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L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905

Mouvement littéraire

Reading edition

Notre dernier roman: La Force du Passé, par Daniel Lesueur (Lemerre,3 fr. 50).--L'Accordeur aveugle, par Marcel Prévost (Lemerre, 6 fr.).--Notre prochain roman: Cadet Oui-Oui, par Mme Claude Lemaître.

La Force du Passé.

Il m'est resté dans la mémoire un fort beau sonnet philosophique de Mme Lesueur. En voici les premiers vers:

Morts qui dormez couchés dans nos blancs cimetières, Parfois, en relisant tous vos noms oubliés, Je songe que nos coeurs à vos froides poussières Par des fils infinis et puissants sont liés.

Il y a quelque peu de cette pensée dans le roman dont les lecteurs de L'Illustration ont eu la primeur. Christiane de Feuillères a été élevée dans un vieux château, religieusement et sainement, au milieu de souvenirs anciens et dans de fortes traditions. Aussi ses sentiments et Mme Claude Lemaître, auteur de notre prochain roman. son existence entière sont-ils menés par ses ancêtres; elle est liée à eux par mille fils infinis. Peut être Didier Le Bray, le jeune architecte qui l'aime et dont elle est éprise, ne subit-il pas aussi complètement la même influence. La diversité des idées s'oppose à leur complète union et à leur mariage. Mais un lointain et presque inconscient atavisme n'inclinera-t-il pas un jour le jeune homme vers les convictions et vers le mysticisme de la race? Devant le corps inanimé du père de Christiane, il se met à genou.

Illustration from L'Illustration, No. 3248, 27 Mai 1905

Il y a encore et surtout un passé, celui de sa mère, qui tient Christiane, et dont des circonstances tout à fait imprévues finissent par délivrer les deux amoureux. Avec cette entente parfaite du drame dont elle nous a donné maintes preuves, Mme Lesueur a, devant Mlle de Feuillères et son ami, accumulé les obstacles! Quelles morts étranges! Et en même temps, au milieu de ces merveilleuses imaginations, l'étude des caractères ne disparaît pas. En dehors des deux héros, quelle perversité chez Mme Valtin, d'une noblesse d'automobilisme! Quelle brutalité sauvage chez Gérard de Sebourg qu'une seule chose peut dompter: sa fille agonisante! L'enfant mourante a seule rompu les liens qui enchaînaient Christiane de Feuillères.

Ce qui marque ce livre, comme toute l'oeuvre de Mme Lesueur, c'est la phrase habile et ardente.

L'Académie française vient de décerner une de ses récompenses les plus recherchées: le prix Vitet, à l'ensemble des volumes de Mme Lesueur et, en ce faisant, s'est honorée elle-même, comme elle s'était honorée chaque fois qu'elle avait posé ses lauriers sur la tête de celle qui nous charme par ses histoires si bien conduites et si neuves, et par la haute philosophie qu'elle a mise en ses poèmes et dans sa prose harmonieuse.

L'Accordeur aveugle.

M. Marcel Prévost s'est éloigné, pour un moment, de la vie parisienne et des cas de conscience. Nous n'avons ici rien de semblable à cette casuistique subtile et mondaine dans laquelle il est passé maître. Pendant quelques semaines de villégiature au pays gascon, il a rencontré un accordeur aveugle, duquel il s'est servi pour remettre en état un piano abandonné. Quelle part d'amour et de douleur a été octroyée à cet homme? Pourquoi, doué d'un art musical exquis, se borne-t-il à restaurer des pianos? L'aveugle, un jour, lui a confessé sa vie et détaillé ses chagrins. Appelé dans un château voisin par une femme dont la voix est séduisante et la beauté renommée, l'artiste s'est mis à l'aimer. Elle est seule, délaissée par un mari débauché et grossier. Comme le pianiste est jeune, attendrissant, qu'il a un talent merveilleux, la châtelaine lui rend tous ses sentiments. Rien ne fait naître l'amour comme la musique, à deux, surtout en pleine campagne, dans la paix des champs, dans la mélancolie des soirs ou sous les rayons mystérieux d'Astarté. Leur passion reste aussi chaste que profonde. A sa tendresse, le jeune aveugle sacrifie tout. Comme l'amie est absorbante et jalouse, il ne fait entendre ses mélodies que pour elle seule et renonce à toute soirée et à toute gloire.

