L'ARMÉE BULGARE
Reading edition
(Agrandissement) CAVALIERS ET ARTILLEURS (CAMPAGNE DE THRACE) Trompettes du 9e régiment.--Cavalier en observation.--Gendarme.--Cavalier du 9e régiment (au centre).--Officiers des 9e et 4e régiments. Artilleurs.--Attelage de boeufs traînant une pièce d'artillerie. Page de croquis en couleurs de Georges Scott.

LE TRIOMPHE GREC A JANINA
Le deuil dans lequel l'assassinat de son roi vient de plonger la Grèce apparaît d'autant plus cruel qu'il succède brutalement pour elle, à une suite de succès. de joies, dont la plus vive, sans doute, lui fut donnée le 8 mars dernier par la nouvelle de la prise de Janina.
Les premiers renseignements quelque peu détaillés, comme les premiers documents graphiques sur la reddition de la place, ont été apportés jusqu'à notre Occident lointain par un de nos confrères anglais au prix d'un tour de force trop joli, aux yeux des gens du métier, pour que nous ne nous empressions pas de le signaler.
M. David Mac Lellan, envoyé spécial du Daily Mirror du côté grec, dormait tranquille à Emin Agha, petit village à quelque 90 kilomètres de Janina, quand il fut réveillé à la pointe du jour par le bruit du canon. Préjugeant que peut-être on livrait à la forteresse le suprême assaut, il se précipitait dehors.
Une colonne grecque allant faire son entrée à Janina.--Phot. Rhomaïdes Zeitz.

La population de Janina venue, avec des drapeaux, au-devant des troupes grecques. Phot. Mac Lellan du Daily Mirror.

Mais déjà les négociations étaient engagées depuis la nuit, les conditions fixées pont la capitulation. Déjà, sur sa route, des hommes se congratulaient, échangeaient de vigoureuses poignées de main.
Un fourgon qui passait le prit, l'emmena vers la ville. Le bon hasard le jeta juste sur un petit groupe qui entourait le général Soutzos, délégué par le prince héritier vers les parlementaires ottomans.
Bientôt, Vehid bey, représentant du commandant de Janina, s'avançait «lentement, le front baissé vers la terre». Il ne leva les yeux que lorsqu'il fut en face du général. Il le fixa un moment et dit: «Je suis venu rendre la ville de Janina.»
Un canon victorieux.

Le correspondant anglais fut un des premiers à pénétrer dans Janina. La joie y éclatait partout, au moins chez les Grecs, car les Turcs furent quelques jours avant de se résigner. On dansait dans les rues. Mais les casernes. où 12.000 soldats turcs silencieux, abattus, étaient maintenant prisonniers, présentaient un pénible spectacle
Sa tâche de reporter remplie, quand il eut assisté à l'entrée solennelle des troupes helléniques, le prince Constantin en tête, M. Mac Lellan demanda à voir le Diadoque, lui fit part du succès de sa mission, lui exprimant ses craintes de ne pouvoir, en temps utile, faire tenir à son journal les documents précieux qu'il venait de conquérir. Et, bienveillamment, le prince lui fit donner une automobile pour gagner Preveza. De là. un transport de la marine royale le conduisit à Patras, d'où il est facile d'atteindre Brindisi. En cinq jours, M. David Mac Lellan était à Londres, Et voilà comment, le septième jour après la reddition de Janina, le Daily Mirror put en raconter et en présenter à ses lecteurs les épisodes marquants.
Général Soutros Vehid bey. Vehid bey, représentant du commandant de Janina, venant offrir la reddition de la ville au général grec Soutzos. --Phot. du Daily Mirror.

Cette prise de possession officielle, par les Grecs, d'une ville que depuis tant d'années, ils ambitionnaient de reconquérir, s'effectua dans l'allégresse. La foule était allée, hors des portes de la ville, au-devant des vainqueurs, qu'elle escorta jusqu'à leurs quartiers. Les canons eux-mêmes, puissants auxiliaires d'une difficile conquête, étaient associés à la victoire, leurs longs cols couronnés de lauriers et de fleurs, et le premier acte du prince Constantin fut d'aller, salué sur son parcours de cris de «Vive la Grèce! Vive le Diadoque!». assister au service d'actions de grâces en l'honneur des armes grecques.
L'OCCUPATION DE JANINA PAR L'ARMÉE GRECQUE D'EPIRE
(Agrandissement) Une vue panoramique de la ville de Janina.

La population de Janina sur le passage des troupes grecques pénétrant dans la ville. --Phot. de M. David Mac Lellan, du Daily Mirror.

Princes Georges, Andréas et Alexandre. Général Danglis. Le Diadoque. Entrée solennelle du diadoque Constantin à Janina le 6 mars.--Phot. Rhomaïdes-Zeitz.

(Agrandissement) AU «CONGRÈS DE L'ÉDUCATION PHYSIQUE».--Le renouvellement «musico-plastique» d'un jeu éternel par les jeunes élèves de M. Jaques-Dalcroze.

