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(Agrandissement)

Ce numéro comprend vingt-quatre pages.--Il est accompagné de LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 2 contenant le texte complet de L'Homme qui assassina, de M. Pierre Frondaie.

La reine. Le nouveau roi Constantin Ier. Le roi Georges Ier (qui vient d'être assassiné).

LA FAMILLE ROYALE DE GRÈCE A SALONIQUE
Photographie prise le jour anniversaire de la naissance du roi Georges Ier qui allait être assassiné, dans cette même ville de Salonique quelques semaines plus tard.
(Agrandissement) La revue de printemps, à Vincennes, le dimanche 16 mars Vue panoramique prise de la route de la Pyramide.

COURRIER DE PARIS
LE PERPÉTUEL
M. Étienne Lamy, la semaine dernière, nommé à l'unanimité secrétaire perpétuel de l'Académie française, venait de se rasseoir, après nous avoir adressé, debout, avec la plus délicate des émotions, les remerciements que lui seul méritait. Nous finissions à peine de l'adopter par nos bravos, et nous reprenions, avec une allègre et distraite ténacité, le travail du dictionnaire au mot: équivalent... quand une voix s'éleva, une voix douce, serrée, persuasive et grave, qui, sans les étouffer, dominait les paroles, une voix à laquelle personne ne semblait faire attention, et que, par un privilège miraculeux, j'étais seul à percevoir, à entendre en dedans. A peine cette voix s'était-elle manifestée, que je l'avais reconnue. C'était celle de M. Thureau-Dangin. Elle s'adressait au nouvel élu, et, autant qu 'il m'en souvient, elle lui disait à peu près ceci:
«--Mon éminent confrère, mon bien cher ami, monsieur le secrétaire perpétuel. C'est fait. Vous me succédez. C'est vous qui prenez ma brusque suite... Je ne pensais pas, sincèrement, vous d'accorder aussitôt, mais puisqu'il a plu à Dieu de me «recevoir» au premier tour, avant la vieillesse, et de m'éviter les longues attentes, mon bonheur est très grand et absolu de vous voir occuper la place d'où j'ai le mieux aimé l'Académie, et à laquelle j'ai dû d'avoir été compris et goûté par tous, d'avoir senti, avec un charme qui me dure, même ici parmi les vrais immortels, la sincérité d'une estime cordiale et d'un respect dont j'ai tiré les dernières joies permises de ma vie. Bien que les trente-sept confrères que j'ai quittés fussent tous dignes de la fonction dont ils m'avaient honoré, quelques-uns seulement, je ne vous l'apprends pas, étaient capables de la remplir, et, en premier lieu, vous, dont la personne nécessaire s'est imposée par la modestie de son grand talent aux suffrages de l'Académie dès que je leur eus, par mon départ, rendu la liberté, vous que j'aurais choisi, et désigné par testament, si cette charge du secrétariat perpétuel m'avait appartenu avec le droit de la léguer. Telle qu'elle est, je vous la passe, et cette transmission de pouvoirs qui s'opère en secret, de moi à vous, entre deux mots du dictionnaire, et sans que rien n'en transpire, me cause une joie consolante.
» Je n'ai pas besoin de vous préciser où vous allez et ce qui vous attend. Vous le savez. Vous n'ignorez pas qu'en acceptant ce poste envié vous tournez avec résolution le dos à la paix, à la paresse, aux appels de l'oisiveté. Mais le travail et le devoir ne vous ont jamais fait peur. Ils vous ont toujours attiré partout où ils étaient, car vous avez éprouvé qu'ils vont et viennent et ne restent pas à la même place. Ils en changent exprès, à tout moment. Nous croyons avoir pris avec eux nos habitudes, et, sans crier gare, ils nous faussent compagnie. Ils rompent avec nos routines et, s'écartant, allant plus loin ou plus haut, nous forcent à les suivre, en faisant du chemin, du chemin qui monte. C'est leur manière de nous secouer et de nous empêcher de dormir, même sur eux. Ainsi, quand d'autres pensaient que peut-être d'avoir fourni pendant des années une si belle somme de labeur, d'activité généreuse et féconde, pouvait, même sans bulletin de fatigue, donner légitimement droit à quelque repos, vous, qui connaissez seul, et mieux que vos plus intimes, les ressources et les ardeurs de votre abnégation, vous avez estimé au contraire que le passé vous engageait, qu'il n'était que la préface du dévouement et l'introduction du sacrifice. Sacrifice agréable aussi par instants et glorieux, convenons-en. Vous voilà celui qu'avec une affectueuse familiarité on appelle: le Perpétuel. Vous semblez être, en vérité, à partir d'aujourd'hui, plus qu'un membre ordinaire; vous personnifiez l'Académie, vous la représentez d'une façon continue aux côtés du directeur fragile qui change tous les trois mois, tandis que vous, permanent, esclave et souverain de toutes les séances, de toutes les solennités, de toutes les représentations officielles, rapporteur de tous les prix, orateur de tous les discours, vous paraissez le personnage investi et consacré, sur lequel se portent les regards de la déférence et de l'admiration publique. Vous avez un peu, parmi nous, la popularité dont au Paradis bénéficie saint Pierre. En effet, si vous n'avez pas les clefs de l'Académie, vous êtes pourtant le plus près de la porte et vous savez, le premier, les mots auxquels selon le jour, l'heure, elle s'entre-bâille, s'ouvre à demi, ou toute grande, ou reste fermée. Vous pourriez faire beaucoup sans vos confrères. Ils ne peuvent rien sans vous.
«Depuis 1803, d'où date la création des secrétaires perpétuels, on pourrait, a dit assez justement Sainte-Beuve, écrire une histoire de l'Académie par chapitres inscrits à leur nom. On a l'Académie sous M. Suard, sous M. Raynouard, sous M. Auger, sous M. Andrieux (ce fut court; M. Arnault également n'eut qu'un règne très court), enfin sous M. Villemain: ce dernier règne depuis trente-deux ans.»
» Quand Sainte-Beuve disait ceci, c'était sous l'Empire, en 1867, époque où vous aviez vingt et un ans, et si vous ne pensiez pas que vous seriez député quatre ans plus tard, vous étiez encore plus éloigné de vous douter que vous succéderiez ici, un jour, à ce même M. Villemain, sous le buste duquel, après les six ans de M. Patin, les dix-neuf de Camille Doucet, les treize de Gaston Boissier, et mes pauvres cinq petites années à moi, si pleines et si rapides, vous viendriez vous asseoir.
» Que votre règne à vous, cher ami, soit heureux, et nombreux, je le souhaite, et, je vous le dis tout bas, j'en ai presque obtenu déjà pour vous la promesse. Vous allez tellement réussir que vous causeriez une vraie déception si vous ne commenciez par bien marquer vous-même tout de suite le sérieux dessein que vous avez de détenir au secrétariat perpétuel le record de la longévité. Laissez-vous aller à être centenaire en confiance. Vous avez toutes les qualités, les dons et les vertus qui doivent vous attacher un temps infini à cette fonction de mesure, de sagesse, de lenteur ordonnée et de certitude sereine. Vous êtes pensif, attentif, réfléchi, sérieux avec tendresse, et quand on vous connaît bien, sous la tenue d'une mélancolie qui fait partie de votre caractère, et qui en semble la pudeur, vous savez être, aux instants qu'il faut, de la plus bienfaisante et spirituelle gaieté. Vous êtes resté jeune, plein de flamme, et vos enthousiasmes ne tomberont qu'en même temps que vous, et vous êtes artiste aussi, bel ouvrier curieux de la pensée et de la phrase, épris de la forme élégante et rare sous laquelle l'idée doit exiger toujours qu'on la présente à son honneur.
» Vous aurez beaucoup de besogne, des quantités de lettres à lire, à écrire, à classer, à retenir, à égarer, à oublier, vous recevrez maintes visites, vous craindrez parfois de fléchir sous les dossiers et les rapports, vous devrez être accueillant à tous et abolir vos nerfs, et vous serez cependant pressé de mille demandes indiscrètes et gêné de sollicitations cruelles. On ne vous laissera pas un instant rêveur. «Tout faire» est, à dater de ce jour, votre devise, votre obligation naturelle. Ah! quand vous proposiez autrefois à l'Assemblée nationale la réduction du nombre des fonctionnaires, c'est que vous saviez déjà être assez fort à vous tout seul pour abattre le travail de quarante. Et voilà votre voeu de jeunesse exaucé.