Dans de pareilles circonstances, c'est toujours la femme qui demande à quitter la maison conjugale; elle s'énerve dans la vie inquiète et partagée; elle ne peut longtemps conserver le masque et dérober l'état de son coeur. Aussi Mme d'Escarpit--c'est le nom de l'héroïne--songe-t-elle à s'enfuir au loin dans l'espoir d'un prochain divorce. Mais, atteinte d'une maladie de coeur, frappée encore par ses émotions amoureuses, elle a des syncopes, elle perd toutes ses forces et, après avoir vécu tout un hiver en présence de la mort, finit par s'éteindre aux premières chaleurs de mai. Elle expire pendant que l'ami lui dit, au piano, les airs aimés et alanguis. Avec quelle subtile compréhension M. Marcel Prévost nous a rendu ce qu'il y a de plus particulièrement douloureux en cet aveugle passionné, qui ne voit l'objet de son amour, ni dans les ravages progressifs du mal, ni après que la mort a passé! Du moins, il ne gardera pas de la belle Mme d'Escarpit un souvenir de déchéance. Cette histoire simple, animée et enveloppée de poésie par M. Marcel Prévost, est une jolie petite chose d'art et de sentiment raffiné. Aussi lui a-t-on donné un bel écrin. Le volume est une merveille de typographie et rien n'égale le goût habile avec lequel ont été aquarellées les nombreuses illustrations de M. François Courboin. E. Ledrain.

Mme Claude Lemaître.

Mme Claude Lemaître n'est point une nouvelle venue pour nos lecteurs, et leur suffrage a contribué à consacrer sa réputation; une de ses oeuvres de début. Ma Soeur Zabette, fut, en effet, publiée ici même, il y a quelque trois ans.

Lorsque l'auteur apporta son manuscrit à L'Illustration, sa démarche y rencontra un accueil tout ensemble sympathique et réservé. La sympathie allait spontanément à la personne, une jeune femme parée de grâces naturelles, physionomie ouverte et avenante, regard clair et franc, sourire prompt à s'épanouir dans l'ovale régulier d'un visage délicat, La réserve s'appliquait au manuscrit. Il faut toujours se méfier un peu d'un rouleau de papier contenant de la littérature; or, en l'occurrence, si quelque chose pouvait dissiper cette prudente méfiance, ce n'était pas l'indication préalable fournie par l'écrivain sur le genre de son roman. Etude de moeurs maritimes? D'une si fine main, quelle qu'en fût la dextérité, cette peinture, présumait-on, devait manquer plus ou moins des qualités requises: vérité, vigueur, originalité; elle péchait probablement par trop d'élégance; en un mot, suivant la locution vulgaire, ce n'était pas tout à fait «ça». La personnalité apparente de Mme Claude Lemaître plaidait préventivement contre son oeuvre, faisait douter de son aptitude à traiter de tels sujets; on était porté à lui prêter, en pareille matière, les notions superficielles d'une jolie baigneuse qui fréquente, chaque saison, les plages à la mode, et qui, pour s'y être promenée, coquettement coiffée d'un béret, avoir, sur le sable humide, dessiné des arabesques du bout de son ombrelle, péché aux creux des rochers quelques poignées de crevettes, coudoyé des gens de mer, se croit initiée à la «marine». D'une observation à courte vue, superficielle, incomplète, qu'attendre, au mieux, sinon d'honnêtes tableautins ou de proprettes aquarelles d'amateur?

Eh bien, ces préventions se trompaient d'adresse: le rouleau suspecté ménageait au premier lecteur la plus agréable surprise, et l'on s'empressa de réformer un jugement téméraire, en présentant au public Ma Soeur Zabette, touchante figure de victime volontaire, autour de qui évolue tout un monde spécial dont elle est, mais qu'elle domine de sa supériorité morale, payant d'un coeur généreux, par le sacrifice de son propre bonheur, la rançon du bonheur des siens.