LA GRACE ET LA FORCE
Au Congrès de l'éducation physique et des sports qui s'est tenu à Paris cette semaine et où la démonstration des diverses méthodes a été suivie par des milliers de personnes, nous avons vu à côté de la force triompher la grâce; et les jeunes élèves de M. Jaques-Dalcroze, soit au grand amphithéâtre de la Sorbonne, soit au théâtre Antoine, nous ont véritablement révélé l'esthétique du geste et des attitudes, d'après la méthode de «gymnastique rythmique» que nous explique, comme il suit, M. Elie Marcuse:
M. Jaques-Dalcroze est Suisse. Il est né, voici quelque quarante ans, à Vienne, de parents genevois. Il y a été l'élève de Bruckner. Il a été, à Paris, celui de Léo Delibes. Il a composé un opéra (Sancho), un opéra-comique (le Bonhomme Jadis), de la musique de chambre, des recueils de chansons populaires, des recueils de chansons enfantines.
Ayant fait quelque chose pour les enfants, M. Dalcroze aurait voulu que les enfants fissent quelque chose pour lui et les voir danser ses chansons. C'est alors qu'il fut frappé par l'anarchie des mouvements et cette «disharmonie» presque constante entre l'expression mimique et la pensée à rendre. De là, son idée de gymnastique rythmique.
Le corps doit être, de l'avis de M. Dalcroze, un instrument apte à exprimer les sentiments, à traduire les impressions reçues.
Si le musicien a composé son oeuvre sur tel rythme plutôt que sur tel autre, c'est que ce rythme était plus particulier au sentiment qu'il éprouvait. A l'audition, le rythme éveillera donc chez l'élève de M. Dalcroze un sentiment identique. L'élève s'efforcera d'exprimer ce sentiment, en gestes et en attitude.
De prime abord, deux sortes de gens en sont incapables: 1° ceux qui ne sont pas musiciens; 2° ceux qui sont musiciens.
Les premiers, étant sourds à la mesure, à la cadence et au rythme, sont dans l'impossibilité d'y obéir.
Les seconds sont victimes de l'automatisme. Après avoir, durant quelques mesures, accordé leurs mouvements avec la musique, c'est-à-dire après avoir reproduit un rythme musical par une série de gestes, ils sont tentés, si le rythme nouveau rappelle tel ou tel de ces gestes, à répéter mécaniquement et à la file tous les gestes qui suivent dans la première série. Mais la musique, dans l'entre-temps, a changé d'allure et de direction. Tandis qu'elle poursuit d'un côté, ils s'égarent de l'autre. Les voilà perdus.
Les élèves qu'a présentés M. Dalcroze au public parisien sont dégagées de cet automatisme. On les voit battre simultanément une certaine mesure avec le bras droit, une autre avec le bras gauche, et en marquer une troisième dans la vitesse du pas. Chacun de leurs membres, chacune des parties de chacun de leurs membres est exercée à jouer différemment dans un ensemble harmonisé, comme font, par exemple, les mains sur le clavier.
M. Dalcroze esquisse au piano, durant une mesure, un rythme quelconque. Ses élèves le traduisent ensuite dans leurs gestes et leur démarche. Mais déjà M. Dalcroze leur indique un rythme différent. Elles le relieront au premier. Et ainsi, toujours en retard d'une mesure, elles obéissent sans se laisser distraire et sans broncher jamais. Aussi, voudront-elles «danser» une impression ou un sentiment, une mélodie entendue ou celle qui chanterait en elles, elles ne seront plus asservies à cet automatisme dont nous parlions tantôt.
«Il y a, dit Platon, des danses qui ont surtout en vue le corps lui-même; elles servent à développer sa vigueur, sa souplesse, sa beauté; elles exercent chaque membre à se plier et à s'étendre, à se prêter docilement, par des mouvements faciles et harmonieux, à toutes les figures, à toutes les attitudes qu'on peut exiger.» Tels sont les exercices de M. Jaques-Dalcroze. Il ne leur a pas, peut-être, assigné d'autres fins. Mais il n'empêche que l'intelligence y participe, la volonté et la mémoire, cette mère de tous les arts, au dire des anciens.
M. Jaques-Dalcroze a-t-il rejoint les Grecs sur le chemin de la sagesse? Il se réjouit de cette rencontre, mais il se défend bien de l'avoir recherchée. Il les a trouvés à la source où lui-même venait puiser un peu de fraîcheur et de limpidité.
Il n'a rien imité. Il n'a pas copié les silhouettes de leur céramique. Ce pédagogue excellent, ce musicien remarquable ne se promène pas, dans le Paris contemporain, chaussé de sandales et vêtu du péplos. Son incontestable originalité est plus profonde et plus vraie.
La scène est tendue d'une toile bise, M. Jaques-Dalcroze est en redingote, et son instrument est un pleyel. Il parle au public avec bonhomie. Il ne conférencie pas: il cause. Il explique sa méthode. Il interpelle l'une ou l'autre de ses élèves et la tutoie paternellement. Ce sont des fillettes de huit à quinze ans, dont aucune ne se destine à la danse et qui vont toutes encore à l'école.
Tantôt, elles étaient en maillots noirs, jambes et pieds nus. Elles «solfiaient» les éléments de la gymnastique rythmique. Maintenant, les voici portant de courtes tuniques mauves: elles vont faire des réalisations musico-plastiques. Vous entendez qu'elles vont danser.
M. Jaques-Dalcroze s'assied au piano. Scherzo de Bach, rondo de Beethoven: les petites dansent le rondo de Beethoven et le scherzo de Bach. M. Dalcroze veut que la danse ne soit pas qu'esthétique, mais pathétique encore. Celle des fillettes nous plaît nous émeut.
Et puis, elles jouent. C'est de leur âge. Trois d'entre elles se tiennent par la main. Une quatrième les conduit, les rênes hautes. Voilà un attelage et son conducteur. Toutes quatre conforment leur allure au rythme de la mélodie; mais, tandis que les chevaux font deux pas et semblent galoper, le conducteur, lui, n'en fait qu'un et semble vouloir les retenir. Mais à la manière de la raison qui réfrènent l'instinct et lui cède de ce qu'il faut.
Nous avons tous joué à ce jeu éternel. Le voici renouvelé, moins frénétique et plus gracieux.
Et, tandis que les doigts de M. Dalcroze se cabraient sur les touches en un accord final, j'admirais dans tout cela, dans le jeu, dans les danses, dans les exercices, un clair et classique esprit d'analyse et de coordination, une dissociation facile des mouvements, et cette aisance, et cette absence d'effort ou plutôt cet effort si bien balancé chez de petites filles, saines, simples, qui souriaient, qui souriaient...
Et je me sentais, dans mon fauteuil, un corps paralytique et une âme un peu humiliée. Elie Marcuse.
Avec d'autres groupes de jeunes filles, mercredi, au Vélodrome d'Hiver, se manifestèrent les excellents résultats d'autres méthodes de culture physique féminine, au premier rang desquelles il faut placer la méthode française de M. le professeur Demeny.
Et, pendant les quatre jours que dura le Congrès, toutes les après-midi et même les soirées furent remplies par des démonstrations pratiques où triomphèrent tour à tour, dans leurs exercices de force et de souplesse, Suédois, Danois, et surtout les admirables équipes françaises présentées par l'école de Joinville et par le lieutenant de vaisseau Hébert, le génial instructeur des pupilles et des fusiliers de notre marine, le directeur demain du Collège d'Athlètes de Reims.
(Agrandissement) AU CONGRÈS DE L'ÉDUCATION PHYSIQUE. --Le lancement du poids par les fusiliers marins du lieutenant de vaisseau Hébert.

LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
Stendhaliana
On parle un peu moins de Balzac. On parle un peu plus de Stendhal. Sans doute on continue de lire Balzac, mais on recommence de lire Stendhal. C'est une mode si vous voulez, un goût du jour, une élégance, une équité aussi, peut-être. Un monument doit commémorer à Paris le souvenir du grand écrivain. La très ancienne maison d'éditions Honoré et Édouard Champion entreprend la publication définitive des Oeuvres complètes de Stendhal et les deux premiers tomes consacrés à la Vie de Henri Brulard viennent de paraître. Enfin, un nouveau prix littéraire, qui portera le nom de Prix Stendhal, est fondé par la Revue critique des idées et des livres dont le numéro du 10 mars est entièrement consacré «à celui qui, dit notre confrère, a le mieux représenté au dix-neuvième siècle la tradition ardemment psychologique de notre littérature». Il suit que le prix Stendhal sera décerné chaque année «au meilleur roman psychologique, à la meilleure nouvelle du même caractère, choisis parmi les manuscrits inédits présentés au concours». Les romans et nouvelles devront être déposés aux bureaux de la revue avant le 10 mai prochain; le prix pour le roman est de 2.000 francs et de 500 francs pour la nouvelle. En outre, l'ouvrage couronné sera publié par la Revue critique.
Voici donc un nouveau prix littéraire. Quand nous serons à cent... Le geste est d'ailleurs louable. Le patronage est grand. Les satisfactions morales offertes aux jeunes écrivains sont appréciables. Il ne s'ensuit pas que le jury de la Revue critique pourra chaque année réussir à nous révéler un nouveau chef-d'oeuvre. Tous les jurys littéraires qui ont le même objet ont échoué les uns après les autres dans cette tâche irréalisable. Il ne naît pas un chef-d'oeuvre tous les ans, et il y a trop de consécrations obligatoires pour trop peu de génies frais éclos. Mais il n'importe! Il faut continuer à créer des prix, beaucoup de prix. Ce sera le meilleur et le plus digne moyen de soutenir, parmi les difficultés de la carrière, les jeunes écrivains qui manifestent, dès leur début, des qualités intéressantes et qui auront peut-être un jour du talent et mieux encore. Le prix Stendhal! Cela sonne beau. On aimera fort, j'en suis sûr, avoir écrit un livre, un premier livre, qui aura été jugé digne de mériter les suffrages posthumes d'Henri Beyle.
Zislin
D'Alsace, il nous vient une fois encore un beau livre qui sera «pour nos oeufs de Pâques ce que l'Histoire d'Alsace de l'oncle Hansi a été pour nos étrennes». Les dessins de Zislin (2), ainsi présentés dans l'éloquente et spirituelle préface de M. Paul Déroulède, ont été choisis par le sympathique directeur des Marches de l'Est, M. Georges Ducrocq, parmi les illustrations--presque toutes sensationnelles en terre annexée--dont le courageux artiste mulhousien a enrichi son journal satirique Dur's Elsass.
(2) Sourires d'Alsace, édition des Marches de l'Est.
Hansi, Zislin, deux ardents et souples jouteurs dont nous savons les audaces et les prisons et qui, par toutes leurs oeuvres cinglantes, nous répètent: «Vous voyez que l'esprit français ne meurt pas en Alsace. Plus l'immigration accumule autour de nous, annexés, de colères allemandes, plus nous demeurons français et traditionnels. Et, puisque le pangermanisme nous provoque, à chaque instant, au combat, nous combattons le pangermanisme, joyeusement et à la française...» Car il ne faut point s'y tromper. Ce n'est point contre tout ce qui est allemand en Alsace que la lutte est systématiquement engagée. Zislin écrit en légende sous un de ses dessins: «A l'abri de deux arbres, cultures française et allemande, l'Alsace-Lorraine était florissante; mais le nouveau maître, Pangerman, vint et dit: «Que cet arbre étranger disparaisse!...» Et voilà pourquoi ces deux » artistes, formés par la pensée française, Hansi et Zislin, ont déclaré la guerre au maître Pangerman.
Zislin, on le sait, est né à Mulhouse. Il entra à l'âge de dix-sept ans à l'atelier de dessins industriels de son père. Mais une autre voie, plus riche en imprévus et en périls, le tentait. De 1902 à 1905 il publia un petit hebdomadaire satirique, le «Klapperstei», c'est-à-dire le Bavard, de Mulhouse. En 1905, éclate la première bombe. On parlait fort à cette époque de l'autonomie alsacienne. Zislin lance un placard où l'on voit, sous cette légende: «l'Alsace, Etat confédéré», l'aigle de Prusse qui enfonce ses serres dans le corps d'une Alsacienne abattue sur le sol. Le placard est confisqué et Zislin arrêté, une première fois, pour quarante-huit heures. En décembre 1905, le hardi railleur est condamné, pour un autre dessin, à 150 marks d'amende. En 1907, il fonde «Dur's Elsass», dont il est à la fois le directeur et l'unique collaborateur. Cette publication atteint et pénètre la masse populaire. Le gouvernement impérial s'en rend bien compte; aussi frappe-t-il sans pitié le dessinateur qui est condamné à huit mois de prison en 1908, à deux mois en 1910, à quinze jours en 1911.
Il y a quinze mois--il faut se rappeler cela--une image du Simplicissimus, représentant l'évasion du capitaine Lux, portait cette légende: «La glorieuse tradition de l'armée française existe toujours. Tout comme en 1870, les gaillards savent déguerpir.» La provocation, brutale, voulait être cruelle. Instantanément, Zislin saisit son crayon de riposte, peuple de pierres tombales un vaste champ de mort avec, sur des croix, les noms de Sedan et Waterloo, puis il fait surgir de cet ossuaire la foule des tués allemands avec leurs fusils en pièces et, au-dessous de l'évocation, il écrit cette phrase courte et formidable, à la Cyrano: «Les seuls qui pourraient répondre!»
L'album où nous trouvons cette réplique et où il est prouvé que, si «la Force a primé le droit, elle n'est point parvenue à supprimer l'esprit», sera fort goûté chez nous. Ces sourires qui nous viennent d'Alsace continuent, et nous être très chers. Et nous conservons toute notre tendresse à cette petite Alsacienne de Zislin qui, persécutée par les procédés sommaires de séduction de ses trop nombreux prétendants pangermanistes, a ce cri de l'âme:
--Décidément, je préfère rester veuve! Albéric Cahuet.
Voir dans La Petite Illustration jointe à ce numéro le compte rendu de la Poursuite du Bonheur aux États-Unis, de Mrs B. Van Vorst, de Pékin qui s'en va, de M. Louis Carpeaux, de l'Avant-Guerre, de M. Léon Daudet, et des ouvrages de critique littéraire récemment publiés et des autres limes nouveaux.
LES THÉÂTRES
La Porte-Saint-Martin a repris, avec un succès véritablement triomphal, Cyrano de Bergerac, le chef-d'oeuvre d'Edmond Rostand, dont la première représentation eut, il y a quinze ans, un retentissement universel. On attendait cette reprise avec la double curiosité de voir comment cette comédie héroïque réapparaîtrait devant le public quinze ans après sa «création» et de juger comment le nouvel interprète de son rôle principal, M. Le Bargy, succéderait à l'inoubliable «créateur» M. Coquelin. Or la pièce a reparu avec tout son éclat. On n'est plus surpris par cette virtuosité constamment renouvelée et par ces traits qui partent tantôt de l'esprit et tantôt du coeur, par tant de pensées ingénieuses, tant d'images neuves et saisissantes, tant de mots pittoresques et tintinnabulants, tant de scènes d'une gaieté héroïque ou d'une si douce émotion; on les attend au contraire et, pour ainsi dire, on les guette; mais on en est toujours étonné et plus encore ravi. C'est indiquer l'accueil fait de nouveau à cette oeuvre si essentiellement française. Et l'accueil fait à sa nouvelle interprétation n'a pas été moins chaleureux. M. Le Bargy est à souhait un Cyrano batailleur et tendre, laid de visage et beau de coeur, et l'on a pu dire que, s'il ne fait pas oublier son illustre prédécesseur dans ce rôle, il ne le fait pas regretter non plus. Nous reproduirons dans notre prochain numéro une photographie en couleurs de ce nouveau Cyrano. Mme Andrée Mégard est une souple, jolie et séduisante Roxane. M. Jean Coquelin est toujours un parfait Raguenau. MM. Pierre Magnier, Desjardins, Jean Kemm, Etiévant, sont à la hauteur des protagonistes dans leurs rôles respectifs de Christian, de Guiche, du capitaine des Cadets, de Le Bret.
Hélène Ardouin (Mlle Vera Sergine) et Sébasien Real (M. L. Rozenberg) au 4e acte de la nouvelle pièce de M. Alfred Capus: Hélène Ardouin, tirée de son remarquable roman; Robinson, et joué sur la scène du Vaudeville.Phot. Bert.

