécurité l’on s’endort ; j’aime assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein de mes richesses mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi j’exaspère, ou du moins j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que j’aime le danger, mais j’aime la vie hasardeuse et veux qu’elle exige de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et toute ma santé.

— Alors que me reprochez-vous ? interrompis-je.

— Oh ! que vous me comprenez mal, cher Michel ; pour un coup que je fais la sottise d’essayer de professer ma foi !… Si je me soucie peu, Michel, de l’approbation ou de la désapprobation des hommes, ce n’est pas pour venir approuver ou désapprouver à mon tour ; ces mots n’ont pour moi pas grand sens. J’ai parlé beaucoup trop de moi tout à l’heure ; de me croire compris m’entraînait… Je voulais simplement vous dire que pour quelqu’un qui n’a pas le sens de la propriété, vous semblez posséder beaucoup ; c’est grave.

— Que possédé-je tant ?

— Rien, si vous le prenez sur ce ton… Mais n’ouvrez-vous pas votre cours ? N’êtes-vous pas propriétaire en Normandie ? Ne venez-vous pas de vous installer, et luxueusement, à Passy ? Vous êtes marié. N’attendez-vous pas un enfant ?

— Eh bien ! dis-je impatienté, cela prouve simplement que j’ai su me faire une vie plus « dangereuse » (comme vous dites) que la vôtre.

— Oui, simplement, redit ironiquement Ménalque ; puis, se retournant brusquement, et me tendant la main :

— Allons, adieu ; voilà qui suffit pour ce soir et nous ne dirions rien de mieux. Mais, à bientôt.

Je restai quelque temps sans le revoir.

De nouveaux soins, de nouveaux soucis m’occupèrent ; un savant italien me signala des documents nouveaux qu’il mit au jour et que j’étudiai longuement pour mon cours. Sentir ma première leçon mal comprise avait éperonné mon désir d’éclairer différemment et plus puissamment les suivantes ; je fus par là porté à poser en doctrine ce que je n’avais fait d’abord que hasarder à titre d’ingénieuse hypothèse. Combien d’affirmateurs doivent leur force à cette chance de n’avoir pas été compris à demi-mot ! Pour moi, je ne peux discerner, je l’avoue, la part d’entêtement qui peut-être vint se mêler au besoin d’affirmation naturelle. Ce que j’avais de neuf à dire me parut d’autant plus urgent que j’avais plus de mal à le dire, et surtout à le faire entendre.

Mais combien les phrases, hélas ! devenaient pâles près des actes ! La vie, le moindre geste de Ménalque n’était-il pas plus éloquent mille fois que mon cours ? Ah ! que je compris bien, dès lors, que l’enseignement presque tout moral des grands philosophes antiques ait été d’exemple autant et plus encore que de paroles !

Ce fut chez moi que je revis Ménalque, près de trois semaines après notre première rencontre. Ce fut presque à la fin d’une réunion trop nombreuse. Pour éviter un dérangement quotidien, Marceline et moi préférions laisser nos portes grandes ouvertes le jeudi soir ; nous les fermions ainsi plus aisément les autres jours. Chaque jeudi, ceux qui se disaient nos amis venaient donc ; la belle dimension de nos salons nous permettait de les recevoir en grand nombre et la réunion se prolongeait fort avant dans la nuit. Je pense que les attirait surtout l’exquise grâce de Marceline et le plaisir de converser entre eux, car, pour moi, dès la seconde de ces soirées, je ne trouvai plus rien à écouter, rien à dire, et dissimulai mal mon ennui. J’errais du fumoir au salon, de l’antichambre à la bibliothèque, accroché parfois par une phrase, observant peu et regardant comme au hasard.

Antoine, Étienne et Godefroy discutaient le dernier vote de la Chambre, vautrés sur les délicats fauteuils de ma femme. Hubert et Louis maniaient sans précaution et froissaient d’admirables eaux-fortes de la collection de mon père. Dans le fumoir, Mathias, pour écouter mieux Léonard, avait posé son cigare ardent sur une table en bois de rose. Un verre de curaçao s’était répandu sur le tapis. Les pieds boueux d’Albert, impudemment couché sur un divan, salissaient une étoffe. Et la poussière qu’on respirait était faite de l’horrible usure des choses… Il me prit une furieuse envie de pousser tous mes invités par les épaules. Meubles, étoffes, estampes, à la première tache perdaient pour moi toute valeur ; choses tachées, choses atteintes de maladie et comme désignées par la mort. J’aurais voulu tout protéger, mettre tout sous clef pour moi seul. Que Ménalque est heureux, pensai-je, qui n’a rien ! Moi, c’est parce que je veux conserver que je souffre. Que m’importe au fond tout cela ?

Dans un petit salon moins éclairé, séparé par une glace sans tain, Marceline ne recevait que quelques intimes ; elle était à demi étendue sur des coussins ; elle était affreusement pâle, et me parut si fatiguée que j’en fus effrayé soudain et me promis que cette réception serait la dernière. Il était déjà tard. J’allais regarder l’heure à ma montre quand je sentis dans la poche de mon gilet les petits ciseaux de Moktir.

— Et pourquoi les avait-il volés, celui-là, si c’était aussitôt pour les abîmer, les détruire ?

A ce moment, quelqu’un frappa sur mon épaule ; je me retournai brusquement : c’était Ménalque.

Il était, presque le seul, en habit. Il venait d’arriver. Il me pria de le présenter à ma femme ; je ne l’eusse certes pas fait de moi-même. Ménalque était élégant, presque beau ; d’énormes moustaches, tombantes, déjà grises, coupaient son visage de pirate ; la flamme froide de son regard indiquait plus de courage et de décision que de bonté. Il ne fut pas plus tôt devant Marceline que je compris qu’il ne lui plaisait pas. Après qu’il eut avec elle échangé quelques banales phrases de politesse, je l’entraînai dans le fumoir.

J’avais appris le matin même la nouvelle mission dont le ministère des colonies le chargeait ; divers journaux, rappelant à ce sujet son aventureuse carrière, semblaient oublier leurs basses insultes de la veille et ne trouvaient pas de termes assez vifs pour le louer. Ils exagéraient à l’envi les services rendus au pays, à l’humanité tout entière par les profitables découvertes de ses dernières explorations, tout comme s’il n’entreprenait rien que dans un but humanitaire : et l’on vantait de lui des traits d’abnégation, de dévouement, de hardiesse, tout comme s’il devait chercher une récompense en ces éloges.

Je commençais de le féliciter ; il m’interrompit dès les premiers mots :

— Eh quoi ! vous aussi, cher Michel ; vous ne m’aviez pourtant pas d’abord insulté, dit-il. Laissez donc aux journaux ces bêtises. Ils semblent s’étonner aujourd’hui qu’un homme de mœurs décriées puisse pourtant avoir encore quelques vertus. Je ne sais faire en moi les distinctions et les réserves qu’ils prétendent établir, et n’existe qu’en totalité. Je ne prétends à rien qu’au naturel, et pour chaque action, le plaisir que j’y prends m’est signe que je devais la faire.

