DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
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Allons ! je suis sauvé ; devant Bocage au moins tout va bien. Quel imbécile que ce Bute ! Certes, ce soir je n’ai pas grand désir de braconner.
Je croyais déjà tout fini, mais, une heure après, voici Charles. Il n’a pas l’air de plaisanter ; de loin déjà il paraît plus rasant encore que son père. Dire que l’an passé…
— Eh bien ! Charles, voilà longtemps qu’on ne t’a vu.
— Si Monsieur tenait à me voir, il n’avait qu’à venir sur la ferme. Ce n’est parbleu ni des bois ni de la nuit que j’ai affaire.
— Ah ! ton père t’a raconté…
— Mon père ne m’a rien raconté parce que mon père ne sait rien. Qu’a-t-il besoin d’apprendre, à son âge, que son maître se fiche de lui ?
— Attention, Charles ! tu vas trop loin…
— Oh ! parbleu, vous êtes le maître ! et vous faites ce qui vous plaît.
— Charles, tu sais parfaitement que je ne me suis moqué de personne, et si je fais ce qui me plaît c’est que cela ne nuit qu’à moi.
Il eut un léger haussement d’épaules.
— Comment voulez-vous qu’on défende vos intérêts, quand vous les attaquez vous-même ? Vous ne pouvez protéger à la fois le garde et le braconnier.
— Pourquoi ?
— Parce qu’alors… ah ! tenez, Monsieur, tout cela, c’est trop malin pour moi, et simplement cela ne me plaît pas de voir mon maître faire bande avec ceux qu’on arrête, et défaire avec eux le travail qu’on a fait pour lui.
Et Charles dit cela d’une voix de plus en plus assurée. Il se tient presque noblement. Je remarque qu’il a fait couper ses favoris. Ce qu’il dit est d’ailleurs assez juste. Et comme je me tais (que lui dirais-je ?), il continue :
— Qu’on ait des devoirs envers ce qu’on possède, Monsieur me l’enseignait l’an dernier, mais semble l’avoir oublié. Il faut prendre ces devoirs au sérieux et renoncer à jouer avec… ou alors c’est qu’on ne méritait pas de posséder.
Un silence.
— C’est tout ce que tu avais à dire ?
— Pour ce soir, oui, Monsieur ; mais un autre soir, si Monsieur m’y pousse, peut-être viendrai-je dire à Monsieur que mon père et moi quittons la Morinière.
Et il sort en me saluant très bas. A peine si je prends le temps de réfléchir :
— Charles ! — Il a parbleu raison… Oh ! Oh ! Mais si c’est là ce qu’on appelle posséder !… Charles. Et je cours après lui ; je le rattrape dans la nuit, et, très vite, comme pour assurer ma décision subite :
— Tu peux annoncer à ton père que je mets la Morinière en vente.
Charles salue gravement et s’éloigne sans dire un mot.
Tout cela est absurde ! absurde !
Marceline ce soir ne peut descendre pour dîner et me fait dire qu’elle est souffrante. Je monte en hâte et plein d’anxiété dans sa chambre. Elle me rassure aussitôt. « Ce n’est qu’un rhume », espère-t-elle. Elle a pris froid.
— Tu ne pouvais donc pas te couvrir ?
— Pourtant, dès le premier frisson, j’ai mis mon châle.
— Ce n’est pas après le frisson qu’il fallait le mettre, c’est avant.
Elle me regarde, essaye de sourire. Ah ! peut-être une journée si mal commencée me dispose-t-elle à l’angoisse ; elle m’aurait dit à haute voix : « Tiens-tu donc tant à ce que je vive ? » je ne l’aurais pas mieux entendue. Décidément tout se défait autour de moi ; de tout ce que ma main saisit, ma main ne sait rien retenir. Je m’élance vers Marceline et couvre de baisers ses tempes pâles. Alors elle ne se retient plus et sanglote sur mon épaule.
— Oh ! Marceline ! Marceline ! partons d’ici. Ailleurs je t’aimerai comme je t’aimais à Sorrente. Tu m’as cru changé, n’est-ce pas ? Mais ailleurs, tu sentiras bien que rien n’a changé notre amour.
Et je ne guéris pas encore sa tristesse, mais déjà, comme elle se raccroche à l’espoir !
La saison n’était pas avancée, mais il faisait humide et froid, et déjà les derniers boutons des rosiers pourrissaient sans pouvoir éclore. Nos invités nous avaient quittés depuis longtemps. Marceline n’était pas si souffrante qu’elle ne pût s’occuper de fermer la maison, et cinq jours après nous partîmes.