Au Vaudeville M. Alfred Capus, que l'on n'avait pas applaudi depuis les Favorites aux Variétés et depuis En Garde! à la Renaissance, a fait représenter une pièce nouvelle qui a, dès son apparition, conquis la faveur du public, mais qui intéressera particulièrement tous nos lecteurs: Hélène. Ardouin. C'est en effet l'héroïne du roman Robinson, paru dans L'Illustration en 1910, qui a fourni le titre de cette belle et touchante comédie, et l'on peut voir autour de la protagoniste, admirablement incarnée par Mlle Vera Sergine, évoluer sur la scène du Vaudeville les principaux personnages du livre.
C'est une émouvante histoire d'amour, et d'autant plus émouvante qu'elle se déroule parmi des êtres de condition moyenne, au milieu des réalités de l'existence quotidienne, mais celles-ci dépeintes et ceux-là animés avec une rare expérience de la vie, une profonde intuition psychologique, et la plus clairvoyante philosophie. Le partenaire de Mlle Sergine, M. Rozenberg, a composé avec beaucoup de mesure et de tact le personnage attachant et curieux de Sébastien Real.
La carrière de l'Homme qui assassina, au théâtre Antoine, se poursuit fort brillante, avec une nouvelle interprète du rôle principal. A Mlle Madeleine Lely, appelée par des engagements antérieurs sur une autre scène, a succédé, en effet, pour incarner lady Falkland, la femme même de l'auteur, M. Pierre Frondaie. Mme Michèle --c'est le nom de théâtre de Mme Pierre Frondaie--tient ce rôle, déjà si émouvant par lui-même, avec une beauté et une force d'expression qui lui valent chaque soir, auprès de M. Gémier en colonel de Sévigné, les plus légitimes et les plus chaleureux applaudissements.
LA CAMPAGNE D'UN AVIATEUR BULGARE
On n'a eu jusqu'à présent que des renseignements assez rares sur le rôle joué par les aéroplanes durant la guerre balkanique. Les états-majors des armées coalisées comme de l'armée turque n'ont point fait connaître les services qu'ont pu leur rendre les reconnaissances aériennes. Quelques sorties heureuses ont été, de loin en loin, signalées; et l'on a appris, récemment, par une brève information, la chute à Andrinople d'un aviateur bulgare, immédiatement fait prisonnier. Les alliés disposaient pourtant de quelques appareils, dont les pilotes ont, dans l'ensemble, rempli leur mission avec succès. Une lettre adressée par l'un d'eux, le lieutenant Siméon Pétrof, à des amis de France, qui veulent bien nous la communiquer, nous apporte sur ce point un témoignage précis.
Le lieutenant Siméon Pétrof.