— Cela peut mener loin, lui dis-je.

— J’y compte bien, reprit Ménalque. Ah ! si tous ceux qui nous entourent pouvaient se persuader de cela. Mais la plupart d’entre eux pensent n’obtenir d’eux-mêmes rien de bon que par la contrainte ; ils ne se plaisent que contrefaits. C’est à soi-même que chacun prétend le moins ressembler. Chacun se propose un patron, puis l’imite ; même il ne choisit pas le patron qu’il imite ; il accepte un patron tout choisi. Il y a pourtant, je le crois, d’autres choses à lire, dans l’homme. On n’ose pas. On n’ose pas tourner la page. Lois de l’imitation ; je les appelle : lois de la peur. On a peur de se trouver seul ; et l’on ne se trouve pas du tout. Cette agoraphobie morale m’est odieuse ; c’est la pire des lâchetés. Pourtant c’est toujours seul qu’on invente. Mais qui cherche ici d’inventer ? Ce que l’on sent en soi de différent, c’est précisément ce que l’on possède de rare, ce qui fait à chacun sa valeur ; et c’est là ce que l’on tâche de supprimer. On imite. Et l’on prétend aimer la vie.

Je laissais Ménalque parler ; ce qu’il disait, c’était précisément ce que, le mois d’avant, je disais à Marceline ; et j’aurais donc dû l’approuver. Pourquoi, par quelle lâcheté l’interrompis-je, et lui dis-je, imitant Marceline, la phrase mot pour mot par laquelle elle m’avait alors interrompu :

— Vous ne pouvez pourtant, cher Ménalque, demander à chacun de différer de tous les autres.

Ménalque se tut brusquement, me regarda d’une façon bizarre, puis, comme Eusèbe précisément s’approchait pour prendre congé de moi, il me tourna le dos sans façon et alla s’entretenir avec Hector.

Aussitôt dite, ma phrase m’avait paru stupide ; et je me désolai surtout qu’elle pût faire croire à Ménalque que je me sentais attaqué par ses paroles. Il était tard ; mes invités partaient. Quand le salon fut presque vide, Ménalque revint à moi :

— Je ne puis vous quitter ainsi, me dit-il. Sans doute j’ai mal compris vos paroles. Laissez-moi du moins l’espérer.

— Non, répondis-je. Vous ne les avez pas mal comprises ; mais elles n’avaient aucun sens ; et je ne les eus pas plus tôt dites que je souffris de leur sottise, et surtout de sentir qu’elles allaient me ranger à vos yeux précisément parmi ceux dont vous faisiez le procès tout à l’heure, et qui, je vous l’affirme, me sont odieux comme à vous. Je hais tous les gens à principes.

— Ils sont, reprit Ménalque en riant, ce qu’il y a de plus détestable en ce monde. On ne saurait attendre d’eux aucune espèce de sincérité ; car ils ne font jamais que ce que leurs principes ont décrété qu’ils devaient faire, ou, sinon, regardent ce qu’ils font comme mal fait. Au seul soupçon que vous pouviez être un des leurs, j’ai senti la parole se glacer sur mes lèvres. Le chagrin qui m’a pris aussitôt m’a révélé combien mon affection pour vous est vive ; j’ai souhaité m’être mépris, non dans mon affection, mais dans le jugement que je portais.

— En effet, votre jugement était faux.

— Ah ! n’est-ce pas ? dit-il en me prenant la main brusquement. Écoutez ; je dois partir bientôt, mais je voudrais vous voir encore. Mon voyage sera, cette fois, plus long et hasardeux que tous les autres ; je ne sais quand je reviendrai. Je dois partir dans quinze jours ; ici, chacun ignore que mon départ est si proche ; je vous l’annonce secrètement. Je pars dès l’aube. La nuit qui précède un départ est pour moi chaque fois une nuit d’angoisses affreuses. Prouvez-moi que vous n’êtes pas homme à principes ; puis-je compter que vous voudrez bien passer cette dernière nuit près de moi ?

— Mais nous nous reverrons avant, lui dis-je, un peu surpris.

— Non. Durant ces quinze jours, je n’y serai plus pour personne, et ne serai même pas à Paris. Demain je pars pour Budapest ; dans six jours je dois être à Rome. Ici et là sont des amis que je veux embrasser avant de quitter l’Europe. Un autre m’attend à Madrid.

— C’est entendu, je passerai cette nuit de veille avec vous.

— Et nous boirons du vin de Chiraz, dit Ménalque.

Quelques jours après cette soirée, Marceline commença d’aller moins bien. J’ai déjà dit qu’elle était souvent fatiguée ; mais elle évitait de se plaindre, et comme j’attribuais à son état cette fatigue, je la croyais très naturelle et j’évitais de m’inquiéter. Un vieux médecin assez sot, ou insuffisamment renseigné, nous avait tout d’abord rassurés à l’excès. Cependant des troubles nouveaux, accompagnés de fièvre, me décidèrent à appeler le Docteur Tr. qui passait alors pour le plus avisé spécialiste. Il s’étonna que je ne l’eusse pas appelé plus tôt, et prescrivit un régime strict que, depuis quelque temps déjà, elle eût dû suivre. Par un très imprudent courage, Marceline s’était jusqu’à ce jour surmenée ; jusqu’à la délivrance, qu’on attendait vers la fin de janvier, elle devait garder la chaise longue. Sans doute un peu inquiète et plus dolente qu’elle ne voulait l’avouer, Marceline se plia très doucement aux prescriptions les plus gênantes ; une sorte de résignation religieuse rompit la volonté qui la soutenait jusqu’alors, de sorte que son état empira brusquement durant les quelques jours qui suivirent.

Je l’entourai de plus de soins encore et la rassurai de mon mieux, me servant des paroles mêmes de Tr. qui ne voyait en son état rien de bien grave ; mais la violence de ses craintes finit par m’alarmer à mon tour. Ah ! combien dangereusement déjà notre bonheur se reposait sur l’espérance ! et de quel futur incertain ! Moi qui d’abord ne trouvais de goût qu’au passé, la subite saveur de l’instant m’a pu griser un jour, pensai-je, mais le futur désenchante l’heure présente, plus encore que le présent ne désenchanta le passé ; et depuis notre nuit de Sorrente, déjà tout mon amour, toute ma vie se projettent sur l’avenir.

