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L'Illustration, No. 3736, 10 Octobre 1914

LA DIXIÈME SEMAINE DE GUERRE

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La semaine qui s’achève, la dixième de la guerre, aura été la plus mouvementée par la rapidité des changements dans les théâtres de batailles. En ces quelques jours on a vu la bataille de l’Aisne devenir bataille de l’Oise, puis de la Somme, ensuite de l’Ancre et de la Scarpe. Aux dernières nouvelles, on signalait l’apparition d’une forte cavalerie ennemie sur la Lys, entre Armentières et Tourcoing, ville voisine de cette rivière, à moins de deux lieues de Lille, puisque l’on était aux prises vers Lens et la Bassée.

ENTRE L’OISE ET LA SOMME

Les Allemands ont brusquement transporté les opérations sur une ligne que l’on peut jalonner ainsi du Sud au Nord: environs de Montdidier, Rosières-en-Santerre, Albert, Arras et, maintenant, Lille. Ces renforts n’auraient pas été obtenus à l’aide de forces nouvelles tirées d’Allemagne, mais par des prélèvements parfois énormes sur les armées qui s’étendent de l’Argonne à la Suippe et, au long de cette rivière, jusqu’à l’Aisne, puis jusqu’à la forêt de Laigue, située dans la presqu’île formée par la jonction de l’Aisne et de l’Oise.

Ce mouvement, dont il convient de signaler la rapidité d’exécution, correspond du reste à la manœuvre que nous paraissions nous-mêmes exécuter en nous élevant vers le Nord. La menace était grave, aussi l’état-major allemand a-t-il tenté de percer nos lignes par une de ces attaques en masse qui sont le fond de sa tactique. Il a fait passer ses corps d’armée sur la rive droite de l’Oise en franchissant la rivière sans doute vers Noyon, Chauny et la Fère. Nous occupions alors des positions depuis Lassigny et Roye jusqu’à la Somme; d’autres troupes françaises étaient sur les plateaux au Nord du petit fleuve, entre Albert et Combles.

L’ennemi a dirigé contre nous, depuis les derniers jours de septembre, des attaques acharnées que nous avons repoussées dans une série de combats de jour et de nuit d’une extrême violence; sur certains points, nous avons parfois reculé, mais, en somme, les Allemands n’ont pu réussir leur manœuvre; nulle part ils n’ont percé les lignes que nous leur opposons à l’Est d’Amiens, loin de cette grande ville. A la date du 6, ils n’avaient même pu forcer nos positions de Lassigny, contre lesquelles ils dirigeaient une attaque importante.

AU NORD DE LA SOMME

Pendant que ces luttes ardentes avaient lieu entre la Somme et l’Oise, d’autres, sur lesquelles on ne nous a donné jusqu’ici aucun renseignement précis, se produisaient entre la Somme et son affluent, l’Ancre, et vers la petite ville historique de Bapaume. Albert était détruite à distance par des obus allemands sans que la bataille paraisse s’être étendue jusqu’à elle.

En même temps qu’on nous laissait deviner ces efforts dans la direction d’Amiens, nous apprenions que d’autres rencontres avaient lieu au Sud d’Arras, puis que des détachements français, sortis de cette ville et se portant dans une direction qui nous est encore inconnue, avaient été obligés de se replier vers l’Est et le Nord, c’est-à-dire dans la vallée de la Scarpe et dans la direction de Lens. Ces événements nous étaient signalés vers le 3 octobre; depuis lors on passait sous silence les faits de guerre qui ont pu se produire à ces confins de l’Artois et de la Flandre. Le communiqué du 6 signalait une nouvelle extension des opérations allemandes par l’apparition de masses de cavalerie sur la Lys, depuis Armentières jusqu’aux campagnes de Tourcoing, c’est-à-dire vers les villes jumelles de Menin et d’Halluin, dans le voisinage immédiat de Lille. Le 7 on apprenait que nous étions aux prises vers Lens et la Bassée.

On voit combien a été prompt le changement de front des Allemands; il ne l’a d’ailleurs pas été davantage que le mouvement de nos armées s’élevant rapidement au long d’une ligne que l’on peut tracer par le chemin de fer d’Amiens à Arras et à Lille.

Brusquement la physionomie de la campagne s’est donc modifiée; le silence s’est fait un moment sur les plateaux du Soissonnais, leurs carrières transformées en retranchements et constituant une série de cavernes aménagées en batteries invisibles. Toutefois nous n’abandonnons pas la partie de ce côté. Français et Anglais, passés maîtres dans la recherche de ces terriers qui rappellent la chasse au renard avec le danger en plus, parviennent à découvrir ces gîtes, à les tourner, pour y pénétrer à la baïonnette, si nos obus n’y ont pas d’abord produit leurs terrifiants effets.