Le lieutenant Pétrof, du 4e régiment d'artillerie bulgare, fils du colonel Pétrof, directeur de l'École militaire de Sofia, mort il y a quelques années, venait d'accomplir un stage de quatre mois à l'école Blériot d'Etampes, où il avait brillamment passé son brevet, lorsque la guerre commença. Envoyé, dès le début des hostilités, à Mustapha-Pacha, il reçut l'ordre, le 7 novembre, d'aller reconnaître les défenses d'Andrinople. Il partit à 5 heures du soir, et il faisait nuit lorsqu'il parvint au-dessus des positions ennemies. «Tout à coup, écrit-il, je remarquai que les Turcs tiraient sur moi. Un instant après, une terrible détonation éclatait au-dessus de ma tête: c'étaient les shrapnells lancés par les obusiers turcs. Instinctivement je détournai mon appareil, et je me dirigeai vers la ville, dont je fis deux fois le tour.» Tous les fusils de la garnison, dont le lieutenant Pétrof apercevait les feux, le saluèrent de balles; aucune ne l'atteignit, et il put revenir sans accident dans les lignes bulgares, après un voyage de 74 kilomètres.
Le 9 novembre, le courageux pilote effectuait une nouvelle reconnaissance au-dessus d'Andrinople, et, le 16, il se rendait de Mustapha-Pacha à Tchorlou, franchissant en 1 h. 45 minutes 180 kilomètres. De Tchorlou, il partait, le 23 du même mois, pour Kadaktcha, à 10 kilomètres de Tchataldja, où il se présentait au général Dimitrief. Là, les pourparlers entrepris pour la conclusion de l'armistice devaient, à son grand regret, le contraindre à l'inaction.
Et le lieutenant Pétrof, contant ensuite, dans sa lettre, la marche foudroyante des troupes bulgares, conclut par ce mot significatif: «Moi, avec mon aéroplane, je n'ai pas pu attraper cette armée qui avançait si vite...»
DOCUMENTS et INFORMATIONS
Le charbon français.
Le tableau suivant, récemment dressé par le syndicat des Houillères de France, nous fait connaître les mouvements de la production et de la consommation du charbon en France, depuis près d'un siècle.
Production Années. française. Consommation. Milliers de tonnes. 1820......... 1.000 1.300 1840......... 3.000 4.000 1860......... 8.000 14.000 1880......... 19.000 28.000 1890......... 26.000 36.000 1900......... 32.000 48.000 1910......... 38.000 56.000 1911......... 39.000 59.000
Comme on voit, notre situation s'est grandement améliorée au cours des trente dernières années.
Depuis 1880, la production française a doublé, ainsi que la consommation; dans cette période, la proportion de combustibles étrangers dans la consommation totale a seulement passé de 32 à 34%.
Quant à notre exportation, elle reste sensiblement stationnaire et très minime: 900 tonnes en 1900; 1.700 en 1910; 500 en 1911.
Sur les 39 millions de tonnes extraites des mines françaises en 1911, 26 millions ont été fournis par le bassin du Nord et du Pas-de-Calais.
Les victimes des Alpes.
D'après un relevé du Club alpin allemand, 1.117 personnes ont péri dans les Alpes au cours des douze dernières années (1900-1912).
Le nombre des victimes, qui avait atteint 132 en 1911 et 128 en 1910, fut seulement de 95 en 1912.
Sur ces 95 victimes, dont 6 femmes, 36 se tuèrent en Allemagne, 26 aux environs de Vienne, 29 dans le Tyrol, 4 en Suisse et en France.
On compte: 53 personnes tombées dans un précipice, 13 englouties par des avalanches, 8 mortes de froid.
Trois touristes ont trouvé la mort en même temps dans le massif du Mont-Blanc le 15 août 1912: M. Jones, de Cambridge, sa femme et son guide.
Comme toujours, la très grande majorité de ces accidents sont dus à des imprudences ou à des maladresses peu excusables.
Un incendie à Tokio.