Cependant le soir vint que j’avais promis à Ménalque ; et malgré mon ennui d’abandonner toute une nuit d’hiver Marceline, je lui fis accepter de mon mieux la solennité du rendez-vous, la gravité de ma promesse. Marceline allait un peu mieux ce soir-là, et pourtant j’étais inquiet ; une garde me remplaça près d’elle. Mais, sitôt dans la rue, mon inquiétude prit une force nouvelle ; je la repoussai, luttai contre elle, m’irritant contre moi de ne pas mieux m’en libérer. Je parvins ainsi peu à peu à un état de surtension, d’exaltation singulière, très différente et très proche à la fois de l’inquiétude douloureuse qui l’avait fait naître, mais plus proche encore du bonheur. Il était tard ; je marchais à grands pas ; la neige commença de tomber abondante ; j’étais heureux de respirer enfin un air plus vif, de lutter contre le froid, heureux contre le vent, la nuit, la neige ; je savourais mon énergie.

Ménalque, qui m’entendit venir, parut sur le palier de l’escalier. Il m’attendait sans patience. Il était pâle et paraissait un peu crispé. Il me débarrassa de mon manteau, et me força de changer mes bottes mouillées contre de molles pantoufles persanes. Sur un guéridon, près du feu, étaient posées des friandises. Deux lampes éclairaient la pièce, moins que ne le faisait le foyer. Ménalque, dès l’abord, s’informa de la santé de Marceline. Pour simplifier, je répondis qu’elle allait très bien.

— Votre enfant, vous l’attendez bientôt ? reprit-il.

— Dans deux mois.

Ménalque s’inclina vers le feu, comme s’il eût voulu cacher son visage. Il se taisait. Il se tut si longtemps que j’en fus à la fin tout gêné, ne sachant non plus que lui dire. Je me levai, fis quelques pas, puis, m’approchant de lui, posai ma main sur son épaule. Alors, comme s’il continuait sa pensée :

— Il faut choisir, murmura-t-il. L’important, c’est de savoir ce que l’on veut.

— Eh ! ne voulez-vous pas partir ? lui demandai-je, incertain du sens que je devais donner à ses paroles.

— Il paraît.

— Hésiteriez-vous donc ?

— A quoi bon ? Vous qui avez femme et enfant, restez. Des mille formes de la vie, chacun ne peut connaître qu’une. Envier le bonheur d’autrui, c’est folie ; on ne saurait pas s’en servir. Le bonheur ne se veut pas tout fait, mais sur mesure. Je pars demain ; je sais : j’ai tâché de tailler ce bonheur à ma taille. Gardez le bonheur calme du foyer.

— C’est à ma taille aussi que j’avais taillé mon bonheur, m’écriai-je. Mais j’ai grandi. A présent mon bonheur me serre. Parfois, j’en suis presque étranglé !

— Bah ! vous vous y ferez ! dit Ménalque ; puis il se campa devant moi, plongea son regard dans le mien, et comme je ne trouvais rien à dire, il sourit un peu tristement : — On croit que l’on possède, et l’on est possédé, reprit-il. — Versez-vous du Chiraz, cher Michel ; vous n’en goûterez pas souvent ; et mangez de ces pâtes roses que les Persans prennent avec. Pour ce soir je veux boire avec vous, oublier que je pars demain, et causer comme si cette nuit était longue. Savez-vous ce qui fait de la poésie aujourd’hui et de la philosophie surtout, lettres mortes ? C’est qu’elles se sont séparées de la vie. La Grèce, elle, idéalisait à même la vie ; de sorte que la vie de l’artiste était elle-même déjà une réalisation poétique ; la vie du philosophe, une mise en action de sa philosophie ; de sorte aussi que, mêlées à la vie, au lieu de s’ignorer, la philosophie alimentant la poésie, la poésie exprimant la philosophie, cela était d’une persuasion admirable. Aujourd’hui la beauté n’agit plus ; l’action ne s’inquiète plus d’être belle ; et la sagesse opère à part.

— Pourquoi, dis-je, vous qui vivez votre sagesse, n’écrivez-vous pas vos mémoires ? — ou simplement, repris-je en le voyant sourire, les souvenirs de vos voyages ?

— Parce que je ne veux pas me souvenir, répondit-il. Je croirais, ce faisant, empêcher d’arriver l’avenir et faire empiéter le passé. C’est du parfait oubli d’hier que je crée la nouvelleté de chaque heure. Jamais, d’avoir été heureux, ne me suffit. Je ne crois pas aux choses mortes, et confonds n’être plus, avec n’avoir jamais été.

Je m’irritais enfin de ces paroles, qui précédaient trop ma pensée ; j’eusse voulu tirer arrière, l’arrêter ; mais je cherchais en vain à contredire, et d’ailleurs m’irritais contre moi-même plus encore que contre Ménalque. Je restai donc silencieux. Lui, tantôt allant et venant à la façon d’un fauve en cage, tantôt se penchant vers le feu, tantôt se taisait longuement, puis tantôt, brusquement, disait :

— Si encore nos médiocres cerveaux savaient bien embaumer les souvenirs ! Mais ceux-ci se conservent mal. Les plus délicats se dépouillent ; les plus voluptueux pourrissent ; les plus délicieux sont les plus dangereux dans la suite. Ce dont on se repent était délicieux d’abord.

De nouveau, long silence ; et puis il reprenait :

— Regrets, remords, repentirs, ce sont joies de naguère, vues de dos. Je n’aime pas regarder en arrière, et j’abandonne au loin mon passé, comme l’oiseau, pour s’envoler, quitte son ombre. Ah ! Michel, toute joie nous attend toujours, mais veut toujours trouver la couche vide, être la seule, et qu’on arrive à elle comme un veuf. Ah ! Michel, toute joie est pareille à cette manne du désert qui se corrompt d’un jour à l’autre ; elle est pareille à l’eau de la source Amélès qui, raconte Platon, ne se pouvait garder dans aucun vase. Que chaque instant emporte tout ce qu’il avait apporté.

Ménalque parla longtemps encore ; je ne puis rapporter ici toutes ses phrases ; beaucoup pourtant se gravèrent en moi, d’autant plus fortement que j’eusse désiré les oublier plus vite ; non qu’elles m’apprissent rien de bien neuf, mais elles mettaient à nu brusquement ma pensée ; une pensée que je couvrais de tant de voiles, que j’avais presque pu l’espérer étouffée. Ainsi s’écoula la veillée.

Quand, au matin, après avoir conduit Ménalque au train qui l’emporta, je m’acheminai seul pour rentrer près de Marceline, je me sentis plein d’une tristesse abominable, de haine contre la joie cynique de Ménalque ; je voulais qu’elle fût factice ; je m’efforçais de la nier. Je m’irritais de n’avoir rien su lui répondre : je m’irritais d’avoir dit quelques mots qui l’eussent fait douter de mon bonheur, de mon amour. Et je me cramponnais à mon douteux bonheur, à mon « calme bonheur », comme disait Ménalque ; je ne pouvais, hélas ! en écarter l’inquiétude, mais prétendais que cette inquiétude servît d’aliment à l’amour. Je me penchais vers l’avenir où déjà je voyais mon petit enfant me sourire ; pour lui se reformait et se fortifiait ma morale. Décidément je marchais d’un pas ferme.