Illustration from L'Illustration, No. 3736, 10 Octobre 1914

Le camp retranché d’Anvers.

Illustration from L'Illustration, No. 3736, 10 Octobre 1914

DE REIMS A LA WOËVRE

Au centre, c’est-à-dire dans la Champagne pouilleuse, étendue de Reims à l’Argonne, le calme parut un moment se faire. Les Allemands, ayant envoyé la plus grande partie de leurs troupes entre l’Oise, la Somme et la Scarpe, se bornent à occuper les lignes de retranchements qu’ils ont entaillées dans la craie. Nous ne les en délogeons que peu à peu. Ainsi progressions-nous mercredi vers Berry-au-Bac, c’est-à-dire au pied des hauteurs de Craonne et du Laonnais.

Plus importants sont les événements du côté de l’Argonne, et par Argonne il faut entendre non seulement la forêt de ce nom, mais tout le pays étendu depuis la plaine champenoise jusqu’à la Meuse. L’armée du kronprinz apparut comme bloquée entre le fleuve et la région forestière; un de ses éléments les plus importants, le 16e corps, effectuant un mouvement malaisé à comprendre, a subi un grave échec. Engagé dans la partie de la forêt d’Argonne comprise entre Varennes et la vallée inférieure de la Biesme, vers Vienne-le-Château, partie de la grande sylve que l’on appelle bois de la Gruerie, il a été rejeté sur la route de Varennes à Vienne-le-Château qui parcourt un de ces plis ou échavées dont la forêt est sillonnée. C’est ce que l’on appelait jadis le défilé de la Chalade.

Sur la Meuse, des événements imparfaitement connus se sont produits; des forces allemandes venues de Metz ont voulu tendre la main à l’armée du kronprinz. Grâce à leur nombre, sans doute, à leur tactique de ruée furibonde, sans compter avec les pertes, les ennemis ont pu forcer les Hauts de Meuse dans leur partie la plus étroite et arriver à Saint-Mihiel, pour y tenter le passage de la Meuse. Ces efforts ont échoué, les ponts jetés par l’ennemi furent détruits, aucun élément n’a pu prendre pied sur la rive gauche. Pendant ce temps, des troupes françaises venaient du Sud, c’est-à-dire de la région de Toul et de Nancy, tandis que d’autres accouraient probablement des parages de Verdun, et la colonne allemande allongée entre Apremont-de-Woëvre et Saint-Mihiel se trouvait menacée.

Nos forces montant du Sud à travers la plaine de Woëvre ont refoulé les éléments ennemis qui l’occupaient jusqu’au delà d’une ligne formée par la route de Commercy à Pont-à-Mousson; les avant-gardes atteignaient bientôt le village de Seicheprey, au cœur de la Woëvre; puis nos troupes descendaient dans la vallée du Rupt de Mad. Depuis lors, elles n’ont pas cessé d’avancer, assez lentement toutefois.

Quant à l’extrême aile droite de nos armées, région de Nancy, Lunéville, Saint-Dié et chaîne des Vosges, le plus grand mystère règne sur ce qui s’y passe. Situation inchangée, se bornent à dire les communiqués, mais nous ne savons rien de la situation à laquelle fait allusion ce mot inchangée.

EN BELGIQUE

En Belgique, les opérations militaires se résument presque entièrement dans les attaques contre Anvers. Les Allemands déploient devant cette place un acharnement qui s’explique par le caractère de réduit suprême offert à la principale armée belge par le camp retranché. Ils n’ont peut-être ni les hommes ni le matériel nécessaires pour un siège régulier précédé d’un investissement. Le rayon défendu par les forts détachés les plus éloignés représente en effet un circuit de 100 kilomètres; il faudrait plusieurs armées pour opérer l’investissement. Aussi les Allemands s’efforcent-ils d’enlever un ou deux des forts extérieurs, de façon à atteindre la seconde ligne formée par les forts du général Brialmont.

Anvers, on le sait, est sur l’Escaut; ce fleuve reçoit, au Sud de la ville, le Rupel, formé par la Dyle et la Nèthe. Le fleuve et les rivières affluentes constituent un fossé précieux pour la défense de la région fortifiée. En amont de la jonction du Rupel, le territoire, au Nord de l’Escaut, jusqu’à la frontière des Pays-Bas, est très étroit; en outre, il est encore rétréci par la zone de terrains inondables étendus au Nord de Saint-Nicolas. Cette bande de terrain est la ligne de retraite de l’armée belge vers l’Ouest, dans le cas où elle voudrait évacuer Anvers pour aller tenir campagne dans les deux provinces de Flandre ou en France; aussi les Allemands ont-ils tenté des efforts inouïs pour franchir l’Escaut et faire du côté de l’Ouest le blocus de la place. De là leur acharnement contre Termonde, qui possède les derniers ponts fixes sur le fleuve, et l’incendie de cette pauvre ville, coupable d’avoir empêché tous les mouvements de l’ennemi.