» Mais, sous la lourde chaîne dont votre résistance d'esprit et d'âme allégera le poids, vous savourerez, et souvent, des tranquilles délices qui vous dédommageront. A fréquenter davantage ces anciens et vénérables bâtiments dont vous serez devenu, même si vous ne les habitez pas, le locataire moral, vous éprouverez comme cela m'est arrivé, une quiétude singulière, empreinte de noblesse, et nourrie de fierté. Nos vieilles cours aimeront vous voir aller, venir au milieu d'elles, comme chez vous, et se feront plus placides et plus provinciales quand vous traverserez leur désert, et nos grises murailles attireront--pour la garder plus longtemps quand vous les longerez--votre ombre discrète et hâtive de philosophe chrétien. --et nos pavés, qui sont parmi les derniers beaux pavés du passé, du cher vieux Paris, nos pavés, un peu inégaux, d'entre lesquels n'est pas arrachée toute l'herbe des quais d'autrefois, nos pavés seront sous vos pieds exercés: aussi doux que du sable.
» Vous allez connaître et préférer le son méditatif que fait à notre horloge l'heure d'aujourd'hui, qui tinte avec la voix triste d'hier. Vous allez tout apprendre à nouveau et en détail de l'antique maison, vous familiariser avec le dédale de ses corridors, pratiquer ses petits escaliers, ses bureaux, ses appartements, ses combles, ses entresols studieux à rideaux blancs et à pendules de marbre noir... ses placards vitrés, ses souvenirs, ses traditions,... vous allez vous lier étroitement avec les pauvres bustes si délaissés, devant lesquels vous passerez plus souvent que vos confrères, et en vous arrêtant parfois, pour souffler la poussière qui met des cendres à leur front, et songer en face de leur détresse à ce qui reste ici-bas des grandes gloires. Et quand, redescendant à la fin du jour, pour regagner votre logis de l'Aima, vous repasserez entre les deux pots à feu de pierre qui flambent et montent la garde dans la cour, à droite et à gauche du seuil, vous sentirez, cher ami, que toutes ces choses vous tiennent avec une force incroyable au coeur et à la pensée, et qu'elles ont pris à vos yeux, depuis que vous vivez en elles, une importance touchante et familiale... Et chaque fois qu'aux nombreuses séances publiques vous mettrez, pour obéir à l'usage, cet habit couleur de ciguë, qu'auparavant vous n'endossiez par corvée que de loin en loin, vous le ferez avec l'espèce de sainte coquetterie qu'éprouve le prêtre à se parer de la chasuble en soie fleurie d'épis d'or et de roses. Et votre épée elle-même vous sera nouvelle, jolie, et plus significative, et moins inutile.
»... Allons, adieu, cher Lamy. Personne ne me voit, mais vous sentez que je ne suis pas loin. C'est qu'au début de cette séance, votre première de secrétariat perpétuel, j'ai voulu revenir, une petite minute, dans cette salle, pour entendre pétiller le feu de bois sous le portrait de notre Richelieu et pour m'approcher de vous contre l'estrade. Belle réunion. Poincaré est là. Et c'est tout à fait comme de mon temps. Rien n'est changé... que moi.» Henri Lavedan. (Reproduction et traduction réservées.)
LA REVUE DE PRINTEMPS
La revue de printemps, qui fut si heureusement restituée, l'an passé, par le ministre de la Guerre, a offert, dimanche dernier, aux Parisiens, le spectacle que depuis quelques semaines ils désiraient de toute leur ferveur patriotique. L'occasion souhaitée de manifester allégrement leur confiance en l'armée, leur ardente sympathie pour nos soldats, ils l'ont saisie avec empressement, en allant admirer à Vincennes les belles troupes qui leur étaient présentées.
L'arrivée du chef de l'État, dont la daumont, attelée de six chevaux montés par des artilleurs, passa devant les lignes, le martial défilé des régiments en tenue de campagne, aux accents familiers du Chant du départ, de Sambre-et-Meuse et de la Marche lorraine, très applaudis par manière d'hommage à M. Poincaré, la charge des fantassins, masse tumultueuse hérissée de baïonnettes, et des cavaliers lancés au grand galop, sabre au clair, firent courir dans la foule immense qui se pressait sous les tribunes et tout autour du champ de courses, de longs frémissements. Et sans doute, à cet enthousiasme joyeux, se mêlait-il, cette année, un sentiment de particulière affection pour nos soldats, vers lesquels, plus que jamais, se tourne aujourd'hui notre sollicitude.
LA PROTECTION DES ÉGLISES
Depuis plusieurs années, une Campagne ardente est poursuivie, dans les milieux artistiques, littéraires et politiques, aux fins de protéger les trésors d'art que renferme notre beau pays de France. A plusieurs reprises, au Parlement, à l'Académie, dans la presse, on a signalé les dangereuses répercussions que peuvent avoir eues de récentes lois sur la conservation de certains monuments publics, et en particulier des églises.
Cette campagne a fini par porter ses fruits, puisque la Chambre a, dans une de ses dernières séances, incorporé à la loi de finances un article aux ternies duquel sont créées deux caisses alimentées par des legs, dons ou subventions, véritables personnalités civiles destinées à faciliter l'entretien et la réparation, la première, des monuments classés, la seconde, de ceux qui ne le sont point.
Désormais, donc, nos églises ne tomberont plus en ruines, faute d'argent pour les restaurer, et l'on n'aura plus le spectacle injuste de donateurs, désireux d'empêcher la destruction, dont le cadeau était refusé par une municipalité défiante ou sectaire.
C'est, pour une grande partie, sur l'insistance de M. Maurice Barrès, dont on sait le noble souci à tout ce qui touche aux choses de l'art, que ce texte fut voté. L'éminent académicien avait en effet, à cette occasion, prononcé un fort beau discours dans lequel, après avoir examiné le problème au point de vue juridique, il s'est plu à donner connaissance à la Chambre de certains faits typiques qui venaient à l'appui de sa thèse:
Dans la contrée privilégiée, a-t-il conté, qu'on appelle le jardin de la France, il existe une ville aimable entre toutes, où subsiste un vestige charmant d'une architecture du quinzième siècle, quelque chose d'assez pareil à ce qu'est à Paris la tour Saint-Jacques.
Les artistes, les catholiques, les citoyens amoureux de leur petite ville, ont désiré faire classer cette tour. Le conseil municipal voyait la chose avec hostilité; puis, à un instant donné, en présence du grand mouvement qui se dessinait, il a dit:
«Eh bien! vous voulez la conserver: conservons-la; on peut toujours en faire quelque chose; elle peut toujours servir.»
Et savez-vous à quoi cette tour, pour laquelle il y a une instance de classement, pour laquelle déjà la commission des monuments historiques a donné un avis favorable, savez-vous à quoi ils la font servir? Ils y installent des latrines publiques! (Mouvements divers.) L'installation est commencée, elle se poursuit contre la loi, alors que le classement est décidé, est accordé en principe par un avis favorable de la commission.
Il s'agit, messieurs, de la tour Saint-Martin à Vendôme.
Au cours des travaux, des ossements humains, et même un squelette entier, ont été découverts; au lieu de les transporter au cimetière, on les a enfouis sous les tuyaux de vidange. (Vives exclamations.)
«Eh bien! disent-ils...»--je prends les termes du Progrès de Loir-et-Cher, qui fait l'apologie de cette utilisation de la tour Saint-Martin--«...eh bien! quoi? nous élevons en terrain bénit un temple au Dieu de la digestion.» (Exclamations.--Mouvements divers.)
Nous avons tenu à citer, telles qu'elles figurent au Journal officiel, les paroles mêmes de M. Maurice Barrès qui a ajouté:
Pour qu'il n'y ait pas de doute, je tiens les photographies à la disposition de mes collègues. J'espère bien qu'il se trouvera un journal illustré pour les mettre sous les yeux du public...
Un acte de vandalisme: les travaux d'aménagement en latrines publiquesde la tour Saint-Martin, à Vendôme. --Photographies communiquées par M. Maurice Barrès.