Hélas ! quand je rentrai, ce matin-là, un désordre inaccoutumé me frappa dès la première pièce. La garde vint à ma rencontre et m’apprit, à mots tempérés, que d’affreuses angoisses avaient saisi ma femme dans la nuit, puis des douleurs, bien qu’elle ne se crût pas encore au terme de sa grossesse ; que se sentant très mal, elle avait envoyé chercher le docteur, que celui-ci, bien qu’arrivé en hâte dans la nuit, n’avait pas encore quitté la malade ; puis, voyant ma pâleur je pense, elle voulut me rassurer, me disant que tout allait déjà bien mieux, que… Je m’élançai vers la chambre de Marceline.

La chambre était peu éclairée ; et d’abord je ne distinguai que le docteur qui, de la main, m’imposa silence ; puis, dans l’ombre une figure que je ne connaissais pas. Anxieusement, sans bruit, je m’approchai du lit. Marceline avait les yeux fermés ; elle était si terriblement pâle que d’abord je la crus morte ; mais, sans ouvrir les yeux, elle tourna vers moi la tête. Dans un coin sombre de la pièce, la figure inconnue rangeait, cachait divers objets ; je vis des instruments luisants, de l’ouate ; je vis, crus voir, un linge taché de sang… Je sentis que je chancelais. Je tombai presque vers le docteur ; il me soutint. Je comprenais ; j’avais peur de comprendre.

— Le petit ? demandai-je anxieusement.

Il eut un triste haussement d’épaules. — Sans plus savoir ce que je faisais, je me jetai contre le lit, en sanglotant. Ah ! subit avenir ! Le terrain cédait brusquement sous mon pas ; devant moi n’était plus qu’un trou vide où je trébuchais tout entier.

Ici tout se confond en un ténébreux souvenir. Pourtant Marceline sembla d’abord assez vite se remettre. Les vacances du début de l’année me laissant un peu de répit, je pus passer près d’elle presque toutes les heures du jour. Près d’elle je lisais, j’écrivais, ou lui faisais doucement la lecture. Je ne sortais jamais sans lui rapporter quelques fleurs. Je me souvenais des tendres soins dont elle m’avait entouré alors que moi j’étais malade, et l’entourais de tant d’amour que parfois elle en souriait, comme heureuse. Pas un mot ne fut échangé au sujet du triste accident qui meurtrissait nos espérances.

Puis la phlébite se déclara : et quand elle commença de décliner, une embolie, soudain, mit Marceline entre la vie et la mort. C’était la nuit ; je me revois penché sur elle, sentant, avec le sien, mon cœur s’arrêter ou revivre. Que de nuits la veillai-je ainsi ! le regard obstinément fixé sur elle, espérant, à force d’amour, insinuer un peu de ma vie en la sienne. Et si je ne songeais plus beaucoup au bonheur, ma seule triste joie était de voir parfois sourire Marceline.

Mon cours avait repris. Où trouvai-je la force de préparer mes leçons, de les dire ? Mon souvenir se perd et je ne sais comment se succédèrent les semaines. Pourtant un petit fait que je veux vous redire :

C’est un matin, peu de temps après l’embolie ; je suis auprès de Marceline ; elle semble aller un peu mieux, mais la plus grande immobilité lui est encore prescrite ; elle ne doit même pas remuer les bras. Je me penche pour la faire boire, et lorsqu’elle a bu et que je suis encore penché près d’elle, d’une voix que son trouble rend plus faible encore, elle me prie d’ouvrir un coffret que son regard me désigne ; il est là, sur la table ; je l’ouvre ; il est plein de rubans, de chiffons, de petits bijoux sans valeur. Que veut-elle ? J’apporte près du lit la boîte ; je sors un à un chaque objet. Est-ce ceci ? cela ?… Non ; pas encore ; et je la sens qui s’inquiète un peu. — Ah ! Marceline ! c’est ce petit chapelet que tu veux ! Elle s’efforce de sourire.

— Tu crains donc que je ne te soigne pas assez ?

— Oh ! mon ami ! murmure-t-elle. — Et je me souviens de notre conversation de Biskra, de son craintif reproche en m’entendant repousser ce qu’elle appelle « l’aide de Dieu ». Je reprends un peu rudement :

— J’ai bien guéri tout seul.

— J’ai tant prié pour toi, répond-elle. Elle dit cela tendrement, tristement ; je sens dans son regard une anxiété suppliante. Je prends le chapelet et le glisse dans sa main affaiblie qui repose sur le drap, contre elle. Un regard chargé de larmes et d’amour me récompense, mais auquel je ne puis répondre ; un instant encore je m’attarde, ne sais que faire, suis gêné ; enfin, n’y tenant plus :

— Adieu, lui dis-je ; et je quitte la chambre, hostile, et comme si l’on m’en avait chassé.

Cependant l’embolie avait amené des désordres assez graves ; l’affreux caillot de sang, que le cœur avait rejeté, fatiguait et congestionnait les poumons, obstruait la respiration, la faisait difficile et sifflante. La maladie était entrée en Marceline, l’habitait désormais, la marquait, la tachait. C’était une chose abîmée.

III

La saison devenait clémente. Dès que mon cours fut terminé, je transportai Marceline à la Morinière, le Docteur affirmant que tout danger pressant était passé et que, pour achever de la remettre, il ne fallait rien tant qu’un air meilleur. J’avais moi-même grand besoin de repos. Ces veilles que j’avais tenu à supporter presque toutes moi-même, cette angoisse prolongée, et surtout cette sorte de sympathie physique qui, lors de l’embolie de Marceline, m’avait fait ressentir en moi les affreux sursauts de son cœur, tout cela m’avait fatigué comme si j’avais moi-même été malade.

J’eusse préféré emmener Marceline dans la montagne ; mais elle me montra le désir le plus vif de retourner en Normandie, prétendit que nul climat ne lui serait meilleur, et me rappela que j’avais à revoir ces deux fermes, dont je m’étais un peu témérairement chargé. Elle me persuada que je m’en étais fait responsable, et que je me devais d’y réussir. Nous ne fûmes pas plus tôt arrivés qu’elle me poussa donc de courir sur les terres… Je ne sais si, dans son amicale insistance, beaucoup d’abnégation n’entrait pas ; la crainte que, sinon, me croyant retenu près d’elle par les soins qu’il fallait encore lui donner, je ne sentisse pas assez grande ma liberté… Marceline pourtant allait mieux ; du sang recolorait ses joues ; et rien ne me reposait plus que de sentir moins triste son sourire ; je pouvais la laisser sans crainte.