Illustration from L'Illustration, No. 3736, 10 Octobre 1914

Les Hauts de Meuse et la Woëvre.

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La ligne de l’Escaut a pu être préservée jusqu’ici; en ce moment c’est celle de la Nèthe qui est l’objet des attaques; mais, pour aborder la rivière, il faut d’abord s’emparer des forts de sa rive gauche; de là ces attaques furibondes contre les forts de Wawre, de Waelhem et de Koningshoyekt. Jusqu’à présent, il ne semble pas qu’elles aient été couronnées de succès; au contraire, soit les forts, soit les sorties de la garnison, ont causé des pertes terribles aux Allemands. Mais ceux-ci ne sont pas avares du sang de leurs soldats: des milliers d’hommes peuvent tomber, des milliers d’autres sont amenés sous le feu des canons.

A cela se bornent les renseignements sur la Belgique, mais de grands mouvements de troupes ennemies ont dû avoir lieu dans le Sud des Flandres, puisque les Allemands ont franchi la frontière belge en traversant la Lys.

LES ARMÉES RUSSES

En Russie, les événements se sont précipités. On pouvait croire que les Allemands n’allaient pas tarder à atteindre le cœur de la Pologne; ils avaient pénétré jusqu’aux abords du Niémen et menaçaient d’atteindre Kovno, au Nord, Grodno, au Sud, puis, près de la Narèw, Bielostok. Vilna paraissait le but; plus au Sud c’était Varsovie. A suivre sur la carte la marche allemande, on pouvait craindre le refoulement des Russes vers l’intérieur; déjà, les Allemands avaient amené l’artillerie de siège autour de la place forte d’Ossowetz, sur la rivière Bobr, dont la prise pouvait les rendre maîtres des chemins de fer conduisant au cœur de la Pologne.

Tout à coup, tout a changé, les généraux russes qui attendaient sur les bords du Niémen, bousculent les têtes de colonnes allemandes, rompent à coups de canon les ponts jetés sur le fleuve, puis, prenant l’offensive, chassent les armées qui se croyaient déjà victorieuses des villes où elles étaient parvenues. Ainsi fut dégagée Mariampol, ainsi fut reprise Souvalki; un autre chef-lieu de province, Augustovo, où paraît s’être fait le plus grand déploiement allemand, fut le théâtre d’une sanglante bataille qui dura près d’une semaine. Mais la victoire a été complète, l’armée allemande, coupée en deux tronçons, a été écrasée; autour d’Augustovo, l’un d’eux aurait perdu 60.000 hommes. Ce fut alors une véritable déroute, les Allemands ont dû repasser la frontière et pénétrer en désordre dans la région lacustre de la Mazurie (Mazurenland) où, une première fois, ils avaient été battus.

D’autres succès ont marqué l’offensive russe au Sud de la Pologne, dans ces régions de Lodz et de Kielce que l’invasion allemande avait atteintes, et l’on pressent que des masses formidables, descendant de Varsovie, vont refouler les envahisseurs sur Cracovie où se prépare une rencontre peut-être décisive.

Les Russes, tout en poursuivant le siège de la grande forteresse de Przemysl, s’avancent en même temps vers Cracovie par la route de l’Est; on calcule que deux millions d’hommes se heurteront bientôt à ces confins de la Galicie et de la Silésie.

Nos alliés n’ont pas ce seul objectif, ils ont franchi les Karpathes sur plusieurs points, atteint quelques villes importantes des pays slaves—Ruthènes—opprimés par les Hongrois, et se préparent à marcher sur Budapest.

DANS LES BALKANS

Les Serbes et les Monténégrins ne restent pas inactifs. En même temps que les Autrichiens, contenus sur le Danube et la Save, en arrivent à abandonner leur grotesque bombardement de Belgrade, les deux petits royaumes alliés pénètrent hardiment en Bosnie et Herzégovine, leur domaine de demain. Sarajevo, capitale de la Bosnie, entourée par eux, ne tardera pas à tomber.

La place nous manque pour parler des événements de l’Adriatique, nous y reviendrons bientôt. Disons seulement que le blocus de cette mer est effectif et que l’occupation des bouches de Cattaro paraît imminente.

Ardouin-Dumazet.

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