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L'Illustration, No. 3252, 24 Juin 1905

Mouvement littéraire

Reading edition

Mémoires du comte Valentin Esterhazy, publiés par Ernest Daudet (Plon, 7 fr. 50).--Madame Atkyns et la Prison du temple, par Frédéric Barbey, avec préface de Victorien Sardou (Perrin, 5 fr.)--Psychologie de deux Messies positivistes: Saint-Simon et Auguste Comte, par Georges Dumas (Alcan, 5 fr.).

Mémoires.

Issu d'une famille hongroise, mais né en France, le comte Valentin Esterhazy servit brillamment dans un régiment de hussards et fit la guerre de Sept ans. Aux fiançailles de Marie-Antoinette, il fut chargé d'aller porter à Vienne le portrait du Dauphin. On l'aperçoit à Versailles, dans la familiarité de Louis XVI et de la reine. Mais quelle discrétion il montre sur le compte de la famille royale! Rien sur les amusements innocents de Trianon et du Hameau; il a connu le comte de Fersen, mais ne nous en donne même pas une légère esquisse. Peut-être aussi a-t-il considéré comme peu importants ces détails qui nous intéresseraient tant aujourd'hui. Royaliste fervent, le comte Valentin n'admet aucune diminution de la puissance royale, ni aucune des idées de l'Assemblée constituante qu'il appelle souvent la Convention. Mirabeau l'aîné est traité de scélérat avec lequel le roi et la reine n'eussent jamais dû communiquer, et Necker de charlatan qui remplace un ignorant, c'est-à-dire Loménie de Brienne. Nous avons à découvert, dans les Mémoires du comte Valentin, l'âme d'un royaliste ultra aux débuts de la Révolution française. Mais là où le comte Esterhazy est vraiment neuf, c'est quand il nous entretient de l'émigration et de son séjour à la cour de l'impératrice de Russie. Louis XVI, que, dans la circonstance, devait encourager Marie-Antoinette, semble fort se méfier de ses frères, le comte de Provence et le comte d'Artois. Il a auprès des différents gouvernements un agent à lui, le baron de Breteuil, lequel n'a d'autre souci que de faire connaître la volonté de son maître et de ruiner l'influence des frères du roi. Presque toujours le baron de Breteuil a des desseins opposés à ceux des chefs de l'émigration. Cela nous explique peut-être la défaveur dans laquelle tomba, auprès des puissances européennes, l'armée de Condé, et pourquoi on hésita, surtout en Autriche, à user de ses services. En lisant la fameuse déclaration du duc de Brunswick, l'impératrice répéta au comte Esterhazy: «Malheur au pays qui espère son salut des troupes étrangères!» Ces pages qui, peut-être, ne satisfont pas complètement notre curiosité, mais dont la publication semble avoir achevé de rendre M. Ernest Daudet digne du prix Gobert, s'arrêtent à l'année 1797.

Madame Atkyns.