Je retournai donc sur les fermes. On y faisait les premiers foins. L’air chargé de pollens, de senteurs, m’étourdit tout d’abord comme une boisson capiteuse. Il me sembla que, depuis l’an passé, je n’avais plus respiré, ou respiré que des poussières, tant pénétrait mielleusement en moi l’atmosphère. Du talus où je m’étais assis, comme grisé, je dominais la Morinière ; je voyais ses toits bleus, les eaux dormantes de ses douves ; autour, des champs fauchés, d’autres pleins d’herbes ; plus loin, la courbe du ruisseau ; plus loin, les bois où l’automne dernier je me promenais à cheval avec Charles. Des chants que j’entendais depuis quelques instants se rapprochèrent ; c’étaient des faneurs qui rentraient, la fourche ou le râteau sur l’épaule. Ces travailleurs, que je reconnus presque tous, me firent fâcheusement souvenir que je n’étais point là en voyageur charmé, mais en maître. Je m’approchai, leur souris, leur parlai, m’enquis de chacun longuement. Déjà Bocage le matin m’avait pu renseigner sur l’état des cultures ; par une correspondance régulière, il n’avait d’ailleurs pas cessé de me tenir au courant des moindres incidents des fermes. L’exploitation n’allait pas mal ; beaucoup mieux que Bocage ne me le laissait d’abord espérer. Pourtant on m’attendait pour quelques décisions importantes, et, durant quelques jours, je dirigeai tout de mon mieux, sans plaisir, mais raccrochant à ce semblant de travail ma vie défaite.

Dès que Marceline fut assez bien pour recevoir, quelques amis vinrent habiter avec nous. Leur société affectueuse et point bruyante sut plaire à Marceline, mais fit que je quittai d’autant plus volontiers la maison. Je préférais la société des gens de la ferme ; il me semblait qu’avec eux je trouverais mieux à apprendre ; non point que je les interrogeasse beaucoup ; non, et je sais à peine exprimer cette sorte de joie que je ressentais auprès d’eux : il me semblait sentir à travers eux ; et tandis que la conversation de nos amis, avant qu’ils commençassent de parler, m’était déjà toute connue, la seule vue de ces gueux me causait un émerveillement continuel.

Si d’abord l’on eût dit qu’ils mettaient à me répondre toute la condescendance que j’évitais de mettre à les interroger, bientôt ils supportèrent mieux ma présence. J’entrais toujours plus en contact avec eux. Non content de les suivre au travail, je voulais les voir à leurs jeux ; leurs obtuses pensées ne m’intéressaient guère, mais j’assistais à leurs repas, j’écoutais leurs plaisanteries, surveillais amoureusement leurs plaisirs. C’était, dans une sorte de sympathie, pareille à celle qui faisait sursauter mon cœur aux sursauts de celui de Marceline, c’était un immédiat écho de chaque sensation étrangère, non point vague, mais précis, aigu. Je sentais en mes bras la courbature du faucheur ; j’étais las de sa lassitude ; la gorgée de cidre qu’il buvait me désaltérait ; je la sentais glisser dans sa gorge ; un jour, en aiguisant sa faux, l’un s’entailla profondément le pouce : je ressentis sa douleur, jusqu’à l’os.

Il me semblait, ainsi, que ma vue ne fût plus seule à m’enseigner le paysage, mais que je le sentisse encore par une sorte d’attouchement qu’illimitait cette bizarre sympathie.

La présence de Bocage me gênait, il me fallait, quand il venait, jouer au maître, et je n’y trouvais plus aucun goût. Je commandais encore, il le fallait, et dirigeais à ma façon les travailleurs ; mais je ne montais plus à cheval par crainte de les dominer trop. Mais, malgré les précautions que je prenais pour qu’ils ne souffrissent plus de ma présence et ne se contraignissent plus devant moi, je restais devant eux, comme auparavant, plein de curiosité mauvaise. L’existence de chacun d’eux me demeurait mystérieuse. Il me semblait toujours qu’une partie de leur vie se cachât. Que faisaient-ils, quand je n’étais plus là ? Je ne consentais pas qu’ils ne s’amusassent pas plus. Et je prêtais à chacun d’eux un secret que je m’entêtais à désirer connaître. Je rôdais, je suivais, j’épiais. Je m’attachais de préférence aux plus frustes natures, comme si, de leur obscurité, j’attendais, pour m’éclairer, quelque lumière.

Un surtout m’attirait : il était assez beau, grand, point stupide, mais uniquement mené par l’instinct ; il ne faisait jamais rien que de subit, et cédait à toute impulsion de passage. Il n’était pas de ce pays ; on l’avait embauché par hasard. Excellent travailleur deux jours, il se soûlait à mort le troisième. Une nuit, j’allai furtivement le voir dans la grange ; il était vautré dans le foin ; il dormait d’un épais sommeil ivre. Que de temps je le regardai !… Un beau jour, il partit comme il était venu. J’eusse voulu savoir sur quelles routes. J’appris le soir même que Bocage l’avait renvoyé. Je fus furieux contre Bocage, le fis venir.

— Il paraît que vous avez renvoyé Pierre, commençai-je. Voulez-vous me dire pourquoi ?

Un peu interloqué par ma colère, que pourtant je tempérais de mon mieux :

— Monsieur ne voulait pourtant pas garder chez lui un sale ivrogne, qui débauchait les meilleurs ouvriers.

— Je sais mieux que vous ceux que je désire garder.

— Un galvaudeur ! On ne sait même pas d’où qu’il vient. Dans le pays, ça ne faisait pas bon effet. Quand, une nuit, il aurait mis le feu à la grange, Monsieur aurait peut-être été content.

— Mais enfin cela me regarde, et la ferme est à moi, peut-être ; j’entends la diriger comme il me plaît. A l’avenir, vous voudrez bien me faire part de vos motifs, avant d’exécuter personne.

Bocage, je l’ai dit, m’avait connu tout enfant ; quelque blessant que fût le ton de mes paroles, il m’aimait trop pour beaucoup s’en fâcher. Et même il ne me prit pas suffisamment au sérieux. Le paysan normand demeure trop souvent sans créance pour ce dont il ne pénètre pas le mobile, c’est-à-dire pour ce que ne conduit pas l’intérêt. Bocage considérait simplement comme une lubie cette querelle.

Pourtant je ne voulus pas rompre l’entretien sur un blâme, et, sentant que j’avais été trop vif, je cherchais ce que je pourrais ajouter.

— Votre fils Charles ne doit-il pas bientôt revenir ? me décidai-je à demander après un instant de silence.

— Je pensais que Monsieur l’avait oublié, à voir comme il s’inquiétait peu après lui, dit Bocage encore blessé.

— Moi, l’oublier, Bocage ! et comment le pourrais-je, après tout ce que nous avons fait ensemble l’an passé ? Je compte même beaucoup sur lui pour les fermes.

— Monsieur est bien bon. Charles doit revenir dans huit jours.

— Allons, j’en suis heureux, Bocage ; et je le congédiai.