Ces photographies, que nos lecteurs trouveront ici, ont soulevé à la Chambre une indignation générale. Mais l'émoi qui s'est manifesté au Parlement n'a pas empêché qu'un nouvel acte de vandalisme se produisît à Vendôme; et M. Maurice Barrès pouvait annoncer, quelques jours après son intervention à la tribune, dans un article de l'Écho de Paris, qu'une pierre tombale, prise au cimetière de la ville, avait été honteusement utilisée pour les bas travaux d'aménagement de la tour Saint-Martin.
Mieux que de longs commentaires, les clichés que nous reproduisons démontrent qu'il était grand temps que la Chambre se décidât à régler cette émouvante et angoissante question de l'architecture religieuse dans notre pays et sauver enfin ces églises de France que des malheureux ou des fous voudraient démolir ou--ce qui est pis encore--déshonorer.
P. H.
LA CRISE MINISTÉRIELLE
Le cabinet Aristide Briand, sur lequel on avait fondé tant d'espérances, est, depuis mardi, démissionnaire. Un vote du Sénat, fait rare dans les annales parlementaires--c'est la troisième fois en vingt-cinq ans--l'a mis en minorité, sur la question de la représentation proportionnelle.
M. Paul Peytral, sénateur des Bouches- du-Rhône, dont un amendement à la loi électorale a renversé le cabinet Briand. Phot. Pirou, Saint-Germain.

M. Aristide Briand avait pourtant prononcé, pour défendre un projet que la Chambre des députés a adopté un admirable discours, clair, loyal, généreux, l'un des plus parfaits, peut-être, de toute sa carrière de grand orateur. Et il avait conclu par un éloquent appel à la conciliation.
M. Georges Clemenceau, qui s'est posé en adversaire irréductible de la réforme projetée dès qu'elle a été soumise au Sénat, répondit au président du Conseil, l'attaquant vivement et directement.
C'était maintenant l'heure du scrutin, et, conformément aux règlements, le président mit aux voix le premier contre-projet présenté, oeuvre de M. Maujan, dont l'article premier portait: Les membres de la Chambre des députés sont élus au scrutin de liste...
Mais, à cette phrase, M. Peytral voulait ajouter, par un amendement, ces mots: ... suivant la règle majoritaire, nul ne pouvant être élu s'il a moins de voix que ses concurrents.
C'est ce membre de phrase qui allait provoquer la chute du ministère.
Au premier examen, rien n'apparaît plus juste que la restriction posée par M. Peytral. Mais elle contient la négation même, l'antithèse du principe accepté par la Chambre: l'adopter, c'était précisément refuser formellement à une minorité, quelle que fût son importance, tout droit d'avoir un représentant, si son candidat le plus favorisé obtenait une seule voix de moins que le dernier candidat de la liste de la majorité. Et M. Aristide Briand, de quelques mots nets, soulignait cette conséquence:
«L'amendement de M. Peytral, qui semble s'imposer avec une apparence de logique, disait-il, est en réalité le rejet absolu de l'offre que je vous ai faite. Vous rendez impossible tout effort de conciliation.»
Vaine adjuration: par 161 voix contre 128 et 10 abstentions, sur 289 votants, l'amendement Peytral était voté.
Le gouvernement, battu, se retirait. Le soir même, M. Aristide Briand remettait au président de la République la démission du cabinet.
NOS ARMOIRIES DIPLOMATIQUES
Une réforme assez intéressante vient d'être réalisée au quai d'Orsay: il s'agit des écussons de nos postes diplomatiques.
Jusqu'ici, les chefs de postes diplomatiques ou consulaires n'étaient guidés par aucune règle précise; ils choisissaient un modèle à leur convenance et la fantaisie individuelle variait les armoiries extérieures de nos légations et de nos consulats; le résultat était tantôt heureux, tantôt contestable.
Les nouvelles armoiries diplomatiques françaises. D'après une composition de Chaplain.