Au milieu des décombres, les maisons à l'épreuve du feu. Les palissades élevées pour délimiter les propriétés. La reconstruction d'une maison, 48 heures après l'incendie.
UN INCENDIE GIGANTESQUE A TOKIO.--Phot. J. du Mesle.
Un incendie considérable, comme on n'en voit guère qu'au Japon, a éclaté à Tokio dans la nuit du 19 au 20 février et a consumé un quartier du district de Kanda deux fois plus étendu que le fameux Yoshiwara, également détruit par le feu il y a quelques mois. Poussées par un vent violent, favorisées par la légèreté des constructions faites de bois et de papier, les flammes ont dévoré en cinq ou six heures environ trois mille maisons parmi lesquelles se trouvaient un grand nombre d'écoles et une église catholique française. Sur ce vaste champ de ruines, où il est souvent difficile de distinguer les rues, les dodzo ou magasins à l'épreuve du feu sont seuls restés debout.
On chercherait en vain des mobiliers arrachés au désastre; les habitants ont eu le sentiment très net de leur impuissance, et nul n'a essayé de déménager. Aussi, le nombre des accidents de personnes fut fort restreint; on compte seulement quelques blessés et un mort.
Le brasier à peine éteint, on vit les sinistrés se promener au milieu des débris fumants pour tâcher de reconnaître l'emplacement de leur demeure. Ici, un propriétaire marque son coin avec une carte de visite attachée à une baguette fichée en terre; ailleurs, des palissades s'élèvent pour délimiter les propriétés et reconstituent le tracé des rues.
Tous ces gens, d'ailleurs, vont et viennent comme s'ils vaquaient à leurs occupations ordinaires. La catastrophe semble n'avoir guère touché leur impassibilité fataliste et l'on sent qu'à bref délai un quartier neuf, tout aussi japonais et fragile, se dressera sur l'enclos aujourd'hui couvert de cendres.
La truffe française,
La campagne trufficole est close ou à peu près, car les quelques truffes qu'on déterre maintenant ça et là ne peuvent compter comme une récolte sérieuse.
La récolte de la truffe qui, cette année, avait commencé de très bonne heure, finit donc, par contre, très tôt. En effet, certaines années on creuse des truffes jusqu'au 15 avril. Les truffes tardives sont, en général, particulièrement savoureuses et parfumées, mais leur volume est moindre.
Malgré l'arrêt prématuré de la production trufficole, la campagne aura été excellente et, dans toutes les régions où la précieuse cryptogame se récolte, les trufficulteurs se sont montrés particulièrement satisfaits. Partout la truffe a été abondante et de qualité parfaite. L'an dernier, au contraire, la campagne trufficole fut désastreuse. Ceci était dû à l'été exceptionnellement chaud de 1911. Pour qu'il y ait de la truffe, il faut qu'il pleuve au mois d'août. Or, en 1911, dans certains départements méridionaux comme le Vaucluse, qui est aujourd'hui le plus grand producteur de truffes de France, il n'était pas tombé une goutte d'eau pendant quatre mois.
L'abondance de la truffe est une richesse pour le pays, car il n'y a qu'en France qu'on rencontre la belle truffe d'un beau noir dont la chair est marbrée de mille veines blanches, la Tuber melanosporum, dénommée couramment truffe du Périgord. Or, la récolte de celle-ci se monte en moyenne à plus de 3 millions de kilogrammes.
La production de la truffe a augmenté depuis cinquante ans d'une façon progressive. Elle augmente d'année en année, car, chaque année, on plante de nouveaux chênes truffiers. C'est ainsi qu'en 1892 la statistique portait pour le Vaucluse une production annuelle de 470.000 kilogrammes et en 1903 de 716.000 kilogrammes, soit une augmentation de 250.000 kilogrammes en onze ans. En Dordogne les chiffres nous montrent également l'augmentation formidable de la production de la truffe qui de 160.000 kilogrammes en 1892 est montée à 420.000 kilogramme.
Malgré cela, la truffe n'a pas diminué de prix, parce que plus sa production augmente plus sa consommation croît en proportion. Peu de produits jouissent d'une telle faveur. Et cette faveur n'est pas imméritée, avouons-le...
Le tombeau de Sainte-Hélène.
Dans son ouvrage, dont nous avons rendu compte récemment, sur les lendemains de Sainte-Hélène: Après la mort de l'empereur, notre collaborateur Albéric Cahuet a dit, d'après des documents actuels, comment les domaines français de Sainte-Hélène (la maison de la captivité et le tombeau de Napoléon acquis en 1858 par Napoléon III au prix de 178.600 francs) se trouvaient sur le point d'être condamnés à l'abandon et à un prompt anéantissement par suite de l'insuffisance de crédits d'entretien qu'il est question de réduire encore, sinon de complètement supprimer. Ces crédits figurent actuellement au budget pour 6.000 francs (entretien d'un gérant, qui est en même temps notre agent consulaire à Sainte-Hélène) au chapitre: «Personnel des services extérieurs», et pour 3.000 francs au chapitre: «Entretien des immeubles à l'étranger.» Ces 3,000 francs servent à payer à la fois les salaires des gardiens, les réparations et les impôts. Or, la maison de Longwood, reconstituée à grands frais de 1858 à 1860 par une mission spécialement envoyée de France, menace maintenant ruine et il est question de supprimer le dernier gardien qui protège le tombeau --toujours très visité et avec beaucoup de recueillement, par les voyageurs--contre les incursions de bestiaux des domaines voisins.
Ces faits auxquels notre confrère le Matin a donné sa grande publicité ont vivement ému tous ceux qui considèrent que le souvenir de Sainte-Hélène demeure un grand souvenir français.
Parmi les nombreuses lettres que notre collaborateur a reçues à cette occasion, il en est une, particulièrement touchante, qui lui a été adressée par le petit-fils d'un des vieux soldats de la Grande Armée, M. Jules Delaunay, à Dozulé (Calvados), et que nous croyons intéressant de reproduire. M. Jules Delaunay écrit:
«Voulez-vous me permettre, monsieur, de vous soumettre une idée?
» Est-ce que ce n'est pas un devoir sacré pour les descendants des soldats de Napoléon, de ceux qui eurent «sa dernière pensée», de se réunir et de contribuer à l'entretien de la maison qui a vu mourir le héros et de la tombe qui a contenu son cercueil?
» Une société s'est formée pour conserver Versailles, c'est bien, mais ce qui serait bien aussi, à mon avis du moins, ce serait de conserver, de restaurer le domaine français de Sainte-Hélène. Nous avons des descendants des maréchaux du premier Empire. Que l'un d'eux prenne la présidence d'honneur de cette Société et vous verrez accourir à son appel tous les enfants de ceux qui entrèrent à la suite des aigles d'or dans les capitales de l'Europe.
» Il va sans dire que cette société n'aurait aucun but politique; ce serait la rabaisser; si tous les descendants des soldats du premier Empire ont le droit d'avoir l'opinion que bon leur semble, aucun ne peut renier la parcelle de gloire, si petite soit-elle, que son ancêtre lui a léguée; c'est faire à nouveau briller cette étincelle que de s'associer pour conserver à la postérité le lieu et la maison qui ont vu le martyre et l'agonie du plus grand capitaine des temps modernes.»
Le dernier abri de l'empereur prisonnier et son tombeau de Sainte-Hélène entretenus par les soins des descendants de ses maréchaux et des plus humbles parmi ses vieux soldats, voilà, évidemment, qui ajouterait une jolie page de sentiment à la légende de l'Aigle.
Influence minime du soleil sur l'abondance des récoltes.
L'assimilation du carbone par les plantes s'opère sous l'influence des radiations solaires, et quand on l'étudié en atmosphère confinée on constate qu'elle est plus grande à la lumière directe qu'à la lumière diffuse.
Il semblerait donc qu'un ciel couvert est un obstacle à la décomposition de l'acide carbonique de l'air, et, par suite, à l'accroissement de la matière végétale. Or, les régions à nébulosité fréquente ont souvent une végétation plus puissante que les autres, c'est-à-dire à climat humide.
Pour expliquer cette apparente contradiction, on admet que l'efficacité de l'eau est incomparablement plus grande que celle de la lumière, et que la végétation souffre moins de la rareté de soleil que de la rareté d'eau.
M. Muntz, membre de l'Académie des sciences, a étudié ce phénomène avec une précision toute scientifique, en observant un champ de luzerne, à Meudon, au cours des étés 1910, 1911, 1912. Deux de ces étés, 1910 et 1912, ont été d'une extrême humidité; celui de 1911 a été marqué par une sécheresse exceptionnelle.
L'accroissement, par jour et par mètre carré, de matière végétale sèche a varié dans les proportions suivantes: sur la partie du champ abandonnée aux caprices atmosphériques:
1910............ 5 gr. 24 1911............ 1 gr. 24 1912............ 3 gr. 12
Une autre partie de la culture fut arrosée régulièrement à raison de 40 litres d'eau par jour et par mètre carré. On relève les accroissements sensiblement différents des premiers:
1910............ 10 gr. 56 1911............ 7 gr. 1912............ 9 gr. 42
Dans les deux cas, c'est donc l'année 1911, la plus ensoleillée, qui a produit la plus faible récolte.
Les forces navales helléniques.
Un récent article sur les opérations navales dans la guerre des Balkans, paru dans notre numéro du 22 février, établissait le compte des navires de la flotte hellénique et faisait figurer dans cette énumération huit contre-torpilleurs de construction récente.
Un de nos lecteurs d'Alexandrie, le docteur A. Londo-Leondopoulo, qui appartient à une famille largement représentée tant dans la marine que dans l'armée grecques, nous fait observer que ces unités sont actuellement au nombre de 14, dont 4 de 1.000 tonnes et 4 de 300 tonnes construites en Angleterre, et 2 de 600 tonnes et 4 de 300 tonnes construites en Allemagne. A ces forces, on peut ajouter le Nicopolis, l'ancien Attalia turc, coulé par son équipage à Preveza, depuis renfloué et remis en service actif.
«Marie-Madeleine» de Maeterlinck à Nice.--Les miraculés insultent Marie-Madeleine convertie et qui refuse de sauver Jésus par un nouveau péché.