Bocage avait presque raison : je n’avais certes pas oublié Charles, mais je ne me souciais plus de lui que fort peu. Comment expliquer qu’après une camaraderie si fougueuse, je ne sentisse plus à son égard qu’une chagrine incuriosité ? C’est que mes occupations et mes goûts n’étaient plus ceux de l’an passé. Mes deux fermes, il me fallait me l’avouer, ne m’intéressaient plus autant que les gens que j’y employais ; et pour les fréquenter, la présence de Charles allait être gênante. Il était bien trop raisonnable et se faisait trop respecter. Donc, malgré la vive émotion qu’éveillait en moi son souvenir, je voyais approcher son retour avec crainte.

Il revint. Ah ! que j’avais raison de craindre et que Ménalque faisait bien de renier tout souvenir ! Je vis entrer, à la place de Charles, un absurde Monsieur, coiffé d’un ridicule chapeau melon. Dieu ! qu’il était changé ! Gêné, contraint, je tâchai pourtant de ne pas répondre avec trop de froideur à la joie qu’il montrait de me revoir ; mais même cette joie me déplut ; elle était gauche et ne me parut pas sincère. Je l’avais reçu dans le salon, et, comme il était tard, je ne distinguais pas bien son visage ; mais, quand on apporta la lampe, je vis avec dégoût qu’il avait laissé pousser ses favoris.

L’entretien, ce soir-là, fut plutôt morne ; puis, comme je savais qu’il serait sans cesse sur les fermes, j’évitai, durant près de huit jours, d’y aller, et je me rabattis sur mes études et sur la société de mes hôtes. Puis, sitôt que je recommençai de sortir, je fus requis par une occupation très nouvelle :

Des bûcherons avaient envahi les bois. Chaque année, on en vendait une partie ; partagés en douze coupes égales, les bois fournissaient chaque année, avec quelques arbres de haut jet dont on n’espérait plus de croissance, un taillis de douze ans qu’on mettait en fagots.

Ce travail se faisait l’hiver, puis, avant le printemps, selon les clauses de la vente, les bûcherons devaient avoir vidé la coupe. Mais l’incurie du père Heurtevent, le marchand de bois qui dirigeait l’opération, était telle, que, parfois, le printemps entrait dans la coupe encore encombrée ; on voyait alors de nouvelles pousses fragiles s’allonger au travers des ramures mortes, et, lorsque enfin les bûcherons faisaient vidange, ce n’était point sans abîmer bien des bourgeons. Cette année, la négligence du père Heurtevent, l’acheteur, passa nos craintes. En l’absence de toute surenchère, j’avais dû lui laisser la coupe à très bas prix ; aussi, sûr d’y trouver toujours son compte, se pressait-il fort peu de débiter un bois qu’il avait payé si peu cher. Et, de semaine en semaine, il différait le travail, prétextant une fois l’absence d’ouvriers, une autre fois le mauvais temps, puis un cheval malade, des prestations, d’autres travaux… que sais-je ? Si bien qu’au milieu de l’été rien n’était encore enlevé.

Ce qui, l’an précédent, m’eût irrité au plus haut point, cette année me laissait assez calme, je ne me dissimulais pas le tort que Heurtevent me faisait ; mais ces bois ainsi dévastés étaient beaux, et je m’y promenais avec plaisir, épiant, surveillant le gibier, surprenant les vipères, et, parfois, m’asseyant longuement sur un des troncs couchés, qui semblait vivre encore et par ses plaies jetait quelques vertes brindilles.

Puis, tout à coup, vers le milieu de la première quinzaine d’août, Heurtevent se décida à envoyer ses hommes. Ils vinrent six à la fois, prétendant achever tout l’ouvrage en dix jours. La partie des bois exploitée touchait presque à la Valterie ; j’acceptai, pour faciliter l’ouvrage des bûcherons, qu’on apportât leur repas de la ferme. Celui qui fut chargé de ce soin était un loustic nommé Bute, que le régiment venait de nous renvoyer tout pourri — j’entends quant à l’esprit, car son corps allait à merveille ; c’était un de ceux de mes gens avec qui je causais le plus volontiers. Je pus donc ainsi le revoir sans aller pour cela sur la ferme. Car c’est précisément alors que je recommençai de sortir. Et durant quelques jours, je ne quittai guère les bois, ne rentrant à la Morinière que pour les heures des repas, et souvent me faisant attendre. Je feignais de surveiller le travail, mais en vérité ne voyais que les travailleurs.

Il se joignait parfois, à cette bande de six hommes, deux des fils Heurtevent ; l’un âgé de vingt ans, l’autre de quinze, élancés, cambrés, les traits durs. Ils semblaient de type étranger, et j’appris plus tard, en effet, que leur mère était Espagnole. Je m’étonnai d’abord qu’elle eût pu venir jusqu’ici, mais Heurtevent, un vagabond fieffé dans sa jeunesse, l’avait, paraît-il, épousée en Espagne. Il était pour cette raison assez mal vu dans le pays. La première fois que j’avais rencontré le plus jeune des fils, c’était, il m’en souvient, sous la pluie ; il était seul, assis sur une charrette au plus haut d’un entassement de fagots ; et là, tout renversé parmi les branches, il chantait, ou plutôt gueulait, une espèce de chant bizarre et tel que je n’en avais jamais ouï dans le pays. Les chevaux qui traînaient la charrette, connaissant le chemin, avançaient sans être conduits. Je ne puis dire l’effet que ce chant produisit sur moi ; car je n’en avais entendu de pareil qu’en Afrique. Le petit, exalté, paraissait ivre ; quand je passai, il ne me regarda même pas. Le lendemain, j’appris que c’était un fils de Heurtevent. C’était pour le revoir, ou du moins pour l’attendre que je m’attardais ainsi dans la coupe. On acheva bientôt de la vider. Les garçons Heurtevent n’y vinrent que trois fois. Ils semblaient fiers, et je ne pus obtenir d’eux une parole.

Bute, par contre, aimait à raconter ; je fis en sorte que bientôt il comprît ce qu’avec moi l’on pouvait dire ; dès lors il ne se gêna guère et déshabilla le pays. Avidement je me penchai sur mon mystère. Tout à la fois il dépassait mon espérance, et ne me satisfaisait pas. Était-ce là ce qui grondait sous l’apparence ? ou peut-être n’était-ce encore qu’une nouvelle hypocrisie ? N’importe ! Et j’interrogeais Bute, comme j’avais fait les informes chroniques des Goths. De ses récits sortait une trouble vapeur, d’abîme qui déjà me montait à la tête et qu’inquiètement je humais. Par lui, j’appris d’abord que Heurtevent couchait avec sa fille. Je craignais, si je manifestais le moindre blâme, d’arrêter toute confidence ; je souris donc ; la curiosité me poussait.

— Et la mère ? Elle ne dit rien ?

— La mère ! voilà douze ans pleins qu’elle est morte… Il la battait.

— Combien sont-ils dans la famille ?