Un type officiel et uniforme vient d'être choisi pour les écussons qui servent d'insigne national à nos postes de l'étranger. Ce type a été exécuté d'après le modèle figurant sur les gardes d'épée et les boutons d'uniforme diplomatique: le dessin avait été composé, il y a une dizaine d'années, par le maître graveur Chaplain, membre de l'Institut. L'éminent artiste, à défaut de disposition visant les emblèmes nationaux en dehors du décret du 25 septembre 1870 qui ne réglemente que le type et la légende du sceau de l'État, privé des ressources décoratives et héraldiques dont dispose une monarchie, avait adopté un symbole sobre et de bon goût, figurant le régime politique français.
La composition de Chaplain représente un faisceau de licteurs surmonté d'une hache et recouvert d'un bouclier, sur lequel sont gravées les initiales R. P.; une couronne de feuillage entoure le motif.
L'exécution des écussons a été confiée à la maison Devambez, et les matrices viennent d'être gravées. Dorénavant, l'emblème officiel du gouvernement de la République sera uniformément fixé au fronton de tous nos édifices diplomatiques et consulaires.
L'ASSASSINAT DU ROI DE GRÈCE
La mort du roi Georges Ier de Grèce, frappé stupidement cette semaine, à Salonique, par la balle d'un fou, a provoqué une sorte de stupeur en Europe où cette nouvelle victime du «métier de roi» avait la haute estime des gouvernements et la sympathie des peuples.
Le roi de Grèce, Georges Ier, assassiné à Salonique le 18 mars. --Phot. Boissonnas et Taponier.

L'événement, si imprévu et si rapide, a pu être conté en dix lignes de dépêche. Le mardi 18 mars, le souverain sortait du palais de son fils, le prince Nicolas qu'il venait de visiter et rentrait à pied, selon son habitude, en compagnie d'un seul officier, lorsqu'un coup de feu retentit. Un homme, que l'aide de camp saisit aussitôt à la gorge, venait de tirer à bout portant. Et le roi, bien visé, gisait inanimé sur le sol. Il mourut, après quelques minutes, tandis qu'on le transportait à l'hôpital militaire.
Si l'assassin, un ancien instituteur grec déséquilibré, nommé Skinas, avait attendu deux mois encore, il aurait pu abattre sa victime en pleine apothéose. On devait, en effet, au prochain mois de mai, fêter la cinquantième année du règne du roi Georges, et Salonique, merveilleusement reconquise sur le Turc par la puissance militaire grecque ressuscitée, aurait été le cadre émouvant de ce jubilé d'un vainqueur.
Car le roi des Hellènes meurt en plein triomphe, au moment le plus heureux de sa vie de père et de roi, après avoir connu, grâce aux victoires du généralissime, son fils, grâce à la valeur de son armée, tellement critiquée depuis la déroute de Larissa, la réalisation inespérée des ambitions de son peuple.
Au mois d'octobre 1862, lorsque, à la suite d'une révolte militaire à Athènes, le premier souverain de la Grèce indépendante, Othon Ier, dut s'embarquer en hâte pour l'exil sur la corvette anglaise Sylla, M. Bourée, ministre de France à Athènes, écrivait à M. Thouvenel: «La question de succession va occuper beaucoup. La dynastie bavaroise est jetée par-dessus bord. A qui devra échoir la couronne de Grèce? La Suède n'a rien, le Danemark moins encore, l'Allemagne est enveloppée dans l'aversion qu'on porte à la Bavière; je ne vois que la Belgique ou l'Italie.»
Le roi Georges tel que le connaissaient les Parisiens. Photographie prise, place Vendôme, en 1912.