UNE NOUVELLE OEUVRE DE MAETERLINCK
Mardi soir, au théâtre du Casino municipal de Nice, a été représenté pour la première fois dans le texte original français Marie-Madeleine, le nouveau drame de Maurice Maeterlinck. Notre collaborateur Gérard Harry, l'ami et biographe du célèbre dramaturge et poète, qui assistait à cette représentation, nous écrit:
Maeterlinck a vraiment renouvelé, par une trouvaille psychologique, l'aventure de la courtisane de Magdala, si souvent traitée en prose ou en vers, C'est, dans sa version, la belle pécheresse convertie qui tient entre les mains le sort de Jésus arrêté, bafoué, battu et prêt à marcher au suprême supplice. Mais elle ne peut le sauver qu'à la condition de retomber dans le péché abominable, en se livrant aux caresses du tribun militaire romain Lucius Verus, le geôlier du Nazaréen. Jésus lui-même voudrait-il échapper aux bourreaux, moyennant l'avilissement de l'exemplaire femme impure à laquelle sa grâce a rendu en quelque sorte la chasteté, la vertu d'une vierge? Non. Ce serait la ruine de l'idéal auquel il a voué sa vie. Périsse le corps du divin moraliste plutôt que sa pure morale!... Ainsi pense et en décide Marie-Madeleine, après un rude combat contre elle-même et malgré les outrages et les menaces dont l'accablent à la fois Lucius Verus, l'amant repoussé, et une foule de lépreux, bossus, aveugles, paralytiques, que le Nazaréen a guéris.
Ce magnifique drame, encadré de décors de M. Dethomas, est interprété avec une rare perfection d'allures et d'expression, notamment par Mme Georgette Leblanc-Maeterlinck et M. Jacques Fenoux de la Comédie-Française.
Marie-Madeleine, acclamée à Nice. va parcourir l'Europe, comme spectacle inaugural du «théâtre Maeterlinck» que Mme Georgette Leblanc fonde pour la représentation itinérante de tout ce que l'auteur de Marie-Madeleine a écrit pour des publics épris de ce qu'on appelle souvent «art exceptionnel», parce que c'est du très grand art. Gérard Harry.
POUR NOTRE ARTILLERIE
LE TRACTEUR AUTOMOBILE
C'est cette semaine que se terminait le concours de tracteurs automobiles à quatre roues motrices organisé du 6 au 20 mars par le ministère de la Guerre. Pour n'avoir pas fait beaucoup de bruit, ce concours n'en a pas moins donné, au point de vue militaire, des résultats fort intéressants Il s'agissait de choisir parmi les modèles existants un véhicule automobile capable de remorquer dans de mauvais chemins, et même à travers champs, une charge de 15 tonnes (un wagon et demi de marchandises). Le service de l'artillerie a, en effet, reconnu depuis longtemps la nécessité de suivre l'exemple de l'Autriche et de trouver le moyen d'installer rapidement sur le champ de bataille l'artillerie lourde, l'artillerie de gros calibre que les chevaux ne parviennent pas à amener en temps utile sur la ligne de feu. Les lourdes voitures qui constituent ces convois nécessitent en effet d'énormes attelages peu maniables, à peu près incapables de se déplacer à une allure autre que le pas; elles occupent des longueurs formidables et encombrent les routes d'une façon fâcheuse. Ajoutons que le développement des impedimenta de nos armées est devenu tel que la réquisition n'arrive plus que difficilement à fournir les chevaux nécessaires. C'est pour ces raisons que l'administration de la Guerre s'est trouvée forcée de recourir à la traction mécanique et qu'elle a constitué un concours de tracteurs.
Les conditions à remplir étaient malheureusement assez difficiles, et l'on se trouvait en outre forcé d'aboutir dans les deux ou trois premiers mois de l'année de façon à pouvoir inscrire au budget de 1913 les crédits nécessaires et à faire construire les voitures avant 1914.
Il est résulté de là que les constructeurs n'ont pas eu le temps de construire des voitures nouvelles et qu'ils ont dû amener au concours celles qu'ils possédaient déjà. Dans ces conditions, trois tracteurs seulement ont pu prendre part aux épreuves. Un seul d'entre eux au reste satisfaisait complètement aux exigences du programme; c'est le tracteur Chatillon-Panhard qui avait déjà participé antérieurement aux manoeuvres de l'Ouest ainsi qu'à de nombreux essais exécutés tant à Vincennes qu'à Satory.
Le concours actuel comprenait un certain nombre de parcours sur des routes plus ou moins accidentées, mais ne présentant pas de difficultés exceptionnelles; il comprenait aussi ce qu'on pouvait appeler une série d'exercices acrobatiques. C'est ainsi que le tracteur, constituant avec ses remorques un train de 22 tonnes, a remonté près de Neauphle-le-Château une rampe de 13 à 14% (l'équivalent de la rue Le Nôtre au Trocadéro) A Nogent-sur-Marne, le tracteur seul a gravi la rampe de 18% de la rue Bauyn-de-Péreuse. On a également réussi à lui faire passer un arbre de 40 centimètres de diamètre couché en travers de la route, etc., etc.
La photographie que nous reproduisons montre un train de voitures de 220 évoluant dans les terrains mouvants qui se trouvent au fond du terrain de manoeuvre de Vincennes La commission d'expérience a même été jusqu'à faire franchir au tracteur une mare d'un mètre de profondeur.
De pareilles exigences paraîtront peut-être excessives, car des efforts de ce genre ne seront pas habituellement demandés à notre nouveau matériel automobile, mais il était bon de savoir dès maintenant jusqu'où l'on pouvait aller de manière à établir définitivement le programme du futur concours de février 1914.
Tracteur automobile remorquant un train de voitures d'artillerie de 22 tonnes au polygone de Vincennes.