— Cinq enfants. Vous avez vu l’aîné des fils et le plus jeune. Il y en a encore un de seize ans, qui n’est pas fort, et qui veut se faire curé. Et puis la fille aînée a déjà deux enfants du père…

Et j’appris peu à peu bien d’autres choses, qui faisaient de la maison Heurtevent un lieu brûlant, à l’odeur forte, autour duquel, malgré que j’en eusse, mon imagination, comme une mouche à viande, tournoyait : — Un soir, le fils aîné tenta de violer une jeune servante ; et comme elle se débattait, le père intervenant aida son fils, et de ses mains énormes la contint ; cependant que le second fils, à l’étage au-dessus, continuait tendrement ses prières, et que le cadet, témoin du drame, s’amusait. Pour ce qui est du viol, je me figure qu’il n’avait pas été bien difficile, car Bute racontait encore que, peu de temps après, la servante, y ayant pris goût, avait tenté de débaucher le petit prêtre.

— Et l’essai n’a pas réussi ? demandai-je.

— Il tient encore, mais plus bien dru, répondit Bute.

— N’as-tu pas dit qu’il y avait une autre fille ?

— Qui en prend bien tant qu’elle en trouve ; et encore sans demander rien. Quand ça la tient, c’est elle qui paierait plutôt. Par exemple, faudrait pas coucher chez le père ; il cognerait. Il dit comme ça qu’en famille on a le droit de faire ce qui vous plaît, mais que ça ne regarde pas les autres. Pierre, le gars de la ferme que vous avez fait renvoyer, ne s’en est pas vanté, mais, une nuit, il n’en est pas sorti sans un trou dans la tête. Depuis ce temps-là, c’est dans le bois du château qu’on travaille.

Alors, en l’encourageant du regard :

— Tu en as essayé ? demandai-je.

Il baissa les yeux pour la forme et dit en rigolant :

— Quelquefois. Puis, relevant vite les yeux :

— Le petit au père Bocage aussi.

— Quel petit au père Bocage ?

— Alcide, celui qui couche sur la ferme. Monsieur ne le connaît donc pas ?

J’étais absolument stupéfait d’apprendre que Bocage avait un autre fils.

— C’est vrai, continua Bute, que, l’an passé, il était encore chez son oncle. Mais c’est bien étonnant que Monsieur ne l’ait pas déjà rencontré dans les bois ; presque tous les soirs il braconne.

Bute avait dit ces derniers mots plus bas. Il me regarda bien et je compris qu’il était urgent de sourire. Alors Bute, satisfait, continua :

— Monsieur sait parbleu bien qu’on le braconne Bah ! les bois sont si grands que ça n’y fait pas bien du tort.

Je m’en montrai si peu mécontent que, bien vite Bute, enhardi, et, je pense aujourd’hui, heureux de desservir un peu Bocage, me montra, dans tel creux, des collets tendus par Alcide, puis m’enseigna tel endroit de la haie où je pouvais être à peu près sûr de le surprendre. C’était, sur le haut d’un talus, un étroit pertuis dans la haie qui formait lisière, et par lequel Alcide avait accoutumé de se glisser vers six heures. Là, Bute et moi, fort amusés, nous tendîmes un fil de cuivre, très joliment dissimulé. Puis, m’ayant fait jurer que je ne le dénoncerais pas, Bute partit, ne voulant pas se compromettre. Je me couchai contre le revers du talus ; j’attendis.

Et trois soirs j’attendis en vain. Je commençai à croire que Bute m’avait joué. Le quatrième soir enfin, j’entends un très léger pas approcher. Mon cœur bat et j’apprends soudain l’affreuse volupté de celui qui braconne. Le collet est si bien posé qu’Alcide y vient donner tout droit. Je le vois brusquement s’étaler, la cheville prise. Il veut se sauver ; retombe, et se débat comme un gibier. Mais déjà je le tiens. C’est un méchant galopin, à l’œil vert, aux cheveux filasse, à l’expression chafouine. Il me lance des coups de pied ; puis, immobilisé, tâche de mordre, et comme il n’y peut parvenir commence à me jeter au nez les plus extraordinaires injures que j’aie jusqu’alors entendues. A la fin, je n’y puis plus tenir ; j’éclate de rire. Alors lui s’arrête soudain, me regarde, et, d’un ton plus bas :

— Espèce de brutal, vous m’avez estropié.

— Fais voir.

Il fait glisser son bas sur ses galoches et montre sa cheville où l’on distingue à peine une légère trace un peu rose. — Ce n’est rien. — Il sourit un peu, puis, sournoisement :

— J’m’en vas le dire à mon père, que c’est vous qui tendez les collets.

— Parbleu ! c’est un des tiens.

— Ben sûr que c’est pas vous qui l’avez posé, celui-là.

— Pourquoi donc pas ?

— Vous n’sauriez pas si bien. Montrez-moi voir comment que vous faites.

— Apprends-moi.

Ce soir, je ne rentrai que bien tard pour le dîner, et comme on ne savait où j’étais, Marceline était inquiète. Je ne lui racontai pourtant pas que j’avais posé six collets et que, loin de gronder Alcide, je lui avais donné dix sous.

Le lendemain, allant relever ces collets avec lui, j’eus l’amusement de trouver deux lapins pris aux pièges ; naturellement je les lui laissai. La chasse n’était pas encore ouverte. Que devenait donc ce gibier, qu’on ne pouvait montrer sans se commettre ? C’est ce qu’Alcide se refusait à m’avouer. Enfin j’appris, par Bute encore, que Heurtevent était un maître recéleur, et qu’entre Alcide et lui le plus jeune des fils commissionnait. Allais-je donc ainsi pénétrer plus avant dans cette famille farouche ? Avec quelle passion je braconnai !

Je retrouvais Alcide chaque soir ; nous prîmes des lapins en grand nombre, et même une fois un chevreuil : il vivait faiblement encore. Je ne me souviens pas sans horreur de la joie qu’eut Alcide à le tuer. Nous mîmes le chevreuil en lieu sûr, où le fils Heurtevent put venir le chercher dans la nuit.

Dès lors je ne sortis plus si volontiers le jour, où les bois vidés m’offraient moins d’attraits. Je tâchai même de travailler ; triste travail sans but — car j’avais dès la fin de mon cours refusé de continuer ma suppléance — travail ingrat, et dont me distrayait soudain le moindre chant, le moindre bruit dans la campagne ; tout cri me devenait appel. Que de fois ai-je ainsi bondi de ma lecture à ma fenêtre, pour ne voir rien du tout passer ! Que de fois, sortant brusquement… La seule attention dont je fusse capable, c’était celle de tous mes sens.