Les Grecs demandaient à l'Europe un prince qui ne fût pas Allemand, qui possédât une grande fortune et qui fît élever ses enfants dans la religion grecque orthodoxe. Des raisons de prévoyante diplomatie firent écarter la candidature du prince de Leuchtenberg, parent du tsar, et celle du prince Alfred d'Angleterre, second fils de la reine Victoria, qui venait d'être élu par les Grecs à une forte majorité. On ne savait plus qui proposer ni trouver. Les suffrages des puissances garantes se réunirent enfin, en dépit du pronostic de M. Bourée, sur la tête d'un prince cadet de la maison de Danemark, le prince Guillaume, qui fut élu par les représentants de ses futurs sujets sous le nom de Georges Ier, le 31 mars 1863. A la demande de la Turquie, le nouveau souverain prit le titre officiel de «roi des Hellènes» et non de roi des Grecs, la qualification de Grec étant trop extensive et s'appliquant à de nombreux sujets ottomans.
A ce prince de dix-sept ans, sans expérience et que l'on arrachait brusquement à ses fonctions d'aspirant dans la marine danoise, on offrait une couronne bien pauvre et bien fragile. La Grèce indépendante, telle que l'avait délimitée la conférence de Londres, ne comptait guère plus de 800.000 habitants; insuffisamment peuplée, ruinée pour longtemps par la guerre étrangère et civile qui avait précédé son organisation autonome, pillée par les Palikares que la paix avait rendus au brigandage, elle était à peine viable, et offrait un aspect analogue à celui que présente l'Albanie actuelle à la recherche d'un roi. La partie la plus riche du territoire hellénique, la Thessalie, était demeurée sous la domination ottomane avec l'Epire et les grandes îles. Ainsi, dans la crainte d'affaiblir la Turquie, on avait étrangement compromis l'avenir de l'État renaissant, on lui avait enlevé tout moyen de reprendre son rôle glorieux d'autrefois, et c'est ce qu'il convient de rappeler pour expliquer les difficultés d'évolution de la nation émancipée et pour admirer l'espèce de miracle qu'avec des moyens si réduits, et après bien des échecs et des angoisses, elle est parvenue à réaliser avec le secours de son roi.
Ce roi, qui n'était pas riche, et auquel la France, l'Angleterre et la Russie avaient dû faire chacune, sur les intérêts de la dette hellénique, l'abandon de 4.000 livres sterling pour l'entretien de sa cour, portait à son royaume un premier accroissement de territoire, les îles Ioniennes, que l'Angleterre cédait à Georges Ier en don de joyeux avènement. «Ma force est dans l'amour de mon peuple, dit le jeune souverain en montant sur le trône, je veux faire de la Grèce un modèle pour les royaumes balkaniques.» La tâche devait être ardue et, pendant tout un demi-siècle, en dirigeant, avec la plus souple intelligence et à travers tant d'obstacles, les destinées de la nation qui lui avait été confiée, il lui fallut s'appliquer à défendre les intérêts et les espoirs de son peuple sans encourir le reproche de troubler la paix européenne. Il voyagea beaucoup, de capitale en capitale, s'autorisant de ses relations de famille et d'amitié pour plaider avec chaleur, avec adresse, avec constance toujours, la cause hellène. Cet homme aimable, simple, bon vivant, dont la svelte et jeune silhouette d'officier de cavalerie et le visage barré par une blonde et forte moustache de Gaulois ou de Palikare étaient familiers aux Parisiens, connut, dans son palais d'Athènes, des heures terribles et de véritables angoisses dynastiques. Il en fut ainsi au cours des difficultés crétoises, des désastres de la guerre gréco-turque de 1897, et, récemment encore, il y a quatre ans, lors des sommations de la ligue militaire qui l'obligèrent à exclure de l'armée les princes, ses fils et petits-fils, et l'héritier du trône lui-même. Un autre, sans doute, eût succombé à la tâche devenue trop ingrate. Le roi Georges sut persister dans son effort, et ce fut heureux pour la Grèce. Il venait d'ailleurs de rencontrer le collaborateur du destin, un grand Crétois, M. Venizelos, qui réconcilia les partis dans une oeuvre commune de régénération nationale, reconstitua l'armée qu'il fit instruire par le général français Eydoux, et prépara ainsi les admirables résultats d'aujourd'hui.
Le roi Georges Ier est mort en arrivant au but. Il tombe symboliquement à Salonique comme ces victorieux qui expirent en plantant leur drapeau sur le mur d'une ville conquise; et lorsque, sur la place de la Constitution, devant le palais royal d'Athènes qui prit feu si mystérieusement pendant la crise intérieure de 1909, on élèvera un monument national au roi Georges, on y inscrira qu'il reconstitua la patrie grecque.
Le successeur du souverain mort, le Diadoque d'hier, duc de Sparte, maintenant le roi Constantin, est né à Athènes en 1868. De son mariage avec la princesse Sophie de Prusse sont nés cinq enfants, dont trois princes. Les désastres militaires de 1897, dont on lui fit un moment porter la responsabilité, affaiblirent sa popularité et il dut, on se le rappelle, abandonner, il y a quatre ans, sur les injonctions de la ligue militaire, les fonctions de généralissime. Mais M. Venizelos vint remettre chaque chose à sa place et l'héritier du trône à la tête de l'armée du roi. Heureusement! Car le Diadoque, au cours de la campagne actuelle, s'est révélé un vrai chef de guerre. C'est lui qui a inscrit sur le drapeau grec les noms des grandes victoires de Thessalie et d'Epire et l'on peut affirmer que le roi Constantin Ier est aujourd'hui, par les satisfactions qu'il a données à l'orgueil de son peuple, l'homme le plus populaire de son royaume. Albéric Cahuet.
Le croiseur turc Hamidieh--ce vaisseau errant qui, depuis un mois, avait été signalé à Malte, dans les eaux du Levant et jusque dans la mer Rouge--vient d'accomplir un raid surprenant, et de jeter le trouble là où on ne l'attendait point. Il s'est brusquement présenté, le 12 mars dernier, devant Durazzo, puis devant Saint-Jean-de-Médua, où il a coulé ou endommagé quelques transports serbes et grecs, chargés de vivres et de munitions. Quelques jours auparavant, il avait fait escale à Beyrouth. C'est de là qu'un de nos lecteurs, M. Nour El-Dine Beyhum, qui a pu être reçu par son commandant, Hussein Raouf bey, nous adresse, avec la photographie reproduite ci-dessus, les notes suivantes sur sa visite à bord du Hamidieh. Elles prennent un intérêt documentaire, par suite de l'apparition inopinée du croiseur dans l'Adriatique, et du fait qu'on l'avait prétendu commandé par un Anglais.
Le croiseur cuirassé turc Hamidieh à Beyrouth.

Le lundi 3 mars, à 7 h. 1/2 du soir, un navire illuminé, promenant sans cesse autour de lui les rayons de ses projecteurs, apparaissait en vue de Beyrouth: c'était le Hamidieh, qui, peu après, jetait l'ancre en rade.
Le lendemain, à peine le bruit de son arrivée s'était-il répandu, qu'une foule de curieux gagnait les quais malgré la pluie et le vent, pour admirer de loin ce bateau de guerre très estimé. Voulant le voir de plus près, je pris un canot, qui me conduisit à bord. Un soldat porta ma carte au commandant et m'introduisit dans un salon, où je n'eus pas longtemps à attendre. Le commandant, Raouf bey toujours gai et content, entra bientôt, la main tendue, et engagea la conversation en anglais, me parlant de la beauté du Liban et de la ville que l'on pouvait apercevoir par les fenêtres, de la générosité des habitants de Beyrouth, dont il avait reçu de nombreux présents: du sucre, du riz, de la farine, des cigarettes... S'interrompant un instant, Raouf bey appela un de ses officiers, auquel il remit un rouleau de papier de grand format en lui disant de le porter à la T. S. F. C'était sans doute un rapport qu'il faisait adresser au ministère de la Marine.
Signature autographe de Hussein Raouf bey, commandant du Hamidieh.

Midi ayant sonné, je me levai pour prendre congé; mais le commandant, passant dans la salle à manger du bord, me pria de bien vouloir lui tenir compagnie et de déjeuner avec lui et ses officiers. A table, j'essayai plusieurs fois d'amener l'entretien sur des sujets politiques. Mes efforts furent vains: Raouf bey sut toujours détourner la conversation, paraissant s'intéresser beaucoup aux changements de température, fréquents ce jour-là. Voici le menu du repas servi par le maître d'hôtel du Hamidieh, un Grec sujet Ottoman: potage aux pattes de moutons; omelette; poulet; fèves vertes sautées au beurre; baklavia (gâteau du pays); café.
Le déjeuner fini, je demandai au commandant un autographe de lui, qu'il m'accorda avec plaisir. Et je me retirai, emportant le souvenir ineffaçable de son amabilité et de sa parfaite courtoisie.
Silistrie vue de Medjidjié Tabié: au fond, le Danube.