Ah! que nous sommes loin du pittoresque de fantaisie, de l'artificiel, du convenu, de la mièvrerie redoutés! Comme Mme Claude Lemaître le connaît bien, ce monde de la «marine» boulonnaise! Elle l'a observé d'un oeil sagace et compréhensif, ne se bornant pas à la superficie, mais l'explorant à fond, depuis les moeurs et le caractère, jusqu'à l'âme; elle a vécu sa vie, à terre et en bateau, au milieu des matelots et des «matelotes», des armateurs, caboteurs, pêcheurs, saleurs, mareyeurs, ramendeuses de filets, serviciers libérés, retraités, rudes «fieux», filles accortes, veuves de naufragés, mères admirables de résignation et de vaillance virile, capables de remplacer le père auprès des enfants. Aussi comme elle les montre «vrais», et d'autant plus intéressants, dans des compositions simples et claires, d'un style sobre, robuste et coloré!

A quelqu'un qui, après la lecture de Ma Soeur Zabette, lui demandait: «Vous avez voulu faire un roman littéraire?» l'auteur simplement répondait: «J'ignore si mon livre est littéraire, mais j'ai voulu écrire ce que j'ai senti et observé; puis j'ai fait de mon mieux.» Voilà, certes, la meilleure méthode, et l'écrivain n'a pas à regretter de l'avoir adoptée. Mme Claude Lemaître est une femme curieuse et sensible; elle raconte sincèrement ce qui frappe ses yeux, ce que son coeur devine. Et son réalisme ne va pas sans une teinte de poésie, car il est de la bonne école, celle où il y a communion nécessaire entre le romancier et le poète, lequel, a dit Victor Hugo, ne doit avoir qu'un modèle, la nature; qu'un guide, la vérité. Ici, le romancier mérite-t-il le reproche de flatter, d'idéaliser ses personnages pris sur le vif? Non pas: il les met au point, il les éclaire de la lumière qu'il faut pour nous les rendre plus perceptibles et plus intelligibles; ayant discerné leurs sentiments, il les traduit dans leur propre langage si expressif, si savoureux et ce sont là des conditions essentielles de l'art.

Un fort heureux début encouragea Mme Claude Lemaître à persévérer: à la suite de Ma Soeur Zabette, elle publia l'Aubaine, une étude du même ordre, où se détache, vigoureusement dessiné, le type complexe du gros pilote César Rollet, madré compère, joignant à la valeur professionnelle la duplicité d'un homme d'affaires, à la joviale bonhomie la ruse finaude; à la fois prodigue de sa vie et âpre au gain, toujours en quête d'actes de dévouement à accomplir et de marchés avantageux à conclure, aussi fier des écus dont ses sacs sont gonflés que des médailles de sauvetage dont sa large poitrine est constellée.

Puis, par une sorte de coquetterie bien légitime, la souplesse d'un talent varié voulut s'affirmer dans le Cant, spirituelle satire où une main légère, mais impitoyable, soulève, pour l'édification et le salut d'une charmante Française, le masque de l'hypocrite pruderie britannique.

Avec Cadet Oui-Oui, Mme Claude Lemaître revient à un genre où elle a prouvé qu'elle excellait, où elle sait se renouveler, tout en demeurant fidèle à sa formule initiale. Il siérait mal de déflorer par la moindre analyse le roman inédit dont L'Illustration s'est assuré la primeur; mais il est bien permis de dire qu'on y retrouvera--et même à un degré supérieur--les éléments d'intérêt, l'observation pénétrante, la justesse des notations, l'émotion communicative, toutes les solides et délicates qualités littéraires qui ont fait le succès de Ma Soeur Zabette et de l'Aubaine.

Un sauvageon prêt à épanouir ses premières fleurs au premier souffle de l'amour, telle apparaît, au début du récit, la jeune moulière Ambroisine, surnommée Cadet Oui-Oui. «L'ovale de son visage était bien celui d'une de ces madones sculptées dans les bois du Nord et qui servent de proues et de protectrices aux vieux bateaux norvégiens... Les cheveux, les sourcils, la peau, étaient d'un blond monotone de la couleur du miel pâle.» Deux traits caractéristiques: l'ardeur des lèvres rouges et la profondeur des yeux bleus complètent le suggestif portrait de l'héroïne; à lui seul, il laisse pressentir une destinée grosse de tempêtes.

Plus qu'aucune autre, parmi les belles filles de la mer déjà peintes par Mme Claude Lemaître, cette originale et troublante figure captivera nos lecteurs, et leur jugement, nous en sommes certains, ratifiera pleinement l'éloge anticipé d'une oeuvre de tous points remarquable. Edmond Frank.

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