Mais quand la nuit tombait, — et la nuit, à présent déjà, tombait vite — c’était notre heure, dont je ne soupçonnais pas jusqu’alors la beauté ; et je sortais comme entrent les voleurs. Je m’étais fait des yeux d’oiseau de nuit. J’admirais l’herbe plus mouvante et plus haute, les arbres épaissis. La nuit creusait tout, éloignait, faisait le sol distant et toute surface profonde. Le plus uni sentier paraissait dangereux. On sentait s’éveiller partout ce qui vivait d’une existence ténébreuse.

— Où ton père te croit-il à présent ?

— A garder les bêtes, à l’étable.

Alcide couchait là, je le savais, tout près des pigeons et des poules ; comme on l’y enfermait le soir, il sortait par un trou du toit ; il gardait dans ses vêtements une chaude odeur de poulaille.

Puis brusquement, et sitôt le gibier récolté, il fonçait dans la nuit comme dans une trappe, sans un geste d’adieu, sans même me dire à demain. Je savais qu’avant de rentrer dans la ferme où les chiens, pour lui, se taisaient, il retrouvait le petit Heurtevent et lui remettait sa provende. Mais où ? C’est ce que mon désir ne pouvait arriver à surprendre : menaces, ruses échouèrent ; les Heurtevent ne se laissaient pas approcher. Et je ne sais où triomphait le plus ma folie : poursuivre un médiocre mystère qui reculait toujours devant moi ? peut-être même inventer le mystère, à force de curiosité ? — Mais que faisait Alcide en me quittant ? Couchait-il vraiment à la ferme ? ou seulement le faisait-il croire au fermier ? Ah ! j’avais beau me compromettre, je n’arrivais à rien qu’à diminuer encore son respect, sans augmenter sa confiance ; et cela m’enrageait et me désolait à la fois.

Lui disparu, soudain, je restais affreusement seul ; et je rentrais à travers champs, dans l’herbe lourde de rosée, ivre de nuit, de vie sauvage et d’anarchie, trempé, boueux, couvert de feuilles. De loin, dans la Morinière endormie, semblait me guider, comme un paisible phare, la lampe de ma chambre d’étude où me croyait enfermé Marceline, ou de la chambre de Marceline à qui j’avais persuadé que, sans sortir ainsi la nuit, je n’aurais pas pu m’endormir. C’était vrai : je prenais en horreur mon lit, et j’eusse préféré la grange.

Le gibier abondait cette année. Lapins, lièvres, faisans, se succédèrent. Voyant tout marcher à souhait, Bute, au bout de trois jours, prit le goût de se joindre à nous.

Le sixième soir de braconnage, nous ne retrouvâmes plus que deux collets sur douze ; une rafle avait été faite pendant le jour. Bute me demanda cent sous pour racheter du fil de cuivre, le fil de fer ne valant rien.

Le lendemain, j’eus le plaisir de voir mes dix collets chez Bocage, et je dus approuver son zèle. Le plus fort, c’est que, l’an passé, j’avais inconsidérément promis dix sous pour chaque collet saisi ; j’en dus donner cent à Bocage. Cependant, avec ses cent sous, Bute rachète du fil de cuivre. Quatre jours après, même histoire ; dix nouveaux collets sont saisis. C’est de nouveau cent sous à Bute ; de nouveau cent sous à Bocage. Et comme je le félicite :

— Ce n’est pas moi, dit-il, qu’il faut féliciter. C’est Alcide.

— Bah ! — Trop d’étonnement peut nous perdre ; je me contiens.

— Oui, continue Bocage ; que voulez-vous, Monsieur, je me fais vieux, et suis trop requis par la ferme. Le petit court les bois pour moi ; il les connaît ; il est malin, et il sait mieux que moi où chercher et trouver les pièges.

— Je le crois sans effort, Bocage.

— Alors, sur les dix sous que Monsieur donne, je lui laisse cinq sous par piège.

— Certainement il les mérite. Parbleu ! Vingt collets en cinq jours ! Il a bien travaillé. Les braconniers n’ont qu’à bien se tenir. Ils vont se reposer, je parie.

— Oh ! Monsieur, tant plus qu’on en prend, tant plus qu’on en trouve. Le gibier se vend cher cette année, et pour quelques sous que ça leur coûte…

Je suis si bien joué que pour un peu je croirais Bocage de mèche. Et ce qui me dépite en cette affaire, ce n’est pas le triple commerce d’Alcide, c’est de le voir ainsi me tromper. Et puis que font-ils de l’argent, Bute et lui ? Je ne sais rien ; je ne saurai jamais rien de tels êtres. Ils mentiront toujours, me tromperont pour me tromper. Ce soir ce n’est pas cent sous, c’est dix francs que je donne à Bute : je l’avertis que c’est pour la dernière fois et que si les collets sont repris, c’est tant pis.

Le lendemain, je vois venir Bocage ; il semble très gêné ; je le deviens aussitôt plus que lui. Que s’est-il donc passé ? Et Bocage m’apprend que Bute n’est rentré qu’au petit matin sur la ferme ; Bute est soûl comme un Polonais ; aux premiers mots que lui a dits Bocage, Bute l’a salement insulté, puis s’est jeté sur lui, l’a frappé.

— Enfin, me dit Bocage, je venais savoir si Monsieur m’autorise (il reste un instant sur le mot), m’autorise à le renvoyer.

— Je vais y réfléchir, Bocage. Je suis très désolé qu’il vous ait manqué de respect. Je vois. Laissez-moi seul y réfléchir ; et revenez ici dans deux heures. — Bocage sort.

Garder Bute, c’est manquer péniblement à Bocage ; chasser Bute, c’est le pousser à se venger. Tant pis ; advienne que pourra ; aussi bien suis-je le seul coupable. Et dès que Bocage revient :

— Vous pouvez dire à Bute qu’on ne veut plus le voir ici.

Puis j’attends. Que fait Bocage ? Que dit Bute ? — Et le soir seulement j’ai quelques échos du scandale. Bute a parlé. Je le comprends d’abord par les cris que j’entends chez Bocage ; c’est le petit Alcide qu’on bat. Bocage va venir ; il vient ; j’entends son vieux pas approcher et mon cœur bat plus fort encore qu’il ne battait pour le gibier. L’insupportable instant ! Tous les grands sentiments seront de mise ; je vais être forcé de le prendre au sérieux. Quelles explications inventer ? Comme je vais jouer mal ! Ah ! je voudrais rendre mon rôle… Bocage entre. Je ne comprends strictement rien à ce qu’il dit. C’est absurde : je dois le faire recommencer. A la fin je distingue ceci : Il croit que Bute est seul coupable ; l’incroyable vérité lui échappe ; que j’aie donné dix francs à Bute, et pour quoi faire ? Il est trop Normand pour l’admettre. Les dix francs, Bute les a volés, c’est sûr ; en prétendant que je les ai donnés, il ajoute au vol le mensonge ; histoire d’abriter son vol ; ce n’est pas à Bocage qu’on en fait accroire. Du braconnage il n’en est plus question. Si Bocage battait Alcide, c’est parce que le petit découchait.

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