On peut dire dès aujourd'hui que les résultats obtenus sont excellents et que le problème de l'artillerie lourde automobile est désormais résolu Une première solution est acquise et notre armée possédera prochainement un tracteur de 7 tonnes capable, grâce à ses larges roues, de circuler dans les plus mauvais chemins de terre, voire en plein champ, et de remplacer avantageusement les monstres de 10 ou 11 tonnes si dangereux pour la conservation des ponts et des routes de notre pays.
l'obusier léger
Le ministre de la Guerre vient de trancher une grave question qui préoccupait depuis longtemps l'artillerie et l'état-major de l'armée, la question de l'obusier léger de campagne.
On sait qu'en raison de la grande vitesse initiale de son projectile la trajectoire de notre canon de campagne de 75 est entièrement tendue. C'est là une qualité en terrain plat et découvert, car la zone dangereuse des balles lancées par le shrapnell, au moment où il éclate, est alors beaucoup plus considérable et le terrain se trouve beaucoup mieux battu. A ce point de vue, notre canon est sensiblement supérieur au canon allemand, mais il a, par contre, les défauts de ses qualités: quand on l'emploie en terrain très accidenté ou contre des couverts, des obstacles peu élevés suffisent à créer des zones de protection très étendues où l'adversaire peut se réfugier, se mettant ainsi complètement à l'abri des feux de l'artillerie.
Les Allemands, dont le canon présente le même inconvénient, bien qu'à un degré un peu moindre puisque la trajectoire n'est pas aussi tendue, ont paré à cette difficulté en adoptant dès 1898 un obusier léger de campagne du calibre de 105mm. Cette bouche à feu, qui possède une vitesse initiale beaucoup moindre que celle du canon (300 mètres au lieu de 465), peut alors exécuter facilement du tir courbe, ses projectiles venant s'élever au-dessus de l'obstacle pour retomber ensuite en arrière de ce dernier.
Le corps d'armée allemand, qui possédait d'abord 3 batteries de ce genre (18 pièces), en possède aujourd'hui 6 batteries (36 pièces), alors que nous ne disposions d'aucune bouche à feu de ce genre. Il y avait là pour notre artillerie une cause sérieuse d'infériorité à laquelle on cherchait depuis longtemps à remédier. Dans ces derniers mois, l'administration de la Guerre paraissait s'être ralliée à l'adoption d'un obusier de 105, construit par les usines Schneider, du Creusot, obusier qui avait donné aux essais d'excellents résultats. La commission du budget prévoyait de ce chef une dépense d'environ 80 millions et l'on reconnaissait la nécessité de créer de nouvelles batteries de campagne ou de transformer des batteries de 75 en batteries de 105, lorsqu'une solution très ingénieuse est intervenue qui a tranché la difficulté de la façon la plus simple.
Pour obtenir une trajectoire peu tendue, il faut n'imprimer au projectile qu'une vitesse réduite. On aurait donc pu donner au canon de 75 une trajectoire courbe en réduisant sa charge et par suite sa vitesse, mais c'était obliger le personnel à exécuter sur le champ de bataille des manipulations de poudres toujours un peu litigieuses. Il fallait de plus retirer le projectile de sa douille en laiton, le dessertir, pour vider en partie la douille, puis replacer le projectile sur sa douille et le ressertir; tout cela nécessitait l'emploi d'un appareil spécial dont on a beaucoup parlé depuis quelque temps, le dessertisseur.
De pareilles opérations sont relativement faciles, mais elles n'en constituent pas moins un travail d'atelier qui n'est pas tout à fait à sa place sous le feu ennemi. Un officier d'artillerie, le capitaine Malandrin, s'est alors demandé s'il ne serait pas plus pratique de laisser la cartouche du 75 telle quelle et de trouver un moyen de ralentir le projectile. Cela revenait en effet au même que d'imprimer au projectile une vitesse moindre. La difficulté était de découvrir le moyen en question et surtout de découvrir un moyen suffisamment simple. Le capitaine Malandrin y réussit au delà de toute espérance et, à l'heure actuelle, il est devenu possible de donner aux obus de 75 une trajectoire aussi courbe que celle des obusiers allemands. La manipulation à effectuer ne complique en aucune façon les opérations préliminaires du tir; elle ne prête donc nullement aux critiques que suscitait la modification de la charge sous le feu.
Il en résulte qu'à l'heure actuelle notre artillerie possède autant d'obusiers que de canons, alors que le corps d'armée allemand ne dispose que de 36 obusiers légers. Et cette heureuse transformation ne coûtera pas un demi-million, alors que la création des obusiers en eût demandé quatre-vingts.
(Agrandissement)