SILISTRIE ET LE DIFFÉREND BULGARO-ROUMAIN
(lettre de notre envoyé spécial)
Silistrie, voilà bien l'un de ces noms de villes danubiennes qui, hier encore ignorés du tourisme lui-même, doivent au caprice des événements de surgir brusquement dans l'histoire. Le différend bulgaro-roumain, en ce moment soumis au conseil des ambassadeurs à Saint-Pétersbourg, vient de placer Silistrie au premier rang de l'actualité diplomatique et c'est de Silistrie que l'un de nos meilleurs écrivains militaires et correspondants de guerre, M. Réginald Kann, qui vient de se rendre, pour L'Illustration, en Bulgarie, nous a adressé, texte et documents, les intéressantes informations de nos trois pages sur la grave et inquiétante discussion bulgaro-roumaine.
Silistrie, 5 mars.
C'était un beau sujet de guerre Qu'un logis où lui-même il n'entrait qu'en rampant.
Les vers du bon La Fontaine s'imposent à l'esprit du voyageur qui débarque à Silistrie. Pour s'y rendre, de Sofia, il a fallu accomplir un long et fastidieux circuit, car le petit port danubien n'est pas relié au réseau ferré bulgare et le service des bateaux à vapeur ne fonctionne pas encore en cette saison. On doit donc passer par Rouchtchouk, Bucarest et gagner Calarachi, ville roumaine située sur le petit bras du fleuve. De ce point il y a encore trois heures de navigation en barque; pour remonter le courant, la rame ne suffit pas; les mariniers attachent au mât une corde, à l'aide de laquelle ils halent l'embarcation, en suivant la berge boueuse d'un pas lent et mal assuré.
LA VILLE DE SILISTRIE
Barque faisant le service de Silistrie à Calarachi.

Au débouché dans le grand'bras du Danube, Silistrie apparaît allongée sur le rivage. Cette première vision ne manque pas de beauté. Les minarets, les peupliers dominant les maisons basses, se découpent en pointes élancées sur la pourpre du soleil d'hiver à son déclin: Silistrie se montre ainsi comme quelque ville orientale de conte de fées. Mais, à mesure qu'on s'approche en luttant contre le flot, le mirage s'évanouit, et lorsque, tout transi par la bise glacée qui n'a cessé de souffler, on saute enfin à terre, on se sent envahi par la pénétrante tristesse du lieu.
Cinq minutes de marche vous conduisent d'un bout à l'autre de la ville, dont la lisière est marquée par une large rigole à demi comblée, où des enfants turcs et des pourceaux jouent et se poursuivent à travers les immondices; ce dépotoir est tout ce qui reste du fossé de l'ancienne enceinte, dont les murs ont depuis longtemps disparu.
Le quartier ouest de Silistrie, habité presque exclusivement par des Turcs, vaste fouillis de baraques en planches, rappelle la zone militaire parisienne; la population en est également misérable; mais, sous ses haillons bariolés, le musulman conserve une dignité nonchalante qu'ignorent les chiffonniers de l'Occident. Le reste de la ville offre à l'oeil une succession de maisons ternes, mal bâties et souvent délabrées; les boutiques, les cabarets sont rares et de médiocre apparence; la plupart, dont les propriétaires ont été appelés sous les drapeaux, sont fermées depuis le commencement de la guerre. On remarque à peine l'église, carré de maçonnerie fraîchement badigeonnée, et l'hôtel de ville, installé dans le konak, ancienne résidence du dernier pacha. Sans le lycée et la caserne, édifices monumentaux et récents, qui attestent les efforts des Bulgares pour développer l'instruction et la puissance militaire de la nation, on se croirait ici dans une grosse bourgade turque du dix-huitième siècle. La tournée d'exploration s'achève en moins d'une heure à travers les rues vides, où quelques réverbères hésitants s'allument dans le crépuscule. Malgré l'impression pénible qui s'en dégage, on ne peut s'empêcher de sourire en songeant que cette nécropole a failli déchaîner la guerre et peut-être entraîner toute l'Europe en un conflit général. Rappelons dans quelles conditions la controverse s'est engagée et sur quels arguments s'appuient les antagonistes.
LA THÈSE ROUMAINE ET LA THESE BULGARE
«Nous avons été les mauvais marchands de tous les traités du siècle dernier, disent les Roumains. En 1848, nos frères de Pennsylvanie ont secouru l'Autriche contre la Hongrie; pour prix de leur dévouement, les Autrichiens les ont soumis à la domination des Hongrois, qui les oppriment. De même, en 1877, nous avons secondé les Russes à Plevna et, grâce à nous, ils ont pu arracher à la domination turque ces mêmes Bulgares, qui se dressent aujourd'hui contre nous. Comment nous en a-t-on récompensés? En nous enlevant la riche Bessarabie, peuplée de Roumains, pour nous donner la Dobroudja, pays inculte qu'habitaient quelques milliers de musulmans et de Bulgares; grâce à l'activité de nos colons et aux dépenses que nous nous sommes imposées pour construire le port de Constantza et le pont de Cernavoda, un des plus beaux ouvrages d'art du monde, nous avons transformé ce désert en une contrée de bon rapport, dont la population est aujourd'hui en majorité roumaine. Mais le traité de 1878 ne nous a pas accordé la totalité de la province; il nous a, en outre, imposé une frontière indéfendable. Or, les Bulgares n'ont cessé de réclamer la Dobroudja et leur propagande irrédentiste se poursuit sans trêve. La Bulgarie va bientôt doubler son territoire et sa population à la suite de ses succès. En échange de notre neutralité, qui lui a permis de remporter la victoire, nous demandons une rectification de frontière, nous donnant Baltchik sur la mer Noire et Silistrie sur le Danube, surtout cette dernière ville, qui est la clef de la Dobroudja et que plusieurs négociateurs du traité de Berlin, notamment le délégué français, M. Waddington, avaient réclamée pour nous.»
Chemin de fer. Routes. Chemin de fer projeté par la Roumanie si elle obtient Silistrie.