Que vaut ce volume de M. Frédéric Barbey, préfacié par M. Victorien Sardou? Quelle nouveauté nous apporte-t-il sur l'enfant du Temple? On l'a loué un peu partout; il fait partie des livres d'histoire dont l'opinion, en ces derniers temps, s'est particulièrement préoccupée. Sans doute, il abonde en renseignements curieux; mais, sur le point principal, sur la survivance de Louis XVII, il ne jette, je l'avoue, aucune lumière en mon esprit. Une Anglaise. Charlotte Walpole, après avoir déployé son talent au théâtre, de Drury-Lane, avait épousé lord Atkyns. Elle était venue à Versailles, s'était passionnée pour la reine. A prix d'or, elle parvint plus tard à pénétrer près d'elle dans la prison et lui promit de ne rien négliger pour sauver le Dauphin. Elle devait, en effet, dans cette entreprise, dépenser plus de 2 millions, c'est-à-dire à peu près toute sa fortune, ce dont la Restauration lui fut fort peu reconnaissante. Comment mena-t-elle son affaire? A Londres, elle nous apparaît aux mains de trois personnages: le chevalier de Frotté, chef, à un certain moment, de la chouannerie normande; Yves-François Cormier, émigré, ancien procureur du roi au présidial de Rennes; et un petit homme fort remuant, le baron d'Auerweck. C'est Cormier qui mène tout, après avoir mis à l'écart le chevalier de Frotté, pour lequel cependant lady Atkyns semble avoir eu quelques bontés. Rien de plus énigmatique que l'ancien procureur du roi. Il règle la dépense de lady Atkyns dans son entreprise et lui raconte des histoires plus ou moins romanesques. Dans la prison, on aurait, dit-il, substitué d'abord un muet, puis un scrofuleux au fils de Louis XVI, caché dans les combles jusqu'au jour où sa fuite serait possible. Peu à peu s'en vont toutes les ressources de la bonne et naïve Anglaise, qui se contente des imaginations de Cormier. Pas l'ombre d'un Louis XVII, pas une seule apparition bien constatée de l'enfant royal. Peut-être M. Barbey et M. Sardou lui-même se sont-ils exagéré la valeur des documents qui sont tombés en leurs mains. Une femme enthousiaste et simple et deux hommes douteux, voilà ce que l'on saisit dans toute cette affaire. Au moment où je termine ces lignes paraît, à la librairie Perrin, le Drame de Varennes, de M. Lenôtre (5 fr.). Comme ce travail, piquant et minutieux, se rattache aux livres précédents, je dois à mes lecteurs de le leur signaler.

Deux Messies.

Ce qui fait l'originalité de cette étude fort savante et fort littéraire en même temps, c'est le lien qu'a établi M. Dumas entre Saint-Simon et Auguste Comte. Le premier a inspiré la philosophie positive, le second l'a fondée. De 1817 à 1824, Comte servit de secrétaire à Saint-Simon. Le XVIIIe siècle et la Révolution française avaient tout détruit, il fallait reconstruire; à la place de l'anarchie, on devait remettre l'unité. Est-ce que le monde n'a pas besoin d'un pouvoir spirituel dirigeant? La théologie toutefois devant être remplacée par la science, une sorte de clergé de savants sociologues, à la tête duquel se tiendrait comme pape Saint-Simon ou Comte, constituerait le nouveau pouvoir spirituel. A côté, l'industrie représenterait le pouvoir temporel; à celle-ci l'action, à l'autre, puissance supérieure, l'éducation. Nous rencontrons ces idées dans Saint-Simon et dans Auguste Comte. Tous les deux se rattachent au passé; ils en gardent les éléments conservateurs et comme le cadre idéal. A un certain moment, Saint-Simon admet le sentiment et le coeur dans son organisation nouvelle; aussi, à côté de son académie des sciences, veut-il créer une académie des sentiments. Sous l'influence de son amour pour Clotilde de Vaux, Comte fait entrer aussi dans sa religion une forte dose de sentimentalité et même de culte un peu puéril. Saint-Simon tenta une fois de se suicider et fut interné, pendant quelque temps, dans une maison de santé tenue aujourd'hui par M. le docteur Mottet. En 1826, un an après la mort de son maître, Auguste Comte, sous la poussée d'un travail intense et accablé par ses malheurs conjugaux, eut un accès de folie qui, dit-on, se renouvela plusieurs fois, et en particulier, en 1845. Aussi sa femme indigne, après la mort du philosophe, en 1857, attaqua-t-elle la validité de son testament. Sur ces deux messies, qui se sont imaginés marqués d'une onction singulière M. Dumas, chargé de cours à l'Université de Paris, a écrit un livre fortement pensé et où la psychologie est ornée de clarté et de grâce. E. Ledrain.

Ont paru:

Lexique sommaire de la langue du duc de Saint-Simon, par E. Pilastre. 1 vol., Firmin-Didot et Cie.--Ecrivains et Style, par Arthur Schopenhauer, traduction par Auguste Dietrich. 1 vol., Félix-Alcan, 2 fr. 50.--Après la Séparation (enquête sur l'avenir des Églises), par Henri Charriaut. 1 vol., Félix-Alcan, 3 fr. 50.

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