Les Bulgares répondent: «Si les Roumains ont à se plaindre de n'avoir pas été bien traités par les Russes en 1877, qu'ils s'en prennent à ceux-ci et non à nous qui n'y pouvons rien. D'ailleurs la Dobroudja n'a pas été une mauvaise acquisition, à telle enseigne qu'ils ne l'échangeraient certes pas aujourd'hui pour la Bessarabie, si on le leur offrait; ils ont plutôt gagné au change. Au contraire, les Bulgares ont perdu de ce fait une province, où ils se trouvaient en majorité. Ce sont donc eux qui ont subi le plus grave préjudice. Cependant nous ne songeons pas à revendiquer ce territoire d'abord par respect pour la décision du tsar libérateur, ensuite parce que nous reconnaissons qu'elle est indispensable à nos voisins. Nous rejetons l'accusation d'irrédentisme qu'on porte contre nous; jamais le gouvernement ni l'opinion n'ont encouragé aucune campagne de ce genre et on ne peut nous rendre responsables des paroles en l'air de quelques chauvins isolés. Mais nous nous refusons à céder de nouvelles régions nous appartenant. Si la Roumanie voulait profiter du remaniement de la péninsule balkanique, il lui fallait prendre sa part des sacrifices que tous les autres peuples chrétiens se sont imposés. Pourtant, par esprit de conciliation, nous consentons à rectifier la frontière, mais en nous refusant à livrer Silistrie, ville purement bulgare et centre intellectuel que nous ne pouvons céder. Nous avons été particulièrement froissés de voir nos voisins attendre si longtemps pour formuler leurs revendications, en venant nous mettre le couteau sur la gorge au moment où nous nous trouvions engagés à fond contre les Turcs.»
Chemins de fer. ++++++ Frontière actuelle. -.-.-.-. Rectification acceptée par la Bulgarie. ........ Rectification réclamée par la Roumanie. Groupe des fonctionnaires de Silistrie. A cette dernière récrimination, les Roumains répliquent que, s'ils ne sent pas intervenus plus tôt, c'est parce que l'Europe avait d'abord annoncé qu'elle exigerait le maintien du statu quo dans la Péninsule. En ce cas, ils n'avaient rien à demander. Mais, du jour où l'Europe a modifié son point de vue et admis un remaniement de la carte balkanique, la Roumanie avait le droit de se faire entendre et l'a fait, sans qu'on puisse lui reprocher de méditer un coup de Jarnac.



Telles sont, dans leur ensemble, les thèses des deux parties. En ce qui concerne la ville de Silistrie, la discussion s'appuie sur un ensemble de considérations, qui seront soumises aux délégués des puissances médiatrices et que nous avons entrepris d'examiner sur l'emplacement même du litige.
LES DROITS HISTORIQUES ET L'ARGUMENT DES NATIONALITÉS
UNE MANIFESTATION A SILISTRIE. --Un jeune étudiant harangue la foule réunie pour célébrer l'anniversaire de la libération de la Bulgarie du joug ottoman.

Il suffit de quelques jours de résidence dans une capitale balkanique pour se familiariser avec le jargon politique habituellement employé dans la discussion des questions d'Orient. Lorsqu'un pays désire opérer une annexion territoriale par voie diplomatique, sa procédure se fonde invariablement sur les quatre arguments suivants: droits historiques, considérations ethniques ou de nationalités, conditions économiques, nécessités stratégiques; dans le différend actuel, la discussion n'est pas sortie du cadre accoutumé.
Le demandeur commence toujours par faire valoir ses droits historiques: c'est l'argument le plus commode. En effet, suivant l'époque à laquelle on se place, chaque peuple peut revendiquer non seulement telle ou telle région, mais encore la Péninsule entière, ou peu s'en faut. Les Serbes de Douchan, les Bulgares du tsar Siméon ont possédé tout le pays s'étendant de la mer Egée à l'Adriatique; les Roumains se réclament de l'empereur Trajan, les Grecs de Justinien ou d'Alexandre le Grand. Les Albanais vont plus loin; ne descendent-ils pas des Pélages, les premiers occupants; pour eux, il ne s'agit plus de droits historiques, mais de droits... préhistoriques. Malheureusement, la conquête ottomane, en courbant toutes les têtes sous le joug commun, est venue niveler ces prétentions. D'ailleurs on a tellement usé et abusé des droits historiques que l'effet s'en est émoussé. Aussi, n'est-ce sans doute que pour se conformer à une vénérable tradition qu'on a vu la Roumanie rappeler qu'un de ces volvodes, un certain Mitcho, occupa Silistrie pendant une trentaine d'années au quatorzième siècle.
Il n'est guère plus facile d'apprécier l'argument des nationalités, car, dans les Balkans, on change son origine à peu de frais. C'est une simple question de désinence des noms propres. La terminaison of est bulgare, vitch serbe, esco roumaine, idis hellénique. Combien de personnes ont mutilé une syllabe pour échapper à l'oppression d'un gouvernement de propagande! Combien de Popof sont devenus Popesco ou Popovitch, ou inversement!
On voit quel parti il est possible de tirer de pareilles fluctuations. «Pourquoi diable, me dit un fonctionnaire roumain, nos voisins tiennent-ils tant à Silistrie? Une statistique digne de foi montre que plus de la moitié de ses habitants sont étrangers.» Mais les Bulgares s'indignent lorsque je leur rapporte ce propos. L'actif secrétaire de la mairie de Silistrie court compulser les statistiques et en extrait les chiffres suivants: population totale: 12.537. Bulgares, 8.260; Turcs, 3.780 (y compris environ 500 Tartares et Tziganes); Arméniens. 250; Israélites, 165; Roumains, 57; divers, 25. «Si, ajoute-t-il, nous avions si peu de nationaux ici, pourquoi aurions-nous fondé cinq écoles primaires, deux lycées, une école normale, sans compter les écoles primaires supérieures et professionnelles? Notre ville a versé un million à l'emprunt de guerre intérieur, alors que la capitale, dix fois plus peuplée et plus riche, n'y a contribué que pour 7 millions. Le régiment de Silistrie, le valeureux 31e, a mérité à Bounar-Hissar le surnom de «régiment des héros». D'ailleurs, c'est demain notre fête nationale; vous pourrez voir les habitants de Silistrie réunis et juger par vous-même.»
L'ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE SAN STEFANO
Soldats se rendant à la cérémonie commémorative du traité de San Stefano Ce sont des jeunes gens de la dernière classe appelée, s'instruisant au dépôt du 31e régiment.

Le lendemain j'assiste à la cérémonie commémorative de la libération de la Bulgarie qui se déroule sur la grand'place, entre la mairie et la mosquée. On a planté quelques poteaux ornés de fanions tricolores. La garnison vient se former en carré, puis voici les jeunes filles des écoles, qui accompagnent de leurs cantiques le service divin, et toute une multitude endimanchée composée presque exclusivement de vieillards, de femmes et d'enfants. L'office terminé, la troupe regagne les casernes; la foule, au contraire, se resserre autour d'une estrade improvisée, du haut de laquelle un jeune étudiant entreprend de la haranguer; il s'agit, bien entendu, du différend bulgaro-roumain. Après avoir rappelé les événements passés, qui rassemblent en ce jour tous les Bulgares, l'orateur expose le sujet du litige actuel. «N'en veuillez pas au peuple roumain, s'écrie-t-il, il n'est pour rien dans les revendications du gouvernement de Bucarest; seuls des politiciens, poussés par des intérêts de parti, ont échafaudé cette oeuvre néfaste. Pourquoi veulent-ils nous annexer de force? Qu'avons-nous fait pour qu'on nous traite ainsi? Est-ce un crime d'avoir secouru nos frères de Macédoine? Tous nos hommes valides sont allés combattre l'ennemi séculaire; depuis cinq mois ils souffrent et meurent pour la patrie. Allez à la mairie et vous y trouverez affichés les noms de quatre cents de nos braves tombés dans les plaines de Thrace, à l'ombre de notre drapeau glorieux. Que dirons-nous aux survivants lorsqu'ils rentreront dans leurs foyers? Faut-il qu'ils aient combattu et peiné si durement pour qu'on les contraigne à devenir Roumains? Est-ce là le prix de leur victoire si chèrement acquise?
«Et quel sort vous attendrait sous le régime étranger? Vous faites partie d'une nation démocratique, égalitaire, où les biens sont justement répartis, où tous jouissent des mêmes droits politiques. La Roumanie est un pays féodal; le peuple n'y compte pour rien, le suffrage universel n'y existe pas. Les Bulgares de Dobroudja, soumis aux Roumains, ont vécu pendant plus de trente ans sous un régime spécial et désavantageux. Comme Bulgares, comme hommes libres, nous ne pouvons accepter l'annexion.»
Cette allocution, prononcée d'une voix chaude et passionnée, paraissait agir profondément sur l'auditoire. Aucune manifestation ne l'accueillit, mais un silence morne, mille fois plus impressionnant que des vivats.
CE QUE VAUT SILISTRIE AUX POINTS DE VUE ÉCONOMIQUE ET STRATÉGIQUE
Il y a peu de chose à dire de la vie économique de Silistrie. Son port, qui desservait autrefois une vaste région, s'est vu amputé d'une partie de l'hinterland qui l'alimentait; le traité de 1878, en effet, a fait passer la frontière roumaine presque sous ses murs. Depuis lors elle a de la peine à vivre.
Il nous reste à examiner la situation au point de vue stratégique. Silistrie faisait autrefois partie du quadrilatère du Bas-Danube, avec Rouchtchouk, Choumla et Varna. Ces places, quoique fort archaïques, jouèrent encore un rôle important au cours de la dernière guerre turco-russe. Elles empêchèrent l'armée moscovite de déboucher dans la Bulgarie orientale et les obligèrent à passer le fleuve en amont, à Sistova. Les progrès de l'artillerie ont, depuis cette époque, rendu les défenses du quadrilatère tout à fait inutilisables. Silistrie est dominée par un plateau d'une soixantaine de mètres d'altitude, ou, plus exactement, par trois éperons qui s'en détachent, s'abaissent en pente douce et viennent mourir à quelques pas des premières maisons de la ville. Sur ces trois éperons les Turcs ont construit, en 1810, trois ouvrages: Medjidjié Tabié, Ordou Tabié et Arab Tabié. Le traité de Berlin a laissé les deux premiers en territoire bulgare et donné le troisième aux Roumains. J'ai pu longer le fort de Medjidjié Tabié, redoute rectangulaire d'environ 600 mètres de développement, complètement abandonnée et veuve de ses canons. Le talus s'écroule; seule l'escarpe de pierre tient encore bon. Même si la ligne de forts était composée d'ouvrages plus modernes et bien armés, elle ne présenterait pas une valeur militaire sérieuse, car la frontière, en la coupant en deux, la neutralise en quelque sorte pour les Bulgares comme pour les Roumains.
Le plateau de Medjidjié Tabié.

Il n'est pas surprenant, dans ces conditions, que les dernières propositions du gouvernement de Sofia aient compris la cession d'Ordou Tabié et de Medjidjié Tabié, malgré le dommage qui en résultera pour les habitants de Silistrie; ils perdront leurs vignes, leurs vergers et les sources qui alimentent la ville. Cette offre n'a pas satisfait les Roumains, dont les visées stratégiques sont d'une bien plus grande envergure. Les voici:
Afin de défendre la frontière de la Dobroudja contre une offensive bulgare dirigée sur Constantza et le pont de Cernavoda, mal protégé par une tête de pont insuffisante, les Roumains veulent établir, du Danube à la mer Noire, une ligne fortifiée solide. Cette barrière doit nécessairement s'appuyer, à ces deux extrémités, à des forteresses de premier rang, qui seront les musoirs de la digue, comme Epinal et Belfort pour celle de la Moselle, Verdun et Toul pour celle de la Meuse. Le point d'appui oriental sera Mangalia, dont la lagune, profonde de 30 mètres, peut être facilement reliée à la mer et servira de port militaire à la flotte de guerre qu'on désire augmenter. Quant au point d'appui occidental, il devra être relié à la Roumanie proprement dite par un pont de chemin de fer. Or, en amont de Cernavoda, Silistrie est le premier point où ce pont peut être construit. C'est là, en effet, que commence l'île de Baltea, dont le sol marécageux est trop inconsistant pour servir d'infrastructure aux masses métalliques qu'il devrait supporter. Silistrie seule, où le fleuve se rétrécit, remplit les conditions voulues. La Roumanie ne saurait se passer ni de la ville même, où doit aboutir le pont, ni d'une zone environnante de plusieurs kilomètres de rayon sur le périmètre de laquelle on construira des forts capables de protéger la place contre les projectiles de gros calibre. Medjidjié Tabié et Ordou Tabié sont beaucoup trop rapprochées pour remplir ce rôle. La frontière nouvelle, au lieu de partir de Medjidjié Tabié pour aboutir à la mer, à hauteur de Dobritch, comme on l'a proposé récemment à Sofia, commencerait à quelques kilomètres en amont de Silistrie et se terminerait à Baltchik.
«Nous répétons, disent les Bulgares, que nous n'avons aucune intention hostile à l'égard de la Roumanie. La preuve en est que notre armée ne possède pas un seul équipage de pont, tandis que les Roumains ont un matériel qui leur permet de jeter un ou deux ponts de bateaux sur le Danube et viennent de passer des commandes pour se procurer un supplément de matériel. Quant à leur projet concernant Silistrie, il ne présente pas seulement un caractère défensif. La ville ainsi transformée en forteresse reliée à l'autre rive du Danube par une voie ferrée deviendrait un point d'appui offensif extrêmement dangereux pour nous. Les armées roumaines qui se concentreraient à l'abri de ses forts se trouveraient à pied d'oeuvre pour se jeter au coeur de notre pays. Nous ne pouvons vivre sous cette menace constante.»
Nous avons essayé d'exposer les causes du différend, les demandes et les arguments des deux nations qu'il met aux prises. Il ne nous appartient pas d'exprimer un avis sur le bien-fondé des revendications de l'une ou l'autre des parties. Nous nous contenterons de faire observer que la question stratégique constitue le fond du litige, qui peut se résumer en une seule phrase: la Roumanie obtiendra-t-elle le moyen de construire à Silistrie une forteresse défensive et offensive? Tel est le problème qui se pose aux puissances médiatrices. Réginald Kann.